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	<title>Qit’a - Textes courts dans l’univers Hexagora</title>
	<link>https://www.hexagora.fr/</link>
	<description>De courts textes, des nouvelles se déroulant dans le monde d’Ernaut de Jérusalem, Hexagora. Vous y trouverez aussi bien des aperçus d'autres moments de la vie du héros que le destin de personnage secondaires, annexes, des romans - Sous licence libre CC BY SA </description>
	<language>en-us</language>
	<pubDate>Wed, 18 Nov 2020 18:05:20 +0000</pubDate>
	<ttl>360</ttl>
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      <title><![CDATA[ Commère]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_108_commere#commere]]></link>
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<h2 class="sectionedit7" id="clepsta_hostel_de_girout_et_clarin_soiree_du_dimanche_6_avril_1158">Clepsta, hostel de Girout et Clarin, soirée du dimanche 6 avril 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré un relatif bon accueil le matin, Joris sentait la tension qui s’était installée au cours de la journée. Sa sœur n’était jamais d’un enthousiasme débordant, mais il avait compris à mille petits signes indéchiffrables pour d’autres que quelque chose la chiffonnait. Son époux Clarin lui-même n’avait fait aucun effort pour se montrer aimable, quoiqu’on n’aurait pu dire si c’était dû à son caractère taciturne, à un mécontentement engendré par quelque raison personnelle ou une simple conformation à l’humeur de sa compagne. Quant à Marie, jeune orpheline fiancée de Joris, elle se faisait une telle fête d’être accueillie dans ce qu’elle voyait comme sa future famille qu’elle ne semblait pas être sensible à l’atmosphère tendue.
</p>

<p>
Lorsque Girout proposa à Joris de l’accompagner dehors pour rentrer les poules et prendre un peu de quoi alimenter le feu, il comprit qu’elle souhaitait en fait s’entretenir avec lui en privé. Le moment des explications était venu. Sa sœur et son beau-frère habitaient un beau manse, mais dont le potager était distant afin de profiter d’une irrigation collective. C’était également là que les volailles étaient regroupées le soir, dans un cabanon branlant contre lequel s’appuyait un tas de bois et la niche d’un féroce mâtin qui surveillait les parcelles cultivées. Indifférent au gros animal qui vint le renifler, Joris posa la corbeille et entreprit d’y charger des bûches. Il laissait à Girout l’initiative et demeura silencieux tandis qu’elle faisait un tour du jardin afin de vérifier qu’aucune attardée n’y traînait.
</p>

<p>
Elle revint finalement vers lui, jeta un coup d’œil dans le poulailler avant de mettre en place la planche de fermeture. Puis elle s’essuya les mains sur son tablier tout en le regardant faire.
</p>

<p>
« C’est pas bien malin d’avoir rien dit, mon frère. Tu espérais quoi en me faisant pareille surprise ? »
</p>

<p>
Décontenancé d’une telle entrée en matière, Joris se figea et posa lentement la bûchette qu’il tenait avant de se relever, l’air ébahi.
</p>

<p>
« De quoi tu causes ?
</p>

<p>
— Ta Marie, là, tu penses que ça se voit pas qu’elle est païenne ? »
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<p>
Devant l’absurdité de la remarque, il pouffa ostensiblement.
</p>

<p>
« Élevée par les sœurs de Saint-Jean ?
</p>

<p>
— Tu entends très bien de quoi je parle, te fais pas plus bête que t’es. Elle est pas si bonne chrétienne que son nom le prétend…
</p>

<p>
— Elle a perdu père et mère et grandi entre les murs d’un couvent, en la Cité. À ce compte, nous sommes tous deux plus païens encore !
</p>

<p>
— Que voilà Paradis aisément acquis ! Mais <em>la caque sent toujours le hareng</em>, nul doute que ses ancêtres ont craché sur la croix ! »
</p>

<p>
Joris souffla, devinant la colère qui montait en lui.
</p>

<p>
« Et alors ? On doit lui faire grief d’un temps passé qu’elle a pas connu ?
</p>

<p>
— C’est pas de ça qu’il est question, tu le sais bien !
</p>

<p>
— Eh bien non, je ne sais ! Raconte donc, à moi qui suis si fol ! »
</p>

<p>
Girout se mordit la lèvre, semblant soudain hésitante. Sa colère se muait en confusion, ses doigts se mêlant à l’étoffe de son tablier sans qu’elle y prête attention. Elle s’assit finalement sur un billot destiné à fendre le bois, se frotta plusieurs fois le visage. Sa voix se fit plus calme quand elle se décida à répondre.
</p>

<p>
« Je n’ai rien contre elle, frère, elle me semble gentille garce. Mais as-tu désir que tes enfants soient traités comme nous ? Que ta Marie soit méjugée ainsi que mère l’a été ?
</p>

<p>
Joris dévisagea sa sœur longuement sans répliquer, puis s’assit à son tour sur un caillou appuyé au muret.
</p>

<p>
« J’ai pas pensé à ça. Pour moi elle est bonne chrétienne. Tu aurais rencontré sa marraine, la Mabile, t’aurais aucune crainte là-dessus. Elle arriverait à faire reproche de mécréance au patriarche lui-même si elle en avait l’occasion.
</p>

<p>
— Va l’annoncer à tous les gamins, les voisins et les langues acides qui médiront d’elle et de vos enfançons. Mioche, j’en ai entendu plus qu’à mon tour, des « <em>fille de païenne</em> », quand c’était pas pire. Même le Clarin, il y allait de sa ritournelle à l’époque. Et si le père m’a fait belle dot, c’était aussi pour ça. Personne ne voulait épouser la fille de <em>la sarrasine</em>.
</p>

<p>
— Mère n’était nulle païenne, elle communiait à l’Église comme tout le monde.
</p>

<p>
— Elle a reçu le baptême pour se marier. Quand t’es venu, ça s’était un peu tassé, mais pour le Pierre et moi, ça a été dur… »
</p>

<p>
Girout soupira longuement, n’en finissant pas de se nettoyer les mains de son chiffon.
</p>

<p>
« Si on apprend que t’as marié une fille comme elle, ça va encore nous retomber dessus. »
</p>

<p>
Elle marqua une pause, se relevant en se tenant les reins.
</p>

<p>
« Et t’avise pas d’aller faire visite au Pierre. Il verrait ça d’un mauvais œil…
</p>

<p>
— Tu veux dire qu’il serait moins charitable que ma sœur qui me fait remontrance d’avoir encontré bonne fille à épouser chez les nonnes de Saint-Jean ?
</p>

<p>
— Sois pas insolent ! Je l’ai servie à ma table ! Et je discuterai avec le Clarin, savoir comment ça va se passer. Mais le Pierre, lui, il t’ouvrira même pas sa porte. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Clepsta, hostel de Girout et Clarin, soir\u00e9e du dimanche 6 avril 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;clepsta_hostel_de_girout_et_clarin_soiree_du_dimanche_6_avril_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;289-5684&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="mirabel_manse_des_terres_d_epines_matin_du_mercredi_3_septembre_1158">Mirabel, manse des Terres d’Épines, matin du mercredi 3 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Savourant l’abri du petit appentis qu’il avait dressé contre un des murs de la maison, Joris mangeait un léger gruau, rehaussé de quelques raisins secs tout en profitant de l’ombre. Le jour n’était pas très avancé, mais la chaleur et le soleil étaient déjà bien présents. Il avait passé la matinée à finir de ramasser les épis de sorgho chez un voisin et il leur fallait désormais emprunter une mule pour porter le tout sur les toits où ils seraient mis à sécher. Joris avait négocié d’être rémunéré en grain, car il comptait bien emblaver sa parcelle dès le printemps suivant.
</p>

<p>
Il avait bien avancé le défrichement et s’y employait tous les jours où il ne trouvait pas d’ouvrage aux alentours. Il était loin d’avoir de quoi ensemencer tout ce qu’il avait nettoyé, mais, grâce à l’aide de l’intendant, il avait commencé à discuter avec quelques villageois dans le but d’y planter leurs graines et d’en partager la récolte. Comme il devrait aussi leur louer l’attelage et l’araire pour préparer le sol, il n’aurait qu’une faible part de la moisson, mais cela ne le dérangeait pas. Il voyait chaque jour son domaine s’agrandir, chaque soir sa maison l’accueillir.
</p>

<p>
Tandis qu’il finissait son écuelle, il suivait des yeux quelques nuages approchant de l’ouest, de la côte. On lui avait dit que c’était la saison des orages et il redoutait que de fortes averses ne viennent compromettre les récoltes. Un temps égal, des pluies suffisantes au bon moment, du soleil en quantité et pas de froid précoce, voilà ce qu’il demandait dans ses prières nocturnes. En plus de la bonne santé de son épouse, dont le ventre s’arrondissait chaque jour. Il avait trop vu de femmes mourir en couches pour ne pas s’en inquiéter. Même si c’était en périphérie de son esprit, la crainte ne le quittait jamais vraiment.
</p>

<p>
Marie revenait justement du lavoir, sa corbeille de linge sur la hanche. Ils avaient bénéficié d’un don de vieux draps de l’Hôpital, rapiécés et effilochés, mais dont elle pensait pouvoir tirer chemises et langes pour l’enfant à naître. Essoufflée, elle s’assit à ses côtés, étendant ses avant-bras humides au soleil pour les faire sécher.
</p>

<p>
« Le fils à Hellysent et Bernar a malines fièvres, encore une fois.
</p>

<p>
— Tout le temps malade, ce gamin…
</p>

<p>
— Ils ont demandé au père curé de le baptiser, au cas où. »
</p>

<p>
Joris hocha la tête. Les bébés mourraient, il n’y pouvait rien.
</p>

<p>
« Elles parlaient aussi de la foire à venir, pour la Saint-Michel. C’est usage ici que colporteurs s’assemblent en nombre. On y trouve toiles, jarres et outils de fer…
</p>

<p>
— Je dirais pas non à une houe d’acier, pour sûr, mais on n’a rien pour payer. Et on est trop tard venus pour obtenir crédit auprès d’eux.
</p>

<p>
— Odouart se porterait pas garant ? »
</p>

<p>
Joris haussa les épaules. Odouart avait le manse voisin du leur et leur avait fait un relatif bon accueil. Lui aussi était relativement désargenté et travaillait comme un forcené à améliorer son maigre domaine. Frère cadet d’un paysan bien installé dans un casal d’Acre, il avait décidé de tenter sa chance par lui-même. Son épouse était employée en tant que nourrice dans des maisons nobles des environs d’Acre, ce qui lui apportait quelques maigres revenus pour s’équiper. Bien implanté dans le village, on l’écoutait lors des assemblées et il paraissait en bonne voie pour finir au conseil des jurés et des anciens.
</p>

<p>
« Je lui en causerai tantôt. On doit épierrer la parcelle du contrebas dans les jours qui viennent. »
</p>

<p>
Marie approuva en silence, hésita à se lever, puis, avant cela, prit son courage à deux mains.
</p>

<p>
« On pourrait profiter de la foire pour faire porter message à ta famille.
</p>

<p>
— Y’a pas tant à leur dire.
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<p>
— Quand même ! Clarin et Girout nous ont reçus. Ce serait bien qu’ils sachent pour le gamin qui vient. »
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<p>
Joris continuait de racler sa gamelle, pourléchant sa cuiller de bois entre deux phrases.
</p>

<p>
« On aura bien temps à l’hiver.
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<p>
— Pourquoi attendre ? Moi, je serais heureuse d’avoir bonnes nouvelles des nôtres. Ça t’enjoierait pas, pareil message de ta sœur ou de ton frère ?
</p>

<p>
— J’ai pas toujours su pour mes neveux. C’est pas tant important quand on vit loin.
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<p>
— On peut les inclure dans nos prières, ou leur prévoir menu présent quand on les voit. C’est comme ça qu’on fait, non ? »
</p>

<p>
Joris fit une moue peu éloquente, se leva avant de faire mine de rentrer dans la maison.
</p>

<p>
« Je vais aller couper le bois de nos terres, si jamais on me cherche. »
</p>

<p>
Comprenant qu’il cherchait à éviter la discussion, Marie acquiesça du menton.
</p>

<p>
« Moi je vais me rendre au jardin. Après le linge, j’ai du zaatar<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup> à ramasser et je voudrais nettoyer le petit coin au levant. Si on pouvait y mettre des fèves, ce serait bien.
</p>

<p>
— Il faudrait aussi de l’eau, la jarre est presque vide, j’ai vu tantôt. »
</p>

<p>
Marie opina, mais elle n’était pas décidée à accepter si aisément sa défaite.
</p>

<p>
« Tu me diras ce soir, pour le message ? Certains des marchands viennent de Jérusalem, ce serait l’occasion ou jamais. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Mirabel, manse des Terres d\u2019\u00c9pines, matin du mercredi 3 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;mirabel_manse_des_terres_d_epines_matin_du_mercredi_3_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5685-11198&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="clepsta_terres_de_girout_et_clarin_midi_du_jeudi_2_octobre_1158">Clepsta, terres de Girout et Clarin, midi du jeudi 2 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Girout retrouva Clarin en contrebas d’un bosquet d’acacia, appuyé contre un rocher pour en savourer la fraîcheur. Elle vint s’assoir sans un mot et lui tendit une calebasse de vin coupé d’eau. Puis elle s’employa à disposer entre eux de quoi se restaurer. Pas plus bavard qu’elle, Clarin regardait la parcelle de cotonniers qu’avec quelques autres paysans, il dépouillait de ses capsules depuis deux jours. Au-delà, dans les reliefs environnants, des labours commençaient à zébrer de rouge et de brun le gris ocre des lopins brûlés par le soleil estival.
</p>

<p>
« Je crois pas que ça soit intéressant, le coton. On en fera pas sur nos biens.
</p>

<p>
— Tu as eu le nez creux de ne pas suivre le Tassin. »
</p>

<p>
Clarin ne réagit pas au commentaire de son épouse, habitué qu’il était à voir confirmer la moindre de ses remarques, vite érigée en aphorisme par les siens.
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<p>
« C’est pas bonne terre pour ça. Et ça gâche de l’eau… On fera comme je pensais, on va plutôt acheter nos propres bêtes, qu’on louera pour le portage, les labours, le foulage.
</p>

<p>
— Le bélier se fait vieux aussi, il met moins d’ardeur à couvrir.
</p>

<p>
— Si y crève dans l’année, on demandera au Gilet, le Normand. Il a de beaux mâles. Il nous vaudra bien ça, vu comme je l’ai aidé pour sa citerne. »
</p>

<p>
Tout en échangeant, ils puisaient dans un pot un solide fromage de chèvre, mélangé d’herbes aromatiques, de compotée d’ail et d’oignons, qu’ils étalaient sur un épais pain noir. Face à eux, en aval, un couple de rapaces planait sur les courants chauds, lançant de temps à autre un cri perçant. Tout en mâchant, Girout en vint au fait de ce qu’elle avait en tête depuis quelque temps.
</p>

<p>
« J’ai eu des nouvelles du Joris, aussi. Par un pied poudreux revenant du sud. »
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<p>
Sans prêter attention au grommellement de son époux, elle continua.
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<p>
« Ils auront un petit avant le printemps, à ce qu’il dit.
</p>

<p>
— Tant mieux pour eux…
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<p>
— Et ils m’ont demandé d’être marraine du gamin, qu’ils appelleront de mon nom si c’est une fille.
</p>

<p>
— Pour sûr, vont pas lui donner le nom de ta mère… »
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<p>
Girout dévisagea son époux, les lèvres pincées.
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<p>
« C’est pas rien, quand même, lui donner mon nom !
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<p>
— Ils doivent escompter que ça leur donnera droit à quelques monnaies…
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<p>
— Ils se sont mariés sans même qu’on y aille, je peux bien tenir leur enfançon pour en faire bon chrétien. »
</p>

<p>
La lueur courroucée qui brilla dans le regard de son compagnon convainquit Girout qu’elle s’aventurait en terrain glissant. Clarin avait catégoriquement refusé de se montrer à la cérémonie. Il ne voulait rien avoir à faire avec « la petite païenne » comme il l’appelait, et certainement pas à Jérusalem, où il connaissait du monde. Il s’était déjà emporté, en lui interdisant de reparler de cette affaire. Elle baissa les yeux, faisant mine de battre sa coulpe. Elle avala quelques bouchées, sans prêter attention à ce qu’elle mangeait. Puis elle revint à la charge, d’une voix adoucie.
</p>

<p>
« Quand même, Clarin, c’est mon frère ! Et il s’agit de veiller à ce que le gamin soit bon fidèle. Tu sais bien comment il est, le Joris, tête folle. Il est de mon devoir de prendre soin de lui.
</p>

<p>
— Tu es désormais de ma famille, surtout. Ils t’apitoient avec leurs histoires d’enfançons. T’as le cœur trop tendre, voilà ce qu’il y a. Dès que ça cause de marmots, tu te fais tout miel… »
</p>

<p>
Le ton était plus dépité qu’irrité, cette fois. Girout conserva un mutisme stratégique, attendant que le processus fasse son chemin dans l’esprit sévère de son époux. Il n’était pas si mauvais homme qu’il se plaisait à en faire démonstration. Elle ne fut donc pas étonnée quand il lâcha abruptement :
</p>

<p>
« Il est espéré pour quand, ce marmot ?
</p>

<p>
— Le début de Carême. Ça sera pas aisé pour elle, surtout que ça sera son premier. Je serais de bonne assistance, c’est là soucis de femmes.
</p>

<p>
— D’aucune façon, ça sera déjà bien assez si tu y vas. On garde nos monnaies pour le bétail, on a rien à distraire pour eux. »
</p>

<p>
Girout hocha le menton. Il était hors de question qu’elle se présente chez son frère les mains vides pour une naissance. Elle avait bien en tête quelques vieux vêtements et linges mis de côté qui seraient utiles. Et d’ici là, elle trouverait moyen de se procurer quelques jouets pour le bébé. De toute façon, ce n’était pas là affaire d’homme. Clarin n’avait rien à en savoir.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Clepsta, terres de Girout et Clarin, midi du jeudi 2 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;clepsta_terres_de_girout_et_clarin_midi_du_jeudi_2_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11199-15846&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="mirabel_manse_des_terres_d_epines_soir_du_mardi_27_janvier_1159">Mirabel, manse des Terres d’Épines, soir du mardi 27 janvier 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Profitant de la présence de sa sœur, Joris avait pu s’absenter pour participer à une veillée chez un voisin. On allait y discuter des labours de printemps, de l’organisation des travaux collectifs et de la rotation des cultures. Les décisions faisaient habituellement l’objet d’un consensus, si ce n’est d’un accord général, de façon à ce que les récoltes soient les plus avantageuses pour chacun. C’était pour lui la première veillée où il s’absentait sans inquiétude, sachant que son épouse était entre de bonnes mains.
</p>

<p>
Marie et Girout avaient donc soupé toutes deux, assises sur le bord de la couche. Gênées de se retrouver pour la première fois seules, elles se contentaient de remarques pratiques et de questions anodines. Girout éprouvait un léger pincement au cœur de découvrir l’indigence dans laquelle Joris vivait. Il n’y avait pas de table, juste deux tabourets et un coffre en guise de meubles, et la plupart de leurs biens étaient entassés dans des paniers plus moins bancals, certainement l’œuvre de Joris lui-même. Elle avait aussi pu voir leurs réserves, fort basses.
</p>

<p>
Elle prenait conscience que son petit frère était devenu chef de famille, et qu’il s’employait ardemment à avoir un foyer prospère pour les siens. Ce n’était plus le gamin au nez morveux qui enchaînait bêtise sur bêtise. Elle regretta un instant de n’avoir pas apporté plus, même si elle n’avait aucun doute que Clarin en aurait fait une scène.
</p>

<p>
Marie avait le visage émacié, les traits tirés de fatigue et de douleur, mais elle refusait de se poser. Il faudrait pourtant la convaincre de s’allonger un peu, avec l’arrivée du bébé proche. Il était mauvais que la mère soit épuisée, Girout le savait. Elle irait voir quelles voisines pourraient aider, et qui était la meilleure accoucheuse par ici. Elle avait découvert avec surprise qu’on ne regardait pas trop de travers sa belle-sœur dans le casal. Elle y avait constaté que la communauté était assez diversifiée dans les environs, et que les villages indigènes y étaient plus nombreux.
</p>

<p>
« Je n’aurais jamais cru qu’un bébé puisse autant bouger, lâcha tout-à-trac Marie, tandis qu’elle se tenait le ventre.
</p>

<p>
— Moi, mes filles ont toujours été très agitées. Les garçons étaient plus fainéants, occupés à dormir. »
</p>

<p>
Marie sourit.
</p>

<p>
« Je n’ai guère de souvenirs de femmes grosses, quand j’étais enfant. Au couvent, on ne les voyait que pour la délivrance…
</p>

<p>
— C’est fort heureux pour la réputation des nonnes, ironisa Girout dans un rictus, tout en se levant pour débarrasser leurs écuelles. Je vais aller les frotter.
</p>

<p>
— Tu es mon invitée, ce n’est pas à toi de le faire ! s’exclama, indignée, Marie.
</p>

<p>
— Tu es grosse jusqu’aux yeux. Il est temps pour toi de souffler un peu. C’est mieux pour le bébé.
</p>

<p>
— Tu vas tout de même pas faire mes corvées en ma demeure ?
</p>

<p>
— Eh quoi, penses-tu que Joris les fera ? »
</p>

<p>
L’idée d’imaginer un homme occupé à la cuisine ou à l’entretien du linge les fit pouffer toutes les deux.
</p>

<p>
« Je suis sérieuse, Marie. Je suis là pour ça. La famille… »
</p>

<p>
Elle ne finit pas sa phrase, comprenant que le mot en disait bien assez en l’occurrence. Puis elle entreprit de frotter les récipients de bois avec de la cendre, avant de les rincer rapidement dans le seau.
</p>

<p>
« Chaque fois que mes enfants sont nés, mes sœurs sont venues, et plusieurs voisines ont aidé, aussi. C’est le moment où se soutenir entre femmes. Pas d’hommes pour nous diriger, il faut en profiter. Ils ont tellement peur de ce qui se passe alors qu’on a enfin la paix, pour quelques trop courtes semaines.
</p>

<p>
— Joris est bon époux, tu sais.
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<p>
— J’espère bien ! Sinon je pourrais encore lui frotter les oreilles, tout chef de famille qu’il est désormais. »
</p>

<p>
Redevenant sérieuse, Girout revint s’assoir vers Marie. Elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’affection pour cette femme courageuse. Mais tellement naïve ! Elle avait l’impression d’entendre ses petites sœurs.
</p>

<p>
« Tu sais, Marie, tu as de certes encontré bon garçon avec mon frère. Mais si se marier ça donne une famille, ça te pose surtout des chaînes aux pieds. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Mirabel, manse des Terres d\u2019\u00c9pines, soir du mardi 27 janvier 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;mirabel_manse_des_terres_d_epines_soir_du_mardi_27_janvier_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;15847-20223&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les activités quotidiennes des femmes des classes populaires demeurent extrêmement difficiles à décrire précisément. Les sources sont très éparses (je me sers abondamment des travaux autour de Montaillou, postérieur de plus de 100 ans), vu que cela concerne un univers fort éloigné de ce qui nous est parvenu, issu généralement de milieux aristocratiques, cléricaux, urbains et, surtout, masculins. La difficulté est de ne pas proposer une lecture a posteriori progressiste et donc d’imaginer obligatoirement le pire, ou de tomber dans un angélisme célébrant les temps passés. Le monde était rude pour tous, hommes et femmes, et il n’est pas évident qu’elles aient été aussi puissamment dominées que dans certaines périodes ultérieures.
</p>

<p>
Il demeure malgré tout un élément sur lequel nous avons des informations relativement abondantes, c’est la complexité de l’accouchement et de ce qui tourne autour. Il s’agissait assurément de la première cause de mortalité féminine, ce qui explique peut-être le succès des vocations religieuses. C’était un moment où la société relâchait son emprise sur le corps féminin, ainsi que sur les injonctions diverses, préférant isoler la future mère, au moins jusqu’à ce qu’on nommait les <em>relevailles</em>. Il s’ouvrait alors un espace de non-mixité certainement propice au passage d’une culture féminine si ce n’est féministe, comme on peut en voir dans les assemblées au sein des hammams dans les communautés méditerranéennes. C’est en tout cas l’hypothèse que j’ai décidé d’adopter.
</p>

<p>
Le titre vient d’un sens ancien du mot, qui désigne les personnes liées par le baptême d’un enfant.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Hodgson Natasha R., <em>Women, Crusading and the Holy Land in Historical Narrative</em>, 2017, coll. « Warfare in History », 304 p.
</p>

<p>
Le Roy Ladurie Emmanuel, <em>Montaillou, village occitan de 1294 à 1324</em>, Paris, Gallimard, 2008, coll.« Folio/Histoire », n˚ 9.
</p>

<p>
Lewis Katherine J. et al. (éd.), <em>Young Medieval Women</em>, New York, St. Martin’s Press, 1999.
</p>

<p>
Shahar Shulamith, <em>The Fourth Estate: A History of Woman in the Middle Ages</em>, trad. par Chaya Galai, New York, Routledge, 1983.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;21957-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Désormais utilisé pour désigner un mélange d’épices, le terme désignait selon les régions une herbe aromatique ou l’autre : l’hysope au Moyen-Orient ou l’origan au Maghreb.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:21:05 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Commère]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Les fruits du labeur]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_107_fruits_du_labeur#les_fruits_du_labeur]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit" data-wiki-id="fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit">La main gauche de la nuit</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_108_commere" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_108_commere" data-wiki-id="fr:qita:qita_108_commere">Commère</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="edesse_demeure_de_roupen_abords_de_la_citadelle_de_thoros_soir_du_vendredi_15_septembre_1122">Édesse, demeure de Roupen, abords de la citadelle de Thoros, soir du vendredi 15 septembre 1122</h2>
<div class="level2">

<p>
L’excellente table du riche négociant avait attiré les estomacs plus sûrement que ses arguments, Roupen le savait. Il escomptait toujours que les mezzés ou les brochettes parviendraient à lui rallier des partisans et ne rechignait jamais à proposer vin et than, halvas et sari bourmas en abondance. Le temps que ses invités ingèrent tout ce qui leur était offert, il avait loisir de développer ses idées sans risquer la contradiction. Ils en étaient à s’échanger l’excellent choreg qui faisait la réputation de sa demeure, préparé en toute occasion. S’affichant plus mécréant qu’il n’était vraiment, Roupen aimait à dire que cette brioche lui avait apporté à elle seule plus de bienfaits que toutes ses prières et ses dons à l’église.
</p>

<p>
Depuis qu’il avait appris la capture du jeune comte par ses adversaires turks, il n’avait pas ménagé ses efforts pour manifester son soutien à la famille dirigeante des Courtenay. Il faisait partie des Arméniens acquis à la cause du nouveau souverain de ces terres. Il avait l’intention de collecter de quoi aider à payer la rançon, ou, à défaut, de quoi solder quelques hommes pour tenter de libérer le captif. Il savait que l’entreprise était fort hardie, et beaucoup de ses coreligionnaires ne voyaient pas d’un mauvais œil ce souverain trublion et batailleur quitter le devant de la scène. Comme venait de le lui faire remarquer un de ses invités, il n’avait pas hésité à convoler avec une princesse latine, Marie de Salerne, fille du régent d’Antioche après le décès de sa première épouse, princesse arménienne.
</p>

<p>
« Je pense que tu fais erreur, il a surtout marié la citadelle de Azaz<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Un bon choix, à l’abri, près de ses terres de toujours, qui lui permet de se préparer au mieux pour conquérir Alep.
</p>

<p>
— Il aura besoin pour cela de retrouver sa liberté. L’Ortoqide<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> n’aura guère désir de lâcher si belle prise ! Son oncle Il-Ghazi va le noyer sous les paniers d’or et de joyaux.
</p>

<p>
— De cela tu ne devrais jurer. Balak est peu aimé à Alep, il est trop brutal, trop violent, trop impétueux. Je ne serais pas surpris qu’il préfère s’octroyer trésor pour prendre la place du vieux. Ce qui serait stupide, car si *l’avare perd un œil, l’ambitieux perd les deux<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>.
</p>

<p>
— J’entends bien ton désir de flatter les Celtes, Roupen, mais à quoi bon ? Les puissants vont et viennent, j’en ai connu tant depuis mes enfances… Ils ont de commun que jamais leur appétit n’est satisfait. Pourquoi dépenser son or pour l’un d’eux ?
</p>

<p>
— Vois tout ce qu’a fait Josselin pour les siens lorsqu’il tenait Tell Bashir<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> ! Il a le sang du lion, mais un cœur d’agneau avec ses fidèles. Mon fils, Mesrob, qui se trouve à mes côtés, a soldé souventes fois de ses sergents qui pouvaient en jurer. Dis-leur, mon garçon ! »
</p>

<p>
Le jeune homme, habitué aux jeux rhétoriques de son père, hocha la tête avec métier avant de prendre la parole d’une voix posée.
</p>

<p>
« J’ai embauché qui-ci qui-là à mon service un Celte nommé Clément, qui n’a que louanges à faire du sire comte. Il est juste avec le faible et rabroue la superbe du fort. Féroce le fer en main, mais équitable et libéral avec les siens. Avec lui, tout semble possible.
</p>

<p>
— Ah ! Vous entendez ? Je ne suis pas seul à croire que sa bannière pourrait un jour flotter sur Alep. Le gris gagne dans la chevelure d’Il-Ghazi et regardez ses fils et ses neveux ! Ils se déchireront bientôt. La cité sera comme fruit mûr à prendre pour qui en aura l’audace.
</p>

<p>
— <em>Les chiens qui se battent entre eux s’unissent contre le loup</em>. Tu vas un peu vite en besogne.
</p>

<p>
— Le crois-tu vraiment ? J’ai vu, comme toi, comme nombre de nos amis, arriver ces Celtes d’outre les mers. J’ai pensé aussi que ce n’étaient que nouveaux mercenaires des Roums<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>. Mais nous avions tous tort. Ils sont venus tels barons en quête de royaumes. Et s’ils ont la vigueur de bêtes féroces, ils sont nos frères de religion… Mieux vaut eux pour nous diriger que des infidèles ou, pire, des syriaques hypocrites.
</p>

<p>
— Il n’y aucun bien à attendre d’eux, le père Matthieu de Kaysun<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> l’a bien expliqué : ce sont des ingrats et des êtres cupides. N’ont-il pas pris la place de Thoros ? Tu as encontré parmi les premiers Baudoin<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup>, et tu as fait en sorte que notre prince en fasse son fils. Et depuis, il a remplacé tous les nôtres par des hommes à lui, sans égard pour nos barons.
</p>

<p>
— Thoros n’était même pas de notre Église, mais de celle des Romains<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>.
</p>

<p>
— Baudoin et Joscelin n’en sont pas plus !
</p>

<p>
— <em>Prêtre à l’extérieur, Diable à l’intérieur</em> : comme beaucoup de clercs, le père Matthieu déteste les autres religions, car il voit taxes, impôts et offrandes partir ailleurs.
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<p>
— Attention, Roupen, il est certaines bornes qui ne se franchissent pas. C’est là saint homme !
</p>

<p>
— Alors qu’il pratique un peu la compassion que lui et ses semblables professent à chaque messe ! »
</p>

<p>
Agacé de ces réticences imprévues, Roupen déchira de ses dents un gros morceau de choreg, maculant sa belle tenue de miettes tandis qu’il mâchait furieusement. Ce fut son fils qui rompit le silence tendu, de sa voix diplomate.
</p>

<p>
« Je sais par Clément qu’il est possible d’avoir audience auprès de la comtesse ou du sire de Marash, baillis des terres. Nous pourrions déjà lui faire part de nos regrets et indiquer que nous sommes prêts à aider à affranchir Joscelin. Sans entrer dans le détail.
</p>

<p>
— Excellente idée, mon fils. Il faudra lui dire que nous donnerons lampes et chandelles pour illuminer les prières pour sa libération. Qui nous porterait reproches de solliciter le Très-Haut ?
</p>

<p>
— De certes ! Joscelin a fait montre de grand cœur et d’amitié pour les nôtres depuis qu’il dirige ces terres. Montrons-lui que nous ne sommes pas des ingrats. Prier est bien le moins. »
</p>

<p>
Roupen se détendit. Si le vieux Missak l’approuvait ainsi, d’autres étaient certainement convaincus. Et si les quelques riches notables de leur communauté qu’il avait réunis là affichaient leur attachement au comte captif, nul doute que d’autres suivraient. Il n’en avait guère fallu plus lorsque les Latins avaient remplacé Thoros, quelques décennies plus tôt.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;\u00c9desse, demeure de Roupen, abords de la citadelle de Thoros, soir du vendredi 15 septembre 1122&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;edesse_demeure_de_roupen_abords_de_la_citadelle_de_thoros_soir_du_vendredi_15_septembre_1122&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;362-7743&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="turbessel_ecuries_de_mesrob_apres-midi_du_dimanche_20_aout_1150">Turbessel, écuries de Mesrob, après-midi du dimanche 20 août 1150</h2>
<div class="level2">

<p>
La chaude poussière poussée par le vent depuis la cour venait ajouter aux relents âcres de la terre battue. Le sol exhalait des senteurs chevalines, mélange de sueur animale, de déjections, de cuirs échauffés et de graisse, de foin entassé. Une vingtaine de riches négociants, influents sages ou prospères propriétaires, s’était installée au mieux pour débattre de la situation. Ils regardaient, impuissants, les musulmans s’emparer des cités les unes après les autres et le pouvoir arménien refluer au fur et à mesure. Leur collaboration avec la couronne latine leur portait dès lors fortement préjudice et leurs rivaux syriaques voyaient là une bonne occasion de se venger de décennies d’humiliation ou de rebuffades.
</p>

<p>
Face au groupe, deux hommes se tenaient. L’un d’eux avait le physique un peu lourd, la barbe sombre négligée et il aurait pu passer pour un florissant laboureur s’il n’était habillé de la meilleure des soies, bien qu’elle soit maculée par endroit. Le second en aurait remontré à un piquet en termes de raideur et sa maigreur était renforcée par sa longue robe noire, ornée d’une croix à l’épaule. Il semblait s’impatienter à entendre les tergiversations des notables face à lui, remâchant son angoisse en lançant des regards assassins dans le vide.
</p>

<p>
Le petit homme à ses côtés finit par frapper dans ses mains, de l’air affable du maître débonnaire qui rassemble ses élèves.
</p>

<p>
« Mes amis, il ne sert de rien d’ainsi ergoter sur les intentions d’autrui. La chose demeure : Joscelin a vendu ses droits sur nos cités aux Romains.
</p>

<p>
— Le sire comte n’aurait jamais permis cela, c’est sa femme et le roi qui ont trahi…
</p>

<p>
— Narek, que tu croies cela ne change pas les faits. Nous n’avons pas loisir d’ordonner le monde, seulement d’y cheminer de notre mieux.
</p>

<p>
— Facile pour toi de dire cela, Mesrob ! J’ai déjà perdu beaucoup et je crains que mes dernières richesses ne disparaissent aux mains des Turks ! Toi, tu possèdes ânes, mules et chameaux. Il t’est commode d’y charger tes avoirs.
</p>

<p>
— Vais-je y mettre ma demeure ? La tombe de mon père pourra-t-elle y être fixée ? Mon frère, retiré en son monastère enfourchera-t-il une de mes bêtes ? Ne sois pas si cruel de me prêter indifférence à la situation. Frère Matthieu est venu nous prévenir sans tarder de la décision royale. Mettons ce temps à profit pour organiser cela au mieux pour tous. Au moins les humbles et les marchands que nous sommes pourront profiter de la vaillance des lances celtes ! Le chemin sera long jusqu’à Antioche, même sous leur protection. »
</p>

<p>
Il se tourna vers le jeune homme qui se tenait jusque-là en retrait, derrière lui.
</p>

<p>
« Mon fils Gushak revient d’Antioche, où il est établi depuis quelques années en mon nom. Il connaît les sentiers et les voies, il saura mener marcheurs et bêtes. »
</p>

<p>
Quelques têtes acquiescèrent sans enthousiasme, mais plusieurs visages demeuraient fermés, voire hostiles. Parmi les bourgeois rassemblés, certains voyaient leurs derniers avoirs en grand péril d’être pillés, dérobés ou simplement détruits. Et la perspective de quitter tout ce qu’ils avaient connu jusqu’alors ne les enchantait guère. Malgré tout, la crainte de rencontrer le même sort que les Édesséniens planait sur tous les esprits. Fuir et sauver ce qui pouvait s’emporter ou rester et risquer de perdre bien plus.
</p>

<p>
Mesrob échangea un regard un peu dépité avec le frère hospitalier.
</p>

<p>
« D’aucune façon, je ne saurais vous pousser à demeurer ou pas. Chacun décidera pour lui ! En ce qui me concerne, mon choix est fait, les miens finissent de préparer mes balles. Et j’ai disposé de quelques bêtes pour y mettre avoirs de ceux qui auront besoin. Nous organiserons cela dès l’aube à venir.
</p>

<p>
— Moi je reste, déclara avec arrogance un vieil homme au visage flasque. Les Romains sont bons guerriers. Rien ne dit qu’ils feront pis que les Celtes ! »
</p>

<p>
Indifférent à la pique, l’hospitalier prit la parole, à son rythme réfractaire aux aléas des temps.
</p>

<p>
« Je ne saurais parler pour les Griffons<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup>, mais je n’ai nul connoissance de troupes en chemin. Les quelques forteresses et cités devront, je le crains fort, s’en remettre à leurs propres troupes, au moins pour les semaines à venir. Le roi a bien conscience de cela et c’est là charité de sa part que d’offrir à nos frères et sœurs en grand malheur de marcher à l’ombre de sa bannière, jusqu’en des terres plus assurées.
</p>

<p>
— Et pourquoi ne pas combattre et repousser nos ennemis ?
</p>

<p>
— Partout les barons tombent. Baudoin ne saurait tenir seul face à tous ces assaillants. Il lui a fallu faire terrible choix, que nul n’a loisir de commenter, entre un péril et l’autre. Nous ne sommes qu’hommes de peu à l’aune de tels géants, bien grands sont leur devoirs. »
</p>

<p>
Mesrob se rapprocha des notables, la démarche lourde, ses mains et ses bras s’agitant tandis que la ferveur le prenait.
</p>

<p>
« Il est vrai que nous ne sommes pas forcément tous du même avis ni que nul ici n’est ami de chacun. Mais il nous faut faire montre de fraternité en ces temps troublés. Il y a deux partis entre lesquels choisir. Ma décision est prise et, pour la plupart de vous, c’est aussi le cas. Accordons-nous au moins là-dessus et annonçons autour de nous cette division, sans chercher à en tirer influence ou fidèles. Laissons à chaque chef de famille le soin de se rallier à l’un ou l’autre, en lui indiquant juste où aller et comment se mettre en branle.
</p>

<p>
— Et puisse Dieu tous nous guider en ces périlleux chemins » précisa à voix basse l’ecclésiastique.
</p>

<p>
Mesrob n’était pas naïf au point de présumer que nul ne tenterait de tirer parti des circonstances. Il avait trop voyagé, négocié, pour conserver une opinion innocente sur le monde. Mais il avait aussi appris à ne pas toujours croire le pire inévitable. Il se trouvait quelques bonnes âmes au sein de ses supposés soutiens, et même parmi ses opposants, pour faire en sorte que la communauté s’en sorte au mieux. Lui-même avait pris ses précautions depuis des années, et son réseau de transport s’appuyait sur des partenaires de toutes les confessions. Il avait déjà des idées de la façon dont il pourrait gérer la situation sans trop y perdre si, comme il le pensait, les dernières cités arméniennes tombaient aux mains des dynasties turques. Cela lui donnait la tranquillité d’esprit requise pour prendre en charge les nécessités de sa communauté. Après tout, n’était-ce pas le rôle de l’élite, de s’occuper des plus modestes ?
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Turbessel, \u00e9curies de Mesrob, apr\u00e8s-midi du dimanche 20 ao\u00fbt 1150&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;turbessel_ecuries_de_mesrob_apres-midi_du_dimanche_20_aout_1150&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7744-14619&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_rue_de_david_matinee_du_vendredi_3_juillet_1153">Jérusalem, rue de David, matinée du vendredi 3 juillet 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Les deux hospitaliers qui descendaient la rue de David étaient aussi dissemblables qu’il était possible. L’un d’eux était émacié et maladif, long et rigide dans tous ses gestes, les traits empreints de tristesse ou de sérieux. L’autre s’étendait quasiment autant en largeur qu’en hauteur, ondulant de toute sa rondeur à chaque pas. Son visage poupin était noyé de la graisse de ses excès alimentaires, son double menton prolongé par un goitre surplombant une bedaine achevant de supprimer tout angle de sa personne. Il avançait à petits pas, essoufflé du moindre effort, s’essuyant régulièrement la face ruisselante de sueur. Les chaleurs estivales l’incitaient généralement à demeurer au plus frais des caves, parmi les vivres qu’il inventoriait, classait et, parfois, goutait, pour le grand hôpital de Saint-Jean.
</p>

<p>
« N’était-il pas possible à ce négociant de venir en nos murs, mon frère ? Je n’ai pas usage d’aller ainsi quémander…
</p>

<p>
— J’ai cru comprendre que nos celliers sont fort dépourvus de fruits, malgré la saison. Et cela alors que l’afflux de pèlerins ne saurait tarder avec les fêtes de la mi-mois. Il y a urgence, chacun en a convenu au chapitre, ce tantôt.
</p>

<p>
— De certes, de certes, mais l’empressement est souventes fois mauvais conseiller. »
</p>

<p>
Frère Matthieu adressa un regard mi-surpris, mi-vexé au gros cellérier. S’il pouvait reconnaître le déplaisir de frère Raoul à subir les chaleurs, il n’appréciait guère d’être possiblement persiflé par un glouton victime de ses propres vices. Lui-même ne se plaignait que fort peu, et toujours raisonnablement, des humeurs fiévreuses qui l’accablaient régulièrement et l’incitaient au repos absolu.
</p>

<p>
Le message fut parfaitement perçu par le clerc habitué aux échanges muets et il fallut qu’ils bifurquent dans la rue des Arméniens pour que frère Raoul ose briser de nouveau leur silence gêné.
</p>

<p>
« Vous me disiez que cet homme n’est pas de notre église, c’est cela ?
</p>

<p>
— Il est de la meilleure famille qui soit, ermin des terres perdues du nord. Je l’ai connu tandis je compaignais le roi Baudoin après la capture du comte Joscelin. Sans lui, nul doute que beaucoup auraient péri lors de la périlleuse pérégrination depuis Édesse.
</p>

<p>
— Et vous dites qu’il aurait de quoi approvisionner nos réserves ?
</p>

<p>
— Je sais qu’il fait négoce de produits frais et secs, et nous devons en trouver suffisance. <em>La mer se fait de gouttes</em>. »
</p>

<p>
Le cellérier acquiesça, faisant ondoyer ses replis de graisses. Il était en charge d’une partie des stocks et depuis qu’il était jeune clerc, c’était la première fois qu’il avait si peu d’avance à disposition. Depuis quelques années, l’ordre fournissait chaque année plus de lances aux expéditions militaires et, vu que c’étaient des frères profès et pas de simples soudards employés temporairement, il fallait aussi les nourrir. Cadets de grandes familles et descendants de barons puissants, ils n’étaient guère enclins à se contenter de gruau insipide ou de hareng dur comme semelle. Un peu contrit de reprocher à d’autres son péché le plus flagrant, le moine s’éclaircit la gorge tandis qu’ils approchaient de la boutique.
</p>

<p>
À l’angle de la rue des Écrivains, la bâtisse était de belle apparence. Deux palmiers dépassaient du mur d’enceinte, apportant dans la cour une ombre bienvenue. Un des côtés était occupé par une écurie, flanquée d’une imposante citerne. En face, un large hôtel surplombait des arcades où le marchand faisait son négoce et entreposait ses balles et paniers. Alors que les deux hospitaliers entraient, un petit homme au turban bien ajusté s’avança, chassant de la main un valet qui s’approchait. Son visage, bien que replet, était anguleux, avec un nez en forme de bec et des orbites sombres où se noyaient ses yeux bruns.
</p>

<p>
« Mestre Gushak, voici frère Raoul, le cellérier dont je vous ai entrenu hier.
</p>

<p>
— Soyez les bienvenus en ma demeure, frères » répondit l’arménien avec un léger accent.
</p>

<p>
Sa voix douce contrastait avec son attitude énergique. Il était habillé de façon sobre, fonctionnelle, et, les doigts tachés d’encre, paraissait occupé à quelque tâche d’écriture. Il appela rapidement pour qu’on leur apporte de quoi boire et manger. Ce faisant, il les guida jusqu’à une petite salle contigüe à ses entrepôts, où des suffah soigneusement disposés incitaient à la discussion ou à la sieste. Ils parlèrent un peu de généralités, du siège d’Ascalon qui durait depuis des mois, des craintes de hausse du prix du grain avec les récoltes mitigées au sud et des rumeurs de pirates dans le nord avant d’aborder ce qui les intéressait vraiment.
</p>

<p>
« Je voyage beaucoup pour mes affaires, au Bilad al-Sham<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup> essentiellement, mais aussi Triple<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup>, et al-Misr<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup> à l’occasion. J’achète sec ou frais, mais transporte assez peu ainsi, car les pertes sont trop grandes. Je ne le fais qu’à la demande de confrères, souventes fois par gourmandise de baron ou de puissant…
</p>

<p>
— Nous avons toujours usage de raisins secs, de figues et d’abricots, et surtout de dattes. Principalement, mais sans se limiter à cela.
</p>

<p>
— De tout cela, je connais bons producteurs, et j’ai pas mal d’amis qui font ces négoces. Je pourrais envoyer quelques lettres et acheter en fonction de vos souhaits.
</p>

<p>
— Il me faudrait assavoir les prix usuels que vous pratiquez, avant de pouvoir me prononcer. »
</p>

<p>
Gushak ouvrit un petit coffre et en sortit un carnet de papier, épaisse liasse de feuillets où une écriture serrée avait noté des listes de chiffres.
</p>

<p>
« J’ai là quelque historique des tarifs que l’on me fait. Je suis prêt à acheter en votre nom à ces montants, sans y prendre la moindre obole en sus. »
</p>

<p>
Frère Raoul en eut le souffle coupé. Il n’était pas rare que des marchands négocient leur place au paradis par quelque rabais, mais jamais il n’avait entendu pareille proposition, qui lui paraissait farfelue, voire suspecte. Il fronça les sourcils.
</p>

<p>
« <em>L’homme doit gagner son pain à la sueur de son front</em>. Il me semble bien excessif de faire telle offre…
</p>

<p>
— Je serai franc avec vous, mon frère : si on sait que j’achète pour Saint-Jean de Jérusalem, cela ne sera pas pour une ou deux balles. Les prix seront d’autant plus généreux que le volume sera important. Je me fais fort d’obtenir pour moi appréciable escompte pour attribuer votre commande. »
</p>

<p>
Frère Raoul gloussa. L’homme était habile, tout en s’affichant assez droit. Cela lui plaisait. Si Dieu avait fait le marchand rusé, cela devait servir quelque dessein. Et puis avoir de nouveau accès aux dattes damascènes mettait en joie son palais. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, rue de David, matin\u00e9e du vendredi 3 juillet 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_rue_de_david_matinee_du_vendredi_3_juillet_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14620-21690&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La question de la mobilité sociale est relativement récente dans les travaux historiques. Néanmoins il s’agit selon moi d’un thème central de l’univers Hexagora, en ce qu’il concerne les rapports sociaux et les paysages mentaux des communautés. Plus encore que l’horizon géographique, cela conditionne les espoirs et les attentes des personnes. Même s’il n’est pas toujours aisé d’en tracer les contours pour les périodes médiévales, surtout les plus hautes, plusieurs études semblent aller dans le sens d’un assez grand conservatisme en ce qui concerne les groupes.
</p>

<p>
En effet, bien qu’il existe quelques destins ou trajets individuels qui parviennent à franchir les barrières, il est rare que cela fasse souche et que les lignées s’installent de façon pérenne dans un autre milieu que celui d’origine. Les cercles dominants, que ce soit au niveau politique, économique ou intellectuel, paraissent avoir été particulièrement réticents à l’intégration de nouveaux éléments sur le long terme. On pourra noter que certaines études indiquent que cet immobilisme s’est maintenu au moins jusqu’au XXe siècle dans certaines zones européennes.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Amouroux-Mourad Monique, <em>Le comté d’Édesse 1098-1150</em>, Paris : Librairie orientaliste Geuthner, 1988.
</p>

<p>
Barone G, Mocetti S, « Intergenerational mobility in the very long run: Florence 1427-2011 », Temi di Discussione, Bank of Italy working papers, No. 1060, 2016.
</p>

<p>
Clark Gregory, Cummins Neil, « Surname and Social Mobility in England, 1170-2012 », dans <em>Human Nature</em>, 2014, Vol. 25, p. 517-537.
</p>

<p>
Corak Miles, « Income Inequality, Equality of Opportunity, and Intergenerational Mobility », dans <em>The Journal of Economic Perspectives</em>, 2013, Vol. 27, No. 3,p. 79-102.
</p>

<p>
Dostourian Ara Edmond, <em>Armenia and the Crusades, Tenth to Twelfth Centuries - The Chronicle of Matthew of Edessa</em>, Lanham - New York - Londres : University Press of America, 1993.
</p>

<p>
Padgett John F., « Social Mobility, Marriage, and Family in Florence, 1282-1494 », dans <em>Renaissance Quaterly</em>, 2010, Vol. 63, No. 2, p. 357-411.
</p>

<p>
Perho Irmeli, « Climbing the ladder : Social Mobility in the Mamluk Period », dans <em>Mamluk Studies Review</em>, 2011, Vol. 2011 / XV, No. 1, p. 19-35.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22906-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">La ville, au sud-ouest du comté d’Édesse, constituait la dot de la jeune femme.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Balak ibn Bahram ibn Ortok (? - v.1125). Atabeg d’Alep en 1124-1125, c’était un officier turc de premier plan, de la famille qui a gouverné Jérusalem et la Palestine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Proverbe arménien.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Appelé Turbessel par les Latins, c’est aujourd’hui Tilbeşar en Turquie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Désignes les <em>Romains</em>, c’est à dire les Byzantins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Matthieu d’Édesse (seconde moitié du XIe siècle - 1144) était abbé d’un monastère près de Kaysun. Il a écrit une <em>Chronique</em> qui constitue une source de repmière importance pour l’histoire de cette région. Il était très critique envers les Byzantins et les Latins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin Ier de Jérusalem (v.1060 - 2 avril 1118), comte d’Édesse puis roi de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Ce sont les Byzantins qu’on appelle alors Romains, comme ils se nomment eux-mêmes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Terme usuel pour désigner les Grecs, c’est à dire les Byzantins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Région dominée par Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Tripoli, actuellement au Liban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Le Caire, <em>al-Qahira</em> (la victorieuse). C’est aussi le nom donné à l’Égypte en général.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:21:01 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Les fruits du labeur]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ La main gauche de la nuit]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit#la_main_gauche_de_la_nuit]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_107_fruits_du_labeur" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_107_fruits_du_labeur" data-wiki-id="fr:qita:qita_107_fruits_du_labeur">Les fruits du labeur</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="jaffa_faubourgs_abords_du_quartier_hospitalier_tot_le_matin_du_mercredi_16_novembre_1138">Jaffa, faubourgs, abords du quartier hospitalier, tôt le matin du mercredi 16 novembre 1138</h2>
<div class="level2">

<p>
Accroupi au-dessus du mince ru formé par les intermittentes pluies matinales, un enfant jouait avec des brindilles, imaginant de frêles esquifs brinquebalant sur des rapides. Indifférent à la boue froide qui maculait ses pieds, il déplaçait de sa baguette les échoués, réalignait les désorientés, poussait les retardataires.
</p>

<p>
« Ma femme voulait qu’on l’appelle Luce…
</p>

<p>
— Il serait mieux qu’elle porte un nom des miens, nous en avons déjà parlé. »
</p>

<p>
Les voix graves des deux hommes s’entendaient à peine, chuchotées par-dessus le petit enfant emmailloté de hardes que l’un d’eux tenait dans ses bras. Arborant une ample barbe grisonnante, celui-ci, qui s’exprimait depuis l’abri d’un renfoncement avait échangé le bambin contre une bourse où cliquetait du métal. Le visage las, il semblait pressé de repartir chez lui, d’oublier la sordide transaction. Le second, jeune homme au physique noueux dans des vêtements fatigués, s’attardait à dévisager le minuscule être qui allait quitter sa vie : une fille qui lui avait pris son épouse, Marguerot, morte en couches et enterrée le mois précédent. Soulagé de n’avoir plus à s’occuper de cet enfant dont il ne savait que faire, il n’arrivait pas à briser ce fil ténu et se tenait là, tête nue sous les gouttes, cherchant à assouvir, sans espoir, son amour de père.
</p>

<p>
« Il faudrait partir, maintenant, souffla le barbu. Nous risquons d’attirer l’attention à nous.
</p>

<p>
— Vous pourriez pas la baptiser, au moins ? Même si vous lui choisissez autre prénom que Luce ? »
</p>

<p>
Le porteur du bébé soupira. Il ne souhaitait pas répondre à cette question absurde. Il ferait bien sûr bénir la nomination de sa fille, qu’il pensait appeler Rébecca, comme sa propre mère. Mais il préférait ne pas indiquer à ce Celte que cela se déroulerait à la synagogue. Il se contenta de ramener l’enfant contre lui, dans sa chaleur.
</p>

<p>
« À palabrer ainsi, nous risquons de la réveiller et d’attirer les curieux. Il est temps… »
</p>

<p>
Comme il allait partir, Gautier tendit un pouce hésitant et traça le signe de croix sur le front de sa fille. Puis il se détourna, cherchant du regard Lotier, toujours occupé à pousser ses bâtonnets dans le ruisselet. Il lui prit la main sans ménagement, s’écartant à grands pas en direction des quartiers est de la ville.
</p>

<p>
« Avance, gamin. On va se trouver de quoi se nourrir sur la route d’Acre. Le chemin sera long.
</p>

<p>
— On retourne pas chez les bons pères ?
</p>

<p>
— Non, c’est fini pour nous, ça. On va s’en retourner au Nord.
</p>

<p>
— Et Luce, elle vient pas ? »
</p>

<p>
Gautier lança un regard peu amène à son petit garçon, espérant que cela suffirait à le faire taire. Depuis quelques semaines, Lotier avait appris que les coups pouvaient rapidement pleuvoir. Il baissa donc le menton, trottinant à la suite de son père dans les flaques de boue en direction de la porte orientale. Ils passèrent sans encombre au milieu des gardes, qui ne s’occupaient que des entrants, et prirent le chemin au nord, parmi la palmeraie et les jardins qui bordaient la côte aux alentours de Saint-Nicolas. Une pluie fine, mais insistante les incita à profiter de l’abri d’une halte où ils purent échanger quelques derniers méreaux de l’Hôpital contre de la nourriture.
</p>

<p>
Assis contre le mur du bâtiment, à l’abri des regards et des gouttes, Gautier vérifia son honteux pécule, de minces rondelles d’argent étincelant. Il espérait s’installer à Acre le temps de trouver une façon de remonter vers les siens, à Antioche. Il avait quitté la grande cité afin de fuir les conditions de vie misérable de sa famille, manouvriers et journaliers sans le sou. On vantait alors les riches terres du sud, offertes à qui voulait les travailler. Il avait convaincu Marguerot de l’épouser pour vivre ce rêve méridional.
</p>

<p>
Il n’avait pas escompté que sans avoir, nul arpent n’était concédé. Une fois encore le bien allait aux plus aisés. Les deux jeunes mariés avaient donc erré, louant leurs bras saison après saison. La naissance de Lotier avait affaibli Marguerot, mais elle n’avait pas accepté de rester en retrait : elle pouvait abattre le travail d’un homme sans se plaindre. Ils avaient toujours trouvé de quoi s’employer, traversant de-ci de-là la plaine de Sharon selon les mois, quémandant auprès des frères de Saint-Jean lorsque la jointure se faisait rude.
</p>

<p>
La seconde grossesse de Marguerot, manifeste durant Carême, n’avait été que souci et inquiétude. Alors que son ventre s’arrondissait, ses traits se creusaient, sa peau virait au gris. Elle eut juste assez de souffle pour donner naissance à sa fille. Cependant, elle rendit son âme à Dieu sans jamais avoir entendu son enfant crier. Encombré d’un garçon en bas âge en plus d’un bébé, Gautier avait fait ce qu’il pouvait, abandonnant ses maigres économies auprès de nourrices pas toujours aimables ni serviables. Et la mauvaise saison voyait les prix du pain s’envoler tandis que le travail se faisait rare. Au Nord, il ne serait plus seul, au moins.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jaffa, faubourgs, abords du quartier hospitalier, t\u00f4t le matin du mercredi 16 novembre 1138&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jaffa_faubourgs_abords_du_quartier_hospitalier_tot_le_matin_du_mercredi_16_novembre_1138&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;375-5633&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="tyr_plage_septentrionale_debut_d_apres-midi_du_lundi_6_janvier_1141">Tyr, plage septentrionale, début d’après-midi du lundi 6 janvier 1141</h2>
<div class="level2">

<p>
Clopinant dans le sable derrière Gautier, Lotier sentait les embruns projetés par les vagues. Il aimait l’odeur saline, les relents de putréfaction et d’algues de la côte. Il rêvait de se faire marin, imaginait que son père et lui prendraient un bateau pour retourner chez eux, au nord, à Antioche. Il n’osait pas en parler, de crainte de se voir rabrouer. Gautier était un fermier, qui ne connaissait que la terre, préférant se crotter de boue tandis qu’il maniait la houe ou la pelle plutôt que de se risquer en mer. Et avec le temps, il ne s’adressait plus à son fils que par injonctions, imprécations ou vitupérations. Le gamin avait appris à se faire docile et muet.
</p>

<p>
Quelques pêcheurs attardés débarquaient leurs paniers sous des nuages menaçants, la tête dans les épaules. Si les cieux n’étaient guère cléments, les prises ne s’en ressentaient guère et la cité était florissante. Gautier espérait toujours un bon prix des poissons les plus petits, ceux qui s’étaient abîmés dans les mailles des filets ou qui présentaient une difformité. Il faisait cuire le tout dans un infâme potage où le père et le fils trempaient leur pain à tour de rôle. Rien que d’y penser, Lotier en avait la nausée.
</p>

<p>
De lourds nimbus venus du large poussèrent chacun à se hâter vers un abri, en les murs. Gautier et Lotier rejoignirent juste à temps le modeste appentis appuyé à l’enceinte qu’ils louaient. Le propriétaire, un hirsute musulman tisserand de voiles, ne parlait qu’avec difficulté la langue des conquérants et ne s’intéressait guère à ce qui se passait dans son local tant que le loyer était payé. Ce qui convenait parfaitement à Gautier.
</p>

<p>
Il s’était installé là pour les mois d’hiver, cherchait à demeurer inaperçu autant que possible. Il se louait parfois comme portefaix, mais la concurrence était rude. Dans l’arrière-pays, il était quasiment impossible de trouver de l’emploi. En dehors des casaux peuplés d’Européens, les autochtones étaient généralement réticents à l’idée d’embaucher un Latin, dont ils savaient qu’ils ne pourraient se défendre devant les tribunaux en cas de problème. Au fil des mois, le capital qu’il avait à son départ de Jaffa avait irrémédiablement fondu.
</p>

<p>
Il s’agaçait aussi de devoir se préoccuper sans cesse de Lotier, ou de devoir payer pour sa garde lorsqu’il trouvait quelques travaux nomades, escorte de voyageur pour l’entretien des bêtes ou des chantiers où les enfants encombraient. Peu après la Saint-Michel, il avait dû s’en remettre une nouvelle fois aux frères de Saint-Jean pour soigner les fièvres du garçonnet, contribuant à contrecœur aux dépenses de simples et de potions nécessaires pour son rétablissement complet. Il ne pouvait reprocher aux moines de s’assurer qu’il poursuive le traitement qu’ils avaient offert gracieusement plusieurs jours durant, mais c’était là un luxe dont il se serait bien passé. Ils l’avaient aussi critiqué de ne pas surveiller assez l’hygiène de Lotier. Ce qui l’avait amené à sermonner durement le gamin pour qu’il prenne l’habitude de se laver plus souvent à la fontaine.
</p>

<p>
Ils s’installèrent sur le grabat qui leur servait de lit, profitant de la chiche lumière de la petite fenêtre. Gautier attendait la fin de l’averse pour allumer le feu au-dehors. Son bailleur lui interdisait de cuisiner à l’intérieur ou d’y apporter la moindre flamme, par crainte des incendies. Il maugréait sans cesse contre ce zèle précautionneux, mais en admettait le bien fondé. Il ne tenait surtout pas à attirer l’attention sur lui, s’estimant de passage dans une ville qu’il n’avait guère envie d’apprendre à apprécier.
</p>

<p>
« Père, j’ai mal au ventre…
</p>

<p>
— C’est la faim, le repas arrivera tantôt.
</p>

<p>
— Je ne sais, ça me tord les boyels depuis hier… »
</p>

<p>
Gautier posa la main sur le front du gamin. Il était trop chaud, clairement fiévreux !
</p>

<p>
« Où es-tu allé traîner encore ?
</p>

<p>
— Nulle part, père, je reste ici quand… »
</p>

<p>
La gifle tomba comme un couperet, réhaussée d’un regard qui en annonçait une autre en cas de récidive.
</p>

<p>
« Si tu restais ici à l’abri comme je dis, t’aurais pas respiré males vapeurs. Tu sais combien tes fantaisies vont de nouveau coûter ? Tu crois que je trime pas assez ? »
</p>

<p>
D’agacement, il secoua et poussa Lotier sur la couche.
</p>

<p>
« Mets-toi au moins sous la couverture. Qu’on raconte pas encore que je suis mauvais père. »
</p>

<p>
En disant cela, il jeta un coup d’œil dehors. Le temps semblait se dégager, il pourrait peut-être préparer le repas dès à présent, que le gamin avale un plat chaud. Il ne savait jamais si c’était la chose à faire. C’était là le travail d’une femme, pas le sien. Il maudissait le sort de lui avoir pris celle qui aurait dû le soutenir en cette période difficile. La veille, à la messe, il avait prié pour le repos de l’âme de Marguerot. Il avait aussi demandé à la Vierge de protéger sa petite Luce, confiée à des mains inconnues. Il soupira longuement. Si seulement ce gamin savait se tenir tranquille et arrêter ses bêtises, les choses seraient tellement plus simples !
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, plage septentrionale, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 6 janvier 1141&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_plage_septentrionale_debut_d_apres-midi_du_lundi_6_janvier_1141&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5634-10986&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_parvis_du_saint-sepulcre_fin_de_matinee_du_vendredi_13_avril_1145">Jérusalem, parvis du Saint-Sépulcre, fin de matinée du vendredi 13 avril 1145</h2>
<div class="level2">

<p>
Embauché par l’Hôpital pour faire escorte à des pèlerins venus de Beyrouth, Gautier s’était résolu à profiter de son séjour à Jérusalem pendant la Semaine sainte. Il n’avait jamais assisté aux grandes célébrations de Pâques dans la capitale du royaume et s’émerveillait de la foule qu’il y croisait. Le ventre plein de son repas du matin, il s’aventurait pour la première fois hors de l’enclos des frères de Saint-Jean, découvrant l’édifice qui hébergeait le tombeau du Christ et la Croix qui l’avait vu mourir. Il était un peu hésitant à y entrer, oscillant sous le haut tympan sculpté, esquivant les pèlerins qui allaient et venaient.
</p>

<p>
Perdu dans ses pensées, il ne prit pas garde à l’approche d’un homme de grande taille, le cheveu brun et le menton fier, dans une tenue dont on sentait qu’elle l’endimanchait plus qu’elle ne le vêtait.
</p>

<p>
« Que les démons m’emportent ! C’est bien le Petit ! Gautier le Petit ! Si je m’attendais à ça ! »
</p>

<p>
Ainsi apostrophé, il dévisagea celui qui se présentait face à lui, mains sur les hanches, opposant sans y prêter garde un récif aux flots de dévots, irrités de se voir gênés dans leur progression spirituelle.
</p>

<p>
« Ça alors, le Grand ! Que fais-tu en la Cité ? Tes Pâques ?
</p>

<p>
— Oui-da. Il est bien temps ! J’ai suivi tes traces au sud.
</p>

<p>
— Comment ça ?
</p>

<p>
— J’ai décidé mon vieux père à me doter suffisamment pour venir chercher bonnes terres par ici. J’ai trouvé beau manse auprès du Saint-Sépulcre, en un casal pas loin, au septentrion, dans les collines de Judée. »
</p>

<p>
Gautier hocha la tête. Aymeric appartenait à une famille de charpentiers débarqués avec les premiers conquérants normands. Leur maison était florissante et il ne faisait aucun doute que même s’il n’était pas l’aîné, il avait eu de quoi s’installer confortablement.
</p>

<p>
« Et toi alors ? Tu avais marié la Marguerot avant de partir. Vous avez prospéré ? Vous êtes dans les environs ?
</p>

<p>
— Non, je suis seul, je… »
</p>

<p>
À la mine soudain déconfite de Gautier, Aymeric comprit que le sujet était sensible. Il entoura son ami d’enfance d’un bras protecteur.
</p>

<p>
« Foin de ces commérages, compère. Allons donc trouver taverne où réjouir nos gosiers de festives retrouvailles. Christ va ressusciter et le Grand et le Petit sont de nouveau ensemble. Que peut-on espérer de mieux ? »
</p>

<p>
Sans même escompter une réponse, il prit le chemin de Malquisinat, se contenant de sourires pour tout échange en attendant de pouvoir se poser. Il estima en un clin d’œil que la situation de Gautier n’était pas prospère, ses vêtements élimés en ces temps de fête indiquant certainement le secours de quelque institution charitable. Et sans épouse pour veiller sur sa tenue, il était notoire que nul ne savait entretenir son linge correctement. Aymeric avait longuement regretté le départ de son compère de toujours, compagnon de bêtises et de punition, confident et équipier de ses aventures infantiles. Même si sa famille n’approuvait guère qu’il s’acoquine avec un enfant des classes les plus modestes, Gautier était son ami et il le défendait contre vents et marées.
</p>

<p>
Ils trouvèrent un banc où s’assoir près d’un commerce de soupes, d’où s’échappait le fumet d’un excellent pain. Munis d’un pichet de vin, ils commencèrent à trinquer aux retrouvailles et il fallut peu de temps à Aymeric pour vanter le casal où il s’était installé voilà quelques mois, après de longues recherches.
</p>

<p>
« C’est à deux pas de la Cité, en direction de Naplouse et la Samarie, dans un des coins les plus sûrs de la région. Ici pas de Turkmènes nomades qui viennent piller ou de soudan belliqueux. Et les clercs du Saint-Sépulcre font honnêtes conditions.
</p>

<p>
— Ils ne veulent de certes pas simple manouvrier comme juré en leurs terres. J’ai bien tenté ma chance un peu partout, jamais on m’a fait bon accueil.
</p>

<p>
— Hé quoi, dira-t-on de moi que je n’aide sochon dans le besoin ? Si je me porte garant, je doute que frère Pisan, l’intendant, voie d’un mauvais œil ton arrivée.
</p>

<p>
— C’est fort amiable à toi, compère, mais je n’ai ni fer ni monnaies. Je n’ai que mes bras à louer à qui veut.
</p>

<p>
— Que je peux jurer à tous comme valeureux ! Je pourrais t’employer un temps, j’ai tant à faire ! Le moment venu, nous trouverons à qui emprunter de quoi acquérir ce qu’il te faudra pour avoir ton propre manse. Accueillir fidèle compaing à la Mahomerie, voilà qui m’enjoierait le cœur. »
</p>

<p>
Gautier sentait un poids qui disparaissait de ses épaules. Suivre les pas du Christ était peut-être tout ce qu’il avait eu à faire pour que ses problèmes s’évanouissent à jamais. Il sourit à son ami, qui prit cela comme une invitation à poursuivre.
</p>

<p>
« Quoi qu’il en soit, tu dois voir mon espousée avant la fin des Pâques ! Ou, mieux encore : nous pourrions écouter messes de concert, comme quand nous étions garcelets auprès du tombeau de saint Julien ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, parvis du Saint-S\u00e9pulcre, fin de matin\u00e9e du vendredi 13 avril 1145&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_parvis_du_saint-sepulcre_fin_de_matinee_du_vendredi_13_avril_1145&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10987-16177&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="la_mahomerie_eglise_paroissiale_sainte-marie_veillee_du_mercredi_17_mai_1150">La Mahomerie, église paroissiale Sainte-Marie, veillée du mercredi 17 mai 1150</h2>
<div class="level2">

<p>
Quelques veilleuses éparses dans les chapelles scintillaient dans la noirceur de la grande église. Installés dans la nef principale, sur des bancs autour de la maigre lumière d’une lampe, Gautier, son épouse Alison et le père Pandouffle, curé de la paroisse, discutaient tranquillement. Sur les genoux de la jeune femme, un bébé somnolait, repu d’une longue tétée. Le prêtre essayait de faire entendre raison à Gautier pour le baptême de la petite fille, prévu pour la Pentecôte prochaine.
</p>

<p>
« Je ne disconviens pas que ce soit joli, mais comme le dit Alison, il est d’usage que l’enfant soit nommé ainsi que sa marraine, en l’occasion.
</p>

<p>
— D’autant que tu n’as pas voulu nommer notre garçon comme son parrain, Aymeric. Ne sera-t-il pas vexé de voir que tu fais de même avec son espouse ?
</p>

<p>
— Il comprend bien mes raisons. C’est de coutume en la famille de mon père : le premier fils est appelé Lotier et la première fille Luce. Pensez-vous que je sois si mauvais enfançon que je respecte pas mes aïeux ?
</p>

<p>
— C’est là fort louable désir. Mais l’usage commun, de certes sage et ancien, a pour bienfait de fort marquer les liens. Il nous fait souvenance de la proximité de cette famille de cœur, choisie.
</p>

<p>
Gautier maugréa entre ses dents. Il avait pris cette décision sans trop savoir pourquoi et refusait d’en démordre sans plus de raison. Mais il sentait au fond de lui-même que c’était la chose à faire. Il ne pouvait juste pas parler de ses deux premiers enfants. Personne, pas même Aymeric, n’était au courant à la Mahomerie et il craignait les réactions si on apprenait ce qu’il avait fait. Il se disait qu’il tenait l’occasion de se racheter de ses précédentes fautes. Il avait dorénavant un manse à lui, une jeune épouse pleine de santé, qui lui avait déjà donné deux petits dont la vigueur était renforcée par une saine alimentation. Cette nouvelle famille serait heureuse et il saurait s’y comporter en bon père. Il avait désormais quelques arpents à labourer pour y récolter de quoi tous les nourrir. Bien plus que les siens n’en avaient jamais eu ! Avec Luce et Lotier à qui offrir une belle vie. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;La Mahomerie, \u00e9glise paroissiale Sainte-Marie, veill\u00e9e du mercredi 17 mai 1150&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;la_mahomerie_eglise_paroissiale_sainte-marie_veillee_du_mercredi_17_mai_1150&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16178-18482&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’idée initiale de ce Qit’a est venue de la lecture de l’interdiction par le Concile du Latran III de la vente d’enfants « aux sarrasins et aux juifs » (en 1179). On sait que bien souvent les textes réprimant certaines pratiques permettent d’en deviner l’existence. Il faut malgré tout se méfier d’en faire trop de généralités, car cela peut aussi être l’émanation de craintes diffuses et profondes de la société. Elles peuvent s’exprimer sous cette forme très officielle sans que la réalité en soit avérée clairement. Dès l’instant où des interdictions cléricales font référence aux autres religions, la circonspection me semble de mise. Je n’ai ainsi pas découvert de procès intenté pour de tels agissements à la période qui m’intéresse.
</p>

<p>
Je me suis dit que ce pouvait être l’occasion de se pencher sur les relations à l’intérieur d’une famille, sur ce que pouvaient être de mauvais traitements et la question des pratiques genrées à l’époque médiévale. Là encore, je n’ai rien trouvé de bien clair et documenté sur ce qui pouvait exister factuellement et j’ai décidé de construire ce récit en m’inspirant de ce que j’ai pu retenir de lecture plus générales, ou d’exemples plus lointains, comme celui de Montaillou.
</p>

<p>
L’idée du traitement du personnage de Gautier m’a été insufflée par l’excellent roman d’Ursula Le Guin, <em>La main gauche de la nuit</em>, où les questions de dualité et de genre au sein d’une société (extra-terrestre dans son cas) sont posées de façon à nous renvoyer à nos propres usages. De plus le titre fait référence à un texte poétique interne à l’ouvrage que je trouve particulièrement évocateur et inspirant (dans sa version originale : Kroeber Le Guin, Ursula, <em>The Left Hand of Darkness</em>, New York : Ace Books, 1969) :
</p>
<blockquote><div class="no">
 Light is the left hand of darkness,<br/>
<br/>
 and darkness the right hand of light.<br/>
<br/>
 Two are one, life and death, lying<br/>
<br/>
 together like lovers in kemmer,<br/>
<br/>
 like hands joined together,<br/>
<br/>
 like the end and the way.</div></blockquote>

<p>
Traduction française © Jean Bailhache pour les éditions Robert Laffont :
</p>
<blockquote><div class="no">
 Le jour est la main gauche de la nuit,<br/>
<br/>
 et la nuit la main droite du jour.<br/>
<br/>
 Deux font un, la vie et la mort<br/>
<br/>
 enlacés comme des amants en kemma,<br/>
<br/>
 comme deux mains jointes,<br/>
<br/>
 comme la fin et le moyen.</div></blockquote>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;18483-20886&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Alexandre-Bidon Danièle, Lett Didier, <em>Les enfants au Moyen Âge</em>, Paris : Hachette, 1997.
</p>

<p>
Bourin Monique, Durand Robert, <em>Vivre au village au Moyen Âge. les solidarités paysannes du XIe au XIIIe siècle</em>, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2000.
</p>

<p>
Kroeber Le Guin Ursula, <em>La Main gauche de la nuit</em>, Paris : Robert Laffont, collection « Ailleurs et Demain », 1971.
</p>

<p>
Le Roy Ladurie Emmanuel, <em>Montaillou, village occitan de 1294 à 1324</em>, Paris : Folio Histoire, 2008.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20887-&quot;} -->]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:57 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ La main gauche de la nuit]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Flamme, fumée et cendre]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_105_flamme_fumee_cendre#flamme_fumee_et_cendre]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit" data-wiki-id="fr:qita:qita_106_main_gauche_nuit">La main gauche de la nuit</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="bilbais_berges_du_nil_fin_de_journee_du_jeudi_21_septembre_1161">Bilbais, berges du Nil, fin de journée du jeudi 21 septembre 1161</h2>
<div class="level2">

<p>
Assis en haut du talus qui plongeait de façon abrupte dans l’eau fangeuse, Droin laissait son regard divaguer sur les voiliers et esquifs à rames, sur les pirogues de roseau et les ambitieux transports au pont encombré de balles de marchandises. Dans l’île face à lui, des chèvres et des moutons broutaient paisiblement à l’ombre de palmiers au pied moussu, indifférents aux crocodiles se gavant de soleil à quelques encablures de là. Une nauséabonde fragrance venait lui titiller les narines, se mêlant aux subtiles odeurs du marché dont il entendait la clameur derrière lui. Enrubanné d’étoffes diverses pour se protéger des ardeurs de l’astre triomphant, il avait terriblement chaud. Il sentait la sueur qui se formait en gouttes sur ses flancs, imprégnant les tissus qui collaient à sa peau.
</p>

<p>
Il mordit dans le pain plat frotté d’huile que lui avait tendu Nijm puis dans un rude fromage, mâchant lentement, laissant les saveurs exploser en bouche en écho à l’exubérance qui s’offrait à sa vue, son nez, ses oreilles. Pour la première fois de sa vie, il contemplait le Nil.
</p>

<p>
Cela faisait des mois que ses désormais compagnons de voyage, la tribu des banu Jarm<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, évoquaient le mystérieux fleuve qui avait donné naissance à Misr et qui lui redonnait un nouveau souffle chaque année. Les Bédouins y venaient de temps à autre afin d’échanger leurs paniers en feuilles de palme, leurs accessoires en cuir de chèvre et de chameau ou le sel de la mer Morte contre des étoffes, du riz ou des roseaux fins. Le sheikh, al-Saghir, avait décidé cette fois de se rendre jusqu’à la cité frontière de Bilbais pour y entendre les dernières nouvelles. De nombreux voyageurs racontaient que de terribles conflits agitaient le pouvoir califal fâtimide. Vivant à la marche des deux royaumes, latin et musulman, il était vital de savoir si des opérations militaires étaient à envisager, pour s’en protéger, y participer du côté le plus apte à remporter la bataille, ou dans l’espoir de se trouver dans les parages lorsque le pillage serait profitable sans risque.
</p>

<p>
Droin n’était pas à l’aise avec cet opportunisme, mais il se gardait bien de faire le moindre commentaire déplacé, surtout à Nijm qui le traitait tel un frère. Mieux même, vu que les seuls qu’il ait jamais eus, enfant, se comportaient comme son père violent, fainéant et désabusé. Il goûtait juste la compagnie des Bédouins, tolérant leurs façons de faire pour répondre à leurs nécessités en cette terre de sable, de roc et de pierre. Ils étaient la première vraie famille qu’il ait jamais eue.
</p>

<p>
En contrebas, une longue felouque s’encombrait peu à peu de balles de toile cirée, de paniers et d’outres, de vases et de sacs de grains et de pois. Les senteurs épicées montaient jusqu’à lui, au rythme des rafales qui faisaient claquer le pan de voile mal fixé au mât oblique. Les portefaix s’invectivaient pour emprunter les minces planches d’accès à bord, sous le regard indifférent des matelots, plus concernés par l’assiette du navire et le bon arrimage de la cargaison. En arrière-plan, une fumée grasse s’élevait depuis la palmeraie qui occupait une île proche, peut-être d’une plantation de cannes à sucre ou d’une fabrique de céramiques. Mais elle ne survivait guère aux assauts de la chaleur et du constant zéphyr.
</p>

<p>
Droin se tourna, flatta le petit chien qui s’était attaché à ses pas depuis quelques semaines, puis lui offrit un croûton. C’était une brave bête, destinée à garder les chèvres et alerter si des prédateurs rôdaient. Droin avait entrepris de le dresser à faire des cabrioles, lui apprenant à sauter pour le plaisir des enfants. C’était une façon pour lui de se faire accepter par ses nouveaux compagnons, encore hésitants sur la manière d’intégrer ce nouveau venu, même après les mois passés ensemble. La plupart se montraient assez amicaux et de bonne volonté, mais aucun n’était aussi ouvert que Nijm et il manquait cette familiarité instinctive née d’une constante proximité pour que Droin se sente parfaitement à l’aise.
</p>

<p>
Le marché auquel il tournait le dos était un souk de négociants. On y croisait des marchands de retour d’Adan<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> ou sur le départ pour al-Sham<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, pour le lointain al-Sūdaan<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> ou encore de plus exotiques et distantes contrées dont le nom n’évoquait que villes mystères et territoires inconnus. Droin avait abandonné l’espoir de s’y repérer, profitant de la magie de ces noms pour nourrir ses appétits de merveilleux.
</p>

<p>
« Le vizir est mort. Les amis d’hier se déchirent pour savoir qui sera le maître à Misr. »
</p>

<p>
La voix étonnamment jeune du sheikh interrompit Droin dans ses rêveries. Le vieil homme venait de s’accroupir vers eux et s’empara d’autorité de l’outre avant d’en avaler une longue rasade. Puis il cracha un peu d’eau dans sa main afin de s’en rafraichir le visage. Le soleil luisait sur la peau cuivrée de ses pommettes, accentuant la noirceur des fosses plissées qui abritaient ses yeux sombres.
</p>

<p>
« On m’a recommandé à un marchand désireux de remonter vers le nord, au-delà d’Anṭākiyya<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>, chez les Rums<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>. Il transporte surtout épices, noix de bétel et poivre. Il craint de prendre la mer en cette période. C’est un ami de al-Shada’id al-Namari ibn Musa. Nous pourrons lui faire escorte jusque Gaza, voire al-Khalil<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> selon la route qu’il choisira. »
</p>

<p>
Nijm hochait la tête par pur conformisme, personne n’attendant que quiconque mette en question une décision du sheikh. C’était lui qui statuait sur tout dès l’instant où cela impliquait la tribu en son entier. Son pouvoir s’arrêtait à l’entrée de chaque toile, mais s’appliquait en dehors sans la moindre contestation. Du moins tant qu’il ne se trouvait pas un chef de famille plus apte à attirer des fidèles par ses avis et suggestions. Auquel cas on n’appellerait plus al-Saghir qu’abu Sa’id, nom de son aîné, et il rejoindrait le conseil des anciens, mémoire et conseil de la tribu, vénérables assistants du sheikh, soumis à son autorité.
</p>

<p>
Al-Saghir embrassa le paysage d’un rapide coup d’œil, puis fit un rictus à Droin, en ce qui tenait chez lui d’un sourire.
</p>

<p>
« Le fleuve a bien nourri la terre. Nous sommes à plusieurs semaines de son point haut et les îles n’ont pas toutes réapparu. Les mois à venir seront prospères alors que les princes se battent. Ce sera une bonne année pour nous, avec toutes ces richesses amassées par les hommes des villes et aucun bras puissant pour nous empêcher d’y prendre notre dû. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bilbais, berges du Nil, fin de journ\u00e9e du jeudi 21 septembre 1161&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bilbais_berges_du_nil_fin_de_journee_du_jeudi_21_septembre_1161&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;367-7522&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="faubourgs_de_gaza_camp_nomade_matin_du_vendredi_9_novembre_1162">Faubourgs de Gaza, camp nomade, matin du vendredi 9 novembre 1162</h2>
<div class="level2">

<p>
Encore ensommeillé, Droin s’efforçait de réveiller ses sens par quelques vigoureuses ablutions près du bassin où leur modeste campement était établi. Il avait profité la veille des bains de la ville, luxe auquel il s’adonnait à la moindre occasion. Il sentait avec ravissement les effluves de savon qui s’attachaient à sa peau. Ils étaient quelques hommes de la tribu installés aux abords de la localité franque, espérant quelques menus travaux pour l’hiver afin de gagner de quoi s’offrir les raffinements citadins qu’ils ne pouvaient tirer du désert.
</p>

<p>
Quelques tentes noires formaient une cour centrale où ils tenaient les chevaux, autour d’une poignée de genêts épineux et d’un vieux pin d’Alep aux branches tortueuses. Droin avait envie de faire bonne impression pour sa prestation auprès du sheikh. Celui-ci le sollicitait chaque fois qu’il fallait s’entretenir avec des Latins. Même si c’était souvent laborieux pour Droin, qui ne comprenait que de loin en loin les idiomes trop différents du bourguignon, il y voyait une opportunité d’apporter sa contribution à la tribu. C’était pour lui une responsabilité dont il s’enorgueillissait.
</p>

<p>
Il finissait de nouer son turban, à la nomade, avec des pans sous le menton, quand il remarqua les Francs dont Nijm lui avait parlé. Il s’avança vers eux afin de les intercepter le premier. Il identifia un solide gaillard aussi hirsute qu’un ours comme étant le chef. Une tête mangée de barbe, deux énormes oreilles en chou-fleur servant de cadre à un imposant orifice nasal trônaient sur un large torse. Droin les salua en langue d’oïl et d’oc, principaux langages du royaume, tout en s’inclinant poliment. Le petit groupe se figea et le meneur le dévisagea avec circonspection avant de répondre en langue d’oïl avec un fort accent, mais de façon intelligible. Ses trois acolytes se contentèrent de hocher le menton.
</p>

<p>
La tente d’accueil avait été préparée avec soin, comme chaque fois qu’une négociation allait se dérouler ou que des étrangers entraient en contact. Au centre, le sheikh était assis à la place d’honneur, sur un coussin, avec les hommes les plus importants de leur modeste ambassade autour de lui. À ses genoux, quelques plats cuisinés par les femmes avant leur départ ou achetés à des commerces locaux allaient offrir l’occasion d’échanger des banalités avant d’en venir au fait. Puis des nattes soigneusement balayées avaient été déroulées pour les Francs peu au fait des coutumes et qui n’hésiteraient pas à garder leurs souliers pour s’installer. Droin les invita à prendre place puis se concentra sur son travail d’interprète.
</p>

<p>
C’était pour une fois une tâche aisée, il s’agissait qu’un petit groupe de soldats de fortune qui avaient appris l’appel aux armes de l’ancien gouverneur de Moyenne Égypte, Šāwar. Arbalétriers expérimentés, ils savaient que leur compétence serait appréciée en ces périodes plutôt calmes dans le royaume chrétien. L’émir d’Alep et principal instigateur des combats contre les Latins, Nūr ad-Dīn était en pèlerinage à la Mecque. De son côté, Baudoin se trouvait trop occupé à gérer les territoires sans dirigeant pour envisager des campagnes d’ampleur nécessitant un recrutement.
</p>

<p>
Droin remarqua que, comme à son habitude, le sheikh, tout en discutant âprement le montant de leur assistance pour traverser le désert méridional, ne laissait échapper aucun commentaire quant aux chances de succès de ces mercenaires. Ce n’était pas la première fois que des Latins allaient ainsi louer leurs bras et leurs lames à des princes d’autres religions, mais il était rare qu’ils en reviennent plus riches. Difficultés de s’adapter à de nouvelles façons de faire, hostilité plus ou moins manifeste des populations, duplicité des dirigeants, rien n’était épargné à ces hommes capables de verser le sang pour remplir leur ventre. Pour avoir un temps envisagé de vivre comme eux, Droin appréciait de ne pas partager leur sort.
</p>

<p>
Une fois parvenus à un accord, les soldats ne restèrent que peu, montrant là aussi leur méconnaissance des usages. Ils se comportaient selon leurs habitudes, sans chercher à s’intégrer à ceux qui allaient les guider jusqu’aux rives du Nil. Ils seraient donc traités ainsi que des bêtes qu’on doit mener, avec rigueur et attention, mais sans complaisance. Ils n’étaient qu’une tâche à accomplir, dont la tribu, toujours inquiète de sa réputation et de son honneur, se chargerait avec sérieux et application, mais sans volonté de se lier. Des étrangers partageant le même chemin.
</p>

<p>
Droin raccompagna les Latins et retourna à la tente. Il était d’usage que chacun fasse ses commentaires sur les gens que le groupe allait escorter. On ne revenait jamais sur la transaction, mais les modalités d’accueil étaient supputées, les sentiments, craintes et espoirs de chacun étaient entendus et soupesés. Au fil des mois et des voyages, Droin avait senti que la confiance, bâtie sur l’acceptation sans réserve de Nijm, se renforçait. Il avait apprécié à sa juste valeur qu’al-Saghir approuve une de ses remarques, quelques mois plus tôt, en lui attribuant de façon solennelle le nom que chacun lui donnait faute de mieux. Et ce n’était pas un moindre honneur que le vieux sage le désigne ainsi, de ce sobriquet initié par plaisanterie par Nijm : <em>al-Nazif</em><sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>. Depuis, il s’en était fait une véritable identité, veillant à sa tenue, à sa propreté comme il ne l’avait jamais fait jusque-là. Il se sentait enfin lavé des sarcasmes infantiles.
</p>

<p>
Tout en discutant, les hommes finissaient les plats, dont un succulent sumaghiyyeh<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> et du poisson frit, mariné et farci. Mais le principal attrait de la ville demeurait le zibdieh, réchauffé au maigre feu du camp, et les plus gourmands se brulaient les doigts en tirant les crevettes du ragoût fumant.
</p>

<p>
« Il nous faudrait encore un ou deux commanditaires et nous pourrons prendre la route, indiqua al-Saghir. Mais pas des soldats. Marchands ou voyageurs seulement. Il est toujours mauvais que des lames inconnues soient en trop grand nombre parmi les nôtres.
</p>

<p>
— Si la guerre se prépare à Misr, les hommes voudront rentrer protéger les leurs. Nous avons plus d’un mois avant le départ prévu. Nous pourrions envoyer quelques frères à Asqalan<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup> battre le rappel.
</p>

<p>
— J’en ai parlé à quelques-uns de nos familiers ici, attendons de voir. Je n’aime pas savoir nos fils au loin en ces terres de villes malodorantes et de forteresses de pierre. »
</p>

<p>
Comme tous les nomades, al-Saghir vouait une grande méfiance aux provinces urbanisées, aux territoires aménagés et avait plus confiance dans le lion, le crocodile ou la panthère que dans le citadin dont il n’escomptait guère de bien. Et il était d’une circonspection quasi maternelle envers les gens de la tribu.
</p>

<p>
« Je pourrais aussi aller traîner auprès des entrepôts génois ou pisans, proposa Droin. Ces hommes ont le commerce dans le sang, ils ne sauraient refuser les perspectives de profit des luttes à venir. »
</p>

<p>
Alors qu’il allait avaler une bouchée, le sheikh suspendit son geste, visiblement surpris qu’al-Nazif prenne la parole spontanément pour la première fois, et pas en réponse à une question. Puis il hocha le menton, avant d’engloutir la crevette. Face à Droin, Nijm était tout sourire.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Faubourgs de Gaza, camp nomade, matin du vendredi 9 novembre 1162&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;faubourgs_de_gaza_camp_nomade_matin_du_vendredi_9_novembre_1162&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7523-15368&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="desert_du_negev_abords_du_canyon_du_nahal_zin_nuit_du_youm_al_arbia_10_chawwal_558">Désert du Negev, abords du canyon du Nahal Zin, nuit du youm al arbia 10 chawwal 558</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup>
La lueur de la lune ne pouvait concurrencer les flammes dansantes qui peignaient d’ambre et d’ocre les falaises environnantes, les peupliers et les arroches des abords du camp. Le clan Tha’laba s’était regroupé au fil des jours et les derniers attendus avaient établi leurs tentes la veille. Il était donc plus que largement temps de célébrer l’événement : les sheikhs avaient convenu de se retrouver là pour parler de l’avenir des familles. Des moutons étaient marchandés, des chameaux accouplés, des alliances négociées, des naissances préparées et les troubles en Égypte alimentaient de nombreuses discussions pleines d’espoir.
</p>

<p>
C’était la première fois qu’al-Nazif participait à de telles réjouissances. Il regardait tout cela comme dans un rêve, aidant les gens de sa tribu à installer le camp, entretenir les feux ou à choisir les bêtes abattues pour les repas. Il habitait toujours la tente de Nijm, désormais marié, et y vivait comme son frère. Les deux hommes partageaient leurs biens et leurs moutons, et le petit Hamid l’appelait « mon oncle » de façon très naturelle.
</p>

<p>
Al-Nazif et Nijm finissaient de s’habiller pour la fête, ajustant leur coiffure, lissant leurs barbes et nouant avec soin leur ceinture. Ce soir allait se danser le dabkeh, chaque tribu faisant démonstration de ses talents avant que tous se mêlent en une immense célébration. Al-Nazif avait l’habitude de se joindre aux autres, mais il sentait toute l’importance du moment. Bien que tous appartinssent au même clan, il fallait défendre l’honneur de ses proches. Et il savait que les langues allaient bon train sur son compte. Il demeurait un étranger pour beaucoup de ces fils du désert et le plus petit manquement rejaillirait sur les Banu Jarm, qui en lui feraient payer le prix d’une façon ou d’une autre. Il avait veillé à une stricte observation des prières depuis le début du rassemblement et ne relâchait son attention à ses moindres gestes qu’une fois de retour dans sa toile, à l’abri des murs de broussailles, parmi les siens.
</p>

<p>
« Ne sois pas si inquiet, frère, tu n’es pas, et de loin, le plus mauvais danseur parmi nous. Et le ras<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup> de ce soir n’est pas tant aventureux…
</p>

<p>
— C’est facile pour toi, qui a usage de telles fêtes, mais c’est pour moi prime fois !
</p>

<p>
— Et je peux t’assurer que tu y tiens ta place. Tu vas te gâcher le plaisir à tant t’inquiéter. Profite un peu, laisse-toi porter. Si tu dois chuter durant le dabkeh, <em>inch’hallah</em> !
</p>

<p>
— Et mon frère pense que ça va me réconforter ? » ricana al-Nazif, trop angoissé pour arriver à rire de la plaisanterie.
</p>

<p>
Les deux hommes avaient à peine quitté leur tente qu’ils virent venir à eux al-Saghir. Toujours vaillant en dépit d’une boiterie grandissante, il tenait fièrement son rang et marchait à grandes enjambées malgré la souffrance que cela lui infligeait. Il accompagnait un autre vénérable à la barbe grise, sheikh ou ancien d’une des tribus. Ils s’arrêtèrent devant Nijm et al-Nazif, faisant croître l’angoisse dans le cœur de ce dernier. Il avait commis une faute majeure et on venait le lui signifier, il le devinait à l’air grave des deux hommes. Al-Saghir attendit qu’ils saluent dans les formes et prit la parole.
</p>

<p>
« Voici abu al-Fazari, mon cousin. Nous bavardions des liens entre nos tribus et il se trouve qu’une de ses nièces est bonne à marier. Je lui ai dit qu’al-Nazir vivait encore en célibataire chez son frère et qu’il serait temps pour lui d’avoir sa propre tente. Nous partagerons donc tous trois le repas sous la toile d’abu al-Fazari ce soir, que je puisse en discuter avec lui, avant le dabkeh. Il aimerait en savoir plus sur vos bêtes et vos biens. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;D\u00e9sert du Negev, abords du canyon du Nahal Zin, nuit du youm al arbia 10 chawwal 558&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;desert_du_negev_abords_du_canyon_du_nahal_zin_nuit_du_youm_al_arbia_10_chawwal_558&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;15369-19330&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La réalité matérielle de la vie quotidienne dans les populations bédouines est difficile à appréhender pour la période médiévale et une bonne dose d’interpolation à base d’études ethnographiques récentes ou de récits de voyage modernes ne permet que des reconstructions hautement hypothétiques. Un des caractères tant vanté de cette vie, célébré à l’envi dans la poésie arabe est par exemple une certaine intangibilité au fil des siècles. Illusion bien pratique dont on affuble souvent les cultures traditionnelles recourant peu ou pas à l’écrit. Tout ce qui concerne donc les aspects les plus intimes et les plus domestiques des aventures de Droin ne demeure que des spéculations de ma part, inférences de lectures transversales de données éparses.
</p>

<p>
Le titre vient d’un dicton arabe : « la vie est comme un feu, flamme, fumée et cendre ».
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19331-20235&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Bianquis Thierry, <em>La famille arabe médiévale</em>, Bruxelles : Éditions Complexe, 2005.
</p>

<p>
Bonnenfant Paul, « L’évolution de la vie bédouine en Arabie centrale. Notes sociologiques », dans <em>Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée</em>, n°23, 1977, p. 111-178.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Cowan gregory, <em>Nomadology in architecture. Ephemerality, Movement and Collaboration</em>, Dissertation for master in Architecture, University of Adelaide, 2002.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I à 6, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, Friedman Mordechai Akiva, <em>India traders of the Middle Ages. Documents from the Cairo Geniza (‘India Book’)</em>, Leiden - Boston : Brill, 2008.
</p>

<p>
Mayeux F. J., <em>Les bédouins ou Arabes du désert</em>, 3 tomes, Paris : Ferra jeune, 1816.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20236-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Voir les Qit’a <em>Poing de trop</em> et <em>Désert</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Aden, au Yémen, port naturel ouvrant sur le golfe éponyme.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Région dominée par Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">En arabe, littéralement « <em>Pays des noirs</em> », qui désigne alors les terres au sud de l’Égypte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Antioche, en Turquie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Désignes les <em>Romains</em>, c’est à dire les Byzantins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Nom arabe de Hébron, en Cisjordanie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Littéralement <em>Le propre</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Plat traditionnel de la région de Gaza, en Palestine. Il est préparé à base de sumac, de tahin, de pois chiches et de viande, le tout assaisonné d’épice, d’ail et de piments. On peut le manger froid.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Ascalon.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Mercredi 11 septembre 1163.</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Meneur de la danse.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:53 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Flamme, fumée et cendre]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Ultra]]></title>
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      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_hostel_d_ernaut_debut_de_soiree_du_vendredi_5_fevrier_1160">Jérusalem, hostel d’Ernaut, début de soirée du vendredi 5 février 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Dans un coin de pièce, un maigre feu couvait sous l’épaisse marmite de céramique où frémissait un pâteux brouet au lard. Au centre, autour d’une table improvisée de planches, quatre silhouettes avalaient le consistant mélange avec de longs soupirs de satisfaction. Droart, Eudes, Baset et Ernaut avaient passé la journée à s’activer dans la maison que ce dernier occuperait bientôt avec Libourc. Même si des artisans avaient fait le plus gros du travail, il demeurait de nombreuses tâches annexes, petits détails qui ne pouvaient s’abandonner aux soins d’inconnus.
</p>

<p>
Les lieux commençaient à avoir fière allure et le mobilier s’entassait dans la grande pièce, dans l’attente d’être installé de façon définitive. Plusieurs coffres, jarres et tonneaux serviraient à entreposer nourriture et effets. Du linge de maison, couvertures et draps pour faire les couchages, était méticuleusement roulé, protégé d’herbes aromatiques pour repousser les insectes. Ernaut savait que ses choix initiaux seraient certainement remis en cause par sa future épouse, mais il estimait que c’était dans l’ordre des choses. Leur logement serait le royaume de Libourc et cela lui convenait parfaitement. Il espérait simplement que l’endroit serait à la hauteur des attentes de sa fiancée. Sanson était passé plusieurs fois vérifier les installations et Mahaut avait tenu à inspecter linge et matériel de cuisine. Malgré ses habitudes pincées, elle avait lâché quelques remarques, qui pour n’être pas enthousiastes, ne marquaient aucun désaccord ni critique, ce qui mettait Ernaut en joie. Il s’enorgueillissait de clouer le bec de sa belle-mère, toujours prompte à le dévaloriser selon lui.
</p>

<p>
Baset, s’essuyant la main de son revers de manche après une longue rasade de vin, servit ses compagnons.
</p>

<p>
« Vous avez ouï rumeurs de la chevauchée pour tantôt ?
</p>

<p>
— Si tu parles de celle qui se déroule en lit royal chaque nuit, je suis prêt à en entendre ! ricana Droart.
</p>

<p>
— Oui-da, le sire vicomte en discutait l’autre jour avec Brun confirma Eudes, sans prendre note de la moquerie de son ami. Le sire Baudoin a reçu coursiers disant que Norredin<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> est fort occupé au septentrion. Ses appétits pour le Cham<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> vont de nouvel s’aiguiser…
</p>

<p>
— Que voilà belle possibilité, il y aura de certes quelques mailles à se partir ! » approuva Ernaut.
</p>

<p>
Droart fit une moue, retrouvant son sérieux.
</p>

<p>
« Si les rois et princes n’ont pu cueillir le fruit alors qu’ils étaient nombreux, cela me semble hasardeux<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>.
</p>

<p>
— Connaissant Baudoin, il ne désire pas à toute force prendre l’arbre quand il peut se contenter du fruit. Il a toujours grand appétit de monnaies, qui lui filent entre les doigts comme l’eau claire.
</p>

<p>
— J’espère qu’ils n’en appelleront qu’à volontaires, grommela Baset. Je n’ai nul goût à coucher sur la pierre, à manger de la poussière et me dessoiffer de flaques croupies.
</p>

<p>
— Pour ça, je te dis <em>Amen</em>, compain, renchérit Droart. Je suis bien aise de demeurer en nos murs plutôt que de marcher sous le soleil, avec les flèches turques pointant sur mon cul comme récompense.
</p>

<p>
— Je pense que j’en serai » déclara Eudes, un peu solennel.
</p>

<p>
Un silence se fit autour de la table, le petit monde de la sergenterie avait eu de grands espoirs lorsque le vicomte Arnulf était parti pour la forteresse de Blanchegarde, quelques mois plus tôt, emmenant Ucs de Monthels avec lui. Mais c’était Fouques, jeune homme ambitieux, familier d’Arnulf, qui avait eu le poste de mathessep. Et c’était le tonitruant Eudes de Saint-Amand qui était désormais vicomte, en plus d’être châtelain de Jérusalem. Ses imprécations et sa brusquerie avaient bouleversé la vie dans la Cour des bourgeois et l’hôtel royal, habitués depuis des années aux manières feutrées et diplomates d’Arnulf.
</p>

<p>
« Il me semble douteux que le sire vicomte choisisse Gaston, malgré son expérience, car il n’apprécie rien tant que bras solides et pieds vaillants, indiqua Ernaut. Je compte bien aussi être de ceux qui porteront le fer pour cette marche.
</p>

<p>
— Tu devrais plutôt penser à tes accordailles qui ne sauraient tarder, Ernaut. Pâques sera tôt passé. Libourc aura besoin de toi pour la cérémonie, as-tu oublié ? ironisa Droart.
</p>

<p>
— De vrai, compère. Mais si j’encroie l’usage du sire Baudoin, ainsi qu’il a fait voilà quelques années à Panéas, cela ne demandera guère long temps. D’ici là, j’aurais bel écot à verser en mon hostel.
</p>

<p>
— Baudoin a bien failli y laisser sa couenne, rétorqua Baset. Et grands barons ont lourd payé quelques destriers et menues monnaies pour la Secrète<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>.
</p>

<p>
— Remarque que cette fois, ce n’est pas piétaille qui a subi le fer, que voilà bon augure ! » s’amusa Ernaut.
</p>

<p>
Eudes se leva et alla puiser quelques cuillérées de potage, prenant la parole à son tour.
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<p>
« Fouques nous le montre bien, compères. Si on ne se fait pas connaître de barons, les meilleures places vont à d’autres, parfois plus jeunes, mais de certe plus habiles à vanter leurs talents. Quand le trésor royal est à sec et que la solde est reportée, Tiphaine a toujours grand mal à obtenir délais pour grain, vin ou viandes<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>. Surtout que c’est souventes fois le moment où les accapareurs font leur gras. Alors si je peux aider à rentrer cliquailles en l’hostel Baudoin et y ajouter ma propre picorée, cela me semble bon choix. »
</p>

<p>
Ernaut piqua du nez dans son écuelle. Il avait en tête surtout la perspective de chevaleresques exploits à conter, de prouesses dignes du grand Charles<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>. Il appréciait le confort et le butin accumulé jusque-là lui avait offert l’occasion d’acquérir un bel hôtel où installer sa famille. Pourtant, ce qui faisait battre son cœur était plutôt l’aventure qui frappait à sa porte. Inconsciemment il jouait sans cesse de son pouce contre l’anneau donné par le prince d’Antioche lui-même quelques mois plus tôt. Il aurait bien échangé tous les trésors de la terre pour une autre soirée comme celle qu’il avait alors vécu.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, hostel d\u2019Ernaut, d\u00e9but de soir\u00e9e du vendredi 5 f\u00e9vrier 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_hostel_d_ernaut_debut_de_soiree_du_vendredi_5_fevrier_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;352-7148&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="damas_sud_de_la_ghuta_veillee_du_jeudi_25_fevrier_1160">Damas, sud de la Ghûta, veillée du jeudi 25 février 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Les gouttes d’une pluie fine pointillaient les tuiles de l’appentis en contrebas de la pièce où s’étaient installés Raguenel et Gosbert, deux sergents montés responsables d’unités de fantassins. Depuis ce salon, ils bénéficiaient d’une magnifique vue sur les environs, la verdoyante oasis qui baignait de jardins et de canaux les abords de Damas. Quelques cahutes branlantes, des cabanes hâtivement assemblées, des parcs à chevaux et des monceaux de sacs de toile cirée s’égayaient partout dans la palmeraie. Parmi les arbres, on entendait l’activité d’un camp affairé, où les hommes goûtaient le bonheur d’avoir amassé un large butin sans trop avoir à ferrailler, comptant et recomptant à l’envi les sommes accumulées jusque-là. Beaucoup avaient d’ailleurs commencé à en dilapider le fruit en plaisirs éphémères, impatients de siroter le suc de la vie après en avoir enduré l’ivraie.
</p>

<p>
Le lieu était certainement une maison de repos, agrémenté de quelques matelas et nattes, ses propriétaires y apportant avec eux le confort de tapis et coussins lors de leur venue. Mais pour les deux hommes habitués aux nuits dans les buissons et aux haltes le long de sentiers caillouteux et arides, cela avait déjà un goût de paradis. Ils partageaient même un repas chaud, ragoût insipide réalisé avec les découvertes du jour, épaissi de blé concassé. Allongé d’un vin rubis, le souper leur faisait l’impression d’un festin, mangé à l’abri, ce qui en renforçait les saveurs, somme toute bien ordinaires.
</p>

<p>
Déchirant un pain plat, Raguenel en tendit un morceau à son compagnon.
</p>

<p>
« Si on arrive à mener tout ça jusqu’à nos murs, je me verrais bien laisser l’épée au fourreau. Finir sur belle moisson, c’est pas tant l’usage, pour nous autres…
</p>

<p>
— Tu comptes les œufs dans le cul de la poule… Il n’y aura pas de quoi vivre bien vieux.
</p>

<p>
— Je demande juste de quoi m’installer bon commerce de lames, de fers d’hasts et fourniment de guerre. Entre ceux qui partent sans guère de place pour emporter plus que simple palme et ceux qui arrivent avec désir de trancher du col mahométan, je pense que j’aurais de quoi cuire mon pain. Et avoir assez pour me trouver garcelette pouvant pétrir le nécessaire, pour mes vieux jours. »
</p>

<p>
Gosbert acquiesça, engloutissant sa cuillerée en expirant bruyamment à cause du liquide encore brûlant. Raguenel souffla sur sa bouchée avant de l’avaler. Il savait que le sujet de se retirer des combats était toujours délicat avec son compagnon. Celui-ci se racla la gorge et entama son couplet habituel.
</p>

<p>
« Je te souhaite d’avoir tout ce qu’il te faut, compain. Rien ne vaut enfançon pour garantir la vieillesse. Puisse ta future avoir ne serait-ce que la moitié des qualités de ma Peironelle.
</p>

<p>
— Et toi, tu n’as pas désir d’enfin lâcher le fer ? Profiter un peu de ton temps ?
</p>

<p>
— Je ne sais. Il y a encore la benjamine à doter, qu’elle trouve bon mari. Pas un vaut-rien comme nous autres ! » ricana-t-il.
</p>

<p>
Il lécha rapidement sa cuiller puis reprit.
</p>

<p>
« Je t’ai dit que le Merle m’avait passé nouvelles, juste après la Noël ? Ça date, c’est un pérégrin parti avant Pâques dernier qui l’a encontré. Un gentil gars, le Merle, il t’aurait plu. Il s’occupe bien des miens. Je lui ferai porter ce que j’aurai grappillé ici. Je ferai peut-être encore une saison ou deux, puis je passerai outre la mer ultime fois. Revoir mes filles et mes fils, embrasser mon espousée. Que de bonnes années à venir ! Mais je tiens à achever ma promesse, que mes vœux soient parfaits. »
</p>

<p>
Raguenel hocha la tête, avalant une autre bouchée. Il avait appris voilà des mois que Merle était mort depuis bien longtemps et chacun savait que Gosbert dépensait sa solde et ses butins dans les bordels et les tavernes de Jérusalem, faisant rouler les dés à la moindre occasion. Il parlait pourtant à qui voulait l’entendre de sa famille, à qui il envoyait la moindre miette amassée, tandis qu’il accomplissait son devoir de pèlerin. Raguenel jeta un coup d’œil à la croix de tissu cousue au col du vêtement de Gosbert. Elle n’avait plus de couleur et avait été tant reprisée qu’elle ressemblait à un chiffon, lointain souvenir du ruban écarlate de son serment.
</p>

<p>
« Ça te dirait pas de t’associer avec moi ? On sait évaluer la qualité d’une lame au premier coup d’œil, et à tous deux, on a les noms de toute la sergenterie d’Antioche à Ascalon ! Fini la fatigue et les mauvaises nuits, les repas manqués et les flux de ventre…
</p>

<p>
— Je ferais quoi d’un commerce en la Terre ? Les miens sont au loin, je n’ai rien à bâtir ici, juste devoir de pérégrin défenseur de la Foi. Non, c’est amiable à toi, compère, mais tant que je serai en ces provinces, ce sera avec le glaive en main pour protéger la Croix. Une fois mon ouvrage accompli, je m’en retournerai. »
</p>

<p>
Gosbert acheva sa réponse d’un clin d’œil et se rinça la bouche d’une longue goulée d’une outre sentant la piquette. Il s’étira alors le dos puis se frotta le ventre de contentement.
</p>

<p>
« Crois-m’en, tu m’envieras bien vite si tu te retires dans ta modeste échoppe de ferraille. Plus que deux-trois Pâques, c’est bien le moins pour nettoyer méchante âme comme la mienne, disent les bons pères. Et je profiterai tantôt de la vie, tel soudan<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> en son palais ! »
</p>

<p>
Raguenel se dit qu’il devrait peut-être en parler à un ecclésiastique, justement. Peut-être les frères de Saint-Jean sauraient quoi faire. On racontait qu’ils guérissaient les corps et les cœurs, ou prenaient soin de ceux qui vivaient comme dans un rêve. Gosbert était un compagnon agréable, un soldat efficace et un bon meneur d’hommes, mais avec le temps, il semblait s’enliser dans un monde qui n’avait que peu à voir avec la réalité. Les moines auraient peut-être une réponse, dans leurs prières si ce n’est dans leurs potions.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, sud de la Gh\u00fbta, veill\u00e9e du jeudi 25 f\u00e9vrier 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_sud_de_la_ghuta_veillee_du_jeudi_25_fevrier_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7149-13404&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="damas_ouest_de_la_ghuta_veillee_du_vendredi_10_juin_1160">Damas, ouest de la Ghûta, veillée du vendredi 10 juin 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Dans les feuillages, quelques oiseaux nocturnes invectivaient les soldats entassés dans leur territoire. Une nouvelle fois l’armée de Jérusalem avait envahi le riche faubourg damascène et ses hommes y avaient pillé allègrement, infligeant aux munificents jardins plus de dégâts qu’une horde de criquets.
</p>

<p>
Parti se dégourdir les jambes après de trop longues heures assis à sa table dans sa tente à gérer des inventaires, transmettre des messages ou donner des ordres, Onfroy de Toron, connétable de Jérusalem, passait le long des cordes où on avait attaché les montures de l’hôtel royal. Quelques palefreniers dormaient là, dans le foin, partageant leurs nuits avec les bêtes qu’ils soignaient le jour. Onfroy aimait l’odeur piquante des chevaux, synonyme pour lui de liberté juvénile, perdue depuis qu’il avait pris en charge son office auprès de Baudoin. Il ne regrettait nullement les choses, mais les senteurs éveillaient en lui le souvenir de ses années d’apprentissage, où il vivait quasiment tout le temps en selle.
</p>

<p>
Il déambulait en dégustant quelques maamouls<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> qu’un de ses valets avait dénichés au marché. Cette dernière campagne lui offrait également la chance de savourer des dattes parmi les meilleures, au plus frais de leur ramassage. Tout ce qui en était tiré comme pâtisserie ou boisson lui agréait fort et, s’il ne cédait que rarement à la gloutonnerie, il ne résistait que peu à profiter d’un plat apprécié, ni à s’initier à de nouveaux goûts.
</p>

<p>
Il vit passer Isaac Vacher et l’apostropha amicalement. C’était le neveu du regretté Bernard, qui servait désormais depuis un moment dans l’hôtel royal. Un solide chevalier, habile à la lance, mais parfois trop impétueux, comme tous les bacheliers<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup>. Son air préoccupé, en ces temps prodigues, avait incité Onfroy à le héler. Le jeune homme s’approcha, prit meilleure contenance, faisant bon accueil à un puissant baron qui l’avait toujours traité en ami, voire en parent.
</p>

<p>
« Je te vois bien aigre alors que tout nous sourit depuis des mois, mon garçon. Quelque souci dont je pourrais te soulager ?
</p>

<p>
— J’ai demandé congé pour aller en la cité et il m’a été refusé.
</p>

<p>
— C’est sage décision. Nous n’avons nulle trêve avec Damas, ils attendent juste que nous partions. Et, de toute façon, vu que nous avons couru sus à leurs murailles à peine le dernier traité obsolète, tu aurais fort mauvais accueil là-bas.
</p>

<p>
— J’ai quelques noms qui sauraient me faire ouvrir des portes, rassurez-vous. Et je parle leur idiome parfaitement.
</p>

<p>
— Ainsi que moi ! Mais pour autant, je n’ai guère désir de voir fils de bonne famille se perdre en leur pouvoir en ces temps. »
</p>

<p>
Onfroy se doutait de ce qui motivait le jeune homme, mais il lui fallait l’entendre afin d’en combattre le bien fondé, aussi posa-t-il la question en proposant nonchalamment un maamoul.
</p>

<p>
« Et qu’irais-tu faire là-bas ? Nous les avons rançonnés et pillés deux fois en l’espace de quelques mois, ils ne risquent guère d’avoir attentive oreille à tes demandes. »
</p>

<p>
Isaac hésita à choisir un biscuit, se décida finalement à en avaler un, prenant son temps pour le mâcher tandis qu’il réfléchissait. Il savait que c’était impoli de faire attendre une personne aussi importante que le connétable, mais il avait compris que ce dernier lui avait accordé un délai en même temps que la friandise. Chacun savait exactement ce dont il s’agissait, au fond.
</p>

<p>
« C’est rapport à mon oncle. Peut-être certains ici en connaissent plus qu’on a voulu nous en dire<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>. Il mérite qu’on voit s’il n’est pas à espérer qu’on paie sa rançon…
</p>

<p>
— Penses-tu que nous n’aurions pas obtenu la libération du porte-bannière du roi s’il avait été en geôle quand Ayyoub a versé les dinars, avant Pâques ?
</p>

<p>
— Peut-être ne sait-il pas qu’il est détenu ? Des brigands auraient pu s’en emparer.
</p>

<p>
— Que voilà bien redoutable captif pour simples malandrins de chemin. Outre le fait qu’il aurait fallu force soldats aguerris pour prendre Bernard, nul maraudeur n’oserait se brûler les doigts avec si dangereux marron. »
</p>

<p>
Il se rapprocha d’Isaac, baissant la voix et adoptant un ton paternaliste.
</p>

<p>
« Tu sais comme j’étais lié à ton oncle. Penses-tu que je n’ai pas cherché ? Que je n’ai pas lancé coursiers et ambassadeurs ? Si le roi l’a battu froid pour cette sombre histoire, il est resté féal en mon cœur. »
</p>

<p>
Il posa une main robuste sur l’épaule du jeune homme.
</p>

<p>
« Ton oncle, malgré toute la hardiesse qui l’habitait, a quitté ce monde de douleurs. Admets-le. Sinon tu courras après des ombres. Cela ne diminue en rien l’éclat de sa vie, sa droiture et sa vaillance !
</p>

<p>
— Il mérite bien chrétienne sépulture, pour tout cela, non ? Sinon comment pourra-t-il connaître la Résurrection à la fin des temps ? »
</p>

<p>
Onfroy soupira longuement, retira sa main.
</p>

<p>
« Il y a bien assez de souffrances en ce monde pour ne pas porchacier les diables, mon garçon. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, ouest de la Gh\u00fbta, veill\u00e9e du vendredi 10 juin 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_ouest_de_la_ghuta_veillee_du_vendredi_10_juin_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13405-18904&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le début de l’année 1160 fut relativement faste pour le royaume de Jérusalem. Profitant des difficultés de Nūr ad-Dīn au nord, Baudoin pilla de nombreuses zones entre la terre de Suète, par delà le Jourdain, jusqu’aux abords de Damas. Après une première trêve de trois mois qui lui permit de rapporter son butin en toute sécurité, il revint une nouvelle fois ravager les territoires musulmans avant l’été et le retour du prince d’Alep.
</p>

<p>
Ultra : <em>latin</em>. Au-delà de, par delà, en avant, plus loin.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18905-19449&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Crawley Charles, <em>Medieval lands. A prosopography of medieval European noble and royal families</em>, « Jerusalem nobility » http://fmg.ac/Projects/MedLands/JERUSALEM.htm ( v4.0 Updated 27 February 2019, consultée le 11/06/202)
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19450-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Région dominée par Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Allusion à la Seconde croisade, en 1148-49, où croisés français et allemands, Latins de Terre sainte, se rejetaient la faute de l’échec du siège de Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Administration royale des finances, sous l’autorité du sénéchal.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">On emploie le terme <em>viandes</em> pour désigner la nourriture de façon générale.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Traduction littérale de <em>Carolus Magnus</em>, nom latin de Charlemagne
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Impropriété dérivé du titre de sultan, que les Latins utilisaient souvent de façon générale pour désigner les princes musulmans.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Pâtisserie du Levant, à base de pâte farcie généralement de dattes, de pistaches ou de noix. Des versions salées, avec du poisson, existent.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Jeune chevalier n’ayant pas encore de fief.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Voir la trilogie de Qit’a <em>Pour une poignée de dinars</em>, <em>Pour quelques dinars de plus</em> et <em>Impitoyable</em>.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:49 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Ultra]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ La vigie du Levant]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_103_vigie_du_levant#la_vigie_du_levant]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="chateau_d_harim_debut_de_soiree_du_jeudi_15_novembre_1162">Château d’Harim, début de soirée du jeudi 15 novembre 1162</h2>
<div class="level2">

<p>
Les doigts collés de son torchis sommaire, Karpis tentait de boucher les courants d’air qui s’infiltraient par les volets de bois de la chambrée qu’il partageait avec quelques camarades. Grommelant face au très relatif succès de son entreprise, il finit par enduire d’une épaisse couche brunâtre pratiquement tous les rebords. Les hivers précédents il s’était contenté de bloquer l’ouverture de bouchons de paille, mais cette fois le vent froid qui descendait des plateaux orientaux s’immisçait partout depuis plusieurs jours.
</p>

<p>
« Nous n’aurons plus guère de lumière, mais au moins aurons-nous chaud pour dormir ! »
</p>

<p>
Il se rinça les mains dans un seau et s’essuya rapidement d’une touaille avant de se chauffer au brasero improvisé dans une vieille jarre. Il soupira en voyant le maigre tas de bois.
</p>

<p>
« Les bûches apparaissent pas là par magie, compères. Il faudrait s’activer à en porter suffisance… »
</p>

<p>
Nul n’osa lui répondre ni même le regarder directement. Ses compagnons avaient appris à respecter son statut de vétéran, mais aussi à connaître son humeur maussade. Jamais rien ne semblait le réjouir. Il s’installa sur son lit, sobre matelas de paille garni d’une couche de couvertures élimées. Le repas du soir approchait et il espérait que ce serait enfin une épaisse soupe d’orge, d’oignons et de lentilles, comme il en demandait régulièrement aux cuisines. Il n’était pas le seul arménien de la garnison, et chacun à son tour réclamait ce plat simple et roboratif qui leur rappelait à tous leur enfance dans les reliefs de l’Anti-Taurus.
</p>

<p>
« Karpis, on te mande en la basse cour ! »
</p>

<p>
La voix qui l’avait interpelé était celle d’un Latin, un jeune archer à la dégaine maladive, Renart. Récemment recruté, il servait un peu d’homme à tout faire aux anciens, acceptant sans broncher les tâches les plus humiliantes. Il savait que son intégration était à ce prix et qu’il lui serait loisible d’en faire autant lorsqu’un nouveau prendrait sa place. À l’encontre de ce qui se faisait habituellement, et pourtant sans se soucier outre mesure de la sensibilité de son prochain, Karpis n’aimait pas qu’on rabaisse par plaisir ou, pire encore, par conformisme. Il s’efforça donc de répondre sans colère malgré son agacement à devoir ainsi redescendre alors qu’il s’installait pour la soirée.
</p>

<p>
« Quelque urgence ? Ou cela peut attendre ? »
</p>

<p>
Le jeune haussa les épaules.
</p>

<p>
« Un vilain s’est présenté à la porte et déclare avoir important message. Mais il ne veut rien nous dire, à <em>nous</em>. Sevrin a pensé que tu saurais le faire parler sans qu’on ait besoin d’en appeler au sire Hugues. »
</p>

<p>
Karpis grogna. Les fellahs des environs , tout en acceptant de verser les impôts sans trop oser relever la tête, n’appréciaient guère les envahisseurs latins qui avaient pris possession des lieux. Les pauvres cultivateurs devaient renâcler tout autant face aux guerriers turcs et, lorsqu’ils avaient une requête, préféraient toujours s’adresser aux Syriaques, ou, à défaut, aux Arméniens, avec lesquels certains partageaient la religion orthodoxe. D’un signe de menton, il marqua son accord et entreprit d’ajouter une chaude veste fourrée à ses couches de vêtements. Puis il se coiffa d’un bonnet de laine épaisse. Enfin, il attacha son baudrier, symbole de son statut d’homme d’armes.
</p>

<p>
Lorsqu’il fut prêt, Renart avait décampé, et il prit donc son temps pour traverser les salles, courettes et galeries qui conduisaient en bas vers la porterie. La vaste entrée était maintenue fermée à toute heure et on ne pouvait s’approcher que par une mince poterne et un passage piéton. La cité d’Alep n’était pas si éloignée et on avait conscience d’être là comme une avancée en territoire ennemi, en deça du Pont du Fer<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> qui menait à Antioche et ses puissantes murailles.
</p>

<p>
La cour était boueuse des pluies récentes et, sous le ciel plombé de fin de journée, la couleur avait déserté les lieux. La tête dans les épaules, quelques hommes s’étaient regroupés autour d’un fellah et de son gamin, pieds nus dans la fange. Ils accueillirent Karpis avec contentement. Sevrin, le gros rouquin qui commandait habituellement la troupe fit signe qu’on laisse l’Arménien s’approcher. Le paysan, en l’apercevant, fut visiblement soulagé et salua d’un air désolé. Il attendit l’accord du Franc et prit la parole dans un salmigondis essentiellement syriaque.
</p>

<p>
« Je suis heureux encontrer guerrier des Montagnes. Toi ne voleras pas Mu’adh !
</p>

<p>
— De quoi parles-tu ?
</p>

<p>
— Il est usage donner belle pièce d’argent à premier à voir soldats d’Alep. Fils à moi les a vus, proches ! »
</p>

<p>
Fronçant les sourcils, Karpis dévisagea le gamin. Dépenaillé, le petit était habillé de ce qui ressemblait à différentes couches de sacs, unis par la crasse et leur aspect mité. Jambes nues, il était crotté de boue jusqu’à mi-mollet et pourtant souriait de toutes ses dents d’un ivoire étincelant. Il ne paraissait avoir guère plus de 8 ou 9 ans.
</p>

<p>
« Qu’as-tu vu ? Et où ?
</p>

<p>
— Dans les terres nord, j’ai cherché chèvre enfuie. Force Turkmènes, pas nomades, soldats…
</p>

<p>
— Vers la route du Pont ?
</p>

<p>
— Vers Levant. »
</p>

<p>
Karpis traduisit pour Sevrin, qui trahit sa pensée en tordant la bouche.
</p>

<p>
« On n’a guère encontré de troupes là-haut depuis long moment. C’est peut-être juste brigandage…
</p>

<p>
— J’en serais fort heureux ! Avisons le sire Hugues sans tarder.
</p>

<p>
— Ouais, qu’il puisse mander patrouille dans le froid et la pluie. On va encore se tremper la couenne… J’aimerais bien y échapper cette fois ! »
</p>

<p>
Karpis acquiesça. Le châtelain, Hugues d’Harenc, était un homme prévisible qui appliquait toujours les mêmes stratégies. Il enverrait un petit groupe de cavaliers vérifier l’information, en y intégrant le sergent auquel il se fiait le plus, ainsi que l’autochtone dont il se méfiait le moins : Sevrin et Karpis.
</p>

<p>
Avant que ce dernier ne puisse s’éloigner, le fellah l’interpella respectueusement.
</p>

<p>
« Pas oublier, mon fils a gagné belle pièce en argent ?
</p>

<p>
— Quoi encore ? s’interrogea Sevrin.
</p>

<p>
— Il était de tradition de mercier d’un besant celui qui signalait le premier des forces armées ennemies. Il veut s’assurer que nous la lui donnerons.
</p>

<p>
— Peuh ! Argent de bon aloi pour lui et frimas et averses pour nous ? C’est le monde cul par-dessus tête ! »
</p>

<p>
Sans un mot de plus, Karpis sourit au fellah et emboîta le pas à Sevrin. Il veillerait à ce que le gamin ait sa pièce.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau d\u2019Harim, d\u00e9but de soir\u00e9e du jeudi 15 novembre 1162&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_d_harim_debut_de_soiree_du_jeudi_15_novembre_1162&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;355-7139&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="chateau_d_harim_soir_du_vendredi_16_novembre_1162">Château d’Harim, soir du vendredi 16 novembre 1162</h2>
<div class="level2">

<p>
Le déluge furieux et incessant avait lessivé la terrasse où le bûcher du feu d’alerte était empilé et on n’en discernait les formes que grâce à la lueur rousse échappée par la porte donnant dans la tour. Indifférent à la pluie qui l’avait détrempé depuis son départ au matin, Karpis essayait de creuser un petit tunnel sous le tas de bois, de paille et de copeaux. Il espérait qu’en y versant de l’huile il pourrait ensuite arriver à lancer le feu malgré les intempéries.
</p>

<p>
Avec un tel temps, il n’était même pas certain que cela soit vu par les vigies à l’ouest et que le message soit répercuté jusqu’à Antioche. Par précaution, le châtelain avait décidé de lâcher des pigeons porteurs de missives en plus de l’alerte visuelle habituelle par flamme. Sentant les gouttes perler dans son dos, Karpis frissonnait malgré lui, s’écorchant les doigts tremblants et engourdis tandis qu’il préparait l’allumage.
</p>

<p>
Derrière lui, quelques sentinelles le soutenaient moralement ou lui lançaient d’inutiles conseils. Il leur avait ordonné de rester à l’abri, estimant ridicule d’être plusieurs à se tremper alors que lui l’était déjà, d’avoir chevauché depuis le matin. À grand-peine, il réussit à constituer une sorte de caverne, où il imbiba quelques copeaux d’huile avant d’y glisser une lampe, tirant la mèche pour en obtenir une longue flamme. Il espérait que la réserve de combustible serait suffisante pour initier le départ de feu.
</p>

<p>
Il se recula, jaugeant ses chances de succès aux arabesques de la flammèche qui oscillait dans sa cabane précaire. Puis il rejoignit le couvert, rappelant aux hommes de surveiller la petite lueur et de la remplacer si jamais elle venait à s’éteindre. Leur sécurité valait bien quelques lampes sacrifiées, estimait-il. Puis il descendit dans une quasi-obscurité, familier des recoins et des marches, ses pieds faisant un bruit de succion à chaque pas. Il sentait les gouttes se regrouper, s’échapper de ses vêtements, de ses membres, avant de frapper la poussière et la pierre d’un plic plic régulier.
</p>

<p>
Lorsqu’il souleva la portière d’épaisse toile qui donnait sur la grande salle, il faillit en suffoquer tellement l’air lui parut étouffant. Au milieu d’une myriade de lampes, le seigneur Hugues d’Harenc était occupé à parcourir des tablettes et des documents, assisté par un de ses clercs. Près du feu qui brulait largement, son épouse, ses enfants et quelques familiers jouaient aux tables, discutaient ou tiraient l’aiguille paisiblement. La vocifération du vent ne parvenait pas jusquelà.
</p>

<p>
Le châtelain leva la tête à son entrée et lui fit signe d’approcher.
</p>

<p>
« Prends donc un verre de ce vin chaud, tu m’as tout l’air d’un vieux chien abandonné sous l’orage ! Il ne serait pas bon que tu attrapes fluxion de poitrine en ces temps difficiles ! »
</p>

<p>
Puis il reposa sa tablette, prenant soin de la disposer à sa place, et rangeant d’un geste mécanique ce qui se trouvait devant lui.
</p>

<p>
« Le feu d’alerte est-il lancé ?
</p>

<p>
— Je l’ose croire, mon sire. Je venais en rendre compte. Mais l’humidité rend la chose malaisée et je vais remonter vérifier qu’il ne puisse céder sous l’assaut de la pluie.
</p>

<p>
— Certes. Certes. Tu agis de raison. J’ai de toute façon lâché deux autres oiseaux pour porter le message. Il ne faut guère économiser ces volatiles quand l’ennemi est à nos portes ! »
</p>

<p>
Karpis garda le silence, il avait vu de ses yeux les patrouilles du prince d’Alep, Nūr ad-Dīn, en trop grand nombre pour que cela ne soit pas une avant-garde. Pour autant, il trouvait que le châtelain s’agitait bien trop. Ils connaissaient les risques, à tenir une forteresse de frontière, et Karpis estimait dangereux de montrer de l’anxiété quand on devait diriger des hommes.
</p>

<p>
« J’ai vérifié les listes et inventaires demandés pour nos celliers. Nous avons bonnes réserves, et enserrés dans nos murs, nous n’avons guère de souci à nous faire. »
</p>

<p>
C’était là une déclaration que le châtelain d’Harenc s’adressait à lui-même, Karpis le comprit. Il se retint d’évoquer la prise de la citadelle une douzaine d’années plus tôt environ. Puis sa recapture par les forces franques même pas dix ans plus tard. Aucune forteresse n’était inviolable. Ce n’était qu’une question de temps et d’habileté. Mais il était habitué aux soliloques de son seigneur, plus destinés à lui-même qu’à son auditoire.
</p>

<p>
« Tu me confirmes de nouvel que l’accès au Pont du fer nous est scellé ? Quelque prompt coursier ne pourrait s’y faufiler ?
</p>

<p>
— Les Turkmènes ont rapides montures, meilleures que toutes celles que nous avons en nos écuries. Et leur premier soin sera sans doute aucun de se garantir que nul ne court à Antioche. Et au vu de leur avancée, je dirais que demain les principaux corps de l’askar seront dans la plaine, leurs fourrageurs et leurs patrouilles vaquant comme en leurs provinces. »
</p>

<p>
Hugues d’Harenc hocha la tête. Fouillant dans sa mémoire, il vérifiait s’il n’avait pas négligé un point ou l’autre des instructions qu’il avait reçues. Le légitime seigneur du lieu, Josselin de Courtenay, était absent, comme souvent, et il savait que le jeune baron prenait ombrage du moindre manquement, qu’il avait tendance à interpréter comme une insulte personnelle. Homme de guerre, Hugues était plus à l’aise à mener un conroi, maniant la lance et dirigeant les soldats lors des assauts qu’à naviguer dans les eaux troubles des conseils nobiliaires. Dans la bataille, les choses étaient simples, et les conséquences rapides. Le doute n’avait pas le temps de fouailler son âme.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau d\u2019Harim, soir du vendredi 16 novembre 1162&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_d_harim_soir_du_vendredi_16_novembre_1162&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7140-12993&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="chateau_d_harim_nuit_du_mardi_27_novembre_1162">Château d’Harim, nuit du mardi 27 novembre 1162</h2>
<div class="level2">

<p>
La cuisine, où sommeillait à toute heure un feu léger, bruissait des échanges entre les hommes installés autour de la table habituellement réservée à la préparation des repas. Un marmiton à moitié réveillé veillait à maintenir un épais gruau chaud à toute heure pour les vigies qui, sans relâche, parcouraient les murs d’enceinte afin de surveiller l’ennemi. Depuis plusieurs jours, l’armée de Nūr ad-Dīn s’était déployée aux abords du tell, occupant le village voisin et disposant ses lourds engins de siège. Le pilonnage du massif d’entrée avait commencé en fin de matinée, marquant de ses chocs sourds et répétés le tempo vers leur inévitable reddition.
</p>

<p>
La nuit avait une nouvelle fois été accueillie par une forte averse et un déluge s’abattait désormais sur le pays, bouchant la vue depuis les murailles. Le seul réconfort de la garnison était de profiter de salles chauffées et d’abris solides tandis que leurs assaillants devaient certainement se contenter de cabanes précaires, en toile ou de branchages ramassés alentour.
</p>

<p>
Néanmoins, en l’absence de nouvelles, le châtelain avait décidé d’envoyer un messager. Il devait également informer d’éventuels renforts qu’il ne leur faudrait pas trop tarder, la citadelle n’ayant guère les moyens de tenir plus de quelques semaines face à l’armée d’un prince aussi déterminé.
</p>

<p>
Sevrin avait désigné Renart pour la mission et lui avait indiqué de se préparer en ce sens. Karpis avait alors invité le sergent à boire un coup, espérant le dissuader d’un tel choix. Mais le vieil entêté n’en démordait pas.
</p>

<p>
« C’est la coutume, compère. On ne va pas mander sochon<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup> quand un béjaune<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> est là à attendre de faire ses preuves !
</p>

<p>
— Fariboles, Sevrin, tu sais comme moi qu’il n’a pas une chance. Il ne connaît pas le pays ! Il ne découvre qu’à peine le castel et tu l’envoies errer dans la nuit noire, en espérant qu’il pourra trouver le Pont. Norreddin en fera son serf avant le lever du jour, c’est acertainé.
</p>

<p>
— Et quoi ? Tu le sais comme moi, ils sont là, au-dehors, tels criquets. Sortir, c’est aller à la mort ! J’ai bien triste rôle, de choisir qui tantôt goûtera du fer…
</p>

<p>
— Il en est d’aucuns ici mieux armés à cela, cul-Dieu ! Qui auraient au moins une chance !
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<p>
— Hé quoi ? Aucun de mes compères ne serait enjoyé à l’idée de se jeter dans la tanière du lion…
</p>

<p>
— Je n’irais pas le cœur en joie, mais je le ferais si tu me l’ordonnais… »
</p>

<p>
Le rouquin fronça un sourcil, avala une gorgée, se suçotant les dents tandis qu’il réfléchissait. Il semblait chercher l’entourloupe dans le marché qu’on lui proposait.
</p>

<p>
« Tu es prêt à risquer ta couenne pour ce freluquet ?
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<p>
— C’est surtout que moi j’ai une chance de passer. J’ai usage de ça, je connais cette terre et, si on me surprend, je peux toujours mentir. Lui aura les épaules libérées de son chef dès qu’on l’apercevra. »
</p>

<p>
Sevrin se gratta la tête, inspira longuement.
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<p>
« Si tu tiens tant que ça, vas-y donc, bougre d’âne ! Moi je m’en lave les mains si tu y laisses ta peau. »
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<p>
Karpis hocha le menton et se leva, les yeux rivés dans ceux du sergent.
</p>

<p>
« N’aie crainte, je serais bientôt de retour pour botter tes grosses fesses, le Celte ! »
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<p>
Puis, sur un clin d’œil, il sortit de la pièce, se dépêchant de retrouver Renart. Il le trouva en train de ranger ses affaires dans son coffre, équipant un long chaperon qui le désignerait à la moindre sentinelle comme un franc.
</p>

<p>
« Sevrin a changé d’avis, c’est moi qui irais. »
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<p>
Le jeune homme en resta coi, balbutiant sans arriver à s’exprimer. Karpis ne lui en laissa pas le temps.
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<p>
« Tu es archer, c’est stupide de t’envoyer au-dehors alors que tu es utile ici. Moi je ne sais ni l’arc ni la fronde… »
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Il sortit la clef qui ouvrait son propre coffre afin de s’équiper en prévision de son périple nocturne.
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<p>
« Par contre, le temps que je descendrais la muraille par la corde, j’apprécierais fort que tu sois là, pour flécher quiconque risquerait de s’en prendre à moi ! »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau d\u2019Harim, nuit du mardi 27 novembre 1162&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_d_harim_nuit_du_mardi_27_novembre_1162&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12994-17320&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="chateau_d_harim_nuit_du_jeudi_29_novembre_1162">Château d’Harim, nuit du jeudi 29 novembre 1162</h2>
<div class="level2">

<p>
Transi de froid, Guymar allait et venait sur la coursive orientale, emmitouflé dans une couverture. Au crépuscule, la pluie s’était arrêtée et la lune jouait depuis lors à cache-cache avec les nuages effilochés, apportant par moment une lueur bienvenue pour observer les environs. Il était impatient d’aller se coucher, épuisé d’avoir participé au renfort de la muraille sud, affaiblie par les tirs répétés des engins. Toute la journée il avait porté de la terre, des cailloux, des gravats, afin de consolider le mur où de longues lézardes couraient. Et le repos avait été de courte durée avant qu’il vienne prendre son tour de guet.
</p>

<p>
Il y avait peu de chance que les ennemis décident d’écheler en pleine nuit du côté le plus haut, mais il fallait surveiller tous les abords. Au moins y avait-il quelque lumière lunaire intermittente désormais, qui permettait de discerner à plus de dix pas. Mais l’exercice restait pénible et résister au sommeil qui montait n’en était pas la plus petite des difficultés. Sans même parler de la peur de servir de cible à ces maudits archers turcs, capables selon les rumeurs de percer l’œil d’un oiseau en plein vol à plus de deux cents coudées.
</p>

<p>
Alors qu’il battait des pieds pour réchauffer tout en baillant, il lui sembla entendre un bruit au bout de la terrasse. Circonspect, il s’approcha prudemment.
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<p>
« Souris ou quelque bestiole » se rassura-t-il.
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<p>
Mais cela recommença, comme si un petit animal dérangeait le gravier de la plateforme. Pourtant Guymarl ne voyait rien. Écarquillant les yeux dans l’obscurité, il restait à bonne distance du parapet, soucieux de ne pas offrir de cible à un éventuel tireur. La nuit n’arrêtait pas ces démons, lui avait-on expliqué.
</p>

<p>
Il entendit de nouveau le bruit, plus près. Il fit un pas prudent… et reçut un choc sur le front, qui le fit reculer. Un instant, son cœur s’affola à l’idée d’avoir reçu une balle de fronde et d’en mourir, mais il se passa la main sur le visage. Il n’y sentit aucune blessure, ce n’était qu’un minuscule projectile.
</p>

<p>
À pas de loup, il vint plus près du rebord , risqua un œil dans le vide, pour n’y découvrir que ténèbres. C’est alors qu’il entendit un petit sifflement. Qu’il aperçut du mouvement parmi la noirceur. Il appela, doucement.
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<p>
« Qui va là ?
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<p>
— Chut ! C’est moi, Karpis, envoyez une corde ! »
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<p>
En peu de temps, le messager fut hissé par quelques hommes rapidement réveillés et il se retrouva à l’abri des murs, essoufflé, mais souriant.
</p>

<p>
« J’ai bonnes nouvelles, compères. Une forte armée arrive et ce diable de Norreddin lève le camp ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau d\u2019Harim, nuit du jeudi 29 novembre 1162&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_d_harim_nuit_du_jeudi_29_novembre_1162&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17321-20091&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La période médiévale invoque immédiatement en nous des images de forteresses assiégées. Il est néanmoins difficile d’en évoquer la réalité matérielle, tant les pratiques et les conditions variaient énormément d’un lieu à l’autre, d’un moment à l’autre. Durant les croisades, les citadelles étaient généralement intégrées à un habitat (ou l’incorporaient). Au final ces forteresses se retrouvaient souvent garnies d’assez peu de défenseurs et comptaient sur une armée de campagne pour être délivrées. Le renseignement, les informateurs étaient alors essentiels, ainsi que des moyens de communication afin de prévenir ses alliés de la situation dans laquelle on se trouvait. L’usage de pigeons ou de feux est avéré dans les territoires musulmans, j’ai donc estimé qu’il était probable que les Latins en soient dotés également.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Cobb Paul M., <em>Usamah ibn Munqidh, The Book of Contemplation</em>, Londres : Penguin Books, 2008.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Rogers Randall, <em>Latin siege warfare in the twelfth century</em>, Oxford : Oxford University Press, 1997.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20992-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">L’Oronte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Compagnon.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Contraction de <em>bec-jaune</em>, très jeune personne.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:45 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ La vigie du Levant]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Accordailles]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_102_accordailles#accordailles]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel" data-wiki-id="fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel">Les murailles de Turbessel</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_103_vigie_du_levant" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_103_vigie_du_levant" data-wiki-id="fr:qita:qita_103_vigie_du_levant">La vigie du Levant</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_cour_de_l_eglise_sainte-agnes_matin_du_dimanche_24_avril_1160">Jérusalem, cour de l’église Sainte-Agnès, matin du dimanche 24 avril 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Quelques choucas tournaient, lançant des cris depuis les hauteurs afin d’éloigner la foule importune d’humains massés auprès de l’amandier. En plus des proches et des amis d’Ernaut et Libourc étaient venus quelques curieux et surtout la congrégation habituelle, dont la messe hebdomadaire allait s’animer d’une cérémonie nuptiale. Avec une telle presse, Ernaut ne voyait que difficilement le petit groupe autour de sa belle-famille, et Libourc lui était cachée à dessein. Il avait malgré tout réussi à apercevoir rapidement sa future épouse, méconnaissable avec sa coiffe de mariée.
</p>

<p>
Lui était habillé d’une magnifique cotte de laine orange, aménagement d’un don de l’hôtel royal pour l’occasion, agrémentée de nombreux triangles d’aisance taillés dans un ’aba<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> de soie sauvage ocre clair. Ses proches témoins, qui porteraient le voile nuptial durant la bénédiction, se tenaient près de lui, aussi endimanchés qu’il était possible. Les vêtements sentaient la menthe et la sauge, les cheveux étaient lavés et peignés, les barbes rasées. Lambert, responsable de la bague et des treize deniers, contrôlait sans relâche que chacun savait ce qu’il avait à faire et semblait encore plus fébrile que son jeune frère. Sa récente épouse, Osanne, avait pris en charge le fleurissement de l’autel et distribuait quelques couronnes aux filles qui le souhaitaient, embaumant le lieu de fragrances légères.
</p>

<p>
La porte de l’église s’ouvrit en long grincement espéré et le calme se fit, comme une onde en reflux. Le père Galien apparut, aussi solennel qu’un roi, flanqué d’un enfant de chœur porteur d’un petit bol d’eau bénite où reposait un goupillon. Le prêtre leva la main en un silencieux salut. Puis, d’un regard, il invita Ernaut à se présenter face à lui. Il empoigna l’aspersoir et entama l’<em>Asperges me</em><sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> d’une voix forte, soutenue par le soprano du jeune garçon. Bientôt la congrégation entonnait, plus ou moins correctement, l’antienne tout en recevant la bénédiction en même temps que les gouttelettes. Gonflé d’enthousiasme, Ernaut vociférait si passionnément que Lambert se sentit obligé de le rappeler à l’ordre d’un coup de coude, d’autant qu’il était toujours aussi approximatif dans sa récitation du latin.
</p>

<p>
L’aspersion et le chant terminés, le père Galien renvoya l’enfant et, d’une voix habituée au prêche et aux sermons, prit la foule à partie.
</p>

<p>
« Bonnes gens, nous avons proclamé en la sainte église trois bans par trois jours entre ces deux personnes. Présentement déclarons donc le quart ban : que s’il y a aucun ou aucune qui sachent empêchement par quoi l’un ne puisse avoir l’autre par loi de mariage, si le dit sous peine d’excommuniement. »
</p>

<p>
Le silence qui s’abattit ne laissa s’échapper que frottements de pieds, chuchotements d’enfants, toux discrètes et raclements de gorge. Pendant ce temps, d’un geste de la main, le prêtre indiqua à Sanson d’approcher, tenant sa fille par la main. Ernaut sentit son cœur fondre en la découvrant rayonnante comme un soleil, ses fossettes accentuant son sourire gracieux et la malice de ses yeux emplis de joie. Elle portait une robe de laine couleur miel, dont il lui semblait qu’elle avait capté la chaleur de l’astre du jour. Le visage encadré dans un voile très strict, certainement fixé par Mahaut, elle paraissait soudain plus femme encore qu’il ne l’avait jamais vu. Son regard rivé à lui, elle se laissait guider sans prendre garde où elle mettait les pieds, trébuchant à plusieurs reprises sur les racines affleurant.
</p>

<p>
Sanson vint jusqu’à Ernaut, lui accordant lui aussi de grands sourires, et se plaça entre les deux futurs époux. Pendant ce temps, le servant de messe était revenu avec une croix qu’il brandit tour à tour devant les mariés, afin qu’ils la baisent. Embrouillé par l’émotion, Ernaut ne se remémora ce qu’il devait dire que grâce à l’enfant de chœur. Le prêtre avait concédé l’usage de la langue vulgaire, ayant reconnu que le verbiage de Ernaut en latin ne rendait pas justice aux formules consacrées, mais cela ne rendait pas la tâche plus aisée au jeune homme.
</p>

<p>
« Nous t’adorons, Seigneur Jésus-Christ, et nous te bénissons, parce que par ta sainte Croix, tu as racheté le monde. »
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<p>
Le père Galien adoptait toujours un pas de sénateur dans le déroulement des offices et bénédictions, laissant s’écouler lentement le temps pour que chacun puisse s’imprégner du sérieux de la situation. Il accentuait donc le plus insigne des gestes, la moindre phrase. Il inclinait la tête, les yeux baissés, en guise de ponctuation aux répons, marquant le rythme de ses mimiques silencieuses. Même si ce n’était pas un sacrement à proprement parler, le mariage était un moment essentiel dans la vie d’un chrétien, et rien ne devait en entacher la gravité. Solennel, il se tourna avec Sanson et d’une voix forte, déclama la formule consacrée.
</p>

<p>
« Veux-tu donner cette femme, Libourc, en épouse à Ernaut ?
</p>

<p>
— Je le veux. »
</p>

<p>
Il s’adressa alors en un sourire à la jeune fille.
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<p>
« Libourc, veux-tu recevoir cet homme comme mari ?
</p>

<p>
— Je le veux. »
</p>

<p>
Ernaut sentit son cœur s’emballer en entendant ces quelques mots, mais respira un grand coup alors que l’officiant s’apprêtait à l’interroger.
</p>

<p>
« Ernaut, veux-tu vraiment celle-ci comme épouse ? La garder saine et malade tout le temps de sa vie, comme un honnête homme doit garder son épouse ? Lui faire fidèle société de ton corps et de tes biens ?
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<p>
— Je le veux.
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<p>
— La reçois-tu dans ta foi ?
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<p>
— Oui
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<p>
— Et toi Libourc, le garderas-tu dans ta foi ?
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<p>
— Oui. »
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<p>
Prenant alors la parole, un peu vite pour le goût du prêtre, Sanson déposa la main de Libourc dans celle d’Ernaut.
</p>

<p>
« Je te donne et remets Libourc comme épouse, en sorte que tu lui gardes toujours ta foi et que tu ne la renvoies jamais pour une autre femme. »
</p>

<p>
En disant cela, son regard était bien clair, qu’au-delà du bonheur qu’il éprouvait, l’avertissement n’était pas que de pure forme. Il en oublia la formule de bénédiction, que le père Galien lança avec un peu de brusquerie.
</p>

<p>
« <em>Et ego conjungo vos in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti</em><sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>. Amen. »
</p>

<p>
D’un mouvement de la tête il fit ensuite comprendre à Lambert d’approcher. Celui-ci tenait bien haut l’anneau dans une main et la bourse avec treize deniers dans l’autre. Il tendit les monnaies à son frère qui les remit cérémonieusement à Libourc. Celle-ci en préleva dix pièces qu’elle remit une à une au jeune servant, en gardant trois pour elle qu’elle glissa dans l’aumônière brodée qui pendait à sa ceinture. Puis elle replaça sa main droite dans celle d’Ernaut. Celui-ci prit alors la bague et la présenta tour à tour à chacun des doigts.
</p>

<p>
« <em>In nomine Patris</em>… <em>Filii</em>… <em>Et Spiritus Sancti</em>… »
</p>

<p>
Puis il recommença à la main gauche, où il enfila l’alliance à l’annulaire en disant « <em>Amen</em> ». Il lui sembla un court instant qu’il n’aurait pas assez d’air pour emplir ses poumons tellement sa poitrine se dilatait de bonheur. Sa voix lui parut mince filet tandis qu’il ânonnait la formule patiemment apprise.
</p>

<p>
« De cet anneau je t’épouse, et de cette dot je te doue. »
</p>

<p>
Inspirant longuement avant de se pencher vers celle qui allait désormais partager sa vie, il vint déposer sur ses lèvres un délicat baiser de paix, ému de l’embrasser devant une telle foule assemblée. Il n’entendit même pas le <em>pax tecum</em> du prêtre qui signifiait la fin de la cérémonie.
</p>

<p>
Les portes furent largement ouvertes et la congrégation put prendre place dans la nef tandis que les jeunes mariés avançaient devant l’autel, derrière l’officiant. La messe n’avait rien de particulier, si ce n’est juste avant la communion. Le père Galien fit alors s’approcher plus encore Ernaut et Libourc, pour qu’ils s’agenouillent sous une toile tenue par leurs témoins et, là, il les bénit de nouveau.
</p>

<p>
« Et ambo ad beatorum requiem atque ad coelestia regna perveniant, et videant filios filiorum suorum usque in tertiam et quartam generationem et ad optatam perveniant senectutem<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. »
</p>

<p>
Quand ils sortirent de la fraîche bâtisse pour retrouver la chaleur empoussiérée de la cour, Ernaut et Libourc se tenaient la main avec vigueur. Ni l’une ni l’autre ne retint le moindre message de félicitation qu’ils reçurent alors, emplis qu’ils étaient de cette communion charnelle.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, cour de l\u2019\u00e9glise Sainte-Agn\u00e8s, matin du dimanche 24 avril 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_cour_de_l_eglise_sainte-agnes_matin_du_dimanche_24_avril_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;373-9536&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_hostel_d_ernaut_et_libourc_veillee_du_dimanche_24_avril_1160">Jérusalem, hostel d’Ernaut et Libourc, veillée du dimanche 24 avril 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
La journée était passée comme un rêve pour Libouc. Avec Ernaut, ils avaient à peine le temps de profiter l’un de l’autre qu’ils étaient sollicités pour des embrassades ou des bons vœux, aussi enthousiastes que répétitifs. Partout les enfants courraient, la bouche pleine d’amandes et de galettes. Quelques adultes dansaient, rythmés par des musiciens loués pour la soirée. Dans un coin, les plus âgés discourraient sur l’avenir du couple, estimant les probabilités de naissances dans les mois à venir à l’aune des attentions qu’ils devinaient entre les deux jeunes gens. Ils évaluaient en outre les chances de succès futurs et la richesse du foyer à l’importance des avoirs présentés dans la grande salle.
</p>

<p>
Libourc ne pouvait se retenir de sourire devant l’étalage un peu pompeux des céramiques colorées, des verres et des étoffes. Ernaut avait voulu lui faire quelques surprises et elle n’était pas convaincue du bien fondé de certains achats. Il avait en effet tenu à faire les choses en grand et avait dépensé pratiquement toutes ses économies pour acquérir de la vaisselle de prix, exposée sur la table pour y proposer les plats, des toiles de qualité tendues sur les murs et du mobilier en suffisance, dont un magnifique coffre peint qui servirait à conserver leur linge à l’abri.
</p>

<p>
Il était également particulièrement content d’un châssis orné de verre qu’il avait fait mettre à une des ouvertures. Avec fierté, il expliquait à qui voulait l’entendre que cela permettrait à Libourc de tirer l’aiguille en tout confort, profitant de la lumière toute l’année sans jamais craindre les courants d’air. La jeune femme savait néanmoins que l’enthousiasme de son désormais mari serait rapidement tempéré par la maîtrise des clefs qu’elle arborait triomphalement à la hanche, comme un bachelier sa nouvelle épée.
</p>

<p>
Libourc essayait de se conformer à l’image qu’elle s’était formée d’une parfaite maîtresse de foyer, peinant à abandonner le quotidien de la gestion des plats et du service à sa mère et ses amies. Mahaut ne cessait de lui répéter qu’elle aurait bien vite sa suffisance de toutes ces corvées et qu’il lui fallait profiter de cette rare journée où on avait soin de l’en décharger.
</p>

<p>
Elle se contentait donc de s’assurer que chacun avait boisson et mets à volonté, s’efforçant de faire bon accueil à tous. Elle savait que pour ses désormais voisins, cela pouvait conditionner leurs relations à venir. Elle espérait que ces citadines ne trouveraient pas ses manières trop rustiques, elle qui vivait depuis des années dans un modeste casal. Tiphaine et Ysabelon, épouses des collègues les plus proches d’Ernaut lui semblaient bienveillantes à son égard, même si la dernière semblait un peu revêche. L’épouse d’Eudes, au contraire, était une femme avenante et engageante. Elle avait déjà proposé à Libourc de lui faire découvrir les meilleurs endroits en ville où approvisionner son cellier, ainsi que quelques tours de main en couture qui ne seraient pas inutiles, vu le rude traitement que les hommes imposaient à leur tenue dans leur service.
</p>

<p>
Libourc ne prit conscience que tardivement que le soleil était couché depuis un moment, ayant abandonné la place aux lueurs ambrées des lampes. Au dodelinement de la tête de ses parents, elle comprit qu’il était temps pour Ernaut et elle de se retirer, afin que les plus âgés puissent assister aux ultimes bénédictions. Le père Galien était toujours là, sirotant un vin miellé tout en discutant avec Le François, chef du quartier et responsable des portes y menant.
</p>

<p>
Libourc rejoignit son époux. Elle avait flotté depuis le matin dans un état second et, si le bonheur transfigurait ses traits, la fatigue commençait à s’y manifester. Comprenant cela sans un mot, Ernaut acquiesça à l’idée d’achever la journée dès à présent. Du moins sa partie publique.
</p>

<p>
Il ne fallut guère de temps pour rassembler tout le monde à l’entrée de la chambre, en un amas tassé où chacun tordait le cou pour tenter d’y voir. Seuls les intimes avaient accès aux abords du lit où Ernaut et Libourc s’étaient assis, main dans la main. Devant eux, le père Galien avait revêtu une étole et affichait de nouveau son masque empreint de sérieux. Il leva la main, attendit que le silence se fît et entama un large signe de croix, répété dans toutes les directions.
</p>

<p>
« <em>Benedic, Domine, thalamum hoc, et omnes habitantes in eo ; uta in amore tuo vivent, et senescant, et multiplicentur in longitudine dierum. Per Dominum</em><sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. »
</p>

<p>
Il s’avança, écartant la foule amassée tel le soc fendant la terre, et se plaça au pied du lit, face aux deux jeunes mariés et marqua Libourc du signe de la croix.
</p>

<p>
« <em>Benedicat Deus corpora et animas vestras, et det super vos benedictionem suam sicut benedixit Abraham, Isaac et Jacob</em>. <em>Amen</em>.<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> »
</p>

<p>
Il fit ensuite un pas de côté et traça la même bénédiction sur Ernaut.
</p>

<p>
« <em>Manus Domini sit super vos, mittatque angelum suum sanctum, qui custodiat vos omnibus diebus vitae vestrae</em>. <em>Amen</em><sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>. »
</p>

<p>
Puis, d’un mouvement du bras et d’un regard impérieux, il signifia à tous de se retirer de la chambre, les repoussant tel le pasteur ses ouailles bêlantes. Sans même un dernier salut pour Ernaut et Libourc, indifférent aux petits gestes et signes divers qu’il occultait, il fit refluer la presse puis tira la porte derrière lui. De la foule ne demeura qu’une rumeur.
</p>

<p>
Assis au pied de leur lit, les deux jeunes mariés se dévisageaient, souriant, un peu enivrés de leur journée. D’une caresse de la main, ils s’accordèrent et unirent leurs souffles sans un mot. Bien vite ils oublièrent, au loin, le tapage assourdi des fêtards qui résonnait dans leur salle commune. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, hostel d\u2019Ernaut et Libourc, veill\u00e9e du dimanche 24 avril 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_hostel_d_ernaut_et_libourc_veillee_du_dimanche_24_avril_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;9537-15998&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Je l’ai déjà écrit à de multiples reprises, le mariage est jusqu’à assez tard au Moyen âge une procédure civile et non religieuse. Le but de l’union est de mettre en place une structure économique viable et pérenne, qui assure la reproduction du groupe social ou son étendue. L’Église n’y intervenait que pour bénir sous de bons auspices l’arrangement contracté par les individus ou les familles. Mais peu à peu les ecclésiastiques ont entrepris de se garantir que les époux n’étaient pas bigames ou incestueux, de vérifier que les choses étaient conformes aux usages licites. Cela a renforcé l’institutionnalisation de la pratique, tout en y introduisant une notion, de consentement mutuel, qui n’était pas forcément présente auparavant.
</p>

<p>
Le déroulement proprement dit a fait l’objet de nombreux rituels, selon le temps, les zones géographiques et les traditions religieuses. N’ayant rien de précis pour le Jérusalem du XIIe siècle, j’ai recouru à un patchwork de gestes et de formules qui me semble vraisemblable. Sans l’ouvrage de Jean-Baptiste Molin et Protais Mutembe, je n’aurais pas été en mesure de me repérer dans la jungle des usages. Il est toujours peu évident d’accéder aux sources liturgiques véritables, et encore moins d’en comprendre le possible arrangement de façon claire et pratique, surtout quand on n’a pas fait le séminaire. C’est pourtant une des interrogations les plus fréquentes qui nous sont posées quand on discute avec le grand public, et des éléments essentiels pour arriver à reconstruire les paysages mentaux de nos prédécesseurs médiévaux.
</p>

<p>
De la même façon, l’alternance de formules en latin et en langue commune semble avoir été fluctuant. Le fait que des clercs aient rédigé les déroulés en latin ne prouve en rien qu’ils aient été vocalisés ainsi, surtout pour les répons. Rien de strict ne semble avoir été pratiqué, les passages dans une langue ou l’autre semblaient pouvoir varier selon les lieux et les habitudes. Peut-être que la maîtrise du latin par l’officiant et son adhésion à une liturgie stricte pouvait aussi grandement varier selon sa formation et son rapport à sa hiérarchie et à la congrégation dont il avait la charge d’âmes.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Beauchet Ludovic, « Étude historique sur les formes de la célébration du mariage dans l’ancien droit français », dans <em>Nouvelle revue historique de droit français et étranger</em>, vol. 6 (1882), p. 351-393.
</p>

<p>
Molin Jean-Baptiste, Mutembe Protais, <em>Le rituel du mariage en France du XIIe au XVIe siècle</em>, Éditions Beauchesne, Paris : 1974.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18316-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Large robe aux manches amples.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Antienne accompagnant dans la messe le rite de la bénédiction et de l’aspersion d’eau bénite.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">« Je vous donne l’un à l’autre au nom du père, du Fils et du Saint-Esprit. »
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">« Que tous deux parviennent au repos des élus et au royaume des cieux, et qu’ils voient les enfants de leurs enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération. »
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">« Bénis, Seigneur, cette chambre. Fais que tous ceux qui l’habitent soient établis dans ta paix, et que dans ta volonté ils demeurent, vieillissent et se multiplient pour une longue suite de jours. »
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">« Que Dieu bénisse vos corps et vos âmes, et répande sur vous sa bénédiction comme il a béni Abraham, Isaac et Jacob. Amen. »
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">« Que la main du Seigneur soit sur vous, et qu’il envoie son saint ange vous protéger tous les jours de votre vie. Amen. »
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:42 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Accordailles]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Les murailles de Turbessel]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel#les_murailles_de_turbessel]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="forteresse_de_turbessel_fin_d_apres-midi_du_jeudi_22_avril_1148">Forteresse de Turbessel, fin d’après-midi du jeudi 22 avril 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
Le jeune homme avait les joues en feu d’avoir couru tout l’après-midi, occupé à s’affronter à divers jeux de force dans les environs avec ses camarades. Il grimpa la volée d’escalier qui menait au passage longeant les créneaux sans effort. Il ne ralentit qu’en découvrant son père Joscelin, le comte d’Édesse, appuyé sur la muraille grise, le regard perdu au loin. À côté de lui se tenait, immobile, le messager arrivé quelques instants plus tôt sur un roncin éreinté. La mine austère et l’air pincé du comte n’auguraient rien de bon, d’autant qu’il avait près de lui un de ses cruchons de vin qui ne le quittait guère depuis quelques mois.
</p>

<p>
Joscelin le jeune prit le temps de retrouver son souffle, ajusta sa cotte, espérant lui redonner un aspect décent en tirant dessus et en la frottant rapidement des plus grosses taches de poussière. Puis il s’avança, d’un pas prudent.
</p>

<p>
« Enfin tu te présentes à moi ! Je t’ai fait mander voilà bien long temps ! Penses-tu qu’il sied à fils de comte de courir les chemins comme manant ? »
</p>

<p>
Son père le toisait d’un regard courroucé, ses yeux injectés de sang et son dodelinement de tête trahissant l’abus de boisson. Le jeune homme se contenta de baisser le menton, se préparant à affronter la tempête sans un mot.
</p>

<p>
« Ta mère me tance que tu t’adonnes à jeux de vilains ! À quoi as-tu donc passé ta journée ? Que faisais-tu ?
</p>

<p>
— Nous avons joué au cheval fondu avec Kostan, Godebert et Sempad. »
</p>

<p>
Le comte le foudroya d’un œil sévère.
</p>

<p>
« Me prends-tu pour nigaud à ne citer que fils de loyaux chevaliers de mon hostel ? Il s’en trouve bien plus de compères pour pareil amusement… »
</p>

<p>
Il grogna, s’accorda une gorgée de son pichet, lança un regard sur le messager, toujours immobile à ses côtés, comme s’il le découvrait. Puis il le chassa d’un geste agacé de la main, avant d’avaler encore un peu de vin. Sa voix se fit moins dure quand il reprit la parole.
</p>

<p>
« J’ai espoir que tu as gagné, au moins. Que nos gens sachent qui sont les maîtres. »
</p>

<p>
Le jeune homme acquiesça, gardant le silence. Son père l’invita à ses côtés et lui montra le paysage qui s’ouvrait devant eux à l’est, par delà les collines qui bordaient la vallée du Sadjur.
</p>

<p>
« J’ai parfois l’impression que le vent me porte les senteurs des jardins de l’étang<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>… Ce matin il m’a bien semblé entendre sonner la grande cloche de Saint-Jean… »
</p>

<p>
Il se tourna vers son héritier, le visage déformé par la colère et le dégoût.
</p>

<p>
« Au final, les barons de France, de Flandre, de Franconie ne vont rien faire pour nous ! Ce mâtin de Raymond<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> a réussi à faire fuir ce moine de Louis<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>. Il aurait besogné sa propre nièce, le fils à putain ! Ils préfèrent les jardins de Damas à nos montagnes, dirait-on, et ils escomptent se tailler beau royaume plutôt que nous venir en aide. Seule Mélisende, qui a du sang des nôtres, comprenait cela, mais elle n’a rien pu faire…<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> »
</p>

<p>
Il secoua la tête, s’abandonnant au dépit, les yeux larmoyants. Il se chercha un peu de réconfort dans la boisson, s’essuya la bouche avec agacement, comme si ses lèvres le démangeaient.
</p>

<p>
« Je ne vais pas me contenter de Marasse, Cresson, Bile et Hazart, que croient-ils ? Je vais repasser l’Euphrate et reprendre ce qui est mien. Et tu chevaucheras à mes côtés, fils. Qu’ils voient que nous n’allons rien céder. Bientôt nous presserons les grappes de Sarudj entre nos doigts pour en goûter le suc ! »
</p>

<p>
Il posa un bras protecteur sur les épaules de Joscelin, le serrant contre lui avec vigueur.
</p>

<p>
« Bientôt nous arpenterons les doubles murailles de Roha[roha], notre ville… »
</p>

<p>
Le jeune homme souriait de voir son père reprendre ainsi confiance, défiant leurs ennemis invisibles, cachés dans les replis montagneux vers l’orient et le nord. Il avait déjà chevauché à ses côtés et n’aspirait à rien de plus que de se montrer à la hauteur de cet homme irascible et vindicatif, batailleur et sanguin, au courage indomptable.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Forteresse de Turbessel, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du jeudi 22 avril 1148&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;forteresse_de_turbessel_fin_d_apres-midi_du_jeudi_22_avril_1148&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;381-5014&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="forteresse_de_turbessel_veillee_du_lundi_26_septembre_1149">Forteresse de Turbessel, veillée du lundi 26 septembre 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Le jeune Joscelin aimait venir en soirée échanger avec les sentinelles, partager les anecdotes des vieux guerriers, faire rouler le dé à l’occasion, fraternisant avec les simples soldats. La lune presque inexistante en son dernier quartier n’occultait que de rares étoiles dans son entourage proche et un air sec et froid permettait d’admirer leur scintillement. Quelques nuages effilochés depuis l’ouest grignotaient de ténèbres le ciel et annonçaient de la pluie. Au sommet d’une des tours, un brasero maintenu bas offrait l’occasion de se réchauffer les mains. On y plongeait les flèches destinées à embraser les machines des attaquants s’ils osaient se mettre à portée, ce qui n’était guère arrivé jusqu’à présent.
</p>

<p>
Cela faisait plusieurs jours que les seldjoukides de Konya, menés par le fils du prince Mas’ud, Kilig Arslan, établissaient leur tentes et leurs engins d’assaut autour des murailles de Turbessel. Ils avaient déjà pris Marash et semblaient bien décidés à ne rien laisser du comté aux souverains latins. Des feux de camp parsemaient la plaine et les rives du cours d’eau. Il était d’usage d’en entourer les abords d’une citadelle assiégée afin de paraître plus nombreux qu’on ne l’était vraiment. Même sans cela, le moral des défenseurs était au plus bas. Nul renfort n’était prévu et leurs maigres ressources semblaient dérisoires face aux ennemis qui dévoraient la province au fil des mois. Depuis qu’il était en âge de suivre les opérations militaires de son père, Joscelin n’avait vu que des retraites et des replis, l’abandon de forteresses et de villes, au profit de leurs adversaires musulmans. On aurait dit que les montagnes en étaient emplies, tellement ils se pressaient, innombrables, à leurs portes.
</p>

<p>
« Tu viens préparer les défenses pour demain, fils ? »
</p>

<p>
La voix éraillée du comte Joscelin semblait déchirer les sons veloutés de la nuit. Emmitouflé dans un manteau doublé de fourrure, il s’avança vers son fils. Son haleine puait le vin à plusieurs pas.
</p>

<p>
« Tu aimes à cracher sur ces criquets, toi aussi ? Qu’ils viennent donc nous chercher, que je les transperce de ma hampe ! »
</p>

<p>
Il s’assit sur un des créneaux, s’adossa à un des merlons.
</p>

<p>
« Ils espèrent nous effrayer avec leurs lueurs nocturnes, mais c’est là ruse d’enfant. Les vrais adversaires avancent toujours dans l’ombre, mon garçon. Quand je pense que nous avons tendu la main à Kara Arslan, lorsque le prince d’Alep le menaçait… Voilà maintenant que l’héritier de Sanguin<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup> s’entremet pour nous aider face à Hisn kayfa et Kharput. »
</p>

<p>
Il se tourna vers son fils, le fit s’approcher.
</p>

<p>
« Tu étais là, ce tantôt, lorsque ce messager nous a déclamé l’offre du seigneur d’Alep. Qu’en dis-tu ?
</p>

<p>
— Allons-nous accepter ? Il semble bienveillant à notre égard, non ?
</p>

<p>
— N’aie aucune fiance envers ces serpents. Si Noreddin désire la paix avec nous, ce n’est pas pour nous sauver, mais pour éviter que son ennemi Kara Arslan ne devienne trop fort. Il n’est pas encore prêt à venir moissonner ici, tout à ses propres affaires. Il ne nous tend la main que pour nous étouffer en son temps.
</p>

<p>
— Allons-nous refuser, alors ? »
</p>

<p>
Le comte Joscelin soupira longuement, lança un sourire crispé à son fils.
</p>

<p>
« J’ai besoin de répit, même s’il m’est vendu fort cher. Antioche est bien bas, mais au moins sommes-nous débarrassés de ce maudit Raymond. Seulement, rien ne viendra de nos cousins du sud. Il me faut jouer l’un de mes ennemis contre l’autre, comme le vieil Anur<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup> a su si bien le faire, se gaussant de nous comme de Sanguin<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup>.
</p>

<p>
— Alors ne pourrons-nous poindre contre ces misérables, devrons-nous traiter comme Griffons<sup><a href="#fn__25" id="fnt__25" class="fn_top">25)</a></sup> tortueux ?
</p>

<p>
— Ah, que voilà bien mon sang qui s’exprime par tes lèvres ! Aurais-je une pleine échelle de bacheliers tels que toi et nous bouterions cul par-dessus tête tous nos adversaires. Mais la vaillance et le bras du noble guerrier ne suffisent plus en ces temps. Il faut y ajouter pointes de fourberie et de rouerie, marchandages comme ignoble négociant de fripes… »
</p>

<p>
Il se pencha, à presque toucher le visage de son fils de son front, chuchotant d’une voix lourde, empâtée par l’alcool.
</p>

<p>
« Ici, c’est Turbessel<sup><a href="#fn__26" id="fnt__26" class="fn_top">26)</a></sup>, la forteresse de ton grand-père, le fief de notre famille. De là nous déferlerons sur nos ennemis, lance au poing. Rien ne nous arrêtera, je te le jure. Et s’il me faut faire bonne figure face aux serpents durant un temps, que cela soit. Je leur ferai ravaler leurs sourires quand j’aurais retrouvé ma selle et ma hampe de frêne. »
</p>

<p>
Joscelin le jeune opina avec passion, grisé par le charisme de ce père dont il sentait bien les failles, malgré toute la vaillance et les bravades. Il l’avait déjà vu piquer des deux, renversant ses adversaires comme fétus insignifiants. Il savait que rien ne pouvait le vaincre quand il brandissait sa lance. C’était un homme de guerre, qui ne se plaisait que l’épée en main, le heaume sur la tête.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Forteresse de Turbessel, veill\u00e9e du lundi 26 septembre 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;forteresse_de_turbessel_veillee_du_lundi_26_septembre_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5015-10672&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="forteresse_de_turbessel_matin_du_mardi_15_aout_1150">Forteresse de Turbessel, matin du mardi 15 août 1150</h2>
<div class="level2">

<p>
La grande salle d’audience résonnait, vide de ses tapis, tentures, meubles et coffres. Seule demeurait la chaise curule sur l’estrade, siège du seigneur des lieux. Joscelin avait néanmoins insisté pour emporter celle de sa famille, la remplaçant par un fauteuil habituellement attribué aux invités de marque. Il faisait les cent pas, toujours réticent à obtempérer aux injonctions de sa mère Béatrice. En retrait, sa sœur Agnès s’efforçait de se tenir à l’écart de la tempête, l’ayant vu couver au fil des jours jusqu’à l’explosion d’aujourd’hui.
</p>

<p>
« N’y a-t-il donc plus que des tonsurés en ces provinces ? Baudoin<sup><a href="#fn__27" id="fnt__27" class="fn_top">27)</a></sup> va-t’il passer le froc ? Qui est-il pour décider pour moi ce qu’il en est de ma terre ?
</p>

<p>
— Silence, tu n’es pas encore comte ! Ton père est toujours vif !
</p>

<p>
— Je le sais fort bien, mais au moins je ne m’empresse pas de le trahir, à peine est-il captif ! »
</p>

<p>
Béatrice foudroya son fils du regard et sa main partit avant même qu’elle ne le réalisât, claquant dans la salle vide comme le tonnerre. Abasourdi, le jeune prince écarquilla les yeux, outragé de l’affront, mais incapable d’y répondre, ne serait-ce que de la voix.
</p>

<p>
« Apprends à te taire, mon garçon ! Ton père a le sang bouillonnant et vois où cela l’a mené : en geôles sarrasines dont je le dois libérer. Et crois-tu que besants sortent du cul des vaches ? L’or byzantin servira à cela, à négocier son retour !
</p>

<p>
— De quoi me parlez-vous ? Vous vendez nos places fortes à l’encan, il ne nous restera rien à défendre quand il sera de retour. Pensez-vous qu’il vous remerciera ?
</p>

<p>
— <strong>Tout fut à autrui, tout sera à autrui</strong>. Je fais preuve du bon sens qui l’a déserté plus souvent qu’à son tour !
</p>

<p>
— Comment osez-vous…
</p>

<p>
— Je le dis, car j’en ai le droit. J’ai vu nos terres rongées par nos adversaires parce que ton père n’a jamais su faire profil bas, ne serait-ce qu’avec Antioche ! Puissé-je au moins t’enseigner cela : il est un temps pour chaque chose. »
</p>

<p>
Joscelin se frotta la joue, encore brûlante du soufflet. Il sentait crisser sous ses doigts le duvet qui affirmait aux yeux de tous qu’il devenait un homme.
</p>

<p>
« Je pourrais demander au roi quelques lances et soudoyer de quoi garnir nos forteresses, pendant que vous négocierez la libération de père.
</p>

<p>
— Crois-tu que cela n’ait pas été envisagé ? Penses-tu un seul instant que je laisse ces terres de gaieté de cœur ? Au moins le basile<sup><a href="#fn__28" id="fnt__28" class="fn_top">28)</a></sup> griffon pourra les garder face à nos ennemis et il sera plus aisé de lui prêter hommage le moment venu, aux fins de les récupérer.
</p>

<p>
— Prêter hommage pour franc-alleu que nous ne tenions de personne ? Père ne saurait tolérer cela !
</p>

<p>
— En ce cas, il n’avait pas à se faire prendre. Il n’y a nulle excuse à la défaite quand on est souverain de ses terres. »
</p>

<p>
Joscelin se mordit la joue, la lèvre. Béatrice avait raison et, au final, il partageait plus ou moins son point de vue. Pourtant, il bouillait de constater que la bravoure de son père ne les avait menés qu’à la ruine. Il ne voyait pas où des erreurs avaient été commises, quels faux pas ils avaient faits, à quel moment ils avaient déchu de leur rang.
</p>

<p>
« Quoi qu’il en soit, je ne saurais admettre que Turbessel demeure en mains foraines. Je fais serment que nous y reviendrons, en maîtres.
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<p>
— Puissent Dieu et tous les saints t’exaucer, fils » souffla sa mère, soudain lasse.
</p>

<p>
Agnès s’approcha et attrapa la main de son frère, la lui serra en silence, un mince sourire sur son fin visage. Dans ses yeux, il vit qu’elle serait là, le jour où ils seraient de retour chez eux. Et qu’elle ne ménagerait pas sa peine pour faire advenir ce jour. Il la prit dans ses bras pour une longue étreinte.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Forteresse de Turbessel, matin du mardi 15 ao\u00fbt 1150&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;forteresse_de_turbessel_matin_du_mardi_15_aout_1150&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10673-14722&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_palais_des_courtenay_comtes_d_edesse_soir_du_jeudi_4_juillet_1157">Jérusalem, palais des Courtenay, comtes d’Édesse, soir du jeudi 4 juillet 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La venaison en sauce caramélisée répandait ses effluves dans toute la pièce. Le jeune Josselin avait participé à une chasse les jours précédents et avait pu rapporter de l’antilope et quelques oiseaux. Cela le mettait toujours d’excellente humeur d’avoir parcouru la campagne, même s’il regrettait de ne pas galoper dans ses propres terres. Il s’était néanmoins fait à la vie de baron royal, membre de la Haute Cour pour les quelques domaines que Baudoin III lui avait données en fief autour d’Acre.
</p>

<p>
Il avait pourtant tout récemment perdu la Tour de Plomb, une forteresse du nord qu’il avait réussi à enlever aux musulmans d’Alep après un difficile siège. Il avait fait ensuite remonter les murs en scellant les maçonneries de plomb, espérant ainsi se garantir des assauts ultérieurs. Seulement, sa victoire fut de courte durée et la tête de pont depuis laquelle il escomptait lancer la reconquête du comté lui avait été rapidement reprise.
</p>

<p>
Leur mère ayant déserté le palais pour la côte, fuyant les grosses chaleurs du plus fort de l’été, il se retrouvait à table juste avec sa sœur Agnès. Bien qu’il ait toujours été proche d’elle, il la battait froid depuis quelques mois, depuis qu’il avait appris qu’elle fréquentait en secret le comte de Jaffa, Amaury, le frère du roi. Ce dernier était un homme porté sur le beau sexe, dont la réputation de coureur de jupons n’était plus à faire, et le fait qu’Agnès ait pu succomber à ses avances alors qu’elle était promise à un autre, c’en était trop pour le jeune Joscelin.
</p>

<p>
Ce soir, Agnès faisait pourtant de nombreux efforts pour nouer conversation, relançant la discussion aussi laborieusement que Joscelin la laissait s’éteindre. Elle finit par avouer pourquoi elle déployait tous ces trésors d’amabilité : elle avait une excellente nouvelle à annoncer à son frère.
</p>

<p>
« Tantôt, j’ai eu longue discussion avec le sire comte de Jaffa, il a été sensible à notre situation, et il va proposer à son frère de te nommer maréchal, Saint-Amand ayant été pris à Panéas le mois dernier<sup><a href="#fn__29" id="fnt__29" class="fn_top">29)</a></sup>. »
</p>

<p>
Joscelin fit la grimace, avala un morceau de pain, puis grogna d’une voix maussade.
</p>

<p>
« Tu sais que je n’aime guère apprendre que tu entretiens le sire comte de Jaffa. On parle déjà bien assez dans mon dos. Même les valets se gaussent de toi et de…
</p>

<p>
— De quoi ? Que comprennent-ils à ma vie, à notre vie, Joscelin ? Il se trouve que le comte a quelque amitié pour moi, est-ce donc ignominieux que de le sensibiliser à nos soucis ?
</p>

<p>
— Tu sais très bien de quoi je parle ! Je croise souventes fois Hugues de Ramla, ou ses frères. Que puis-je leur dire ? Ils nous ont fort bien traités et voilà que tu leur fais terrible affront !
</p>

<p>
— Oui, eh bien, tu ne risques plus guère de voir Hugues…<sup><a href="#fn__30" id="fnt__30" class="fn_top">30)</a></sup>
</p>

<p>
— N’ajoute pas l’irrespect à la trahison !
</p>

<p>
— Et toi ne te crois pas sire en son fief, je suis ton aînée !
</p>

<p>
— En l’absence de père, j’ai devoir de veiller sur toi et ta réputation. »
</p>

<p>
Agnès lui lança un regard qui aurait paralysé de peur n’importe quel inféodé, mais Joscelin était immunisé contre les œillades assassines de sa sœur. Voyant cela, elle se contenta de faire mine de se concentrer sur le délicieux plat. Elle en picora deux ou trois bouchées avant de revenir à la charge, mais d’une voix plus douce.
</p>

<p>
« Joscelin, je sais que tu désapprouves ma conduite, mais sois assuré que je ne m’abaisse en rien. Hugues a parfaitement compris et demeure un ami proche de mon cœur. C’est juste qu’il n’a plus la première place. Elle est pour Amaury, et il a pour moi tendres sentiments. C’est pour cela qu’il pense à moi, à nous. Il nous considère comme siens, et il veut par cette offre nous faire témoignage de son souci pour nos intérêts.
</p>

<p>
— Alors pourquoi ne parle-t-il pas de mariage si ses intentions sont si nobles ?
</p>

<p>
— Peut-être que la Haute Cour ne sait pas tout, mon ami. Il se dit entre lui et moi certaines choses qui n’ont pas à tomber dans toutes les oreilles. »
</p>

<p>
Interloqué, Joscelin scruta le visage de sa sœur, dans l’espoir d’y lire quelque indication sur ce qu’elle insinuait, sans pour autant l’affirmer. Peut-être dans la crainte de tenter le destin et de se faire cruellement punir.
</p>

<p>
« Soit. Passons. Mais je n’ai pas désir de m’installer ici, au rebours de toi. Père ne saurait entendre que j’ai abandonné tout espoir de reprendre Turbessel et nos terres.
</p>

<p>
— Tu te lamentes souventes fois que tu n’as pas les moyens qu’il te faudrait. Apprends donc de l’expérience du vieil Onfroy<sup><a href="#fn__31" id="fnt__31" class="fn_top">31)</a></sup>. Sa science des arts de la guerre te sera utile. Tu pourras te faire bons camarades de bannerets et soudoyés. Emplis ton grenier des viandes avant de partir en chevauchée ! Jamais je n’attendrais de toi que tu te contentes de vivre de tes fiefs d’Acre. Mais il nous faut apprendre la patience, toute chose que père n’a pas su nous enseigner. »
</p>

<p>
Joscelin acquiesça, souriant pour la première fois de la soirée. Il avait eu tort de désespérer d’Agnès. Elle demeurait une femme forte, ambitieuse, et sa sœur aimante. Ensemble, ils ne redouteraient jamais aucun ennemi, ensemble ils viendraient à bout de l’adversité. Et ils parcourraient de nouveau les sentiers des rives du Daysan.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais des Courtenay, comtes d\u2019\u00c9desse, soir du jeudi 4 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_des_courtenay_comtes_d_edesse_soir_du_jeudi_4_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14723-20421&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_palais_royal_chambre_du_roi_baudoin_matin_du_mercredi_8_fevrier_1161">Jérusalem, palais royal, chambre du roi Baudoin, matin du mercredi 8 février 1161</h2>
<div class="level2">

<p>
Avant les audiences officielles et sessions de la Haute Cour, Baudoin avait pris l’habitude de voir ses proches pour échanger avec eux. Il profitait généralement du matin pour recevoir dans l’intimité de sa chambre, en présence de sa jeune épouse. Comme elle n’avait qu’une douzaine d’années lors de leur mariage, ils avaient longtemps dormi séparément. Les années passant, ils avaient décidé de partager le même lit depuis quelques mois et tout le royaume espérait qu’un enfant naîtrait bientôt, garantissant la continuité de la dynastie.
</p>

<p>
Affable et facile d’abord, Baudoin était très familier avec ses invités, se comportant généralement de façon amicale et ouverte, se levant de temps à autre pour servir son épouse ou appeler un valet. Il avait demandé la veille à Joscelin de le rejoindre pour son en-cas du matin, fruits au vin et biscuits au sésame, car il voulait l’entretenir d’une idée qui lui était venue.
</p>

<p>
Le temps d’avaler la collation, Baudoin se contenta de parler de menus détails de leur vie de palais, de choses sans importance. Il s’était entiché d’un cheval et, sachant parfaitement que Joscelin était adepte de la chasse, lui avait proposé de partir un de ces jours tester la valeur de la bête. Tout en se caressant la barbe du geste machinal qui ne le quittait que peu, il échangeait sur la vision qu’ils se faisaient de la monture idéale pour courir le lion ou la gazelle. Puis, repoussant sa coupe, il fit un grand sourire à celui qui l’avait servi comme maréchal durant plusieurs années.
</p>

<p>
« Tu te doutes que je ne t’ai pas demandé de venir pour simplement parler destrier et palefroi, même si je t’y sais fort savant. »
</p>

<p>
Il assortit sa remarque d’un sourire complice.
</p>

<p>
« L’affaire qui me préoccupe est bien plus grave pour la couronne, et pour les provinces d’ici. Tu as sans nul doute appris le départ de Renaud de Saint-Valéry, qui tenait Harenc<sup><a href="#fn__32" id="fnt__32" class="fn_top">32)</a></sup> ? »
</p>

<p>
Baudoin savait très bien que nulle information concernant le septentrion n’était ignorée de Joscelin et n’attendit pas la réponse.
</p>

<p>
« Avec la capture du prince Renaud<sup><a href="#fn__33" id="fnt__33" class="fn_top">33)</a></sup>, les terres du Nord se trouvent bien dégarnies. Là-bas, tous les barons d’importance ont été pris, tués ou mis hors d’état. Ce me serait d’une grande aide que tu considères de devenir sire d’Harenc. J’ai bien conscience que ce serait déchoir quelque peu peu pour toi, car cela demande de prêter hommage à Antioche.
</p>

<p>
— Je n’ai pas le genou si roide que mon père, paix à sa mémoire.
</p>

<p>
— Voilà ce qui me pousse à te prier d’accepter : je te sais féal et de bonne sapience. Il me faut des hommes tels que toi là-bas, pour garantir nos frontières avec le sire d’Alep, fort entreprenant. J’ai l’intention de proposer au patriarche Aimery de devenir bayle<sup><a href="#fn__34" id="fnt__34" class="fn_top">34)</a></sup> d’Antioche, le temps pour le jeune Bohémond de prendre les rênes. Mais je crains que la princesse Constance soit de la même étoffe que sa mère et n’y entende guère des intérêts autres que les siens.
</p>

<p>
— Vous me faites grand honneur, mon sire. Je ne pourrais dire à quel point votre fiance me ravit le cœur.
</p>

<p>
— Nous sommes désormais presque frères, par le mariage de ta sœur. Il me semble de raison que nous nous gardions les uns les autres en ces temps troublés. Te savoir à Harenc me procurera quelque répit en mes soucis.
</p>

<p>
— Je ferai tout pour me montrer digne de vous, mon sire. »
</p>

<p>
Baudoin offrit un large sourire à Joscelin et leva sa coupe.
</p>

<p>
« Puisse cette première forteresse ouvrir la voie vers Roha, sire comte d’Édesse. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, chambre du roi Baudoin, matin du mercredi 8 f\u00e9vrier 1161&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_chambre_du_roi_baudoin_matin_du_mercredi_8_fevrier_1161&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20422-24266&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’histoire de la famille d’Édesse, les Courtenay, apparaît étroitement liée au destin de la couronne de Jérusalem à partir des années 1150. Pourtant, ce sont aussi les héritiers du premier territoire latin en Outremer, pétris de culture arménienne. La présentation qu’en fait Guillaume de Tyr en biaise la perception, et il me paraissait intéressant d’aller creuser un peu dans les vies de Joscelin et Agnès, dont les agissements seront si déterminants par la suite.
</p>

<p>
On brosse habituellement un portrait très noir de Josselin II, dont l’ombre a dû planer longtemps sur le destin du fils. Pourtant Josselin III ne donne pas l’impression d’avoir démérité au long de sa carrière, même s’il semble avoir été quelque peu en retrait. Il a néanmoins tenu des rôles importants, et le silence de Guillaume de Tyr sur ce point peut laisser penser qu’il n’y avait pas matière à critiquer, la plus petite occasion de le faire à l’encontre d’Agnès étant saisie avec empressement par l’évêque de Tyr. En outre, l’attitude de l’historien de la Terre sainte envers Renaud de Châtillon, dont il minimise les accomplissements, quand il ne les attribue pas carrément à d’autres, peut inciter à la prudence quant à l’effacement de Josselin lorsqu’il occupait des postes de premier plan. Quoiqu’il en soit, il me paraissait intéressant de brosser à grands traits quelques moments qui auraient pu être d’importance dans la jeunesse de cet éminent membre de la Haute Cour de Jérusalem.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24267-25832&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Amouroux-Mourad Monique, <em>Le comté d’Édesse 1098-1150</em>, Paris : Librairie orientaliste Geuthner, 1988.
</p>

<p>
Robert Lawrence Nicholson, <em>Joscelyn III and the Fall of the Crusader States 1134-1199</em>, Leiden : Brill, 1973.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;25833-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">De la ville d’Édesse.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Raymond de Poitiers, prince d’Antioche (v. 1098-1149). Ses relations avec le comte d’Édesse Josselin II furent souvent très tendues, voire carrément hostiles.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Le roi de France Louis VII, 1120-1180.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Allusions aux événements de la seconde Croisade, qui a décidé d’aller assiéger Damas au lieu de porter assistance aux territoires du Nord, comme c’était espéré lors de l’appel.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Mu’īn ad-dīn Anur (ou Unur) ( ? - 1149), principal dirigeant de l’état bouride de Damas de 1135 à sa mort en 1149.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Imād al-Dīn Zengī, atabeg de Mossoul et Damas (1087-1146).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__25" id="fn__25" class="fn_bot">25)</a></sup> 
<div class="content">Terme usuel pour désigner les Grecs, c’est à dire les Byzantins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__26" id="fn__26" class="fn_bot">26)</a></sup> 
<div class="content">Communément appelé tell bashir, c’est aujourd’hui Tilbeşar en Turquie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__27" id="fn__27" class="fn_bot">27)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__28" id="fn__28" class="fn_bot">28)</a></sup> 
<div class="content">Titre donné à l’empereur byzantin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__29" id="fn__29" class="fn_bot">29)</a></sup> 
<div class="content">Voir les Qit’a <em>Chétif destin</em> et <em>Liaisons dangereuses</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__30" id="fn__30" class="fn_bot">30)</a></sup> 
<div class="content">Fait prisonnier en même temps qu’Eudes de Saint-Amand, vers Panéas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__31" id="fn__31" class="fn_bot">31)</a></sup> 
<div class="content">Onfroy II de Toron (v.1117-v.1179), connétable du royaume de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__32" id="fn__32" class="fn_bot">32)</a></sup> 
<div class="content">auj. Harim, Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__33" id="fn__33" class="fn_bot">33)</a></sup> 
<div class="content">Renaud de Châtillon (v. 1120-1187), prince d’Antioche de 1153 jusqu’à sa capture en 1160.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__34" id="fn__34" class="fn_bot">34)</a></sup> 
<div class="content">Régent.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:37 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Les murailles de Turbessel]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Le persan]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_100_le_persan#le_persan]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux" data-wiki-id="fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux">Le suc des roseaux</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel" data-wiki-id="fr:qita:qita_101_les_murailles_de_turbessel">Les murailles de Turbessel</a></span></div>
</li>
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="abords_de_qasr-e_chirin_matin_du_yawm_al-_ithnayn_11_rabi_al-awwal_555">Abords de Qasr-e Chirin, matin du yawm al-’ithnayn 11 Rabi`al-Awwal 555</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>Barmak fut réveillé en sursaut par le bruit d’une cavalcade aux alentours de la tente. Au peu de lumière qui filtrait au travers de la toile, l’aurore pointait à peine. Il perçut le froid sur son visage, n’osa pas s’extraire du doux cocon de ses couvertures. Le braséro au milieu de la pièce crépitait, mais était bien loin de suffire à maintenir une température agréable. Il aperçut un de ses domestiques qui s’avançait pour lui signaler l’heure du réveil et apporter ses vêtements chauffés, prêts à être passés. Sans un mot, il le congédia d’un regard peu amène. Les voyages le mettaient toujours dans une humeur massacrante et il détestait qu’on le voie au lever avant qu’il n’ait le temps de s’apprêter.
</p>

<p>
Prenant son courage à deux mains, il sortit de son lit et enfila rapidement un confortable kaftan de laine par-dessus sa qamis. Il passa également des chaussettes épaisses puis des bottes fourrées, finement ouvragées. Enfin, il posa sur sa tête un bonnet de feutre recouvert d’un long turban de soie rouge à rafraf brodés. Il détestait encore plus faire ses ablutions dans le froid qu’y renoncer. Il se contenta donc de brosser sa barbe et sa moustache, de se laver les mains et de se rincer le visage. Tandis qu’il finissait ses préparatifs, il appela son serviteur et donna des ordres pour qu’on lui apporte de quoi se restaurer après la prière. Puis il se rendit rapidement à la zone utilisée comme mosquée dans la tente de son maître Sufyan al-Katib.
</p>

<p>
Tandis qu’il traversait les espaces non chauffés, son souffle dansait en volutes de fumée, le gel lui mordait les joues. Ils étaient récemment arrivés aux abords des montagnes ; ils avaient quitté Bagdad juste à la fin de safar pour accomplir une mission au nom du calife Al-Mustanjid. Barmak était un fonctionnaire, un secrétaire au service de Sufyan al-Katib, lui-même un familier du grand vizir. Ils avaient pris la route pour Hamadan<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>, car l’angoisse rongeait le palais depuis la mort du précédent sultan seldjoukide Muhammad ibn Mahmud. Théoriquement au service du calife, ce puissant dirigeant était en fait indépendant et pouvait devenir un réel ennemi, comme l’avait prouvé le siège de Bagdad quelques années plus tôt. Le choix du candidat était donc crucial et, si Al-Mustanjid ne pouvait le nommer ni même influencer sa désignation, il lui fallait surtout apprendre à le connaître afin de le circonvenir au mieux.
</p>

<p>
La famille de Barmak était originaire d’Eṣfahân<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, mais avait fui devant les armées conquérantes seldjoukides au siècle précédent, pour se réfugier à Bagdad. Il faisait partie de la nouvelle vague de fonctionnaires qui ne voyait pas d’un très bon œil le contrôle qu’exerçaient les différents peuples turcs sur le pouvoir central abbasside. Il méprisait autant les Seldjoukides que les Kurdes ou les Turcmènes, qu’ils estimait soit barbares, soit dégénérés ou décadents, et se sentait plus d’affinités avec les anciennes dynasties arabes, qu’il trouvait plus civilisées, quoique trop attachées à leurs valeurs nomades.
</p>

<p>
Quand il entra dans le lieu de prière, il se déchaussa et prit sa place au milieu des familiers du puissant al-Katib. Celui-ci était assez âgé et sa longue carrière aux côtés du grand vizir Awn al-Din ibn Hubayra inspirait le respect à tous les jeunes ambitieux qui rêvaient d’occuper son poste. Barmak appréciait ce privilège, même s’il devait supporter les crises de colère lorsque le travail n’était pas accompli exactement comme le vieil homme l’avait décidé. C’était un lettré hors pair, habile dialecticien, qui savait tourner les phrases de belle manière et qui connaissait les usages et la titulature sur le bout des doigts. Barmak apprenait beaucoup depuis qu’il était à son service et espérait qu’on lui confierait un jour la rédaction complète d’un texte et pas simplement la retranscription de ce qui lui était dicté.
</p>

<p>
La prière était un instant privilégié entre tous, où le temps se suspendait, que Barmak goûtait particulièrement, loin de la frénésie bureaucratique et des intrigues de palais. Mais le moment de grâce était toujours trop court à son goût. Les chaussures à peine enfilées, les discussions politiques renaissaient. Un courrier était arrivé dans la nuit et ils savaient désormais qui était pressenti pour devenir le futur sultan. C’était Sulayman Shah et il y avait un petit souci à sa prise de fonction : il était prisonnier de Qutb ad-Dīn de Mossoul, le frère de Nūr ad-Dīn, l’émir de Damas et Alep, qui menait le jihad contre les envahisseurs celtes, vers les côtes occidentales. Il fallait repartir au plus vite et découvrir comment les choses allaient se mettre en place.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de Qasr-e Chirin, matin du yawm al-\u2019ithnayn 11 Rabi`al-Awwal 555&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_qasr-e_chirin_matin_du_yawm_al-_ithnayn_11_rabi_al-awwal_555&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;370-5494&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="abords_de_tikrit_bords_du_tigre_midi_du_yawm_al-_ahad_4_rajab_555">Abords de Tikrit, bords du Tigre, midi du yawm al-’ahad 4 rajab 555</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>Le repas était très animé, les participants se divisant en deux factions aux opinions divergentes. Barmak était de ceux qui estimaient que l’atabeg Nūr ad-Dīn avait des visées sur les territoires à l’est et qu’il allait pour cela s’appuyer sur son frère Qutb ad-Dīn, mais un autre groupe de fonctionnaires, dont Abu al-Kabir était le meneur, était persuadé qu’il n’y avait rien à craindre de lui, qu’il se soumettrait au légitime dirigeant de tous les musulmans, Al-Mustanjid.
</p>

<p>
« Je n’arrive pas à vous comprendre, vous soutenez ce Turk alors qu’il tente d’interférer avec nos ennemis ! Il a bien fourni des hommes pour nous assaillir, voilà peu, non ?
</p>

<p>
— Il ne pourrait désobéir au calife, tout atabeg qu’il soit. Il ne peut facilement s’aliéner ceux qui ont des familles influentes.
</p>

<p>
— Et pour quels motifs entretient-il des relations avec les Kurdes et les Turcomans de la frontière ? Il sait pourtant qu’ils ne tombent pas sous son pouvoir.
</p>

<p>
— Ces barbares sont tous parents, et se reproduisent comme des chacals en rut, mais de là à penser qu’ils peuvent s’allier… Les deux frères n’ont-ils pas failli s’entretuer pour le contrôle de Mossoul à la mort de Saif al-Din Ghazi ?
</p>

<p>
— Ne disent-ils pas <em>Moi contre mes frères ; mes frères et moi contre mon cousin ; mes cousins, mes frères et moi contre le monde</em> ?
</p>

<p>
Son adversaire fit la moue à cette habile réplique, ne trouvant pas quoi objecter. Barmak se détendit. Avisant d’un coup d’œil circulaire ses collègues, il savait qu’il avait gagné. Il s’empara d’une bonne portion de haljamiyya<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> en souriant d’un air satisfait.
</p>

<p>
Tandis qu’il savourait sa victoire, un serviteur vint lui dire quelques mots à l’oreille. Il devait rejoindre la salle principale au plus vite, car al-Kabir avait besoin de lui. Se rinçant les mains dans une cuvette d’eau parfumée, Barmak donna quelques ordres pour qu’on lui apporte de quoi écrire au cas où il lui faudrait prendre des notes. Il se demandait ce que cette rencontre cachait.
</p>

<p>
Alors qu’il s’asseyait à sa place, légèrement en retrait sur le côté du salon d’audience de la tente, il jeta un coup d’œil au groupe qui entrait. Il fut soulagé de voir que ce n’étaient que des Bagdadis, certainement porteurs d’instructions et de messages personnels de leurs familles. Il n’aurait pas à entendre encore ces langues gutturales et ces phrasés râpeux des soldats de métier.
</p>

<p>
Les nouvelles qu’al Kabir transmit aux émissaires étaient un peu déconcertantes pour eux, mais pas inquiétantes pour autant. Qutb ad-Dīn, émir de Mossoul et frère du grand Nūr ad-Dīn, avait accepté de libérer son prisonnier, Sulayman Shah, s’il était lui-même nommé atabeg de ce dernier, avec son fidèle Zayn ad-Dīn comme chef des armées. Il comptait donc devenir l’homme fort du régime, agissant dans l’ombre de sa marionnette. Mais celui qui se voyait déjà généralissime avait finalement été contraint d’abandonner son otage, alors qu’il l’escortait pour Hamadan. Tellement de partisans du futur sultan avaient rejoint sa caravane que Zayn ad-Dīn avait craint pour sa sécurité et avait rebroussé chemin, trahissant les espoirs de son maître. Les Bagdadis et les Persans ne cachèrent que peu leur soulagement à l’idée que la famille du zengîde ne s’empare pas du pouvoir aussi aisément.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de Tikrit, bords du Tigre, midi du yawm al-\u2019ahad 4 rajab 555&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_tikrit_bords_du_tigre_midi_du_yawm_al-_ahad_4_rajab_555&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5495-9071&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jalula_bords_du_tigre_soir_du_yawm_as-sabt_23_sha_ban_555">Jalula, bords du Tigre, soir du yawm as-sabt 23 sha’ban 555</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>Barmak retira sa jubba doublée de fourrure qu’il abandonna à un serviteur et s’assit sur un tabouret pour qu’on lui ôte ses bottes, qu’il remplaça par des savates délicatement brodées. Il était furieux d’avoir dû sortir sous la pluie, dans la boue et le froid. Il n’appréciait déjà pas de devoir vivre sous tente, mais aller se balader dans le camp malodorant et fangeux était au-dessus de ses forces.
</p>

<p>
Il avait dû calmer les esprits, car une querelle avait éclaté entre des membres de leur escorte et des soldats damascènes. Le ton avait monté et un homme avait été frappé au visage d’un coup de savate<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup>, ce qui avait entraîné une bagarre, heureusement sans conséquence grâce au sang-froid des émirs des deux côtés. Les coupables avaient été punis et la situation était redevenue calme.
</p>

<p>
Barmak laissa s’échapper un soupir en s’asseyant sur son suffah<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>, tirant un manteau de laine sur ses épaules. Il repensa à tous les pourparlers qui s’éternisaient et sentait bien l’hostilité des généraux mossouliotes, aleppins et damascènes à leur égard. Sous les formules aimables, il percevait la tension, car les Turcs prétendaient servir de leur mieux le pouvoir du calife et l’orthodoxie sunnite. Ils mettaient en avant leurs créations de nombreuses écoles pour assurer l’encadrement des étudiants, les donations en waqf<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> qu’ils multipliaient, leur engagement dans le Jihad contre les infidèles. Mais pour lui leur ambition crevait les yeux, Nūr ad-Dīn et les siens s’appuyaient sur la religion pour justifier leur expansion.
</p>

<p>
Alors qu’ils n’étaient que des nomades va-nu-pieds il y a encore peu, ils se pensaient égaux, voire supérieurs, à des familles prestigieuses de Bagdad. Leur arrivisme déconcertait Barmak et le rendait furieux en même temps. Il savait qu’il était nécessaire de recourir à des peuples naturellement belliqueux pour faire les guerres, mais il répugnait à devoir les fréquenter. Il aurait fallu pouvoir se débarrasser d’eux après usage et ne pas leur concéder la moindre parcelle de pouvoir.
</p>

<p>
En fin d’après-midi, un messager rapide était venu informer al-Katib de la mort du nouveau sultan Sulayman Shah. Celui-ci, qui faisait déjà proclamer la khutba en son nom, s’était comporté de façon tellement odieuse qu’il s’était vite aliéné tout son entourage. On disait qu’il avait été empoisonné, l’assassin ayant pris soin de le punir par là où il péchait, en abusant du vin, et ce en pleine journée de ramadan. Barmak y voyait la dégénérescence de ces peuples turbulents, incapables de savourer les bonheurs de la vie avec parcimonie et expertise, ne goûtant les breuvages que dans l’ivresse et le moindre plaisir que dans la violence des passions. Mais au moins cela provoquerait-il peut-être le retour prochain à Bagdad de son maître Sufyan al-Katib.
</p>

<p>
Il était las de ces déplacements et n’aspirait qu’à retrouver sa magnifique demeure. Il ne se lassait pas d’y recevoir musiciens et poètes, au milieu d’objets commandés à des artisans de renom. Il avait fait spécialement aménager une partie du qa’a<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup> pour y héberger une immense volière où il gardait de splendides oiseaux aux plumages colorés et aimait entendre les exclamations de surprise et de joie de ses invités lorsqu’il leur dévoilait ses plus belles créatures.
</p>

<p>
Il appela pour indiquer qu’il prendrait son repas du soir dans la section de tente qui lui était réservée. Et il demanda à ce qu’on trouve un autre braséro pour la nuit, qu’un seul ne lui suffisait décidément pas. Il se pencha et sortit d’un petit coffre marqueté son nécessaire à écriture qu’il déploya devant lui. Puis il glissa hors de sa ceinture le mince carnet où il notait les vers qui venaient parfois à son esprit, inspirés par les grands auteurs. La journée passée, de nouveau pleine d’inconnu, lui remémora un de ses poètes favoris, dont les textes de temps à autre licencieux choquaient autant qu’ils ravissaient, al-Khayyam Nishabouri :
</p>

<p>
« *Contente-toi de savoir que tout est mystère :
</p>

<p>
la création du monde et la tienne,
</p>

<p>
la destinée du monde et la tienne.
</p>

<p>
Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais.* »<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup>
</p>

<p>
Souriant pour lui-même tandis qu’il récitait les vers, il se versa une coupe de douqh<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup> bien frais. Il commençait à avoir faim et entama des petits gâteaux au riz, au safran, à la pistache et au miel en attendant qu’on lui apporte le souper. Il s’allongea nonchalamment sur les coussins, réfléchissant aux rimes du quatrain qu’il s’efforçait de composer. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jalula, bords du Tigre, soir du yawm as-sabt 23 sha\u2019ban 555&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jalula_bords_du_tigre_soir_du_yawm_as-sabt_23_sha_ban_555&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9072-14441&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
J’avais toujours eu en tête de ne faire intervenir les Persans et les proches du pouvoir califal que tardivement, apportant un éclairage oriental à Hexagora, ainsi qu’un changement de focale. Les différents princes musulmans n’étaient pas forcément inquiets des croisés arrivés à la fin du XIe siècle et il me semblait intéressant de montrer que les chrétiens n’étaient qu’une des nombreuses composantes de la géopolitique multilatérale du Moyen-Orient médiéval. Barmak me fait en outre la joie de me permettre un jeu de mot tellement facile et puéril pour cette centième publication de Qit’a que je n’ai pu me l’interdire.
</p>

<p>
Le monde musulman est en proie à de nombreux changements en ce début de seconde moitié du XIIe siècle, avec la dislocation du grand sultanat seldjoukide qui fait écho à la déliquescence de la puissance califale abbasside et l’effondrement fatimide. Les peuples turcophones, seldjoukides, kurdes… constituent les nouvelles forces vives et s’insèrent peu à peu aux échelons principaux du pouvoir. Les populations inféodées restent bien évidemment les mêmes, comme cela se passe sur les territoires sous contrôle latin.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14442-15659&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Bosworth Clifford Edmund, <em>The History of the Seljuq State. A translation with commentary of the Akhbar al-dawla al-saljuqiyya</em>, Routledge : Oxon &amp; New York, 2011.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;15660-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Lundi 21 mars 1160</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Importante ville d’iRan occidental, sur les pentes de l’Alvand, à plus de 1800 mètres d’altitude. C’était alors la capitale seldjoukide.</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Ispahan, en Iran.</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Dimanche 10 juillet 1160</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Plat à base de navet.</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Samedi 3 septembre 1160</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">La savate est considérée comme un élément impur, frapper quelqu’un avec constitue une insulte grave, surtout au visage.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Large siège rembourré, parfois à dos et baldaquin, qui a donné le mot sofa.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">En droit lmusulman, cela désigne une rente perpétuelle fait à une institution charitable, pieuse ou publique.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Pièce de réception des riches demeures.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Pièce 141 des Poèmes d’Omar Khayyam (v. 1048 - 1131), savant, mathématicien, astronome, poète et philosophe. Traduction de Franz Toussaint.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Ou doogh, boisson à base de lait fermenté, d’eau et de menthe séchée.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:34 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Le persan]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Le suc des roseaux]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux#le_suc_des_roseaux]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_098_retour_au_siecle" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_098_retour_au_siecle" data-wiki-id="fr:qita:qita_098_retour_au_siecle">Retour au siècle</a></span></div>
</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="chateau_du_fier_apres-midi_du_samedi_10_octobre_1159">Château du Fier, après-midi du samedi 10 octobre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Indifférent à l’agitation autour de lui, un colporteur arrivé avec la caravane avait rapidement étalé quelques babioles sur une natte, un peu à l’écart des abreuvoirs et des bêtes. Il y avait disposé de menus breloques : rubans, lacets et aiguilles, boucles de métal, épingles et peignes. Il espérait faire quelques affaires avec les hommes de la garnison, allégeant son ballot pour la suite du chemin tout en empochant quelques piécettes ou méreaux.
</p>

<p>
Habib, jeune servant habillé d’un simple thawb ceinturé d’une toile, la tête ornée d’un turban soigneusement noué, hésitait sur quelques boutons qui lui seraient fort utiles, ainsi qu’un dé à coudre. Dans l’espoir de faire baisser le prix, il faisait mine de s’attarder sur des articles plus onéreux, plaisantait avec ses compagnons. Il savait que le convoi ne repartirait que le lendemain et que plus il attendrait, plus le marchand serait conciliant. La veillée serait également l’occasion de lui soutirer un éventuel rabais, en le jouant au dé, en lui offrant nourriture ou boisson.
</p>

<p>
Il se relevait en époussetant la poussière de ses genoux quand vint à lui un des voyageurs. Il reconnut immédiatement un des caravaniers qui faisaient souvent le trajet entre les cités du sud et la côte loin au nord, Bachar al-Tabassum. Fidèle à son surnom, celui-ci arborait un sourire d’une oreille à l’autre, dévoilant des dents d’une blancheur d’ivoire qui tranchaient dans son rude visage, prématurément ridé par le soleil. Ils se saluèrent aimablement et le voyageur l’invita de la main à se rapprocher.
</p>

<p>
« J’ai pour toi message de la part d’abu Salim. »
</p>

<p>
Cela signifiait en clair qu’il était porteur d’un message provenant de sa sœur Shukriya, épouse d’abu Salim. Mais il aurait été inconvenant de la part de Bachar de laisser entendre qu’il s’était entretenu avec elle directement, même si c’était le cas. Les fellahs des petites villes se mêlaient plus librement entre hommes et femmes, au grand désarroi de certains imams et cadis parmi les plus rigides sur les mœurs.
</p>

<p>
« J’ai moisson de nouvelles des tiens. Mais sache déjà qu’ils vont bien, les enfants courent comme gazelles et le vieil abu Talib conserve la vigueur du lion, même si sa boiterie est plus forte que jamais.
</p>

<p>
— J’ai toujours crainte pour lui, avec les chaleurs de l’été…
</p>

<p>
— Il dit que tu devrais revenir chez les tiens, qu’il y a de nombreux travaux à Zughar et du labeur pour qui en veut.
</p>

<p>
— J’ai entendu dire que Badawil faisait planter des cannes à sucre, mais cela n’a rien de nouveau. C’est le fait des princes.
</p>

<p>
— C’est qu’il met grands moyens pour ses terres : canaux de pierre pour l’eau, moulins solidement bâtis et murs chaulés. Quand je suis parti, ils avaient embauché tellement de laboureurs que les bêtes étaient serrées flanc à flanc, à tracer leurs sillons. »
</p>

<p>
Habib hocha la tête. Le calme relatif que connaissait la région depuis quelques années laissait entrevoir un développement économique qui pourrait profiter aux locaux. Cadet de famille sans fortune, il avait fui les abords de la Mer morte pour échapper à une probable condition de journalier, à récolter et trier le sel ou, pire encore, le soufre. Il s’était fait soldat, maniant la lance et l’arc de son mieux, et avait escorté des caravanes jusqu’à ce qu’il trouve cette opportunité dans une forteresse royale de seconde zone. Il y travaillait plus comme valet que comme guerrier, quoique la place fut plutôt bonne et correctement payée. Il n’allait pas lâcher la proie pour l’ombre, mais ne pouvait se permettre d’éconduire sans y mettre les formes une demande directe de son grand-père.
</p>

<p>
« Je vais demander congé au sire Gaston, peut-être pour les fêtes dans quelques semaines. Cela fait trop de mois que je n’ai vu les miens.
</p>

<p>
— Je leur porterai réponse à mon retour de Gaza. Si jamais tu veux leur en dire plus, je repasserai certainement par ici, même si on s’y arrête que le temps de faire boire les bêtes. »
</p>

<p>
Habib acquiesça, remerciant Bachar d’un sourire. Puis il l’invita d’un geste à le suivre dans la forteresse. Il trouverait bien quelque boisson à partager avec celui qui lui portait des nouvelles des siens.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau du Fier, apr\u00e8s-midi du samedi 10 octobre 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_du_fier_apres-midi_du_samedi_10_octobre_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;369-4771&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="palmeraie_de_segor_matin_du_lundi_8_fevrier_1160">Palmeraie de Segor, matin du lundi 8 février 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Habib longeait le chemin qui menait à la ferme royale, son épée battant fièrement à sa hanche. Il y avait dépensé pratiquement toutes ses économies, mais il trouvait que cela lui donnait l’air plus martial que la lance, attribut du simple milicien. Or il était en charge de la surveillance du domaine, répétant les directives à ceux qui se contentaient de gourdins et de piques. Il partageait ce privilège avec quelques autres syriaques sous l’autorité d’un Latin à l’élocution rapide et au tempérament agité, Le Bourdon.
</p>

<p>
L’exploitation en plein agrandissement qui recrutait dépendait directement de l’hôtel royal, il avait donc aisément obtenu congé du châtelain du Fier, et avait été affecté près de sa ville natale. Ayant une légère expérience militaire, qu’il avait agrémentée de quelques détails reconstruits, il avait même décroché une meilleure solde. Il profitait juste beaucoup moins du gîte et du couvert, retrouvant fréquemment sa famille dans la cité voisine pour la nuit ou les jours de repos.
</p>

<p>
Il rejoignit la troupe dans la principale cour, tandis que le bras droit du Bourdon, la Plume, les faisait se rassembler pour les consignes du matin. Si le Bourdon, avec sa petite taille et ses cheveux hérissés, était volubile, la Plume le surclassait largement par son babil incessant. Parsemant à l’envi ses phrases de blagues salaces et de remarques souvent grossières, il semblait perpétuellement satisfait de ses saillies, sans se soucier de leur réception auprès de son public. Il avait ainsi acquis une inquiétante facilité à vexer les gens par des réparties qu’il pensait spirituelles.
</p>

<p>
Habib eut à peine le temps de saluer ses compagnons que la corne résonnait, marquant le début de leurs tâches de la journée. Le Bourdon sortit de la petite pièce qu’il utilisait comme bureau et logement, juste à l’entrée de la vaste cour. De là, il pouvait surveiller depuis une lucarne l’accès à toutes les dépendances qui lui faisaient face.
</p>

<p>
Quoique ses talents d’archer aient démontré son expérience militaire, il ne ressemblait guère à un soldat, avec ses pattes courtaudes, sa démarche bonhomme et sa silhouette empâtée. Il était généralement habillé comme un Latin, mais arborait souvent un détail local, turban ou foulard en guise de ceinture, voire ’aba<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> de laine si le temps était frais. De plus, il tenait parfois son épée tel un bâton, dans son fourreau gainé du baudrier.
</p>

<p>
Il se plaça face à la petite troupe, un sourire satisfait sur le visage devant assemblée de soldats dont aucun n’avait jamais eu à connaître un véritable affrontement. Mais ils étaient bien équipés et l’air correctement nourris, ce qui suffisait à éloigner maraudeurs, animaux sauvages et vagabonds. On ne leur en demandait pas plus.
</p>

<p>
« Alors, hui, nous avons mandement de guetter les journaliers qui œuvrent au tri et à la préparation des plants. Il ne s’agirait pas que les plus belles cannes finissent ailleurs. Vous avez vu ce qu’on a reçu, le lot de… »
</p>

<p>
Il chercha dans sa mémoire le terme qui désignait les boutures, mais n’y parvenant pas, il invita d’un geste Habib à compléter sa phrase.
</p>

<p>
« …de muqantar.
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<p>
— Voilà ! Veillez à ce que ce soit bien celles avec le plus de nœuds qui sont choisies. Il faudra aussi que deux ou trois d’entre vous aillent faire le tour des jardins, il y a plusieurs caravanes dans le coin et donc toujours des marauds qui espèrent grapiner. »
</p>

<p>
Il allait s’éloigner, laissant les gardes s’organiser pour la suite, puis se ravisa et appela le silence d’un geste.
</p>

<p>
« Je ne sais ce qu’il en est ici, mais après-demain commence Carême, et chez moi les hommes ont usage de faire bombance à cette occasion. D’aucuns boivent plus que de raison ou s’abandonnent à la griserie de la fête. Cela n’est pas bien grave, mais il faut éviter que cela ne finisse par causer soucis. »
</p>

<p>
Autour de lui, les soldats retinrent un sourire devant sa méconnaissance du pays. Les chrétiens locaux observaient pour la plupart un Carême qui avait débuté la veille. Il n’allait donc guère y avoir de fauteurs de troubles, sauf si un pèlerin s’était perdu dans les parages, ce qui était peu probable. Les cités maudites qui entouraient la Mer morte n’étaient guère attrayantes pour les marcheurs de Dieu en quête des lieux saints.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Palmeraie de Segor, matin du lundi 8 f\u00e9vrier 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;palmeraie_de_segor_matin_du_lundi_8_fevrier_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4772-9302&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="segor_souk_au_sucre_debut_de_soiree_du_samedi_8_juillet_1161">Segor, souk au sucre, début de soirée du samedi 8 juillet 1161</h2>
<div class="level2">

<p>
Il se trouvait toujours des négociants pour traîner le soir alors qu’ils avaient eu toute la journée pour faire leurs affaires. Ils continuaient à discuter, pinailler, argumenter tandis qu’on les poussait vers la sortie. Seuls les valets et les domestiques étaient pressés de rentrer chez eux, de fermer les éventaires et de voir les boutiques enfin closes.
</p>

<p>
Après une année à courir les jardins pour éviter les chapardages, Habib avait été promu au rang de premier gardien du souk au sucre par l’entremise d’un de ses oncles. L’épée toujours au côté, il assistait le nouveau mâalem<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, qui supervisait les échanges, percevait les droits et taxes et surtout récupérait le fruit de la vente des exploitations royales, avant de le verser au châtelain. C’était un jeune homme au caractère fantasque, fils d’une bonne famille qui avait ses entrées auprès des seigneurs latins locaux. Il avait été amusé à l’idée d’avoir une personne du nom de Habib comme serviteur, vu que lui s’appelait Shabib. Leur duo n’avait pas tardé à s’attirer la sympathie des familiers des lieux, habitués aux routinières et peu aimables façons du vieil Ahmed, mort dans l’hiver précédent d’une mauvaise fièvre.
</p>

<p>
Habib suivait donc son chef, fermant les boutiques à l’aide de clefs passées sur un gros anneau de fer que le mâalem lui confiait le temps d’opérer. C’était aussi là que pendait la grande clef du souk qui ouvrait les serrures des larges vantaux qu’on verrouillait chaque soir. Nul ne pouvait alors plus pénétrer dans la zone, ses abords étant gardés par un concierge logé dans un guichet à l’angle de la belle demeure de Shabib, assisté d’un chien porté aux grognements, mais qui n’aboyait jamais.
</p>

<p>
La journée avait été calme, malgré la venue de quelques négociants en route pour les côtes levantines. C’était la période des plantations et les responsables d’exploitations se concentraient sur ce travail délicat. Les affaires se faisaient sans entrain, alimentées par les entrepôts des commerçants spécialisés et des spéculateurs tentés de jouer sur les variations saisonnières de prix.
</p>

<p>
Un scribe au service de Shabib les suivait, portant un coffret lourdement ferré où étaient conservés billets à ordre et lettres de créance, ainsi que quelques rares liquidités. La marchandise était bien trop onéreuse pour se négocier avec des monnaies, et tout se faisait généralement par échanges scripturaires, parfois validés par un gage de bourses scellées.
</p>

<p>
Habib laissa le mâalem et son assistant à la grande demeure puis prit la direction de la maison familiale. Il avait pu s’y aménager un coin à lui dans un des anciens débarras. Il n’y avait qu’une minuscule ouverture donnant par un claustra sur la cour intérieure, mais il était au rez-de-chaussée et pouvait aller et venir comme bon lui semblait. Surtout que désormais son grand-père avait estimé qu’il méritait sa propre clef de la petite porte latérale, étant donné son travail important dans la cité.
</p>

<p>
La nuit tombait vite, de trop rares éclairages autour de certains lieux publics, bains et mosquées, permettaient d’y voir par moment, mais Habib connaissait parfaitement le chemin. Il avait espéré avoir le temps de s’arrêter acheter quelques douceurs au miel pour leur dessert, mais une fois encore il était trop tard. Lorsqu’il referma la petite porte derrière lui en entrant dans la vaste demeure, les ténèbres avaient remplacé les ombres et la chaude lueur des lampes à huile l’accueillit.
</p>

<p>
Il salua ceux qu’il croisa, esquivant les enfants occupés à se courir après dans les couloirs malgré les récriminations des femmes. Il aperçut les lumières à l’étage, dans le majlis<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, où les hommes de la famille, ses oncles, son grand-père abu Talib et ses cousins devaient échanger les nouvelles de la journée en attendant le souper. Il se dépêcha d’aller se rafraîchir au bassin avant de se savonner correctement les mains, puis il enfila des savates d’intérieur.
</p>

<p>
Lorsqu’il pénétra enfin dans la salle à manger, la nourriture était servie. Abu Talib, qui n’aimait pas être dérangé pendant son repas, lui lança un regard impératif, l’invitant à s’installer au plus vite s’il voulait éviter ses foudres. Il était à peine assis que la voix rocailleuse s’éleva.
</p>

<p>
« Mangeons ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Segor, souk au sucre, d\u00e9but de soir\u00e9e du samedi 8 juillet 1161&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;segor_souk_au_sucre_debut_de_soiree_du_samedi_8_juillet_1161&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9303-13930&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="segor_souk_au_sucre_debut_d_apres-midi_du_mercredi_8_aout_1161">Segor, souk au sucre, début d’après-midi du mercredi 8 août 1161</h2>
<div class="level2">

<p>
Avec la chaleur assommante, Habib somnolait, installé sur un tabouret aux abords de l’office où Shabib recevait les négociants. Imitant le Bourdon à la sucrerie, il pouvait ainsi à la fois surveiller les entrées et sorties et ce qui se passait dans les boutiques. Le midi en plein été, chacun demeurait à l’ombre et certains marchands tendaient même une bâche devant leurs produits pour profiter du calme le temps d’une sieste.
</p>

<p>
Il fut donc surpris de voir s’avancer vers eux un petit homme à la longue barbe grise dont les atours trahissaient l’aisance. Il était écarlate en raison de la chaleur, mais ses manières et sa tenue montraient le personnage d’importance. Il était suivi d’un valet portant des paquets et un gros sac de cuir et se déplaçait avec énergie sans pour autant sembler agité. Il se figea devant le jeune homme, qui sauta sur ses pieds, tirant sur son thawb pour lui donner meilleure apparence. Il le salua avec respect et demanda qui il devait annoncer au mâalem.
</p>

<p>
« J’ai nom Halfon al Fustani abu Harith, ton maître me connaît. »
</p>

<p>
Sa voix était douce et ferme, mais sans cette inflexion de brusquerie qu’on rencontrait parfois chez les puissants. Il sembla immédiatement sympathique à Shabib. Il n’eut d’ailleurs pas le temps d’aller l’annoncer que Shabib s’avançait, les bras levés comme s’il recevait un frère. L’homme était visiblement plus que bienvenu et rapidement une petite collation amicale fut proposée et présentée. Ayant retrouvé son poste à l’entrée, Habib ne perdait pas une miette des échanges, même s’il aurait bien apprécié de pouvoir en partager les douceurs des mets.
</p>

<p>
« Quel plaisir de vous voir, abu ! Nous ne nous sommes encontrés depuis si longtemps !
</p>

<p>
— Depuis notre soirée en Asqalan<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, voilà plusieurs saisons de cela. Tu commerçais alors encens, étoffes et poivre.
</p>

<p>
— Plus besoin pour moi de courir les chemins et les mers, je gère le souk, ici, désormais. »
</p>

<p>
Le vieil homme approuva aimablement de la tête.
</p>

<p>
« Vous êtes en route vers al-Misr<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> ?
</p>

<p>
— Si seulement ! Non, je suis en route pour Eilat, où je dois prendre un navire pour quelques affaires au loin.
</p>

<p>
— Rien de funeste, j’espère.
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<p>
— Non, juste des dépôts qui ne sont pas gérés ainsi qu’ils le devraient, mais rien d’inquiétant. Par contre, alors que je passais tantôt à al-Quds<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>, j’ai appris des choses qui devraient vous intéresser, ici.
</p>

<p>
— À propos du roi Badawil ?
</p>

<p>
— En partie, oui. Zughar n’est plus sienne, la haute Cour en a attesté voilà quelques jours. Il l’a donnée en fief au sire Philippe de Naples<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, qui lui a concédé ses terres au mitan du royaume en échange. Il faudrait donc d’ailleurs le nommer <em>Philippe de Montréal</em>, ou <em>prince d’Outrejourdain</em>. Cela sera certainement proclamé d’ici peu. »
</p>

<p>
Shabib en resta sans voix un moment, avala un peu de lebné avant de répondre.
</p>

<p>
« Il est de la parentèle du vieux Maurice, non ? Ce serait de coutume qu’il hérite de ces provinces, chez les Celtes.
</p>

<p>
— Aucune idée, mon ami.
</p>

<p>
— Quoi qu’il en soit, le roi a de nombreuses terres directement, qui lui procurent bons revenus, je n’encrois guère qu’il se déposséderait de pareils joyaux.
</p>

<p>
— Cela m’étonnerait aussi. Mais la justice sera en une autre main et certaines taxes iront à d’autres coffres… <em>Si vous entrez parmi les borgnes, fermez un œil</em>. »
</p>

<p>
Il assortit sa dernière remarque d’un clin d’œil appuyé. En tant que juif, il n’y avait aucun lieu où des coreligionnaires régnaient. Il était donc toujours d’une grande circonspection, particulièrement dans les zones sous contrôle des Latins, dont la tolérance n’était pas la plus avérée des qualités.
</p>

<p>
« Le roi a pourtant construit de nouvelles installations voilà peu, Habib y a travaillé quelques mois avant de me rejoindre. Badawil devait savoir qu’il allait donner à fief ces terres à ancien adversaire, partisan de la vieille Mélisende. »
</p>

<p>
Habib sursauta de s’entendre ainsi interpelé, mais il n’eut pas le temps de réagir que les deux hommes continuaient leur discussion. Il se contenta donc de hocher la tête ostensiblement.
</p>

<p>
« On la dit au plus mal depuis le printemps, indiqua abu Harith. Peut-être profite-t-il de voir sa mère grabataire pour régler ses comptes…
</p>

<p>
— <em>Qui a le pouvoir doit plus qu’un autre pardonner</em>. Le sire de Naples est grand guerrier, tout le monde le sait. Le voilà qui règne désormais sur importante marche, entre le bilad al-Sham<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> et al-Misr.
</p>

<p>
— Il mènera pourtant moins de lances à la bataille avec ce moindre fief.
</p>

<p>
— Peut-être que tout cela vise à porter fer et feu dans nos provinces, à y lever plus de troupes ?
</p>

<p>
— Puissent le sabre et la flèche demeurer loin de vos murs, mon ami. Bien trop de sang est déjà versé pour leurs guerres sans fin. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Segor, souk au sucre, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 8 ao\u00fbt 1161&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;segor_souk_au_sucre_debut_d_apres-midi_du_mercredi_8_aout_1161&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;13931-19255&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le sucre est une denrée particulière au Moyen Orient à l’époque médiévale, car c’est une marchandise qui demande beaucoup d’investissements en termes d’infrastructure et de main d’œuvre tout en étant très rentable. Seuls les plus riches pouva^ient donc se lancer dans sa production, généralement les monarques.
</p>

<p>
L’échange de terres qui s’est déroulé pendant l’été 1161 entre Baudoin III et Philippe de Milly demeure un mystère. Pour quelle raison ce proche de la reine mourante aurait-il abandonné ses propriétés de Naplouse pour un fief deux fois moins puissant militairement ? Ceci en plus du fait que le roi avait amputé une partie des revenus de cette province, afin d’en bénéficier directement.
</p>

<p>
Cela pouvait être en rétorsion des affronts subis quelque dix ans plus tôt par le jeune monarque, quand il s’était affranchi de la tutelle de sa mère. Mais c’était aussi confier une zone stratégique à un homme dont personne, pas même ses opposants, ne contestait les qualités militaires. Il avait donc l’opportunité d’y briller par quelque haut fait d’armes. Je n’ai pas la réponse scientifique à cette question, mais ma proposition d’interprétation des sources historiques alimentera un des arcs narratifs dans le tome à venir des enquêtes d’Ernaut, <em>La rivière du diable</em>.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19256-20628&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Taha Hamdan, « Some Aspects of Sugar Production in Jericho, Jordan Valley »
</p>

<p>
Taha Hamdan, « The Sugarcane Industry in Jericho, Jordan Valley »
</p>

<p>
Ouerfelli Mohamed, <em>Le sucre. Production, commercialisation et usages dans la Méditerranée médiévale</em>, <em>The Medieval Mediterranean Peoples, Economies and Cultures, 400–1500</em>, volume 71, Brill, Leiden-Boston, 2008.
</p>

<p>
<em>The Origins of the Sugar Industry and the Transmission of Ancient Greek and Medieval Arab Science and Technology from the Near East to Europe. Proceedings of the International Conference. Athens 23 May 2015</em>
</p>

<p>
RRR - Revised Regesta Regni Hierosolymitani Database, http://crusades-regesta.com no. 670 (RRH 366), accédé le 20 janvier 2020
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20629-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Large robe aux manches amples.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">« Maître », en l’occurrence, responsable d’un des secteurs du marché.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Pièce de réception.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Ascalon.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Le Caire, <em>al-Qahira</em> (la victorieuse). C’est aussi le nom donné à l’Égypte en général.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Nom arabe de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Nom latin de Naplouse, aujourd’hui Nablous (arabe) ou Chékhem (hébreu), à environ 50 kilomètres au nord de Jérusalem, en Palestine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Région dominée par Damas.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Le suc des roseaux]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Retour au siècle]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_098_retour_au_siecle#retour_au_siecle]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_097_les_chaussures_du_mort" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_097_les_chaussures_du_mort" data-wiki-id="fr:qita:qita_097_les_chaussures_du_mort">Les chaussures du mort</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux" data-wiki-id="fr:qita:qita_099_le_suc_des_roseaux">Le suc des roseaux</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
<ul>
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</li>
</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="calanson_cimetiere_paroissial_des_freres_de_saint-jean_apres-midi_du_dimanche_3_avril_1160">Calanson, cimetière paroissial des frères de Saint-Jean, après-midi du dimanche 3 avril 1160</h2>
<div class="level2">

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Moite de la touffeur de cette chaude journée de printemps, Frère Hémeri s’était retiré dans un bosquet de pistachiers et de caroubiers qui avaient peu à peu colonisé l’aire sépulcrale. Au fil des années, les frères de Saint-Jean y avaient disposé quelques sièges, bancs rustiques et rochers plats, pour y profiter de l’air pur tout en goûtant l’ombre bienfaisante en été. Il était même arrivé que des réunions capitulaires s’y déroulent. Hémeri y avait pris ses habitudes après la collation de sixte. Il s’y installait pour une quasi-sieste, bercé par l’agitation du village dont il n’était séparé que par un mur en pierres sèches.
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Des pas firent rouler le gravier aux abords de sa retraite, mais il s’abstint d’ouvrir les yeux, estimant qu’il devait s’agir d’une famille souhaitant se recueillir sur la tombe de quelque défunt. Peu après Pâques, il était fréquent qu’on vienne orner les croix de morceaux de rameaux bénis, espérant attirer sur les proches la bienveillance du Seigneur.
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<p>
Il entendit le frottement des branches et des feuilles sur un vêtement, signe que la personne pénétrait dans le bosquet. Peut-être était-ce finalement un frère qui avait besoin d’accéder à quelque denrée… Il porta machinalement la main à son trousseau de clefs et ouvrit les paupières. Il sursauta car il ne s’attendait pas à découvrir la robuste silhouette de Tabitha, jeune fille des environs, fréquemment employée comme servante au sein du petit hôpital. Un rapide coup d’œil circulaire lui confirma que personne d’autre ne se trouvait près d’eux.
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« Que viens-tu faire ici ? On ne doit ja nous voir ensemble en pareil endroit !
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— J’en demande pardon, frère, mais… »
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Sa voix s’éteignit, et son regard alla voguer au sol. Hémeri se leva, reculant instinctivement afin de conserver entre eux une distance garante de respectabilité. Les mains dans les manches, il se tordait les doigts sans plus parvenir à articuler pendant un long moment. En pleine lumière, habillée de sa plus belle tenue, elle lui apparaissait si féminine, toute en courbes et en vagues, les cheveux sagement maintenus par un foulard lâche qui dévoilaient une nuque sensuelle. Il se morigéna intérieurement de laisser son esprit divaguer à de telles pensées, à quelques mètres à peine du sanctuaire.
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<p>
« Que me veux-tu ? Reviens me voir demain, au cellier, avec les autres. Il y aura de l’ouvrage. Avec tous les pèlerins de ces dernières semaines, les lessives et le raccommodage ne manquent guère.
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<p>
— Je ne suis pas là pour obtenir labeur, c’est à propos de… nous. »
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<p>
Hémeri tressaillit à l’écoute de ce mot terrible. Voilà qu’ils n’étaient plus deux personnes séparées, distinctes et sans rapport, mais une seule entité, une créature nouvelle, dont la simple évocation le faisait trembler d’effroi.
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<p>
« Il n’y a rien de tel, nous avons juste… Ne te méprends pas, j’ai réelle amitié pour toi, mais il ne peut y avoir plus que ce que je t’offre. »
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Tabitha hocha la tête tristement.
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« Tout cela était bel et bon, et je ne saurais dire que vous n’avez pas été de grande générosité, mais il se trouve que les choses sont plus compliquées maintenant.
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— En quoi ? T’ai-je trahi à un quelconque moment ? Ou te sens-tu flouée de nos accords ? Je ne peux te garantir quoi que ce soit, mais chaque fois que… Eh bien, à chaque fois, il y aura quelque chose en dédommagement. »
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La jeune femme acquiesça, de nouveau en silence, cherchant péniblement en elle le courage de s’expliquer.
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<p>
« C’est que mon ventre s’arrondit de belle façon, je ne saurais le cacher encore bien longtemps. »
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L’annonce résonna en Hémeri comme la foudre, brûlant ses entrailles et broyant ses os. Il lança une main vers le tronc le plus proche pour s’y appuyer. Le monde autour de lui manqua de disparaître.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Calanson, cimeti\u00e8re paroissial des fr\u00e8res de Saint-Jean, apr\u00e8s-midi du dimanche 3 avril 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;calanson_cimetiere_paroissial_des_freres_de_saint-jean_apres-midi_du_dimanche_3_avril_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;380-4448&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="aqua_bella_cellier_des_freres_de_saint-jean_soiree_du_jeudi_28_avril_1160">Aqua Bella, cellier des frères de Saint-Jean, soirée du jeudi 28 avril 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
La chiche lumière du soir en ce jour nuageux n’éclairait que les abords de la grande porte, laissant les cuves, barils, doliums et caisses dans les ténèbres. Dans une lampe à huile, une minuscule flammèche battue par une main invisible s’efforçait de ponctuer d’ambre les reliefs. Dans un recoin, deux moines s’étaient installés autour de la petite table de travail où s’étalaient échiquiers, jetons, balance et bâtons de taille. Au fatras habituel de frère Guillaume s’ajoutaient deux gobelets de terre exhalant de chaudes senteurs épicées. Les deux hommes goûtaient en silence leurs boissons, absorbés en eux-mêmes. Il fallut l’irruption d’un chat, ondoyant entre leurs jambes pour les ramener à la réalité.
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« Tu n’es certes pas venu jusqu’en mes montagnes pour simplement parler de draps et de boisseaux de blé, Hémeri. Je vois bien une ombre gagner en toi. Non que tu aies jamais été fort jovial, mais un poids semble peser en ton âme. »
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Hémeri avala longuement une gorgée, cherchant une contenance et du courage dans le fort breuvage. Il reposa le verre lentement, le faisant rouler entre ses doigts avant de se résoudre à répondre.
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<p>
« J’ai grave souci, en effet. Je ne sais même pas comment en parler à mon confesseur…
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— Quelque faute ? Péché véniel j’ose encroire !
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— Bien terrible est le fardeau, et chaque jour en accroît le poids sur mes épaules.
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— Conte-moi donc ce qu’il en est, nous portons plus à notre aise avec sochon à nos côtés.
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— J’ai forte amitié pour vous, frère Guillaume, et j’ai souffrance à vous souiller ainsi de mes errements. Mais je ne vois nul autre qui puisse apporter lumière en cette noirceur. »
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Il inspira un grand coup et parla avec vigueur, comme s’il cherchait à se délester au plus vite, s’arrêtant à peine pour reprendre son souffle entre deux phrases.
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« Nous avons usage de recourir à quelques lavandières pour nos linges, comme de coutume, et j’ai succombé à la chair en les côtoyant. Il m’est arrivé, certaines fois, d’encontrer l’une d’elles dans nos resserres, et de m’y abandonner à bien terrible péché. Elle y était fort consentante, je ne l’ai jamais forcée, et j’ai veillé à la dédommager de ce bien funeste péché.
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— Il n’y en a eu qu’une ?
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— Oh oui, je ne saurais dire le pourquoi, si ce n’est qu’elle m’a séduit. De bien innocente façon, la faute est autant mienne que sienne. Nous avons succombé à la violence de la chair.
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<p>
— Tu n’es par malheur pas le premier clerc à ainsi rompre ses vœux. Au moins n’as-tu pas ajouté à cette violation de ton serment quelque autre péché plus grave. Il va te falloir mettre fin à tout cela et recevoir de ton confesseur le châtiment approprié. Et l’enjoindre elle aussi à se purger de sa faute… »
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Hémeri soupira.
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« Si je m’en viens jusqu’ici, c’est que je ne le peux guère aisément. Il se trouve que la garcelette est grosse de moi. »
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Frère Guillaume écarquilla les yeux, se reculant sur son tabouret, en un repli instinctif face au péché.
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« Par la Croix-Dieu, que voilà funeste situation, mon frère…
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— Vous êtes le seul en qui j’ai confiance, j’ai besoin de votre aide.
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<p>
— Comme tu y vas ! Je veux de certes t’assister, mais je ne porterai le poids de tes choix. »
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Il se tut un moment, étudiant son compagnon, s’accordant une petite lippée pour s’éclaircir les idées.
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« De ce que je vois, tu as enfreint des promesses faites à Dieu et à tes frères, et tu as souillé cette jeune garce par tes manquements. J’ai souvenir que dans mes jouvences, il y avait un clerc, où je faisais mon noviciat, qui avait pareillement fauté. Il a fait en sorte que le fruit de ce manquement soit confié aux moines de Cluny. De ce que j’ai appris, le gamin est désormais prêtre de bonne fame. D’un mal peut naître un bien.
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<p>
— Me conseillez-vous de faire don de cet enfant à venir à l’Église, en rémission de mes péchés ?
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<p>
— Certes non, je me garde bien de donner conseil ! N’écoute d’ailleurs que distraitement ceux qui les dispensent de bon gré alors qu’ils ne connaissent pas les affres de tes tourments ! Ce que je veux te dire, c’est qu’il te faut prendre une juste décision pour que de tout cela quelque bien puisse advenir. Dieu a confiance en toi. Veille simplement à ne pas répandre le mal en justifiant un manquement par une nouvelle erreur. Tu as gravement failli, mais c’est là épreuve dont tu peux sortir grandi. »
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Hémeri lança un regard perdu vers son compagnon. Il avait beaucoup espéré de cette entrevue, et elle n’apportait que plus de questions. Il sentait pourtant de façon confuse qu’il y voyait une lumière y naître. Avec l’aide de Dieu, de la prière, il arriverait à trouver en lui les ressources pour faire face à son malheur. Il lui fallait l’affronter sans aucun autre recours terrestre. Le premier vrai combat de sa vie.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Aqua Bella, cellier des fr\u00e8res de Saint-Jean, soir\u00e9e du jeudi 28 avril 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;aqua_bella_cellier_des_freres_de_saint-jean_soiree_du_jeudi_28_avril_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4449-9567&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="calanson_cellier_des_freres_de_saint-jean_fin_de_veillee_du_jeudi_5_mai_1160">Calanson, cellier des frères de Saint-Jean, fin de veillée du jeudi 5 mai 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Hémeri sursauta lorsque le petit guichet s’ouvrit en grinçant puis, reconnaissant les formes de Tabitha, il l’invita d’un geste à entrer rapidement. La lanterne à plaques de corne qu’il avait prise avec lui ne permettait guère d’y voir, n’étant prévue que pour se repérer grossièrement quand on déambulait de nuit dans les bâtiments. Plus sûre que les simples lampes à huile, elle était aussi moins efficace.
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<p>
Le frère de Saint-Jean se sentait mal à l’aise à l’idée de cette rencontre. Ils renouaient avec leurs usages clandestins, de se retrouver nuitamment, mais c’était désormais dans un but bien moins grisant que leurs étreintes fébriles. Depuis son retour d’Aqua Bella, Hémeri avait beaucoup réfléchi et il voulait livrer le fond de sa pensée à celle qui portait le fruit de leur union défendue.
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« Personne ne t’a suivie ?
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— J’ai été prudente ainsi que les fois précédentes. Le petit portail du verger puis au travers des jardins. Pas même un chat n’aurait pu me pister sans que je le voie.
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<p>
— Parfait, parfait. Je t’ai demandé de me retrouver, car j’ai pris ma décision. »
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À s’entendre aussi pontifiant, Hémeri réalisa qu’il alarmait la jeune fille. Elle le regardait d’un air qu’elle s’employait à rendre détaché, mais la peur se lisait sur son visage.
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« Je ne peux te laisser seule affronter cette épreuve, mais je ne peux demeurer en cette maison, ayant profané mon statut de clerc de façon définitive. Je pense que nous pouvons aller dans ma famille, à Césarée. Je vais prendre de quoi faire le voyage aux frères et je les rembourserai après. »
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le soulagement transfigura le visage buté de Tabitha, qui s’accorda même un timide sourire, les yeux emplis de reconnaissance.
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« Que voulez-vous dire ? Vous allez m’abandonner aux vôtres ?
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— Certes pas. Je ne serai pas le premier moine qui perd le froc. Il me semble que ce serait grande honte que de te laisser porter le poids de notre faute tout en continuant à profiter de la vie ici, à l’abri. Dieu m’a envoyé cette épreuve, je dois m’y confronter. »
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Tabitha se rapprocha, rassérénée.
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« Vous seriez prêt à tout quitter ? Pour moi ?
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— Il faut boire le vin tiré. Il y a plus déshonnête labeur que de gagner le pain des siens à la sueur de son front. »
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Émue de cette réaction, Tabitha esquissa un mouvement vers lui, mais s’arrêta en le voyant si raide, si guindé. Elle se contenta de lui prendre la main.
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« Je vous pensais homme de bien, mais vous êtes encore plus que cela. Merci de…
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— Nous savions tous deux que cela pouvait arriver. Dieu nous met à l’épreuve. »
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La jeune femme avait espéré un peu plus de chaleur dans leurs échanges. Elle avait tout d’abord monnayé ses charmes contre quelques menus avantages, dont elle faisait profiter sa famille désargentée. Ses parents faisaient comme s’ils ne voyaient rien, trop impatients de partager cette manne pour se risquer à la perdre par des considérations morales. Mais avec le temps, elle avait trouvé Hémeri attachant. Au contraire des quelques autres auxquelles elle s’était vendue, il n’avait jamais été brutal. Empressé et maladroit, certes, mais par inexpérience et impétuosité. Elle s’était imaginé qu’il aurait pu développer des sentiments. Mais il n’agissait qu’en homme de devoir. Elle retint un soupir, trop heureuse déjà de n’avoir pas à gérer la situation seule. Elle estimait s’en sortir à bon compte.
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« Mais que vais-je dire aux miens ? Si nous disparaissons de concert, ils vont comprendre. Grande honte va s’abattre sur eux !
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— Feindront-ils l’étonnement ? Alors même que tu leur portais beaux quartiers de viande ou sacs de grain sans commune mesure avec ton labeur en notre couvent ? Nous ne pouvons rester ici… »
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Tabitha hocha la tête, elle sentait son cœur se comprimer à l’idée de quitter ce casal à jamais, aux côtés d’un homme qu’elle ne connaissait que fort peu. Elle n’était pas spécialement attachée à sa famille, qui n’avaient jamais cherché à la marier bien qu’elle allât sur ses seize ans. Pas assez jolie et trop pauvre devaient-ils estimer, ils privilégiaient leur fils aîné et ses deux sœurs cadettes. L’alternative à la fuite, finir servante de ses parents puis de son frère ne lui paraissait guère plus enviable. Au moins aurait-elle une chance de vivre quelques belles années.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Calanson, cellier des fr\u00e8res de Saint-Jean, fin de veill\u00e9e du jeudi 5 mai 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;calanson_cellier_des_freres_de_saint-jean_fin_de_veillee_du_jeudi_5_mai_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9568-14165&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="cesaree_hotel_de_garin_la_sonnaille_veillee_du_mardi_21_juin_1160">Césarée, hôtel de Garin la Sonnaille, veillée du mardi 21 juin 1160</h2>
<div class="level2">

<p>
Au travers des gobelets de verre clair, le nectar de Chypre tirait du soleil tardif des éclats rubis qui dansaient sur les murs. Garin jouait avec sa boisson, la humant et la respirant autant qu’il la goûtait. Il n’accordait que peu de valeur au fait qu’il l’avait payé une fortune ; il était vraiment amateur de bons crus et pouvait passer une veillée à savourer les différents arômes d’un cépage de qualité correctement vinifié. Il sentait juste que la soirée ne serait pas aussi agréable qu’escomptée, avec l’arrivée impromptue de son jeune frère Hémeri.
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<p>
Celui-ci, face à lui, avalait son nectar comme une petite bière, l’air las, misérable et pathétique. S’il était un péché que Garin ne pouvait supporter, c’était bien l’acédie. Il s’adonnait à ses propres vices avec une désinvolture qui lui rendait incompréhensible qu’on puisse en tirer la moindre tristesse.
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« Si tu restes ainsi à te répandre en lamentations, je ne sais si je t’accorderai long temps avant de te retourner à la rue, mon frère !
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— Je suis désolé de faire si grise mine alors que tu m’ouvres grandes tes portes en ces temps troublés.
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— Que me chantes-tu là ? Tu as trouvé joli pot où tremper ta cuiller et garcelet va en jaillir, rose et poupon, prêt à s’activer pour tes vieux jours. Où vois-tu le mal ?
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— J’avais prononcé quelques vœux, si tu en fais souvenance. Père et mère doivent me maudire…
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— Ne préjuge donc pas des morts. Dieu seul sait. »
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Garin fit une moue appréciatrice en avalant une petite gorgée, se laissant distraire un instant par le délicieux breuvage.
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« Père t’a farci le crâne de ses idées, à faire de toi un clerc ! Mais quand il a fui au monastère, il pensait surtout à lui.
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— Là, c’est toi qui médis des défunts.
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<p>
— Certes non. Je souhaite que père soit heureux au Ciel, avec tous les Saints, mais il t’a montré bien lamentable exemple, à s’adonner en oraison à tout moment. Tu ne seras pas malheureux ici, crois-m’en ! »
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Hémeri acquiesça, pitoyable. Il était encore couvert de la poussière du voyage, car il avait finalement fait la route à pieds avec Tabitha, n’emportant que quelques hardes qu’il avait prises dans les dons pour les pauvres. Un chaperon usé dissimulait tant bien que mal la tonsure cléricale. En chemin, lors des héberges, ils avaient prétendu être mari et femme, retournant chez eux après une visite faite à la famille. Arrivés à Césarée la veille, ils ne s’étaient présentés à Garin que ce midi.
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<p>
Content de revoir son frère, celui-ci les avait accueillis sans problème, saluant Hémeri d’un sourire narquois en découvrant la jeune Tabitha, dont il déchiffrait les moindres courbes avec l’assurance d’un expert. Les questions n’étaient venues qu’à la veillée, dans le petit cabinet de l’étage qui ouvrait à l’ouest, laissant entrer les odeurs salines et le bruit des vagues.
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Garin picora quelques amandes, chercha une position plus confortable sur ses coussins, puis rompit de nouveau le silence qui s’était installé avec la nuit qui se déversait depuis la rue.
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« Il est malgré tout une affaire que tu ne dois pas surseoir. Il te faut l’autorisation de ton père abbé, ou évêque, ou ce genre de chose. Je ne saurais attirer mauvaise fame sur ma maison en donnant héberge à un défroqué en butte aux frères de Saint-Jean. Tu dois obtenir bon et licite consentement.
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— Comment veux-tu que je fasse ? Je n’ai nul appui qui pourrait me permettre de demander pareille licence.
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— Je vais faire écrire à Elainne. Elle s’y connait bien mieux en bondieuseries que nous autres. Si elle n’était si donzelle, j’aurais même cru à un moment qu’elle avait passé sa main sous la coule de son petit curé…
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— Tu ne respectes donc rien, ni les clercs, ni ta propre sœur ?
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— Les frères ont la réputation qu’ils méritent, il n’y a qu’à te voir bouffi d’orgueil alors que tu trempes au pot comme tout le monde ! Quant à Élainne, pour te dire ce que j’en pense : tu n’as jamais trouvé qu’elle ne ressemblait guère à père ? » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, h\u00f4tel de Garin la Sonnaille, veill\u00e9e du mardi 21 juin 1160&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_hotel_de_garin_la_sonnaille_veillee_du_mardi_21_juin_1160&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14166-18451&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Cela faisait un moment que j’avais envie de parler du possible changement d’état d’un personnage adulte. L’idée en est née voilà des années, à la lecture d’une anecdote de la vie de Guillaume le Maréchal, relevée par Georges Duby dans sa biographie (pages 1081-1083 de son volume <em>Féodalité</em>). Mon souhait était à la base de montrer le défrocage, mais, s’il est évoqué dans les textes, il n’est jamais décrit en détail. J’ai donc dû abandonner cet espoir, et j’ai préféré me concentrer sur le cheminement intérieur du clerc devant affronter cette épreuve.
</p>

<p>
En outre, ce Qit’a est un de ceux que je désire voir advenir depuis un moment, car il resserre des fils que j’ai placés au fil du temps. Il me fallait avoir un large éventail de personnages, de situations, de récits, pour avoir suffisamment de matière afin de tracer des motifs distants, mettre en valeur de subtiles jonctions esquissées ça et là. La toile de vie s’en trouve densifiée, réalisée au sens premier. J’espère ainsi permettre l’advenue d’un monde véritable, celui que j’ai choisi d’appeler Hexagora et que je vous invite à parcourir depuis quelques années.
</p>

<p>
Rq : on parle couramment du <em>siècle</em> pour désigner le lieu où vivent les laïcs, à opposer à l’espace régulier, <em>sous la loi d’une règle</em>, où sont cantonnés les religieux cloitrés.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;18452-19872&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Augé Isabelle, <em>Byzantins, Arméniens et Francs au temps de la croisade. Politique religieuse et reconquête en orient sous la dynastie des Comnène 1081-1185</em>, Paris : Geuthner, 2007.
</p>

<p>
Duby Georges, <em>Féodalité</em>, Paris : Gallimard, 1996.
</p>

<p>
Thibodeaux Jennifer D. <em>Negotiating Clerical Identities. Priests, Monks and Masculinity in the Middle Ages</em>, New York : Palgrave MacMillan, 2010.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;19873-&quot;} -->]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:27 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_098_retour_au_siecle#retour_au_siecle</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Retour au siècle]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Les chaussures du mort]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_097_les_chaussures_du_mort#les_chaussures_du_mort]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_096_valeureux_prince" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_096_valeureux_prince" data-wiki-id="fr:qita:qita_096_valeureux_prince">Valeureux prince</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_098_retour_au_siecle" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_098_retour_au_siecle" data-wiki-id="fr:qita:qita_098_retour_au_siecle">Retour au siècle</a></span></div>
</li>
</ul>
</div><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_end&quot;,&quot;secid&quot;:4,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:5,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <a href="https://perso.kervran.org/localhexa/_media/fr:qita:qita_097_les_chaussures_du_mort.epub" class="media mediafile mf_epub" title="fr:qita:qita_097_les_chaussures_du_mort.epub (178.3 KB)">Epub standard</a></div>
</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="damas_maison_d_al-kala_midi_du_yawm_al-_ithnayn_20_dhu_al-hijja_553">Damas, maison d’al-Kāla, midi du yawm al-’ithnayn 20 dhu al-Hijja 553</h2>
<div class="level2">

<p>
Avec le mauvais temps et le mois des pèlerinages à la Mecque, la ville bourdonnait tranquillement de ses activités quotidiennes sans l’agitation frénétique du reste de l’année. Razin et al-Misri, deux Soudanais exilés en Syrie depuis des années, prenaient un repas léger chez une vieille femme de leur voisinage. Désargentée, elle proposait mezzés et plats chauds à des prix modestes dans son étroit rez-de-chaussée accolé à une minuscule mosquée de la rue de l’Eau, en plein centre de la puissante cité. On y croisait une clientèle d’habitués, généralement des porteurs d’outres, qui traitaient al-Kāla comme une parente.
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<p>
Les deux frères avaient invité à manger l’imam de leur congrégation, car ils avaient besoin d’un avis autorisé, à la fois sur des questions de foi, mais aussi sur certains points politiques, dont les religieux étaient souvent au fait. Ils étaient un petit nombre de vendeurs d’eau qui envisageaient de faire un présent à l’émir Nūr ad-Dīn afin de lui souhaiter meilleure santé. Ils espéraient par la même occasion appeler sur eux sa protection, voire être gratifiés de quelques privilèges. Nūr ad-Dīn était en effet réputé pour se montrer généreux avec les humbles, surtout ceux qui pratiquaient un pieux sunnisme. Les deux frères avaient pris sur eux de gérer la question du cadeau, mais, Soudanais d’origine et Égyptiens de culture, ils voulaient se doter de toutes les garanties pour ne commettre aucun impair.
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<p>
Leur choix s’était porté sur le don d’un bol magique de guérison, dont on disait qu’il apportait la bonne santé à qui y buvait régulièrement eau, huile ou lait. La sélection des motifs et des symboles adaptés avait fait l’objet de nombreux et longs débats au sein de leur confrérie, et il était important de s’assurer que les formules de bénédiction soient adroites et de circonstance. L’émir avait connu de fréquents accès de maladie ces dernières années et il ne fallait pas non plus être trop obséquieux au cas où il décéderait et verrait lui succéder un ancien opposant. Flatter et glorifier sans trop s’engager était un exercice périlleux quand le pouvoir pouvait basculer d’un jour à l’autre. Les deux Soudanais l’avaient cruellement découvert quelques années plus tôt en Égypte.
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Leur imam, un jeune érudit aux joues rebondies issu d’une vieille famille de Damas, était toujours partant pour partager plats et boissons, comme en attestaient ses formes replètes et son ventre généreux. En dépit de l’air débonnaire que cela lui donnait, il était très strict et peu enclin aux compromis, malgré une faconde dans le verbe qui pouvait suggérer l’illusion de la légèreté. Son engagement volontaire auprès des plus modestes alors qu’il aurait pu connaître une vie opulente de négociant lui valait une réputation flatteuse, dont il essayait de ne pas s’enorgueillir.
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<p>
Il avait apporté quelques feuillets sur lesquels il avait tracé de son élégante écriture de lettré des formules dont il pensait qu’elles seraient adaptées. Le choix des sourates lui avait demandé un long travail et il venait d’en achever la lecture, commentée, à l’intention des deux frères. Razin hochait la tête avec conviction, bien que n’étant pas complètement au fait des subtilités évoquées. Il lui semblait néanmoins que c’était là l’attitude à présenter. Ce fut al-Misri, volubile comme à son habitude, qui prit la parole le premier.
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« Nous te sommes redevables de cette parfaite sélection, qu’Allah te bénisse.
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<p>
— Amine. Je suis heureux que la santé d’al Malik al-Ādil Mahmud<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> vous préoccupe. Beaucoup se réjouissent, alors qu’il a amené paix et prospérité sur cette cité.
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<p>
— A-t-on nouvelles récentes ?
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— Bien peu, et les prières ne seront pas inutiles pour en appeler à la bénédiction d’Allah. Les meilleurs médecins sont près de lui. Il aurait même déjà désigné son successeur si son séjour parmi nous devait s’achever.
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<p>
— La rumeur disait vrai alors ? Le prince de Mossoul ?
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— Oui, les principaux émirs sont venus. Il leur a fait jurer de soutenir Qutb ad-Dīn Mawdūd comme son seul et unique héritier. »
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L’imam marqua une pause, tirant sur sa longue barbe, puis ajouta avec une allégresse un peu forcée.
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<p>
« Mais avons-nous inquiétude à avoir lorsque tous les bons croyants s’associent pour en appeler à la Miséricorde d’Allah pour notre protecteur ? Il n’est pas encore dans la tombe qu’il faille se lamenter ! »
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<p>
Al-Misri acquiesça avec enthousiasme. La présence d’un homme fort amenait paix et stabilité dans la ville depuis plusieurs années. Même si les Ifranjs savouraient ses ennuis récents et lançaient des assauts de façon régulière sur ses provinces, ils étaient chaque fois repoussés dans leurs territoires.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, maison d\u2019al-K\u0101la, midi du yawm al-\u2019ithnayn 20 dhu al-Hijja 553&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_maison_d_al-kala_midi_du_yawm_al-_ithnayn_20_dhu_al-hijja_553&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;384-5444&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="damas_porte_de_bab_al-gabiya_fin_d_apres-midi_du_yawm_al-khamis_30_dhu_al-hijja_553">Damas, porte de Bāb al-Ğābiya, fin d’après-midi du yawm al-khamis 30 dhu al-Hijja 553</h2>
<div class="level2">

<p>
Idris était descendu de sa monture afin de passer la porte, peu désireux d’attirer l’attention sur lui. Il avait quitté la caravane avec qui il avait cheminé depuis Baalbek au moment de pénétrer dans la Ghuta, l’oasis qui enserrait la ville. Il n’avait gardé avec lui que son valet, Ahmed, un jeune alexandrin qu’il formait à la pratique du commerce. Il n’avait plus foulé le sol de sa cité natale depuis bien longtemps et se réjouissait de faire à ses proches la surprise de son retour pour la nouvelle année.
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Son inquiétude avait néanmoins enflé au fur et à mesure qu’il avançait dans le territoire de son enfance. En mer depuis des mois, il n’était pas préparé à la situation de siège qu’il avait découverte en revenant : des soldats en armes partout, des unités de Turkmènes amassés autour des baraquements de toiles sur le Mīdaān vert, près du Baradā, et la présence de contingents venus du nord en grand nombre. Il avait appris que des opérations militaires étaient en cours dans les zones septentrionales, les Latins se regroupant avec l’empereur byzantin afin de prendre à l’émir son joyau, la fière cité aleppine. Il s’étonnait d’autant plus de cet état de guerre si loin à l’est.
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Il fut arrêté par un milicien à l’aspect malingre, qui voulait savoir s’il détenait des biens de valeur susceptibles d’intéresser la douane.
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« Je n’ai rien d’autre que ce que je porte, ainsi que mon jeune valet. Je suis dimashqi et de retour parmi les miens. »
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L’homme ne parut guère impressionné et le toisa sans aménité.
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« D’où venez-vous ?
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— Baalbek, où j’ai fait visite à des amis.
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— Et avant cela ? Il n’y a guère de commerce en cette saison.
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— Voilà parole bien avisée. C’est justement car nul ne prend la route en ces mois que je souhaite retrouver la douceur de ma cité natale, la belle <em>colline bien stable et dotée d’une source</em><sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>. »
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<p>
Le garde se dérida à la mention de ce passage si apprécié des Damascènes et se fendit même d’un sourire disgracieux. Son visage revêche semblait réticent à l’idéer de présenter la moindre amabilité malgré ses tentatives. Il ajouta un hochement de tête, jaugeant Idris et son valet avant de s’adresser à son émir, lui demandant s’il pouvait laisser entrer le voyageur qui revenait chez lui. Occupé à échanger avec un caravanier ombrageux, l’officier acquiesça d’un geste sans trop y regarder.
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Avant de pénétrer dans la cité, Idris hésita puis sourit au milicien devenu conciliant.
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« À peine arrivé à Rabwé, j’ai commencé à croiser plus d’hommes de sabre et d’arc que de fellahs. Y a-t-il rumeur de guerre ? Doit-on craindre pour les siens ?
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— Cela fait des semaines que l’émir garde le lit, dans la forteresse. Les chacals rôdent pour enfiler les bottes du moribond…
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— <em>Moi contre mes frères ; mes frères et moi contre mon cousin ; mes cousins, mes frères et moi contre le monde</em>.
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— Inch’allah ! Peut-être en saura-t-on plus à la grande prière… À nouvelle année, nouvelle moisson. »
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Idris hocha le menton. Il serait sans faute le lendemain dans la mosquée cathédrale. S’il n’était pas particulièrement dévot, il n’ignorait pas que ce serait le lieu où apprendre les dernières nouvelles. Il avait eu tellement hâte de retrouver les siens, et s’étonnait d’être soudainement impatient de repartir en mer, loin des intrigues politiciennes qui rongeaient le cœur de sa ville bien aimée. Il disait souvent à ses amis qui se languissaient de lui lors de ses fréquentes et longues absences : <em>L’exil avec la richesse, c’est une patrie. La pauvreté chez soi, c’est un exil</em>. Il commençait à croire que l’exilé n’avait en outre pas à subir la cruelle désillusion de la mort lente de sa cité.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, porte de B\u0101b al-\u011e\u0101biya, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du yawm al-khamis 30 dhu al-Hijja 553&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_porte_de_bab_al-gabiya_fin_d_apres-midi_du_yawm_al-khamis_30_dhu_al-hijja_553&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5445-9562&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="damas_quartier_du_marche_aux_oiseaux_soiree_du_yawm_ath-thalatha_12_muharram_553">Damas, quartier du Marché aux oiseaux, soirée du yawm ath-thalatha’ 12 Muharram 553</h2>
<div class="level2">

<p>
Sa’d ad-Dīn ’Utman profitait de la soirée en lisant un de ses ouvrages d’hippiatrie. Il se targuait d’être un fin connaisseur des chevaux, qu’il élevait, comme son père et ses aïeux avant lui. Ses revenus tirés du commerce et de sa participation à différents dîwâns de l’administration damascène lui donnaient l’aisance suffisante pour se consacrer essentiellement à ce passe-temps d’importance.
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<p>
Au fil des ans, il avait amassé une bibliothèque digne d’éloges, qu’il ne dévoilait qu’à ses proches ou à ceux qui lui étaient recommandés. Cela lui permettait de détenir au sein même de sa riche demeure quelques liens avec sa dispendieuse écurie installée en périphérie de la ville, sur le chemin de Ğawbar. Fraîchement marié, il espérait avoir rapidement un fils à qui communiquer l’importance de cette tradition familiale.
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<p>
Il venait de se faire servir un peu de leben et des pâtisseries aux dattes, et se lavait les mains avant sa collation quand son valet entra et lui annonça l’arrivée d’un visiteur. À ce moment de la nuit, ce ne pouvait être qu’un importun ou un porteur de mauvaises nouvelles. Lorsqu’il apprit que c’était son jeune cousin Hakim, il ne put réprimer un frisson. Son parent aurait dû se trouver loin au nord, sur la route de Harrān. Il fit signe de l’introduire sans perdre de temps.
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<p>
La tenue débraillée et fatiguée, sale de poussière et de boue, humide et sentant le crottin et le feu de bois augurait du pire, quoique plus angoissant encore était le regard de chien battu. Hakim bafouilla en guise de salut, inquiétant d’autant plus Sa’d ad-Dīn.
</p>

<p>
« Que s’est-il passé ? Tu n’as pu délivrer les lettres si vite !
</p>

<p>
— Nous avons été pris, mon cousin. Nous avions franchi Alep sans souci, mais une patrouille près de Manbiğ nous a reconnus comme <em>dimashqi</em>, a refusé le passage et voulait nous saisir. Allah soit loué que vous m’ayez donné un de vos rapides coursiers. Aucun de ces maudits Turkmènes n’a pu me rattraper.
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<p>
— Et Ibn Magzū ? Est-il avec toi ?
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<p>
— Il n’est pas si bon cavalier, je crains qu’ils ne l’aient pris.
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<p>
— Au moins n’est-il pas de la famille. Espérons qu’il saura tenir sa langue !
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<p>
— C’est qu’il avait les lettres cachées dans ses chaussures, mon cousin… »
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Sa’d ad-Dīn éprouva un léger vertige, s’affaissant dans les moelleux coussins de son siège. Il se racla la gorge, cherchant à retrouver ses esprits.
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« A-t-il la mienne aussi ? Ou juste celles des autres ?
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<p>
— Le gouverneur ’Izz ad-Dīn avait insisté que son gulham garde les missives, je n’avais rien sur moi. »
</p>

<p>
Sa’d ad-Dīn secoua la tête. Son nom figurait sur le document qu’il avait écrit à l’intention de Nusrat ad-Dīn, le seigneur de Harrān et frère de l’émir. Comme ses complices, il l’incitait à venir prendre le pouvoir à Damas contre les souhaits de Nur ad-Dīn dès que celui-ci décéderait. Mais le vieux soldat semblait se remettre de ses dernières fièvres et il n’apprécierait certainement pas ce nouvel appel à trahison. Même s’il n’était pas sanguinaire comme son père, il n’était pas homme à traiter à la légère les tentatives de sédition.
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<p>
« J’ai galopé comme le vent. Nous avons un jour ou deux avant que la nouvelle parvienne ici, mon cousin. Dans le cas où ils trouvent les lettres…
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— De cela je ne doute pas un instant. Et si je me trompe, il est de moindre importance que je parte à la mauvaise saison pour rien. Qui sait ce que tu viens de m’apprendre ?
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<p>
— Personne. J’ai voyagé tel un fantôme depuis des jours, gardant le silence avec les étrangers, évitant patrouilles et cités, dormant quelques heures à peine chaque nuit, poussant ta magnifique monture à la limite de l’épuisement à chaque étape.
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— De cela je ne te remercierai jamais assez. Va prendre un peu de repos, fais-toi donner un bain. Pendant ce temps, je vais lancer des ordres, nous partons demain pour al-Misr. Je prétexterai des ennuis avec des fournisseurs. La main de l’émir ne porte pas là-bas. »
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Hakim approuva, l’air las. Il allait se retirer puis, hésitant à vexer son cousin et protecteur, il fit une moue inquiète avant de livrer le fond de sa pensée.
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« Ne devrions-nous pas prévenir le gouverneur ou l’intendant de la Chancellerie ?
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— Ce sont des proches de Nūr ad-Dīn, il leur pardonnera. Je n’ai pas tant d’appuis, cela me vaudra d’avoir la tête coupée ! Et à toi aussi si on apprend que tu les as visités juste avant leur fuite. »
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<p>
À voir l’air dépité de son cousin, Sa’d ad-Dīn eut un pincement au cœur. Il savait que sa décision pouvait paraître cruelle, mais il ne pouvait risquer d’être pris. Les hommes de Nūr ad-Dīn avaient une chance d’en réchapper en faisant jouer leurs relations. Pour sa part, si on dévoilait ses amitiés shi’ites, il était certain d’y laisser la vie. Il avait espéré attirer un prince plus tolérant, souhaitant ouvrir ainsi des ponts vers l’Égypte, mais son rêve avait vécu. Il ne lui restait plus qu’à fuir pour sauver ce qui pouvait encore l’être. Il jeta un coup d’œil à sa merveilleuse bibliothèque et poussa un long soupir de dépit à l’idée de la perdre.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, quartier du March\u00e9 aux oiseaux, soir\u00e9e du yawm ath-thalatha\u2019 12 Muharram 553&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_quartier_du_marche_aux_oiseaux_soiree_du_yawm_ath-thalatha_12_muharram_553&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9563-14988&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="damas_citadelle_matin_du_yawm_al-khamis_19_safar_554">Damas, citadelle, matin du yawm al-khamis 19 Safar 554</h2>
<div class="level2">

<p>
Soldat d’élite formé depuis sa plus tendre enfance, Sawwar avançait avec la démarche chaloupée des familiers de la selle. Comme les marins, il trouvait le sol trop dur pour le fouler de ses pieds. Il aimait mieux le soulever en nuages de poussière, un cheval entre ses cuisses. Porté aux excès, il fêtait depuis plusieurs jours le possible départ prochain en campagne. C’était pour lui une tradition que de se délester de tout ce qu’il possédait avant de prendre le sabre et l’arc. Il voyageait léger dans l’espoir d’aller loin. Et là il venait d’apprendre une nouvelle qui lui mettait le cœur en joie : il allait découvrir al-Qahira<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, les sables du désert percés du fleuve majestueux. Il pourrait goûter aux courtisanes noires comme l’ébène dont on disait l’étreinte subtile et enfiévrée. Son sang bouillonnait littéralement, encore embrumé des vapeurs alcoolisées de la veille.
</p>

<p>
Il se figea au moment de frapper à la porte du cabinet où les officiers se retrouvaient pour préparer les opérations. Il patienta un instant puis pénétra, le visage soudain emprunt de sérieux et de solennité. La pièce, sobrement garnie de coffres, de sièges bas et de petites tables, voyait son mobilier évoluer selon les besoins et les envies des présents. Pour le moment, seul son émir Yalim al-Buzzjani était occupé à lire des courriers, sirotant une boisson épicée dont les vapeurs venaient danser jusqu’aux narines du soldat. Il s’approcha et salua de sa voix rauque.
</p>

<p>
L’officier lui accorda un sourire sans le regarder, finit sa missive puis répondit enfin au bonjour. Comme toujours, il était environné de papiers divers, livres et feuillets. Sawwar ne comprenait pas l’intérêt qu’il y avait à s’épuiser les yeux dans de telles fariboles de citadin décadent. Mais il conservait la plus haute estime pour son maître, dont il savait la science et la sagesse de grande importance. En outre, ils avaient développé une relative amitié au fil des ans, née de la camaraderie à porter le fer et le feu en selle, ou à subir des assauts ensemble.
</p>

<p>
« Tu pourrais au moins te rendre aux bains avant de te présenter à moi. Les puanteurs de tes excès te suivent comme des mouches. J’espère qu’il en est fini de ceux-ci jusqu’à l’année prochaine.
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<p>
— Je suis tel le faucon dont on ne dénoue pas le lacet… Avez-vous appris quand nous partons ?
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<p>
— Cela ne devrait plus tarder, l’émir a donné ses ordres hier. Tu le saurais si tu avais été présent à l’audience plénière. Demain la cité priera pour la bonne fortune du chambellan al-Muwallad al-Mustašīdī pour un départ un ou deux jours après. Temps pour nous de préparer la caravane. »
</p>

<p>
Sawwar opina avec enthousiasme. La traversée serait certainement tranquille. Les Ifranjs étant pour la plupart occupés loin au nord, aucune troupe n’aurait la puissance de s’opposer à leur avancée. Il le regrettait presque, n’aimant rien tant que le son clair du choc de l’acier ou le bruit sourd des flèches touchant au but.
</p>

<p>
« Garde aussi en tête que nous devons estimer la force des armées du vizir, voir comment ses marches sont tenues et si ses hommes sont de qualité.
</p>

<p>
— J’ai commencé à me faire mon idée en montrant à certains de ces Misri mes coins préférés ! »
</p>

<p>
Il marqua une pause, puis reprit, de façon moins goguenarde.
</p>

<p>
« A-t-on projet de s’attaquer à eux ?
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<p>
— On ne m’en a rien dit, un tel secret serait forcément gardé bien serré. Mais cela m’étonnerait. L’émir a déjà fort à faire ici. Il doit surtout espérer que nos frères en religion, même s’ils ne reconnaissent pas le bon Calife, auront la force de nous venir en aide si besoin, ou, au pire, la capacité de résister aux assauts des infidèles, ou aux tentations de nous nuire.
</p>

<p>
— Du genre soutenir le mauvais prétendant à l’héritage ?
</p>

<p>
— Par exemple. Même si al-Malik semble désormais aussi vaillant qu’un jeune étalon. »
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<p>
Sawwar acquiesça, mais il n’était qu’à demi convaincu du retour en santé du puissant dirigeant. Il était certain que ce dernier s’était amolli au fil des ans, à loger entre quatre murs, sous un toit de pierre. L’homme était fait pour vivre sous la toile, son arc à portée de main et sa monture attachée à son arbre. Puis il disparaissait emporté comme le sable dans la tempête. Il fallait être bien infantile pour croire que l’on pouvait tenir quoi que ce soit en cette vie. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, citadelle, matin du yawm al-khamis 19 Safar 554&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_citadelle_matin_du_yawm_al-khamis_19_safar_554&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14989-19615&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Si nous sommes plus ou moins familiers des tergiversations du pouvoir chrétien en général et latin en particulier pendant les croisades, j’ai constaté que bon nombre de personnes imaginent encore les puissances musulmanes comme un bloc uni. Il n’est pourtant que de parcourir les sources pour voir combien les communautés et cultures étaient fragmentées, malgré une foi commune, quoique très divisée en de nombreux courants et sectes, dont le shi’isme et le sunnisme ne constituent que les ensembles les plus généraux. À cela s’ajoutaient des ambitions personnelles des princes, qui n’hésitaient pas à nouer et trahir des alliances au fil des ans, dans le but d’amasser toujours plus d’influence et de pouvoir. Ils n’étaient en somme pas plus unis ou solidaires que les barons latins. Au XIIe siècle, cela n’arrivera que brièvement, quand Saladin réussira à tenir dans sa main tous les territoires durant un temps. Mais ceci est une autre histoire…
</p>

<p>
Le titre de ce Qit’a est tiré d’une expression qui dit que <em>Celui qui espère après les chaussures d’un mort ira longtemps pieds nus</em>. Cruelle prophétie pour décourager les intrigants qui patientent auprès d’un mourant dans l’espoir de s’arroger son héritage. L’idée de ce texte, de parler de façon périphérique des tentatives de soulèvement ou de trahison autour de Nūr ad-Dīn, est née en découvrant les bols magiques du type que Razin et Al-misri veulent offrir à l’émir. De magnifiques exemplaires contemporains de ce Qit’a en avaient été présentés dans l’exposition <em>L’orient de Saladin. L’art des ayyoubides</em>, en particulier la pièce numéro 223 du catalogue.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19616-21340&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Alaoui Brahim (commissaire), <em>L’orient de Saladin. L’art des ayyoubides</em>, catalogue de l’exposition présentée à l’institut du monde arabe, Paris : Institut du monde arabe / Gallimard, 2001.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>La description de Damas d’Ibn ’Asâkir</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1959.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nūr ad-Dīn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;21341-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Autre façon de désigner l’émir Nūr ad-Dīn.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Sourate XXIII, dite sourate des Croyants, verset 50. Il y est fait allusion à une colline qu’on disait être celle de Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">« La victorieuse », Le Caire.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:19 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Les chaussures du mort]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Valeureux prince]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_096_valeureux_prince#valeureux_prince]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="taverne_du_pere_josce_veillee_du_jeudi_19_decembre_1157">Taverne du père Josce, veillée du jeudi 19 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Emplie de monde, la pièce au pilier résonnait des conversations murmurées, des dés lancés avec espoir, des interjections graveleuses, des rires avinés ou des appels insultants. On y croisait plus de sergents que partout ailleurs en ville, la soldatesque aimant à s’y retrouver. Grâce à la foule qui s’y entassait, l’endroit était chaleureux malgré les de frimas. On n’y voyait guère de pèlerins et de voyageurs, l’aspect décati des lieux n’incitant guère à y entrer. La qualité y était correcte, les prix modestes et, parfois, les filles accueillantes.
</p>

<p>
En cette période de fêtes hivernales, la taverne offrait l’occasion de se réchauffer le cœur et le corps à bon compte. Sueur, boissons et plats apportés depuis Malquisinat proche se mêlaient à la fragrance de paille humide suintant du sol et de salpêtre des murs.
</p>

<p>
Le père Josce lui-même ne faisait commerce que de vin, mais il laissait entrer librement les servantes des bains peu éloignés. De temps à autre, il acceptait aussi d’accueillir des jongleurs ou des musiciens, pour animer l’endroit. On le disait très vieux, eu égard à son absence quasi totale de cheveux, ses rides profondes et son dos voûté qui le faisait ressembler à une tortue. De plus, un mauvais œil faisait qu’il regardait toujours de côté comme un animal intrigué. Mais son ouïe était excellente, ainsi que sa mémoire, et il laissait les naïfs s’amuser de son apparence inoffensive sans s’émouvoir le moins du monde. On parlait souvent de l’Allemand châtré pour s’être mal conduit, sans savoir si c’était une vraie histoire. À chaque évocation, ceux qui la racontaient assuraient la tenir d’un témoin direct.
</p>

<p>
Sous une fine fenêtre, bouchée d’un volet coincé de paille, Ernaut discutait avec ses collègues de leur journée. Ils avaient appris depuis peu l’abandon du siège de Césarée<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup> par les armées royales. Les raisons de cet échec faisaient l’objet de commentaires enflammés et partiaux, parfois aussi mal informés que peu avisés.
</p>

<p>
« Je ne vois pas en quoi le sire comte a démérité, ’scuse moi, rétorqua à Ernaut un sergent au visage creusé, le nez comme un soc.
</p>

<p>
— Il est plus fier qu’étron de pape, Robert de Flandre ! Refuser hommage à prince, pour qui se prend-il ?
</p>

<p>
— Bein pour un grand sire comte, c’est bien le moins ! »
</p>

<p>
Ernaut manqua s’étouffer devant la provocation.
</p>

<p>
« Il n’y a pas ahonterie à jurer sa foi à prince d’Antioche quand on est simple comte !
</p>

<p>
— Bein quand ledit prince est cadet de famille chez lui, ça doit rendre les genoux moins souples…
</p>

<p>
— Il a refusé de faire hommage au petit prince<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, aussi. C’est bien là vanité ! »
</p>

<p>
Droart, affalé contre le mur, ne prenait pas part à la conversation. Il savait qu’Ernaut s’était mis à entretenir une sorte de vénération pour le prince d’Antioche Renaud de Châtillon. Il se demandait si c’était lié au fait que tous les deux étaient Bourguignons ou à l’espoir qu’Ernaut caressait de connaître le même parcours. Renaud de Châtillon était un petit chevalier au service du roi Baudoin quand l’annonce de son mariage avec la veuve de Raymond d’Antioche avait surpris tout le monde. On le disait vaillant et bien de sa personne et il incarnait le rêve de beaucoup : seigneur d’un vaste territoire par ses mérites et son amour, habile à manier la lance et jamais en reste pour aller poindre des deux. Par contre, on le dépeignait également comme irascible, coléreux et violent. Un jeune bachelier convaincu que le monde n’était qu’un verger sans fin où cueillir les fruits qu’il dévorait à belles dents.
</p>

<p>
« Vu l’importance de la ville, le prince Renaud aurait pu accepter que le sire Thierry jure sa foi au roi, non ? Ainsi ils auraient pris la cité.
</p>

<p>
— Césaire dépendait d’Antioche dans les temps anciens, pourquoi rompre coutume pour caprice de baron ? Ce n’est pas l’usage ! N’en plaise au comte !
</p>

<p>
— Souventes fois choses varient, Ernaut.
</p>

<p>
— Doit-on ployer le genou parce que c’est désir de puissant ? Renaud est preux chevalier tel qu’il en faudrait quelques échelles<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> pour le royaume. Les mahométans auraient tôt fait de se convertir ou de disparaître. »
</p>

<p>
Il conclut sa diatribe d’une longue rasade avant de claquer son verre sur la table, puis se leva.
</p>

<p>
« Moi je dis que le sire prince Renaud est homme de bien, on le rabaisse, car il n’est pas fils de comte. Sa vaillance est son droit ! »
</p>

<p>
Il jeta quelques piécettes de cuivre pour son écot de vin et s’en fut, enfilant sa chape tout en sortant. Droart sourit et se pencha vers son collègue, mi-figue, mi-raisin :
</p>

<p>
« Faut pas le chercher sur le prince d’Antioche. Renaud, c’est son héros ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Taverne du p\u00e8re Josce, veill\u00e9e du jeudi 19 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;taverne_du_pere_josce_veillee_du_jeudi_19_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;382-5541&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="palais_royal_soir_du_vendredi_17_janvier_1158">Palais royal, soir du vendredi 17 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La senteur de bois brûlé des braseros se mêlait à l’odeur de soupe et de sauce. Les cuillers claquaient dans les écuelles et on entendait les cruches heurter les gobelets dans le brouhaha des conversations. Des marmitons allaient et venaient, les bras chargés de pains et de plats, bourdonnant autour des serviteurs occupés à se restaurer. La haute table, sur l’estrade était vide, aucun hôte de marque n’étant présent. Le roi Baudoin guerroyait au nord, la plupart des gens de son hôtel l’avaient suivi. Et le vicomte Arnulf ne s’était pas montré ce soir. Malgré tout, il demeurait une foule de domestiques à sustenter : sergents de ville et hommes d’armes, voyageurs, invités et messagers de moindre rang. Même lorsque ce n’était pas fête, Baudoin nourrissait amplement sa maisonnée, comme il seyait à tout baron digne de ce nom.
</p>

<p>
En l’absence des officiers, on s’assemblait un peu selon ses affinités et Ernaut avait pris place près d’un cavalier arrivé dans la journée. Son turban étrangement noué, sa tenue et son visage indiquaient clairement qu’il n’était pas latin. Mais il n’était pas Syrien ou Turc pour autant et il aurait pour sûr accueilli comme une insulte qu’on l’appela Grec. Karpis était un Arménien, un montagnard farouche au geste sûr et au verbe haut. Il avait fait voyage depuis Harenc<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> comme escorte d’un messager. Il décrivait le siège qui se poursuivait, malgré les difficiles conditions hivernales.
</p>

<p>
Tout en parlant, l’Arménien engloutissait tout ce qui lui était présenté. Il avait confié ne pas avoir si bien mangé depuis des semaines.
</p>

<p>
« Voilà long temps que tu t’es juré au service du prince ?
</p>

<p>
— Je l’ai fait au retour de Chypre. Jusque là, je ne servais aucun maître. Mais j’ai su en le voyant que c’était grand homme. »
</p>

<p>
Ernaut se redressa, arborant un large sourire. Il s’était rapproché de Karpis dans l’espoir d’en apprendre plus sur Renaud et il découvrait avec plaisir qu’il n’était pas le seul à l’admirer.
</p>

<p>
« Est-il si preux qu’on le dit ?
</p>

<p>
— Plus que ça ! Bien des hommes n’ont pas quart de sa fougue. Il fallait le voir, sur l’île, chasser les Griffons comme vulgaires poulets. Son épée tranchait les têtes comme on moissonne les blés.
</p>

<p>
— J’aurais grand plaisir à l’encontrer !
</p>

<p>
— Il emploie volontiers qui a désir de le bien servir. Et toi, avec ta stature d’ours des montagnes, tu serais accueilli à bras ouverts dans l’hôtel de n’importe quel baron. »
</p>

<p>
Celui qui disait ça était pourtant solidement charpenté, les membres épais et les mains puissantes, carrées, aux doigts noueux. La tête semblait émerger directement des larges épaules et sa tenue se tendait à chaque geste malgré l’aisance de la toile. Il avait un physique de lutteur de foire, sauf qu’il ne le mettait pas en avant. Ce qu’on voyait, c’était ses deux yeux bruns moqueurs, qui brillaient sous des sourcils broussailleux, aussi noirs que sa barbe raide.
</p>

<p>
« Je suis juré au roi pour le moment, mais j’ai espoir de ne pas demeurer ici, en la cité, et de le servir au-dehors, l’arme en main. Avec un peu de chance… »
</p>

<p>
L’Arménien avala un morceau de pain et lui sourit.
</p>

<p>
« Crois-m’en, il y a toujours bonne moisson à faire lorsque les princes font bataille. »
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="environs_de_la_rue_des_tanneurs_veillee_du_jeudi_30_janvier_1158">Environs de la rue des Tanneurs, veillée du jeudi 30 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Depuis la maison voisine, l’ombre se faufila sans un bruit en quelques bonds agiles et discrets. Longeant la terrasse, elle se laissa couler souplement jusqu’à un encadrement de fenêtre avant d’atterrir mollement au sol. Elle se figea un instant, scrutant l’obscurité dans l’attente d’un éventuel danger. La petite cour était déserte, mais des voix filtraient depuis un volet entrebâillé. De la lumière en sortait également, ainsi qu’un effluve de nourriture. De viande, même. Intriguée, la silhouette bondit sur le rebord et risqua un œil vers l’intérieur. Elle y découvrit plusieurs personnes, les familiers de l’endroit, mais aussi le géant aux gestes amples qu’elle croisait de temps à autre. Agréable odeur que la sienne, sans compter les caresses qu’il prodiguait. Elle lui sauta donc dessus, dans l’espoir de s’en attirer quelques-unes.
</p>

<p>
« Prince ! » hurla un des gamins d’Eudes, tandis que le chat venait se frotter à Ernaut. Tiphaine, la femme d’Eudes, allait le chasser d’un coup de torchon, mais elle se retint, voyant que son invité semblait apprécier l’animal. Il ne perdait néanmoins rien pour attendre, ce petit chapardeur.
</p>

<p>
« C’est ta bête ? demanda Ernaut à Perrin, le cadet qui avait crié.
</p>

<p>
— Nan, il est juste souventes fois dans le coin.
</p>

<p>
— C’est moi qu’ai trouvé son nom, indiqua Rufus, l’aîné âgé de six ans. Il a comme couronne sur le chef, ajouta-t-il en riant et en se tortillant sur le banc
</p>

<p>
— Je vois ça ! » confirma Ernaut.
</p>

<p>
Il flatta un peu l’animal qui se mit à ronronner puis le posa sur ses genoux tandis qu’Eudes revenait avec une cruche de bière légère. À table, il préférait ça au vin et en servit une généreuse rasade à son invité.
</p>

<p>
« Grand merci, Eudes. J’ai fort bien mangé. J’avais pas avalé compotée de choux depuis bien longtemps !
</p>

<p>
— Tu auras bientôt un foyer où mijoteront les plats » s’amusa Tiphaine.
</p>

<p>
La jeune femme avait semblé un peu distante à Ernaut au début, mais il avait fini par l’apprécier. Elle demeurait habituellement légèrement en retrait, mais savait échapper quelques remarques amicales de temps à autre. Ses grands yeux bruns vous regardaient franchement et on voyait qu’elle était sincèrement attachée à Eudes, qui le lui rendait bien. Il aimait manger chez eux, car l’ambiance y était bien meilleure que chez Droart, même si la chère n’y était pas si bonne. Ils lui donnaient l’image du foyer qu’il espérait prochainement fonder avec Libourc.
</p>

<p>
« Toujours pas de date prévue ? demanda Eudes.
</p>

<p>
— Pour le mariage ? Certes non. Lambert a convenu d’en parler avec le vieux Sanson avant Carême. Mais je n’ai nul bien encore assez, et Sanson n’est pas homme à accepter un douaire de journalier. J’amasse mon pécule, trop lentement à mon goût. Il me faudra peut-être joindre l’ost, espérer bon butin.
</p>

<p>
— Tu as trop palabré avec l’Arménien, toi. Il t’a mis de drôles d’idées en tête mon ami. »
</p>

<p>
Ernaut haussa les épaules, avalant sa dernière bouchée avec une large portion de pain.
</p>

<p>
« J’aime à discuter avec les voyageurs, cela me donne l’impression de parcourir le monde.
</p>

<p>
— Sois prudent, il en est de certains qui avancent derrière un masque. Karpis est de ceux-là.
</p>

<p>
— Que veux-tu dire ?
</p>

<p>
— J’ai encontré un vétéran du vieux prince Raymond, désormais retiré en un casal vers Hébron. Il racontait certaines choses pas bien belles sur Chypre et le nom de Karpis était dans sa bouche en ces moments.
</p>

<p>
— Y’a pas qu’un âne qui s’appelle Martin ! » le coupa Ernaut, péremptoire.
</p>

<p>
Eudes commençait à bien connaître son ami et avait compris qu’il était illusoire de lui faire entendre raison quand il avait une idée en tête. Il liait à un physique de géant la détermination d’un sanglier. Mieux valait l’aborder par le flanc et laisser les choses se faire à leur rythme.
</p>

<p>
« Je sais bien que tu brûles d’aller batailler, mais c’est un endroit d’où on revient différent. Karpis est de ceux qui se sont perdus là-bas, je peux le voir, et tu t’en rendras compte un jour. Je pense que le prince Renaud est pareil. Trop de vaillance n’est pas forcément un don.
</p>

<p>
— Si j’ai envie d’écouter un prêche, je mange habituellement chez mon frère, le railla Ernaut.
</p>

<p>
— Cul-Dieu, si je me mets à deviser comme Lambert, je vais bientôt finir moine ! éclata de rire Eudes.
</p>

<p>
— Sers-moi donc de ta bière, frère Eudes, avant que d’aller te faire tonsurer le crâne. Moi je n’ai pas l’intention de quitter le siècle. »
</p>

<p>
Il allait ajouter une remarque grivoise, mais il se retint au dernier moment. Il n’était ni à la taverne ni avec d’autres gardes, et Tiphaine, malgré sa gentillesse, n’apprécierait guère qu’on parle légèrement des femmes sous son toit. Il se contenta de choquer son verre contre celui de son ami. Il repensa soudain à son héros, qu’il brûlait tant de rencontrer.
</p>

<p>
« Puisse Dieu me permettre de saluer un jour le beau sire prince d’Antioche, et me donner sa vaillance.
</p>

<p>
— Puisse Dieu te faire présent de plus de prudence » ajouta Eudes. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Environs de la rue des Tanneurs, veill\u00e9e du jeudi 30 janvier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;environs_de_la_rue_des_tanneurs_veillee_du_jeudi_30_janvier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;8988-14278&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Ce Qit’a était le premier que j’avais commencé pour introduire Renaud de Châtillon dans Hexagora et je l’ai reporté maintes fois, espérant le conserver pour une passerelle vers la cinquième enquête d’Ernaut, dont le titre envisagé, « Les noces de porphyre » indiquent que l’intrigue va se déplacer vers le Nord, plus près des territoires byzantins. Le prince d’Antioche y est bien sûr un personnage incontournable. Ne sachant pas à quel moment j’aurai le temps de m’attaquer à ce nouvel opus, il m’a semblé préférable de publier sans attendre plus.
</p>

<p>
L’idée qui sous-tend ce court texte est celle de la propagation des nouvelles, qui se fait uniquement par voie orale. Comment les réputations se faisaient autour des échanges, en un rythme lent, qui ciselait au fil des mois et des années une image auprès d’un public qui recevait par la même voie les récits des figures légendaires et mythiques. Il m’a semblé intéressant de voir la façon dont l’identification pouvait alors être hybride, s’accrochant à une représentation qui n’avait pas besoin d’être complètement intégrée au réel. Cela vient donc en complément et miroir de ce qui s’est déroulé dans « Le lion et l’éléphant ».
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14279-15562&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Hamilton Bernard, « The Elephant of Christ: Reynald of Chatillon » dans <em>Studies in Church History</em>, vol. 15, 1978, p. 97-108.
</p>

<p>
Schlumberger Gustave, <em>Renaud de Châtillon, prince d’Antioche, seigneur de la terre d’Outre-Jourdain</em>, Paris, Plon : 1898.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;15563-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Shayzar, sur l’Oronte, Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Bohémond III d’Antioche (1142/49 - 1201), prince d’Antioche, considéré mineur jusqu’en 1163. Renaud de Châtillon, son beau père, époux de sa mère Constance, assura la régence jusqu’en 1160.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Formation de combat équestre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">auj. Harim, Syrie.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:15 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Valeureux prince]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Mon ennemi, mon frère]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_095_mon_ennemi_mon_frere#mon_ennemi_mon_frere]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_094_pierre_et_puits" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_094_pierre_et_puits" data-wiki-id="fr:qita:qita_094_pierre_et_puits">La pierre et le puits</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_096_valeureux_prince" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_096_valeureux_prince" data-wiki-id="fr:qita:qita_096_valeureux_prince">Valeureux prince</a></span></div>
</li>
</ul>
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_mont_du_temple_apres-midi_du_mardi_14_avril_1142">Jérusalem, mont du Temple, après-midi du mardi 14 avril 1142</h2>
<div class="level2">

<p>
La cité s’était brusquement dévoilée au sortir de la route qui courait dans les gorges des monts de Judée depuis la plaine côtière. Énorme, solidement bâtie, elle présentait aux nouveaux arrivants son entrée la plus imposante, celle où s’adossait la forteresse. En plus de cela, elle était précédée d’un faubourg grouillant de voyageurs et d’animaux, bruissant d’activité. Geoffroy, originaire d’un petit village de Bourgogne, avait traversé ces lieux comme dans un rêve. La porte rapidement passée grâce au blanc manteau qu’il portait avec ses compagnons, il avait découvert la longue rue, bordée d’échoppes animées dont les éventaires mangeaient l’espace, qui menait vers le Temple dont il apercevait le dôme entre deux auvents, parmi les avancées des terrasses et les rawshans<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>.
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Lorsqu’il était enfin parvenu sur la vaste esplanade où battait le cœur de toute la chrétienté, où ses frères de la milice, porteurs de la cape blanche depuis quelques années, s’étaient installés, il avait poussé un soupir de soulagement, émerveillé du spectacle qui s’offrait à ses yeux. Autour de lui, ce n’étaient que lieux saints, prêtres et soldats de Dieu, bâtiments de la foi…
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« Ne veux-tu pas descendre de ton roncin, frère ? »
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La voix le ramena à la réalité. Un chevalier, habillé en civil, mais l’épée au côté, lui tenait la bride et attendait qu’il démonte.
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« j’ai nom Armand, et on m’a donné pour mission de t’accueillir en nos murs.
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— Grand merci, frère. Je suis Geoffroy Foucher, de Bourgogne.
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— Oh, je sais fort bien qui tu es. Tu es espéré depuis long temps. Le sénéchal ne fait que deviser de toi, sien neveu, dont il apprécie tant les courriers. »
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Geoffroy sourit en entendant parler d’André de Montbard, l’oncle qui l’avait convaincu de s’enrôler dans la milice du Temple. Pas tant par des discours recruteurs, mais bien plus par ses récits de vaillance, de don de soi et de guerre pour la vraie foi. Pour le jeune Geoffroy, il était l’idéal chevaleresque incarné. Bernard, l’abbé de Clairvaux qui avait tant fait pour la chrétienté, ne tarissait pas d’éloges sur ce cousin qui avait embrassé un état supérieur. Geoffroy et lui correspondaient depuis plusieurs années, et c’était André qui l’avait convaincu de demeurer dans ses terres, aux soins des cisterciens, le temps de devenir suffisamment lettré pour ne plus être considéré comme un esprit pesant par les clercs épris de culture. Il avait donc rongé son frein trois années, où il avait alterné pratiques militaires et tournois afin d’éprouver son bras et études littéraires et liturgiques pour aguerrir son intelligence. Ce ne fut qu’une fois prêt, au moment du départ pour Jérusalem qu’il avait prononcé ses vœux.
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« Est-il visible ? Je n’ai guère eu l’occasion de le voir depuis si long temps !
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— Il n’est pas en nos murs ces jours, mais il saura d’ici peu que tu es parmi nous, pour sûr. »
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Armand invita d’un geste Geoffroy à le suivre, laissant sa monture à des valets, dont une nuée était à l’ouvrage afin de décharger les bêtes de la caravane.
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« Nous allons voir tout de suite le frère drapier, que tu aies de quoi te vêtir et dormir ce soir. Nous avons un peu de temps avant la prochaine heure. »
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Il fit une grimace de dépit avant de poursuivre d’un ton chagrin.
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« Tu arrives malheureusement peu après la pitance. Les Pâques sont encore loin, et nous avons pris la collation de jeûne.
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— Nous avons eu du pain et des olives en chemin.
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— Tant mieux ! Sans cela, l’attente aurait été longue jusqu’à demain. »
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Tout en échangeant, Geoffroy découvrait une enfilade de salles, de couloirs, de patios et de cours. Partout des hommes s’affairaient, discutaient, s’entraînaient. La plupart étaient porteurs d’un manteau blanc comme le sien, mais de nombreux subalternes n’étaient vêtus que de bure, de toile grossière. Armand passait d’un endroit à l’autre, indifférent à l’agitation des maçons et charpentiers occupés à agrandir et renforcer le lieu, aux serviteurs omniprésents et aux chevaliers qui déambulaient en tous sens. Au contraire, le quartier général du Temple faisait l’effet d’une ruche à Geoffroy : la forteresse d’où ils allaient essaimer afin de répandre le message du Christ. Tout au long du parcours, un sourire béat ornait son jeune visage.
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<p>
« Nous avons ici tout le nécessaire, bains et fours, cuisines, dortoirs et réfectoires, forges et moult loges d’artisans. Nul besoin de sortir dans la cité. Et, surtout, nous avons des écuries… Une merveille que nul sur terre n’a pu voir depuis l’époque des Romains, pour sûr. Je te montrerai ça. Mais avant cela, il nous faut aller à la quarravane.
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— Qu’est-ce donc ?
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— C’est un peu comme notre maître cellier, mais pour tout ce qui n’est pas viandes. C’est là-bas que les drapiers t’équiperont. Veille à ne pas fâcher frère Remondin. Sans quoi tu n’auras droit qu’à braies percées et lame rouillée… »
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Devant l’air dépité de son compagnon, Armand partit d’un grand rire.
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« Je te moque, pardonne-moi ! Nous n’avons que bon harnois ici. Mais il est de fait que le frère Remondin a caractère bien trempé, comme ses glaives. Veille bien à ne jamais le contrarier ou tes oreilles pourraient bien chauffer. »
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Geoffroy sourit à cette innocente plaisanterie. Il avait le cœur si léger que rien ne pouvait le rembrunir ce jour. Il était enfin parvenu à la destination de ses rêves et chevaucherait d’ici peu, lance au poing et casque en chef, à l’assaut des forces ennemies. Il sentait son sang bouillonner dans son jeune corps empli de vigueur.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, mont du Temple, apr\u00e8s-midi du mardi 14 avril 1142&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_mont_du_temple_apres-midi_du_mardi_14_avril_1142&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;379-6330&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="faubourg_damascene_camp_du_temple_matin_du_mardi_27_juillet_1148">Faubourg damascène, camp du Temple, matin du mardi 27 juillet 1148</h2>
<div class="level2">

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La réunion d’état-major était à peine achevée que les ordres avaient fusé : tout devait être démonté et chargé sur les bêtes au plus vite. La décision de lever le siège de la ville était prise et il ne fallait pas laisser à l’ennemi le temps de s’organiser pour harceler la colonne au départ. Des échelles de cavalerie allaient se mettre en place, appuyées de quelques fantassins, afin de patrouiller aux abords et éviter que des actions de guérilla ne viennent transformer la retraite en déroute.
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Geoffroy n’avait pas été désigné pour le combat en selle, ce qu’il avait perçu comme une rebuffade personnelle, en plus de l’humiliant repli. La mine basse et le regard enflammé de courroux, il accompagnait son oncle jusqu’à sa tente afin de l’assister dans la rédaction de plusieurs courriers qui devaient partir sans délai.
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Grisonnant depuis des années, le sénéchal du Temple André de Montbard était solidement bâti, la mâchoire large et les pommettes saillantes, le cheveu court et la barbe maintenue rase. Ses yeux rieurs étaient enfoncés sous des arcades proéminentes où jouaient ses sourcils mobiles. La bouche fine, comme une fente discrète, ne s’ouvrait que peu pour autre chose que le service, de Dieu ou des hommes.
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<p>
« Je te vois bien en rage, neveu. Livre-moi donc ce qui te ronge le cœur. »
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<p>
Geoffroy hésita un instant. Il avait énormément d’affection pour cet homme qui l’avait pris sous son aile depuis des années. Inlassable, à l’occasion autoritaire, il était malgré tout généralement bienveillant et ne s’emportait guère, même si son regard en disait parfois long sur les sentiments qui l’habitaient. Toujours sa voix demeurait égale et ses mots choisis. Geoffroy s’efforça de se montrer à l’image de son modèle et retint la bile qui lui brulait les entrailles.
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« Ne pouvions-nous refuser ce honteux repli ?
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<p>
— Les rois ont décidé avec leurs conseils. Toute notre vaillance ne saurait suffire à abattre ces murailles seuls.
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— Nous avions pourtant immense troupe, le plus bel ost assemblé en ces lieux depuis les illustres souverains de nos pères.
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— Tu parles vrai. Mais force soudards implique aussi grands appétits de barons. La tourte avait été coupée avant de l’enfourner, ce qui ne fait pas bonne pitance. »
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Geoffroy savait que son oncle désapprouvait la répartition qui avait été faite des terres et de Damas, alors que la campagne n’avait même pas commencé. Selon lui, cela brisait la vigueur des jaloux mis de côté et rendait cupides les chanceux, peu désireux de démolir des fortifications qu’ils auraient ensuite à rebâtir. S’il appréciait la vaillance et l’engagement de Thierry d’Alsace, le comte de Flandre, il n’en aimait pas les ambitions parfois mesquines qu’il estimait contraires aux intérêts du royaume.
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Ils pénétrèrent dans le petit pavillon qui servait de bureau et de chambre au sénéchal. Un valet s’y employait à ranger dans un coffre les objets usuels, sans s’approcher du plateau où étaient disposés les matériels d’écriture, les sacs d’archives et de correspondance. André de Montbard s’installa dans sa chaise curule et fit un signe à Geoffroy pour qu’il prenne note.
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« De prime, j’aimerais discuter avec le sire Vacher, porte-bannière Baudoin. Il aura peut-être utiles nouvelles à propos de l’arrivée du sire d’Alep<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. »
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Voyant Geoffroy froncer les sourcils, le sénéchal expliqua son idée.
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« C’est de certes le plus informé et sage des hommes du roi. Il a usage de s’entretenir avec les mahométans. Je n’accorde nulle foi aux calomnies qui circulent sur lui, je le connais assez pour n’avoir aucun doute sur sa droiture. »
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Il marqua une pause et esquissa un éphémère sourire, d’où la gaieté était absente.
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« D’ailleurs, il serait bon que tu t’efforces de mieux le connaître, toi aussi. Il saura te donner les clefs qui te manquent parfois pour comprendre ce qui se passe en nos provinces. »
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Il se tut, joua un instant avec une plume oubliée sur son bureau.
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« Ce jour, mon neveu, il est temps pour toi d’apprendre à voir plus loin, plus large, plus grand. Tu disais tout à l’heure que nous faisions honteux repli. Il n’en est rien… Mais certaines batailles ne se gagnent pas que le fer en main. »
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Puis il expliqua succinctement à Geoffroy que des échanges de courriers avaient eu lieu avec le seigneur de Damas, Mu’īn ad-dīn Anur. Celui-ci, qui jouait ses adversaires les uns contre les autres afin de maintenir son indépendance, avait démontré que si les Latins s’entêtaient à assiéger sa cité, il se verrait contraint de se livrer à Nūr ad-Dīn, le nouvel homme fort du nord de la Syrie. Et l’union d’Alep et de Damas serait une catastrophe pour l’équilibre des puissances en présence. Faute de ne pas s’être emparés de la ville rapidement, les croisés devaient se résoudre à quitter la place pour ne pas empirer la situation à leurs frontières.
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<p>
« Ce mouvement de retrait que tu déplores vaut bien des centaines de charges lance au poing, mon neveu. À la vaillance du soldat et à la pureté du moine, il est parfois roué d’ajouter le bon sens du paysan qui sait quand semer et quand récolter. »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Faubourg damasc\u00e8ne, camp du Temple, matin du mardi 27 juillet 1148&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;faubourg_damascene_camp_du_temple_matin_du_mardi_27_juillet_1148&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6331-11866&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="wadi_arabah_camp_de_voyage_soir_du_mardi_10_aout_1154">Wadi Arabah, camp de voyage, soir du mardi 10 août 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
Sur les conseils des bédouins qui les guidaient, la modeste troupe de chevaliers du Temple s’était installée au pied d’une falaise, dans un ressaut qui apportait un peu d’ombre. Ils n’avaient eu que peu de temps pour mettre en place le bivouac avant que la nuit ne tombe. Ils avaient rapidement dessellé et brossé les montures, avaient nourri les bêtes. Un feu chiche crépitait désormais au milieu de leur petit cercle, tandis qu’ils avalaient leur repas du soir, poisson séché, pain et bière.
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<p>
Un peu à l’écart, près de leurs chameaux, les bédouins discutaient d’une voix forte, certains chantaient de temps à autre, tandis que les étoiles piquaient d’éclats diamantés le ciel de velours. Les porteurs du manteau blanc demeuraient silencieux, habitués à manger sans proférer une parole, utilisant parfois quelques signes de la main ainsi qu’il était d’usage dans les monastères. Ils savaient qu’un temps d’échange était prévu une fois le repas terminé, où il était même permis de jouer ou de faire de la musique sans s’attirer de regards sentencieux.
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Geoffroy commandait cette petite unité, qui acheminait des messages à Ayla<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, patrouillant loin dans le sud, vers le seul port tenu sur la mer Rouge par le royaume de Jérusalem. Il s’était porté volontaire afin de mieux connaître cette région. Depuis quelques semaines, il ressassait l’insistance de la reine Mélisende à parler des zones méridionales. Depuis qu’il était arrivé et ses premiers entretiens avec elle, grâce aux courriers de recommandation envoyés par l’abbé Bernard de Clairvaux, il avait la chance de la rencontrer de temps à autre. Il avait toujours été impressionné par l’intelligence de cette femme de pouvoir. Malgré une apparence fragile, qui s’accentuait au fil des ans, il n’avait qu’exceptionnellement découvert autant de force et de détermination dans une personne, y compris chez ses frères du Temple.
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<p>
Récemment, il avait été frappé par son insistance à étudier ce qui se passait dans les zones méridionales, alors que leurs principaux ennemis étaient au nord et à l’est. Il avait donc eu envie de voir ces régions de ses yeux. Il n’avait eu jusque là que rarement l’occasion de chevaucher si loin dans le désert.
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C’était la première fois que Gaufroi Morisse, son nouvel écuyer, prenait la route et il admirait tout avec des yeux ronds. Sa candeur et son élan juvénile amusaient Geoffroy, même s’il craignait aussi que cela ne dénote un esprit mal discipliné. Il estimait de toute façon que des sorties en pleine nature, loin du couvent, constituaient le moment idéal pour éprouver une âme et se faire une idée du caractère d’un homme. Surtout dans des circonstances pareilles, où ils n’étaient qu’une poignée, isolés au milieu de la rocaille, des acacias et des gazelles.
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Sachant que la troupe attendait de lui qu’il donne le signal de début de soirée, il brisa le silence en s’adressant à son écuyer.
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« Alors, Gaufroi, trouves-tu le voyage à ton goût ?
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— C’est… incroyable, mon sire Geoffroy ! Ici, tout n’est que poussière et roches. N’y a-t-il aucune bête, aucune plante ? Est-ce là un endroit oublié de Dieu ?
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— Que non pas. Il te faut apprendre à voir le lézard qui se tapit dans l’ombre, l’antilope qui se dissimule dans les failles. Et surtout, le lion, qui fait la sieste dans un bosquet.
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— Mais où trouvent-ils de l’eau ? Nous n’avons croisé nulle source depuis deux jours.
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— C’est l’été, les rivières s’assèchent, et les mares se cachent. Mais les bêtes, et les bédouins, savent où regarder. »
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Le jeune écuyer hocha la tête sans ajouter un mot. Geoffroy l’envoya chercher un portfolio de cuir où il gardait du papier, ainsi qu’une écritoire. Il avait vite remplacé ses tablettes de cire par un support plus résistant à la chaleur quand il était arrivé dans le royaume. Depuis, il conservait tous les documents de peu d’importance pour pouvoir y griffonner des remarques dans les moindres marges. Bien qu’ayant une excellente mémoire, il trouvait utile de coucher par écrit des annotations pour pouvoir organiser ses pensées.
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<p>
Et là, il s’était fixé pour tâche de relever tout ce qui pouvait être d’un quelconque usage militaire dans la zone. Si jamais la guerre devait se déplacer vers le sud, ces lieux seraient l’unique point de passage possible pour les armées de Nūr ad-Dīn en direction de l’Égypte. Ce démon d’homme leur avait soufflé Damas quelques années plus tôt, et Geoffroy était désormais convaincu que c’était en partie dû à leur mauvaise préparation. Il comptait bien fournir au Temple suffisamment d’éléments pour ne pas laisser s’épanouir une nouvelle union, qui placerait le royaume au sein de gigantesques tenailles qu’une main ferme n’aurait que peu de peine à serrer.
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À la pensée que cela pourrait signifier pour l’avenir de Jérusalem, il se signa silencieusement. Puis il se mit en devoir de noter ses souvenirs du jour de son écriture minuscule.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Wadi Arabah, camp de voyage, soir du mardi 10 ao\u00fbt 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;wadi_arabah_camp_de_voyage_soir_du_mardi_10_aout_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11867-17116&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jaffa_maison_du_temple_apres-midi_du_mardi_14_octobre_1158">Jaffa, maison du Temple, après-midi du mardi 14 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Un vent du large apportait de la fraîcheur et de l’humidité dans la petite cour qui avait été aménagée en succédané de cloître au centre des bâtiments conventuels de l’ordre. Installé dans une des salles ouvrant sur la galerie, Geoffroy Foucher était de passage pour quelques jours. Il s’employait à un recensement des matériels et combattants capables de participer à des affrontements navals alors que la plupart des des hommes se préparaient à partir vers le nord. Ils devaient se joindre à l’armée latine qui accueillerait le basileus byzantin Manuel Comnène avec lequel il était prévu de lancer ensuite une vaste offensive dans les territoires aleppins.
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Malgré cela, Geoffroy s’employait toujours à réfléchir à la façon dont des opérations militaires d’ampleur pourraient être déployées dans la direction exactement opposée. Certains de ses frères en étaient venus à se moquer de cette lubie, parfois sans aménité, sans que cela n’entame sa détermination. Du reste, il avait été soutenu en ces travaux par son oncle, quand il avait accédé à la magistrature suprême de l’ordre après le siège d’Ascalon et la mort désastreuse de l’éphémère Bernard de Tramelay.
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Le décès d’André, auquel avait succédé Bertrand de Blanquefort, n’avait rien changé à ces habitudes. Le nouveau maître, homme de guerre, mais aussi ouvert à la réflexion d’ampleur, lui avait confirmé cette mission d’analyse et d’étude. Geoffroy regrettait de ne plus autant chevaucher que par le passé, mais il estimait n’être plus en âge de s’amuser à chasser le lion, et s’ennuyait à escorter les pèlerins sur des chemins désormais bien balisés et protégés. Il avait même commencé à tisser un réseau d’informateurs venus d’Alexandrie, voire du Caire. Voyageurs et négociants qui s’y rendaient ou en venaient se voyaient régulièrement convoqués pour lui en apprendre plus sur le territoire voisin. Geoffroy se sentait parfois handicapé de ne pas savoir s’exprimer en arabe, à l’image de Bernard Vacher, dont l’absence se faisait si cruelle.
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<p>
Il était dans sa petite cellule, à compulser des listes de marins et de sergents, d’équipements nautiques et de nolissement de navires, quand on frappa à sa porte. Sans qu’il n’ait le temps de répondre, une haute silhouette s’avança, emmitouflée dans une chape de voyage coupée dans une magnifique laine anglaise. Ce n’était certes pas un frère qui aurait pu s’autoriser une telle débauche de luxe, mais, pour être ami et proche du temple, Philippe de Milly n’était pas un profès. Sa vaillance et sa réputation le désignaient néanmoins comme un modèle naturel pour de nombreux chevaliers. Geoffroy reconnut immédiatement le seigneur de Naplouse et l’accueillit avec chaleur. Il l’avait croisé de temps à autre, tous les deux orbitaient dans les mêmes cercles, mais jamais ils n’avaient eu l’occasion d’échanger plus de quelques mots convenus.
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<p>
D’autorité, le baron s’empara d’un escabeau et se laissa tomber dessus, invitant d’un geste le frère du Temple à demeurer assis. Son relatif mépris des marques ostentatoires de respect lui valait aussi une excellente réputation parmi les hommes de guerre. Il considérait volontiers les gens vaillants comme des égaux, sans attacher d’importance à son titre et son rôle éminent au sein du Haut Conseil.
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<p>
« Je suis bien aise de vous encontrer alors même que je vais devoir quitter nos provinces de longs mois, avec ce qui se prépare à Antioche !
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— Vous compaignez Baudoin ?
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— Pas complètement. Disons que j’ai moindre presse que lui à me livrer au roi des Griffons.
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— Quelque mésentente avec le basileus Manuel ? »
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Philippe de Naplouse retint un sourire. Le templier faisait usage de la bonne titulature, signe de sa connaissance du sujet. Un bon point pour lui, nota-t-il en silence. Il balaya la question de la main.
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<p>
« Si j’encrois les discussions, vous-mêmes n’accordez que peu d’importance à toutes ces affaires au septentrion, d’aucune façon. On dit de vous à la Haute Cour que vous arpentez les chemins du sud comme un pèlerin en quête du Salut.
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<p>
— On parle donc de moi parmi barons ? s’amusa Geoffroy.
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<p>
— De cela et de bien d’autres choses. On n’arrive pas ici recommandé par le grand Bernard lui-même sans attirer à soi les yeux et les oreilles. Mais si c’est bien vrai, j’encrois que vous devriez faire connoissance de Guy, mon frère sénéchal le comte de Jaffa, Amaury.
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<p>
— Je ne savais pas qu’il était de votre fratrie. Je l’ai vu, à l’occasion, au palais. Ainsi que chez la reine. »
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Philippe acquiesça. Il appréciait le fait que Geoffroy parle de Mélisende comme si elle était encore la seule et unique femme à porter ce titre. Pourtant elle avait abdiqué de toutes ses fonctions de gouvernement des années plus tôt. Et le jeune Baudoin avait désormais une épouse, la princesse byzantine Théodora, la propre nièce du basileus.
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<p>
« Disons que mon frère assaille la muraille d’Amaury aux côtés de Mélisende, pour le convaincre de l’importance du Caire. Ainsi que vous le faites auprès des vôtres.
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<p>
— Certes. Et il serait de plus de profit encore d’en convaincre le roi lui-même.
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<p>
— Pour le moment, nul de nous n’a son oreille, toute tournée vers le nord, la Cilicie, l’Oronte et l’Euphrate. Mais si Amaury nous rejoint, si la milice lui apporte son soutien, nous pouvons peut-être infléchir les choses.
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<p>
— Avec notre sire maistre par la grâce de Dieu dans les geôles mahométanes<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, nous ne pouvons guère prendre pareilles décisions.
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<p>
— De cela Dieu tranchera : s’il doit recouvrer la liberté, et le roi s’emploie à cela, ou pas. À défaut, celui qui le remplacera pour tenir le bâton de commandement saura peut-être entendre nos arguments. Il nous faut juste nous montrer prêts. »
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<p>
Geoffroy hocha la tête et embrassa d’un mouvement de bras tous les documents empilés sur sa table de travail.
</p>

<p>
« Nous ne répéterons pas l’erreur de Damas, voilà chose assurée ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jaffa, maison du Temple, apr\u00e8s-midi du mardi 14 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jaffa_maison_du_temple_apres-midi_du_mardi_14_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17117-23512&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Il est rare d’avoir des renseignements sur les personnages de second plan et le templier Geoffroy Foucher figure parmi ceux-ci. On sait qu’il devint avec le temps un diplomate reconnu, envoyé négocier lors de difficiles conciliabules. Par ailleurs, on connaît grossièrement ses origines, étant lié par sa famille aux fondateurs de l’ordre où il fera carrière, jusqu’à atteindre un rôle d’importance.
</p>

<p>
Je me suis alors demandé, tout en cherchant à fournir une plausible réponse à la problématique, comment un tel homme, élevé dans une ambiance dévote voire zélote, avait pu, au fil des ans, se montrer si mesuré qu’on ne craignait pas de lui confier des missions où la retenue et la subtilité constituaient des clefs essentielles de réussite, autant qu’une nécessaire relative connaissance de ses interlocuteurs. J’ai donc eu envie de tracer une ligne générale, d’esquisser un arc narratif assez large, sur lequel je pourrai bâtir certaines intrigues à venir dans l’univers d’Hexagora. Car, comme les férus d’histoire le savent déjà, la décennie 1160 sera entièrement tournée vers l’Égypte et sa conquête.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23513-24699&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Burgtof Jochen, <em>The Central Convent of Hospitallers and Templars. History, Organization, and Personnel (1099/1120-1310)</em>, History of Warfare, Vol. 50, Leiden - Boston, Brill, 2008.
</p>

<p>
Forey A. J., « Novitiate and Instruction in the Military Orders during the Twelfth and Thirteenth Centuries », dans <em>Speculum</em>, volume 61, numéro 1, 1986, p. 1-17.
</p>

<p>
Bottazi Marialuisa, « La lettre de Saint Bernard à la reine Mélisende », dans <em>La lettre-miroir dans l’Occident latin et vernaculaire du V au XV s.</em>, sous la direction de D. Demartini, S. Shimahara et Ch. Veyrard-Cosme, Paris : Institut d’Études Augustiniennes, 2018, p. 67-80.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24700-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Balcon en encorbellement qui surplombe la porte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Aqaba, en Jordanie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Bertrand de Blanquefort a été capturé en juin 1157 par Nūr ad-Dīn lors de la bataille aux abords du lac de Houla, voir <em>Chétif destin</em>.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:11 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Mon ennemi, mon frère]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ La pierre et le puits]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_094_pierre_et_puits#la_pierre_et_le_puits]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_095_mon_ennemi_mon_frere" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_095_mon_ennemi_mon_frere" data-wiki-id="fr:qita:qita_095_mon_ennemi_mon_frere">Mon ennemi, mon frère</a></span></div>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_abords_de_la_rue_des_armeniens_apres-midi_du_yawm_al-jum_a_23_sha_ban_492">Jérusalem, abords de la rue des Arméniens, après-midi du yawm al-jum’a 23 sha’ban 492</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>Des appels, des bruits de course, des invectives résonnaient parfois dans la ruelle qui menait au petit quartier où résidait Sabiha. Un peu plus tôt, un gamin était passé en criant avec angoisse « Ils sont entrés ! Ils sont entrés ! ». Depuis, un calme relatif régnait. Sabiha n’avait que très rarement eu affaire à des Celtes, ces hommes venus d’au delà les mers. On racontait qu’ils étaient sales, bruyants et violents, barbares et cannibales. Depuis plusieurs saisons, les récits de leurs assauts, de leurs pillages émaillaient toutes les discussions. Et si beaucoup pensaient au départ qu’ils n’étaient qu’un fléau de plus parmi les catastrophes usuelles, la plupart s’effrayaient désormais de les voir approcher depuis les territoires septentrionaux.
</p>

<p>
Habituée à se débrouiller par elle-même, Sabiha avait prévu de larges réserves de nourriture. Au moins pouvait-elle tenir encore plusieurs jours sans ouvrir sa porte, puisant l’eau dans sa petite citerne. Elle possédait même une chèvre qui lui donnait du lait pour son enfant né quelques mois plus tôt. Elle avait rassemblé ses biens les plus précieux, tissus, céramiques et bijoux dans sa chambre et passait le temps à de menus travaux de couture. Elle regrettait juste de n’avoir pu garder avec elle la vieille Safwah. Sa servante avait demandé à fuir plusieurs semaines auparavant, espérant rejoindre le village où un de ses fils était installé. Elle estimait que la campagne serait un plus sûr refuge.
</p>

<p>
Sabiha avait préféré se fier à la solidité des murailles de la cité. Elle avait mis des années à gagner sa place ici et n’avait nulle part où aller. Ses protecteurs, en particulier le riche Yusuf al-Yama al-Bandaniji, habitaient tous de Jérusalem. Et si elle arrivait à se faire respecter de son voisinage, elle ne se faisait aucune illusion sur le sort qui lui serait réservé si elle partait à l’aventure.
</p>

<p>
Elle sursauta, se piqua le doigt quand un fracas résonna au bout de la rue : des coups puissants et répétés, certainement sur la grille d’accès. Un temps de silence, puis le vacarme revint, cris et appels, imprécations et hurlements. Les Celtes étaient parvenus à entrer, ils échangeaient bruyamment, peut-être avec le vieil al-Jayhani, le portier dont la voix portait si loin. Terrifié, il implorait leur pitié. Étaient-ils en train de le torturer ? L’avaient-ils frappé de leurs lames ? Parmi le brouhaha, Sabiha crut entendre une autre voix compréhensible. Elle se rapprocha de la fenêtre partiellement occultée de tressage de bois, non sans un regard vers son enfant, tranquillement étendu sur la couche. Il dormait à poings fermés.
</p>

<p>
Elle aperçut des Latins qui secouaient al-Jayhani. Ils arboraient des tenues de guerre, casque sur la tête et lame ou lance en main. Elle vit aussi un combattant musulman avec eux, le visage tuméfié, ensanglanté et les poignets ligotés. C’était lui qui parlait, échangeant laborieusement avec les soldats autour de lui : une dizaine d’hommes, occupés à frapper sur les portes. On leur intimait à tous de sortir, en présentant les armes qu’ils pourraient détenir.
</p>

<p>
Elle hésita, son regard faisant des allers et retours entre la petite fenêtre à claustra et son enfant. Elle ne possédait aucune arme et craignait qu’on ne lui dérobe sa maigre fortune amassée au fil des ans. Elle souleva le bébé, glissa rapidement quelques-unes de ses plus belles étoffes sous son matelas. Elle s’enveloppa ensuite dans un large izār assez sobre, dont elle ramena un pan sur son visage en un geste coutumier. Puis elle descendit l’escalier qui menait à la petite cour par laquelle on pénétrait chez elle. Elle quittait la dernière marche lorsque des coups redoublés firent frémir son huis. Malgré son courage, elle ne put retenir un frisson d’angoisse.
</p>

<p>
Elle s’approcha avec crainte, déverrouilla la serrure et repoussa la barre. Elle n’eut pas le temps de tirer la porte que celle-ci s’ouvrit, révélant un grand gaillard hirsute, sale comme un pou, barbu en diable, son épée brandie, rougie de sang. Il se figea un instant, brailla derrière lui tout en lui ordonnant, d’un geste, de ne pas bouger. Rapidement l’interprète musulman ligoté fut traîné vers eux et le Celte s’adressa à lui dans son dialecte. L’homme traduisit avec lenteur, peinant visiblement à bien comprendre ce qu’on lui demandait.
</p>

<p>
« Es-tu seule ? As-tu armes ou soldats cachés chez toi ? »
</p>

<p>
Elle fit non de la tête, rivant ses yeux sombres dans ceux du guerrier.
</p>

<p>
« Appartiens-tu à riche famille ? Quelqu’un souhaitera-t-il payer rançon pour toi ? »
</p>

<p>
Sabiha réfléchit un moment, s’efforçant à retenir l’effroi qui la gagnait. Elle n’eut besoin de guère de temps pour prendre sa décision. Après avoir libéré son visage des replis de toile, révélant son profil net et sa chevelure d’ébène dans un geste qu’elle espérait gracieux, elle tendit sa main libre vers le soldat. Elle se forçait à un sourire engageant qu’elle enrichit d’une œillade experte.
</p>

<p>
« Dis à cet homme que je suis sa servante s’il souhaite fouiller ma demeure. Il aura accès à tout s’il passe ma porte. »
</p>

<p>
Le prisonnier fronça les sourcils, lui adressa un regard courroucé. Impérieuse, elle lui intima d’un coup de menton de traduire. Pendant ce temps, le grand soldat latin ne la quittait pas des yeux. Il semblait impatient de comprendre ce qu’elle voulait. Quand il entendit, il rugit dans un sourire carnassier et lança une plaisanterie à la cantonade. Puis il poussa Sabiha sans ménagement en direction de sa maison. Il tenait toujours son épée à la main.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, abords de la rue des Arm\u00e9niens, apr\u00e8s-midi du yawm al-jum\u2019a 23 sha\u2019ban 492&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_abords_de_la_rue_des_armeniens_apres-midi_du_yawm_al-jum_a_23_sha_ban_492&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;367-6247&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_quartier_de_malquisinat_matin_du_lundi_7_juillet_1113">Jérusalem, quartier de Malquisinat, matin du lundi 7 juillet 1113</h2>
<div class="level2">

<p>
« Dès ces quelques marchandises vendues, nous te ferons parvenir ce qui te revient. J’ai usage de passer par là plusieurs fois l’an. »
</p>

<p>
Tout en parlant au jeune homme, Shihab al-Khwarizmi, lointain parent de Sabiha finissait de sangler un petit sac sur la mule où il s’apprêtait à prendre place. Il n’avait découvert que par hasard l’existence de cette branche de la famille et avait saisi la chance d’être présent peu après le décès de sa cousine. D’autorité il s’était fait connaître et avait pris en charge le jeune homme indolent qui n’avait jusque là jamais quitté le giron de sa mère. Celle-ci portée en terre, il ne demeurait personne pour s’occuper du gamin et il errait en ville, dilapidant les quelques avoirs que Sabiha avait accumulés.
</p>

<p>
Shihab y mit bon ordre et s’empara de tout ce qui avait de la valeur, logeant son petit cousin dans une misérable mansarde. Il lui ouvrit également un compte dans plusieurs commerces de bouche. Il assurait être de retour très prochainement pour mieux installer son parent. Un temps le garçon avait craint qu’on ne l’oblige à quitter sa ville, mais jamais le sujet n’avait été abordé.
</p>

<p>
Après un dernier au revoir, il prit la direction d’un établissement réputé pour ses beignets. Au milieu des échoppes où cuisaient mille délices, il se laissait bercer par les saveurs grasses et caramélisées propagées par cette chaude journée d’été. Alors qu’il passait devant une petite taverne où se vendait une piquette vinaigrée que seuls les estomacs les plus solides appréciaient, il entendit un de ses compagnons le héler. C’était Josce Tête Folle, un gamin des rues à l’aspect ébouriffé, qui alternait entre comportement agressif, moqueries sans méchanceté et attitude protectrice envers lui. Il lui adressa un sourire en guise de salut et continua son chemin, mais Josce se leva, son gobelet de terre à la main.
</p>

<p>
« Viens donc partager lippée, compère !
</p>

<p>
— Vous ne mangez que vin au matin, mère dit pas bon !
</p>

<p>
— Eh bien, amène ce qui te sied ! »
</p>

<p>
Le jeune homme acquiesça et revint avec quelques pâtisseries croustillantes. Les doigts luisants d’huile, le petit groupe se régala alors avec avidité. Un des plus gourmands remercia plusieurs fois en avalant presque sans mâcher. À en juger par sa tenue élimée et son aspect rachitique, il ne se goûtait pas souvent de pareilles friandises.
</p>

<p>
« As-tu donc cliquailles plein les mains pour t’offrir si belles bouchées ?
</p>

<p>
— Cousin venu arranger les affaires de mère, a payé pour moi, le temps pour lui de revenir.
</p>

<p>
— Le grand gars qui te quittait pas ces jours derniers ? Je l’avais jamais vu par nos rues.
</p>

<p>
— Je le pas connaître. Il voulait aider moi, maintenant que mère… »
</p>

<p>
Il n’acheva pas sa phrase et engloutit un beignet en silence, le visage soudain éteint. Josce lui asséna une tape amicale à l’épaule.
</p>

<p>
« Mange, sochon, ça remplit le ventre à défaut du cœur ! »
</p>

<p>
Puis le petit groupe continua son festin sans l’atmosphère d’allégresse qui s’était installée jusqu’alors.
</p>

<p>
Autour d’eux, des pèlerins, des visiteurs des autres régions, Samarie, Galilée, Antioche et Édesse, étaient présents pour commémorer la prise de la ville une quinzaine d’années plus tôt. Pourtant l’ambiance était morose : le royaume était assailli de toutes parts et nul grand seigneur ne s’était présenté dans les ports depuis des mois.
</p>

<p>
« Comment qu’y s’appelle, ton cousin, au fait ?
</p>

<p>
— Shihab al-Laqit al-Khwarizmi<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>.
</p>

<p>
— Avec un nom pareil, il est pas du coin.
</p>

<p>
— Non, ici pour commerce. Lui aider. S’occuper de moi.
</p>

<p>
— Tu vas nous quitter ? »
</p>

<p>
Les yeux effarés, le jeune homme secoua la tête.
</p>

<p>
« Oh non. Lui prendre biens de mère, les vendre puis revenir donner moi tout ce dont besoin.
</p>

<p>
— Il t’a dit ça ?
</p>

<p>
— Oui. Lui promis faire de moi grand marchand, comme lui. »
</p>

<p>
Le visage soudain suspicieux, Josce avala une longue rasade de vin. Puis il se leva et, sans un mot d’explication, alla faire un petit tour dans le quartier. À son retour, il paraissait fort mécontent. Il tapa sur l’épaule du jeune homme d’un geste autoritaire.
</p>

<p>
« Viens avec moi, qu’on te trouve un bon père pour t’aider. Ton cousin, il n’a guère versé pour ton manger. Rien que ces friands ont coûté la moitié de ton avoir ! »
</p>

<p>
Quand Josce disparut avec son infortuné compagnon, le petit groupe finit le vin et les beignets en commentant la stupidité du pauvre enfant. Couvé comme un coq en pâte par Sabiha depuis sa naissance, il était souvent sujet de moquerie de la part des plus féroces. Personne ne s’étonnait qu’il se soit fait voler à peine sa mère décédée.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de Malquisinat, matin du lundi 7 juillet 1113&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_malquisinat_matin_du_lundi_7_juillet_1113&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6248-11231&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_quartier_de_l_hopital_saint-jean_matin_du_lundi_24_juin_1140">Jérusalem, quartier de l’hôpital Saint-Jean, matin du lundi 24 juin 1140</h2>
<div class="level2">

<p>
Comme chaque jour, l’ouverture des portes de la cité marquait le début véritable de l’activité artisanale et commerçante. Des files d’ânes, de chameaux, de mules déambulaient un peu partout, ondulant entre les groupes de portefaix et les valets chargés de paquets. Pour les établissements religieux, c’était aussi le moment où on attribuait des corvées aux volontaires venus quémander de la nourriture contre un peu de travail. Beaucoup de visages étaient familiers des lieux et c’était comme une grande famille de traîne-misère, qui échouait là, dans l’attente des distributions de vêtements l’hiver ou de tâches au frais l’été.
</p>

<p>
Le fils de Sabiha était parmi eux, sourire aux lèvres. Habillé d’un vieux thawb de couleur sale, sa barbe et ses cheveux avaient désormais la teinte de la poussière et des rides sillonnaient ses joues minces. Il conservait pourtant cette nonchalance d’enfant, s’émerveillant du soleil, des rencontres, du moindre bienfait dont il était le témoin, voire le destinataire.
</p>

<p>
Chartain, le valet de l’hôpital qui distribuait les corvées, l’avait au départ pris en grippe, estimant inutile de venir en aide à un mécréant qu’on ne voyait jamais à l’église. Les frères de Saint-Jean le rabrouèrent et lui interdirent de trier la faim d’un homme selon sa foi. Il lui avait alors attribué les travaux les plus salissants ou les plus pénibles, sans jamais obtenir autre chose qu’un consentement indifférent, voire enthousiaste. Chartain avait finalement admis ne voir aucune malice face à lui. Les années passant, il en était venu à considérer le mendiant comme un compagnon, qu’il saluait même comme un ami quand il le croisait en ville.
</p>

<p>
Au fil du temps, Chartain avait d’ailleurs découvert qu’il n’était pas le seul à s’être laissé gagné par l’affection inconditionnelle de ce misérable hère. Il rendait d’innombrables services contre une piécette, une obole pour un repas, ou, plus souvent encore, en échange d’un cadeau dérisoire. Il vouait un véritable culte à tout ce qui était verroterie et objets de décoration, aimait bricoler ceux qu’on lui donnait, les vendant ensuite à l’encan, à même le sol, sur les placettes.
</p>

<p>
Il semblait connaître tout le monde, mais saluait en fait tous ceux dont il croisait le regard, pèlerins nouvellement débarqués ou figures d’importance de la cité. Jamais il ne paraissait se lasser ou n’échappait une parole bien longue, ou une remarque désagréable.
</p>

<p>
Sachant le pauvre homme de toute confiance et peu difficile sur les tâches, Chartain le menait à la chapelle ardente où des dépouilles attendaient le dernier repos. Chaque jour, le grand hôpital accompagnait des croyants jusqu’à leur ultime demeure. Et comme certains demandaient à être ensevelis avec un bijou, un souvenir, une croix, le valet craignait toujours qu’on ne les vole avant de les mettre en terre.
</p>

<p>
Garin, le frère de Saint-Jean en charge ce jour-là bénit les défunts une nouvelle fois avant de les laisser partir. Chartain se rapprocha de lui, tout en se signant ostensiblement.
</p>

<p>
« Encore neuf ! Cela n’en finira donc jamais de c’te fièvre quarte !
</p>

<p>
— Puissent nos prières apporter la paix à ceux-ci, mon fils. Le reste n’est pas en notre pouvoir. »
</p>

<p>
Chartain hocha la tête, tandis que frère Garin saluait les aides venus emporter les corps.
</p>

<p>
« Ce sont là toujours les mêmes, n’ont-ils aucune crainte de respirer les miasmes ?
</p>

<p>
— Y disent que les morts n’ont plus de souffle, enserrés en leur linceul. Et que ça vaut bien le pain de l’abbaye…
</p>

<p>
— J’ai chaque fois chaud réconfort à découvrir ainsi parmi indigentes-personnes de tels trésors de bonté. <em>Beati pauperes, quia vestrum est regnum Dei</em><sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. »
</p>

<p>
Chartain acquiesça d’un air las. Il aimait bien le frère hospitalier qui se dévouait chaque jour dans la grande salle des malades, mais il ne partageait guère ses vues optimistes sur l’humanité. Lui qui avait connu la vie en dehors de la clôture monastique n’y avait guère rencontré de pitié et de prévenance. En outre, il n’avait aucune notion de Latin et n’avait rien compris de la fin de la phrase.
</p>

<p>
« J’encrois surtout que certains, comme le vieux, là, y sont un peu simplets. Lui a bien tourné, par chance, mais y peuvent devenir vicieux si on n’y prend garde. Y se passe de drôles de choses en leur caboche.
</p>

<p>
— Un des anciens ici, que tu n’as pas encontré, disait souventes fois que si le fou jette une pierre dans un puits, mille sages ne pourront l’en tirer. »
</p>

<p>
Le valet adopta un regard hébété qui fit naître un soupçon d’amusement sur le visage du moine.
</p>

<p>
« Ce que je veux dire, c’est que nul ne saurait dire quels sont les desseins de Dieu à travers ce simplet, mon fils. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de l\u2019h\u00f4pital Saint-Jean, matin du lundi 24 juin 1140&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_l_hopital_saint-jean_matin_du_lundi_24_juin_1140&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11232-16314&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_quartier_de_l_hopital_saint-jean_midi_du_samedi_16_fevrier_1157">Jérusalem, quartier de l’hôpital Saint-Jean, midi du samedi 16 février 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Arborant la croix de pèlerin sur leur épaule, Ernaut et Lambert étaient arrivés tout récemment à Jérusalem. Ils n’avaient pas pu résister à l’envie de voir au plus vite la sainte ville dès qu’ils avaient quitté le Falconus avant de faire un long périple vers les lieux de culte périphériques. Ils étaient de retour pour les Pâques, but de leur voyage et objet de leur vœu sacré de marcheur de Dieu. Encore fébriles de mettre leurs pas dans ceux du Christ, des apôtres et de martyrs, ils souriaient presque en permanence, s’émerveillant du moindre détail. Ernaut en particulier semblait intarissable d’admiration.
</p>

<p>
Ne connaissant personne, ils étaient venus s’adresser à l’hôpital de Saint-Jean pour trouver un hébergement. Lambert préférait loger en un lieu à eux où ils pourraient s’imprégner de l’atmosphère du pays avant de prendre une décision pour leur installation définitive. Ernaut avait vanté les collines de Samarie, où s’étageaient les merveilleux coteaux de vigne dont ils avaient goûté le fruit pressé. Lambert était plus réservé, comme toujours, et ne dévoilait que peu ses intentions. Il douchait régulièrement l’enthousiasme de son cadet en lui rappelant que leur trésor n’était pas infini et qu’il estimait plus raisonnable de rechercher les casaux où l’on faisait les meilleures conditions aux colons.
</p>

<p>
Ils patientaient en haut du grand escalier qui ouvrait sur le parvis du Saint-Sépulcre, battant la pierre de leurs fines semelles de savates usées. Le portier, un jeune Latin blond aux cheveux frisés, leur avait fait un temps la conversation, mais il avait fort à faire à surveiller les allées et venues. Il leur désigna néanmoins celui qu’ils attendaient. Il avait dit que c’était un guide de confiance qui leur permettrait de trouver un logement à leur goût et adapté à leur bourse.
</p>

<p>
L’homme, assez âgé, était habillé d’une vieille robe réparée en de nombreux endroits et s’était enveloppé les pieds de chiffons pour se protéger du froid. Il avait sur la tête une chappe de voyage élimée, fixée avec un turban mal ficelé. Autour de ses jambes frétillait un petit chien jaune au poil ras, la queue fendant l’air avec vigueur. Lambert avait espéré qu’on les dirigerait vers un colon ou un ancien pèlerin. Il retint donc de justesse une grimace de dépit quand il vit que le portier de l’hôpital saluait amicalement ce gueux à l’allure misérable. Un sourire sur le visage, leur guide monta à eux et s’inclina poliment, s’exprimant dans leur langue malgré une légère pointe d’accent.
</p>

<p>
« J’ai nom Saïd. Je peux montrer à vous bon abri, pas cher. J’ai grande joie à dévoiler cité de Dieu à marcheurs des pays lointains. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de l\u2019h\u00f4pital Saint-Jean, midi du samedi 16 f\u00e9vrier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_l_hopital_saint-jean_midi_du_samedi_16_fevrier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16315-19205&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Même si Hexagora est un projet de découverte de l’altérité de façon générale, à travers le temps et l’espace, j’ai eu aussi envie de creuser un peu le sujet des personnes à l’esprit foncièrement autre, qu’on a désigné de toutes sortes de termes, le plus souvent <em>folie</em>. Le rapport à cette partie de l’humanité n’a pas été constant au fil des siècles et si Michel Foucault en a rédigé une histoire à l’âge classique, elle demeure, à ma connaissance, à faire pour les périodes antérieures.
</p>

<p>
Quoi qu’il en soit, les institutions charitables orientales ou occidentales médiévales paraissent avoir eu une capacité d’accueil qui permettait de canaliser les cas les plus graves et les structures sociales traditionnelles arrivaient souvent à inclure les éléments les plus dociles. Malgré la prévention qu’on pouvait avoir envers les actes de ces personnes différentes du commun, on leur conservait une place au sein de la société, avec plus ou moins de facilité. L’ambivalence du dicton arabe que cite frère Garin me semble une excellente illustration de cette tension, qui pouvait se résoudre par un abandon à une transcendance.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19206-20415&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Foucault Michel, <em>Histoire de la folie à l’âge classique</em>, Paris : Gallimard, 1972
</p>

</div>
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<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Vendredi 15 juillet 1099.</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content"><em>al-Khwarizmi</em> signifie originaire du Khwarezm, région perse située au sud de la mer d’Aral, en Ouzbékistan actuel.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Évangile selon Luc, chapitre 6, verset 20 : « Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ! »
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:06 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ La pierre et le puits]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ En marche]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_093_en_marche#en_marche]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<ul>
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</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_094_pierre_et_puits" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_094_pierre_et_puits" data-wiki-id="fr:qita:qita_094_pierre_et_puits">La pierre et le puits</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="chene_d_abraham_faubourgs_de_hebron_midi_du_jeudi_3_mai_1151">Chêne d’Abraham, faubourgs de Hébron, midi du jeudi 3 mai 1151</h2>
<div class="level2">

<p>
Installé contre un tronc du bosquet, à l’abri de sa ramure, Garin grignotait un peu du quignon de pain plat qui lui restait. Il admirait le vieux chêne tortueux qui déroulait ses branches face à lui, ses ramilles feuillues ondulant mollement dans une impalpable brise. Il était seul à profiter de l’endroit, la chaleur du soleil ayant chassé les pèlerins qui s’étaient égayés dans la campagne après la fin des Pâques à Jérusalem. Cela faisait deux jours qu’il contemplait le vénérable tronc noueux. Il avait vu passer des fidèles, qui se faisaient conter les miracles qu’avait opérés la sainte plante : c’était là qu’Abraham avait vécu et installé sa tente.
</p>

<p>
Il avait une petite provision de bouche, essentiellement de poisson séché et de figues et une source peu éloignée l’abreuvait à satiété. Il n’en demandait pas plus. Pour dormir, il se roulait dans le manteau qui lui servait contre le froid et la pluie, profitant de la douceur du climat. Depuis des mois, il prenait la route dès qu’il sentait qu’on tentait de lui causer des problèmes ou qu’on cherchait à le retenir. Il avait passé un temps comme manouvrier au service des frères de Saint-Jean, dans un casal non loin d’Acre, mais il n’arrivait pas à rester en place.
</p>

<p>
Les signes d’infamie qui avaient percé ses paumes à Naplouse<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>, le désignant comme un serviteur parjure, ne lui laissaient guère d’occasion de s’installer, de toute façon. À peine ces stigmates étaient aperçus, les visages se fermaient, l’accueil se faisait plus réservé et les offres de travail moins enthousiastes, moins longues.
</p>

<p>
Cela lui convenait. Il errait d’une saison à l’autre entre Césarée et Jaffa sur la côte et s’aventurait de temps en temps dans les reliefs intérieurs jusqu’aux berges méridionales de la Mer Morte. Il ramassait les olives, transportait le sel, curait les fossés, portait pierres, mortier, bagages et matériaux. Sans jamais rester en place. Un petit chien l’avait suivi plusieurs semaines, mais il avait disparu une nuit sans lune, alors qu’ils dormaient dans les collines de Samarie. Garin se demandait s’il avait trouvé un meilleur maître ou fini sous la dent d’un chacal voire d’un lion.
</p>

<p>
Parfois il tressait des chapeaux avec des pailles négociées en salaire. Puis il les revendait aux ouvriers des champs, contre nourriture et boisson, en échange de vieux vêtements usés. Il avait aussi guidé des caravanes de pèlerins entre Acre ou Jaffa et Jérusalem. Il y avait appris d’autres langues, de nouvelles coutumes, avait sympathisé avec ces voyageurs venus d’outremer. Mais il demeurait toujours en marge, refusant de se plier à l’usage d’un lieu, de s’engager à suivre les codes d’un groupe. Il veillait surtout à ne jamais s’aventurer trop au nord, où on aurait pu le reconnaître. Il s’était laissé pousser la barbe, se faisait tailler les cheveux de temps en temps à l’écuelle et portait une tenue aussi latine que possible, oubliant l’esclave qu’il avait été, dans les territoires musulmans. Il avait même un petit pendentif en forme de croix, et avait appris les prières indispensables pour avoir bon accueil dans les couvents. Mais dans son cœur, il n’éprouvait aucun attrait pour cette religion, pas plus que pour celle qu’il avait pratiquée durant des années quand il servait Zengī<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>.
</p>

<p>
Il hésitait à passer le Jourdain, à aller admirer les forteresses les plus éloignées au sud, rêvant de la cité méridionale dont on disait qu’on pouvait y trouver des navires commerçant avec les Indes. Il gardait un bon souvenir des bateaux, quand il était encore avec sa famille. La traversée du Bosphore avait été particulièrement rapide, mais il avait aimé le goût des embruns sur sa langue, la caresse du vent dans ses cheveux. Le grincement des voiles et des cordages lui avait donné l’impression qu’ils allaient s’envoler.
</p>

<p>
Il entendit sonner sixte dans le couvent voisin, appelant les frères à la prière. La chaleur allait croître, avec le soleil au mitan du ciel. Il épousseta ses mains à destination des fourmis avant de se faire un oreiller de sa besace et s’étendit dans l’herbe déjà sèche, mains sous la tête. Puis il s’endormit en fredonnant une comptine que, jadis, sa mère lui chantait.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00eane d\u2019Abraham, faubourgs de H\u00e9bron, midi du jeudi 3 mai 1151&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chene_d_abraham_faubourgs_de_hebron_midi_du_jeudi_3_mai_1151&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;357-4905&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="ascalon_camp_de_siege_veillee_du_lundi_17_aout_1153">Ascalon, camp de siège, veillée du lundi 17 août 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Assis en bordure des jardins, Garin tressait des cordons avec de vieux brins glanés près des navires démantelés pour faire les engins de siège. Il faisait cela en écoutant distraitement les aventures militaires d’un vétéran. Il avait l’impression d’avoir déjà entendu la moindre anecdote d’intérêt, les récits les plus inventifs. Chaque histoire était la même que la précédente. Les langues changeaient, les conteurs avaient leurs tics propres, mais leurs souvenirs ne variaient que peu.
</p>

<p>
Il avait rejoint la grande armée qui attaquait Ascalon, et gravitait autour du souk al-askar, le marché qui s’accrochait aux soldats en campagne. Il donnait la main en échange de nourriture, faisait ses petites affaires, menus trafics et services sans lendemain. Il veillait à ne pas trop s’aventurer au milieu du village de toile des guerriers, où les chemins étaient tracés de corde, mais aimait venir admirer les assauts, à l’abri depuis les arrières. Cela le ramenait quelques années en arrière sauf que désormais il vivait tout cela en homme libre.
</p>

<p>
Si la ville tombait, il avait l’intention de s’infiltrer à la suite des conquérants. Mais ce n’était pas dans l’espoir de piller, juste de pouvoir entrer et déambuler à son aise. Les maisons abandonnées à la hâte lui semblaient comme autant de magnifiques promesses, de merveilleux territoires à visiter. Il pourrait peut-être s’attribuer un logement, non loin du port, d’où il pourrait voir chaque matin les vagues se briser sur la plage.
</p>

<p>
Mais pour le moment, l’ambiance était plutôt morose dans le camp chrétien. La principale tour d’assaut avait été incendiée deux jours plus tôt. Et si le vent avait finalement rabattu les flammes sur la muraille, entrainant l’effondrement d’un pan de courtine la veille, la joie n’avait que peu duré. Un peloton des hommes de la Milice du temple s’était engouffré dans la brèche, s’octroyant le prestige d’être les premiers à entrer à la suite de leur grand maître. Leurs corps pendus décoraient désormais les remparts, les fātimides ayant veillé à illuminer le chemin de ronde de lampes en ces nuits obscures de dernier quartier.
</p>

<p>
Un sergent, occupé aux dés jusque là vint s’assoir en silence près de Garin, un pichet de bière à la main. Tout en sirotant sa boisson, il regardait la cité qui les narguait, l’air buté. Il se tourna au bout d’un moment vers son voisin, dont les doigts dansaient sans même qu’il y prenne garde.
</p>

<p>
« Bien des années que ces démons s’abritent en leurs murailles. Ne pourra-t-on les mettre à bas ?
</p>

<p>
— J’ai guère la science de ces choses, mestre. L’ost le roi me semble puissant assez à cela.
</p>

<p>
— Si fait ! Aucun autre ne pourrait assembler tant de bannière et d’engins. Et pourtant nous voilà envasés dans les sables depuis Carême ! »
</p>

<p>
Garin haussa les épaules, conciliant. Le soldat lui tendit son pichet.
</p>

<p>
« J’ai nom Fouques, sergent Baudoin. Je n’ai pas souvenance de t’avoir vu en son hostel…
</p>

<p>
— Moi c’est Garin, je ne sers personne, et ne suis là que pour aider au marché ».
</p>

<p>
Puis il s’offrit une lampée avant de rendre le récipient et de reprendre son ouvrage en silence. Des voix leur parvenaient depuis les murailles, portées par le vent du large. Une des phrases fit grogner Garin, ce qui éveilla l’intérêt de Fouques. D’un regard, il s’enquit de ce qui se passait.
</p>

<p>
« Ils nous insultent et nous maudissent…
</p>

<p>
— Tu comprends leur langue ? Moi qui suis né au royaume je n’en connais que des bribes.
</p>

<p>
— Je travaille souvent pour des Judéens, des Samaritains : fellahs, marchants ou artisans. Alors j’ai usage de leur parler, oui. »
</p>

<p>
Fouques acquiesça, s’offrant une nouvelle gorgée tout en tendant l’oreille. Il entendit quelques phonèmes, qu’il fut incapable de reconnaître.
</p>

<p>
« Et là, ils disaient quoi ?
</p>

<p>
— Des choses pas terribles pour nos épouses et nos mères, nos filles… »
</p>

<p>
Il finit sur un rictus moqueur, Fouques hocha le menton.
</p>

<p>
« Certes, nous en avons tout autant à leur intention. Sauf que nos femmes sont loin d’ici, et les leurs sont à portée de nos mains…
</p>

<p>
— Leurs bras n’en sont que plus vaillants ! Ce ne sont pas des Turks qui se battent pour un butin, mais des citadins qui ont peur.
</p>

<p>
— Il est vrai que chaque fois que la ville fut soumise, ils se sont rebellés, même contre leurs barons quand ceux-ci s’étaient livrés à nous. »
</p>

<p>
Garin savait ce que cela signifiait dans l’esprit du jeune sergent : soit les habitants se rendaient et fuyaient, soit ils seraient impitoyablement massacrés. Dans un cas comme dans l’autre, il pourrait explorer à loisir les lieux. Il sourit doucement à Fouques, acquiesçant à son alternative silencieuse.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ascalon, camp de si\u00e8ge, veill\u00e9e du lundi 17 ao\u00fbt 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;ascalon_camp_de_siege_veillee_du_lundi_17_aout_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4906-9802&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="region_de_gaza_zone_d_el_djifar_veillee_du_samedi_6_septembre_1158">Région de Gaza, zone d’el Djifar, veillée du samedi 6 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Au milieu de l’oasis, au pied d’un palmier, Garin s’activait à détacher des dattes de leur branchette, les avalant pour tout dîner. Il gardait en permanence sur lui un petit sac de toile fine où il conservait des vivres de voyage. Autour de lui, tout était calme, les abris avaient été dressés pour la nuit et des feux parsemaient les environs.
</p>

<p>
Il sursauta quand il entendit qu’on l’appelait dans le camp voisin. Il avait été recruté comme caravanier et interprète par un modeste baron qui prenait part à une attaque dans les territoires frontaliers avec l’Égypte : un coup de main avec quelques centaines d’hommes. Garin espérait ainsi pouvoir traverser les zones désertiques et rejoindre la vallée du Nil dont on disait qu’elle était une merveille à voir.
</p>

<p>
Hugues, le chevalier à leur tête, était un robuste gaillard à la voix tonitruante, nasillarde à cause de son nez cassé. Débarqué depuis quelques mois en Terre sainte, il piaffait d’impatience de mener la charge contre les infidèles. Il avait levé une petite troupe pour l’accompagner dans son périple et ne connaissait rien du pays où il évoluait. Curieux et papillonnant comme un enfant, il était tout le temps en train de poser des questions.
</p>

<p>
Lorsque Garin se présenta à lui, il était assis sous l’auvent qui lui servait de tente et partageait un repas avec un des shaykh bédouins. Persuadé qu’il s’agissait là d’un des barons locaux, il s’efforçait de faire bonne figure face à leurs coutumes. Il avait très vite compris que c’étaient, comme lui, des hommes de chevaux et appréciait leurs poésies qui en parlaient. Il demandait donc souvent à ce qu’on les lui traduise. Mais pour le moment, il voulait en apprendre plus sur les nouvelles des éclaireurs. Le vieux Bédouin expliqua à Garin, en termes laconiques, ce qu’il en était.
</p>

<p>
« Ils ont vu une belle caravane qui avance en notre direction. Nous devrions pouvoir les surprendre d’ici deux ou trois jours, pensent-ils.
</p>

<p>
— Ils ne nous attendent pas ? Et leurs espies ?
</p>

<p>
— Le shaykh dit qu’il n’y a aucune autre tribu dans les parages. Ils doivent se contenter de leurs yeux. Et ce ne sont pas ceux de l’aigle. »
</p>

<p>
Le chevalier tonna d’un gloussement propre à effrayer un loup.
</p>

<p>
« Sont-ce des cavaliers ? Des archers ? De la piétaille ?
</p>

<p>
— Il dit : une poignée de soldats des bords du Nil, mous comme de la glaise et craintifs comme des chatons. Ils fuiront comme le sable sous le vent dès qu’ils nous verront, abandonnant leurs bagages et leurs vivres. »
</p>

<p>
Hugues opina. Il avait entendu parler de ces païens qui faisaient demi-tour dès qu’ils apercevaient une charge de bonnes lances de frêne. Il espérait néanmoins que quelques courageux oseraient lui tenir tête, histoire qu’il puisse briser une hampe ou deux. Il n’était pas contre le butin, mais il portait la croix du Christ sur la poitrine afin de combattre en son nom. Manquer à verser le sang à cette occasion lui semblait presque une insulte à la face de Dieu.
</p>

<p>
Garin passa une bonne partie de la veillée à servir de truchement au chevalier, dont l’enthousiasme était partagé par le Bédouin qui s’amusait de l’aspect infantile de son hôte. Les étoiles scintillaient depuis longtemps dans le ciel quand il fut autorisé à aller se coucher.
</p>

<p>
Il déambula dans le camp jusqu’à trouver un espace où s’installer pour la nuit. Quelques soldats ronflaient déjà, tandis que les plus anxieux échangeaient à voix basse autour des braises des petits feux qui avait chauffé leur brouet. Il s’emmitoufla dans son vieux manteau élimé non loin d’eux, mais sans être trop près. Le matin du combat était toujours bruyant et affairé pour les guerriers. Il aimait les regarder s’activer, à distance, tout en finissant de se réveiller.
</p>

<p>
La lune était presque pleine et il la vit qui arborait un sourire tandis qu’elle veillait sur le soleil des hommes. Au contraire d’eux, elle savait certainement quel serait leur destin le lendemain. Il lui fit un clin d’œil et se tourna pour s’endormir.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9gion de Gaza, zone d\u2019el Djifar, veill\u00e9e du samedi 6 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;region_de_gaza_zone_d_el_djifar_veillee_du_samedi_6_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9803-14021&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="desert_d_al-gifar_fin_d_apres-midi_du_vendredi_19_septembre_1158">Désert d’al-Gifar, fin d’après-midi du vendredi 19 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
En très peu de temps, l’attaque avait tourné au désastre et les Latins s’étaient rapidement dispersés, harcelés par des contingents d’archers montés qui bourdonnaient autour d’eux sans relâche. Lorsque les premiers fuyards étaient revenus vers les bagages, Garin avait décidé de tenter sa chance. Il avait ôté et jeté sa croix dans la poussière et s’était mis en marche tranquillement en direction des dunes où avait lieu l’affrontement.
</p>

<p>
Il avait avancé d’un bon pas, sans se dissimuler, la main sur la tête pour tenir son chapeau de paille, veillant à ne pas trop s’approcher des endroits où il voyait des unités évoluer. Il craignait surtout d’être pris pour un combattant en train de fuir et d’être abattu d’une flèche.
</p>

<p>
Il venait de rejoindre une piste moins meuble que la zone où il était jusque là quand il aperçut un petit contingent de cavaliers qui trottaient dans sa direction. Il lui était impossible de se cacher d’eux et il estima que ce serait le moment de tenter sa chance. Au moment où le soldat de tête, un émir armuré de soie, faisait stopper son superbe étalon alezan d’un geste sûr, il leva la main et les salua d’une voix allègre, appelant la bénédiction d’Allah sur eux.
</p>

<p>
L’officier lui lança un regard étonné, découvrant ses cheveux blonds et sa vêture latine. Sans lui laisser le temps de la réflexion, Garin s’inclina respectueusement et demanda dans son meilleur arabe s’ils pouvaient le sauver et le ramener en terre d’Islam.
</p>

<p>
« Qu’es-tu donc pour parler ainsi ? N’es-tu pas de ces infidèles que nous finissons de débander ?
</p>

<p>
— Ils m’avaient forcé à les servir, c’est vrai, mais je ne suis pas l’un de ces polythéistes. Et je n’aspire qu’à fuir loin d’eux.
</p>

<p>
— D’où es-tu ? Quel est ton nom ?
</p>

<p>
— Ahmed al-Dimashqi. J’ai longtemps vécu par-delà le Bilad al-Sham<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>…
</p>

<p>
— Tu as le poil bien clair pour un Turk, et guère l’allure d’un Perse ! Es-tu en train de mentir ?
</p>

<p>
— J’ai été pris enfant et élevé dans la religion par mon maître, qui me fit libre au jour où je me convertis. J’ai ensuite travaillé à ses côtés, dans les périples qu’il faisait pour ses affaires. J’ai été capturé voilà deux hivers, par ce chien de Badawil<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> alors que je m’occupais de ses montures, vers Baniyas. »
</p>

<p>
L’Égyptien se détendit, mais ne semblait pas totalement convaincu.
</p>

<p>
« Tu as de la chance que ce soit jour de prière et que je n’aime pas condamner le voyageur sans raison. Tu vas nous accompagner et répondre à quelques questions. Tu auras sûrement grand désir de nous narrer tout ce que tu sais sur les troupes que nous avons vaincues.
</p>

<p>
— C’est pour moi un honneur que de mettre mes pas dans les vôtres. Puis-je apprendre quel nom je dois louer auprès d’Allah pour cette bonne fortune ? »
</p>

<p>
Un des cavaliers répondit d’une voix rogue, faisant avancer son cheval d’un air autoritaire.
</p>

<p>
« C’est l’émir Muhammad ben Mukhtār Shams al Khilāfa qui t’offre l’aman, veille à t’en souvenir ! »
</p>

<p>
Garin hocha respectueusement la tête, prêt à suivre avec empressement ceux qui lui ouvraient les portes d’un nouveau monde. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;D\u00e9sert d\u2019al-Gifar, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du vendredi 19 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;desert_d_al-gifar_fin_d_apres-midi_du_vendredi_19_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14022-17478&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le titre de ce Qit’a m’a été inspiré par mes lectures adolescentes, quand je dévorai la série de bandes dessinées de science-fiction <em>Laureline et Valérian</em> de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Un des tomes, <em>Sur les frontières</em>, parlait de ces lieux de transition, de connexion dans lesquels erraient ceux qui n’appartenaient plus à aucun monde. Je me suis dit que cela conviendrait parfaitement à Yarankash, tout en jouant sur la polysémie du terme « marche », entre son acception médiévale et celle d’aujourd’hui, de mise en mouvement.
</p>

<p>
Il y a bien sûr fort peu de documentation sur les marginaux, qui sont, par nature, exclus des récits habituels, si ce n’est pour en illustrer parfois les chroniques judiciaires. Mais j’avais envie de suivre le destin possible d’un de ces déracinés qu’on évoque à mi-mots dans certaines sources.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;17479-18387&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Christin Pierre, Mézières Jean-Claude, <em>Sur les frontières</em>, Tome 13 de la série <em>Valérian</em>, Paris : Dargaud, 1988.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Jackson David Edwards, Lyons Malcolm Cameron, <em>Saladin. The Politics of Holy War</em>, Cambridge : Cambridge University Press, Édition Canto, 1997.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;18388-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>La main du destin</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Imād al-Dīn Zengī, atabeg de Mossoul et Damas (1087-1146).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Région dominée par Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:20:02 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ En marche]]></source>
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      <title><![CDATA[ Le lion et l’éléphant]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_092_lion_et_elephant#le_lion_et_l_elephant]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_091_maitre_de_chapelle" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_091_maitre_de_chapelle" data-wiki-id="fr:qita:qita_091_maitre_de_chapelle">Maître de chapelle</a></span></div>
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<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_093_en_marche" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_093_en_marche" data-wiki-id="fr:qita:qita_093_en_marche">En marche</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_rue_du_temple_aube_du_mercredi_15_avril_1159">Jérusalem, rue du Temple, aube du mercredi 15 avril 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Dans la fraîcheur de l’aurore, son porte-manteau sur l’épaule, Ernaut avançait gaiement dans la rue commerçante encore à demi ensommeillée. La plupart des échoppes étaient fermées et les plus matinaux des vendeurs s’affairaient à encombrer le passage avec leurs sacs de fèves et de pois, leurs paniers d’épices ou de grain, leurs pots de condiments. Il leur prêtait des remarques appréciatrices sur sa fière allure, son allure martiale impressionnante et cela le mettait en joie.
</p>

<p>
Il s’était porté volontaire pour rejoindre le roi Baudoin à Antioche. On y rassemblait tout ce que les territoires latins pouvaient compter de forces militaires afin d’aller assiéger la ville de Nūr al-Dīn<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>, la prestigieuse Alep. Le basileus byzantin Manuel Comnène était descendu avec une considérable armée dont on disait qu’elle recouvrait les reliefs. De nombreux croisés, venus pour Pâques, avaient décidé de se joindre également à l’expédition. Depuis plus de dix ans et l’assaut manqué sur Damas, on n’avait pas vu un pareil enthousiasme, une telle effervescence.
</p>

<p>
Ernaut estimait que c’était là une occasion rêvée de faire ses preuves. Il avait déjà tout son équipement de combat, et n’avait eu qu’à se munir d’un grand sac en cuir huilé qui supporterait le voyage par bateau jusqu’au nord. La perspective de parcourir de nouveaux lieux l’excitait au plus haut point. On lui avait tant vanté la cité de saint Pierre, les montagnes de Cilicie… Et La mystérieuse Alep, qui représentait depuis des dizaines d’années le repaire des adversaires les plus acharnés du royaume latin. Il était plus que temps de s’en emparer et d’en faire une fidèle baronnie. En souriant, Ernaut s’imaginait prêtant hommage à Baudoin pour ce nouveau fief qui n’allait pas tarder à naître, en récompense de ses futurs exploits sur les murailles.
</p>

<p>
Les abords du palais étaient encore plus agités qu’à l’ordinaire. Même si la plupart des officiers et des hommes du roi étaient déjà au nord depuis des mois, c’était là que beaucoup de voyageurs se regroupaient ou venaient simplement recevoir leurs instructions. On assemblait généralement la caravane à la porte de David, à l’ouest de la cité avant de prendre la route pour Jaffa. Gaston, vétéran qui avait initié Ernaut au combat d’infanterie, s’avançait vers lui alors qu’il franchissait à peine le portail.
</p>

<p>
« Tu arrives à point, gamin. Viens-t’en avec moi à l’arsenal. »
</p>

<p>
Sans un mot de plus, il partit en direction de la citadelle de David, où la plupart des armes et armures étaient stockées. Les fantassins royaux avaient leur équipement de guerre en propre, mais ils étaient tenus de les laisser à l’abri. Ils ne conservaient que leurs protections de corps et leur épée. Le reste était distribué au moment des campagnes, ou pour les exercices. À côté du sergent boiteux, Ernaut avançait d’un pas allègre, affichant toujours sa bonne humeur du matin. Gaston la remarqua et arbora un rictus dont on ne savait s’il était gai ou cynique.
</p>

<p>
« Le voilà ce bel assaut dont tu rêvais, jeune, on dirait bien !
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<p>
— J’ose l’encroire ! répliqua Ernaut, un large sourire aux lèvres.
</p>

<p>
— Ici, ils disent que <em>la vie est semblable au feu, elle commence par la fumée et finit par la cendre</em>. C’est aussi vrai de tous les combats. Garde-toi bien de trop en espérer… »
</p>

<p>
Lançant un rapide regard en coin au petit homme noueux qui trottinait à ses côtés, Ernaut se rembrunit. Gaston était souvent acide, voire carrément rabat-joie. Peut-être était-il vexé de s’être fait écarter de la troupe qui allait s’emparer d’Alep. À son âge, qu’Ernaut estimait autour de la quarantaine, il était bon d’avoir accumulé un pécule pour sa retraite, afin de profiter de la vie. Sa situation actuelle démontrait qu’à l’évidence il n’y était pas parvenu. Et il allait rater une des plus belles occasions de s’enrichir que les soldats aient connue depuis de nombreuses années.
</p>

<p>
Reconnus par les sentinelles de faction, ils pénétrèrent sans halte dans la cour où une interminable cohue d’ânes et de mulets attendaient dans les cris et l’agitation que le chargement soit fini. Des valets attachaient boucliers, lances et toiles pour les hommes du rang, sous la supervision de clercs à l’air concentré, stylets et tablettes de cire en main. D’autres sergents patientaient, aidaient à fixer les matériels. Ni Droart ni Eudes n’étaient là, ce qu’Ernaut regrettait un peu. Il n’avait aucun proche parmi les soldats avec qui il allait passer les semaines, voire les mois, à venir. Il aurait même supporté la présence de Baset, mais ce dernier arrivait à esquiver tous les enrôlements avec talent et il était exceptionnel qu’il aille bien loin de l’enceinte de la cité.
</p>

<p>
De la voix, de la main, Gaston pressait le mouvement. Il était prévu de corner le départ quand le couvent du Saint-Sépulcre marquerait tierce. D’ici là, toutes les bêtes devaient être assemblées en file à l’extérieur des murailles. Le cortège d’animaux franchissait à peine les portes de la ville que la grosse cloche se mit à sonner. Les cavaliers étaient en place loin devant, chacun sous la bannière qu’il servirait lors des affrontements. Venaient ensuite les contingents de fantassins qui patientaient en une longue colonne derrière eux. Enfin, en dernier étaient disposés les bagages, où chameaux et mules étaient menés par une légion de valets.
</p>

<p>
De nombreux habitants, et même des voyageurs, des pèlerins, s’étaient amassés pour admirer l’impressionnante procession militaire, encourageant ces valeureux combattants de la foi avec des chants, des prières, des appels de voix. Quelques familles disaient aussi au revoir à ceux des leurs qui partaient pour une périlleuse aventure. Ernaut regrettait de ne pas voir Libourc parmi tous ces badauds, tandis qu’il rejoignait son groupe. Il aurait aimé la serrer dans ses bras une dernière fois, il avait à peine eu le temps de lui faire savoir qu’il allait au loin. Il n’eut pas le loisir de laisser ces pensées sombres s’installer : la grande bannière à l’avant venait de s’incliner, ordre bien vite repris par les voix fortes des responsables d’unité. En un instant, le faubourg fut noyé de la poussière de leur avancée.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="village_de_hammam_gue_de_la_balanee_fin_d_apres-midi_du_lundi_25_mai_1159">Village de Hammam, gué de la Balanée, fin d’après-midi du lundi 25 mai 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
De faction au gué qui traversait le Nahr Ifrin, Ernaut fut parmi les premiers à voir arriver la file des marcheurs blancs de poussière. Quelques-uns, certainement des barons d’importance, avaient reçu une monture de leur escorte byzantine. Les autres avançaient, hagards, pieds nus et en sous-vêtements sales, la barbe longue et le cheveu hirsute. On aurait dit une armée de mendiants. C’étaient les prisonniers francs que le basileus Manuel avait pu faire libérer suite à des échanges diplomatiques avec l’émir Nūr al-Dīn : plusieurs centaines d’hommes du commun et une poignée de détenus notables.
</p>

<p>
Fragiles sur leurs jambes, certains hésitèrent à entrer dans l’eau du gué malgré la corde qui avait été tendue au long pour justement les aider. Sur la rive occupée par l’armée latine, c’était la consternation. Dans un silence de mort, quelques-uns tentaient de reconnaître des visages, des silhouettes.
</p>

<p>
Au milieu des plénipotentiaires byzantins se tenait un petit groupe de Turcs, coiffés du sharbush<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, le sabre et l’arc au côté. Ils accompagnaient un civil, un arabe monté sur un magnifique étalon, qu’il ne semblait guère maîtriser. Un érudit quelconque capable de parler plusieurs langues, mais peu familier des voyages en selle. Sa posture fit ricaner les Latins, soulagés de trouver un exutoire à la tension qui s’était établie. Certains parièrent même sur sa chute probable dans le vif courant, mais ils en furent pour leurs frais, et se contentèrent de cracher dans sa poussière une fois qu’il les avait dépassés.
</p>

<p>
Parmi son groupe, Ernaut avait bien sympathisé avec Daimbert. Sergent du prince de Galilée, c’était lui qui était en charge du petit comité qui surveillait le passage à travers le cours d’eau. Il était monté sur son cheval pour faire bon accueil aux arrivants et les regardait défiler, faisant signe à tous de continuer à avancer sans ralentir.
</p>

<p>
Tandis que le flot des captifs s’étendait inlassablement devant eux, Ernaut fronça les sourcils. Il comprenait ce que signifiait la défaite, quand on n’était pas tué durant les affrontements, mais se voyait confronté pour la première fois à la réalité du destin des prisonniers. Il tentait de se montrer aimable, encourageant de la voix les hommes à ne pas ralentir, leur vantant le confort qui les attendait. À côté de lui Daimbert demeurait muet, suçotant un morceau de bois qui lui servait de cure-dent. Il ne rompit le silence que lorsque la colonne eut entièrement franchi le gué, incitant chacun à un redoublement de prudence.
</p>

<p>
« Tu crois qu’ils pourraient nous assaillir alors que leur envoyé est au parmi du camp ?
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<p>
— Ces diables ont toujours quelque ruse en leur besace…
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<p>
— Ils ne doivent pas se sentir si vaillants, qu’ils acceptent toutes les demandes qu’on leur fait !
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<p>
— C’est surtout la vaillance des Griffons<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> qui va pas tarder à manquer, m’est avis. »
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<p>
Ernaut dévisagea son chef, surpris de l’entendre émettre un commentaire désobligeant sur leurs alliés. Il était plutôt fort en gueule, mais semblait n’avoir que peu de colère en lui, hurlant juste pour se faire comprendre des plus rustiques de ses hommes.
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<p>
« Il se dit des choses ?
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<p>
— Certes oui. Il y a eu force messages échangés et certains des Griffons du souk racontent qu’ils vont bientôt remballer. »
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Ernaut n’en crut pas ses oreilles. Jamais les négociants byzantins ne quitteraient le camp sans l’armée. Cela signifiait forcément que le basileus prévoyait de prendre la route.
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<p>
« On va enfin lancer l’assaut ?
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<p>
— Nous, je sais pas, mais il semblerait que le roi Manuel ait décidé de s’en retourner chez lui.
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<p>
— Comment ça ? Va-t-on courir sus Halepe sans lui ?
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<p>
— Je serais pas surpris qu’on reparte sans même en avoir vu la muraille. »
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<p>
Daimbert soupira longuement avant d’accorder un sourire amer à Ernaut.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Village de Hammam, gu\u00e9 de la Balan\u00e9e, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 25 mai 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;village_de_hammam_gue_de_la_balanee_fin_d_apres-midi_du_lundi_25_mai_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7008-11221&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="village_de_hammam_camp_latin_du_gue_de_la_balanee_apres-midi_du_samedi_30_mai_1159">Village de Hammam, camp latin du gué de la Balanée, après-midi du samedi 30 mai 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Le petit hameau depuis longtemps déserté de Hammam accueillait des sources chaudes qui avaient permis l’installation de bains, à la jonction du camp militaire et des marchés périphériques, en bordure des aménagements de toile, de corde et de bric-à-brac qui caractérisaient tous les établissements de campagne. L’accès y était assez difficile pour les hommes du peuple, qui se contentaient souvent de se baigner dans le Nahr Ifrin. Comme beaucoup d’autres, Ernaut avait pris le parti de se rafraîchir dans une boucle de la rivière en amont des endroits où l’on risquait de souiller l’eau. Il y avait ses habitudes, avec quelques compagnons dont certains y faisaient parfois leur lessive.
</p>

<p>
Au milieu des flots, il se savonnait activement les cheveux et les oreilles, les yeux fermés, quand il perçut soudain une grande agitation autour de lui. Il plongea la tête dans le courant pour se rincer et comprendre ce qui se passait. Lorsqu’il tourna son regard vers la rive, il se figea.
</p>

<p>
Un lion, ou une lionne, à son absence de crinière, déambulait nonchalamment parmi les affaires du petit groupe, la queue ondulant tandis qu’elle reniflait les objets. Elle n’était qu’à quelques pas d’Ernaut, qu’elle considéra soudain avec curiosité. La tête penchée, la gueule à demi ouverte, elle semblait surprise par ce qu’elle voyait. Face à elle, Ernaut était nu, le corps en partie couvert de mousse, une savonnette à la main.
</p>

<p>
C’était la première fois qu’il était face à une telle bête et il percevait les remugles acides de sa transpiration ramper jusqu’à lui, il entendait son souffle alors qu’elle l’étudiait. Il n’avait aucune idée des habitudes de ces animaux et se prit à prier pour qu’elle n’eût pas faim.
</p>

<p>
Le temps parut s’étirer tandis que la lionne le fixait de ses yeux attentifs. Puis elle bâilla, dévoilant des crocs propres à briser l’échine du plus colossal des humains. Ernaut sentit ses jambes faiblir, son bas-ventre se crisper. Il n’y avait aucun bruit aux alentours et il espérait que ses compagnons étaient partis chercher de quoi faire fuir le fauve. Il serra fort son poing libre et se raidit soudain. Puis il s’élança en hurlant vers la lionne, lui balançant sa savonnette en plein museau tandis qu’il projetait de grandes gerbes d’eau en avançant. En deux bonds, l’animal s’esquiva dans les buissons, laissant Ernaut essoufflé, dégoulinant, le cœur à cent à l’heure, tout seul et nu sur la berge.
</p>

<p>
Il entendit alors de nouveau le vent dans les branchages et des voix qui s’approchaient. Une demi-douzaine de soldats accouraient avec des lances et des arcs. En voyant Ernaut ainsi immobile, indemne et ébahi, ils éclatèrent de rire.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Village de Hammam, camp latin du gu\u00e9 de la Balan\u00e9e, apr\u00e8s-midi du samedi 30 mai 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;village_de_hammam_camp_latin_du_gue_de_la_balanee_apres-midi_du_samedi_30_mai_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11222-14089&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="village_de_hammam_camp_latin_du_gue_de_la_balanee_veillee_du_samedi_30_mai_1159">Village de Hammam, camp latin du gué de la Balanée, veillée du samedi 30 mai 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
L’histoire du sergent du roi qui chassait le lion entièrement nu ne mit que fort peu de temps à parcourir le camp, apportant un peu de légèreté dans l’atmosphère oppressante qui régnait jusque là. L’annonce du départ byzantin avait plongé les troupes dans la morosité, et chacun accueillit avec soulagement l’amusante anecdote. Ernaut goûtait fort son succès et raconta la scène une bonne dizaine de fois durant son souper, agrémentant chaque nouveau récit de détails imaginatifs. Il ne fut donc que modérément surpris qu’on vienne le chercher pour aller narrer son exploit ailleurs. Il ne s’attendait néanmoins pas à être guidé jusqu’à la tente maîtresse du prince d’Antioche, Renaud de Châtillon.
</p>

<p>
Ce chevalier ombrageux dont le courage forçait l’admiration des hommes se tenait un peu en retrait après avoir dû s’humilier devant le basileus byzantin Manuel, en demande de pardon de ses exactions passées. Ernaut se souvenait que lors de sa venue en Terre sainte, ils avaient dû éviter l’île de Chypre à cause de son raid<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>. Il se racontait d’ailleurs que le féroce prince n’avait que fort peu d’égard pour ceux qui le contrariaient. Le patriarche de sa cité avait fini nu et enduit de miel en haut d’une tour pour avoir osé s’opposer à lui.
</p>

<p>
Avançant tout en frottant sa cotte de la main, Ernaut échangea quelques mots avec le valet, histoire de ne pas commettre d’impairs. Celui-ci, un jeune arménien à l’accent chantant, lui expliqua que le prince était de bonne humeur, ayant entendu des jongleurs toute la soirée. Lorsqu’il avait appris l’anecdote, il avait immédiatement désiré rencontrer le sergent qui chassait les lions sans arme, sans préciser rien de plus.
</p>

<p>
Lorsqu’Ernaut pénétra dans la tente, il fut surpris du luxe qu’il y découvrit. En dehors des mâts et des grincements des cordages, on se serait cru dans un palais : épais tapis sur le sol, nombreuses lampes à huile, tentures bariolées dont les motifs de soie accrochaient la lumière. Une dizaine de sièges confortablement rembourrés de coussin étaient disposés en demi-cercle face à l’espace servant de scène, où se produisaient un musicien et un conteur.
</p>

<p>
Au centre de l’hémicycle ainsi formé, sur un trône plus imposant que ses voisins, se tenait le prince d’Antioche. Ernaut l’avait déjà aperçu au loin, mais il le voyait véritablement pour la première fois. Il était assez grand, brun de poil et de peau. D’une trentaine d’années, il avait un visage carré d’où partait un nez légèrement busqué, fermé d’un menton en galoche. Une barbe très courte et des cheveux frisés coupés à l’écuelle indiquaient l’homme de guerre qu’il était, ainsi que les fines rides au coin des yeux qui plissaient son teint buriné. Il n’était plus si imposant une fois dépouillé de son harnois, mais ses gestes trahissaient son goût pour l’action, un corps préparé à tous les efforts.
</p>

<p>
En voyant Ernaut entrer, il rugit littéralement, interrompant sans égard le spectacle pour permettre au jeune sergent de s’avancer.
</p>

<p>
« Ah, voilà donc notre héros ! Comment t’appelles-tu, mon garçon ? Goliath ? Samson ?
</p>

<p>
— Ernaut, sire prince.
</p>

<p>
— Ah, que ce nom sonne doux à mes oreilles ! On dirait le mien ! Peut-être m’attribuera-t-on ton exploit ? »
</p>

<p>
Il éclata de rire, satisfait de sa propre blague.
</p>

<p>
« Cela ne serait pas de trop, il y en a bien assez à dégoiser sur moi en ce moment, cela leur clouerait le bec à tous. »
</p>

<p>
D’un geste, il intima à un de ses voisins de laisser son siège et indiqua à Ernaut d’y rendre place. Le jeune homme en rougit de plaisir et de gêne tandis que le chevalier ainsi mis à l’écart lançait un regard hautain à Ernaut, ce que Renaud aperçut.
</p>

<p>
« N’ayez qu’amitié pour ce sergent le roi, compères. Voilà vaillant qui vaut bien cent Griffons, dont il nous faudrait pleines échelles ! Il chasse le lion avec un savon ! »
</p>

<p>
Puis, se tournant, hilare, vers Ernaut, il ajouta : « Avais-tu l’intention de lui frictionner le museau ? »
</p>

<p>
N’attendant même pas sa réponse, il répartit d’un grand rire et fit signe qu’on leur serve à tous du vin. Emportés par le plaisir de leur seigneur, les chevaliers firent un relatif bon accueil à Ernaut. S’ils n’étaient pas toujours à l’aise avec le peu de sens des convenances de leur prince, ils en partageaient le goût pour la bravoure.
</p>

<p>
« Figure-toi que j’ai mandé ces jongleurs, car ils sont Englois et ils connaissent un conte de leur pays qui parle d’un chevalier tel que toi. »
</p>

<p>
D’un geste, il apostropha le ménestrel, qui attendait patiemment qu’on lui demande de reprendre sa narration.
</p>

<p>
« Et comment s’appelle donc le brave qui se fait compaigner d’un lion ?
</p>

<p>
— Owein, sire prince. »
</p>

<p>
Renaud de Châtillon se tourna alors vers Ernaut et, faisant glisser un petit anneau d’or d’un de ses doigts, il le donna au géant.
</p>

<p>
« Voilà, ce sera désormais ton nom auprès de moi. Si tu as désir de venir dans les terres du Nord, si tu ne te plais plus à Jérusalem…. Quels que soient tes besoins, cet anel sera ton sauf-conduit jusqu’à moi, <em>Yvain</em>. »
</p>

<p>
Puis il demanda à Ernaut de leur raconter à tous comment on s’y prenait pour chasser le fauve quand on n’avait pas d’armes en dehors d’une savonnette. Il était espiègle et enjoué comme un enfant au premier jour de vacances et riait aux éclats à la moindre occasion. Un vrai chevalier comme Ernaut avait toujours rêvé d’en rencontrer. Peut-être ne serait-il pas de trop d’ajouter encore quelques détails propres à amuser son auditoire, se dit-il. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Village de Hammam, camp latin du gu\u00e9 de la Balan\u00e9e, veill\u00e9e du samedi 30 mai 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;village_de_hammam_camp_latin_du_gue_de_la_balanee_veillee_du_samedi_30_mai_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14090-19988&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le titre de ce Qit’a est issu de l’expression « L’éléphant du Christ » par lequel les musulmans désignaient alors Renaud de Châtillon, en référence à une sourate du Coran. Il s’agit ici de la première apparition dans Hexagora d’un personnage de premier plan dans mon évocation du royaume de Jérusalem. J’espère avec le temps arriver à en tracer une image plus complexe, riche et intéressante que les caricatures romantiques ou brouillonnes qu’on en trouve généralement. Influencé par les travaux de Bernard Hamilton, j’avais déjà tenté de donner une lecture nuancée de son action dans un livre édité voilà quelques années chez Histoire et Collections (« La bataille de Hattîn »), dont j’ai récupéré récemment les droits et que je prévois de republier sous licence libre.
</p>

<p>
L’anecdote autour du lion est née des très fréquentes mentions de ce fauve dans les mémoires d’Usamah ibn Munqidh, qui se vantait d’en avoir chassé sans relâche toute sa vie, sans jamais avoir été blessé par l’un d’eux. Cet animal, désormais disparu au Moyen-Orient, était alors assez répandu et causait de nombreux dommages aux cheptels et n’hésitait pas à s’attaquer parfois à l’homme. On en rencontrait aussi quelques spécimens apprivoisés, dont Usamah nous raconte qu’il en vit un mis en fuite par un mouton particulièrement belliqueux.
</p>

<p>
Le surnom que donne Renaud à Ernaut est tiré d’une possible source d’inspiration galloise de Chrétien de Troyes pour son Yvain, <em>Le Chevalier au lion</em> (écrit vers 1175-80), et qui se baserait sur la vie de saint Mungo. Le fait de placer cette référence cultuelle presque vingt ans avant la rédaction du roman champenois est une façon de mettre en lumière l’existence préalable à toute création culturelle d’un substrat qui le nourrit et en permet la floraison. Il s’agit là d’un concept qui sous-tend une grande partie des textes d’Hexagora en général et les Qit’a en particulier.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Cobb Paul M., <em>Usamah ibn Munqidh, The Book of Contemplation</em>, Londre : Penguin Books, 2008.
</p>

<p>
Hamilton Bernard, « The Elephant of Christ: Reynald of Chatillon » dans <em>Studies in Church History</em>, vol. 15, 1978, p. 97-108.
</p>

<p>
Schlumberger Gustave, <em>Renaud de Châtillon, prince d’Antioche, seigneur de la terre d’Outre-Jourdain</em>, Paris, Plon : 1898.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22029-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Terme usuel pour désigner les Grecs, c’est à dire les Byzantins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Voir le premier tome des enquêtes d’Ernaut, <em>La nef des loups</em>.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:58 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Le lion et l’éléphant]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Maître de chapelle]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_091_maitre_de_chapelle#maitre_de_chapelle]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="lydda_palais_de_l_eveque_matin_du_lundi_9_mars_1159">Lydda, palais de l’évêque, matin du lundi 9 mars 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Les yeux à demi ouverts, Gilbert s’étira longuement, emmitouflé sous les couvertures. La lumière du jour entrait à flots dans la petite salle qu’il partageait avec une demi-douzaine d’autres serviteurs de l’évêque. Comme souvent, il attendait pour sortir du lit le claquement de la porte de son dernier compagnon. Il savait pourtant qu’en tardant ainsi, il n’aurait peut-être même pas le temps de grignoter quoi que ce soit avant de se rendre à la messe matinale.
</p>

<p>
La capacité à se lever à toute heure était la première chose qu’il avait perdue en quittant le monastère clunisien où il avait grandi. À son arrivée à Lydda, il avait malgré tout mis un point d’honneur à ne manquer aucun office et continuait à suivre la stricte discipline qu’il avait toujours connue. Puis il avait vite remarqué que nombre de chanoines étaient souvent absents, surtout pour les heures nocturnes. De plus, étant simple clerc sans charge liturgique, Gilbert ne semblait tenu à aucune exigence sur ce plan. Il en conclut donc qu’il n’avait pas à être plus assidu que ses aînés dont c’était la mission. Il avait ainsi commencé à se relâcher.
</p>

<p>
Tout en bâillant, il enfila sa longue cotte de laine, ses sandales et se dirigea vers le sanctuaire. De sa voix chantante enrouée de sommeil, il saluait du bout des lèvres tous ceux qu’il croisait. En revenant de l’église, il passa au réfectoire des religieux et demanda pour sa collation du matin un peu de pain et une compotée de fruits divers, avec un fromage sec. Puis il s’installa à table, le regard dans le vague.
</p>

<p>
Il fixait sans le voir le grand crucifix accroché au bout de la pièce, à côté du lutrin où, certains jours, un des chanoines faisait la lecture. Il aimait à s’imaginer parfois que ce pourrait être lui. C’était là une des fonctions du préchantre, dont on estimait généralement qu’il était le successeur désigné du chantre lorsque celui-ci était rappelé à Dieu. Gilbert raffolait de musique et, par-dessus tout, chantait avec ferveur, de sa voix forte et pure. Oblat formé dès ses plus jeunes années à la complexe liturgie clunisienne, il ne se sentait jamais si bien que quand il laissait ses vocalises s’unir à celles de ses frères, en célébration du Très-Haut. Souvent il fredonnait des hymnes pieux pour lui-même, enchaînant les mélismes avec un ravissement qui se dessinait sur ses traits joufflus.
</p>

<p>
Lorsqu’il arriva dans sa salle de travail au petit lutrin où il officiait généralement, il inspecta machinalement ses plumes, pots d’encre, réglets et mines de plomb. C’était pour lui un rituel chaque matin, qu’il exécutait avec gravité, tout en saluant ses compagnons. Il avait progressivement pris l’habitude du papier, dont le comportement à l’écriture était différent du vélin. Il avait découvert de nouvelles recettes de couleur, plus adaptées, retenant avec application les dosages. Jaque, le scribe principal de l’évêque était généralement satisfait de son travail, appréciant de voir un élève aussi discipliné, même s’il le trouvait trop souvent perdu dans ses rêveries.
</p>

<p>
Ce fut d’ailleurs la toux insistante de son maître qui tira Gilbert de ses songes éveillés. Plusieurs rouleaux à la main, Jaque le toisait de ses yeux myopes.
</p>

<p>
« Sire Constantin te fait mander, Gilbert. »
</p>

<p>
Puis, voyant que le jeune clerc s’emparait d’une tablette de cire pour prendre des notes, il secoua la tête.
</p>

<p>
« Non, tu n’as besoin de rien, mais tu dois y aller séance tenante. »
</p>

<p>
Gilbert acquiesça et se dirigea avec célérité vers la grande salle d’audience. Chemin faisant, il ajusta sa tenue, se recoiffa d’un geste. Il était toujours inquiet de se faire ainsi convoquer, même s’il était rare qu’on l’admonestât pour quoi que ce fût. De toute façon, l’évêque était assez débonnaire avec les gens de son hôtel, et ses exigences étaient bien moins fortes que celles de l’écolâtre qui avait éduqué le jeune novice. La férule qui l’avait dressé tout au long de son enfance se rappelait néanmoins à sa mémoire chaque fois qu’il était mis en présence d’un supérieur d’une telle importance.
</p>

<p>
Lorsque Gilbert pénétra dans la grande salle, Constantin de Lydda n’était pas sur son trône, mais assis près d’une petite table, sur une chaise curule, occupé à discuter avec un homme aux cheveux gris coupés courts, à l’allure martiale, installé à côté de lui. Ils partageaient une collation de beignets aux fruits dont le parfum vint chatouiller les narines du clerc. Josce, le vervet de l’ecclésiastique, avait pris la place d’honneur sous le dais et s’activait à grignoter des amandes tout en surveillant les alentours. Il ne réagit pas à l’entrée de Gilbert, auquel il était habitué. Le clerc s’approcha sans bruit, puis inclina la tête, attendant respectueusement qu’on s’adresse à lui.
</p>

<p>
Les deux hommes parlaient de navigation maritime et du passage de certaines nefs espérées d’ici peu. Ils achevèrent rapidement et Constantin indiqua à Gilbert de venir plus près. L’hôte de l’évêque, d’un certain âge, le détailla des pieds à la tête. Il avait le regard perçant, mais dénué de violence et de méchanceté, attentif plus qu’inquisiteur. Et si ses gestes étaient martiaux, il n’avait pas sur le visage la sécheresse et la dureté de traits de certains barons autoritaires. Il arbora même un sourire amical.
</p>

<p>
« Voici donc notre jeune merle !
</p>

<p>
— Comme je vous l’ai dit, mon fils, il a l’usage des chants les plus complexes. Comme tout <em>nutriti</em> enfant de Cluny. »
</p>

<p>
Puis Constantin se tourna vers Gilbert.
</p>

<p>
« Tu as étudié assez pour les ordres mineurs et majeurs, si j’ai bonne souvenance ?
</p>

<p>
— De certes, mon sire. Mais n’ai pas été ordonné…
</p>

<p>
— Cela pourrait se faire vite assez. Géraud, que tu encontres ce jour, est seigneur, entre autres de la ville de Sagette, au nord du royaume. Il t’a ouï à vespres hier et désire te prendre à son service. Son chapelain, fort fatigué, a dû revêtir l’habit, et il n’est pas d’usage qu’une chapelle de telle importance demeure vide. Cela serait belle charge pour jeune clerc, qu’en dis-tu ? »
</p>

<p>
Familier des questions qui n’étaient que des injonctions formulées aimablement, Gilbert hocha la tête sans faire entendre sa voix.
</p>

<p>
« Je vais rédiger une lettre pour l’évêque Amaury, que tu puisses recevoir les ordres de sa main. D’ici là, tu pourras tout de même célébrer quelques offices, des morts en particulier. Sire Géraud tient à honorer ses ancêtres. Un clunisien tel que toi doit savoir cela parfaitement ! Va prévenir Jaque des tâches que tu avais en cours et sois prêt à partir avec l’hostel du sire Sagette demain dès potron jaquet. »
</p>

<p>
Tout en signifiant son congé d’une main distraite à Gilbert, l’évêque se tourna vers le seigneur de Sagette et lui sourit aimablement.
</p>

<p>
« Vous voilà de nouveau garanti pour votre âme, mon fils. Et par bon clunisien dont je ne me sépare qu’à regret… »
</p>

<p>
Gilbert salua d’une inclinaison du buste et se retira en silence. Puis il dirigea ses pas vers le scriptorium. Il voyait son univers familier se dissoudre autour de lui, ce qui l’angoissait au plus haut point. Il n’était à Lydda que depuis quelques années, mais son tempérament routinier avait vite tracé un sillon dont il ne s’écartait que peu. Devenir chapelain, cela voulait dire vivre sans clôture, dans le monde séculier. Et surtout, sans supérieur direct auquel obéir chaque jour. Rien que d’y penser, il sentait le trouble gagner son cœur, chavirer son estomac. Il lui faudrait visiter les cuisines au plus vite, voir s’il ne se trouvait pas un petit quignon sur lequel passer ses inquiétudes.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, palais de l\u2019\u00e9v\u00eaque, matin du lundi 9 mars 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_palais_de_l_eveque_matin_du_lundi_9_mars_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;367-8322&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="chateau_de_beaufort_apres-midi_du_dimanche_14_juin_1159">Château de Beaufort, après-midi du dimanche 14 juin 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Installé sur un des petits bancs de la chapelle, Gilbert jouait doucement de son psaltérion. La chaude lumière pénétrait par les fines ouvertures, faisant danser la poussière grise soulevée par le balayage récent qu’il avait demandé. L’autel était paré, surmonté d’une jolie fresque un peu naïve représentant un christ en majesté. Il se sentait désormais moins angoissé à l’idée d’être en charge du service divin. En outre, si les célébrations qui allaient commencer au soir étaient d’importance, messe des morts en mémoire d’un ancêtre particulièrement vénéré, Eustache, c’était là un cérémonial que Gilbert connaissait parfaitement. Il regrettait juste que les participants ne fassent qu’ânonner à sa suite, incapables qu’ils étaient d’accompagner ses envolées vocales.
</p>

<p>
Il aimait bien la petite chapelle du château, profondément enchâssée dans l’énorme massif de pierre. S’il avait appréhendé la montée jusqu’à ce nid d’aigle, il se sentait à l’abri tant qu’il n’approchait pas des murs d’enceinte. Il s’était installé une couche dans le fond de la salle et avait son coffre personnel, qui lui servait souvent de table. Il avait trouvé étrange de disposer ainsi de biens propres en si grande quantité. De plus, il percevait une dotation qui lui permettrait de s’acheter des instruments de musique de qualité. Au début, il avait été horrifié de découvrir qu’on lui donnait de l’argent pour le service de Dieu, puis il avait compris que c’était nécessaire, vu que certaines choses ne lui étaient plus fournies. Il distribuait néanmoins beaucoup en aumônes.
</p>

<p>
Il avait aussi constaté qu’on lui conférait une importance à laquelle il n’était pas habitué. Il était désormais servi au haut bout de la table, là où une nappe de lin venait habiller le bois ciré. Il était même juste à côté du maître lorsque celui-ci n’avait pas ses fils avec lui. Cela le mettait encore plus mal à l’aise, et il gardait généralement les yeux rivés sur son tranchoir, ne répondant qu’aux questions directes, et toujours avec quelques propos laconiques. Il aimait que Renaud, l’un des cadets, soit présent. Plus âgé que lui d’une dizaine d’années, il était beaucoup moins affecté dans ses façons, sachant qu’il n’avait aucune responsabilité officielle. C’était un homme de guerre, à l’aise avec l’épée au côté, mais il s’était montré également le plus curieux et le plus amical avec Gilbert. Il avait réussi à l’attirer à quelques veillées, lui apprenant des jeux de table.
</p>

<p>
Par sa fonction, Gilbert célébrait des offices réguliers pour le seigneur Géraut et sa famille et les entendait en confession. Il avait été horriblement gêné de devoir se charger aussi des femmes, et rougissait de les écouter ainsi, obligées de lui dévoiler leur intimité. Heureusement pour lui, aucune faute avouée ne lui avait jusque là posé de problème, rien de grave ou de non répertorié dans les pénitentiels n’ayant été porté à sa connaissance. Il se doutait par ailleurs qu’il lui faudrait gagner la confiance de chacune des personnes avant qu’elles n’osent lui en dire plus. Il allait devoir apprendre à écouter.
</p>

<p>
Un autre avantage de la forteresse de Beaufort était de se situer loin de tout, avec une faible garnison. Gilbert se sentait souvent perdu dans la grande ville de Sidon, et il n’aimait guère devoir sortir de la Tour-Baudoin, le château seigneurial. En outre, cela signifiait qu’ici il ne partageait le lieu de culte avec personne. En ville, il devait composer avec un prêtre plus âgé que lui, qui semblait n’avoir accueilli un jeune collègue qu’avec réticence. Peut-être avait-il espéré la place, plus prestigieuse et vraisemblablement mieux dotée que sa cure. Gilbert s’efforçait pourtant de bien marquer son respect des formes, allant à confesse chaque semaine et suivant les messes de son confrère avec application.
</p>

<p>
Lorsque la porte grinça sur ses gonds, il suspendit son plectre, prêt à saluer quiconque se présentait là. En l’absence de paroisse, les permanents de la garnison tombaient sous sa juridiction spirituelle, mais la plupart montraient bien peu d’appétit pour les questions de cet ordre. Ils se contentaient d’être présents au moins le dimanche à la messe, s’abstenant de bavarder uniquement quand les maîtres étaient aux environs.
</p>

<p>
En voyant Renaud, il se leva et l’accueillit d’un sourire. C’était un homme assez svelte et tout en muscle, le port bien droit né de toutes ses années en selle, avec un visage extraordinairement laid. Gilbert savait que c’était souvent là le signe d’un esprit retors, ou du moins de quelque infirmité d’âme, mais il n’arrivait pas à en faire grief à Renaud. Celui-ci était par ailleurs certainement le plus instruit de la maisonnée.
</p>

<p>
« Vous allez finir par prendre la poussière à demeurer ainsi à l’ombre, mon père ! lança le jeune chevalier, un sourire aux lèvres.
</p>

<p>
— Je n’ai pas grand plaisir à aller au soleil, cela échauffe les sangs.
</p>

<p>
— Surtout ce jourd’hui. La chaleur coule comme plomb fondu. J’ai épuisé trois montures à la chasse ce matin. Mais au moins j’ai ramené tendre gazelle qui égayera nos soupers ! »
</p>

<p>
Gilbert ne put retenir un sourire gourmand. Il savait qu’il serait parmi les premiers à se servir dans les beaux morceaux et les plats de sauce. Renaud avait vite compris la façon de lui plaire.
</p>

<p>
« Je venais vous chercher pour vous proposer une partie d’échecs. Je ne désespère pas de vous y faire prendre goût ! Père déteste ça et nul ici n’a votre jugeote.
</p>

<p>
— Je ne suis pas encore certain que ce soit là jeu bien chrétien…
</p>

<p>
— Allons donc. On n’y lance nul dé ! Et on dit que le saint prédicateur Bernard lui-même ne les dédaignait guère. N’était-ce pas votre abbé ?
</p>

<p>
— Il était abbé de Clairvaux et j’ai grandi dans une fille de Cluny !
</p>

<p>
— Que voilà bien cléricale finasserie ! N’est-ce pas couvent les deux fois ?
</p>

<p>
— C’est aussi différent pour moi qu’un alesan et un pie pour vous » répliqua Gilbert, tout content de replacer une nuance qu’il n’avait intégrée que depuis peu.
</p>

<p>
Renaud éclata de son rire joyeux et ouvrit en grand la porte, invitant le jeune chapelain à le suivre. Malgré ses manières familières et amicales, il était bien entendu que ses demandes ne devaient jamais être comprises autrement que comme des ordres.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau de Beaufort, apr\u00e8s-midi du dimanche 14 juin 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_de_beaufort_apres-midi_du_dimanche_14_juin_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8323-14965&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="sagette_chateau_de_la_tour-baudoin_veillee_du_jeudi_10_septembre_1159">Sagette, château de La Tour-Baudoin, veillée du jeudi 10 septembre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
La grande salle bruissait des activités joyeuses d’une fin de veillée festive. Géraud Granier, seigneur de Sagette, recevait quelques chevaliers croisés qui allaient reprendre la mer d’ici quelques jours et une magnifique soirée d’adieu leur était offerte. Quelques molles promesses d’union matrimoniale avaient été évoquées, mais sans que personne n’y croie vraiment. Géraud tenait néanmoins à ce que la réputation de la terre de Sagette soit bonne jusqu’au cœur des plus lointaines principautés. Il avait encore des enfants à placer, dont Renaud était le plus bouillonnant exemple.
</p>

<p>
Gilbert avait eu le plaisir de passer du temps avec des voyageurs venus de Saxe, se replongeant dans son dialecte natal avec bonheur. Il était rare de voir des croisés originaires de cette région, leur suzerain Henri le Lion étant généralement plus favorable à des expéditions contre Niklot, un seigneur païen abodrite établi non loin de ses territoires. C’était aussi pour Gilbert la première fois qu’il assistait à un spectacle de théâtre d’ombres. Le sujet racontait les exploits de Godefroy de Bouillon lors de la première croisade, en un abrégé des Chansons habituelles. L’accent y était mis sur le caractère exceptionnel de ce héros et certaines de ses aventures semblaient proprement incroyables. Gilbert tint donc à s’en entretenir avec les jongleurs, un homme d’une trentaine d’années accompagné d’un petit garçon. Ils rangeaient leurs marionnettes de cuir quand le prêtre vint les chercher.
</p>

<p>
Il savait qu’il entrait dans un univers inconnu, ayant été prévenu contre les artistes ambulants depuis sa plus tendre enfance. Il était néanmoins intrigué de voir qu’ils étaient capables, malgré toute l’infamie de leur condition, de célébrer des sujets inspirants. S’il était un thème qui rassemblait tout le monde en Terre sainte, c’était bien la figure de Godefroy.
</p>

<p>
L’homme l’accueillit d’un sourire poli, sans crainte, puis inclina la tête avec respect, le reconnaissant à sa tonsure comme un ecclésiastique. Il donna un coup de coude au gamin pour que celui-ci exécute également un salut dans les formes.
</p>

<p>
« Pouvons-nous vous aider, mon père ?
</p>

<p>
— De certes. De qui tenez-vous ces amiables récits ? J’y ai trouvé quelque matière propre à édifier. Et l’exemple venant de si haut, il n’en est que plus motivant.
</p>

<p>
— La plupart sont des extraits des chansons de celui qu’on nomme Richard, pérégrin des premiers temps. Un certain nombre est né de choses que j’ai entendues de différents jongleurs, quoique je confesse avoir qui-ci qui-là fleuri de menus détails, souventes fois pour la rime.
</p>

<p>
— Oh, vous versifiez ?
</p>

<p>
— J’ai ce plaisir, certes. J’ai étudié quelques années, pour savoir mes arts assez. Du moins suffisamment pour tirer de cette pauvre caboche de quoi enjoyer laboureurs et barons. »
</p>

<p>
Gilbert était tellement ébahi de voir que certains saltimbanques avaient donc quelques lettres qu’il en oublia sa déception à la nouvelle que les exploits de Godefroy étaient en grande partie imaginaires.
</p>

<p>
« Concevez-vous également les mélodies de vos chants ?
</p>

<p>
— Certes. J’emprunte ici et là de quoi garnir ma besace, mais ce qui en sort est bien de moi. »
</p>

<p>
Gilbert sourit de toutes ses dents. C’était la première fois qu’il s’entretenait avec un compositeur qui créait des pièces originales, selon sa propre inspiration. Il crut un instant se trouver au paradis.
</p>

<p>
« Auriez-vous un peu de temps pour parler musique ? »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Sagette, ch\u00e2teau de La Tour-Baudoin, veill\u00e9e du jeudi 10 septembre 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;sagette_chateau_de_la_tour-baudoin_veillee_du_jeudi_10_septembre_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14966-18643&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="sagette_chateau_de_la_tour-baudoin_matinee_du_mardi_15_decembre_1159">Sagette, château de La Tour-Baudoin, matinée du mardi 15 décembre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Une large table était disposée dans un des coins de la grande salle d’audience lorsque Géraud ne recevait pas. Le personnel de son administration s’y installait pour établir les comptes, rédiger les missives ou recopier les chartes. Gilbert avait pris l’habitude d’y travailler, profitant de la tiédeur de la pièce et de la calme activité qui y régnait. C’était l’endroit qui lui rappelait le plus le monastère. En dehors du seigneur de Sagette et de sa famille, nul n’élevait la voix et bien peu parlaient haut.
</p>

<p>
Il y préparait avec application ses célébrations sur de petites tablettes de cire et y venait lire les quelques ouvrages dont la chapelle était dotée. Il s’y trouvait un épitomé du pénitentiel de Burchard de Worms, qu’il avait toujours connu. Il regrettait juste que c’en soit une forme abrégée, car il se sentait de temps à autre décontenancé par les péchés auxquels il était confronté. Tout ce qui ressortissait des soucis de conflit armé ou des relations avec la femme lui était difficile à appréhender car il n’avait jamais eu à se frotter à ces domaines jusque là. Il avait donc emprunté à la bibliothèque de l’évêque de Sagette une version plus complète des écrits de Burchard et se confectionnait un addendum pour ces questions.
</p>

<p>
Il en était à un point qui le tracassait au plus haut point, et qui concernait les interdits alimentaires : <em>Comedisti de cibo Judaeorum vel aliorum paganorum quem ipsi sibi prapeparverunt</em><sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>. Ce <em>aliorum paganorum</em> semblait indiquer que chaque fois que Géraud ou, plus souvent Renaud, partageait un repas avec les mahométans en tant qu’émissaire, il devait faire ensuite pénitence dix jours au pain et à l’eau. Ce qui n’était pas sans poser problème, d’autant qu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre jamais avoué encore pareil péché. Quand bien même Gilbert savait pertinemment qu’ils s’étaient déjà trouvés dans ce cas. Il nota la question pour l’aborder avec son propre confesseur, voire avec l’évêque.
</p>

<p>
Estimant qu’il avait assez travaillé pour le matin, il alla marcher un peu dans la grande cour. Malgré le soleil, un vent descendu des montagnes apportait de la fraîcheur et il avait enfilé des chausses de laine épaisses. C’étaient là une des commodités de la vie séculière qu’il aimait assez, de pouvoir se vêtir de façon confortable. Il continuait néanmoins de porter de modestes et informes cottes longues, incapable d’assumer l’indécence de les couper au genou. Il prenait par contre grand soin de sa tonsure, indicatrice de son état de clerc. Au milieu du peuple, il était toujours inquiet qu’on l’aborde comme un simple quidam et pas avec le respect dû à sa fonction. Ce n’était nullement par orgueil, mais par crainte de ne pas réagir correctement au milieu de laïcs méconnaissant son état.
</p>

<p>
Lorsqu’il revint dans la salle, il vit qu’on commençait à dresser la table pour le repas. Géraud était présent et discutait avec plusieurs de ses chevaliers des campagnes de l’année. Il était à la fois heureux de n’y avoir rien perdu, mais aussi un peu déçu qu’aucune conquête n’ait pu se faire malgré la rencontre avec le basileus byzantin. Il trouvait qu’on faisait bien grand cas d’un souverain qui n’avait pas à cœur les intérêts des territoires latins. Il expliquait que son père, l’éminent Eustache, <em>l’épée et le bouclier du royaume</em>, avait toujours eu profonde méfiance de ceux qu’il considérait à peine moins que des hérétiques. Géraud n’était pas loin de partager son avis.
</p>

<p>
Sans se faire remarquer, Gilbert alla ranger ses affaires, glissant soigneusement les codex dans des étuis de cuir et classant ses feuillets dans un portfolio. Dans un coin du coffre où il laissait tous ses écrits, il aperçut les notes qu’il tenait de Herbelot. Il n’y avait guère travaillé, manquant d’inspiration, trouvant l’entreprise trop ambitieuse pour lui. Il s’en voulait un peu de conserver ainsi un tel projet sans rien en faire. Puis il eut soudain une idée : il pouvait se servir de ces idées édifiantes jetées pêle-mêle pour des conseils à son seigneur. Mais de façon détournée peut-être, en s’adressant justement à ce fameux roi byzantin, ce Manuel Comnène, en le prenant à parti. Ses propos n’en auraient que plus de facilité à se faire accepter par ceux dont il avait la charge d’âme. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Sagette, ch\u00e2teau de La Tour-Baudoin, matin\u00e9e du mardi 15 d\u00e9cembre 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;sagette_chateau_de_la_tour-baudoin_matinee_du_mardi_15_decembre_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18644-23438&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le statut des clercs est extrêmement varié et leurs fonctions au sein de la population pouvaient prendre de nombreuses formes. Vu qu’ils constituaient la frange la plus littéraire de la société, ils nous ont laissé, par chance, une documentation assez conséquente sur cette société parallèle dans laquelle ils évoluaient. Cela n’en rend pas forcément la découverte et le parcours aisé pour les néophytes séculiers que nous sommes pour la plupart. On ne peut néanmoins pas se résoudre à accepter comme suffisamment évocatrices les maigres caricatures que l’on nous assène sans discontinuer du moine paillard, du curé inquisiteur ou de l’évêque politicien.
</p>

<p>
La pléthore de fonctions qu’ils avaient à remplir créait autant de caractères qu’il y avait de situation, et la lecture des sources nous dévoile une infinie variation de vies. Malgré toutes les tentatives de réforme, de contrôle par les hauts dignitaires, il n’existait aucune homogénéité et des traditions dynamiques s’opposaient parfois, régionalement ou culturellement. J’ai trouvé intéressant de montrer le parcours intellectuel que pouvait connaître un jeune oblat dont le destin aurait voulu qu’il soit forcé de sortir de la clôture qui l’avait toujours protégé. Car c’est aussi la période où l’on estime que le service de Dieu ne peut être envisagé que par choix librement consenti.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Avril Joseph, « En marge du clergé paroissial : les chapelains de chapellenies (fin XIIe-XIIIe siècles) » dans <em>Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public. 22e congrès</em>, Amiens, 1991. pp. 121-133
</p>

<p>
Casagrande Caria, Vecchio Silvana, « Clercs et jongleurs dans la société médiévale (XIIe et XIIIe siècles) », dans <em>Annales</em>, Année 1979, Volume 34, Numéro 5, p. 913-928
</p>

<p>
de Miramon Charles, « Embrasser l’état monastique à l’âge adulte (1050-1200). Étude sur la conversion tardive », dans <em>Annales</em>, Année 1999, Volume 54, Numéro 4, p. 825-849
</p>

<p>
Devailly Guy, « Le clergé régulier et le ministère paroissial » dans <em>Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public. 5e congrès</em>, Saint-Étienne, 1974, p. 151-164.
</p>

<p>
Gagnon François, <em>Le Corrector sive Medicus de Burchard de Worms (1000-1025) : présentation, traduction et commentaire ethno-historique</em>, Mémoire de Master, Université de Montréal, Département d’histoire, Faculté des arts et des sciences, 2010. [En ligne], consulté le 19 mars 2019, Adresse URL : <a href="https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/4915" class="urlextern" title="https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/4915" rel="ugc nofollow">https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/4915</a>
</p>

<p>
Hilton Suzanne M., <em>A Cluniac office of the Dead</em>, Thèse de Master of Arts, Université du Maryland, College Park, 2005.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24878-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Question 190 du pénitentiel de Burchard de Worms : « As-tu mangé la nourriture des Juifs ou des autres païens, qu’ils ont préparée pour eux ? Si oui, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau ».</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:54 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Maître de chapelle]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Passage]]></title>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="casal_de_mahomeriola_fin_d_apres-midi_du_mercredi_29_janvier_1158">Casal de Mahomeriola, fin d’après-midi du mercredi 29 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Un ciel chargé de houle noire avait chassé le jour encore plus tôt qu’habituellement. Des maisons claquemurées s’élevaient avec difficulté quelques fumerolles stagnantes, alourdissant l’atmosphère. Parti au matin de la Grande Mahomerie sur une monture de location, Lambert arrivait enfin à Mahomeriola alors que des attardés rentraient les poules ou enclosaient leurs bêtes pour la nuit. En ce crépusucule annonciateur de pluie froide, même les chiens errants avaient trouvé un abri. À son grand réconfort, Sanson lui fit bon accueil et l’invita à se reposer tandis que Mahaut et Libourc préparaient le potage du soir. Près du feu, tout en dégustant un vin léger coupé d’eau, ils discutèrent semailles et récoltes, jointure et cheptel, comparant les terroirs de leurs deux manses. Ils avaient fait connaissance lors de leur séjour à l’hôpital de Saint-Jean<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>, mais se découvraient vraiment pour la première fois.
</p>

<p>
Ce ne fut qu’une fois le repas avalé que Sanson invita son épouse et sa fille à se retirer derrière les courtines du lit pour que les deux hommes puissent aborder ce qui amenait Lambert en ces lieux. Car il n’était pas là pour une simple visite de courtoisie. Empreint de sérieux, Sanson leur servit de la petite bière et posa un bol d’amandes entre eux sur la table.
</p>

<p>
« Alors, Lambert, que peux-tu me dire des intentions de ton frère ?
</p>

<p>
— Elles sont limpides : il m’a mandé afin de voir quelles seraient vos prétentions pour son mariage avec Libourc. Il veut que cela soit fait ainsi qu’il sied. »
</p>

<p>
Sanson fit une grimace. Le mot avait été lâché et l’entendre ainsi prononcé lui meurtrissait le cœur. Il s’y était préparé, le jeune Ernaut l’avait déjà dit précédemment. Mais cette fois, les choses devenaient concrètes, officielles, inévitables. Il se passa une main fatiguée sur le visage, se recomposant un aspect plus engageant. Il aimait bien ce qu’il voyait de Lambert jusqu’à présent. Et il avait de la sympathie pour Ernaut. Sans pour autant que cela soit suffisant pour qu’il lui concède sa fille sans prendre des garanties.
</p>

<p>
« Avant tout, je dois te dire que je ne pensais pas m’établir ici et Libourc n’a nul désir de s’en retourner vers les miens, à Meaux. Il me faut donc m’assurer qu’elle aura bon parti pour ne pas se trouver seulette et dépourvue.
</p>

<p>
— C’est ce que j’ai expliqué à mon frère, et il l’a fort bien entendu. Il est prêt à lui accorder douaire de bon aloi. Je me porte garant de ce qu’il promettra. Elle sera de ma famille et pourra compter sur mon aide et ma protection. À Vézelay, notre parole est écoutée et entendue : le père a une voix d’importance au parmi des doyens, y compris près le sire abbé. »
</p>

<p>
Sanson hocha la tête. Tout devenait compliqué quand on était loin des siens. Comme Lambert, il était un nouvel arrivant dans son casal et nul n’avait tissé de liens assez forts avec lui pour lui offrir la sécurité d’une communauté ancienne et éprouvée comme en Brie. Il avait fait écrire une lettre à des amis pour se renseigner sur la réputation de la famille d’Ernaut, là-bas, en Bourgogne, mais nul n’était jamais sûr de recevoir une réponse.
</p>

<p>
Prenant son silence pour une invitation à développer, Lambert enchaîna.
</p>

<p>
« Outre, j’ai projet de faire bon mariage moi aussi, d’ici peu. Une voisine mienne, Osanne fille Godefroy.
</p>

<p>
— Deux mariages en si peu de temps ?
</p>

<p>
— Père nous a bien garni, nous avions désir de nous établir ici. Ernaut m’a laissé usage de sa part pour le moment, mais je lui paierais son dû avec la récolte. Cela s’ajoutera outre sa solde de sergent.
</p>

<p>
— De cela aussi j’ai quelque crainte. Il n’est pas maître de son bien et, surtout, s’expose à grands dangers chaque jour, même s’il sert prestigieux seigneur. »
</p>

<p>
Lambert retint de justesse un sourire ironique. Ernaut avait dû dresser un tableau héroïque de ses activités dans l’hôtel royal. Il n’était pourtant que simple sergent affecté à des tâches administratives et du labeur routinier. Il n’encourait guère plus de risques qu’un valet de ferme aux prises avec un troupeau de vaches. Jusqu’à présent il avait toujours été tenu en dehors des opérations militaires, même s’il bouillait d’impatience d’y prendre part. Lambert faisait tout son possible pour l’en dissuader, car il n’était pas bon selon lui que le vigneron ou le laboureur se fasse guerrier. Chacun devait demeurer à sa place.
</p>

<p>
« Il ne s’est pas juré définitivement au roi, mais renouvelle chaque année son serment. Il envisage aussi de faire quelque négoce avec des amis à lui. Il a désir de s’établir en ville, ce qui offre solides garanties de sauveté.
</p>

<p>
— Et comment donc ? Il n’a pas de métier ! Même si je sais qu’ici il est de bon usage de jouer avec la monnaie comme si c’en était un.
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<p>
— De nombreux offices sont proposés à ceux qui servent bien. Ernaut a déjà soudée suffisante pour nourrir les siens.
</p>

<p>
— Oui, cela j’entends bien, mais <em>amour de seigneur n’est pas fief !</em> »
</p>

<p>
À voir la mine renfrognée de Lambert, Sanson comprit qu’il était allé trop loin dans ses récriminations. Il avait parlé un peu trop librement, dévoilant ses sentiments intimes au lieu d’avancer des arguments de négociation. Il ne souhaitait néanmoins pas laisser croire à un refus. Il ne serait pleinement rassuré que lorsque Libourc aurait un époux pour veiller sur elle, et Ernaut semblait un bon parti. Il tenta un sourire plus engageant.
</p>

<p>
« Foin de tout ceci, parlons clair. Tu me disais qu’Ernaut allait mieux s’établir ? Est-ce logement pour fonder son foyer ?
</p>

<p>
— Non pas, juste deux pièces près le centre de la Cité. De là, il voudrait chercher meilleure demeure pour les siens et l’acheter. Avec ses compaings en la sergenterie, il ne devrait guère avoir de peine à dénicher bel endroit. Mais en attendant, il épargne un cens inutile. »
</p>

<p>
Sanson approuva, se demandant si cette attitude réfléchie était bien du fait d’Ernaut. S’il le trouvait très sympathique et appréciait les égards dont il entourait Libourc, il lui semblait voir là plus des traits de Lambert que du jeune homme. Quoiqu’il en soit, c’était néanmoins un signe rassurant qu’il suive les préceptes d’un aîné pétri de bon sens. Sanson lança un regard aux mains de Lambert : tavelées, crevassées, emplies de corne, celles d’un paysan dur à la tâche. Cela lui plaisait. Il ne faudrait plus longtemps avant qu’ils ne parviennent à un accord formel.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mahomeriola, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 29 janvier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mahomeriola_fin_d_apres-midi_du_mercredi_29_janvier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;350-7159&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="casal_de_mahomeriola_demeure_de_pariset_veillee_du_dimanche_7_septembre_1158">Casal de Mahomeriola, demeure de Pariset, veillée du dimanche 7 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le manse de Pariset était parmi les plus vastes et les plus prospères du casal. Établi autour d’une cour enclose de murs maçonnés, il rivalisait de dépendances et d’annexes avec le manoir du Saint-Sépulcre. Installée là depuis les origines, sa famille se vantait d’avoir juré serment à Godefroy de Bouillon lui-même avant qu’il ne fasse don du lieu au Saint-Sépulcre. Chaque année pour les Rameaux, leur doyen faisait bénir une branche de buis qu’ils prétendaient venir de cet hommage illustre, brindille rabougrie et jaunie qui trônait derrière un crucifix dans leur grande salle le reste de l’année.
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<p>
C’était désormais Pariset, vieil homme malingre et maladif, qui s’asseyait au haut bout de la table. Père d’une considérable fratrie, il avait abandonné la gestion quotidienne de l’exploitation à son aîné pour se consacrer à l’administration du bourg. Son élégance et sa beauté, conservées au fil des ans, attiraient le regard et entretenaient les espoirs de nombreuses femmes, sans aucun succès jusqu’à présent. Veuf sans aucun attrait pour le sexe ou la religion, il avait un tempérament calme et méthodique qui faisait merveille pour concilier des voisins fâchés par des querelles de bornage ou d’animal errant.
</p>

<p>
Au sein du conseil siégeait aussi Géraud, dit <em>Le roi</em>. Imposant octogénaire, sourd à en rendre jalouses bien des pierres, il répondait d’une voix grasseyante tonitruante quand on lui posait une question, mais demeurait coi la plupart du temps, perdu dans ses rêveries et son monde de silence. Arrivé là au temps du premier roi Baudoin<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>, il était la mémoire vivante du casal, ayant gardé en ses méninges le souvenir des bornages, péages, coutumes et loyers de la plus infime parcelle de terre. Il était aussi un conteur enjoué, narrant avec brio, et pas mal d’humour, le demi-siècle auquel il avait assisté dans les lieux. On lui savait gré de ne jamais se risquer à dévoiler de faits trop fâcheux ou d’histoire trop grivoise, sauf en compagnie choisie.
</p>

<p>
Le troisième homme était Plat-Pié le Carrier. Cet ancien maçon au dos voûté et aux gigantesques mains percluses d’arthrose s’était mis en tête d’aider et de superviser le moindre aménagement dans le périmètre du casal. Apportant plus que volontiers son savoir-faire bénévolement, il s’attirait régulièrement les foudres de son épouse qui l’accusait de négliger son bien jusque dans l’église durant les offices. Il ne semblait guère en tenir compte et parcourait les lieux assis sur son vieil âne d’un air bonasse, accordant à chacun autant de temps qu’il l’estimait nécessaire. Cet empressement à aider autrui se doublait d’une curiosité maladive, qui lui donnait accès à bien des informations utiles pour ensuite délibérer au sein du conseil des jurés.
</p>

<p>
Sanson était venu les voir afin de discuter avec eux des habitudes de pacage des bêtes dans les communs. Il était habituel pour les habitants du casal de laisser déambuler leurs troupeaux sur des terres libres, dont la collectivité avait la charge. En tant que nouvel arrivant, Sanson souhaitait découvrir ce à quoi il avait droit, par coutume, et les devoirs qui s’y rattachaient. Il s’était par ailleurs résolu à demander conseil pour le mariage de Libourc, sujet qu’il aborda une fois la question des animaux réglée.
</p>

<p>
« Si vous le permettez, j’aurais également une demande fort personnelle, vous sachant hommes de ces lieux. Nous avons convenu de marier notre fille Libourc à un jeune sergent le roi, en la Cité. Tout se fait selon les règles et je n’ai nulle raison de m’opposer à cette union. Mais mon épouse Mahaut est fort marrie de le voir porteur de l’épée. Je me disais que vous auriez peut-être possibilité d’apprendre de quoi la rassurer ? »
</p>

<p>
Pariset inclina son étroit visage avant de prendre la parole.
</p>

<p>
« Déjà, il me semble que servir le roi est bon gage. Il est au parmi de l’hostel depuis long temps ?
</p>

<p>
— Certes pas. Fraîchement débarqué avec son aîné Lambert, désormais établi à la Grande Mahomerie, il vient de Bourgogne. »
</p>

<p>
Le Carrier risqua un regard à son collègue avant de s’exprimer à son tour.
</p>

<p>
« Nous pouvons poser quelques questions au frère Géraud, le préchantre du Saint-Sépulcre. Nous avons eu maintes fois affaire à lui, avec grand bonheur. Il me serait étonnant qu’il n’ait pas moyen d’en savoir plus sur ce jeune homme, s’il ne le connaît pas déjà. Comment se nomme-t-il ?
</p>

<p>
— Ernaut. C’est un géant, bâti à chaux et sable, le verbe haut et la poigne ferme. Pourtant gentil garçon, de ce que j’ai pu en juger.
</p>

<p>
— Je pourrai aussi entreparler avec mestre Sicherius. Juré le roi en la Cour des Bourgeois de la cité, je le tiens pour bon ami. Il aura sûrement quelques savoirs propres à rassurer les vôtres, mestre Sanson. »
</p>

<p>
Sanson acquiesça. Sous couvert des inquiétudes de Mahaut, qu’elle avait clairement formulées, il n’estimait pas inutile de découvrir ce qu’on disait d’Ernaut autour de lui. Il n’avait guère pu en apprendre auprès de son curé de paroisse, vu que le jeune homme n’était pas là depuis très longtemps. Et Sanson ne connaissait personne dans son entourage qui puisse lui montrer une autre image que celle qu’il percevait de son probable futur beau-fils. L’excellente impression qu’il avait de Lambert, et donc de l’éducation qu’avait reçue Ernaut, ne pouvait suffire à rassurer un vieux père quant au destin de sa benjamine.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mahomeriola, demeure de Pariset, veill\u00e9e du dimanche 7 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mahomeriola_demeure_de_pariset_veillee_du_dimanche_7_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7160-12880&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="casal_de_mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_fin_d_apres-midi_du_mardi_28_juillet_1159">Casal de Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, fin d’après-midi du mardi 28 juillet 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Sanson aimait à se rafraîchir après un long labeur. Il venait d’envoyer son valet Huet récupérer au pâturage les vaches pour les traire et s’accordait ce bref moment pour souffler. Torse nu, en braies, il se frottait de linges qu’il trempait dans un cuvier laissé à chauffer dehors toute la journée. Le soleil avait noirci sa peau, traçant sur son front dégarni une marque avec son crâne blanc, préservé sous son bonnet et son chapeau.
</p>

<p>
Lorsqu’il se pencha pour se rincer le visage dans l’eau claire, il grimaça. Il n’aimait guère s’y confronter avec ce qu’il était devenu avec les ans. Il gardait en tête les traits de sa jeunesse et ne faisait que difficilement le lien avec ce que l’impitoyable reflet lui proposait. Il détailla ses bras maigrelets, son ventre avachi… puis inspira longuement. La vie avait filé si vite ! Quand il regardait Mahaut, il la voyait toujours comme la belle femme qu’elle était au jour de leur mariage, plaquant sur son austère faciès ridé les minauderies de la jouvencelle d’alors. Cela le fit sourire, évoqua en lui le visage de sa petite Libourc.
</p>

<p>
Il chercha autour du cuvier le pot où était posé le savon et, ne le trouvant pas, se mit à pester contre Huet qui ne rangeait jamais rien. Il se leva, agacé, et alla dans la réserve. En entrant, il se cogna contre un tabouret appliqué là pour maintenir la porte grande ouverte. Il n’en ronchonna qu’avec plus de vigueur, se frottant le tibia. Avant de se prendre les pieds dans un amas de ficelle. Cette fois il ne pouvait s’en plaindre qu’à lui-même, qui l’avait jeté là. Évitant de peu de se retrouver au sol, il se résolut à laisser ses pupilles accommoder un moment, sans grand succès.
</p>

<p>
Cela faisait maintenant plusieurs mois qu’il avait remarqué qu’il y voyait de moins en moins bien, surtout quand la lumière se faisait rare. Sa main était également plus hésitante, et il montrait une maladresse inhabituelle dans ses gestes, ce que ne manquait pas de relever Mahaut. Il mettait à chaque fois cela sur le compte de la fatigue, mais il commençait à accepter le fait que c’était un problème d’yeux. Il n’était pas le premier de sa famille à qui ça arrivait. Rien n’était aussi net que dans son souvenir et il avait beau se frotter le visage, écarquiller les paupières, loucher… rien n’y faisait, il n’y voyait qu’à travers un voile de plus en plus épais.
</p>

<p>
Il finit par retrouver le petit pot de savon et retourna à la cuve, l’air renfrogné. Mahaut, qui revenait du jardin avec des légumes dans un panier, en fut frappée et s’inquiéta de ce qui le tourmentait.
</p>

<p>
« Rien d’importance, juste trop longue journée pour mes vieux os. On louera peut-être un autre valet pour la fin des travaux…
</p>

<p>
— Dis-tu cela pour quémander meilleure chère au souper ? J’ai prévu un bouillon de viande, mais je peux l’épaissir et y adjoindre une bonne compotée d’oignons frais… »
</p>

<p>
Devant le sourire complice de son épouse, dont elle n’usait que fort rarement en dehors du cercle intime, il n’eut pas le cœur de maintenir sa mauvaise humeur. Il hocha la tête avec enthousiasme.
</p>

<p>
« Ma douce, tu es comme la pluie sur une terre desséchée…
</p>

<p>
— Écoutez-le, beau damoiseau, le voilà à me conter fleurette ! »
</p>

<p>
Puis elle disparut avec gaieté dans l’escalier, chantonnant pour elle-même. Sanson se redressa, plissa les yeux. Il fallait vraiment qu’il se dépêche de marier sa fille avec un bon parti, en cas de malheur. Ernaut avait récemment prouvé à quel point il était prêt à s’investir pour défendre les siens<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> et cela confortait Sanson dans son acceptation de son union avec Libourc. Mais il était également conscient que Mahaut pouvait se montrer aussi épineuse qu’une rose. Et elle ne portait guère le jeune garçon dans son cœur, Dieu seul savait pourquoi.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 28 juillet 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_fin_d_apres-midi_du_mardi_28_juillet_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12881-16976&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_soir_du_vendredi_25_decembre_1159">Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, soir du vendredi 25 décembre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Sanson avait battu en retraite vers le sous-sol, chassé par sa femme durant la préparation du repas. D’humeur particulièrement taquine, il avait fini par s’attirer des reproches de ses agaceries. Il était resté un temps assis à table, inquiet de provoquer une catastrophe à cause de sa maladresse, avec le peu de lumière. Puis finalement, muni d’une lampe, il était descendu. Il avançait précautionneusement jusqu’à la huche qu’il avait confectionnée pour Libourc. Il y enfermait tous les objets de prix, tissus et vêtements essentiellement, dont il était convenu qu’il les apporterait en dot pour le mariage. Mais il s’y trouvait un autre élément auquel il était tout particulièrement attaché.
</p>

<p>
Il déverrouilla le coffre avec la clef qui ne le quittait jamais et prit sur le paquet d’étoffes le petit cheval à roulettes qu’il avait sculpté sans le dire à personne. C’était, autant qu’il pouvait s’en souvenir, une copie de celui que ses enfants avaient poussé dans la cour de l’échoppe à Meaux. Libourc le reconnaîtrait sans aucun doute. C’était une façon pour lui de leur souhaiter une famille nombreuse, tout en créant un peu de lien avec ceux qui étaient demeurés en Champagne.
</p>

<p>
Il sourit en caressant la crinière qu’il avait tracée de son couteau, vérifia le bon fonctionnement des roulettes puis replaça le tout avec soin. Incapable de distinguer les motifs des magnifiques tissus serrés là, parmi les feuilles de menthe, il y laissa flâner la main avant de refermer le lourd couvercle. Il était content de cette huche, avait hésité un temps à faire peindre le devant avec décors locaux, mais la sobriété du meuble lui plaisait davantage.
</p>

<p>
Il se leva péniblement puis retrouva les escaliers, qu’il monta et se garantissant de la paume le long du mur, jouant de la clef entre ses doigts. Tout le monde l’attendait et il s’installa directement à sa place, heureux de n’avoir rien heurté en chemin. Il récita le bénédicité l’esprit ailleurs puis annonça qu’il était plus que temps selon lui de célébrer ce mariage tant espéré, dès après Pâques. Les deux jeunes gens en furent muets de stupeur et il sourit à la cantonade, satisfait de lui-même.
</p>

<p>
Il montra la clef et la tendit à Mahaut.
</p>

<p>
« Cette clef que je remets à ta mère sera la première qui ornera ta ceinture de femme, ma fille. Puisse-t-elle ouvrir la porte vers une vie joyeuse. »
</p>

<p>
Il se tourna vers Ernaut, le visage plus grave.
</p>

<p>
« Ce n’est pas en ce coffre que se tient mon plus précieux bien en cette terre, mon garçon. J’ose encroire que tu sais de quoi je parle. Sois bon mari pour elle, c’est tout ce qui importe. »
</p>

<p>
Inquiet de son ton pontifiant et de l’atmosphère solennelle qu’il venait d’instaurer, il sortit son petit canif et le déplia, l’air soudain exagérément enjoué.
</p>

<p>
« Mais en attendant, si nous faisions honneur à tous ces bons plats ? » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le rôle des familles dans le mariage médiéval n’était pas forcément aussi prégnant qu’on pourrait le croire de prime abord. L’influence de l’Église, qui insistait sur le consentement des époux comme constituant essentiel de toute union, fut un moteur très important de cette évolution. Il demeurait malgré tout le fait que la création de nouveaux foyers périphériques intervenait dans un réseau social plus ou moins dense, en interaction avec les groupes impliqués. Chaque parent voyait son rôle bouleversé, la relation à son enfant devant être renégocié par le changement de statut que le mariage engendrait. Avec la naissance de la famille parentale au Moyen Âge en occident, cela signifiait aussi une évolution du rapport à la vieillesse, celle-ci ne se déroulant plus dans le cadre d’une famille élargie.
</p>

<p>
Il m’a donc semblé intéressant de réfléchir à la façon dont on pouvait évoquer cette dialectique entre ce que l’union consacrée entraînait pour le rapport entre l’enfant et le parent en complément de la vision que les fiancés pouvaient en avoir. Cela m’a paru d’autant plus pertinent que le fait d’être colon dans une région éloignée des cercles de relations habituels accentuait certainement les difficultés. Je n’ai malheureusement pas trouvé de travaux universitaires spécifiques sur cette notion de passage dans les âges de la vie pour nourrir plus précisément ce Qit’a au delà de ce que je pouvais extrapoler des recherches collatérales sur le mariage ou sur l’appréhension de la mort.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Brundage James A., <em>Law, Sex, and Christian Society in Medieval Europe</em>, Chicago : The University of Chicago Press, 1987.
</p>

<p>
d’Avray D. L., <em>Medieval marriage - Symbolism and Society</em>, Oxford : Oxford University Press, 2005.
</p>

<p>
Donahue, Charles Jr, <em>Law, Marriage, and Society in the Later Middle Ages</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2007.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;21635-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Voir le second tome des enquêtes d’Ernaut, <em>Les Pâques de sang</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin Ier de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Voir le troisième tome des enquêtes d’Ernaut, <em>La terre des morts</em>.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:50 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Passage]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Entéléchie]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_089_entelechie#entelechie]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_088_fondation" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_088_fondation" data-wiki-id="fr:qita:qita_088_fondation">Fondation</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_090_passage" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_090_passage" data-wiki-id="fr:qita:qita_090_passage">Passage</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="casal_de_mahomeriola_fin_d_apres-midi_du_mardi_30_juillet_1157">Casal de Mahomeriola, fin d’après-midi du mardi 30 juillet 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
À l’ombre d’un colossal jujubier, un groupe de jeunes filles s’activait à peigner et carder des écheveaux de laine tout en échangeant potins, nouvelles, blagues et chansons. Les tremblements de terre dont on rapportait, au hasard des sources, qu’ils avaient détruit la plupart des villes du Nord ou n’avaient en rien affecté la moindre des cités, n’avaient que rapidement occupé leurs discussions. Elles étaient bien plus intéressées par les frasques de quelques séducteurs locaux ou le passage des colporteurs proposant colifichets, rubans et boutons ornés. Sans forcément l’être en leur cœur, elles jouaient aux frivoles, s’éprouvant les unes les autres à l’aune de leur audace à enfreindre, soi-disant, les règles de vie qu’on leur imposait.
</p>

<p>
Quelques jeunes mariées fréquentaient leur cercle, les premiers mois de leur union, mais bien vite elles s’excluaient d’elle-même, abandonnant cette période d’insouciance pour la dure réalité de la vie domestique. Avoir « pot et feu » à soi obligeait à un dur labeur de l’aube au crépuscule. Elles avaient néanmoins le temps de venir alimenter d’anecdotes fort peu chastes leurs premières semaines à partager chaque jour la couche d’un homme.
</p>

<p>
Certaines, comme Marguerite, traînaient une réputation sulfureuse, qu’elles entretenaient par leurs confidences, mi-réelles, mi-fantasmées, et par leur impudence dans le récit qu’elles en tissaient. Libourc, bien qu’effacée, appréciait ces moments de licence où elle pouvait enfin s’affranchir de la tutelle parentale. Même si elle était finalement parfois un peu choquée par ce qu’elle entendait, elle se risquait de temps à autre à une répartie qui lui faisait flamber les joues.
</p>

<p>
Marguerite ne se cachait pas de ses nombreuses entorses à la conduite qu’on attendait d’une jeune femme et, malgré ses seize printemps, elle revendiquait une expérience qui affolait autant qu’elle piquait la curiosité. Benjamine d’une longue fratrie, elle savait sa dot fort maigre et semblait compter sur d’autres appâts pour ferrer le mari qui lui donnerait des enfants et son consentement devant l’église, de préférence en ordre inverse.
</p>

<p>
Après une période de calme relatif, quand Mahaut était passée déposer de nouvelles toisons de laine à sa fille, Marguerite se tourna vers Libourc, l’air malicieux.
</p>

<p>
« Ma jolie, tu ne nous en a guère conté sur le beau colosse qui s’en vient te voir fréquentes fois à la messe ?
</p>

<p>
— Qu’aurais-je à en dire ?
</p>

<p>
— Eh bien, le plus petit détail nous siérait fort ! Du moins, j’ose encroire qu’il n’est pas si menu… »
</p>

<p>
Sa saillie déclencha l’hilarité du groupe, y compris de Libourc dont les joues s’ornèrent d’un fard gêné.
</p>

<p>
« Que vas-tu là penser ? C’est juste bon ami, qui s’en vient nous visiter, mes parents et moi.
</p>

<p>
— Allez, ne te fais pas prier, compaigne ! Ce sont détails de ses visites qu’il te fait dont j’ai appétance. Si bel ouvrier doit avoir outil adroit ! N’arrivez-vous jamais à échapper à la veille de la Mahaut ? S’il ne te plait pas, j’en connais qui pourraient en croquer ! Et quand je dis croquer…
</p>

<p>
— Eh là, tout doux, ce n’est pas bestiau qu’on achète à la criée, s’anima Libourc. Il est…
</p>

<p>
— Ah, la voilà goupil qui défend son poulet ! Donne-nous donc des détails ! Le mât est-il proportionné à la nef ? Ce serait misère qu’il n’y ait pas bon carillon dans les braies de si beau beffroi ! »
</p>

<p>
Encore une fois, les rires ne laissèrent que peu de possibilités à Libouc de répondre. Elle-même oscillait entre amusement et agacement. Elle savait Marguerite sans malice, mais était mal à l’aise d’être ainsi exposée. Surtout que, si elle trouvait en effet Ernaut bien à son goût, c’était essentiellement parce qu’il lui témoignait un grand respect et une tendresse qu’on n’aurait pu soupçonner sous des dehors d’ours parfois mal dégrossi. Et si elle y avait pensé à l’occasion, jamais ils n’avaient eu l’occasion d’avoir le moindre rapport intime. Rien qu’à l’idée, son cœur s’affolait, de frisson autant que de crainte.
</p>

<p>
Elle savait de façon très théorique comment cela se passait, mais ne faisait pas bien le lien entre ce qui devait se dérouler pour elle et ce qu’elle pouvait en voir parmi les bêtes chaque jour autour d’elle. Sans être vraiment effrayée des sermons qu’elle avait pu écouter de la part des prédicateurs ou des sous-entendus maternels, elle conservait une appréhension pour le moment où les choses se dérouleraient en pratique. Pareils sujets lui semblaient tellement difficiles à évoquer qu’elle en savait gré, finalement, à Marguerite, de les rendre moins angoissants, en les faisant objets de plaisanterie. La question lui paraissait délicate à aborder en termes clairs et précis avec quiconque en dehors de ce petit cercle d’amies.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mahomeriola, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 30 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mahomeriola_fin_d_apres-midi_du_mardi_30_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;344-5406&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="casal_de_mahomeriola_eglise_paroissiale_matin_du_lundi_8_decembre_1158">Casal de Mahomeriola, église paroissiale, matin du lundi 8 décembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Libourc allait et venait autour de l’église depuis le matin, après avoir prétexté quelques tâches à l’extérieur. Sa corbeille désormais vide sous le bras, elle hésitait à franchir le porche. De plus en plus inquiète à chaque pas, elle était angoissée qu’on la voie justement ainsi atermoyer. Elle allait s’en retourner quand la voix douce du prêtre, le père Giriaume, l’arrêta.
</p>

<p>
« As-tu quelque ouvrage à faire en l’église, ma fille ? »
</p>

<p>
Le clerc était un petit homme à la tonsure mal peignée, dont l’épaisse barbe brune ne s’ornait que de quelques dents marron quand il souriait. Quoique vêtu de laine de qualité, il n’était guère soigneux et on moquait volontiers les effluves corsés qui s’attachaient à lui. En place depuis peu, il ne faisait guère l’unanimité parmi ses ouailles en raison de son caractère changeant. Un jour il prônait la séparation des sexes pour la messe et, le lendemain, il bénissait sans honte une union fortement suspectée d’adultère. On disait d’ailleurs que cela expliquait qu’un homme si lettré ait échoué ici au lieu de finir opulent chanoine prébendé, comme nombre de ses frères du Saint-Sépulcre. Il s’était néanmoins toujours montré aimable avec Libourc, ainsi qu’il avait l’habitude de l’être avec les plus jeunes.
</p>

<p>
« C’est à dire que je… »
</p>

<p>
La honte de ce qu’elle souhaitait évoquer mit ses joues en feu et elle n’osa pas aller plus loin. Tandis qu’elle demeurait là à chercher ses mots, le père Giriaume repoussa la porte de l’église et l’invita à entrer.
</p>

<p>
« M’est avis qu’il serait mieux d’entendre cela en confession. Va donc réciter quelques <em>Ave</em> le temps pour moi de me préparer. Nous irons la chapelle nord pour cela. »
</p>

<p>
Incapable de se rétracter, Libourc hocha la tête et alla attendre, agenouillée en position d’orante, que le prêtre puisse l’entendre. Lorsqu’il revint, son air n’était plus guère aimable, mais empreint de sérieux et de solennité, si ce n’était qu’il avait posé son étole à l’envers. La jeune fille n’eut pas le courage de le lui faire remarquer. Elle récita les quelques répons puis demeura muette un moment avant d’oser se lancer à avouer ses péchés.
</p>

<p>
« Je suis céans ce jour car on m’a dit que l’église était fermée aux âmes impures…
</p>

<p>
— De certes, de certes. Mais encore faut-il dénicher quel mal est en ton âme, afin de l’en bien purger par adéquates pénitences.
</p>

<p>
— Eh bien, il y a ce garçon, que vous avez souventes fois vu avec moi à la messe.
</p>

<p>
— Ce jeune Sanson ? Qui ne l’aurait vu ?
</p>

<p>
— Vous savez que nous sommes promis l’un à l’autre ? Nous allons nous unir… »
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<p>
Le bruit de gorge du prêtre arrêta Libourc dans sa difficile confession. Elle se demanda si c’était un ricanement ou juste une toux contenue. De la main, il l’invita à continuer.
</p>

<p>
« Il se trouve que voilà quelques semaines, mes parents ont dû quitter la maison, me laissant seule une partie de la journée. Et Ernaut est arrivé alors qu’on ne l’attendait pas… Et nous avons… commis le péché de chair ensemble. Tout est allé si vite… Je n’ai pas d’excuse…
</p>

<p>
— C’est là en effet bien terrible outrage à la loi divine, qui veut que seuls l’époux et l’épouse s’accouplent. Et toujours dans la continence. Mais tu me dis que vous êtes promis l’un à l’autre ? Avez-vous fait solennelle promesse, de votre plein gré ? Y avait-il des témoins de cela ?
</p>

<p>
— Oui, mes parents attendent juste qu’Ernaut ait suffisamment de bien pour correctement nous établir. Ce n’est qu’alors que nous pourrons faire bénir notre union. »
</p>

<p>
Le clerc fit la moue, réfléchit un instant.
</p>

<p>
« Et comment vous êtes-vous accouplé ? Selon la nature ou d’une façon contraire à celle-ci ? »
</p>

<p>
Libourc était écarlate de confusion à l’idée de conter par le menu tout ce qui s’était passé, mais le regard attentif du prêtre ne lui laissait guère d’échappatoire.
</p>

<p>
« Nous nous sommes baisés sur la bouche, puis avons commencé à nous dévêtir.
</p>

<p>
— Oui, de cela je me doute, mais après ?
</p>

<p>
— …Il s’est couché sur moi et nous nous sommes ensuite… agité, lui en moi.
</p>

<p>
— Je vois. Tu étais sur le dos et vous étiez ventre contre ventre ? C’est bien cela ? »
</p>

<p>
Libourc opina en silence. Le prêtre semblait réfléchir, lançant de rapides coups d’œil à la jeune fille, sans laisse présager de ce qui se passait dans sa tête. Elle appréhendait le pire, en particulier une pénitence qui la stigmatiserait aux yeux de la congrégation. Elle craignait que sa famille ne supporte pas un tel déshonneur et battait sa coulpe de s’être ainsi abandonnée à son désir.
</p>

<p>
« Il me faut savoir si tu as eu quelque plaisir… intense. Ou rien de la sorte ? »
</p>

<p>
Surprise par la question, Libourc bafouilla et répondit d’une petite voix.
</p>

<p>
« Je ne pourrais dire. Il y a eu d’abord quelque douleur…
</p>

<p>
— Était-ce pour toi la prime fois ?
</p>

<p>
— Oh oui ! Jamais je n’avais… »
</p>

<p>
Le prêtre se laissa à un sourire fugace et gratta sa barbe.
</p>

<p>
« Tu as bien fait de venir me voir, ma fille. Tu y trouveras la paix de l’esprit, à défaut de celle de l’âme. Sois rassurée, il n’y a là nul péché de chair. Mais te voilà mariée ! »
</p>

<p>
La poitrine prise en étau par ce maelstrom émotionnel, Libourc écarquilla les yeux, la bouche ouverte, incapable de respirer. Voyant son désarroi, le prêtre s’expliqua.
</p>

<p>
« C’est très simple : ce jeune homme et toi, vous avez échangé vos promesses au vu et au su de témoins et vous avez par la suite consommé cette union déclarée. Vous voilà donc liés par le mariage. Et comme vous vous êtes accouplés ainsi qu’il sied, de façon naturelle et sans abandon aux turpitudes de la chair qui engendrent le plaisir impie, il n’y a là que le devoir des époux l’un envers l’autre. Votre union est éternellement scellée, rien de plus. <em>Matrimonium consummatun est</em><sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>. »
</p>

<p>
Libourc se frotta le visage, incapable de réagir à une telle annonce. Sans lui laisser le temps de se reprendre, le père Giriaume enchaîna.
</p>

<p>
« Tant que tu es là, il y a sûrement d’autres péchés qu’il serait bon que tu me narres… »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mahomeriola, \u00e9glise paroissiale, matin du lundi 8 d\u00e9cembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mahomeriola_eglise_paroissiale_matin_du_lundi_8_decembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5407-11846&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="casal_de_mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_matin_du_jeudi_24_septembre_1159">Casal de Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, matin du jeudi 24 septembre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Sanson de Brie avait l’habitude de faire un tri des graines qu’il avait mises de côté pour leur alimentation hivernale juste avant que les frimas n’arrivent, vers la Saint-Michel. Malgré la plus faible humidité en Judée qu’en Brie, il avait toujours la crainte que leurs provisions moisissent et qu’il faille entamer les réserves de semences de l’année à venir. Il n’avait donc jamais laissé cette tâche domestique à Mahaut, qu’il aurait de toute façon harcelée si elle l’avait faite par elle-même.
</p>

<p>
Les jarres pour l’accès régulier étaient enterrées au fond de la réserve close, couvertes d’un épais rabat de bois étanché de tresses et on se servait d’une barre marquée pour contrôler le volume de graines restant. On y conservait froment et seigle, ainsi qu’un peu d’avoine. Ce dernier était surtout utilisé pour pousser les bêtes qui travaillaient, mais Sanson avait toujours apprécié cette céréale de luxe, avec laquelle on faisait galette et bouillies légères. Libourc l’accompagnait, profitant de l’ouverture du cellier pour remplir sacs et récipients qui seraient portés au moulin pour les semaines à venir.
</p>

<p>
Il fallait se mouvoir avec précaution au milieu des étagères, des pots et des céramiques entreposées et la jeune fille se rendit rapidement compte que quelque chose n’allait pas avec son père. Il avait la tête ailleurs. Lui d’habitude si serein et assuré avait manqué de renverser plusieurs contenants et s’était cogné aux montants des meubles. Il grognait sans cesse et prenait un temps fou à puiser dans les grains qu’il versait dans les sacs que tenait Libourc. Elle savait que ce n’était guère le moment de l’interroger quand il était dans une humeur aussi exécrable, mais elle craignait qu’il n’ait quelque grief à son encontre et s’en émut auprès de lui, d’une voix fluette.
</p>

<p>
« Nenni, ma douce, je n’ai nulle colère envers toi. C’est juste que je me fais gâteux et que cela m’agace.
</p>

<p>
— Est-ce fardeau que je pourrais vous aider à porter ? »
</p>

<p>
Le vieil homme soupira douloureusement, s’assit sur un escabeau branlant et prit un long temps avant de répondre.
</p>

<p>
« Ne va pas dire cela à ta mère, elle en mourrait ! Mais je crains que ma vue décline ces temps-ci.
</p>

<p>
— C’est bien normal avec les ans…
</p>

<p>
— Je ne te parle pas de ça. Tu n’as guère connu ma tante Emeline, ma marraine.
</p>

<p>
— Je ne me souviens que d’une vieille nonne que nous visitions à l’occasion.
</p>

<p>
— C’est cela. Si elle a rejoint les sœurs, c’est parce qu’elle a vécu ses dernières années dans le noir. Je crains d’avoir le même mal qu’elle…
</p>

<p>
— Vous voulez dire que vous allez devenir…
</p>

<p>
— Aveugle. Si fait. Je n’arrive déjà plus à reconnaître le seigle du froment si ce n’est au toucher. Et sans forte lumière, je ne discerne que des formes vagues. »
</p>

<p>
Libourc ne put s’empêcher de prendre la main de son père et de la serrer dans les siennes.
</p>

<p>
« Les valets ne sont bons à rien si on ne les houspille pas en permanence et ils auront beau jeu à en faire à leur tête, avec un maître aveugle. Je ne peux demander à ta mère de s’occuper des terres en plus de la maison. Elle en fait déjà tant…
</p>

<p>
— Je suis là, père. Vous pouvez compter sur moi.
</p>

<p>
— Que non pas, ma fille. Tu as ta vie avec le jeune Ernaut et elle te mènera loin d’ici, dans la ville. Nous ne pouvons nous dédire maintenant.
</p>

<p>
— Ernaut a bon cœur, père. Il ne saurait souffrir de vous voir esseulé et en difficulté, j’en suis certaine. Le moment venu, vous pourrez vous installer avec nous, avec des valets pour s’occuper de vous. »
</p>

<p>
Sanson sourit faiblement, attendri par la spontanéité de sa fille. Mais il n’aimait guère l’idée de finir vieillard grabataire dans la maison d’un autre. Il lui caressa la main doucement.
</p>

<p>
« De cela j’aviserai si besoin s’en fait sentir. Mais, surtout, ne va pas en discuter avec qui que ce soit ! Ta mère a le cœur fragile et s’enfrissonne d’un rien. Je vous dirai ma décision quand je l’aurai prise. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, matin du jeudi 24 septembre 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_matin_du_jeudi_24_septembre_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11847-16069&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_soir_du_vendredi_25_decembre_1159">Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, soir du vendredi 25 décembre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Occupée à découper un petit pâté à la viande, Libourc laissait ses pensées vagabonder. Elle appréciait ce moment simple, en famille, avec ses parents et Ernaut. Elle déplorait l’absence de ses frères et sœurs demeurés en Brie, qui devaient désormais être envahis d’enfants. Avec les fêtes, les valets et servantes étaient chez eux, et ne restaient que les personnes dont elle se sentait le plus proche. Elle regrettait aussi que Lambert et Osanne n’aient pu se joindre à eux. Elle ne les connaissait guère, mais souhaitait renforcer les liens qui les unissaient. Elle avait l’impression que son frère aîné exerçait une bonne influence sur Ernaut. Il était parfois sentencieux, mais aussi posé et prudent, ce qui pondérait l’enthousiasme de temps à autre irréfléchi d’Ernaut.
</p>

<p>
Elle n’avait pas abordé avec son fiancé le sujet de la santé de son père, consciente qu’elle risquait de contrarier Sanson en le faisant sans son accord. Elle se sentait néanmoins tiraillée par son devoir entre les deux hommes. Ce que le prêtre lui avait dit l’avait bouleversée et quand elle en avait parlé à Ernaut, il avait semblé ennuyé lui aussi. Depuis lors, il s’était mis en tête de leur permettre de s’établir au plus vite, redoublant d’efforts en cela. Libourc avait bien senti que leur relation avait changé et qu’ils se comportaient l’un envers l’autre déjà comme des époux. Elle s’estimait donc un peu en faute de ne pas lui avouer ce qu’elle avait sur le cœur et en projet.
</p>

<p>
Elle lui lança un petit sourire, en le voyant assis au coin du feu, certainement occupé à échafauder des plans pour être promu dans l’hôtel du roi. Elle était très fière de tout ce qu’il faisait et hésitait parfois à l’en féliciter. Elle craignait qu’il n’en devienne fanfaron et veillait donc à ne pas lui ouvrir ainsi la voie au péché d’orgueil. Elle serait plus à l’aise pour aborder tous ces sujets avec lui quand ils partageraient un logement et leur couche. Jusqu’à présent, leurs moments d’intimité étaient bien trop rares et précieux pour qu’elle les gaspille. Étrangement, après les assurances du prêtre, ils n’avaient plus osé aller au-delà de quelques baisers, redoutant peut-être de rompre le délicat équilibre actuel. Libourc était également soulagée de n’avoir pas à gérer une possible grossesse prématurée. Ils étaient néanmoins tous deux impatients que les choses avancent.
</p>

<p>
La table prête, Sanson mit un moment à venir s’installer. Il arborait son visage des bons jours, légèrement espiègle et content de lui. Lorsqu’après le bénédicité, il prit la parole doucement, elle n’en fut qu’à demi étonnée. Enfin il donnait son accord définitif pour leur union ! Le cœur de Libourc se mit à battre la chamade, surtout quand elle vit Ernaut sourire de bonheur, incapable de répondre. Sanson paraissait fier de son effet et enchaîna, tout joyeux.
</p>

<p>
« Il me semble que passer Carême nous laissera le temps de provisionner pour offrir beau banquet à compères et commères. Qu’en dites-vous ? Les Pâques ne sont que dans trois mois, ce pourrait être peu après. » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
À l’époque d’Ernaut, la femme européenne est considérée comme une mineure de façon quasi naturelle, que ce soit au niveau religieux ou d’un point de vue social, économique et politique. En gros, elle passe de la sujétion à son père à celle à son mari et ne peut vraiment devenir indépendante, complètement majeure qu’une fois veuve. Sa voie est donc toute tracée dès sa naissance et en dehors de l’intégration à un couvent, impossible à éviter. Une structure sociale traditionaliste faisait que cela n’empêchait pas certaines de parfaitement s’épanouir dans un système si oppressif, en adhérant dès l’enfance à un fonctionnement dont rien n’indiquait qu’il pouvait en exister un autre.
</p>

<p>
Il devait se rencontrer des réfractaires à ce schéma : on pense tout de suite à des femmes d’influence comme Mélisende de Jérusalem ou, bien sûr, Aliénor d’Aquitaine. Mais on a aussi quelques traces infimes de leur existence parmi les couches les plus populaires. Je fais là référence à Guillelme Maury, de Montaillou, dont Anne Brenon nous narre le roman vrai dans son magnifique récit « L’impénitente ». Je n’ai néanmoins pas choisi de me baser sur elle pour Libourc, que je voulais plus semblable à ce que je perçois et crois comprendre de beaucoup de femmes de cette époque, pour peu qu’on puisse définir sans restreindre et appauvrir ou se projeter sans trahir exagérément.
</p>

<p>
En ce qui concerne la confession de Libourc, c’est l’occasion d’évoquer les traditions légales en droit canon qui s’affrontaient alors autour de l’importance du consentement, de sa temporalité et de la question des relations sexuelles. Les pénitentiaires qui nous sont parvenus sont très complets et semblent indiquer que les ecclésiastiques exigeaient les détails que Libourc peine à dévoiler. Les glossateurs sur les péchés avaient ainsi défini des catégories précises, selon les moindres faits et gestes, y compris dans les rapports intimes, et y appliquaient des pénitences en fonction de leur cadre d’analyse de la société. Avec parfois un décalage avec ce qu’on pourrait imaginer, en laïc du XXIe siècle. Le Qit’a « Maître de chapelle », à venir, reviendra sur cette question.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Brénon Anne, <em>L’impéninente. le roman vrai de Guillelme maury, de Montaillou</em>, Cahors : La Louve éditions, 2002.
</p>

<p>
Brundage James A., <em>Law, Sex, and Christian Society in Medieval Europe</em>, Chicago : The University of Chicago Press, 1987.
</p>

<p>
d’Avray David, <em>Medieval marriage - Symbolism and Society</em>, Oxford : Oxford University Press, 2005.
</p>

<p>
Donahue, Charles Jr, <em>Law, Marriage, and Society in the Later Middle Ages</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2007.
</p>

<p>
Schaus Margaret (dir.), <em>Women and Gender in Medieval Europe - An Encyclopedia</em>, New York : Routledge, 2006.
</p>

<p>
Shahar Shulamith, <em>The Fourth Estate - A history of women in the Middle Ages</em>, nouvelle édition, New York : Routledge, 2003.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;21672-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content"><em>Le mariage est consommé</em>.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:46 +0000</pubDate>
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 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Fondation]]></title>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_sud_du_mont_sion_apres-midi_du_dimanche_27_juillet_1158">Jérusalem, sud du mont Sion, après-midi du dimanche 27 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré un soleil étouffant, une large foule s’était amassée sur les pentes desséchées du mont Sion. Beaucoup de visiteurs venus célébrer l’anniversaire de la prise de la cité étaient restés quelques jours et profitaient donc de la petite foire qui s’était agglutinée au fil des ans autour d’un concours estival d’archerie. On y déambulait autant pour admirer des bateleurs, des chanteurs et des montreurs de bêtes que pour y voir les prouesses des tireurs.
</p>

<p>
Fatigué de sa récente campagne militaire, Ernaut n’avait pas eu le courage de se rendre jusqu’à Mahomeriola pour y assister à la messe comme chaque fois qu’il en avait l’occasion le dimanche. Il était resté à se reposer tard dans la matinée et n’était venu flâner au dehors des murs que poussé par la curiosité envers les clameurs dont il entendait les échos.
</p>

<p>
Un village de toile et de cabanes s’était monté, hébergeant commerces de colifichets, étals de merciers et marchands de boissons. Des vendeurs ambulants proposaient de l’eau, du vin ou de la bière, des pâtés salés et des friandises. Des enfants couraient, battant des mains à la découverte de chiens cabriolant, de singes dansants ou de panthère acceptant les caresses. Le tout au milieu du tintamarre des instruments et des voix en concurrence pour attirer l’attention des badauds. La chaude poussière d’été, soulevée par les milliers de pieds, irritait la gorge et noyait de gris les vêtements de fête colorés.
</p>

<p>
Ernaut avait tenté de suivre un spectacle de théâtre d’ombres en langue locale, mais les moments chantés et l’usage de fréquents termes argotiques lui rendaient la compréhension difficile. Il en avait néanmoins bien saisi le thème, à la fois ordurier et pornographique, qui tournait autour des mésaventures d’un naïf fellah ayant fui sa campagne pour une opulente cité. Floué et trompé par tous ceux qu’il croisait, il en était à se lamenter sur les malheurs de sa condition lorsqu’Ernaut entendit la voix amicale d’Abdul Yasu qui, l’ayant reconnu, s’avançait vers lui, un large sourire sur les lèvres.
</p>

<p>
Ils se congratulèrent avec chaleur et, ne s’étant pas vus récemment, décidèrent d’aller quérir de quoi se désaltérer pour prendre des nouvelles l’un de l’autre. Ils espéraient trouver où s’asseoir sous les arbres pour partager leur boisson, mais les places étaient rares. Ils remontèrent donc jusqu’aux abords du mur de l’abbaye du Mont Sion, où ils s’affalèrent sur un rocher faisant saillie sur le périmètre. Abdul était, comme toujours, très bien habillé, et paraissait sortir de chez le barbier. Ernaut se sentit légèrement en défaut, vêtu sans recherche et mal rasé. Il n’était d’ailleurs pas allé aux bains depuis plusieurs jours.
</p>

<p>
Ils échangèrent à propos des événements récents, Ernaut profitant de sa fraîche expérience de soldat pour se mettre en avant. Il fut un peu déçu de voir qu’Abdul ne semblait pas accorder à la valeur militaire autant de prestige que ses amis latins. Il s’intéressait plus aux ragots autour du palais et aux dernières nouvelles du mariage royal. Il était très curieux de savoir si Ernaut avait pu découvrir à quoi ressemblait la jeune Théodora, future reine de Jérusalem, dont on vantait la beauté et la richesse. Abdul se rappelait qu’il avait été impressionné par Mélisende lors de son union avec Fouques. Il gardait un souvenir ému de l’avoir rencontrée au cours d’une session publique où elle avait accueilli son père parmi certains plaidants. Sans vraiment faire de politique, il regrettait qu’elle soit désormais retirée à Naplouse, les privant ainsi de sa présence bienfaisante. Il n’avait aucune sympathie pour le jeune roi friand de batailles et d’exploits, se risquant à l’évoquer en des termes qu’il n’attribuait en général qu’aux Turcs, auxiliaires militaires utiles, mais trop peu civilisés à son goût.
</p>

<p>
Ernaut se contentait de hocher la tête à ses remarques, découvrant une fois de plus la divergence d’affinités qu’il avait avec les locaux. Lui aimait à entendre parler des hauts faits d’armes des grands capitaines de guerre. Il avait d’ailleurs développé depuis peu un certain attrait pour le prince d’Antioche, Renaud de Châtillon, dont l’audace et la férocité nourrissaient la verve de nombreux conteurs de rue.
</p>

<p>
Avec la chaleur, leurs bouches se desséchèrent à tant discuter, et ils se turent un moment, profitant en silence de leur vin, admirant l’agitation de la foule autour du long champ de tir. Abdul avait aussi acheté quelques biscuits à la figue, qui laissait leurs doigts collants de miel.
</p>

<p>
« Dis-moi, Abdul, ta famille est dans la cité depuis de nombreuses années ?
</p>

<p>
— Que oui ! Quand Al-Hākim bi-Amr Allah<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> détruisit le tombeau du Christ, mes pères étaient déjà des anciens, ici.
</p>

<p>
— Saurais-tu me dire où je pourrais trouver bel hostel où installer femme et enfants ?
</p>

<p>
— Cela ne dépend que des besants que tu y pourras consacrer, mon ami, s’amusa Abdul. Vers les jardins du quartier du Patriarche, aux abords de la tour de Tancrède, mieux vaut être marchand de soie et de poivre. Mais vers la porte des Tanneurs, tu encontres de quoi t’abriter à faible prix. Êtes-vous nombreux à devoir y habiter ?
</p>

<p>
— Pour l’heure, je ne saurais dire. J’ai trouvé accord avec la famille de la femme que je vais épouser, et j’ai désir de la bien loger. Nous aurons peut-être valet et, j’espère, forte marmaille…
</p>

<p>
— Te voilà aussi prêt à porter le joug ! » ricana Abdul, dont les perspectives de noces semblaient moins enthousiasmantes<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>.
</p>

<p>
Il avala un peu de vin, expira longuement et lança un coup d’œil vers les murs au Nord.
</p>

<p>
« Il y a pas mal de belles demeures à des prix corrects, dans le quartier d’ici, au près de la porte Beaucaire. Si tu n’as rien contre les Ermins<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, du moins. Ils sont surtout par là, dans la Cité. C’est plus calme que la rue du Temple où tu résides, ou les environs du palais. »
</p>

<p>
Il réfléchit encore un petit moment, tirant les poils de sa barbe.
</p>

<p>
« Il n’y a que fort peu de belles demeures à prix correct auprès du Sépulcre et de l’hôpital Saint-Jean, mais en te rapprochant de la Juiverie, tu pourrais trouver de quoi te satisfaire. En plus tu ne serais pas loin de la taverne du vieux Josce !
</p>

<p>
— Je ne sais s’il est bien sage de vivre si près d’un tel endroit, s’amusa Ernaut. Mais il est vrai que le quartier est fort agréable. J’y ai vu de nombreux jardins et les rues bien closes à la nuit y rendent les périls fort rares.
</p>

<p>
— J’ai quelques amis d’amis qui résident par là-bas. De nouveaux arrivants amenés par le vieux Baudoin<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> depuis l’Oultre-Jourdain lorsque les Juifs furent chassés. »
</p>

<p>
Ernaut leva son verre en un toast silencieux en guise de remerciement. Il n’avait pas escompté pouvoir si bien s’installer lorsqu’il avait commencé à penser à un possible mariage avec Libourc. Mais le vieux Sanson serait certainement sensible à un bel établissement et le dédommagement qu’il toucherait des imbéciles qui l’avaient agressé<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> serait bien investi, en offrant un accueillant cadre de vie à sa famille.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, sud du mont Sion, apr\u00e8s-midi du dimanche 27 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_sud_du_mont_sion_apres-midi_du_dimanche_27_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;352-8072&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_jeudi_25_juin_1159">Jérusalem, palais royal, après-midi du jeudi 25 juin 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
C’était la première fois qu’Ernaut pénétrait dans les quartiers personnels du vicomte depuis qu’il était entré au service du roi. Ce n’était qu’une petite chambre, mais avec une belle fenêtre qui donnait sur une courette aménagée en jardin. On y entendait piailler quelques oiseaux malgré la chaleur de l’après-midi. Devant un lit imposant aux courtines de sobre toile de laine à la couleur passée, Arnulf était agenouillé face à un lourd coffre bien ferré et finissait de le cadenasser.
</p>

<p>
« Tu peux prendre cette huche, dès à présent, et la porter avec mes autres affaires près la grande cour. »
</p>

<p>
Lorsqu’Ernaut acquiesça, Arnulf vit bien que le jeune homme était contrarié. Il l’interrogea du regard sans un mot, ainsi qu’il le faisait souvent pour inviter un des sergents à s’exprimer. Ernaut n’hésita qu’un instant avant de prendre la parole d’une voix embarrassée.
</p>

<p>
« Est-ce bien vrai, mon sire vicomte, que vous quittez service le roi ?
</p>

<p>
— Je vois que la nouvelle a couru bien vite. Nous en ferons annonce ce dimanche, après messe, en la grande salle de la Haute Cour. »
</p>

<p>
Ernaut hocha la tête, atone. Sans pour autant s’estimer proche de lui, il s’était habitué à Arnulf et l’appréciait pour son abord franc, quoique parfois rude. Malgré tout, il était bon meneur d’hommes et savait exercer son autorité sans avoir à la démontrer. Il était aussi constamment à l’affût de la moindre rumeur. S’il était compétent en tant que vicomte, c’était dû à sa capacité à anticiper, encore plus qu’à son habileté à régler les problèmes.
</p>

<p>
« Et murmure-t-on le nom de qui va me succéder ?
</p>

<p>
— On dit que ce serait l’ancien maréchal le roi, sire Eudes de Saint-Amand.
</p>

<p>
— Je vois que les murs écoutent fort bien. Quoi de plus ? »
</p>

<p>
Ernaut inspira longuement. Arnulf était homme de palais depuis suffisamment d’années pour savoir que le personnel d’une maisonnée était toujours le premier à être informé des choses. Il n’était pas rare qu’un valet soit au courant avant son maître des nouvelles qu’il allait recevoir ou entendre. C’était de bonne fame, et il n’y avait pas à en avoir honte. Pourtant, il n’était pas à l’aise devant cet homme inquisiteur, dont les yeux sondaient l’âme, depuis leur abri de sourcils noirs.
</p>

<p>
« Que mestre Ucs s’en va également…
</p>

<p>
— C’est presque cela. Il te faudra d’ici peu lui donner du sire, à lui aussi. Il sera mon féal et recevra fief-rente, comme chevalier du comte qu’il sera. »
</p>

<p>
Arnulf s’assit sur son coffre, prenant son menton dans sa main durant un moment. Il savait Ernaut curieux à rendre jalouse la plus entreprenante des pies, mais il avait perçu en lui de grandes capacités. Peut-être que ce temps de transition lui serait profitable. Parmi les officiers royaux, on parlait parfois de ce jeune géant à l’intelligence surprenante qui officiait au palais. Il appréciait surtout son dévouement, sa sincérité à servir. Pour lui, c’était la principale qualité d’Ernaut.
</p>

<p>
« Je ne serai plus homme le roi, mais de l’arrière-ban, châtelain de son frère à Blanchegarde. Ucs me suit, car il me faut avoir à ma dextre quelqu’un à qui je puisse me fier. Outre cela, le sire Eudes sera châtelain le roi ici, à Jérusalem. Nul n’avait détenu ce titre en sus de celui de vicomte depuis le vieux Rohard, des années avant que tu ne viennes. Cela veut dire que beaucoup de choses vont changer, mon garçon. Pareils temps sont propices aux personnes de talent. »
</p>

<p>
Il fixa un moment le colosse face à lui, appréciant le visage massif et les épaules larges, les bras puissants. S’il savait utiliser sa tête aussi bien que ses muscles, Ernaut avait de quoi aller loin. Ne restait que la question du cœur, dont Arnulf se désintéressait généralement, laissant à Dieu et à ses clercs ce soin, se contentant d’une obéissance sans faille à ses instructions.
</p>

<p>
« Beaucoup ont frappé à mon huis ces derniers jours, afin de me vanter leurs mérites ou de chanter les louanges d’un de leurs bons compagnons parmi la sergenterie le roi. Mais il n’est de nul avantage à venir m’ennuyer ainsi. Le nouveau mathessep n’est pas issu du rang, c’est mestre Fouques, que tu croises tantôt à mon service. »
</p>

<p>
Ernaut ne put cacher sa déception au vicomte. Contre toute logique, il s’était persuadé qu’il aurait pu faire, à l’occasion, un mathessep tout à fait honnête. Ou, à défaut, qu’un de ses proches, Droart, ou plus probablement Eudes, soit désigné. Arnulf grimaça un court instant, peut-être un fugace sourire moqueur, à peine discernable sur sa mince bouche sans lèvres.
</p>

<p>
« Tu auras ton temps, mon garçon. <em>Tout fut a autrui, tout sera a autrui</em>. »
</p>

<p>
Ernaut comprit surtout qu’en plaçant son jeune protégé à ce poste, Arnulf gardait un pied dans le palais. Il faudrait à Ernaut attendre encore quelques années avant d’espérer meilleure solde. Pour les batailles, peut-être pourrait-il se faire nommer à cheval, vu que le vieux Gaston ne sortait plus guère. En ce cas, il serait nécessaire qu’il soit plus volontaire afin de participer aux campagnes royales. Il était rare qu’on oblige les moins valeureux à prendre part au combat. Un fantassin qui n’avait pas le cœur solide était un danger pour les siens. Seulement, partir en guerre à tout va n’était pas la meilleure façon de s’y prendre pour fonder une famille.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, apr\u00e8s-midi du jeudi 25 juin 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_jeudi_25_juin_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8073-13668&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_quartier_de_la_juiverie_matin_du_vendredi_27_novembre_1159">Jérusalem, quartier de la Juiverie, matin du vendredi 27 novembre 1159</h2>
<div class="level2">

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Le soleil commençait à peine à vider les rues de leurs ténèbres et les températures demeuraient fraîches. La nuit précédente, une fine bruine avait mouillé les terres et une odeur de salpêtre et de moisissure montait des gravats accumulés dans la petite cour où se tenaient Ernaut et Droart. Ce dernier avait déniché une magnifique borgesie à son ami, qui n’était redevable que d’un cens fort modéré à verser au Saint-Sépulcre. Située un peu au nord de Sainte-Anne, dans la partie la plus orientale de la Juiverie, elle était à un jet de flèche de la muraille nord. Les conditions en étaient avantageuses, car il y avait beaucoup d’aménagement à y faire.
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Le lieu avait été abandonné lors de la prise de la ville et personne n’y avait habité depuis lors. Heureusement les toits avaient tenu et les planchers étaient solides. Mais portes et fenêtres étaient en piteux état et un aliboufier avait défoncé l’entrée de la petite cave, où se trouvait également une citerne. La rue qui desservait l’endroit n’était peuplée que de Latins et le chef de quartier était pompeusement surnommé « Le François », car ses ancêtres étaient de Paris. Son teint mat et sa plus grande habileté en arabe qu’en langue d’oïl le faisaient néanmoins plus semblable aux fellahs qu’on croisait dans certains casaux. C’était un homme agréable, aussi rond de caractère que d’aspect et il s’enthousiasmait à l’idée qu’un sergent du roi, un tel géant, s’installe près de chez lui. Cela n’en rendrait les lieux que plus tranquilles.
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La maison en elle-même était spacieuse, avec un bel étage à deux pièces, agrémenté d’un magnifique rawshan<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> en bois marqueté qui ne demandait qu’à être remis en état. Au-dessous, une imposante cuisine occupait la moitié de la zone, avec une réserve adjacente. Sur le toit-terrasse, de petits appentis, anciens logements de domestiques certainement, permettaient de faire également du stockage, avec une vue superbe vers l’ensemble de la cité sainte. Enfin, une cour en terre battue, mangée de mauvaises herbes, accueillait en son fond la cave en partie enterrée, accolée de la citerne. C’était ce dernier point qui avait conquis Ernaut. L’idée de disposer à demeure d’eau à volonté lui semblait une mesure de bon sens dans ce pays où il pleuvait si peu durant de longs mois. Au-dessus de cette cave, un ancien entrepôt pourrait servir d’atelier ou d’abri pour une basse-cour.
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« Il serait plus prudent de faire curer la citerne, expliquait Droart. Quand elles sont laissées à l’abandon durant des années, va savoir ce qui a fini dedans. Mais en ce cas, il faudrait le faire au plus vite. La saison pluvieuse est pratiquement sur nous et ce serait dommage de ne pas profiter de cette eau.
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— As-tu connoissance de quelques manouvriers habiles à cela ?
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— Pour cela, n’importe quel vidangeur suffira. On peut proposer de faire marché à moitié sur le produit de ce qu’on y trouvera, en plus de leur soudée, ça les motivera. »
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Ernaut hocha la tête. Droart avait l’habitude de gérer des projets immobiliers et connaissait beaucoup de gens en ville. Son caractère affable et sa capacité à conclure des affaires, parfois douteuses, pour le plus grand profit de tous, y compris le sien, lui avaient permis de s’enrichir confortablement depuis quelques années. Son humeur, légère et primesautière, n’y avait néanmoins pas été gâtée et il demeurait le bon compagnon qu’il avait toujours été, chaussé de ses vieilles savates et revêtu de ses cottes perpétuellement froissées.
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Ils montèrent l’escalier menant à l’étage et pénétrèrent dans la chambre à l’arrière du bâtiment où les fenêtres, modestes, donnaient sur la cour. Les murs récemment chaulés scintillaient dans les premières lueurs du jour.
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« Je vais bientôt pouvoir loger ici, se réjouit Ernaut.
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— Tu ne veux pas attendre d’y venir en homme marié ?
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— Je pense qu’il serait mieux que je m’y installe au plus tôt afin de préparer les lieux. La maison ne fait pas tout. J’ai besoin d’un lit, de huches et d’une table, de bancs et d’escabeaux, de pots et cruches… tant à faire !
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— Laisse donc à Libourc le soin de ce fatras! Elle saura étriller ta bourse bien plus vite qu’elle n’a gonflé, crois-m’en ! »
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En disant cela, Droart prit conscience qu’Ernaut n’avait toujours pas annoncé de date pour son mariage. Les choses avançaient, clairement, mais jamais Ernaut ne parlait de la cérémonie à venir, comme si l’idée le mettait mal à l’aise. Il espérait que son ami ne s’emballait pas trop sur des perspectives mal assurées. Trop souvent, de modestes prétendants se voyaient écartés au dernier moment par une famille soucieuse de préserver les intérêts d’une de leurs filles. Plus jeune, il en avait cruellement fait les frais et ne souhaitait certes pas qu’Ernaut connaisse cette amère désillusion.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de la Juiverie, matin du vendredi 27 novembre 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_la_juiverie_matin_du_vendredi_27_novembre_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13669-18842&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="mahomeriola_demeure_de_sanson_de_brie_soir_du_vendredi_25_decembre_1159">Mahomeriola, demeure de Sanson de Brie, soir du vendredi 25 décembre 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Confortablement installé près du feu, Ernaut commençait à s’assoupir tranquillement en attendant le repas. Il avait les narines délicatement chatouillées par les odeurs de cuisine des derniers plats de fête que Mahaut concoctait. Lors des célébrations religieuses, elle mettait un point d’honneur à ne pas servir deux fois la même recette. Du coup, depuis son arrivée la veille au soir, il avait profité d’un véritable festin. Ce n’était pas mets de baron, comme il en goûtait de temps à autre les restes au palais les jours de grands banquets, mais d’habiles variations autour de préparations simples bien apprêtées. Cette abondance nourricière et la fatigue accumulée des dernières semaines l’incitaient à une petite sieste avant de se retrouver de nouveau à table.
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Regardant sans le voir le feu dansant devant ses yeux, il se remémorait le dernier Noël qu’il avait passé à Vézelay. Comme cette période noire de sa vie lui paraissait loin ! Il avait franchi les mers en pénitence et avait trouvé ici un nouveau monde. Il accomplissait les pas qui achèveraient cette partie de son existence, d’enfant insouciant. Il s’estimait prêt à cela. Il avait désormais ses habitudes au sein de l’hôtel du roi, même s’il se sentait un peu à l’étroit dans les rôles où on le cantonnait pour l’instant. Il avait un petit cercle d’amis fidèles, son frère pas loin, et avait emménagé dans sa future demeure, où sa famille s’établirait d’ici peu.
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Il aperçut Libourc qui assistait sa mère dans la mise en place du repas. Habillée de sa plus élégante cotte de laine moutarde, elle avait une longue natte qui voyageait sur ses épaules tandis qu’elle s’agitait pour les derniers préparatifs. En sentant le regard de son fiancé sur elle, elle lui adressa un rapide sourire affectueux. La table était presque prête, décorée de la plus belle vaisselle, dont les motifs verts et bruns apparaîtraient au fut et à mesure que les plats se videraient. Une nappe de lin clair, ornée de délicats tracés géométriques reflétait la lumière des chandelles sorties pour l’occasion. On n’attendait plus que le chef de famille, Sanson, occupé à quelque tâche personnelle dans le sous-sol.
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Quand il parut enfin, le visage souligné de feu par sa lampe à graisse, il arborait un air malicieux, jouant avec une petite clef dans sa main libre. Mahaut les invita à prendre place et s’assit à son tour. Le vieil homme leur sourit alors et prit son temps avant de réciter l’habituel bénédicité, en un latin haché et mal maîtrisé.
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« Benedic, Domine, nos et haec tua dona quae de tua largitate sumus sumpturi<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>.
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— Amen. »
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Alors que chacun allait se servir, il leva la main et toussa légèrement, avant de poser sa petite clef de coffre sur la table.
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« Si je n’ai pas mauvaise mémoire, il ne manque rien à la dot de ma fille que j’ai enserrée en cette huche. Et tu m’as dit que tout était prêt, de ton côté, Ernaut. Alors, mes enfants, il est plus que temps de fixer une date pour vos épousailles, non ? » ❧
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</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le mariage au XIIe constitue un événement principalement civil. Si l’Église y avait part depuis des siècles, elle n’en a fait un sacrement qu’avec difficultés et précautions. Des tendances antagonistes au sein du clergé ont dû être maîtrisées pour permettre sa partie religieuse. Néanmoins, il demeure essentiellement profane, avec des conséquences civiles de lien de personne à personne. En outre, les usages semblent avoir varié parfois de façon importante selon les régions et les coutumes, et je n’ai rien trouvé de vraiment spécifique sur ce qui se faisait parmi les colons latins au Moyen-Orient. J’ai donc tenté de bâtir sur ce qui était perceptible d’autres zones européennes, en l’adaptant aux particularités démographique et sociale du royaume de Jérusalem que j’ai pu retracer.
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<p>
La partie préparatoire de l’union entre Libourc et Ernaut va faire l’objet d’une petite trilogie de Qit’a, m’offrant l’occasion de dévoiler différents points de vue et diverses pratiques selon des éclairages croisés. J’espère aussi par ce biais mieux rendre sensible ce que pouvait être, symboliquement, le mariage de gens du peuple à ce moment de l’histoire.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22296-23531&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
d’Avray D. L., <em>Medieval marriage - Symbolism and Society</em>, Oxford : Oxford University Press, 2005.
</p>

<p>
Donahue, Charles Jr, <em>Law, Marriage, and Society in the Later Middle Ages</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2007.
</p>

<p>
Mc Carthy Conor, <em>Marriage in Medieval England: Law, Literature and Practice</em>, Woodbridge : The Boydell Press, 2004.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;23532-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Al-Hākim bi-Amr Allah (19 octobre 996-19 février 1021), calife fātimide du Caire qui persécuta un temps les chrétiens et fit, en particulier, détruire le Saint-Sépulcre de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>Traditions</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Arméniens.</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin Ier de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Voir le troisième tome, <em>La terre des morts</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Balcon en encorbellement qui surplombe la porte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Bénédicité populaire en latin, « Bénissez-nous, Seigneur, ainsi que la nourriture que nous allons prendre, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. », les présents répondent alors « Amen », c’est-à-dire « Ainsi soit-il. ».
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:41 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Fondation]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Basileia romaion]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_087_basileia_romaion#basileia_romaion]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_086_croix_et_banniere" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_086_croix_et_banniere" data-wiki-id="fr:qita:qita_086_croix_et_banniere">La croix et la bannière</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_quartier_de_la_juiverie_matin_du_jeudi_20_juin_1157">Jérusalem, quartier de la Juiverie, matin du jeudi 20 juin 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Tohu-bohu dans la rue. Vacarme de la foire proche. Trop proche. La nuit avait été courte pour Hypatios. Il ouvrit les paupières avec peine. Vite refermés, lumière excessive. Il lui semblait qu’un démon cherchait à lui enfoncer les yeux dans le crâne, tout en le pressant dans son énorme poigne. À chaque mouvement, le sang pulsait dans tout son chef. Il résonnait dans ses cavités oculaires, ses tempes, son front. Il avait toujours eu du mal à se restreindre lorsque le vin était bon, mais il sentait que l’âge lui rendait les lendemains de plus en plus difficiles.
</p>

<p>
La veille, il avait entrepris d’abreuver un groupe de pèlerins qui revenait de Galilée pour obtenir les informations qui l’intéressaient. L’armée de Jérusalem avait été défaite dans cette région et la plus grande confusion régnait quant au sort du roi lui-même, le jeune Baudoin. Il était de son devoir d’en apprendre le plus possible afin de nourrir son rapport.
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<p>
Avec précaution, il s’assit péniblement sur le bord de son lit, le regard perdu dans le vague. Dehors, la ville était déjà en effervescence. La nouvelle avait dû se répandre comme un feu de broussailles.
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<p>
Il appela Felix, son valet, d’une voix hésitante. Ce dernier arriva aussitôt, portant en silence les effets de son maître. Originaire du Soudan, le vieil homme avait réchappé des règlements de compte entre factions fâtimides grâce à l’intervention d’Hypatios. Celui-ci avait profité du chaos ambiant pour revendiquer le guerrier comme étant Felix, son esclave personnel. Dénommé ainsi depuis lors, le soldat s’était par la suite toujours comporté comme tel, ombre mutique au port de tête solennel. Par ce geste généreux et spontané, Hypatios s’était adjoint un ancien combattant d’élite de l’armée musulmane.
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<p>
Avec peine, il enfila son makhlamion<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> de soie bleue brocardée, ajusta lentement ses chaussettes de coton puis laça ses souliers bas, ouverts sur le coup de pied. Tandis qu’il fixait son turban par-dessus son bonnet de feutre, Felix lui apporta de quoi se restaurer : des beignets, du raisin, des dattes fourrées, des pistaches, le tout arrosé d’une boisson au miel. Il se sentait un peu nauséeux, mais savait qu’avaler une légère collation aidait parfois. En outre, il avait tout son temps ce matin : il s’attendait juste à recevoir un confrère qui lui avait promis quelques courriers quand ils s’étaient croisés plusieurs jours auparavant.
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<p>
Hypatios faisait essentiellement du négoce de poivre et d’étoffes et avait surtout des participations dans des transports de marchandises entre la Tunisie, la Sicile, Alexandrie, Acre et Byzance. C’était grâce à ce réseau de partenariats commerciaux qu’il était très bien informé de ce qui se passait dans les territoires francs. Et ses lointaines origines syriennes lui permettaient de nouer d’excellents contacts avec les populations locales de Jérusalem, Antioche et Tripoli.
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<p>
Ayant achevé son repas, l’esprit désormais plus clair, il commença à chiffrer un rapport à destination des autorités byzantines, tout en jetant de temps à autre un coup d’œil par les claustras qui surplombaient la rue, depuis son rawshan<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. Aucune agitation n’était visible dans son quartier, peuplé essentiellement de chrétiens orthodoxes, coptes ou jacobites dont beaucoup se sentaient plus proches des indigènes musulmans que des Francs venus d’Europe qui les dirigeaient actuellement.
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Il vit arriver Halfon al Fustani Abu Harith, son collègue et ami égyptien, entouré d’une bonne demi-douzaine de serviteurs et assis sur une mule magnifiquement parée. Juif de confession, c’était un petit personnage au visage émacié dissimulé derrière une belle barbe grise, dont l’apparence austère cachait un cœur d’or. Banquier et gros négociant avec les Indes, il comptait parmi les plus riches donateurs de sa communauté au Caire et à Fustat et rachetait régulièrement des prisonniers. Peu lui importaient leurs origines dès l’instant où ils appartenaient à un de ses cercles de relation; il s’efforçait de les libérer de leur geôle latine, turque, arabe, byzantine ou égyptienne. Quelles que soient les nouvelles officielles, le petit homme en aurait la primeur. Le statut des Juifs était toujours précaire sous l’administration franque, et les plus éminents d’entre eux se tenaient en permanence informés des remous qui agitaient le pouvoir latin.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de la Juiverie, matin du jeudi 20 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_la_juiverie_matin_du_jeudi_20_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;366-5091&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_quartier_de_la_juiverie_apres-midi_du_mercredi_26_fevrier_1158">Jérusalem, quartier de la Juiverie, après-midi du mercredi 26 février 1158</h2>
<div class="level2">

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Son déjeuner à peine avalé, Hypatios avait revêtu son epilorikion<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> de la plus belle facture. Comme toujours accompagné de Felix, il se rendait à la maison de Rafold de Trêves. Ce dernier était très bien implanté à Ascalon et entretenait des relations régulières avec des membres de la famille d’Ibelin. Felix et lui étaient en affaires depuis pas mal d’années et avaient plaisir à se fréquenter. Ils ne manquaient pas de s’informer l’un l’autre de toutes les nouvelles qui pouvaient contrarier ou faciliter leurs investissements respectifs.
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<p>
Malgré un abord plutôt distant, Rafold était fidèle en amitié, sans jamais y concéder de démonstration bien claire. Il se rendait régulièrement par delà les mers, en Champagne, où il rencontrait des marchands hanséates<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Il en rapportait des récits merveilleux sur les coutumes des peuples francs, qui faisaient souvent sourire ou s’esclaffer le Byzantin. L’allemand avait une façon bien à lui de raconter les choses, marmonnant parfois et semblant indifférent à la drôlerie ironique de nombre de ses remarques. Il était capable d’accorder autant de sérieux à l’évocation d’une anecdote autour d’un âne et d’un chien qu’à des comptes-rendus d’opérations commerciales conjointes. Il narrait tout cela d’une voix monocorde et inarticulée, sans montrer d’amusement devant l’émoi que suscitaient ses propos.
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<p>
C’était également pour le Byzantin la source principale sur ce qui se passait dans les terres allemandes. En échange, Hypatios le régalait des nouvelles venues de Méditerranée orientale et des Indes. Hypatios avait reçu de façon générale la consigne de se renseigner sur les relations avec l’Égypte. Depuis peu s’y ajoutait aussi une curiosité pour les sentiments du jeune roi des Romains Frédéric<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> à l’encontre du récent maître de la Sicile, le très belliqueux Guillaume qui s’en prenait violemment aux intérêts byzantins à l’ouest. Rafold aurait certainement des informations de première main, lisibles à travers les aléas du commerce dans les territoires occidentaux.
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<p>
Comme toujours, Hypatios collecterait et rendrait compte sans préjuger de ce qui pourrait en être décidé. La diplomatie byzantine était tellement alambiquée que même ses exécutants n’en voyaient guère le plan d’ensemble. Le négociant avait parfois l’impression que ce n’était qu’une grosse bête aiguillonnée en tous sens par une légion de bouviers, et qui bringuebalait sans trop savoir vers où elle avançait.
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<p>
Chemin faisant, assis sur sa mule menée par Felix, Hypatios remarqua immédiatement qu’au dehors de la partie nord-est, la ville était effervescente. Des hommes d’armes étaient plus fréquemment visibles qu’à l’accoutumée. Depuis le quartier syrien, où il résidait, il lui fallait traverser la rue de Josaphat, toujours emplie de pèlerins. Il devait après cela longer à main gauche le quartier du Temple ; la Porte des douleurs puis l’entrée principale, la Belle Porte si magnifiquement décorée, étaient encadrées par des sergents à l’allure sévère, revêtus de leur armure. Ils dévisageaient tous les badauds d’un regard soupçonneux. Il tourna sur sa droite en direction du passage qui enjambait la vallée des Fromagers, vers le centre de la ville.
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Le roi était annoncé, de retour d’une campagne victorieuse dans le nord, avec la prise d’Harim. Malgré l’échec à Césarée sur l’Oronte<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, tout le monde semblait satisfait et les soldats déjà de retour dépensaient leur butin avec prodigalité. C’était toujours l’occasion d’une certaine fébrilité, le vin et l’inactivité après des semaines, voire des mois de combats rendaient les hommes plastronneurs et querelleurs. Il n’était alors jamais loin le temps des massacres des communautés locales, dont les autochtones comme Hypatios avaient entendu parler toute leur enfance.
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<p>
La rue du Temple qui menait à l’entrée du quartier allemand était elle-même plus remuante qu’à l’ordinaire, les gens discutaient plus qu’ils ne faisaient affaires. Avec de grands gestes et force exclamations, on commentait abondamment la querelle entre barons qui avaient entraîné l’abandon du siège de la cité sur l’Oronte. Hypatios aperçut quelques sergents du Temple, habillés de leur manteau noir, qui étaient apparemment en train de percevoir les loyers de magasins qui leur appartenaient. Il sourit pour lui-même, voyant que le commerce continuait en toutes circonstances. Enfin il arriva dans la rue qui menait à l’Hôpital de Sainte-Marie-des-Allemands, ainsi qu’au quartier où résidait Rafold.
</p>

<p>
Légèrement en retrait de la voie principale, accessible par une étroite venelle qui serpentait sous les balcons ajourés, l’habitation de son ami était assez petite. Il avait acheté quelques pièces sous les toits, qui donnaient sur la cour intérieure d’une grande demeure. Au moins, ils étaient au calme pour discuter des événements. Après les salutations d’usage, une fois confortablement installés sur les coussins du suffah<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, ils parlèrent un peu de tout et de rien, s’enquérant poliment de leurs familles respectives avant d’en venir au fait de leurs affaires. Au moment de faire son rapport sur des balles de tissus parties à Gênes, Rafold bifurqua pour évoquer une relation commune dont on racontait qu’il avait perdu ses souliers lors d’une épopée qui l’avait conduit dans une fosse de vidange dans les bas-fonds de Rome. Chaussures dont on disait qu’elles valaient plusieurs livres…
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de la Juiverie, apr\u00e8s-midi du mercredi 26 f\u00e9vrier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_la_juiverie_apres-midi_du_mercredi_26_fevrier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5092-11274&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_quartier_de_la_juiverie_fin_d_apres-midi_du_mardi_14_octobre_1158">Jérusalem, quartier de la Juiverie, fin d’après-midi du mardi 14 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Rendez-vous avait été fixé en fin de journée à Eudoxius Eirenikos pour parler affaires, comme chaque fois que celui-ci passait dans la cité sainte. Hypatios avait également l’intention de transmettre toutes les informations glanées à Nicéphore, un des suivants du riche négociant d’orfèvrerie et de bronze. Manchot à l’allure et à la démarche de soldat, celui-ci accompagnait depuis quelques mois Eudoxius. Il s’était fait connaître à Hypatios lors d’une précédente entrevue, au hasard d’un couloir, et lui avait donné tous les mots de contact qui faisaient de lui un nouveau collecteur de ses rapports. Ils prenaient chaque fois l’apparence de lettres commerciales, recelant un message chiffré destiné aux yeux du renseignement, que Nicéphore mêlait à d’autres documents sans valeur. Tout cela se faisait à l’insu, semblait-il, d’Eudoxius, garantissant ainsi sa totale sincérité en cas d’accusation.
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<p>
Le riche marchand était arrivé de Damas deux ou trois jours auparavant, hébergé dans un comptoir d’une de ses relations, et devait rentrer d’ici peu à Byzance avant que le froid et les intempéries ne rendent la chose impossible pour l’hiver. Avant toute chose, ils échangèrent quelques informations sur le commerce et firent le point sur certains accords et partenariats qu’ils avaient ensemble. Un lot de balles de feutre byzantin livré depuis plusieurs mois aux frères de l’Hôpital de Saint-Jean était venu à terme pour le règlement, ce que Halfon al Fustani Abu Harith avait appris à Hypatios une poignée de semaines plus tôt. Il avait délivré deux bourses de dinars scellées en paiement, mais la plupart des fonds avaient été immédiatement réinvestis par les associés.
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<p>
Une fois ces choses triviales achevées, ils se firent apporter de quoi dîner. Bien qu’ils soient des exilés loin de leur patrie, il était possible de trouver quelques plats de leur pays : keftedes<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> et pain levé, ainsi que des pastfelis<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> en dessert, accompagnant quelques fruits, le tout arrosé de vin de Chypre. Après avoir écouté attentivement les nouvelles du royaume latin, Eudoxius fit part de ses sentiments à son hôte. Sans faire partie du réseau de renseignement, ses allées et venues le rendaient précieux pour comprendre ce qui se passait dans les territoires musulmans et il ne manquait pas d’avis et de savoir sur les intrigues de palais byzantines. Être au fait de ce qui se tramait dans les cercles de pouvoir semblait vital à Hypatios afin de ne pas commettre d’impair. Si le métier d’espion avait des avantages, il n’était pas sans risque, même dans son propre camp.
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<p>
« Le basileus Manuel a décidé de montrer sa puissance à tous ces jeunes Celtes. On dit qu’il a levé tant d’hommes qu’ont ne voit la fin de la colonne depuis sa tête !
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<p>
— Je le croyais fort incliné à leur concéder amitié et soutien. Penses-tu que nos affaires pourraient en souffrir ?
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<p>
— Certes pas. Il veut juste leur rendre sensible la magnificence de Rome. Toute grande âme qu’il soit, il ne saurait tolérer les affronts du jeune prince d’Antioche. Et personne n’a oublié qu’ils s’ajoutent à la longue liste initiée par le parjure Bohémond. »
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<p>
Hypatios acquiesça. Nul Byzantin n’avait pardonné la parole donnée puis trahie de restituer Antioche à l’empire, une fois délivrée du joug musulman, lors de la Première croisade. Eudoxius sourit rapidement, avant de continuer avec affabilité.
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<p>
« Quoi qu’il en soit, le jeune Baudoin est maintenant de sa famille, du fait du mariage avec sa nièce Théodora. Désormais cousin cher à son cœur, il aura sûrement désir de l’instruire.
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<p>
— Si fait. Il a d’ailleurs toujours eu grande amabilité avec les Celtes. »
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Tout en continuant à discuter, les deux hommes picoraient dans les friandises sucrées qui servaient de désert. La nuit commençait à couvrir la ville, le bruit ambiant retombait tandis que les habitants se renfermaient chez eux.
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<p>
Hypatios finit par prendre congé. Il ne résidait qu’à quelques pâtés de maison de là et rentra à pied, suivi de Felix, porteur d’une lampe. Il profita de la fin de cette belle soirée pour monter sur le toit de sa demeure admirer le paysage. Il aimait voir les derniers rayons de soleil éclairer les jardins qui longeaient la muraille au nord, tandis que les cours intérieures et les fenêtres barrées de claustras commençaient à scintiller de mille feux.
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<p>
À l’ouest il observa un temps le massif ensemble de la Tour de David, se détachant derrière le Saint-Sépulcre et le quartier du Patriarche. On disait que de grands travaux y étaient prévus, afin de renforcer ce point de défense crucial de la cité. Il était curieux de savoir ce que l’avenir réservait à Jérusalem. Elle était loin de receler tous les attraits de Byzance, la mère de toutes les villes, et n’égalait même pas en taille la plupart des agglomérations côtières, plus animées. Il n’était pas particulièrement religieux et n’expliquait pas son attachement à des raisons de foi. Mais il ne quittait jamais sans regret cette cité parmi les arides collines de Judée.
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<p>
Il était heureux que l’empire et le royaume tissent des relations de plus en plus fortes et fondait beaucoup d’espoir sur l’importante rencontre qui allait se dérouler dans le nord, entre Manuel et les seigneurs latins.Des tensions demeuraient, de nombreux barons francs voyaient avec dépit la tutelle byzantine se profiler, mais le jeune Baudoin semblait plutôt enthousiaste à l’idée de s’allier à pareille puissance. Il fallait juste qu’il comprenne qu’il ne saurait être question d’égalité quand on traitait avec un empire millénaire dirigé par le basileus porphyrogénète. ❧
</p>

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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les relations entre le gigantesque Empire byzantin, dont on oublie souvent la prépondérance au Moyen-Orient médiéval, et ses voisins latins étaient loin d’être univoques. Sous le règne de Manuel Comnène, on peut parler d’une bienveillance mutuelle, mais cela ne se faisait pas sans arrière-pensée. Le pouvoir byzantin se posait en référence et considérait généralement les autres comme des satellites. Il avait clairement la puissance militaire, commerciale et culturelle pour déployer ses ambitions, mais s’étendait sur un tel territoire que cela ne se faisait jamais sans batailles ou manœuvres diplomatiques.
</p>

<p>
Pour arriver à ses fins, il lui était nécessaire de recueillir des informations sur ses adversaires, partenaires, vassaux. Cela se faisait au travers de correspondants, espions dont certains étaient parfois des locaux corrompus, auxquels il était versé des émoluments. Le tout était ensuite collecté et centralisé par l’administration supervisée par le logothète du drome, sorte de ministre des communications et responsable du « bureau des étrangers », en relation avec les ambassades. On sait que les messages étaient transmis de façon dissimulée ou codée, sans avoir des détails sur l’étendue des méthodes employées.
</p>

<p>
Basileia : du grec Βασιλεία , désigne un pouvoir, une autorité, un royaume. Βασιλεία Ρωμαίων, <em>basileia romaion</em>, désigne l’Empire byzantin.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17300-18778&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Dvorník François, <em>Origins of Intelligence Services : The Ancient Near East, Persia, Greece, Rome, Byzantium, the Arab Muslim Empires, the Mongol Empire, China, Muscovy</em>, Rutgers University Press, New York : 1974
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;18779-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Vêtement byzantin à ouverture frontale boutonné devant, mais pas ouvert jusqu’en bas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Balcon en encorbellement qui surplombe la porte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Vêtement byzantin à manches ouvertes au niveau des épaules.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Association de marchands de la mer du Nord et de la mer Baltique.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Frédéric Ier de Hohenstaufen, dit Frédéric Barberousse (1122 – 10 juin 1190), empereur romain germanique, roi des Romains, roi d’Italie, duc de Souabe et duc d’Alsace, comte palatin de Bourgogne.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Shayzar, sur l’Oronte, Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Large siège rembourré, parfois à dos et baldaquin, qui a donné le mot sofa.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Plat byzantin à base de boulettes de viande.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Sucrerie à base de miel et de graines de sésame.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:37 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Basileia romaion]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ La croix et la bannière]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_086_croix_et_banniere#la_croix_et_la_banniere]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="vezelay_paturages_communs_apres-midi_du_mardi_17_juin_1152">Vézelay, pâturages communs, après-midi du mardi 17 juin 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Quelques nuages cotonneux épars flottaient autour d’un chaud soleil annonçant l’été à venir. Au pied de la colline où le bourg et l’abbaye s’étendaient, assis le long d’une auge de bois où l’on faisait boire les bêtes, une dizaine de garçons se rafraîchissaient, rouges et haletants d’avoir trop couru. En contrebas, près de taillis et de ronciers abritant un ruisseau, tracées de pierres et de brindilles, on voyait encore les lignes qui délimitaient les camps de jeu, brouillées par les nombreuses parties de barres<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>.
</p>

<p>
Au-dessus des têtes résonna la cloche des moines, qui appelait ces derniers à la prière. Aucun n’y prit garde, indifférents qu’ils étaient au temps religieux, occupés de leurs importantes affaires d’enfants. Parmi les adolescents, un géant dominait tous les autres, avec un corps massif semblable à celui d’un bûcheron ou d’un portefaix. Il n’avait pourtant qu’un visage juvénile où le poil n’était que duvet, et sa voix oscillait malgré lui parfois entre grave et aigu. Sur ses vêtements gris de poussière, une traînée brune coulait depuis son menton, après les gorgées qu’il venait de prendre à même l’abreuvoir. En dépit de son essoufflement et de son teint rouge, son entrain ne paraissait guère entamé et il éclaboussait quiconque s’approchait de lui, le regard invitant à une bagarre amicale.
</p>

<p>
Ernaut aimait les jeux où sa taille et sa force étaient rudement éprouvés. Rien ne le remplissait plus de joie que de se confronter à plus âgé, plus retors ou plus nombreux que lui. Il lui fallait se mesurer à tous les adversaires et les vaincre avant de s’estimer satisfait. Bien que son père Ermont de la Treille soit un riche vigneron, il était généralement vêtu de vieilles cottes fatiguées, rapiécées et reprisées, sa famille ayant compris qu’il ne servait à rien de l’habiller de belle toile. Jamais il n’avait pris soin de ses affaires, se roulant dans la poussière ou la boue pour peu qu’on lui offre l’occasion d’un difficile affrontement.
</p>

<p>
Il n’était néanmoins pas belliqueux, simplement désireux de mesurer sa force et d’en garantir la suprématie face à tous. Il n’hésitait d’ailleurs pas à prêter main-forte à quiconque pouvait en avoir besoin, goûtant autant les compliments sur sa puissance que la victoire lors d’un jeu disputé. Il avait prévu pour la fin de journée de retrouver un de ses camarades afin de l’aider à s’acquitter d’une corvée d’épierrage. Malgré l’aisance de son père, Ernaut ne dédaignait pas les amitiés plus modestes comme avec Droin, même s’il se brouillait avec celui-ci aussi souvent qu’il se réconciliait. Il s’humecta une dernière fois la nuque et se rinça les mains avant de s’adresser au groupe.
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<p>
« Ceux qui se sentent peuvent me compaigner jusque chez le Groin. Je lui ai fait promesse d’assistance, pour son vieux et lui.
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<p>
— Nous prends-tu donc pour serfs des bons frères ? se railla un grand brun au visage rond.
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<p>
— Il s’agit juste d’aider compère à sa corvée…
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<p>
— Il suffit d’attendre et les tonsurés ne pourront plus exiger pareille redevance, d’ici peu. »
</p>

<p>
Arnaud était parmi les plus vieux de leur petit groupe et le compagnon habituel de bêtises d’Ernaut. Lui tirait une grande fierté de la richesse de son père Hugues et s’arrangeait souvent pour diriger les activités. Conscient du naturel dominant d’Ernaut, il usait de paroles astucieuses et de propositions insidieuses, laissant à son cousin annoncer de sa voix autoritaire ce qu’Arnaud lui avait soufflé par d’habiles suggestions. Et s’il aimait aller faire les pires diableries auprès des moines avec Droin, fils d’un des servants porchers, il était moins enthousiaste à l’idée de se fatiguer à accomplir une de ses obligations.
</p>

<p>
« Le comte Nevers saura bientôt nous libérer du joug des clercs, c’est mon père qui le dit.
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<p>
— Vous croyez qu’ils feront comme à l’époque de l’Ancien ? Petiot, il me disait qu’ils avaient pendu l’abbé en leur temps ! s’amusa un de leurs compagnons.
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<p>
— Crois-moi qu’il faudra bien à ces tonsurés demeurer en leur place et reconnaître qu’ils tirent de nous injustes exactions ! » confirma Arnaud.
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Tous lancèrent un regard vers le chantier des murailles de la ville, sur la partie ouest du relief. Depuis de nombreuses années, les habitants du bourg tentaient de s’affranchir de la tutelle exigeante de l’abbaye de la Madeleine. Ils avaient trouvé une oreille complaisante dans la famille du comte de Nevers, dont les appétits pour cette riche agglomération aiguisaient l’intérêt. Les villageois espéraient assouplir les prétentions fiscales de l’abbé et avoir un recours auprès de qui en appeler lorsqu’ils estimaient les jugements trop partiaux ou les impôts trop pesants, voire injustes. Parmi les nombreuses redevances contestées ou considérées trop lourdes depuis des décennies, le droit d’héberge, qui permettait aux moines de faire loger des pèlerins chez l’habitant était l’occasion de récriminations et de revendications qui dégénéraient parfois en affrontements ouverts.
</p>

<p>
« Que dirais-tu d’aller plutôt cueillir quelques framboises aux abords de la pâture aux moines ? Le pâtre n’y est guère, en ce moment, les bêtes sont plus bas. On y trouve baies grosses comme le pouce ! »
</p>

<p>
Avec une telle proposition, Arnaud était certain de convaincre Ernaut, dont la gourmandise le disputait au bon cœur. Assaisonnée d’un soupçon de licence, l’éventualité d’un pareil goûter était de nature à faire pencher la balance vers plus agréable activité. Il ne fallut guère plus de quelques instants pour que résonne l’appel du géant à sa troupe.
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<p>
« Allez, compères, allons quérir monnaie de nos impôts ! Sus aux framboises des tonsurés ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, p\u00e2turages communs, apr\u00e8s-midi du mardi 17 juin 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_paturages_communs_apres-midi_du_mardi_17_juin_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;378-6467&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="vezelay_demeure_d_ermont_de_la_treille_soiree_du_lundi_28_juillet_1152">Vézelay, demeure d’Ermont de la Treille, soirée du lundi 28 juillet 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Comme chaque soir, le repas était pris en silence, chacun vidant son écuelle sans mot dire une fois le bénédicité récité. Ermont de la Treille mâchait difficilement, handicapé par ses dents usées ou manquantes. Il engloutit rapidement son potage, épaissi de pain, mais eut besoin de plus de temps pour manger les navets qui suivirent, agrémentés de lardons et d’une sauce au vin. Lorsqu’il vint finalement à bout de sa portion, il s’octroya un dernier verre avant de replier le canif qu’il gardait toujours sur lui. C’était le signal tacite du début des échanges que, privilège de l’âge, il entamait en premier. Il s’adressa à Seguin, son aîné, qui s’occupait de la plupart des affaires que le vieil Ermont dédaignait. En dehors de la vigne, il ne prenait guère plaisir à travailler la terre.
</p>

<p>
« On en est où, du grain ?
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<p>
— J’ai déjà empli les deux grands silos et la petite réserve. Nous avons encore plusieurs sacs emplis, alors que nous n’avons pas encore fini battage et vannage. Nous aurons large provision, plus que nos besoins.
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<p>
— Il faudrait voir avec le vieux Gennon. Il a toujours de la place en ses greniers. Et il n’est point trop gourmand… As-tu prévenu le père Breton, à Autun ? Il nous achète toujours bon prix.
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<p>
— Pas encore. Je ne sais s’il fera bon voir son grain par vaux et chemins avec les temps qui s’annoncent. »
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Ermont opina lentement. La situation était en train de dégénérer entre les habitants du bourg et l’abbaye de la Madeleine, qui restait sourde à leurs demandes d’allégements fiscaux. Le comte de Nevers avait versé de l’huile sur le feu tout en se proposant comme arbitre, espérant par là établir une main-mise sur certains aspects de la vie de la cité. Le vieil homme se tourna vers son cadet, occupé à gober des boulettes de pain à l’autre bout de la table.
</p>

<p>
« Parlant de ça, Ernaut, j’ai ouï dire que tu avais été de ceux qui aboyaient avec les chiens de Nevers, ce tantôt. »
</p>

<p>
Le jeune homme acquiesça, circonspect. Son père n’était jamais bien autoritaire avec lui, mais il avait parfois le verbe cinglant. Et subir une brimade devant sa famille et les valets valait bien tous les châtiments corporels en terme de honte.
</p>

<p>
« Il serait sage de ne point trop te mêler de cela. Nul n’accorde l’eau à un moulin dont il n’espère tirer farine. Le comte est bien loin et la violence qu’il a déchaînée sur les terres de la Madeleine ne nous sera de guère d’utilité, à nous autres. Nous n’avons qu’un seul seigneur et maître et c’est le sire abbé. Nous devons apprendre à lui adresser nos doléances de la bonne façon. Laisse ces importantes questions aux doyens, nous saurons la régler.
</p>

<p>
— Avez-vous eu l’occasion d’en parler avec l’oncle Robert, père ? demanda Seguin.
</p>

<p>
— Oui et non. En tant que curé de la paroisse Saint-Étienne, il est homme du bourg et n’a guère l’oreille du sire abbé Pons. Pour autant, il pense comme moi qu’il faut demeurer fidèles sujets, sans se risquer à outrages et violences, qui n’ont jamais rien engendré de bon.
</p>

<p>
— Il n’a pas eu de nouvelles des discussions d’Auxerre, avec l’envoyé du Saint-Père ?
</p>

<p>
— Pas encore. Mais je n’en espère que peu, vu comme les envoyés de Nevers se comportent. Je crains un terrible été. Puissent nos vignes ne pas en souffrir ! »
</p>

<p>
Il garda le silence un moment et se tourna vers Seguin.
</p>

<p>
« Fais donc porter le grain en trop ici, nous lui trouverons bien une place où le garder. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, demeure d\u2019Ermont de la Treille, soir\u00e9e du lundi 28 juillet 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_demeure_d_ermont_de_la_treille_soiree_du_lundi_28_juillet_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6468-10127&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="vezelay_village_de_saint-pierre_demeure_de_hugues_debut_d_apres-midi_du_samedi_25_avril_1153">Vézelay, village de Saint-Pierre, demeure de Hugues, début d’après-midi du samedi 25 avril 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Hugues de Saint-Pierre était installé sur son banc préféré, sous un auvent accolé à sa maison, là où il entassait le bois prêt à brûler et où il s’adonnait à ses tâches à l’abri des intempéries, tout en admirant ses propriétés qui s’étiraient jusqu’aux rives de la Cure et même au-delà. Le visage rond, presque poupin malgré sa barbe grise et son teint rouge, il parlait d’une fois forte, où les r grondaient comme des rochers lancés sur des pentes. Ses larges mains posées sur les cuisses, il se voyait assez comme un seigneur en son fief, en dépit de sa roture et de l’aspect comique que le moindre vêtement de valeur lui donnait. Quels que soient ses efforts de toilette, il ressemblait immanquablement à un chapon se prenant pour un paon.
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<p>
Ermont de la Treille ne venait que rarement lui faire visite, surtout depuis le décès d’Edelote, sœur handicapée de Hugues qu’Ermont avait épousée en secondes noces. Elle n’avait survécu à son unique enfant, Ernaut, que de quelques semaines. La relation entre les deux hommes, déjà peu amicale, n’avait pas été améliorée par leur chagrin.
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Hugues se doutait qu’il allait être question de l’abbaye et des dernières nouvelles. Une sentence d’excommunication avait été prononcée par le pape à l’encontre du comte de Nevers et des habitants du bourg. Si le premier, important vassal à l’entregent nombreux, n’y voyait qu’une gêne à combattre avec l’appui de ses alliés ecclésiastiques, l’évêque d’Autun en tête, beaucoup de fidèles avaient été ébranlés par l’annonce, inquiets d’être mis au ban de leurs coreligionnaires. Sans même parler des menaces que cela faisait peser sur eux lors du moindre voyage.
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<p>
La violence s’était donc déchaînée des deux côtés, les bourgeois répondant aux sentences et vexations légales par des coups de main et des pillages, orchestrés avec l’aide des hommes du comte de Nevers. Et tout le monde savait que leur âme damnée sur place, c’était Hugues de Saint-Pierre, qui soufflait sur les braises de la discorde avec un art consommé.
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« Alors, Ermont, tu n’es pas venu jusqu’ici juste pour fleurir la tombe de ma sœur, n’est-ce pas ?
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— Non pas. J’ai important sujet à évoquer avec toi.
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— Si tu viens porteur d’un message de l’abbé par ton frère, je suis prêt à l’entendre…
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<p>
— Il n’est question ni de l’un ni de l’autre. Je veux te parler d’Ernaut. Arrête de l’entraîner en tes affaires. Je n’ai nulle prétention à te sermonner sur toi et les tiens, mais laisse mon fils en dehors de cela.
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<p>
— Hé quoi, il est mien neveu, et seul fils de ma sœur préférée ! S’il veut me joindre, je l’accueille avec plaisir, il est homme assez pour faire ses choix ! »
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Ermont serra les mâchoires et se contint, s’efforçant de tenir la colère au loin. Hugues cherchait la confrontation, comme chaque fois. Il était trop heureux d’avoir sa revanche sur son beau-frère, un de « ceux du bourg », qu’il méprisait si fort en parole tant il avait désir d’être semblable à eux. L’homme fort du moment se tourna vers Ermont, le visage étonnamment amical.
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<p>
« Je ne veux pas te manquer de respect, Ermont, mais tu ne peux demeurer en retrait et espérer que les tiens fassent de même. Ernaut a compris que nous ne pouvons rester ainsi, à supporter vexation après vexation, sans jamais pouvoir en appeler à quiconque de la féroce autorité du père abbé. Joins-toi à nous.
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<p>
— Je ne saurais approuver les pillages et les sacrilèges envers un saint homme. Toutes ces batailles ne font qu’entraver nos chances de lui poser calmement nos demandes.
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<p>
— Les a-t-il jamais entendues ? Depuis nos pères, qui ont occis le vieil Artaud, qu’avons-nous obtenu, à courber la tête ? Les frères te cuisent-ils ton pain malgré l’interdit, avec toute ta déférence ? Ils te traitent comme un impie, malgré toute ta bonne volonté. »
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Ermont poussa un soupir. Il était las de ces querelles. Il se leva, serra l’avant-bras de Hugues en signe de salut et lui lança un regard désolé.
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<p>
« Je ne crois pas en ces violences, Hugues. Arrête d’attirer mon fils en ces voies, l’ivraie ne donne jamais bonne moisson. »
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Puis il s’éloigna d’un pas décidé, sans un regard en arrière.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, village de Saint-Pierre, demeure de Hugues, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du samedi 25 avril 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_village_de_saint-pierre_demeure_de_hugues_debut_d_apres-midi_du_samedi_25_avril_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10128-14605&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="vezelay_domaine_de_l_abbaye_de_la_madeleine_debut_de_soiree_du_dimanche_10_avril_1155">Vézelay, domaine de l’abbaye de la Madeleine, début de soirée du dimanche 10 avril 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Ernaut était assis dans un recoin des jardins, contre une pierre ayant servi de base à un cabanon. Le souffle court, il sentait la fatigue et la lassitude gagner tout son corps. Ses doigts et ses bras étaient endoloris d’avoir frappé en tout sens, ses vêtements étaient déchirés, salis de terre et de poussière. Dans sa bouche dominait le goût métallique du sang, qu’il crachait mêlé de salive entre ses pieds. Il fixait devant lui une pierre, dont les reliefs saillants brillaient d’un vif écarlate.
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Plus tôt dans la journée, il avait fait le mur de chez son père pour assister à un combat judiciaire. Avant même que la cérémonie ne commence, la foule s’était soulevée en masse contre les représentants de l’abbaye et les avait pourchassés jusqu’à les faire fuir à l’abri des fortifications monastiques. La cohue avait été sans nom, depuis le cimetière où le duel avait été prévu.
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Avec son cousin Arnaud et quelques compères, Ernaut avait rejoint une bande qui avait obliqué vers les propriétés des moines, profitant du désordre pour se servir dans les réserves. Ernaut avait enfourné poulets et volailles dans un sac qu’il avait ensuite perdu dans l’excitation. Ils avaient brandi les pauvres animaux sous le nez des religieux, abrités derrière leurs murailles. Puis avaient décidé de s’attaquer à d’autres biens.
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Il ne faisait pas bon être pris à partie par les meutes qui s’étaient alors mises à rôder et Ernaut espérait que les siens étaient saufs. On connaissait son père pour sa modération et il craignait qu’on ne lui en tienne rigueur. Au moins Ernaut pourrait faire valoir sa présence aux côtés des insurgés si la situation le demandait. Mais pour l’instant il n’en était plus là. Épuisé, il avait le regard rivé sur la pierre devant lui, incapable de faire un pas de plus, hébété de toute cette rage qui s’était emparée de lui.
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Après avoir dévalisé une partie des réserves des moines, certains avaient pris la direction du sanctuaire et de ses objets précieux pour le mettre à sac. Ernaut et quelques autres avaient refusé de se joindre à eux et avaient préféré demeurer dans les celliers. Ils distribuaient tout qu’ils empoignaient, pillant par haine de leur maître plus que par amour des biens. Et lorsqu’ils voyaient quelques fidèles de l’abbé, ils le poursuivaient en vociférant, cherchant à l’acculer pour le bousculer, le passer à tabac, l’invectiver ou lui cracher dessus, selon les méfaits qu’on lui prêtait.
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Puis une rumeur avait enflé : depuis leur abri les moines tiraient flèches et carreaux, vidaient leurs pots d’aisance sur les bourgeois à leur portée. Les plus modérés devinrent alors aussi enragés que les autres et les mains empoignèrent tout ce qui pouvait blesser, tuer. Les serpes et les houes se faisaient hasts pour quérir les droits qu’on ne voulait accorder. Des voix de plus en plus nombreuses s’élevaient, en appelant à couper la tête de l’abbé Pons. Et Ernaut avait suivi, les bras emplis de projectiles et le verbe haut, emporté par la conviction qu’ils obtiendraient leur liberté à la force de leurs poings.
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Les derniers partisans des moines ayant rejoint l’enceinte fortifiée, il ne resta guère d’adversaires à empoigner et la colère retomba. Les corps fatigués de tant d’agitation, meurtris des affrontements, s’étaient faits lourds. Quelques hommes s’étaient proposés pour monter la garde alors que d’autres s’étaient esquivés pour aller rapiner ce qui pouvait encore être utile. Conscient que son absence avait dû être remarquée, Ernaut avait pris congé de ses compagnons de combat, partageant leurs fanfaronnades outrées. Puis il avait prit le chemin du retour, traversant les jardins. Avec son groupe, ils étaient passés par là plus tôt dans l’après-midi, tandis qu’ils pourchassaient sans pitié leurs adversaires.
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C’était là que l’attendait la pierre couverte de sang. Celle qui avait frappé le vieux Tous-Saint. Un des hommes de l’abbaye, un convers un peu simplet à la langue pendante, qui se signait chaque fois qu’on disait un prénom, en mémoire du saint qu’il associait à chaque personne. Le vieux Tous-Saint, qui faisait rire tous les enfants quand il trébuchait avec les bannières de l’église lors des processions. Le vieux Tous-Saint qu’il avait vu s’effondrer, le crâne défoncé par cette pierre, avant d’être piétiné par ses camarades.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, domaine de l\u2019abbaye de la Madeleine, d\u00e9but de soir\u00e9e du dimanche 10 avril 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_domaine_de_l_abbaye_de_la_madeleine_debut_de_soiree_du_dimanche_10_avril_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14606-19245&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="vezelay_demeure_d_ermont_de_la_treille_matin_du_jeudi_24_novembre_1155">Vézelay, demeure d’Ermont de la Treille, matin du jeudi 24 novembre 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Ermont était en train de brosser un des chiens terriers qu’il employait dans ses vignes pour pourchasser les campagnols lorsque son frère Robert se présenta à la porte. La tonsure cachée par sa chape de pluie, il ne donnait guère l’impression d’être un prêtre. Grand et maigre, il avait l’élocution sifflante à cause de nombreuses dents manquantes et n’y voyait guère, ce qui l’obligeait à constamment plisser les yeux, en recherche des interlocuteurs auxquels il s’adressait.
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<p>
« Entre donc, frère. Par cette pluie, tu vas attraper la mort. Veux-tu quelque gobelet de vin ? J’ai en perce un de mes coteaux ouest… »
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<p>
N’attendant pas la réponse, Ermont héla un des valets pour qu’on leur porte à boire et s’installa à la grande table qui emplissait la majeure partie de la pièce. Robert s’assit sur le banc, pliant sa chape avec cérémonie. On aurait dit qu’il était constamment en office, accordant soin et mesure à chacun de ses gestes. Une fois servis, ils burent tous deux en échangeant quelques banalités sur le temps et des nouvelles sans importance, avant que Robert ne se décide à aborder ce qui l’amenait là.
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<p>
« J’ai pu parler de notre affaire avec les moines. Ils veulent faire condamner tous les fauteurs de trouble, sans exception. Le roi leur a donné franches coudées… »
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<p>
Le visage d’Ermont s’allongea en entendant la mauvaise nouvelle. Il ne savait pas au juste ce qu’Ernaut avait fait, mais il l’avait sévèrement puni et consigné dans l’enceinte de la maison depuis des mois, occupé aux plus ingrates des tâches. Lorsque le roi était finalement intervenu, l’abbé Pons avait obtenu gain de cause, rétabli dans toutes ses prétentions, et il avait obtenu la condamnation de tous ses adversaires.
</p>

<p>
« Malgré tout, le père abbé n’est pas tant opiniâtre qu’on le dit. Il sait que tu as prêché la mesure et il n’est pas demeuré insensible à cela, je l’ai bien vu. Seulement des bruits courent sur ce qu’aurait fait le gamin… »
</p>

<p>
Ermont craignait qu’on ne mutile son fils, voire qu’on lui inflige une flétrissure, signe d’infamie : nez, langue ou oreilles tranchées ou visage marqué au fer rouge. Il savait que cela ferait de Ernaut un paria. Il était prêt à tout pour éviter cela, quitte à s’acquitter d’une très lourde amende. Il en avait soufflé l’idée à son frère.
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<p>
« J’apense que le père abbé souhaite avant tout que le calme revienne. Cela ne se fera pas en accrochant à des fourches patibulaires tous les habitants du bourg. Il s’en prendra aux meneurs, de certes, mais cela n’est point le cas d’Ernaut, juste imbécile gamin. C’est qu’il ne passe guère inaperçu… Il se murmure qu’il a fait bien terribles choses. »
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Robert prit la main de son frère et la tapota délicatement.
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« Je ferai de mon mieux pour que rien de définitif ne soit entrepris à son encontre, mais je crains que la meilleure des solutions ne soit pour lui un exil volontaire, qu’on l’oublie ici. »
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Ermont hocha la tête, abattu. Il lança un regard au fidèle petit chien lové à ses pieds, le désigna du menton à son frère.
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<p>
« Sais-tu que c’est le dernier fils qui me reste de P’tite Reine, la chienne à Edelote ? »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, demeure d\u2019Ermont de la Treille, matin du jeudi 24 novembre 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_demeure_d_ermont_de_la_treille_matin_du_jeudi_24_novembre_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19246-22626&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="vezelay_demeure_d_ermont_de_la_treille_veillee_du_dimanche_25_decembre_1155">Vézelay, demeure d’Ermont de la Treille, veillée du dimanche 25 décembre 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré les circonstances difficiles, la demeure était animée de vie pour la célébration de Noël. Les enfants jouaient bruyamment, installés devant l’âtre où brûlait une bûche de grande taille, tandis que les plus âgés parlaient du bon temps à venir avec plus d’enthousiasme que les années précédentes. Avec la paix retrouvée, les affaires pourraient reprendre normalement, et nul n’aurait plus à s’inquiéter pour son bien. De nombreuses dissensions demeuraient, prêtes à renaître à la plus petite étincelle, mais pour l’instant, chacun s’accordait sur le plaisir qu’il y avait de jouir du fruit de son travail sans trop craindre du lendemain.
</p>

<p>
Ernaut était parmi les rares à ne pas partager ces moments de joie. Il était assis dans l’ombre, près de la porte du cellier, jouant sans entrain avec ses cousins qu’il faisait sauter sur ses genoux. Il n’avait pas prêté la moindre attention au babil des filles au sol non loin de lui. Régulièrement, il lançait des regards vers Ermont, figure patriarcale confortablement installée sur un escabeau garni de coussins, une couverture sur les jambes. Un verre à la main, il hochait parfois le menton en réponse aux questions, mais n’allait guère au-delà des monosyllabes. Lui aussi avait autre chose en tête. Tous les visages convergèrent vers lui lorsqu’il toussa à plusieurs reprises.
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<p>
« Je voulais profiter que nous soyons tous ici réunis pour vous faire annonce de plusieurs choses. Nous avons eu de longs échanges avec le père abbé, grâce à Robert, et notre maisonnée n’aura pas à souffrir d’infamie. Nul nom d’ici ne sera cité, et si un de mes fils l’est, on n’y lira que le fait qu’il s’agit d’un neveu de Robert, sans préciser outre. »
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<p>
De nombreux visages exprimèrent leur soulagement en entendant cela, mais la voix en suspens du vieil homme les incitait à la prudence.
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<p>
« Malgré tout, afin d’être absous de ses péchés, Ernaut devra pèleriner, demandant pardon de ses fautes et méditant sur les moyens de n’y pas retomber. »
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<p>
Ermont marqua un temps. C’était là le genre de pénitence habituelle, par laquelle les clercs aimaient à mortifier leurs adversaires et personne ne s’en étonna. Il y avait pléthore de saints à qui demander pardon dans les environs, et il n’était jamais inutile d’éloigner les fauteurs de trouble un moment, que les choses rentrent dans l’ordre.
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<p>
« Il devra demander rémission pour ses offenses sur le tombeau du Christ, à Jérusalem. »
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<p>
Sans s’arrêter sur les visages ébahis de l’assemblée, Ermont enchaîna.
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<p>
« Outre, une fois son vœu accompli, il serait bon qu’il profite des généreuses offres faites là-bas pour qui veut s’y établir. Dans le but d’éviter que des querelles ne puissent naître à l’avenir, le père abbé a demandé à ce qu’Ernaut ait la chance de vivre en la contrée où Christ a vécu. »
</p>

<p>
En de telles circonstances, une demande de l’abbé Pons équivalait à un ordre. Un silence stupéfié succéda donc à cette dernière phrase. Ce furent les enfants qui, les premiers, le rompirent, s’esclaffant de joie à l’idée que leur parent puisse aller en ce lieu empli de mystères et de légendes, au centre du monde. Seguin ramena le calme et, d’un geste, invita son père à terminer son annonce.
</p>

<p>
« Nous avons eu nouvelles de Lambert, qui ne trouve pas à s’établir comme tonnelier à Pontoise. Il a désir de compaigner son frère Ernaut jusque là bas et de s’établir lui aussi. Ils pourront ainsi se conforter l’un l’autre pendant le voyage et une fois installés. »
</p>

<p>
Le vieil homme était visiblement abattu et n’ajouta pas un mot. Il adressa un regard à la fois courroucé et ému vers son plus jeune fils, imposante masse de muscle ramassée sur son banc.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, demeure d\u2019Ermont de la Treille, veill\u00e9e du dimanche 25 d\u00e9cembre 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_demeure_d_ermont_de_la_treille_veillee_du_dimanche_25_decembre_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22627-26574&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="route_du_vif_chateauneuf-val-de-bargis_apres-midi_du_jeudi_28_juin_1156">Route du Vif (Châteauneuf-Val-de-Bargis), après-midi du jeudi 28 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Après un rapide repas pris à proximité d’un ruisseau où ils avaient puisé de quoi se désaltérer, Ernaut et Lambert étaient repartis d’un bon pas. Si les deux frères partageaient vigueur et entrain dans leur marche, tout les opposait dans le caractère. Ils avaient quitté Vézelay quelques jours plus tôt et n’avaient cessé de se chamailler depuis. Ernaut avait fini par envisager ce périple comme une invitation à l’aventure, s’efforçant de manifester autant d’enthousiasme qu’il le pouvait, peut-être afin de se rassurer. Il avait l’habitude de voyager avec son père, jusqu’en Normandie parfois, et n’avait pas encore pleinement ressenti l’aspect définitif de ce départ.
</p>

<p>
Ernaut avait souvenir d’un frère, de plus de dix ans son aîné, assez sentencieux et réservé, mais il avait oublié un élément essentiel : Lambert était sincère dans ses inclinations sérieuses et dévotes. Le pèlerinage ne serait pas simplement de découverte et d’émerveillement, mais se devait d’être empli de haltes pieuses et de pratiques religieuses régulières. Le chant en faisait partie, fortifiant l’âme autant que le souffle selon Lambert, au grand désarroi d’Ernaut qui s’était jusque-là toujours contenté d’ânonner sans chercher à comprendre quoi que ce soit.
</p>

<p>
« Allons, Ernaut, l’oncle Robert t’a suffisamment répété ce beau psaume des montées, tu dois t’en souvenir !
</p>

<p>
— Je n’ai guère l’oreille musicale, peut-être que si tu commençais, je pourrais suivre… »
</p>

<p>
Interrompu par le cri d’un geai saluant ces intrus pénétrant sur son territoire, Ernaut se contenta de sourire niaisement à son frère en guise de conclusion. Lambert, peu habitué à devoir morigéner et surveiller en permanence un jeune homme au caractère fantasque, soupira. Puis il prit une profonde inspiration, lançant le chant d’une voix claire et assurée, marquée en rythme par le bruit de son bâton au sol.
</p>

<p>
« <em>ad Dominum in tribulatione mea clamavi et exaudivit me</em><sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>
</p>

<p>
– Ah doux minou entre hiboux là scions, mais acclame vite et tout ce qu’on dit vite, mais…
</p>

<p>
– <em>Domine libera animam meam a labio mendacii a lingua dolosa</em>
</p>

<p>
– Deux minets libèrent âne…» ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Route du Vif (Ch\u00e2teauneuf-Val-de-Bargis), apr\u00e8s-midi du jeudi 28 juin 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;route_du_vif_chateauneuf-val-de-bargis_apres-midi_du_jeudi_28_juin_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;26575-29011&quot;} -->
<h2 class="sectionedit14" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Il aura finalement fallu sept ans, depuis novembre 2011 pour que j’explique la raison qui a poussé Ernaut à traverser le monde. Je pense qu’il était assez clair qu’il n’était pas suffisamment dévot pour avoir pris la décision de pèleriner si loin de son propre chef. J’ai parsemé certains textes d’indices sur le fait qu’il avait été contraint à ce départ et avait un secret à l’origine de cela. Les plus curieux pourront s’amuser à pourchasser ceux-ci ici et là, au détour de certaines descriptions ou remarques.
</p>

<p>
L’insurrection de Vézelay est la raison qui m’a fait choisir ce lieu comme origine d’Ernaut. Je voulais m’appuyer sur les tristes événements du tournant du siècle pour bâtir la jeunesse de mon héros. Si certains ont accès au <em>Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne</em>, volume 2, de 1848, page 550, ils pourront y trouver la mention du neveu de Robert le chapelain parmi la liste des pilleurs des biens de l’abbaye, et en particulier des volailles. C’est ce genre de document juridique, d’apparence très austère, qui m’invite le plus souvent à échafauder des récits de vie. De leur lecture naît une société surprenante, foisonnante, des liens se tissent, des histoires se déploient.
</p>

<p>
Si je suis arrivé à vous rendre plus proche le destin de nos pas si lointains prédécesseurs, alimentant votre réflexion par ce rapport subjectif à l’histoire, la mémoire et nos constructions mentales, j’estimerais que mon but est atteint. Je dis parfois que j’écris de la science-fiction, car n’en déplaise à certains, l’histoire est une science. Je m’en nourris pour fabuler, mais avec une exigence de vérité dans le propos, dans les situations qui me font penser que mes lectures adolescentes de Isaac Asimov n’ont pas été sans effet sur ma façon d’aborder mon travail d’écrivain. Ayant récemment lu des récits d’Ursula le Guin, je me suis aperçu que je conservais en outre, comme elle, une attention particulière à ce qui constitue le véritable héros d’Hexagora : l’humain.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:14,&quot;range&quot;:&quot;29012-31158&quot;} -->
<h2 class="sectionedit15" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Cherest Aimé, <em>Vézelay, étude historique</em>, tome 1, Auxerre : Perriquet et Rouillé, 1848.
</p>

<p>
De Bastard D’estang Léon, « Recherches sur l’insurrection communale de Vézelay, au XIIe siècle », <em>Bibliothèque de l’École des chartes</em>, volume 12, Numéro 1, 1851, p. 339-365.
</p>

<p>
De Bastard D’estang Léon, « De la commune de Vézelay », <em>Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne</em>, volume 2, 1848, page 527-570.
</p>

<p>
Jonquay Sylvestre, Müllers Fabian, <em>Les jeux au Moyen Âge</em>, Auvilliers en Gâtinais : Éditions La Muse, 2016.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:15,&quot;range&quot;:&quot;31159-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Jeu de course et de capture, avec des camps délimités pour chaque équipe.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Début du Psaume 119(120), premier Cantique des degrés, souvent chanté par les pèlerins.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:33 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_086_croix_et_banniere#la_croix_et_la_banniere</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ La croix et la bannière]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Ingénieuses bricoles]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_085_ingenieuses_bricoles#ingenieuses_bricoles]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_084_serviens" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_084_serviens" data-wiki-id="fr:qita:qita_084_serviens">Serviens</a></span></div>
</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_boutique_de_thomas_le_regrattier_debut_d_apres-midi_du_vendredi_6_janvier_1139">Jérusalem, boutique de Thomas le regrattier, début d’après-midi du vendredi 6 janvier 1139</h2>
<div class="level2">

<p>
Jeune homme d’à peine vingt ans, Baset aimait venir dans la boutique de son père lorsque celle-ci était fermée. Il trouvait toujours une excuse, de balayage ou de rangement quelconque, pour se retrouver dans ce petit monde qu’il connaissait si bien. Les jours d’ouverture, il y apportait les mesures, les paniers, rebouchait les jarres et tonneaux contenant le précieux sel gemme, accueillait les clients d’un salut poli. Il triait aussi régulièrement les aulx, oignons et échalotes qu’ils vendaient en grande quantité, pour en ôter les pourris et les desséchés.
</p>

<p>
Il n’aimait néanmoins guère faire le valet et porter des commandes, ce qui l’obligeait à quitter son nid. Il s’acquittait de toutes les tâches qu’on lui confiait avec enthousiasme, pourvu qu’elles le cantonnent à ces quelques pièces. Il avait appris à différencier les nombreuses variétés de sel à leur odeur, leur couleur, leur brillance. Et il était désormais aussi habile que son père à reconnaître du premier coup d’œil ce qui était de première qualité, la fleur, des fonds de marais. Il aimait par-dessus tout faire des tresses d’oignons, qu’il accrochait fièrement à l’éventaire dès l’ouverture.
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<p>
Une fois de retour de la messe matinale, il avait rapidement troqué ses beaux vêtements pour sa vieille tenue de travail et avait entrepris de trier de petits oignons saucier stockés dans des paniers en paille de seigle. Malgré le froid, il avait laissé la porte arrière de la boutique ouverte afin de bénéficier de la chiche lumière hivernale. Un des chats de la maison en avait profité pour venir s’installer vers lui, ondulant de la queue tout en faisant sa toilette. Il goûtait le calme de la présence du jeune homme, bien moins agité que sa sœur cadette Ascelote, toujours à le pourchasser pour lui infliger caresses et câlins, qu’il subissait d’un air affligé.
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<p>
Baset entendit donc ses deux frères entrer dans la cour, bavardant avec animation. Son aîné, Rufin, revenait de sa rencontre avec les jurés du métier de fabricant d’arbalètes. Il avait achevé sa formation depuis un moment et prévoyait de s’établir maître à son tour. Leur père était enthousiaste à l’idée de voir un de ses enfants devenir un artisan dans une profession prestigieuse. Il avait d’ailleurs promis de payer le prix d’entrée du métier, permettant à son fils de s’installer rapidement sans trop s’angoisser pour les premiers temps. Baset dédaigna un instant son travail pour les accueillir, impatient de savoir si les choses allaient se faire.
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<p>
« Le mestre du métier est fort impatient de voir s’ouvrir nouvel atelier ! Il y a tant à faire qu’ils n’arrivent à fournir et le sénéchal le roi s’en plaint fort ! s’enthousiasmait Rufin.
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<p>
— Il a précisé qu’il avait déjà une commande à laquelle Ruffin pourrait prendre part, s’il avait ses approvisionnements et oustils à temps, précisa Gauguein, plein de ferveur.
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— Le père est allé se reposer un temps, mais a demandé à ce qu’on l’éveille si les nouvelles étaient bonnes, indiqua Baset, tout sourire.
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<p>
— Ce dimanche, il y aura quelque pratique au terrain près la porte Jehoshaphat. Tous les jurés y seront, et nous y conviendrons de la date de mon serment au métier ! »
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Bondissant de joie, Baset courut réveiller leurs parents, allongés dans la grande salle derrière les rideaux de leur lit. Installée à jouer à la poupée près de la table, Ascelote avait entendu le bruit et les avait déjà prévenus. Ils se levèrent rapidement et accueillirent les trois garçons avec enthousiasme. Pour une fois, Thomas se laissait aller à sourire et demanda à sa femme de leur apporter un pichet de vin. Il avait plutôt bien marié deux de ses filles, verrait un de ses fils tenir sa propre échoppe d’ici peu, avec un autre en bonne voie pour devenir un charpentier compétent. Et il ne l’avait pas encore dit, mais un de ses amis s’apprêtait à proposer Baset comme sergent du roi. Il ne lui resterait alors que sa petite dernière dont il faudrait s’occuper. Ascelote, dont les formes se dessinaient plus féminines chaque mois, pourrait trouver un honnête prétendant d’ici deux ou trois ans, malgré la faible dot qu’il avait pu lui constituer.
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Parisete, leur mère, sortit quelques fruits secs et la fouace qu’elle avait achetée pour le repas de fête de la veillée, pour l’Épiphanie. Le moment en serait doublement heureux et elle augurait du bon de cette belle coïncidence. Il n’y avait pas eu autant de joie dans la maison depuis le mariage d’Heloys, trois années plus tôt : elle avait épousé un riche propriétaire dont on disait qu’il pourrait devenir intendant seigneurial du casal où ils vivaient désormais.
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<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_maison_de_thomas_le_regrattier_soiree_du_mardi_17_avril_1145">Jérusalem, maison de Thomas le regrattier, soirée du mardi 17 avril 1145</h2>
<div class="level2">

<p>
La journée avait été longue pour Thomas. Après la frénésie de la Semaine sainte, il avait dû encore faire face à beaucoup de demandes. Beaucoup de pèlerins s’étaient munis de quelques provisions avant de repartir et certains visiteurs des casaux environnants avaient profité de leur venue dans la cité pour Pâques afin de faire des emplettes. Il n’avait donc guère chômé, désormais assisté seulement d’un petit valet qui n’était pas aussi vaillant à la tâche que Baset, malgré les réprimandes et les corrections qu’il lui infligeait.
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C’était au moment de fermer qu’il avait vu arriver ses deux fils Rufin et Gauguein, dont il était sans nouvelle depuis plusieurs mois. Ils étaient partis travailler à la citadelle de Kérak, loin dans les déserts du sud, par-delà la rivière du Diable<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> afin d’en améliorer les défenses. Rufin était entre autres un des responsables de l’approvisionnement des arsenaux et Gauguein l’avait rejoint pour l’assister dans ses réalisations les plus techniques ou les ouvrages les plus lourds. Leur visage avait gagné quelques rides et Rufin arborait une belle barbe brune qui ajoutait à son faciès d’ours.
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<p>
Parisete leur fit un accueil chaleureux, même si elle maugréa de n’avoir pas le temps de leur préparer un repas à la hauteur. Elle envoya le valet prévenir Baset à l’hôtel du roi qu’il était convié à souper avec eux tous. Elle n’aimait guère sa bru Garsende, l’épouse de Baset, et estima inutile de l’inviter. D’autant qu’avec un bébé en bas âge, elle devait elle aussi assez peu apprécier de voir sa routine perturbée. Selon Parisete l’absence de son fils serait de moindre conséquence, pour peu que celui-ci sache faire montre de l’autorité qu’on attendait d’un chef de famille quand il rentrerait.
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Thomas fit le service lui-même, claudicant autour de ses enfants comme une abeille affairée. Puis il avala quelques gorgées, savourant son bonheur.
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<p>
« Alors, les garçons, quelles nouvelles du désert ?
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<p>
— La citadelle aura bientôt belle allure, mais il s’en faut de beaucoup qu’elle soit achevée. On a sans cesse manque de bois d’œuvre.
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<p>
— On est de passage pour aller récupérer une cargaison venue de Tripoli. Elle nous attend à Jaffa, précisa Gauguein
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<p>
— C’est à vous que l’on confie pareille responsabilité ?
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<p>
— Le mestre des bois est homme de grand savoir, mais il aime guère mulets et chameaux. Le Rufin avait besoin de fournitures, aussi.
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<p>
— Oui, on reste pas. Demain matin, dès les portes ouvertes, on reprend la route. »
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Le père hocha la tête, satisfait. Il s’étonnait de voir son cadet prendre l’ascendant sur Rufin, qui était pourtant maître juré désormais. Mais tant que les deux frères s’entendaient bien, cela n’était pas de grande importance.
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<p>
« À vous tanner pareillement les fesses, quand est-ce que vous trouverez femme pour me pondre nichée de bons enfançons ? Nulle garcelette de bonne famille n’espère après vous en Outrejourdain ?
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— Rien de la sorte ! le détrompa Gauguein. D’autant qu’un de mes compères apprentis m’a fait belle proposition pour un autre chantier, ailleurs.
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— Vous ne vous plaisez pas là-bas ?
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<p>
— On aimerait mieux être plus proche d’ici… Ce serait à Ibelin, la nouvelle forteresse du vieux Barisan, pour protéger des Égyptiens. »
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Parisete retint un sourire. Elle avait vu avec regret ses deux fils aînés partir au loin dans des terres inconnues. Même si leur nouvelle situation était un peu plus risquée, de ce qu’elle en savait, au moins aurait-elle plus de chances de les croiser. Elle rêvait du jour où elle pourrait accompagner toute sa famille à une cérémonie d’importance, dans leurs belles tenues, afin de montrer à l“envie combien ils avaient réussi. Elle prit place à table avec eux, posant un peu de pain et des olives, pensant à la robe qu’elle devrait peut-être se faire tailler pour une telle occasion.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, maison de Thomas le regrattier, soir\u00e9e du mardi 17 avril 1145&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_maison_de_thomas_le_regrattier_soiree_du_mardi_17_avril_1145&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5309-9446&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="ascalon_camp_de_siege_chretien_fin_d_apres-midi_du_jeudi_9_juillet_1153">Ascalon, camp de siège chrétien, fin d’après-midi du jeudi 9 juillet 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Gauguein retrouva son frère dans le petit abri de palmes et de toile qu’ils s’étaient arrangés contre un talus sablonneux. Ils étaient dans les cordes du campement des hommes d’Ibelin, où ils participaient à l’entretien des matériels de combat, essentiellement armes de tirs et mantelets de protection. Le travail était harassant, car il fallait faire avec une permanente pénurie de bois. À peine un convoi arrivait-il que chaque atelier s’efforçait de se faire attribuer les plus belles pièces. Retailler depuis les membrures de navires et les charpentes de maisons démontées ne suffisait pas toujours à satisfaire la demande.
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<p>
Rufin touillait une petite compotée d’oignons aux lentilles avec un air gourmand. Avec les années, sa silhouette s’empâtait de plus en plus. Travaillant la plupart du temps assis à façonner des arcs ou à ajuster des assemblages, il prenait chaque année un peu plus de ventre, contrairement à Gauguein qui déambulait sans cesse sur les chantiers. Même lorsqu’il avait achevé son ouvrage, il trouvait toujours à aller interroger les plus savants, questionner les plus inventifs. Avec le camp de siège, il était à la fête, admirant avec émerveillement les engins qui lançaient toutes sortes de projectiles, pierres et traits, ou les gigantesques tours d’assaut roulantes.
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<p>
Il suspendit une outre de vin léger à leur cabane et se laissa tomber au sol, dénouant ses souliers pour se masser les pieds.
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« je suis fourbu, j’ai couru jusqu’au camp de la porte sud ce jour d’hui.
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<p>
— Quelque nouvelle attaque en préparation ?
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— Je ne sais. C’était juste pour faire connoissance d’un ermin<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, fuyard du comté perdu. Fort savant en engins, et capable d’en remontrer en mathématiques à un clerc féru de comput.
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<p>
— Tu lui voulais quoi ?
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<p>
— J’ai ouï dire qu’il acceptait des valets. Je me disais que ce serait bonne occasion d’en apprendre plus. »
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Ruffin soupira. Ils avaient une situation tranquille dans l’hôtel d’Ibelin, partageant un manse confortable et avec la perspective d’avoir chacun le leur dès qu’ils auraient trouvé un parti convenable pour s’établir. Il désespérait parfois de constater combien son frère ne tenait pas en place. Il ne le dissuadait pas pour autant de tous ses projets, reconnaissant qu’il s’agissait souvent de décisions judicieuses. Il fallait juste que quelqu’un s’occupe de l’intendance de façon appropriée. Vu qu’il était l’aîné, il s’en attribuait la responsabilité, car il estimait qu’il était de son devoir de veiller sur son cadet.
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<p>
« J’ai eu l’occasion de discuter un peu avec lui. Mestre Paylag est quelque peu rude d’abord, mais de savoir que j’ai un frère maître juré facteur d’arbalète l’a beaucoup intéressé. Lui est maçon, mais son père fabriquait des arcs, à la manière des Turcs. Tu devrais venir avec moi le rencontrer. Il te plairait.
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<p>
— Qu’as-tu donc en tête ?
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<p>
— Rien de spécial. Je me disais juste que notre sire Hugues<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> ne verrait pas d’un mauvais œil que nous sachions établir pierrières et bricoles<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, mangonneaux et béliers. C’est ce savoir que nous pourrions apprendre de mestre Paylag.
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<p>
— Qui sert-il ?
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<p>
— Il a suivi les Courtenay et appartient à l’hostel le roi désormais. »
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<p>
Rufin grimaça. Avec la mort du vieux Barisan, la famille d’Ibelin avait été déchirée à cause du conflit entre Baudoin III et sa mère Mélisende. Au service de cette dernière, le connétable du royaume, Manassès de Hierges, avait épousé la veuve d’Ibelin et pris les armes contre le roi. Il avait été exilé l’année précédente, lors de la victoire du jeune prince et les Ibelin commençaient à rentrer un peu en grâce, avec Hugues, qui régnait désormais sur le fief. Mais les rancœurs n’étaient pas toutes éteintes. Il faudrait faire bien attention à ne froisser aucune délicate susceptibilité. Si les hommes de savoir étaient toujours prisés et appréciés, on ne les traitait souvent guère mieux que des destriers au sang vif : rênes courtes et mors serré.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ascalon, camp de si\u00e8ge chr\u00e9tien, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du jeudi 9 juillet 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;ascalon_camp_de_siege_chretien_fin_d_apres-midi_du_jeudi_9_juillet_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9447-13797&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_citadelle_de_la_tour_de_david_debut_d_apres-midi_du_jeudi_29_aout_1157">Jérusalem, citadelle de la tour de David, début d’après-midi du jeudi 29 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Sous la chaleur écrasante d’un soleil triomphant, hommes et bêtes recherchaient la moindre trace d’ombre. Profitant d’une courte sieste après un dîner frugal, les serviteurs étaient installés à l’abri du mur sud de la cour centrale blanche de poussière. Baset, encore vêtu de sa cotte rembourrée, avait le visage écarlate, trempé de sueur, malgré sa marche lente. Il tenait à la main son casque de cuir de crocodile, moins éprouvant et plus léger que les habituelles protections en métal, et se passait régulièrement un mouchoir sur le front.
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<p>
Après avoir pris renseignement auprès de valets, il pénétra dans un des vastes dépôts aux puissants piliers, accueillant avec félicité la fraîcheur qui y demeurait tapie, même au plus fort de l’été. C’était là une des zones de l’arsenal, où certains engins de siège étaient entreposés entre deux campagnes. Il entendit et reconnut les voix qu’il cherchait avant de voir les visages de leurs propriétaires.
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« La bonne journée, miens frères !
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<p>
— Jambe Dieu, c’est le gamin ! » répondit d’un air enjoué son aîné Gauguein.
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En l’apercevant, Rufin avança d’un pas lourd pour venir l’étreindre à la manière d’un ours, dont il avait désormais tous les attributs physiques. Il devenait aussi de moins en moins loquace, se contentant de hocher ou d’incliner la tête pour souligner les propos de Gauguein d’un grognement inarticulé. Baset leur fit une longue accolade, souriant largement de revoir enfin ses frères.
</p>

<p>
« Le Guillemot m’a dit que vous étiez là. Quel bon vent vous mène ici ?
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<p>
— Le comte de Jaffa nous a mandé auprès son frère le roi pour préparer future campagne.
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— Il y a de la prise de cité ou de citadelle dans l’air ?
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— Je ne sais au juste, mais on va être nombreux, avec la troupe du comte de Flandre. Peut-être que le connétable a ouï parler que Norradin est trop faible à nouveau pour protéger ses villes… »
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Rufin haussa les épaules, frappant du plat de la main sur un lot de poutres qu’il était jusque-là en train d’inspecter.
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« Tu vas en être ? Tu as ouï parler de quelque chose ?
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— Avec les branlements de terre, moult cités sont fragiles. Il y a belle picorée à faire au Nord dit-on…
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— Si seulement le roi des Grifons pouvait joindre l’ost… On dit que ses engingneurs sont parmi les plus habiles. Ils ont des machines de guerre d’une incroyable puissance, dont le savoir remonte aux Romains. Tu imagines ? »
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Baset hocha le menton sans conviction. Il n’avait jamais pu s’intéresser à la politique en dehors de la cité de Jérusalem et n’avait qu’une idée très vague de la géographie et des territoires au-delà de la Judée. Il n’aimait guère s’aventurer au loin et avait développé un réel talent pour se faire affecter à des tâches qui ne l’envoyaient que rarement par delà l’enceinte, et presque jamais sur les champs de bataille. Il avait d’ailleurs un peu perdu le contact avec ses parents depuis que ceux-ci avaient décidé de s’installer dans un petit manse des faubourgs d’Acre. Son père avait eu envie de retrouver les lieux de sa jeunesse et de profiter de la mer pour ses vieux jours.
</p>

<p>
« Vous viendrez prendre un pot de bière à l’hostel à la veillée, voire souper avec les miens ? J’ai la place de vous loger si vous voulez. Les gamins seront contents de vous voir.
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<p>
— Ce sera avec plaisir, on comptait en fait te demander héberge dans les jours à venir. Ici ce n’est pas tant confortable, sans même parler des talents de cuisinière de ton espousée. Outre, tu as des nouvelles de la famille ?
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— Rien de l’Heloys depuis long temps. Par contre, Pierre passe parfois ici, et me porte nouvelles de la Colete. Tout va bien pour eux. Je vois Ascelote qui-cy qui-là, elle vient souventes fois à l’hostel. »
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Il baissa la voix, retrouva son habituel air morne.
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« Elle vient conter ses malheurs à Garsende. Son époux…
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— Je l’avais dit au père que c’était male union ! tonna Gauguein. Il faudrait y mettre bon ordre !
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— Le père veut pas en entendre parler. Il estime que la femme n’a pas à contredire son époux. Et puis ce sont riches négociants, plusieurs fois jurés du roi.
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— Tu parles, elle a eu le cadet, avec presque rien. »
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Baset lui lança un regard courroucé. Lui aussi était le plus jeune des frères et il savait qu’il n’avait pas le statut de ses aînés, prestigieux ingénieurs au service du roi. Gauguein lui accorda un sourire désolé et le gratifia d’une bourrade.
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<p>
« En tout cas, on passera volontiers boire un pichet avant le souper. Peut-être organiser beau repas de fête ce dimanche ? On pourra apporter quelque belle volaille à se partager. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, citadelle de la tour de David, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du jeudi 29 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_citadelle_de_la_tour_de_david_debut_d_apres-midi_du_jeudi_29_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;13798-18705&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="acre_manse_de_thomas_le_regrattier_debut_d_apres-midi_du_mercredi_17_decembre_1158">Acre, manse de Thomas le regrattier, début d’après-midi du mercredi 17 décembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsque Baset vit le visage de sa mère, il comprit instantanément que les nouvelles étaient vraiment mauvaises. Il s’attendait au pire et entra dans la petite pièce sombre sans un mot. À son grand soulagement, son père était installé en bout de table, de la paille de seigle éparpillée à se pieds, ses outils pour en faire des paniers et des corbeilles inachevées répandus autour de lui. Malgré son grand âge et ses doigts tordus, il n’avait pas perdu ses habitudes. Son sourire ressemblait à une grimace et sa voix coassante résonna sans joie.
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<p>
« Prends un siège, Baset. La mère, verse-lui donc à boire, tu vois bien qu’il a chevauché au froid ! »
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<p>
Puis il acheva ce qu’il avait entamé, ne lançant plus un regard vers son fils tandis que ce dernier dégustait son verre de vin en combattant son angoisse. Face à lui, Parisete reprisait des torchons, la tête baissée. Elle aussi semblait avoir subitement vieilli. On ne voyait guère ses cheveux d’argent sous son voile, mais son visage était sillonné de rides, ses traits devenant austère avec le temps. Elle aurait pu être une des sévères sœurs de Saint-Jean se dit Baset. Il risqua quelques regards autour de lui : un bon lit, deux coffres, une batterie de cuisine de qualité, deux niches au mur avec des plats décorés, un tonneau en perce. Ses parents n’étaient toujours pas aisés, mais ils semblaient bien vivre. Il hésitait chaque fois à proposer de l’aide à son père, trop fier pour accepter que quiconque lui porte secours, même sa propre famille.
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<p>
Le vieux Thomas repoussa finalement son ouvrage, se débarrassa du linge qui lui protégeait les genoux et s’approcha de la table, indiquant d’un mouvement de tête à son épouse qu’il voulait aussi être servi de vin.
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<p>
« Bon, je sais pas trop comment le dire, alors ce sera court. J’ai reçu mauvaises nouvelles : tes deux aînés ont connu male mort lors des campagnes le roi. Un de leurs compagnons me l’a fait savoir…
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<p>
— Quoi ? Mais où ça ? Comment ?
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<p>
— Aucune idée, c’était pendant un assaut. J’ai pas su le détail. Toujours est-il qu’on les reverra pas. »
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<p>
Lançant des regards de côté à Baset, il finit son verre lentement pour lui laisser le temps de digérer la nouvelle.
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<p>
« Enfin bon, c’est dit. On y reviendra pas, c’est trop de douleur pour la mère. Tu le feras savoir aux filles. »
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<p>
Puis il se leva, silhouette courbée par les ans, au pas traînant. Il alla remuer le feu, y déposa une buchette.
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« La mère, tu mettras du lard dans les potherbes de ce soir. Qu’on soigne notre gamin, avec toute cette route.
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— Tu peux demeurer quelques jours, fils ? demanda Parisete, la voix étranglée.
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<p>
— Non, je dois repartir au plus tôt. Le vicomte m’a donné court congé. Je dois porter quelques messages ici au matin puis remonter en selle aussi vite que possible. Avec le roi au loin… »
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<p>
Il n’acheva pas sa phrase, voyant les larmes monter aux yeux de sa mère. Il hésita un instant à lui prendre la main, mais n’avait jamais osé une telle familiarité avec ses parents. Il pinça les lèvres, frappa des phalanges sur la table et se leva, subitement fort empressé.
</p>

<p>
« Il me faut d’ailleurs panser ma pauvre bête, elle m’attend devant l’hostel.
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<p>
— Je vais te montrer où l’installer. Un voisin a de la place dans son courtil, un appentis où il loge son âne. Les bêtes aiment pas ça, demeurer seules. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Acre, manse de Thomas le regrattier, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 17 d\u00e9cembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;acre_manse_de_thomas_le_regrattier_debut_d_apres-midi_du_mercredi_17_decembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;18706-22282&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="antioche_quartier_de_la_porte_saint-georges_soiree_du_mercredi_15_avril_1159">Antioche, quartier de la porte Saint-Georges, soirée du mercredi 15 avril 1159</h2>
<div class="level2">

<p>
Stamatès plissa les yeux quand il pénétra dans le petit local au sol de terre battue. Des effluves d’oignons se mêlaient à l’odeur de sueur et de poussière des voyageurs. Il reconnut de nombreuses langues parmi le brouhaha des discussions et alla se renseigner un moment auprès du gros chauve qui s’affairait à activer les feux. Puis il vint se poser devant une table où deux hommes, l’un poilu et hirsute, l’autre mince et vêtu de la meilleure laine, avalaient un épais brouet où nageaient des tartines de pain. À son approche, ils levèrent la tête d’un air interrogateur.
</p>

<p>
« J’ai nom Stamatès Mpratos. Vous frères Celtes ? »
</p>

<p>
Gauguein hocha la tête, invita le soldat à s’assoir vers eux et fit un signe pour avoir un gobelet de plus.
</p>

<p>
« C’est bien nous. C’est toi qui va souventes fois au royaume de Jérusalem ?
</p>

<p>
— Allé une fois seulement, mais bons amis là-bas. J’ai usage de vos coutumes maintenant.
</p>

<p>
— Tu pourrais porter des nouvelles à notre famille ? On a fait écrire une lettre pour eux.
</p>

<p>
— Sûr. Je demander à ami sergent le roi.
</p>

<p>
— Ce serait parfait ! Notre frère, Baset, est aussi de l’hostel le roi. Il n’a pas eu de nouvelles depuis fort longtemps. On a demandé à un ami qui retournait à Acre de dire à notre père qu’on allait devenir soldats grifons l’été dernier, mais depuis… »
</p>

<p>
Stamatès approuva, lui-même était un vétéran des campagnes et n’avait jamais fondé de famille. Il se consacrait à ses neveux et nièces, heureux de n’avoir pas trop d’attaches.
</p>

<p>
« Vous partir quand ?
</p>

<p>
— Aucune idée. Mestre Bonifacius a dit que nous ne serions vraiment membres de l’armée du… basileus<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> qu’une fois que nous serons de votre Église. Nous avons déjà vu par trois fois le prêtre et je ne sais quand nous serons baptisés selon vos rites. D’ici là, nous devons demeurer ici.
</p>

<p>
— Maintenant que basileus venu réprimander prince Renaud, plus tranquille ici. Profiter belle cité, ancienne. »
</p>

<p>
Gauguein acquiesça. Ils avaient passé les derniers mois à s’émerveiller de l’incroyable richesse des territoires septentrionaux et la rencontre avec les troupes de l’empereur byzantin les avait ébahis. Ils avaient découvert de nouveaux engins propulsant des boulets de pierre sans l’usage de cordes et de valet tirant dessus, dont le contrepoids était une huche emplie de terre et de gravats. Sa précision et sa puissance avaient arraché des gloussements de joie à Gauguein. De son côté Rufin avait particulièrement admiré sans un mot les armes à torsion, dont les délicats réglages l’intriguaient au plus haut point.
</p>

<p>
Les deux frères avaient rapidement sympathisé avec les techniciens malgré la barrière de la langue, mais jamais ils n’avaient pu en apprendre autant qu’ils le souhaitaient. C’était là une partie des nombreux secrets de guerre que les byzantins ne dévoilaient à personne. Du coup, quand Bonifacius, un des responsables, était venu leur dire qu’il était toujours possible de se proposer comme recrue, ils avaient sauté sur l’occasion. Il leur fallait abjurer leur foi catholique et devenir orthodoxes, puis se jurer à l’empereur byzantin, mais ils acceptèrent sans trop de regrets, emportés par l’enthousiasme.
</p>

<p>
Malgré la bonne entente entre les souverains, Gauguein s’était épuisé à plusieurs mois de tractations avec le maître ingénieur du roi pour obtenir un congé de leur service. Ils avaient réussi à plaider pour la valeur diplomatique de cette affectation et l’intérêt qu’il y aurait à apprendre de leurs alliés byzantins. Néanmoins, au fond de lui, il ne se sentait nullement concerné par les questions de loyauté ou d’appartenance religieuse. Il était en quête de savoir et il suivait les pistes qui lui semblaient les plus prometteuses. Rufin avait manifesté plus de scrupules, mais il avait fini par se laisser tenter par les formidables perspectives que cela lui ouvrait.
</p>

<p>
Rufin fit glisser la lettre au soldat byzantin et lui proposa de boire une autre tournée, à leur bonne fortune à tous. Quand Gauguein leva son gobelet, il arborait un sourire radieux.
</p>

<p>
« Si le père pouvait nous voir, il serait drôlement fier ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Antioche, quartier de la porte Saint-Georges, soir\u00e9e du mercredi 15 avril 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;antioche_quartier_de_la_porte_saint-georges_soiree_du_mercredi_15_avril_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22283-26682&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
On ne sait pas grand-chose de la réalité du quotidien des hommes responsables des engins de siège pour le XIIe siècle. Il semblerait que leur statut ait pu être très fluctuant et leur embauche variée. Si on se fie à des sources légèrement plus tardives, il n’y avait pas de corps de métier à proprement parler et les réputations s’attachaient volontiers aux individus. Les ingénieurs arméniens étaient toutefois plébiscités, en particulier pour les techniques de sape. L’art des engins de trait demeurait assez largement répandu, avec des spécificités régionales. Malgré tout, les Byzantins semblent avoir dominé la question, avec leur maîtrise de la pyrotechnie et des systèmes les plus imposants. Il est possible que ce soit dans leurs provinces que le lourd trébuchet à contrepoids ait été conçu, même s’il a été rapidement été copié et adapté par leurs adversaires et alliés.
</p>

<p>
Depuis quelques années, des chercheurs en histoire des techniques étudient de près l’existence de ces hommes de l’ombre, assaillants ou architectes des défenses. On peut citer le nom de Nicolas Prouteau, dont les travaux sur la question sont toujours du plus haut intérêt. L’auteur espère qu’à la date de sortie de ce <em>Qit’a</em> la publication de sa thèse dans une édition accessible ne saurait tarder.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;26683-28052&quot;} -->
<h2 class="sectionedit14" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Faucherre Nicolas, Mesqui Jean, Prouteau Nicolas, <em>La fortification au temps des croisades</em>, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2004.
</p>

<p>
Rogers Randall, <em>Latin siege warfare in the twelfth century</em>, Oxford : Oxford University Press, 1997.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:14,&quot;range&quot;:&quot;28053-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Nom donné à la Mer Morte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Arménien.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Hugues d’Ibelin (? - 1170), seigneur d’Ibelin et de Rama.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Engin de siège propulsant des pierres.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Titre donné à l’empereur byzantin.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:28 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Ingénieuses bricoles]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Serviens]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_084_serviens#serviens]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_083_vie_commune" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_083_vie_commune" data-wiki-id="fr:qita:qita_083_vie_commune">Vie commune</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_085_ingenieuses_bricoles" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_085_ingenieuses_bricoles" data-wiki-id="fr:qita:qita_085_ingenieuses_bricoles">Ingénieuses bricoles</a></span></div>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="bourg_saint-martin_parvis_de_l_eglise_fin_de_matinee_du_vendredi_16_fevrier_1151">Bourg Saint-Martin, parvis de l’église, fin de matinée du vendredi 16 février 1151</h2>
<div class="level2">

<p>
Le petit marché aux poissons finissant répandait ses odeurs de marée jusqu’à la porte de l’église devant laquelle Gosbert avait attaché sa monture. Il était trempé d’avoir chevauché dans le crachin et la brume matinale, les vêtements alourdis de pluie gouttant sur le sol grossièrement empierré. Il regardait la femme face à lui, qui se tenait prudemment de l’autre côté du portail, abritée elle aussi sous les voussures, les bras croisés. Elle n’avait guère changé estima-t-il. Le visage mince était devenu maigre, les joues creusées par l’absence de quelques dents. Peut-être avait-elle un peu de neige dans ses cheveux noirs, mais elle les dissimulait sous un épais voile de chanvre. Elle le dévisageait de ses yeux bruns cernés, les lèvres pincées, les sourcils froncés. Il retint un sourire à la voir arborer ces mimiques familières. Elle ne semblait pourtant guère enchantée de le croiser. Sa voix grinça comme l’acier sur la roche.
</p>

<p>
« On a porté la nouvelle de ta mort voilà plusieurs Carêmes. »
</p>

<p>
Gosbert tira la capuche de sa chape de voyage, révélant son visage rond, le poil désormais mâtiné de gris. Il s’était fait coiffer avant de venir, raser quelques jours auparavant. Il s’efforça de rendre sa voix aimable.
</p>

<p>
« C’était rude voyage. Mais me voilà de retour.
</p>

<p>
— Y’a plus rien ici pour toi, Gosbert. On a même dit des messes. C’est les miens qu’ont payé. »
</p>

<p>
Gosbert hocha la tête. Il avait appris la nouvelle avant même d’arriver au hameau où il était né et avait grandi : toute sa famille avait été emportée par une épidémie et les terres avaient été redistribuées à d’autres par le seigneur local.
</p>

<p>
« T’as survécu aux fièvres ? Et les petiots ? La Maheut, Liénart ?
</p>

<p>
— J’étais plus là-bas. Ton père m’avait chassée quand Liénart a été emporté, un peu avant sa quatrième année. Maheut a pas connu les Pâques après ton départ… »
</p>

<p>
Gosbert soupira. Son père avait toujours été un homme emporté et autoritaire, qui n’avait pas supporté de le voir partir comme soldat au lieu de travailler la terre comme eux tous. C’était bien de lui de se venger sur son épouse, une fois sans enfant.
</p>

<p>
Peironelle chercha un moment ses mots puis le fixa avec sévérité, un brin de colère animant sa voix.
</p>

<p>
« Tu veux quoi, Gosbert ? Tu crois pas que t’as assez fait le mal ?
</p>

<p>
— Dis pas ça, je pensais qu’on serait mieux…
</p>

<p>
— T’étais un rêveur, mon vieux m’avait prévenue. La mort te suit, Gosbert. T’as jamais rien apporté de bon dans ma vie. Ou dans celle de personne. »
</p>

<p>
Le sergent se crispa à entendre son épouse le morigéner ainsi. Il était las de son interminable voyage, de tous ces combats en Terre sainte pour revenir en un comté de Flandre dévasté par la guerre avec le Hainaut. Mois après mois, il avait repoussé l’échéance où il retournerait chez les siens. Il n’avait pas l’auréole de gloire de ses prédécesseurs en Palestine, ni même aucune richesse tangible, ayant tout perdu en beuveries et fêtes grossières, où il tentait d’oublier ses griefs contre la vie. Il avait espéré jouir du prestige de son périple, mais l’accueil était plus que glacial, inquiet, mal à propos. Il cherchait ses mots, gêné, et fut devancé par Peironelle.
</p>

<p>
« J’ai marié un autre homme, qui m’a fait un beau garçon. Il laboure sa terre pour les siens, au lieu de… »
</p>

<p>
Gosbert lui lança un regard courroucé, auquel elle répondit d’un air de défi, le menton levé. Elle était toujours aussi vive. Il baissa la tête, fit mine de laisser courir ses yeux au loin. Une nouvelle fois, ce fut elle qui brisa le silence.
</p>

<p>
« Tu comptes revenir ici ? »
</p>

<p>
Gosbert haussa les épaules. C’était en effet ce qu’il escomptait. Abandonner pour de bon son épée pour la serpe et la houe. Oublier les neiges d’Anatolie et les flèches turques des déserts, les marches et les assauts dans le vent, la poussière. Ne plus subir la chaleur ou le froid, la faim et la soif. Vivre sans la peur au ventre. Troquer tout cela contre des récits pour les veillées, où les plus jeunes s’endormiraient, souriant des exploits de leur aîné. Par bravade, il montra sa sacoche de cuir où étaient lacés son casque et son haubergeon, à l’abri de l’humidité, fit claquer son fourreau contre sa cuisse.
</p>

<p>
« Y’a guère de labeur pour l’homme d’armes, par ici. Le sire comte va marier sa cadette au jeune Baudoin du Hainaut. La paix va revenir. »
</p>

<p>
Peironelle hocha la tête. Pour autant, ce n’était pas la réponse qu’elle attendait. Il regarda la petite place où les derniers étals se vidaient de leurs poissons. Quelques chats disputaient les abats à de gros rats jugés sur un tas d’immondices. Un charroi de bois de charpente tiré par deux bœufs passait, les essieux grinçants. Il revint à Peironelle, s’appuya contre le portail de pierre, secoua la tête.
</p>

<p>
« Je te veux pas le mal, la mère. Je passais juste comme ça. Personne m’a reconnu, t’auras qu’à dire que j’étais un cousin à ton premier mari qu’était avec lui en outremer. »
</p>

<p>
Elle lui accorda un visage plus amène, clairement soulagée de ne pas avoir à répondre d’une accusation de bigamie qui l’aurait menée droit au couvent, voire pire. Son nouvel époux était certes un homme peu violent, quoique dur à la tâche, mais il avait l’honneur chatouilleux et n’aurait pas apprécié de se voir traité de cocu. Gosbert fouilla dans son sac et en sortit une palme fanée, brisée en plusieurs endroits.
</p>

<p>
« Tiens, j’étais certes pas croisé de plein droit, mais ça vient quand même de là-bas, béni par les moines du Sépulcre le Christ. »
</p>

<p>
Elle hésita un moment, peu désireuse de se rapprocher de lui, méfiante jusque dans ses regards. Il osa un sourire qu’il espérait engageant et posa la feuille au sol entre eux deux. Il se secoua, se composa un visage qu’il pensait allègre.
</p>

<p>
« Bon, c’est pas tout ça, mais si je veux passer les portes de Lille avant la nuit, faut pas que je traîne.
</p>

<p>
— Alors tu comptes pas rester dans le coin ? Voir les tombes des tiens ? Celles des petiots… »
</p>

<p>
Il secoua la tête, reprit son sac, le noua rapidement à l’arrière de son troussequin puis détacha ses rênes, faisant tourner sa monture. Peironelle ne put retenir un regard d’admiration devant le vaillant roncin à l’œil vif et à la croupe puissante. Il se hissa en selle, mit son cheval en place et le vit volter avec adresse. Qu’elle garde de lui un bon souvenir.
</p>

<p>
« Allez, que Dieu te garde la mère. On aurait pu… »
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<p>
Sa voix mourut dans sa gorge, il remonta sa capuche et talonna sa bête, la lançant à petit trot sans se retourner. Derrière lui, Peironnelle se pencha lentement, ramassa la feuille de palme, serrant le poing autour de la tige à en faire blanchir ses phalanges tout en le regardant disparaître, une nouvelle fois.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bourg Saint-Martin, parvis de l\u2019\u00e9glise, fin de matin\u00e9e du vendredi 16 f\u00e9vrier 1151&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bourg_saint-martin_parvis_de_l_eglise_fin_de_matinee_du_vendredi_16_fevrier_1151&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;447-7546&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="bruges_cellier_de_l_hopital_de_saint-jean_fin_de_matinee_du_vendredi_28_decembre_1156">Bruges, cellier de l’hôpital de Saint-Jean, fin de matinée du vendredi 28 décembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Gosbert avait encore la bouche pâteuse et le crâne comme un tambour des excès de la veille, mais il s’efforçait de se composer un regard attentif. Devant lui se tenait Arnoul, le vétéran de la croisade qui lui avait obtenu un poste de sergent au service du seigneur de Bruges. Son visage massif, rond à force d’abus de chère ne laissait que peu de marge quant à l’interprétation de son humeur. Il frottait sa large panse en respirant bruyamment, sans dire un mot, la tête penchée.
</p>

<p>
« Je peux dire que j’ai eu pleintée de gredins qui ne valaient pas un pet d’âne, mais là… »
</p>

<p>
Il écarta ses deux larges mains, un air d’incompréhension totale naissant sur ses traits globulaires.
</p>

<p>
« Il me fait remembrance que tu avais en charge la porte de Gand jusqu’à la saint Thomas, c’est bien ça ? Veiller aux hommes du guet, garantir le paiement des droits et coutumes, éventuellement prévenir tout brigandage. C’est bien là mission à toi confiée ? »
</p>

<p>
Gosbert hocha la tête, au prix d’élancements qui se propagèrent de ses tempes jusqu’à ses reins. Arnoul interpela le petit Ligier, compère habituel des débordements, qui s’était pour l’instant prudemment tenu en retrait derrière Gosbert. Jeune sergent, il s’était attaché à son aîné et le servait comme un valet tout en participant à ses frasques les plus diverses.
</p>

<p>
« Dis-moi, garçon, as-tu connoissance d’autres choses demandées au sergent de guet ? »
</p>

<p>
Ligier, qu’on surnommait Merle en raison de sa formidable aptitude à siffler, n’osa que timidement déclore son bec, et certes pas pour joyeusement s’exprimer. Encore alourdie par l’alcool, sa voix leur fit plutôt l’effet d’un croassement.
</p>

<p>
« Prendre fripons et menteurs ?
</p>

<p>
— Ah, oui, c’est vrai. Cela se peut. Vois-tu autre chose ? »
</p>

<p>
Le jeune homme lançait des œillades désespérées à Gosbert, tordant ses doigts en se trémoussant. Il n’appréciait guère d’assister à l’humiliation de celui qu’il estimait comme un maître et ne voulait y participer que de mauvaise grâce. Arnoul lui accorda un sourire grimaçant, peut-être conciliant, puis se rapprocha de Gosbert.
</p>

<p>
« Rien d’autre que cela, de certes ! Rien qui n’indique qu’il faille pisser sur la robe du chapelain de Saint-Jean ! »
</p>

<p>
Voyant la mine déconfite que Gosbert arborait, il baissa d’un ton et une lueur d’amusement pétilla dans son regard.
</p>

<p>
« D’un autre côté, peut-être espérais-tu rincer les vomissures dont tu as orné l’entrée de leur chapelle ? Cela ne saurait être tenu pour mauvais vouloir, en ce cas. »
</p>

<p>
Un large sourire fendait désormais son visage et, après avoir vérifié qu’ils étaient seuls, il invita ses compagnons à s’asseoir.
</p>

<p>
« Au rebours de moi, qui n’aime guère ces tonsurés exempts de tout, je ne te cache pas que ça ne fait pas rire au castel. Le chapelain a parlé de signes d’infamie, rien de moins ! Poing percé, marque au fer rouge… Tu sais pourtant qu’ils sont fort appréciés ici. Avec leur bel hospice tout neuf, nul n’ira les contrarier ! Ne peux-tu modérer tes veillées, compère ? »
</p>

<p>
Il laissa le silence s’installer un moment, se grattant la tête tout en reniflant avec volupté les senteurs de vin et de moisissure.
</p>

<p>
« Las, il ne m’est plus possible de leur rappeler une nouvelle fois que tu as répondu à l’appel de Bernard<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>. Ils sont bien trop échauffés. Mais j’ai peut-être ce qu’il te faut. »
</p>

<p>
Il rapprocha son tabouret, parlant d’une voix de conspirateur, au grand plaisir de Gosbert, dont le mal de crâne commençait à peine à refluer.
</p>

<p>
« Le sire comte Thierry remet les voiles pour Jérusalem. Il en a appelé à ses châtelains et bonnes cités pour lui fournir sergents et valets en quantité. Demande à te croiser en pénitence, proposant de t’amender en versant ton sang pour Christ.
</p>

<p>
— Hum. Je suis trop vieux pour ça, j’en ai fini avec l’outremer.
</p>

<p>
— Alors, prépare-toi à te faire marquer la couenne ou couper quelque oreille ou le nez. Je n’ai guère savoir des coutumes de clerc, mais ce me serait surprise s’ils ne te prenaient pas un bout ou l’autre. »
</p>

<p>
En finissant sa phrase, il eut un regard éloquent pour l’entrejambe de Gosbert. Celui-ci accusa le coup, essayant de penser malgré la mélasse dans laquelle il devait pousser la moindre réflexion.
</p>

<p>
« Un don à leur autel ne serait pas enclin à leur adoucir le cœur ?
</p>

<p>
— Ce ne serait que d’eux, je ne sais. Mais le sire châtelain en a plus qu’assez de tes errements, Gosbert. Quand ce n’est pas clerc que tu éclabousses de pissat, c’est un marchand que tu rudoies ou un quartier que tu éveilles avec tes paillardises. Il serait temps pour toi de faire oublier ton nom en cette cité. »
</p>

<p>
Gosbert opina lentement, accordant une maigre bourrade à son compagnon d’armes. Arnoul avait toujours fait de son mieux pour arrondir les angles à chaque incartade, faisant l’entremetteur pour payer les dégâts, proposer des excuses ou débrouiller une querelle. Mais il avait raison, la coupe était pleine et il n’y aurait pas longtemps avant qu’un notable demande à ce qu’on inflige une correction bien plus radicale qu’une simple marque d’infamie. Il se tourna vers Ligier, un air faussement goguenard peint sur la face.
</p>

<p>
« Dis donc gamin, tu as ouï plus qu’à ton tour mes aventures en terre du Christ. Te dirais-tu d’y aller écrire ta propre légende ? La geste du Merle, que voilà joli conte à chanter aux veillées, qu’en dis-tu ? »
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<p>
L’éclat qui naquit alors dans les prunelles du jeune homme lui rappela douloureusement celui qui avait brillé dans les siennes moins de dix ans plus tôt. Au moins le gamin bénéficierait-il d’un vétéran qui l’affranchirait d’un certain nombre de périls. Il serra la main d’Arnoul avec chaleur.
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<p>
« Puisse Dieu et tous les saints te bénir d’avoir ainsi croisé mon chemin, compère !
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<p>
— Je ne les en mercierai que plus, avec cierges et messes, quand tu auras déguerpi et arrêté de me causer tous ces ennuis » rétorqua l’autre avec un clin d’œil.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bruges, cellier de l\u2019h\u00f4pital de Saint-Jean, fin de matin\u00e9e du vendredi 28 d\u00e9cembre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bruges_cellier_de_l_hopital_de_saint-jean_fin_de_matinee_du_vendredi_28_decembre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7547-13993&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="plaine_de_la_bocquee_apres-midi_du_dimanche_29_septembre_1157">Plaine de la Bocquée, après-midi du dimanche 29 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Accompagné de Merle chargé de sacs et de paniers, Gosbert déambulait dans le marché aux armées au sein de ce qu’on nommait le quartier de la Madeleine. On trouvait un véritable camp de foire attaché à tous les déplacements, avec de quoi se restaurer, des fournitures diverses et même des commerces que l’Église réprouvait. Officiellement les femmes qui suivaient les troupes se consacraient à l’entretien du linge, mais on y rencontrait surtout des prostituées, plus ou moins organisées ou protégées. Il n’était pas rare que cela se fasse parfois sous l’égide de quelques clercs qui voyaient là un moindre mal, apte à éviter de bien plus terribles agissements si les soudards en venaient à se soulager par la violence sur d’honnêtes épouses ou jeunes filles. Les soldats avaient l’usage de désigner ce vaste bordel de toile et de cabanes du nom de la réprouvée qui avait lavé les pieds du Christ.
</p>

<p>
Gosbert avait pris l’habitude de fréquenter un petit groupe de prostituées menées par Coleite, une blonde aux formes généreuses. Il savait que le signal du départ était prévu pour le lendemain et voulait s’assurer qu’elles suivraient. Il avait l’intention de leur proposer de les protéger en échange de tarifs plus accommodants pour ses hommes et lui. Il appréciait fort la routine et estimait que des présences féminines apportaient du calme dans les rangs. Du moins tant qu’il s’en trouvait en suffisance. Il fréquentait les armées depuis assez longtemps pour savoir que les prostituées voyaient également d’un œil favorable la possibilité d’avoir des défenseurs attitrés, pour peu que ceux-ci ne se montrent pas trop gourmands.
</p>

<p>
Sur ce dernier point, Gosbert était intransigeant, il réprimandait invariablement les hommes qui se laissaient aller à frapper trop souvent ou trop durement et n’avait jamais autorisé un soldat de son groupe à dépouiller une femme du quartier de la Madeleine. Ça lui avait valu quelques bagarres et une dent cassée, mais aussi une assez bonne réputation, qui équilibrait sa notoriété d’ivrogne braillard. Il se rencontrait dans les armées des âmes plus noires que la sienne.
</p>

<p>
Lorsqu’il arriva à la petite carriole du campement de Coleite, il ne s’y trouvait que Layla, brune maigrichonne au caractère emporté dont il appréciait avec mesure l’effronterie calculée. Elle était en train de frotter dans les cendres leurs écuelles du repas de midi.
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« Le bon jour Layla. Où sont donc tes compagnes parties ? »
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Elle répondit d’un haussement d’épaules, tempéré d’un sourire. Elle savait reconnaître un bon client.
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« Il faudra te contenter de moi…
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<p>
— Je suis ici pour causer de la campagne à venir. Vous avez appris le départ ? Viendrez-vous ? »
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Elle abandonna sa tâche, se leva en époussetant sa robe de la poussière grise qui s’y était accumulée. Malgré de beaux cheveux noirs, elle n’était guère attrayante, avec ses formes osseuses et son visage triste. Mais son regard était habité d’une flamme si vive qu’elle réchauffait le cœur des hommes qu’elle fixait.
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« Pas toutes. Certaines n’aiment pas le nord et préfèrent rester dans le coin.
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<p>
— Et toi, tu en dis quoi ?
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<p>
— Moi, je préfère être au parmi de soudards armés qui peuvent me garantir des bédouins. J’accompagnerai le chariot de la Coleite. »
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Gosbert hocha la tête, satisfait.
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<p>
« Si vous en êtes d’accord, on pourrait trouver accommodement pour que chacun ait ses aises…
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<p>
— Tu penses à quoi ?
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— Eh bien, dès le camp à se monter, vous pourriez trouver ma bannière et installer vos affaires parmi nos cordes.
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<p>
— Le sire comte n’y trouvera rien à redire, ou son maréchal ?
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<p>
— Tant que ça tient les hommes calmes, il n’y aura pas de souci. »
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<p>
Layla opina. Elle n’avait jamais suivi de campagne d’ampleur où se trouvaient des milliers d’hommes comme ici. Des troupes étaient venues de partout : Palestine, Judée, Galilée, Outrejourdain… et même du comté de Tripoli. On disait qu’il s’en ajouterait d’autres d’Antioche voire d’un royaume arménien encore plus au nord. Jamais elle n’avait vu un si grand camp et autant de soldats, de cavaliers, d’archers. Il y avait des enclos de chameaux bâtés de poutraisons pour du matériel de siège. Elle avait choisi de demeurer parmi eux, car, pour la première fois de sa vie, elle se sentait en sécurité. Dormir au sein même de la troupe offrirait encore davantage de garanties.
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<p>
« Ça sera pas donné, ton offre, j’encrois ?
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<p>
— Rien de trop gourmand. Vous pourriez rebattre vos prix quelque peu pour les gars. Et vous serez à moi sans débourser.
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<p>
— Rien que ça ?
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— Ça vaut bien ! Si ça se passe bien, il sera même possible de faire pot et feu commun. Ça fera moins de corvées à chacun et on en vivra que mieux. C’est normal d’accorder au baron du lieu les bénéfices de son titre, non ? »
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<p>
Elle lui accorda un rictus amer. Il n’était pas le pire des hommes, mais son cœur n’était guère généreux. Elle lui promit d’en parler aux autres filles et de retourner le voir d’ici la nuit pour s’entendre sur ce qui serait fait.
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<p>
En repartant, Merle s’approcha de Gosbert. Il ne s’exprimait que peu en public, mais se montrait toujours curieux et empli de questionnements dès qu’ils se retrouvaient seuls. S’il portait l’épée et le casque du soldat, il agissait avant tout en valet, volontaire pour toutes les corvées et désireux de plaire à celui qu’il servait comme son maître. Gosbert avait fini par le considérer comme un animal familier, parfois avide d’attention, mais qui repayait au centuple les faveurs dont il avait été gratifié.
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<p>
« À voir cette catin, on aurait dit que c’est d’elle que sera la faveur. Elle avait le menton bien fier.
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— Eh quoi, Merle, que lui reste-t-il sinon cela ? Ne faisons pas grief à la femme d’avoir désir d’affirmer sa valeur. Je ne suis pas de ces crétins qui les dédaignent tant. Au pays, quand je rentrerai, il me faudra marier mes six filles et rien ne me plairait tant que de les savoir exigeantes sur leurs époux. »
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<p>
Le gamin acquiesça. Il n’avait jamais eu la chance de rencontrer la famille du capitaine, mais il gardait le secret espoir de lui être présenté un jour. Parfois, les soirs de solitude, il rêvait qu’il finirait valet au service de l’une ou l’autre. Il en avait tant entendu parler au fil des ans qu’il lui semblait les connaître toutes, même s’il s’embrouillait sur les âges et les prénoms.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plaine de la Bocqu\u00e9e, apr\u00e8s-midi du dimanche 29 septembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plaine_de_la_bocquee_apres-midi_du_dimanche_29_septembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13994-20705&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="shayzar_sur_l_oronte_camp_du_comte_de_flandre_matinee_du_mardi_15_octobre_1157">Shayzar sur l’Oronte, camp du comte de Flandre, matinée du mardi 15 octobre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La chaleur montait rapidement et les assaillants avaient déjà pas mal sué à préparer leur matériel. Gosbert allait et venait le long des deux énormes échelles dont il avait la responsabilité. Il avait revêtu son haubergeon, son baudrier d’arme et son casque, en plus d’un bouclier qui l’attendait au sol. Il vérifiait l’ordonnancement des soldats qu’il avait réparti de façon à avoir les hommes les plus intrépides et les plus lourds en tête.
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<p>
Ils seraient tous suivis en retrait de quelques archers et arbalétriers, une poignée de frondeurs. Abrités derrière des mantelets légers, leur rôle était d’empêcher des tireurs de prendre place sur les défenses.
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<p>
« Dès que ça cornera, on assaillira le pan de courtine que je vous ai désigné. Attention à ne pas glisser lors de la montée, on va être fort serrés. »
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Il vérifia que ses têtes de colonne étaient correctement équipées. Il avait désigné deux auxiliaires pour chacun, portant des pavois afin de les garantir des flèches et projectiles lors de l’approche vers le mur. Ceux qui escaladeraient les barreaux les premiers étaient chargés de coincer le crochet de fer fixé au moyen d’une chaîne. Rien que le poids rendait la tâche malaisée à qui voulait faire tomber l’échelle, mais cela participait aussi à rassurer les assaillants qui devraient monter péniblement les quelques toises qui les mèneraient au chemin de ronde.
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<p>
« Une fois arrivés, protégez-vous et tenez la place. N’avancez pas sans ordre ! Il n’y a guère de soldat là-dedans et une fois regroupés, rien ne nous résistera ! »
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Un cor résonna depuis le centre du camp, bientôt repris par tous les musiciens qui propagèrent l’ordre bref.
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<p>
« Formez les rangs ! »
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<p>
Rapidement, chacun trouva sa place, vérifia une dernière fois qu’il avait toutes ses affaires, remua les épaules pour éprouver et répartir le poids de son armure ou s’assura d’un geste que son baudrier était bien positionné. Gosbert attira à lui Merle, qui devait demeurer en arrière, ayant eu le bras brisé par une flèche lors des journées précédentes. Malgré la fièvre, il avait tenu à être avec eux jusqu’au départ de l’assaut. Il avait apporté plusieurs outres et versait de l’eau fraîche dans le gosier de qui demandait.
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<p>
« Tu demeures ici tant qu’on a pas emporté le morceau, Merle, tu m’as entendu ?
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<p>
— Oui, mestre Gosbert. Je ne viendrai qu’au cri de <em>Ville prise !</em>. Je vous porterai de l’eau. »
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Gosbert lui serra l’épaule dans un sourire puis se tourna vers le centre du campement, attendant avec impatience. Il vit la bannière annoncer l’ordre avant même de percevoir les cors et hurla de sa voix la plus forte.
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« Mouvez ! Prenez l’échelle les gars ! »
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Au son des instruments de musique, les deux colonnes s’avancèrent en parallèle, encadrées d’autres unités qui marchaient du même pas lourd sur la pente. Loin à l’ouest, les bricoles s’activaient, projetant des boulets sur la porte et ses fortifications afin d’y attirer le maximum de défenseurs. Des troupes de Tripoli y étaient disposées, en plus des farouches montagnards de Thoros l’Arménien, au cas où une brèche pourrait être ouverte. Néanmoins les barons comptaient surtout sur la forêt d’échelles confectionnées ces derniers jours pour emporter la victoire. Des informateurs leur avaient indiqué que les habitants avaient été surpris par l’assaut et n’avaient ni ressources militaires ni réserves de vivres pour un long siège.
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Hurlant des encouragements sans regarder où il mettait les pieds, Gosbert trébucha à plusieurs reprises, entravé dans sa marche par son encombrant équipement. Il surveillait avec angoisse la section de muraille à laquelle il devait s’attaquer, craignant d’y voir apparaître des archers, voire de simples miliciens avec des paniers de pierres. Tous ses hommes arrivèrent néanmoins sains et saufs au pied des fortifications, au milieu de buissons d’épineux qu’ils piétinèrent avec entrain.
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<p>
Autour d’eux, les autres groupes avaient aussi bien avancé et seuls ceux les plus à l’est semblaient en retard. Peut-être étaient-ils confrontés à une opposition depuis les hauteurs ? Il ordonna le silence, conseillant à chacun de garder son souffle pour ce qui allait venir. Les yeux plissés, il attendait de voir le dernier signal. Il passa la langue sur ses lèvres sèches, regretta de ne pas avoir laissé Merle les suivre jusque là. Il apercevait le gamin en contrebas, à l’ombre du verger d’où ils avaient jailli.
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L’appel des cors le fit sursauter et il prit une grande inspiration avant de hurler.
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« Dieu le veult ! »
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L’ordre fut repris par les soldats tandis qu’ils levaient leurs échelles, en un grondement déferlant à l’assaut de l’enceinte. Le bois heurta la pierre et les sergents commencèrent l’ascension. Sans opposition, elle fut relativement rapide même si elle était laborieuse. Chacun devait porter plusieurs dizaines de kilos de matériel, entravé par un hast ou un écu lacé dans le dos. Il suffisait qu’un pied glissât sur un barreau et la colonne entière pouvait s’effondrer en un amas de corps douloureux. Gosbert avait donc bien insisté pour que chacun se garantisse à chaque instant, ne lâchant une main que lorsque les deux pieds étaient bien en place. Le nez collé au talon du précédent, chaque soldat se hissait peu à eu en une grappe humaine jusqu’à pouvoir enjamber le parapet.
</p>

<p>
Gosbert était second sur une de ses échelles et lorsqu’il arriva sur la plateforme, ce fut pour voir qu’ils étaient dans une zone éloignée de tout accès, encadrés par d’autres soldats latins. À leurs pieds, la ville déroulait ses quartiers en un méandre de rues, de venelles et de places. Au nord, l’imposante enceinte du château écrasait la cité étendue à ses pieds, à peine égalée en hauteur par quelques tours de mosquées. À l’ouest, un chevalier avait fait monter sa bannière. Certainement dans l’intention d’aller libérer la porte, il se dirigeait vers des escaliers où se rassemblaient quelques miliciens derrière des boucliers. Voyant que nul secours ne descendait depuis la citadelle fermée, Gosbert sentit son cœur s’emballer. La ville serait tôt prise si les musulmans ne mettaient pas plus de vigueur à la défendre. De la voix et du geste, il encouragea ses hommes à avancer au plus vite. Il ne s’agissait pas de rester en retrait, si quelque pillage pouvait s’offrir à eux.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Shayzar sur l\u2019Oronte, camp du comte de Flandre, matin\u00e9e du mardi 15 octobre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;shayzar_sur_l_oronte_camp_du_comte_de_flandre_matinee_du_mardi_15_octobre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;20706-27409&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="harim_camp_du_comte_de_flandre_fin_d_apres-midi_du_mercredi_25_decembre_1157">Harim, camp du comte de Flandre, fin d’après-midi du mercredi 25 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
L’ambiance était morose dans le camp qui se mettait en place péniblement sous les averses éparses. Les hommes n’avaient été guère enchantés de devoir abandonner le siège de la forteresse après avoir pris la ville de Shayzar. De plus, c’était pour aller s’attaquer à une autre citadelle, encore plus près des territoires de l’émir, qui risquait donc d’offrir une résistance bien plus farouche. Gosbert avait été volontaire pour aider à mettre en place la tente chapelle au centre de leur village de toile, afin de pouvoir demander une faveur au prêtre.
</p>

<p>
Mal soigné après sa blessure au bras, le petit Merle avait vu sa plaie s’infecter et, malgré son courage à se laisser couper par deux fois le membre, il avait finalement succombé après une longue agonie, apaisée du sirop d’opium que le capitaine avait pu dénicher. Il était mort sur le trajet et ils avaient enveloppé son corps dans un drap afin de lui trouver un endroit où l’inhumer correctement. Mais pour cela ils avaient besoin d’un clerc.
</p>

<p>
Gosbert n’était pas porté sur la religion, mais il estimait qu’il ne faisait pas bon voir sa dépouille disparaître sans qu’un prêtre y ait appliqué les rituels adaptés. C’était en cela qu’on était un humain et pas un animal. Sachant qu’il y avait là de hauts seigneurs ecclésiastiques, il espérait dénicher un chapelain ou un curé de seconde zone qui accepterait de se déplacer pour un simple sergent. Ils étaient bien assez nombreux pour venir leur fustiger les oreilles au moindre écart de conduite !
</p>

<p>
Lorsqu’il revint dans le périmètre attribué à son groupe, il constata avec soulagement que leurs toiles avaient été tendues entre les arbres et qu’un feu brulait vivement, le temps de faire les braises pour le souper. Ils avaient encore pas mal de pois secs et du pain, au moins ils auraient le ventre plein d’un repas chaud pour la soirée. Les prostituées avaient leur propre installation, petit auvent agrémenté de branchages, près d’un muret de pierres grises. Il siffla pour attirer l’attention sur lui.
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<p>
« Le père curé s’en vient pour qu’on mette en terre le Merle. Me faites pas honte et rincez vos faces et vos mains pour venir bénir la tombe du gamin. »
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<p>
Layla, qui avait pris un peu d’ascendant sur ses compagnes maintenant que Coleite était partie, se rapprocha de lui. Elle avait passé pas mal de temps à s’occuper du blessé et lui avait témoigné une rare douceur, qu’on aurait pu croire étrangère à son caractère. Gosbert en avait peu à peu fait sa favorite, mais même si elle appréciait le changement de statut que cela lui conférait au sein des soldats, elle n’en était pas plus aimable avec lui. Elle n’hésitait guère à lui faire des remarques acerbes qu’aucun homme n’aurait osé concevoir et encore moins exprimer. Étrangement, il ne lui en tenait aucune rigueur.
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<p>
« On a tressé une petite couronne de feuillages, les fleurs sont fort rares en ces temps.
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<p>
— Tu m’étonnes ! On est le jour de la Noël ! »
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Il remarqua à peine que cela n’éveilla en Layla aucun intérêt. Il avait déjà noté à plusieurs reprises son manque de foi, sans qu’il s’en préoccupe. Peut-être était-elle d’une de ces sectes orientales, dont on dit qu’ils sont chrétiens, mais qui ont leurs coutumes à eux. L’essentiel était qu’elle n’était pas musulmane, arborant une croix discrète autour de son cou.
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<p>
Un clerc habillé sobrement, la tonsure fatiguée et le visage couperosé se présenta à lui, ses vêtements liturgiques autour du bras. Il avait l’haleine avinée et une tenue à peine plus propre que les soldats. Mais il affichait son plus éclatant sourire, amputé de quelques dents quand il s’exprima, la voix pâteuse.
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<p>
« C’est ici qu’il faut mettre en terre la Corneille ? »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Harim, camp du comte de Flandre, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 25 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;harim_camp_du_comte_de_flandre_fin_d_apres-midi_du_mercredi_25_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;27410-31384&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="jerusalem_quartier_de_l_anerie_midi_du_vendredi_9_mai_1158">Jérusalem, quartier de l’Ânerie, midi du vendredi 9 mai 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Gosbert et Raguenel dégustaient un ragout de porc aux lentilles, confortablement installés à l’ombre d’un vénérable pistachier. Ils goûtaient le plaisir d’une cuisine plus élaborée que celle des camps avec un réel enthousiasme et n’échangèrent pas deux mots tout le temps que leurs écuelles étaient pleines. Ils partageaient la table avec des marchands et des voyageurs, servis par une vieille femme et sa fille, aussi rébarbatives l’une que l’autre. Mais elles offraient de solides repas à un bon prix.
</p>

<p>
Cela faisait plusieurs semaines que la campagne était terminée et chacun était désormais rentré chez lui. Il ne demeurait que les soldats du comte de Flandre à patienter, installés pour le moment dans les faubourgs de la ville. Parmi eux, Gosbert et ses hommes attendaient de savoir ce qu’il allait advenir de leur petit groupe. Raguenel, qui servait un chevalier de Jérusalem, avait été envoyé justement pour transmettre les nouvelles instructions. Une fois le ventre plein, il entreprit de se curer les dents avec des échardes arrachées à un bâton le temps que Gosbert ait fini également.
</p>

<p>
La journée était ensoleillée et Jérusalem voyait l’agitation des dernières semaines retomber. Les pèlerins venus pour Pâques étaient repartis, ou proches de l’être, et on pouvait de nouveau déambuler sans trop de peine. Les marchés étaient plus calmes et on y mangeait mieux pour moins cher. Ceci durerait jusqu’aux célébrations de l’été, pour marquer l’anniversaire de la prise de la cité. C’était néanmoins un événement qui attirait moins les foules, même s’il était l’occasion de festivités aussi enthousiastes.
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<p>
Voyant que Gosbert dégustait son vin en guise de digestif, Raguenel se décida à transmettre les ordres.
</p>

<p>
« Ta bande et toi, vous allez vous rendre à la Tour-Baudoin, au nord de la cité. il s’y trouve petite forteresse où vous pourrez prendre vos quartiers.
</p>

<p>
— Ça veut dire qu’on est là pour un autre été, c’est ça ?
</p>

<p>
— Je ne saurais dire. D’ici la clôture<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup> il peut s’en passer des choses… La maladie du Soudan<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> pourrait offrir belles occasions dont les barons ne veulent pas se priver. »
</p>

<p>
Gosbert regarda le fond de son gobelet vide et le reposa, l’air déçu.
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<p>
« Les gars vont pas aimer s’éloigner de la cité.
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<p>
— T’as qu’à leur dire que vous paierez la provende bien moins cher là-bas qu’ici. Et c’est une région à raisin, vous crèverez pas de soif ! »
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<p>
Gosbert acquiesça lourdement, prit le pichet pour demander à ce qu’on le lui remplisse. Il se sentait d’humeur à faire durer le repas, voire à lancer les dés. Le voyant faire, Raguenel chercha autour d’eux, l’air surpris.
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<p>
« Dis donc, il est où le Merle ? À Césarée il ne s’éloignait guère plus que ton ombre.
</p>

<p>
— Il est parti…
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<p>
— Il a dû être bien marri de devoir te quitter !
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<p>
— Pas tant, je l’ai envoyé avec mon butin chez les miens, porter message à mon épouse et mes filles. Elles l’accueilleront comme un prince, chargé comme il l’est de ma picorée !
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<p>
— Tu dois avoir grande fiance en lui, adoncques.
</p>

<p>
— La meilleure ! Jamais il ne m’a déçu. Il fera un bon valet pour mon aînée, j’en ai certeté. Six filles, ça crée du souci. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de l\u2019\u00c2nerie, midi du vendredi 9 mai 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_l_anerie_midi_du_vendredi_9_mai_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;31385-34985&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Il est très difficile de se faire une idée du quotidien des hommes de guerre de l’époque des croisades. Il n’existe pas une façon de faire standard et les coutumes et usages étaient aussi variés que les unités. Beaucoup de choses évoquées dans ce texte sont des reconstructions bâties sur des informations postérieures ou fragmentaires. J’avais réalisé voilà de nombreuses années un petit fascicule qui tentait de regrouper des notes sur le sujet. J’ai eu l’occasion de l’exhumer et de le parcourir de nouveau et cela m’a donné l’envie d’y ajouter un peu de chair, de le rendre plus vivant. J’en ai profité pour en reprendre la présentation afin de le mettre à disposition de ceux qui seraient intéressés, en sachant qu’il n’y a là que quelques notes de lectures compilées.
</p>

<p>
Le titre de ce Qit’avient du terme latin par lequel on appelait de façon générale les serviteurs au sein d’une maison, quelle que soit leur fonction : militaire, domestique ou agricole. Il exprime une notion de dépendance à un maître, à rattacher à l’ancien terme <em>serf</em> (dont la racine est la même). Cela a donné les termes sergents, servant, service…
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;34986-36201&quot;} -->
<h2 class="sectionedit14" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
France John, <em>Western warfare in the Age of the Crusades 1000-1300</em>, Ithaca, New York : Cornell University Press, 1999
</p>

<p>
Smail Raymond Charles, <em>Crusading Warfare, 1097-1193, Second edition with a new Bibliographical introduction by Christopher Marshall</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1995.
</p>

<p>
Verbruggen Jan Frans, <em>The art of warfare in Western Europe during the Middle Ages</em>, Woodbridge : Boydell press, 1997.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:14,&quot;range&quot;:&quot;36202-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Allusion à la Seconde croisade, en 1148-49, où croisés français et allemands, Latins de Terre sainte, se rejetaient la faute de l’échec du siège de Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">La navigation s’arrêtait de façon traditionnelle l’hiver en Méditerrannée.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:23 +0000</pubDate>
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      <title><![CDATA[ Vie commune]]></title>
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      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_hopital_de_saint-jean_de_jerusalem_apres-midi_du_mardi_18_decembre_1156">Jérusalem, hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, après-midi du mardi 18 décembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Capuche de son manteau sur la tête, les bras croisés, appuyé au chambranle de la porte basse ouvrant sur la cuisine des femmes, Joris discutait avec les servantes qui allaient et venaient, portant de l’eau et des denrées pour le repas du soir. Il aimait à vaguer, usant de tous les prétextes pour prendre son temps lorsqu’une mission lui était attribuée. Bien qu’il n’ait que rarement été réprimandé pour un travail mal fait ou achevé de façon incorrecte, il s’était ainsi vu peu à peu confier des tâches de moins en moins intéressantes et agréables. Il répondait à cette déchéance avec un entrain déclinant et une inventivité redoublée pour flâner et discuter.
</p>

<p>
Entré au service de Saint-Jean quand il était tout juste sorti de l’enfance, il n’avait rien pu y apprendre d’utile pour accéder à un nouveau métier et avait fini à la préparation des morts pour leur ultime voyage. Depuis plusieurs mois, il était plus particulièrement affecté au transport des corps, au sein de l’établissement et pour leur acheminement jusqu’à Chaudemar où ils étaient grossièrement ensevelis, dans un immense charnier pour les plus humbles. Il supportait la chose avec philosophie, même s’il espérait pouvoir quitter un jour son état de valet. Enfant, il avait travaillé aux champs avec sa famille, et s’il n’y avait alors pas pris grand plaisir, il repensait à ces années comme à un temps d’insouciance et de liberté. Il estimait qu’il devait préserver ses forces pour ce moment béni où il peinerait sur sa terre et non pas au service d’un maître, fut-il parfois aussi bienveillant et peu exigeant qu’un frère de Saint-Jean.
</p>

<p>
Il avait un groupe d’amis qui renâclaient autant que lui à se fatiguer à la tâche. Ils avaient développé un talent certain pour se retrouver de façon imprévue en tous lieux de la clôture, prenant le temps d’échanger potins, rumeurs et nouvelles, voire blagues et devinettes. Étant un des rares hommes autorisés à pénétrer dans certaines zones réservées aux femmes, Joris en prenait avantage pour plaisanter avec celles qu’il rencontrait et avait son petit cercle de commères avec qui papoter à l’abri des regards des responsables. Parmi celles-ci, Gilleite était la plus bavarde. D’une cinquantaine d’années, le physique pesant et rompu hérité d’une vie de labeur difficile, elle s’était donnée à l’ordre après la mort de son époux. N’ayant nul bien, elle travaillait pour le gîte et le couvert et n’avait prononcé que quelques vœux sans devenir sœur à part entière. Elle avait pris Joris en affection, d’autant qu’il supportait son babillage incessant sans fatigue et l’accueillait chaque fois d’un sourire.
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<p>
Attendant qu’on lui confie une charrette à bras où quelques dépouilles féminines avaient été préparées dans des linceuls pour leur dernier voyage, il estimait qu’il avait toute licence pour bavarder, distrayant de leur tâche celles qui s’en sentaient d’humeur. Gilleite saisissait toujours ce genre d’occasion pour lui faire part de ses réflexions, mêlées de remarques sur ses douleurs corporelles et les aléas climatiques, avec une platitude et une inexactitude qui n’entamaient en rien l’enthousiasme qu’elle y mettait. Ces temps-ci, elle s’émouvait particulièrement du sort de la vieille reine mère Mélisende<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>, retirée à Naplouse, dont on disait la santé vacillante. Gilleite n’avait que des éloges à faire de son règne et déplorait que le fils n’en ait pas hérité tous les talents.
</p>

<p>
« Il devrait faire plus fréquentes visites à ses tantes. Il apprendrait d’elles meilleure religion, plutôt que de s’adonner à la lance et l’épieu ! »
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<p>
Joris acquiesçait de façon machinale à ces considérations générales. Il n’avait que peu d’opinions sur la famille royale quoiqu’il appréciât tout particulièrement le comte Amaury de Jaffa, dont le talent à la chasse et auprès des femmes était vanté parmi les hommes. Il n’en soufflait évidemment rien à sa confidente du jour, qui déplorait ces attitudes qu’elle jugeait peu dignes d’un baron. Si elle trouvait tout à fait normal que les plus humbles s’adonnent à leurs vices et leur pardonnait volontiers leurs écarts, elle estimait qu’il était du devoir des puissants de se montrer vertueux et sages, de belle allure et, surtout, très pieux.
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<p>
Tout en pérorant, elle remarqua d’ailleurs que le regard du jeune homme volait vers la silhouette d’une servante affectée au tamisage de la farine et le tança gentiment en lui donnant un coup de coude.
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<p>
« La Marie a bien grandi ces derniers temps, hein ? »
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<p>
Il confirma d’un coup de menton, sans lâcher la fille des yeux. Il la connaissait depuis des années, l’avait toujours considérée comme une gamine un peu effrontée, mais d’agréable compagnie, qu’il houspillait parfois pour la forme, dans un sourire. Aujourd’hui, pour protéger ses cheveux, elle les avait noués sous un linge en un simulacre de foulard qui la faisait paraître telle une femme mariée. Elle avait en quelques mois développé tous les signes de sa féminité, perdant pour le coup son allure de garçon dégingandé. Il semblait aussi à Joris qu’elle mettait plus de grâce dans ses gestes, plus d’affectation dans ses postures. Peut-être avait-elle senti l’attention d’un homme sur elle ?
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<p>
Gilleite ricana et lui donna une légère bourrade.
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<p>
« Tu sais, elle s’est pas donnée à l’ordre. Elle sert ici jusqu’à ce qu’elle trouve un mari. »
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<p>
Elle eut un mouvement d’épaules, ses traits se durcissant soudain.
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<p>
« Enfin, si elle a occasion que quelqu’un s’occupe d’en dénicher un qui s’accorderait de la dot de misère d’une orpheline !
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<p>
— Elle n’a plus personne ?
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<p>
— Je crois pas, peut-être quelques frères, mais elle est sans le sou, pour sûr. Tu pourrais en faire honnête femme, je vois bien qu’elle est à ton goût ! Les sœurs seraient ravies de la voir marier bon chrétien, elle qui n’est que baptisée. »
</p>

<p>
Joris étira un rictus en réponse. Il savait qu’il ne pourrait obtenir un manse en tant que célibataire et une orpheline d’origine musulmane serait plus aisée à épouser, moins exigeante sur ce qu’il devrait fournir. Toutefois, en la regardant, il se dit qu’il pourrait aussi s’éprendre de cette jeune fille au caractère bien trempé. D’autant qu’il avait toujours trouvé les Syriennes plus attirantes que les Européennes. Peut-être y retrouvait-il l’image de sa mère, qu’il avait tant aimée, enfant ?
</p>

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<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_hopital_de_saint-jean_de_jerusalem_fin_de_matinee_du_vendredi_4_janvier_1157">Jérusalem, hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, fin de matinée du vendredi 4 janvier 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Marie finissait à peine de border le lit dont elle venait de changer les draps qu’on lui amenait une femme dont la toux avait épuisé la voix. Elle lui sourit sans chaleur, habituée à recevoir tant de malades qui ne survivaient que quelques jours qu’elle évitait de trop sympathiser. La pauvre était brûlante de fièvre, avait été recueillie par un valet d’une boutique qui l’avait trouvée sans connaissance dans la rue<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>. Elle avait pu murmurer son nom, Luce, et qu’elle était pèlerine. Épuisée par ses quintes, les paupières gonflées par le manque de sommeil, elle était aussi très amaigrie des privations du long voyage. Elle se laissait faire comme une enfant, à peine capable de lever les bras ou de tenir les yeux ouverts. Marie l’aida à enfiler une chemise de laine propre et rassembla ses rares affaires dans un sac qu’elle confia à la sœur responsable de la travée. Ses habits seraient nettoyés et éventuellement réparés et conservés jusqu’à son départ ou son décès. À voir la croix encore cousue à son épaule, elle n’avait pas accompli son vœu et était vraisemblablement arrivée depuis peu.
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<p>
Au moment où Marie achevait de l’allonger, ramenant sur elle l’épaisse couverture, Luce murmura quelques mots. Elle avait un de ses compagnons, Marcel l’Espéron, logé à l’Asnerie, qui serait certainement soulagé de l’apprendre aux bons soins des sœurs. Sans cela, il risquait de s’inquiéter de sa disparition. Marie la rassura, affirmant qu’un des valets porterait la nouvelle. Avant de la quitter, elle lui toucha le front, brûlant de fièvre. Malgré son évident épuisement, elle toussait tellement qu’elle n’avait guère de chances de s’endormir de sitôt. Marie l’indiqua à la sœur responsable de sa rue, qui s’occuperait de demander un traitement au médecin lors de sa visite. Il fallait avant tout que la malade soit en mesure de se confesser au plus vite, surtout si son état était grave. Le péril de son âme était bien plus urgent que celui de son corps, par essence mortel.
</p>

<p>
Comme elle avait achevé ses tâches matinales, on lui confia plusieurs messages à aller porter du côté des hommes. Les patientes ne pouvaient recevoir leurs époux, fils ou parents et d’incessants échanges se faisaient par des commissionnaires afin de transmettre les nouvelles, les demandes ou les questions. Marie saisissait toujours cette occasion de franchir la clôture pour tenter de s’esquiver au-dehors du quartier. Les accès du couvent féminin étaient généralement gardés par des cerbères peu aimables et guère enclins à la bienveillance, mais celles de la partie masculine étaient sous la surveillance de valets bien moins regardants, surtout si on leur adressait un charmant sourire en guise de salut.
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<p>
Elle vint donc transmettre les messages au frère à l’entrée de la vaste salle, qui les nota sur une tablette, puis prit congé en prenant garde à ne pas se diriger devant lui vers la grande porte ouvrant sur le Saint-Sépulcre. Elle avait l’habitude d’emprunter une autre sortie, moins visible, qui permettait, par une placette et une ruelle adjacente, de se retrouver dans la cité. Alors qu’elle descendait l’escalier menant dehors, elle croisa Joris qui revenait apparemment de la chapelle ardente, portant sur un brancard avec un compère un corps enveloppé d’un linceul. Elle lui accorda un sourire, qu’elle accompagna d’un geste amical de la main. Elle appréciait assez le valet, qui ne l’avait jamais traitée en fillette. Elle avait subi jusqu’à l’écœurement les bons soins et la prévenance des sœurs et lui était reconnaissante de n’avoir pas vu en elle qu’une pauvre petite chose à protéger.
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<p>
Tandis qu’elle le regardait s’éloigner avec son lourd chargement, elle lui trouva une certaine allure. Il s’était visiblement fait raser récemment et ses cheveux n’étaient pas trop mal peignés. Ses vêtements propres indiquaient qu’il était également soucieux de son apparence et attentif à ses affaires, ce qui n’était pas une vertu si répandue chez les jeunes hommes. Ayant pris ses renseignements, elle savait qu’il n’était pas marié ni promis. S’il n’était pas trop porté sur le vin ou les dés, il pourrait faire un bon époux, estima-t-elle. Elle était consciente de la précarité de sa situation et avait apprécié qu’il lui adresse un regard intéressé qu’elle ne jugeait pas déshonnête. Depuis qu’elle arborait des formes féminines, elle avait bien vu qu’on ne la jaugeait plus de la même façon, et elle ne goûtait pas toujours les frottements ou les contacts plus ou moins fortuits que de nombreux hommes se permettaient. Au moins Joris se contentait-il de ses yeux. Et il avait un sourire vraiment charmant…
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<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_malquisinat_soiree_du_mercredi_27_mars_1157">Jérusalem, Malquisinat, soirée du mercredi 27 mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
En dépit de Carême et durant toute la Semaine sainte, les boutiques du quartier au centre de la ville ne chômaient pas, avec l’afflux de voyageurs et de pèlerins venus assister aux festivités. Les commerces de bouche bénéficiaient d’exemptions, les établissements religieux ne pouvant à eux seuls nourrir la myriade de croyants. Malgré la presse, Joris réussit à obtenir les rissoles à jour de poisson qu’il affectionnait tant, mais pour la boisson, il avait renoncé au vin de sa taverne préférée pour se rabattre sur une petite bière qu’il estimait correcte. Il rejoignit Marie, qui l’attendait assise sur le rebord d’une citerne publique. Ils avaient profité de l’agitation de la Semaine sainte pour s’esquiver chacun de son côté afin de prendre un repas ensemble. Il y avait également souvent des spectacles à thème religieux ou plus simplement de jongleurs, d’acrobates ou de montreurs d’animaux et ils escomptaient bien une très agréable veillée. La nui était belle et, malgré les rumeurs qui parlaient depuis quelques jours d’un démon tueur de pèlerines, ils avaient prévu de s’amuser.
</p>

<p>
Si Joris habitait en dehors de la clôture et faisait ce qu’il souhaitait de son temps libre les soirs et les jours fériés, Marie avait dû s’organiser avec ses compagnes de chambrée pour cacher son absence et franchir le mur. Avec la cohue de Pâque, il y avait tant à faire que les sœurs n’exerçaient plus une discipline aussi ferme qu’habituellement. Ce n’était pas la première fois que la jeune fille quittait ainsi le couvent, mais jusque là cela n’avait jamais été pour rejoindre un homme. Ils avaient fomenté cette algarade comme deux écoliers facétieux, mais ne prenaient conscience de ce que cela impliquait que graduellement. Leurs sourires s’emplissaient d’une gravité croissante tandis qu’ils goûtaient ensemble le plaisir des festivités.
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<p>
Joris avait croisé quelques amis, mais il avait repoussé toutes les invitations, ayant promis, annonçait-il, de faire les honneurs de la veillée à Marie. Il obtenait souvent en réponse des regards entendus et des sarcasmes à peine subtils. Mais il gardait une attitude polie envers la jeune fille, n’ayant que peu d’idée sur la manière on faisait la cour de façon correcte à une future épouse. Il n’avait en tête que les modèles des grands chevaliers dont on lui avait narré les aventures depuis son enfance. Et c’était là rarement une part importante de leurs exploits. Il attendait donc simplement le bon moment pour évoquer avec elle les perspectives d’union, Marie n’ayant nul père ou frère à qui poser légitimement la question. Il avait longuement récapitulé tous les avantages dont ils bénéficieraient en se mariant, le principal étant selon lui la possibilité de s’établir en leur propre demeure.
</p>

<p>
Pour l’instant, Marie ne pensait à rien de tout cela. Elle s’amusait beaucoup, prenant prétexte du moindre spectacle, de la plus petite manifestation pour exprimer sa joie et applaudir à tout rompre. Elle n’avait que peu d’occasions d’ainsi se divertir. Elle avait l’habitude de passer ses jours de repos à coudre son trousseau ou se distrayant à des jeux de table sous la surveillance d’une sœur, dans une des cours intérieures du couvent. Elle n’en sortait que rarement et lorsque c’était avec une permission, c’était chaque fois en groupe pour aller se recueillir en un édifice saint ou fleurir la tombe d’une importante personne, souvent bienfaitrice de leur ordre. Pourtant en elle demeurait un feu ardent qui ne demandait qu’à déborder de ces lieux étroits où la vie l’avait confinée depuis la mort de ses parents. Par son baptême, elle avait échappé à une existence de misère en un casal gris, mais elle regrettait amèrement ses jeunes années, dont elle ne gardait que des bribes de souvenirs, des images de courses dans les collines et de jeux dans les rues ensablées, parmi les poules et les chèvres.
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<p>
Ils revenaient d’un spectacle de montreur de singes, en direction du nord de la cité où d’autres festivités les attendaient, poussés par le flot humain chantant psaumes, cantiques et rengaines paillardes selon l’humeur. Alors qu’ils arrivaient sur une placette ornée d’un tamaris desséché et de quelques débris d’un escalier ne menant plus nulle part, Joris estima que le moment était propice. Ils venaient de se mettre en retrait du passage, assis sur un banc en devanture d’une boutique, fermée pour la nuit et regardaient défiler une longue troupe de pèlerins alémaniques dont les voix fortes faisaient du <em>Credo</em> un grondement de tempête. Il prit la main de Marie, qui sentit instinctivement que l’instant s’emplissait de solennité. Elle réussit malgré tout à lui adresser un timide sourire d’encouragement.
</p>

<p>
« Voilà, Marie. Je voudrais que tu penses à une idée que je pense pas bête, pour nous deux. On n’a pas tant, ni l’un ni l’autre, mais j’encrois qu’on saurait se dénicher un hostel et le faire prospérer. Je te sais vaillante et adroite, et moi je sais travailler la terre. J’ai bon espoir de ne pas demeurer valet inféodé. A… »
</p>

<p>
Au fur et à mesure qu’il marmonnait le discours tant de fois rabâché et répété, il perdait ses mots, hésitait sur les idées. Il n’osait regarder le visage de la jeune fille, inquiet d’y lire un rejet, voire pire encore, du dédain ou de l’amusement à son encontre. Il savait que les femmes pouvaient être féroces et il n’aimait pas se dévoiler ainsi. Mais s’il voulait avancer dans la vie, il lui fallait prendre des risques. Après tout, il n’y avait là aucun témoin qui pourrait se gausser d’un éventuel refus. Sa voix finit par mourir avant d’achever sa dernière phrase. Il leva les yeux vers Marie, pour la découvrir le regard modestement baissé, une ombre de sourire sur les lèvres, sans une once de moquerie. Elle lui serra la main, de façon à peine perceptible et hocha la tête doucement. Puis elle tourna son visage vers lui.
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<p>
« Si je dois me promettre à toi, j’… »
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<p>
Elle n’osa rien dire de plus, attendant une réaction de Joris. Il sourit à son tour, un peu timidement, et approcha ses lèvres.
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</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="clepsta_demeure_de_girout_la_ciriere_fin_d_apres-midi_du_mercredi_12_fevrier_1158">Clepsta, demeure de Girout la Cirière, fin d’après-midi du mercredi 12 février 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La porte largement ouverte laissait pénétrer la lumière, ainsi que le froid, dans la pièce principale du manse, encombrée d’une vaste table. Un soleil timide apportait une rare chaleur là où ses rayons s’avançaient et Joris en goûtait les effets sur son dos,tout en dégustant un fond de vin miellé. Face à lui, sa sœur Girout s’employait à l’achèvement d’une structure en paille de seigle. Si son époux ne confiait jamais ses abeilles, ses « mouches à miel » à quiconque, Girout estimait qu’elle était la seule à faire des ruches de qualité. Elle s’occupait de l’extraction de la cire, qu’elle vendait en larges plaques circulaires à des artisans en ville ou à des communautés religieuses.
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<p>
L’endroit fleurait bon l’opulence paysanne. Plusieurs coffres à pentures longeaient les murs, de nombreuses céramiques, dont certaines, décorées, de service, ornaient les étagères et plusieurs chaudrons de fer et un de cuivre pendaient au-dessus du petit foyer d’angle où un feu moribond était maintenu. En plus d’un sol en carreaux de terre cuite, l’hôtel avait une citerne, un beau jardin où les enfants s’amusaient avec les volailles de la basse-cour. À cela s’ajoutaient des champs en suffisance, sans compter un droit de pâture dans les zones en jachère et quelques bois. Les emplacements des ruches y étaient âprement discutés chaque année avec les voisins, qui disposaient de privilèges similaires.
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<p>
Même la tenue de Girout indiquait leur relative opulence. Sa robe était de laine épaisse, d’un orange profond, et son voile était de soie un peu passée, avec quelques décors brodés en bordure. Joris n’était plus venu depuis des mois et pouvait constater l’enrichissement de sa sœur. Il y voyait un présage de ce qu’il pourrait obtenir une fois établi. Reposant son gobelet, il se décida à annoncer la nouvelle qui l’avait mené jusque là.
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<p>
« Je suis venu te voir pour t’annoncer que je vais quitter le service des frères. »
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Girout le dévisagea de ses grands yeux, trop écartés dans son visage plat, la faisant semblable à une chouette. Elle pinça les lèvres, attendant de savoir ce qu’annonçait cette entrée en matière.
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<p>
« Ils ont obtenu gain de cause pour des terres à Mirabel, dans le comté de Jaffa. Ils offrent de bonnes conditions pour qui veut s’y établir.
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<p>
— Il y a de l’ouvrage pour simple manouvrier ?
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<p>
— Si j’y vais, ce sera en chef de famille. J’ai une bonne amie, les épousailles se feront avant de partir. »
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<p>
De surprise, Girout posa son ouvrage. Elle avait toujours pensé que Joris, benjamin de la fratrie, resterait valet et célibataire. Sans avoir, il n’avait aucune chance de trouver une femme qui accepte de s’installer avec lui. Elle craignait qu’il ne se soit résolu à une mésalliance. Son frère vit bien son embarras, même s’il avait espéré qu’elle manifesterait un peu plus de joie à cette annonce.
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<p>
« C’est une fille de Saint-Jean, orpheline. Pour elle aussi, le mariage, ça signifie quitter la servitude.
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<p>
— Tu sais que le père t’a rien laissé, à sa mort ? Tout est allé au Pierre quand il s’est installé. »
</p>

<p>
Joris hocha la tête. Leur aîné avait obtenu la quasi-totalité des biens de leurs parents, ayant peu à peu récupéré tous les outils pour sa propre maison. Il était établi dans un casal voisin, et s’il avait conservé auprès de lui un frère et deux sœurs, il n’avait guère plus de relation avec Joris ou Girout.
</p>

<p>
— Le père avait gardé tout de même quelques affaires, et c’est de ça que je voulais t’entretenir. J’aimerais porter sa belle cotte, celle en soie bleue, pour mes épousailles. »
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Le rictus de désappointement de Girout fut si éloquent que Joris n’eut pas à attendre sa réponse. Sa voix monta d’un cran tandis qu’il se penchait en avant.
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<p>
« Je sais qu’il l’avait gardée, il la tenait de l’ancêtre et lui accordait grande valeur. Une relique de la prise de la Cité. Elle était trop petite pour le Pierre.
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<p>
— Elle n’est plus ici. Quand il a fallu vider le manse, on a fait au mieux. »
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<p>
Joris fronça les sourcils.
</p>

<p>
« Elle est passée où ? »
</p>

<p>
Girout haussa les épaules, soupira.
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<p>
« Elle était bien abîmée, surtout depuis que le chien l’avait mordue au sortir de la messe. Je craignais qu’elle ne perde tout son lustre. C’était du souci, de garder si belle toile. Et puis elle était trop menue pour le Clarin. Tu n’avais pas donné… On ne t’a même pas vu à la mort du père !
</p>

<p>
— Hé quoi ? Je l’ai su après l’enterrement ! Si tu crois que c’est aisé d’obtenir quelques jours pour venir ici ! Je ne suis pas maître de mes journées ! »
</p>

<p>
Il grogna encore, avala une maigre rasade, finissant son verre, qu’il reposa un peu violemment, s’attirant un regard de reproche de son aînée. D’instinct, il adoucit sa voix.
</p>

<p>
« T’en as fait quoi ?
</p>

<p>
— Elle intéressait un fripier, avec quelques autres affaires dont je souhaitais me défaire.
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<p>
— Il me restera donc vraiment rien des vieux ? »
</p>

<p>
Désireuse de ne pas laisser entendre qu’elle pourrait offrir une compensation, ce que son époux n’accepterait que difficilement, Girout fit mine de plonger le nez dans ses brins de paille. Joris s’agita un temps sur ton escabeau, maugréant sans rien dire d’intelligible, puis lâcha finalement, d’un ton plus conciliant.
</p>

<p>
« J’espère au moins que Clarin et toi vous serez là pour ma bénédiction. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Clepsta, demeure de Girout la Ciri\u00e8re, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 12 f\u00e9vrier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;clepsta_demeure_de_girout_la_ciriere_fin_d_apres-midi_du_mercredi_12_fevrier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18625-24272&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_grand_hopital_de_saint-jean_soiree_du_lundi_3_mars_1158">Jérusalem, grand hôpital de Saint-Jean, soirée du lundi 3 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Sœur Mabile était une grande femme au physique élancé, dont la longue tenue de laine sombre rendait le teint cireux et le visage triste. Un nez discret aux fines narines surplombait une bouche nerveuse, aux lèvres minces, en perpétuelle recherche d’un sourire de circonstance. Ses yeux, fatigués et un peu myopes glissaient dans une langueur permanente d’un point à l’autre, ne se fixant jamais nulle part, et ne se risquant à dévisager quiconque que par le travers ou à la dérobée. Elle avait pris son rôle de marraine très à cœur depuis le baptême de Marie, lui répétant au départ avec patience qu’elle ne se prénommait plus Jamila, et l’édifiant avec grandiloquence sur le modèle parfait que constituait la mère de Dieu pour toute femme.
</p>

<p>
Pour le moment, elle n’était pour une fois guère loquace, lançant des regards inquiets vers sa filleule. Marie était venue la voir dans sa cellule après le souper pour lui annoncer son intention d’épouser Joris, et donc de quitter le couvent. Elle voulait également savoir comment se déroulait la remise de sa dot. Si la moniale n’était pas en soi opposée à toute vie hors de la clôture, elle ressentait ce souhait comme une trahison de la part de la petite fille à qui elle avait consacré tant d’années. Elle avait toujours espéré, et même cru que Marie finirait comme elle par prendre le voile et prononcer des vœux monastiques.
</p>

<p>
« Es-tu bien certaine de vouloir tomber ainsi dans le siècle ? Tu ne le connais guère, c’est un endroit de périls et de tentations ! »
</p>

<p>
Marie se retint de répondre que, donnée à l’ordre alors qu’elle n’était qu’une enfant, sœur Mabile n’en savait pas plus. Et si elle y voyait un endroit plein de dangers, Marie y espérait un espace du possible, où ses rêves pourraient prendre place. Joris lui faisait bon effet et, s’ils avaient déjà partagé une couche à plusieurs reprises, elle ne l’avait pas trouvé irrespectueux ou violent. Parfois un peu naïf, mais elle accordait à cela un certain charme. Et, surtout, il l’avait traitée dès l’abord comme une adulte, la partenaire avec laquelle il pourrait enfin œuvrer à l’accomplissement de ses aspirations. C’était le premier à la considérer comme une vraie personne et cela l’avait séduite.
</p>

<p>
« C’est pour cela que je souhaite y cheminer avec un époux à mes côtés. C’est un homme de bien, au service de Saint-Jean lui aussi. »
</p>

<p>
Un éclair de reproche brilla dans les prunelles de la religieuse, vite maîtrisé. Un valet ne pouvait être avoir grandes qualités, étant donné que la place que chacun s’était vu fixée par Dieu était à proportion de ses vertus.
</p>

<p>
« J’ose encroire que vous ne souillez pas ces lieux saints par quelque débauche ! L’on peut s’accorder à certaines pratiques, une fois mariés, afin de peupler la terre du Seigneur de bons chrétiens, mais je ne saurais entendre parler de toi ainsi que d’une souillon. »
</p>

<p>
Marie pinça les lèvres. Elle savait que sa marraine avait les plus grandes répugnances à parler de tels sujets, et elle opta pour évoquer l’aspect religieux de la question, qui lui semblait terrain plus assuré.
</p>

<p>
« Nous avons eu l’accord du chapelain pour nous bénir dès après les Pâques. Comme Joris peut avoir son congé avant la Saint-Jean d’été, nous pourrions nous installer avant le plus fort des chaleurs. »
</p>

<p>
Sœur Mabile se passa une main angoissée sur le visage. Ce n’était pas la première fois qu’une de ses filleules ne répondait pas à ses aspirations. Au moins Marie avait-elle le bon sens de faire les choses de façon plus ou moins convenable.
</p>

<p>
« Je sais que ce n’est pas de mon rôle de marraine, mais j’aimerais assez voir ton futur espousé avant cela. Que je puisse t’en dire ma pensée.
</p>

<p>
— Ce serait fort amiable à vous, mère. Je lui ai déjà parlé souventes fois de vous et de toutes vos bontés, et il serait de certes heureux de vous rassurer quant à ses projets. »
</p>

<p>
Sœur Mabile acquiesça, rassérénée par ce peu discret hommage à sa sollicitude. Elle se fit également forte de se renseigner auprès du chapelain sur ce valet. Elle estimait que cela demeurait de son devoir de tout mettre en œuvre pour garantir le Salut de Marie. Si la jeune fille renonçait au parcours idéal de la vie monacale, il fallait s’assurer qu’elle aurait de quoi protéger son âme en tant que bonne épouse et mère. Un homme sobre, travailleur et pieux pouvait être toléré, à défaut de se consacrer au Christ.
</p>

<p>
« Ce mercredi, le prêtre nous bénira de la croix de cendre. Profite de ce Carême pour bien pourpenser cela et prendre la bonne décision. Tu as encore temps de faire bon choix d’ici la fin des Pâques. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, grand h\u00f4pital de Saint-Jean, soir\u00e9e du lundi 3 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_grand_hopital_de_saint-jean_soiree_du_lundi_3_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;24273-29154&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="mirabel_manse_des_terres_d_epines_fin_d_apres-midi_du_mardi_24_juin_1158">Mirabel, manse des Terres d’Épines, fin d’après-midi du mardi 24 juin 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La porte s’ouvrit en grinçant après que Joris en eut déverrouillé la serrure. Il brandit la clef avec un sourire et la noua à sa ceinture, tout en invitant Marie à entrer. Il n’y avait qu’une pièce, en terre battue, aux murs fraichement chaulés. Deux petites fenêtres à simple volet apportaient de la lumière et un peu d’air, des céramiques à large gueule étaient enfouies au fond, coiffées de couvercles de bois. Le seul meuble était un cadre au sol, empli de paille : leur lit. Marie s’avança, les traits illuminés par le plaisir. Elle voyait l’endroit pour la première fois, pressa l’épaule de son compagnon.
</p>

<p>
« Nous voilà chez nous, ça y est ?
</p>

<p>
— Oui. Ce ne sera vraiment officiel que lorsque j’aurai juré auprès de l’intendant, mais ce n’est que broutille. »
</p>

<p>
Il considérait leur royaume intime avec autant d’allégresse qu’elle, même s’il était déjà venu à plusieurs reprises. Durant les semaines précédentes, il avait nettoyé la citerne, étayé quelques murets autour du jardin, entreposé un peu de bois, monté un abri pour d’éventuelles poules. Il avait voulu que tout soit prêt pour l’arrivée de sa jeune épouse.
</p>

<p>
Ils avaient loué un âne pour les aider à acheminer les affaires depuis Jérusalem, en plus des lourds paquets dont ils s’étaient chargés. Ils avaient de la toile pour le couchage, ainsi que quelques chiffons. Ils apportaient quelques ustensiles ménagers, de fer ou de bois, louches et cuillers essentiellement, des écuelles. Joris avait tenu à s’équiper de quelques outils qu’il estimait d’importance, marteau, clous et lames de scie. Sa sœur et son beau-frère leur avaient fait don d’une belle étoffe, dont ils se feraient des vêtements pour les jours de repos et de fête ainsi que d’un bon sac de grains de froment. Joris n’avait pas de terre où les semer, mais il espérait pouvoir rapidement aider au défrichement des espaces sauvages voisins, où les redevances seraient faibles pour les colons.
</p>

<p>
Ils avaient encore quelques monnaies, dont ils pourraient se servir pour leurs premiers repas, des pots ou des fournitures lourdes, qu’ils n’avaient pu apporter. Joris avait déjà prospecté aux alentours pour se proposer à divers travaux. Il y aurait du labeur prochainement pour certains des bâtiments des frères de Saint-Jean et il avait l’intention de se doter d’une pelle voire d’une pioche pour cela. Il semblait prêt à réquisitionner toute l’énergie qu’il avait préservée dans son emploi de valet.
</p>

<p>
Ils déchargèrent leurs paquets, libérèrent l’âne, qu’ils laissèrent en pâture dans le petit jardin, sa longe fixée à un maigre pistachier en bordure puis s’assirent à terre, avalant le poisson séché, les lentilles et le pain qui les avait nourris durant tout le voyage. Joris avait tenu à puiser de l’eau dans leur citerne, qu’ils buvaient comme si c’était de l’ambroisie, les yeux brillants et la joie au cœur.
</p>

<p>
« On prendra les chapeaux neufs que j’ai tressés pour aller aux feux de ce soir, proposa Joris. Nos tenues ne sont pas tant belles qu’on risque de nous croire bien pauvres, mais au moins nous aurons belle allure.
</p>

<p>
— Avec les longues soirées, j’aurai tôt fait de nous confectionner de quoi paraître à la messe sans honte. Ne t’ayant pas sous la main pour les essayages, je craignais de couper la belle étoffe. Je n’ai pas usage de tailler si belle toile ! »
</p>

<p>
Joris sourit. Il ne l’avait pas encore sorti, mais il avait aussi prévu d’offrir à Marie un voile de fine étamine, digne d’une riche bourgeoise voire d’une femme de petit baron. Il l’avait trouvé chez un fripier à Jérusalem et l’avais longuement marchandé pour pouvoir l’acquérir. À cause de la dépense, il regrettait un peu de n’avoir pu s’acheter une pioche de fer comme il l’espérait, mais il avait envie que son épouse soit élégante et bien coiffée. Il en allait de leur statut à tous les deux après tout.
</p>

<p>
Au moment de partir de la maison, Joris s’apprêtait à verrouiller la porte quand Marie retint son geste.
</p>

<p>
« N’est-ce pas à l’épouse de tenir les clefs de l’hostel ? »
</p>

<p>
Il lui remit de bonne grâce, avec une courbette outrée, en lui assurant qu’elle verrait bientôt son trousseau s’étoffer de celles de leurs réserves, coffres et celliers. Marie lui fit promesse de le lui rappeler, puis ajouta, d’un air plus solennel :
</p>

<p>
« Il va nous falloir bonne cave, car il se peut que nous ayons bientôt une bouche en plus à nourrir.
</p>

<p>
— Que veux-tu dire ?
</p>

<p>
— Si je suis arrivée un peu en retard ce matin, ce n’est pas dû à un souci avec mes paquets. Cela fait un moment que les aliments ne me tiennent pas au matin. Ça et puis d’autres choses… » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Mirabel, manse des Terres d\u2019\u00c9pines, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 24 juin 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;mirabel_manse_des_terres_d_epines_fin_d_apres-midi_du_mardi_24_juin_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;29155-34070&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Il m’a fallu un long moment pour me décider sur le titre et l’approche à donner à ce Qit’a. Mes difficultés étaient issues du fait qu’il s’agit là d’un sujet au cœur du large projet qu’est Hexagora. Ce n’est certes qu’une histoire ordinaire de personnes simples, dont la vie est marquée par leur rencontre et leur union, leur descendance à venir et leur subsistance par un travail manuel possiblement peu créatif. En gros, ce que j’imagine être l’aventure humaine vécue par pratiquement tous nos ancêtres depuis des milliers d’années. Nulle tragédie d’ampleur, aucun haut fait d’armes ni complexe projet politique. Des gens comme il s’en trouvait une écrasante majorité et dont nous ne percevons que très peu.
</p>

<p>
Quand on parle du Moyen Âge, on évoque les trois ordres : clérical, militaire et travailleur/paysan. À ce dernier, on colle parfois abusivement l’étiquette de Tiers-État, pourtant anachronique, dont l’indétermination contient toutefois en elle-même une indication quant à l’estime qui y est portée. Mais ce classement, pour commode qu’il soit afin de comprendre la société médiévale, et hérité de l’imaginaire même des penseurs d’alors, fausse notre représentation mentale par l’impression d’égalité quantitative qu’il induit.
</p>

<p>
Les paysans, manouvriers, petits artisans formaient l’essentiel de la population, dans un ratio bien loin d’un tiers. Leur vie de labeur, simple et possiblement monotone de notre point de vue, constituait la règle. J’avais donc envie de manifester ce <em>commun</em> par un texte qui ne respecte pas trop le schéma quinaire avec sa nécessaire progression, ni le besoin de spectaculaire auquel, en tant qu’émetteur de culture, je dois parfois avoir recours pour revivifier des structures usées jusqu’à la trame. Je devais en outre bâtir sur des assises sablonneuses, cette majorité n’ayant que très exceptionnellement fait l’objet des attentions des littérateurs d’alors. Il m’a fallu extrapoler à partir de nombreuses sources matérielles, archéologiques, mais aussi ethnologiques, pour donner à voir quelque chose.
</p>

<p>
Pour l’anecdote, l’idée de cette histoire est venue de la découverte d’une charte (RRR 611) qui indiquait le règlement d’un conflit qui opposait le seigneur de Ramla aux frères de Saint-Jean de Jérusalem à propos d’une zone située entre les moulins de Mirabel et une terre « aux épines ». J’ai estimé que ce serait un bon endroit où de jeunes mariés peu argentés pouvaient bâtir leurs espoirs de lendemains heureux.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit14" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Duby Georges, <em>Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme</em>, Paris, Gallimard, 1978.
</p>

<p>
Riley-Smith Jonathan (ed.), Ellenblum Ronnie, Kedar Benjamin, Shagrir Iris, Gutgarts Anna, Edbury Peter, Phillips Jonathan et Bom Myra, <em>Revised Regesta Regni Hierosolymitani Database</em> http://crusades-regesta.com/ (consulté le 24/01/2018)
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:14,&quot;range&quot;:&quot;36705-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Mélisende de Jérusalem (1101-1161) fille de Baudoin II du Bourcq, second roi de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Désigne une travée par lesquelles les lits sont organisés dans l’Hôpital de Saint-Jean.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:19 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Vie commune]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Écueils]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_082_ecueils#ecueils]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="jaffa_bassin_de_la_lune_fin_de_matinee_du_lundi_24_mars_1158">Jaffa, bassin de la lune, fin de matinée du lundi 24 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Un soleil plus audacieux que les dernières semaines avait fini de déchirer les brumes matinales, inondant les reliefs côtiers d’une chaude lumière. Quelques barques attardées de pêcheurs fainéantaient aux abords des plages tandis que les plus chanceux étaient déjà le long des murailles de la cité occupés à nettoyer leurs prises et les vendre aux commères, valets et marchands. Gobin avait aidé à acheminer quelques corbeilles, essentiellement du bar, jusqu’aux commerces qui se trouvaient en ville. Il y avait gagné une odeur entêtante et la promesse de quelques piécettes à la fin de la semaine.
</p>

<p>
Il s’était arrêté pour avaler une brochette de poisson frais, glissée dans du pain, admirant les vaisseaux à l’ancre dans le port. La ville de Jaffa n’avait pas de quai, se contentant de débarquer les navires à l’aide de petits porteurs depuis une anse abritée par une ligne de rochers, où la légende disait qu’une princesse avait été livrée à un monstre marin pour mettre fin à ses attaques.
</p>

<p>
Il avait un modeste canot qu’il maniait avec habileté, se proposant au déchargement dès qu’un bateau se présentait. Avec la fin de l’hiver, les affaires reprenaient peu à peu, la saison de mauvaise mer finissant enfin. Il n’aimait guère devoir accepter des tâches qu’il estimait dégradantes et mener sa barque à son bon plaisir lui semblait plus prestigieux. Il tirait grande fierté de son indépendance et de son expérience au service du roi de Jérusalem. Il n’avait fait partie de son hôtel qu’à peine plus de deux ans, mais à l’entendre, il y avait passé sa vie.
</p>

<p>
Habitué des tavernes de bric et de broc qu’on rencontrait dans les environs du port et sur les plages même, il y contait sans lassitude la façon dont il avait dû se retirer du service après avoir été gravement blessé au pied. Il avait dû se battre pour qu’on ne l’ampute pas et il trainait désormais sa claudication, lançant son pied à chaque pas. Il prenait la chose avec philosophie et graissait ses douleurs de grandes quantités d’alcool, de toute provenance. On l’appelait plus fréquemment la Patte que Gobin.
</p>

<p>
Figure familière du quartier, il était arrivé qu’il soit recruté un temps pour prêter main-forte aux hommes affectés à la surveillance sur les murailles. Sa formation militaire, bien que modeste, lui offrait l’avantage de connaître les missions habituelles. Il conservait d’ailleurs précieusement un casque de fer et son épée, qu’il astiquait régulièrement pour en maintenir le brillant. Même au plus fort des coups du sort, il n’avait jamais voulu se séparer de ces symboles de sa compétence guerrière.
</p>

<p>
Il s’apprêtait à retourner en ville, où il espérait retrouver quelques compagnons désœuvrés comme lui, histoire de passer la journée à discuter et faire rouler les dés. Il n’était pas tant joueur, mais appréciait de commenter l’actualité avec une poignée de commensaux. Ils avaient leurs habitudes dans une ruelle qui serpentait depuis les hauteurs de la citadelle, ondulant sur les reliefs en amphithéâtre en direction du rivage.
</p>

<p>
Il franchissait les portes de la Mer lorsqu’une rumeur se mit à enfler. Une rapide agitation grondait depuis la berge au sud, pour parvenir jusqu’à lui. Des navires arrivaient, en assez grand nombre. Leur formation, leur allure, tout indiquait que ce n’était pas de simples vaisseaux de commerce, mais des galées taillées pour la course et la guerre. Et si elles montaient depuis les zones méridionales, elles étaient probablement égyptiennes, donc ennemies.
</p>

<p>
En peu de temps, le grouillement devint maelström. Chacun s’agitait pour porter à l’abri ses maigres biens dans l’enceinte de la ville. Les hommes dans les barques ramaient aussi vite qu’ils le pouvaient et échouaient leur embarcation au plus haut. Des cors résonnaient depuis les murailles tandis que les églises s’étaient mises à carillonner, propageant l’alerte.
</p>

<p>
Inquiet de n’avoir pas tiré son canot suffisamment loin, Gobin s’élança au rebours de la foule, en direction du sud. Il eut tout le temps de voir que l’escadre était forte de nombreux navires, qui ne laisseraient aucune chance aux quelques vaisseaux de commerce ancrés en deçà des rochers d’Andromède. Ce n’étaient peut-être que des pillards, les Égyptiens n’ayant jamais lancé de véritables attaques sur les cités fortifiées. Dans le doute, il ne tenait pas à ce que son seul moyen de subsistance finisse en bois d’œuvre pour un mantelet ou une bricole à l’assaut de la ville.
</p>

<p>
Il tira l’esquif aussi loin qu’il le put jusqu’au couvert des premiers jardins. Quelques autres avaient suivi son exemple, avant de disparaître dans les frondaisons. Voyant que la flotte se divisait désormais, certaines galères venant à la manœuvre pour passer dans le port, il opta pour un repli stratégique vers l’est, espérant franchir les murailles par Bab el-Belad, du côté opposé à la mer. Il avançait aussi vite qu’il le pouvait, mais sans s’abandonner à la terreur. Il savait qu’il faudrait du temps aux musulmans pour s’emparer des navires stationnés et débarquer éventuellement leurs hommes, dans le cas où ils envisageraient de s’attaquer à la ville. Ils ne pouvaient de toute façon certainement pas accoster sous les tirs des archers sur les chemins de ronde. Tout ce que la cité comptait d’arbalétriers et de frondeurs avait dû se poster sur les courtines, et peut-être même les bricoles avaient-elles été pointées sur le large. Les jeux nautiques pendant lesquels les quartiers, confréries et paroisses s’affrontaient à viser des tonneaux allaient finalement dévoiler leur utilité.
</p>

<p>
Il croisa quelques laboureurs et jardiniers, inquiets du tintamarre, leur expliqua en quelques mots que des navires ennemis étaient en vue. Même si personne ne croyait qu’une armée serait assez folle pour établir un camp de siège en plein cœur du royaume, tous craignaient le pillage. Ils emportaient donc tout ce qui pouvait avoir de la valeur à leurs yeux, qui ne pouvait se cacher et qui n’était pas trop lourd ou encombrant.
</p>

<p>
L’oasis qui entourait la cité était florissante, les arbres fruitiers bénéficiant d’une irrigation incessante, apportée par des norias où tournaient poneys et mules. Les propriétaires des bêtes se hâtaient de les libérer de leur harnachement afin de les mener à l’abri dans les murs. Gobin prêta la main à un vague compagnon de soirée qui s’était mis en devoir de rapatrier deux ânes et quelques moutons qui appartenaient à son maître. Il avait abandonné l’espoir de rassembler la volaille.
</p>

<p>
Comprenant qu’il y aurait peut-être quelque avantage à ne pas se précipiter, Gobin le laissa filer devant, indiquant qu’il souhaitait s’assurer d’un autre compère. Il fit demi-tour, dans l’espoir de pouvoir profiter du désordre pour s’emparer de quelques victuailles. Que ces maudits musulmans lui permettent au moins de manger correctement dans les jours qui viendraient ! Lorsqu’il quitta la zone des jardins, il portait à l’épaule un chiffon noué en sac où il gardait deux poules rapidement étranglées, une poignée d’œufs et des légumes pour quelques bons repas.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jaffa, bassin de la lune, fin de matin\u00e9e du lundi 24 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jaffa_bassin_de_la_lune_fin_de_matinee_du_lundi_24_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;340-7769&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jaffa_porte_orientale_sur_la_route_de_rama_debut_d_apres-midi_du_lundi_24_mars_1158">Jaffa, porte orientale sur la route de Rama, début d’après-midi du lundi 24 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’il parvint enfin à la porte orientale, une foule s’était massée devant les vantaux clos. Ceux qui n’avaient pu entrer interpelaient avec colère les hommes de faction sur la muraille au-dessus. Gobin reconnut quelques visages parmi les personnes du guet et siffla pour se signaler à eux.
</p>

<p>
« Pourquoi donc fermer les portes ici, compère ? Ils sont en galées sur les plages, ce ne sont pas cavaliers !
</p>

<p>
— Ordre du château ! Toutes les portes ont été barrées. Seul un des chevaliers du comte peut nous ordonner la réouverture !
</p>

<p>
— Ne peut-on pas au moins passer par le guichet ?
</p>

<p>
— On l’aurait ouvert si on le pouvait !
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<p>
— Vous allez nous laisser là dehors ?
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<p>
— Restez dans le coin, on vous fera entrer dès qu’on pourra. »
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<p>
Le petit groupe de refoulés se mit à pester de plus en plus fort, certains ayant avec eux bêtes et bagages. Ils estimaient injuste de se trouver séparés des leurs, risquant de se faire prendre par les attaquants. Curieux d’en savoir plus et inquiet de se voir questionné sur son chargement, Gobin continua de longer la muraille à main gauche, de façon à rejoindre la partie septentrionale des jardins. Il pourrait éventuellement y apercevoir ce qui se passait en avançant prudemment. De toute façon, en restant près des fortifications, il avait peu de chance de croiser des assaillants. Même s’ils étaient en quête d’esclaves, ils n’allaient pas débarquer ici. Il était bien plus facile de déposer les hommes à terre discrètement au large d’une petite agglomération et de faire un raid éclair sur des territoires sans protection. Ils en voulaient plus certainement aux navires à l’ancre.
</p>

<p>
L’oasis était étrangement calme, les cultivateurs ayant abandonné la zone comme au sud. Il croisa quelques chiens, ainsi qu’un âne qui avait dû échapper à son propriétaire. Il tenta de l’amadouer pour s’en emparer, en pure perte. Il continuait d’avancer sous les frondaisons en ne s’écartant guère des remparts, attentif au moindre bruit. Une brise de mer apportait les senteurs salines et lui permettrait d’entendre assez clairement ce qui se déroulait sur la plage. Quand il estima n’en être plus guère éloigné, il bifurqua vers le nord, en direction de l’église Saint-Nicolas. Elle était située en plein milieu de la zone de cimetières, sur un surplomb au-dessus du rivage et offrirait une belle vue sur ce qui s’y passait.
</p>

<p>
Il pourrait aussi s’assurer de Jonas, le vieux gardien, qu’on disait à demi fou. Gobin le connaissait depuis des années et savait qu’il avait néanmoins suffisamment de bon sens pour se mettre à l’abri. Il était original, mais pas téméraire. Sa nonchalance n’était pas si forte qu’il ne reconnaissait pas le danger. L’église, ancienne, était entourée de quelques bâtiments annexes. La nef y était suffisamment vaste pour y accueillir pas mal de personnes et servait surtout pour les cérémonies funéraires et quelques bénédictions en rapport avec la mer. Le prêtre titulaire n’y était que peu et c’était Jonas qui faisait la plupart des corvées, assisté parfois de quelques manouvriers. Il n’était pas rare de le voir sur le toit réparer les dégâts d’un fort coup de vent.
</p>

<p>
Lorsqu’il parvint aux abords de la clôture, Gobin y perçut les bruits familiers : quelques poules caquetaient et des bêtes pâturaient derrière les barricades. On y trouvait aussi un petit troupeau de chèvres et un âne. Ce dernier était généralement attaché à la roue du moulin qui puisait l’eau. La porte était fermée et Gobin ne chercha pas à frapper, sachant que Jonas ne répondrait certainement pas aux sollicitations. Il vint en rampant jusqu’en bordure du ressaut qui surplombait la plage.
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<p>
Il ne discernait que peu la rade, masquée en partie par l’enceinte, mais put compter les nombreuses galères qui se tenaient au large, prêtes à intervenir si le besoin s’en faisait sentir. Il en voyait trois qui avaient pénétré dans le port par le nord, s’exposant au tir depuis les murailles. Ayant contourné les rochers d’Andromède, deux d’entre elles avaient abordé un navire à l’ancre et semblaient chercher à s’en emparer. Une fois l’équipage prisonnier ou tué, il s’agissait de mettre à la voile au plus vite avant de subir trop de dommages. Il était possible qu’ils tentent la même opération plus au sud, quoique les dangers y furent plus grands, l’endroit se trouvant directement en contrebas de la citadelle, zone la mieux pourvue en défenseurs.
</p>

<p>
Gobin nota avec soulagement que nul attaquant n’avait posé les pieds à terre. C’était un raid de pillage comme les Égyptiens les affectionnaient, une razzia sur les mers qui ne prenait pas le risque de s’enliser dans de longs affrontements. Le temps qu’une réaction puisse s’organiser, ils étaient généralement déjà partis, comme les Bédouins du désert. Revenant sur ses pas, il osa alors appeler Jonas depuis l’entrée.
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<p>
Le vieil homme mit un moment à lui répondre, d’une voix moins forte que la sienne. Il lui permit de se faufiler rapidement, reposant rapidement la barre du portail. Dans la cour se trouvaient quelques jardiniers, des enfants et une dizaine de marins et de pêcheurs.
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<p>
« Il faut juste attendre, ils ne s’en prennent qu’aux navires de commerce.
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<p>
— Nous avons veillé leur attaque depuis le beffroi, indiqua Jonas. Nous regardons l’orage passer. »
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<p>
La voix d’un gamin qui faisait la vigie les interrompit.
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<p>
« Ils tentent de hisser les voiles ! Leurs galées semblent s’éloigner du <em>Luna</em>. Ils doivent l’avoir pris ! »
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Gobin en grogna de mécontentement.
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« Je vais aller voir ce qu’il en est de plus près.
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— Demeure à l’abri, tu ne sauras rien faire d’utile au-dehors.
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— Ils ne s’occuperont pas de moi s’ils sont là pour les marchandies.
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— Ils ne cracheront certes pas sur un esclave de plus ! »
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Négligeant l’avertissement, Gobin fit un sourire encourageant à Jonas puis ressortit du petit enclos. Il n’aimait pas se sentir enfermé, quand bien même c’était pour être à l’abri.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jaffa, porte orientale sur la route de Rama, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 24 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jaffa_porte_orientale_sur_la_route_de_rama_debut_d_apres-midi_du_lundi_24_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7770-14068&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jaffa_plages_septentrionales_apres-midi_du_lundi_24_mars_1158">Jaffa, plages septentrionales, après-midi du lundi 24 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Demeurant sous le couvert des arbres, Gobin avait lentement longé la côte jusqu’à retrouver les murailles. Il pouvait ainsi avoir une meilleure vue sur ce qui se passait. Quelques galées se maintenaient au loin, à l’abri des armes de tir de la cité, tandis qu’une demi-douzaine s’affairait autour de trois gros navires amarrés là. Comme l’avait indiqué le gamin, le <em>Luna</em>, une nef ventrue en provenance de Pise manœuvrait pour prendre le vent en direction du large. Sur les autres bateaux, les choses semblaient moins claires, soit les affrontements y continuaient, soit les marins avaient saboté suffisamment les dispositifs de gouverne pour éviter qu’on s’en empare.
</p>

<p>
Les tirs depuis les murailles visaient sporadiquement les galères à distance des embarcations latines, sans grands effets. Gobin huma la brise : elle avait tourné et favorisait désormais les musulmans s’ils souhaitaient s’éloigner. Ils avaient finalement hissé les voiles sur un navire supplémentaire outre le <em>Luna</em> et les galées pivotaient pour laisser le champ libre. Ils allaient rejoindre le reste de l’escadre avant de rapatrier ce butin dans leurs ports. Soulagé de les voir partir, Gobin héla un des soldats sur la muraille et lui demanda quand ils ouvriraient les portes. Le guetteur ne savait pas, il fallait attendre les ordres de la citadelle.
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<p>
Gobin envisageait de rebrousser chemin, estimant que ce serait certainement à l’orient qu’il serait possible d’entrer en premier, quand il aperçut des gerbes d’eau autour du <em>Luna</em>. Des matelots sautaient à la mer alors que le vaisseau glissait en prenant de la vitesse. Des cris montaient depuis la nef, en pure perte. Les hommes battaient des bras et des jambes dans les vagues avec l’énergie du désespoir, inquiets de recevoir une flèche tandis qu’ils s’échappaient. Les razzieurs n’étaient généralement pas féroces et craignaient les représailles, ne versaient le sang que lorsqu’ils y étaient contraints. Si les matelots arrivaient à rejoindre la rive, ils seraient sauvés.
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<p>
Incapables de contrôler leur nage désordonnée, plusieurs d’entre eux se contentèrent d’aller jusqu’aux récifs, déjà heureux de sentir sous leurs pieds une assise solide. Quelques-uns parvinrent, épuisés et suffocants, à la berge. Pendant ce temps, les galères et leurs prises formaient une escadre qui gagnait de la vitesse en direction du nord-ouest. Comprenant que le danger était quasiment écarté, Gobin avança vers les escapés et les aida à se mettre au sec. Puis il détacha un des canots tirés à l’abri et le hala jusque dans les flots pour aller chercher ceux qui s’étaient accrochés aux rochers. Avant même d’y parvenir, il reçut de leur part suffisamment de bénédictions et de remerciements pour se garantir un Salut dans l’Au-delà.
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<p>
Les hommes sautèrent vers lui et se hissèrent en soufflant dans la petite embarcation, manquant de la faire chavirer dans leur agitation. Sans sa connaissance des lieux et sa maîtrise des rames, ils auraient tous fini à l’eau. Une fois installés dans la chaloupe, ils laissèrent éclater leur soulagement en vociférant blagues et invectives grossières, à mesure de leur frayeur passée.
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<p>
Le temps qu’ils reviennent au rivage, la porte de la Mer avait été ouverte et des secours s’étaient avancés pour accueillir les naufragés. Des pêcheurs sortaient aussi, soucieux de leurs embarcations. Gobin salua aimablement l’un d’eux, à qui il avait emprunté la barque et l’aida à la remettre en place. L’homme n’était qu’à demi content qu’on ait ainsi disposé de son bien sans lui en faire la demande, mais il se laissa convaincre de mauvaise grâce quand les remerciements et les félicitations fusèrent autour de Gobin. La solidarité en mer était une vertu louée et le risque, même mineur, qu’avait pris Gobin, offrait l’occasion de se réjouir en un jour plutôt malheureux. Les Égyptiens avaient saisi trois navires, dont un qui avait une belle cargaison de bois.
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<p>
Gobin savourait ce petit moment de grâce, tout en espérant que cela lui redonnerait du crédit auprès de quelques commerçants. Il avait souvent l’appétit et la pépie plus conséquents que sa bourse, sans même parler de ses égarements au jeu. Il remerciait chaleureusement des bénédictions, souriant d’une oreille à l’autre tandis qu’il avançait avec les rescapés qu’il avait secourus. Ceux-ci tenaient à le convier à une veillée dans le quartier pisan, où on fêterait le salut des quelques matelots. Convaincu par ces agréables perspectives, Gobin se laissa mener, comprenant de moins en moins les échanges alors qu’ils se faisaient de plus en plus en italien.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jaffa, plages septentrionales, apr\u00e8s-midi du lundi 24 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jaffa_plages_septentrionales_apres-midi_du_lundi_24_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14069-18925&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jaffa_quartier_pisan_veillee_du_lundi_24_mars_1158">Jaffa, quartier pisan, veillée du lundi 24 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré tous les désagréments de la journée, l’ambiance était joyeuse avec les marins réchappés, et il y avait même un héros à célébrer : Gobin. C’étaient plutôt les familles humbles qui se félicitaient, n’ayant rien perdu dans l’affaire. Les maisons des patriciens, des négociants qui avaient vu partir leurs biens et leurs navires ne brillaient guère des feux de la fête. Pour une fois que les motifs de réjouissance touchaient davantage les plus modestes, ceux-ci ne boudaient pas leur plaisir. En plein Carême, chacun y allait de son cellier pour participer : pâtés, tartes et boissons jaillissaient comme si une corne d’abondance avait soudain surgi dans la cité. On avait sorti quelques instruments et, rapidement, branles et sardanes avaient agité bras et jambes.
</p>

<p>
Gobin profitait de l’instant, avalant tout ce qui se présentait à sa portée. Il avait posé dans un coin mal éclairé son butin de l’après-midi, en espérant qu’il serait toujours là lorsqu’il rentrerait chez lui. Avec son pied paralysé, il ne dansait pas, mais frappait des mains en sifflant pour accompagner la musique. Cela faisait des années qu’il n’avait pas passé une si bonne veillée. Il regretta que sa vieille mère n’ait manqué cette célébration que de quelques mois. Son frère, qui était resté enfermé dans leur maigre masure, avait fini par le rejoindre, amusé et curieux de voir Gobin pareillement admiré. Il craignait, disait-il, que l’avenir leur réserve une pluie de grenouilles ou de la neige en été, au rythme où allaient les choses. Il participa néanmoins de bon cœur à la fête, profitant du sillage de renommée pour se faire valoir à son tour.
</p>

<p>
Un moment que la musique retombait un peu et que les plus essoufflés avalaient de quoi récupérer l’énergie pour une nouvelle farandole, Gobin retrouva deux des hommes qu’il avait recueillis. Ils n’avaient guère eu le temps de discuter depuis l’après-midi et ils se présentèrent un peu. Bonado et Federico étaient Génois, embauchés depuis quelques mois sur le *Leo après avoir vu le navire où ils étaient subir tellement d’avaries après une tempête qu’il risquait le désarmement. Loin de chez eux, à Saint-Syméon dans la principauté d’Antioche, ils avaient accepté le premier engagement venu. Ils se trouvaient donc une nouvelle fois désœuvrés, avec pour tout bien que ce qu’ils portaient sur eux.
</p>

<p>
« Il se trouve ici quelques Génois, rassurez-vous, et au pire vous pourrez cheminer au nord, où ils tiennent plusieurs quartiers. Les mers viennent de s’ouvrir, de bons marins trouvent toujours de l’emploi.
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<p>
— J’avais acquis un peu de poivre et d’encens, tout ça va finir chez le Soudan<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>, grogna Bonado.
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<p>
— <em>Fortune tourne sa roue</em>, compère. Tu as sauvé ta vie, c’est déjà ça. Il ne fait pas bon finir en les geôles babyloniennes.
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<p>
— Mes derniers voyages m’ont rendu plus pauvre qu’à mon dé… »
</p>

<p>
Gobin haussa les épaules et avala un peu de vin d’une outre qu’il fit passer aux deux marins. Il n’avait guère envie de se lamenter et préférait profiter de l’instant. Il avait trop d’occasions de se plaindre et n’allait pas refuser pareil rayon de soleil. Demain il serait bien assez tôt pour retrouver sa vie ordinaire.
</p>

<p>
« Réjouis-toi de ta bonne fortune pour ce soir, compère. Demain nous verrons ce qu’on peut faire pour vous. Il ne sera pas dit que notre bonne cité de Jaffa ne sait faire charité au bon pèlerin ! »
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<p>
Il accorda une bourrade amicale aux deux matelots et leur reprit la gourde. S’il ne s’enivrait pas ce soir, il aurait le sentiment de faillir à sa réputation. Il était encore temps pour cela.
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<p>
« Puisse le Seigneur faire que récifs où nous frappons tenir quelque belle garcelette à la voix mélodieuse pour nous réconforter ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Jaffa, quartier pisan, veill\u00e9e du lundi 24 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jaffa_quartier_pisan_veillee_du_lundi_24_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18926-23017&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les opérations guerrières, latines ou musulmanes, lors des croisades n’étaient parfois que des raids de brigandage, que ce soit à terre ou en mer. Durant le mois de mars 1158, des émirs mécontents de la politique de soumission apparente du vizir égyptien au pouvoir latin décidèrent de braver ses ordres et entreprirent de mettre au pillage la côte franque. Ils en ramenèrent un confortable butin, après avoir remporté quelques succès dans les affrontements et créé une certaine pagaille sur les rivages.
</p>

<p>
Même si c’était là une campagne conçue par les autorités militaires, ce n’était pas des actions avec une visée stratégique d’ampleur. Le but était de déstabiliser le voisin tout en s’enrichissant. En l’occurrence, c’était peut-être aussi lié à un souhait de venger l’affront de la prise d’Ascalon quelques années plus tôt. Tout n’était pas motivé uniquement par le désir de conquête et l’esprit de lucre avait sa part dans les décisions.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23018-24040&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem. A corpus. Volume I. A-K</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2008.
</p>

<p>
Riley-Smith Jonathan (ed.), Ellenblum Ronnie, Kedar Benjamin, Shagrir Iris, Gutgarts Anna, Edbury Peter, Phillips Jonathan et Bom Myra, <em>Revised Regesta Regni Hierosolymitani Database</em> http://crusades-regesta.com/ (consulté le 24/01/2018)
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24041-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Les Occidentaux avaient souvent une vision fantaisiste des souverains et territoires lointains. Il parle du calife fatimide du Caire.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:15 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Écueils]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Caritas]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_081_caritas#caritas]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_080_les_trois_freres" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_080_les_trois_freres" data-wiki-id="fr:qita:qita_080_les_trois_freres">Les trois frères</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_082_ecueils" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_082_ecueils" data-wiki-id="fr:qita:qita_082_ecueils">Écueils</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="calanson_halte_caravaniere_apres-midi_du_mardi_13_mai_1158">Calanson, halte caravanière, après-midi du mardi 13 mai 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
L’impressionnante file de chameaux, mules, ânes et chevaux avait soulevé un nuage ocre gris qui faisait de toutes choses des statues. Les aboiements des chiens, les cris des hommes se perdaient dans les volutes de poussière qui partaient à l’assaut des maisons. L’agitation se concentrait autour des bassins où les bêtes pouvaient boire à tour de rôle. Se frayant un passage à force de coude, des muletiers puisaient de quoi abreuver leurs animaux, tenus à l’écart par le maître de la caravane principale.
</p>

<p>
Hashim, un garçon d’une dizaine d’années allait et venait, une vase calebasse dans les mains, depuis la petite file distraitement surveillée par son père ’Unaynah al-’Abbas. Des ânes, pour l’essentiel, qui portaient des sacs de pois et fèves. Ils avaient rejoint le convoi à Lydda et l’accompagnaient jusqu’à Césarée, où leur chargement était attendu. Ils bénéficiaient de l’escorte d’un fort groupe de marchands, de quelques pèlerins et voyageurs et même d’une demi-douzaine d’hommes en armes, habillés du noir manteau de Saint-Jean de Jérusalem.
</p>

<p>
Le garçon trottinait sans relâche tandis que ’Unaynah échangeait gaiement avec ses compagnons. Il avait sympathisé avec quelques muletiers, partageant avec certains d’entre eux le goût du vin et des plaisanteries grasses. Une nouvelle fois Hashim se retrouvait donc obligé de surveiller les bêtes et de donner des instructions à ses deux petits frères. Il avait l’habitude de cela, qu’il préférait à devoir demeurer aux abords de son père, qui avait souvent la main leste quand il lui semblait devoir faire montre d’autorité. Il n’était en général qu’indifférence envers ses enfants, sauf lorsqu’il craignait qu’on ne reconnaisse pas sa valeur. Frapper les membres de sa famille lui paraissait le moyen le plus pertinent pour valider auprès des autres la bonne opinion qu’il se forgeait pour lui-même à travers l’oisiveté et la boisson.
</p>

<p>
Lors des haltes, il se trouvait toujours quelques mains curieuses qui tentaient de délacer des liens, de trancher des courroies ou de percer les toiles dans l’espoir de récupérer des denrées. Les grosses balles, les amphores de grande taille et les tonneaux ne craignaient rien, mais les cargaisons de moindre importance, en sac, constituaient la cible de prédilection des chapardeurs. Il fallait donc porter attention aux personnes qui approchaient des animaux. Tout en allant et venant depuis l’auge de pierre, Hashim s’assurait que nul ne venait trop près de son petit groupe.
</p>

<p>
Un instant il lui sembla qu’une ombre s’était infiltrée au milieu d’eux et il se retourna précipitamment, donnant sans le vouloir un coup de coude à un des ânes. Celui-ci répliqua d’un mouvement de tête agacé, le projetant contre son voisin, qui répondit à cela à l’aide d’un sabot postérieur, propulsant Hashim dans les graviers, cul par-dessus tête, dans une gerbe d’eau et un vol de calebasse.
</p>

<p>
L’animal ayant accompagné sa frappe d’un long braiment d’avertissement, tout le monde vit le garçon le nez dans la poussière. Il voulut se relever immédiatement, mais, sonné, il n’y parvint pas. En outre, une violente douleur à la jambe le fit lourdement retomber au sol à demi inconscient. Deux caravaniers vinrent à lui et l’aidèrent à reprendre ses esprits, lui proposant de l’eau. Un des membres de l’hôpital, sorti de la commanderie voisine pour échanger avec ses frères, s’approcha à son tour. Il était habillé comme un Latin, cotte et chausses, mais portait le manteau distinctif et une tonsure burinée de clerc. Son fin visage en lame de couteau, prolongé d’une barbe drue aussi noire qu’il était possible, reflétait une austérité démentie par sa silhouette empâtée. Il s’agenouilla près de l’enfant, parlant sans difficulté dans la langue des locaux.
</p>

<p>
« Demeure ainsi un temps, garçon. As-tu douleur en aucune partie de ton corps ?
</p>

<p>
— Mon genou me cause grand dol ! »
</p>

<p>
D’un geste expert, le moine releva le vieux thawb qui faisait office de vêtement au gamin, en prenant bien garde de ne pas le remonter trop haut. Il connaissait la pudeur des Orientaux. La jambe était griffée et un gros hématome ornait le bas de la cuisse. Avec le gonflement, on ne voyait déjà plus la rotule. Le clerc grimaça.
</p>

<p>
« Il te faudrait patienter un temps au repos, alité de préférence. Si rien n’est cassé, tu seras guéri dans quelques jours. »
</p>

<p>
Hashim fit une moue, luttant contre la douleur lorsqu’une ombre vint leur cacher le soleil.
</p>

<p>
« Allez, debout, vaurien. Les bêtes ont encore soif ! »
</p>

<p>
Le père de Hashim ne semblait nullement ému de la blessure de son fils et ne lui accorda pas plus d’un regard, tournant rapidement les talons pour aller se poster à l’ombre. L’hospitalier le rejoignit en quelques foulées.
</p>

<p>
« Pardonnez-moi, mestre. Peut-être n’avez vous pas vu que l’enfant est blessé, il vient de recevoir mauvais coup d’une des bêtes.
</p>

<p>
— Et alors ? J’y peux quoi ? Il faut que les ânes boivent avant qu’on reparte !
</p>

<p>
— Il lui faudrait quelques jours alité, le temps que sa jambe guérisse.
</p>

<p>
— Peuh ! On se remet mieux en forçant, c’est connu. Sans quoi on devient mou et plus bon à rien.
</p>

<p>
— Laissez-moi au moins le faire voir à un de nos frères savant en simples et onguents. »
</p>

<p>
Leur altercation commençait à attirer les regards. ’Unaynah ne se sentait jamais en confiance dans ces cas-là, ce qui faisait monter sa voix dans les aigus et agitait son corps de tremblements.
</p>

<p>
« Je vous connais, les frères de Yahya<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> ! Vous ensorcelez les esprits et voulez me voler mon fils ! Pas de ça avec moi ! Laissez-le tranquille ! »
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<p>
L’hospitalier en fut muet de stupéfaction, ne sachant que répondre. Il laissa l’homme repartir tandis que le gamin s’esquivait en boitillant. Un autre frère, son doyen de plusieurs décennies s’approcha, les sourcils froncés.
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« Certains n’aiment guère la charité qu’…
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— Quel abruti que ce vaunéant ! Il mériterait de se voir botter ainsi que son gamin !
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— Voyons, frère Hémeri, est-ce là toute votre charité ? Le père la mérite tout autant que le fils et peut-être plus.
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— Le gamin risque de finir boiteux. Il ne lui aurait rien coûté de nous le laisser quelques jours !
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— Sa colère est peut-être à l’aune de son attachement, qu’en savons-nous ? Nos portes sont ouvertes, mais il ne serait guère amiable d’obliger à…
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— Mouais, mon vieux aurait dit qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Pour autant, un qui boit trop ne vaut guère. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Calanson, halte caravani\u00e8re, apr\u00e8s-midi du mardi 13 mai 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;calanson_halte_caravaniere_apres-midi_du_mardi_13_mai_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;345-7184&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="beith-gibelin_eglise_paroissiale_fin_d_apres-midi_du_mercredi_12_novembre_1158">Beith-Gibelin, église paroissiale, fin d’après-midi du mercredi 12 novembre 1158</h2>
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Une pluie fine avait rabattu la foule amassée devant le château dans l’église paroissiale. Les voûtes y résonnaient des discussions animées, l’arrivée d’une belle caravane depuis Jérusalem étant toujours un événement. Dame Sédille avait accueilli avec sa faconde habituelle son beau-frère, récemment veuf de sa sœur, avec un bébé en très bas âge. Comme elle venait aussi d’accoucher et se savait suffisamment allaitante, elle avait proposé à Guillemot de lui apporter les enfants. Pour elle, quatre bouches en plus ne posaient aucun problème. Malgré sa petite taille, elle accomplissait toutes ses tâches ménagères avec l’énergie et l’obstination obtuse d’un sanglier, sans en avoir le caractère acariâtre.
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Ils avaient suivi la foule dans le bâtiment, échangeant les nouvelles des derniers mois. La jeune femme s’ébaudissait des grands enfants qu’elle accueillait et se disait impatiente de les voir batifoler avec les siens dans les jardins. Comme ils ne savaient pas quand la caravane arriverait, elle avait laissé ses deux garçons accompagner leur père. Ils aimaient à se rendre au terrain qu’ils cultivaient, surtout quand c’était, comme aujourd’hui, avec la perspective de monter quelques murs.
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« Peut-être finiront-ils maçons ou carrier, plaisanta Guillemot.
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— J’espère en tout cas que ce sera solides travaux, car ils n’y entendent guère aux choses délicates. Je suis bien aise de voir arriver Esdeline et cette pauvre petite Perronele. Je me sens parfois bien seule au milieu de tous ces hommes. »
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Tout en parlant, elle berçait l’enfant qu’elle venait d’allaiter. N’ayant aucune nourrice qui puisse l’accompagner, Guillemot avait pris du lait de chèvre pour le voyage. Découvrant le biberon donné par des mains bien peu expertes, le bébé n’avait pas avalé grand-chose. Après deux journées difficiles, il était désormais enfin repu et dormait à poings fermés malgré le vacarme ambiant. L’hôpital de Saint-Jean avait fait venir un large groupe d’orphelins et déshérités divers, dont la garde serait confiée à des colons du casal. On attendait donc Frère Aimon, le commandeur local, qui indiquerait quels enfants étaient destinés à quelle maison. Dans l’intervalle, les familles d’accueil et les gamins échangeaient des regards circonspects, espérant anticiper qui ils rejoindraient parmi ces inconnus.
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Frère Pons arriva accompagné du cellérier, Gilebin. Ils allaient souvent par paire, l’athlétique silhouette de frère Pons dominant la petite stature de son compagnon. Ce dernier compensait la différence de gabarit par une agitation perpétuelle des membres, des yeux et, surtout, de la langue. Il était réputé pour aimer discuter et le vide se faisait généralement devant lui lorsqu’il s’adonnait à une balade dans les environs. Pour être agréable, il n’en était pas pour autant capable de s’intéresser à autre chose que ses propres soucis et s’efforçait d’en partager le détail avec quiconque avait au moins une oreille en assez bon état.
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Le commandeur appela au calme de sa voix habituée aux combats. Il n’était pas des frères issus du couvent, mais un fils de noble qui avait choisi d’embrasser la carrière ecclésiastique. Il se murmurait que c’était suite à un chagrin d’amour, mais personne n’en avait l’assurance.
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« Frères et sœurs du casal, nous allons procéder à la répartition des enfançons. Avant cela, je tenais à vous rappeler quelques détails. »
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Il invita Gilebin à le rejoindre devant l’autel, celui-ci enchaîna de sa voix grave.
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« De prime, n’oubliez pas de passer au cellier après, nous vous donnerons du linge de lit pour chacun, un drap de laine, un coussin et un sac de coton. Chaque année, pour les enfants ayant à peu près dix ans révolus, nous fournirons à la Toussaint du linge de corps, robe et chemise. »
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Il fit trainer un regard lourd de reproches.
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« Il ne s’agit pas d’en dessaisir les enfants pour vendre leur toile au fripier comme certain ont tentation à le faire. Le drapier connait ses toiles et saura si un gamin n’a pas sur le dos ce qui lui appartient. »
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Le commandeur enchaîna de façon naturelle, d’une voix tout aussi autoritaire.
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« Je vous fais également remembrance que ce sont enfantelets de Dieu et pas esclaves païens ! Les abus seront punis. Qu’un garçon dont la taille approche celle d’un homme soit envoyé aux champs pour y apprendre le labeur des terres, soit, mais j’espère bien voir courir et s’amuser en notre casal les plus jeunes que nous voyons ici. Ce que vous faites au plus modeste de ces garcelets, vous le faites à Dieu ! »
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Sedille chuchota à Guillemot que certaines familles avaient cru qu’accueillir quelques enfants leur ferait de la main-d’œuvre à pas cher, mais l’Hôpital veillait généralement au grain. Un couple s’était vu infliger une forte amende dans un casal au nord, pour avoir profité d’une fratrie qui leur avait été confiée. Malgré cela, les abus étaient fréquents et les plus résolus des gamins placés s’enfuyaient, nourrissant la misère des gens de peu qui erraient par les routes, pour les plus chanceux.
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Guillemot écoutait d’une oreille distraite les commentaires de sa belle-sœur. Effrayé par le destin réservé aux orphelins sans famille, il comptait bien trouver rapidement une nouvelle épouse, de façon à reprendre ses enfants et leur garantir un avenir. Le mari de Sédille était forgeron et s’était installé de belle façon. Basyle, Andri, Esdeline et Perronele s’épanouiraient certainement chez eux, surtout avec leurs cousins et cousines. Mais Guillemot craignait toujours un malheur. Il estimait l’endroit trop près de la frontière, ne s’était pas encore fait à l’idée que la prise d’Ascalon avait reportée celle-ci par-delà le désert. Les assauts égyptiens récents lui donnaient d’ailleurs raison, mais il n’avait guère le choix. En outre, il avait pu constater de ses yeux que l’Hôpital de Saint-Jean dépensait sans compter pour fortifier la zone et s’employait à renforcer leur propre établissement. Cela ne le rassurait qu’à moitié.
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Frère Aimon achevait son sermon et le cellérier appelait désormais les enfants pour leur indiquer la famille où ils iraient. Certaines des femmes s’indignèrent lorsqu’elles apprirent que des fratries avaient été divisées, les plus benjamins étant demeurés à Jérusalem chez des nourrices familières de Saint-Jean. Le commandeur leur garantit qu’on les réunirait dès que les plus jeunes seraient sevrés. L’ordre estimait peu pratique de faire voyager des bébés dans leurs langes.
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En voyant les regards inquiets, les gestes maladroits, les visages apeurés, Guillemot soupira. Il n’avait toujours pas osé demander audience au vicomte pour s’enquérir de tâches subalternes non militaires auxquelles il pourrait être affecté en priorité. Il n’était pas souvent envoyé au combat, mais cela lui était arrivé de temps à autre. Désormais, il craignait que ses enfants ne connaissent le sort des orphelins autour de lui.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Beith-Gibelin, \u00e9glise paroissiale, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 12 novembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;beith-gibelin_eglise_paroissiale_fin_d_apres-midi_du_mercredi_12_novembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7185-14504&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="chateau_emmaues_salle_capitulaire_des_freres_de_saint-jean_de_jerusalem_apres-midi_du_dimanche_7_juin_1159">Chateau Emmaüs, salle capitulaire des frères de Saint-Jean de Jérusalem, après-midi du dimanche 7 juin 1159</h2>
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Bien que l’été ne soit pas encore là, le soleil s’abattait avec force dans le modeste cloître de Château Emmaüs. Reculant devant la chaleur, Frère Chrétien avait invité ses visiteurs âgés, Lambequin le Breton et son épouse Alison, à venir s’asseoir dans la petite salle capitulaire. La lumière pénétrait par la porte ouverte, mais la pierre conservait de l’hiver fraicheur et humidité. L’hospitalier leur avait indiqué les bancs et s’était installé sur un escabeau face à eux. Il avait l’habitude de les voir passer lors de leurs fréquents périples sur les traces du Christ et de ses disciples. Année après année, ils venaient, désormais en palanquin après avoir longtemps erré en mules.
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Il connaissait le couple depuis son enfance. Riches artisans, ils avaient employé son père dès son adolescence dans leur établissement de travail des peaux. Lambequin avait également été le parrain de chacun des membres de la famille lors de la conversion de son commis au catholicisme. Et, pour finir, ils avaient permis à Chrétien de poursuivre de belles études quand ils avaient appris qu’il souhaitait devenir clerc. Ils le considéraient comme un des leurs, d’autant qu’aucun de leurs enfants ou petits-enfants ne partageait leur passion religieuse ni n’avait choisi la voie sacerdotale. Ils pèlerinaient presque chaque année, parfois pendant plusieurs semaines et ne regrettaient qu’une chose : de n’avoir pas pu aller à Rome plus tôt. Ils s’estimaient désormais trop âgés pour partir si loin sur les routes. Ils venaient consulter Daniel à propos du dernier voyage qu’ils souhaitaient faire, chacun de leur côté, quoiqu’unis en esprit.
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Ils avaient l’intention de remettre à l’Hôpital tous leurs biens immobiliers restants, un bel hôtel à Jérusalem et une propriété rurale dans un casal des environs, avec tous les droits qui y étaient attachés. Ils ne savaient pas s’il était plus adéquat de vendre le tout et de faire don de la somme ou s’il valait mieux faire offrande des biens. En échange, ils demandaient à être tous deux reçus dans l’ordre afin de terminer leurs vies en prière.
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Frère Chrétien les avait écoutés attentivement, sans mot dire, hochant la tête.
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« C’est faire là grande charité à Saint-Jean que de vouloir faire si généreux don… Ne craignez-vous pas que Pierre ou Jacques n’y trouve occasion de querelle ?
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— Chacun de mes enfants a eu sa suffisance. Il me semble que bien peu peuvent se targuer de partir avec autant de biens dans la vie. Le surplus ne ferait que les gâter. Je préfère en faire la part à Dieu, pour les nécessiteux et les malades. »
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Lambequin postillonnait quand il parlait et sa surdité l’incitait à parler plus fort que nécessaire. Alison, tout aussi malentendante que lui, hochait la tête en remâchant les mots de son époux. Elle l’avait suffisamment pratiqué pour savoir ce qu’il disait quand bien même elle n’aurait plus eu de son du tout.
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Chrétien avait beaucoup d’affection pour les deux vieillards et se trouvait gêné de les inviter à plus de modération dans leur générosité. Se dessaisir de tous les biens qu’il leur restait serait certainement fort apprécié, mais leur demande d’être reçus dans l’ordre en retour risquait de poser problème.
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« La seule difficulté que je vois en tout cela, c’est votre désir de rejoindre notre ordre. Non pas que vous n’en soyez pas dignes, loin de là. Mais parce qu’il est fort rare que cela se fasse en ses vieux jours. Nous sommes tournés vers le siècle assez, ce qui demande régulier et important labeur.
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— N’y a-t-il pas frères et sœurs d’oraison en vostre maison ?
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— Nous avons les chapelains, prêtres ordonnés, mais ils s’adonnent aux offices des frères et parfois de nos paroisses. Il s’agit de servir bien différemment des frères noirs ou blancs… »
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Le vieux Lambequin se tut un moment, plus ennuyé que contrarié. Il avait attendu de cette entrevue qu’elle lui permettrait d’aborder les derniers détails pratiques qui lui ouvriraient les portes d’un couvent où finir ses jours. Son désappointement se mesurait à l’aune de son silence. Frère Chrétien lisait leur détresse à l’idée de se voir refuser l’avenir céleste qu’ils espéraient, par une vie achevée en perpétuelles oraisons.
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« Si j’étais vous, je conserverais une part de mes biens pour me doter en vue de joindre une communauté de Cluny, voire de Citeaux. Ainsi garnis, vous aurez bon accueil de leur part et pourrez vous cloîtrer ainsi que vous en avez désir.
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— Ont-ils quelque établissement en ces lieux ? Nous ne sommes pas tant vaillants pour traverser les mers.
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— De certes, il s’en trouve de très bonne fame, à Jérusalem même et aux abords.
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— Mais ils ont moins grande pratique envers les pauvres et les nécessiteux. J’aurais préféré que cela soulage les maux des plus modestes, plutôt que d’engraisser un abbé. »
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La remarque fit sourire Chrétien. Il était de bon ton de critiquer les chefs d’établissement religieux dont les appétits terrestres étaient quelquefois amplement nourris, au détriment, craignait-on, de leurs aspirations célestes. Selon les endroits, la discipline était un peu relâchée, mais il demeurait difficile de faire la part entre légende et réalité, le mur de la clôture protégeant les frères des regards du monde. Quoi qu’il en soit, l’hospitalier conservait une certaine confiance dans la rigueur des maisons bénédictines.
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« Ne vous y trompez pas, beaucoup ont un hospice digne des nôtres. Il s’en trouve moins en ces lieux, voilà tout. Certains sont peu désireux de se voir obligés de frayer avec des hommes de guerre, ainsi que nous le faisons. Ils se contentent donc de s’ouvrir un peu au monde en des terres moins dangereuses. »
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Le vieux Lambequin hocha la tête, à demi convaincu. Il n’était guère habitué à devoir remettre en question ses décisions, surtout pour un point aussi essentiel. Il sourit poliment à son filleul, lui tapotant la main en un geste familier.
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« Aurais-tu quelque frère à me conseiller dans un de ces ordres ? Il va me falloir pourpenser tout cela. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Chateau Emma\u00fcs, salle capitulaire des fr\u00e8res de Saint-Jean de J\u00e9rusalem, apr\u00e8s-midi du dimanche 7 juin 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_emmaues_salle_capitulaire_des_freres_de_saint-jean_de_jerusalem_apres-midi_du_dimanche_7_juin_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14505-20922&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="calanson_cellier_des_freres_de_saint-jean_de_jerusalem_matin_du_jeudi_25_juin_1159">Calanson, cellier des frères de Saint-Jean de Jérusalem, matin du jeudi 25 juin 1159</h2>
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Frère Guillaume, encore cellérier en titre pour quelques jours, claudiquait, sa canne à la main. Les violentes fièvres de l’hiver l’avaient bien diminué et il toussait régulièrement, s’essouflant au moindre effort. Il avait été convenu de le transférer à Aqua Bella, en charge du cellier une nouvelle fois, mais en sachant qu’il n’y avait là-bas que fort peu de travail par rapport à Calanson. C’était un lieu de retraite, de repos pour les blessés et malades d’importance de l’ordre. Il avait accueilli cette promotion avec hésitation. Il reconnaissait et appréciait l’honneur qui lui était fait, lui qui n’était que modeste fils de paysan, mais il n’avait jamais envisagé de quitter Calanson et pensait y finir ses jours tranquillement.
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Il avait fait de sa cellule la maison dont il avait toujours rêvé, y entreposant au fil des ans de menus objets, sans valeur pour la plupart, mais auxquels il était fort attaché. Il lui avait donc fallu opérer un tri cruel, persuadé qu’il ne pourrait guère en emporter avec lui, l’ordre prônant la pauvreté de ses membres. Il ne savait pas comment serait son supérieur, mais il doutait qu’il soit bien vu d’arriver avec malles et coffres ainsi qu’un baron en campagne.
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Il avait passé les derniers jours à énumérer ses tâches à frère Hémeri, son successeur. Cette nomination était connue depuis longtemps et frère Guillaume avait été consulté à ce propos, mais cela demeurait néanmoins un déchirement pour lui d’abandonner ces bâtiments si familiers, qu’il parcourait une ultime fois en boitillant, espérant se remémorer tous les détails négligés en voyant le lieu de son labeur. Il désigna une vaste amphore, enterrée dans une petite réserve où ils conservaient de la céramique commune, des jarres de manutention et des vases de moindre valeur.
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« J’ai usage de verser là les restes d’huile de l’année, pour en faire usage d’éclairage. S’il s’en vient quelque vilain des manses environnants qui en aurait usage, on peut y puiser quelques pintes. Il ne faut pas en user pour les lampes d’autel ou les logis d’importance, elle est trop rancie pour cela. »
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À ses côtés, Hémeri suivait sans mot dire. Frère Guillaume se félicitait de ce choix, persuadé que le jeune homme était organisé et pointilleux. Il était malgré tout un peu étonné de le voir manifester si peu d’enthousiasme à recevoir un tel office. Beaucoup se seraient enorgueillis d’une pareille distinction et Guillaume préféra attribuer cette placidité à une modestie de bon aloi. Il lui aurait été insupportable de penser qu’il serait relayé par un clerc de peu de foi, de talent ou d’abnégation.
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Ils passèrent devant la bergerie où quelques brebis et leurs agneaux étaient gardés pour garantir du lait.
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« Je ne sais plus si je te l’ai déjà dit, mais j’ai usage d’accepter de la laine de la part des Bédouins qui ne peuvent donner ouailles en suffisance pour les droits de pacage. Nous n’avons pas tant d’herbe, j’aime autant des toisons pour nos linges. »
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Il marqua une pause, levant un doigt tandis qu’il réfléchissait.
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« À ce propos, il me faut t’établir la liste des manses à qui nous commandons le fil à tisser. Je t’y indiquerai le poids de laine donné à chacun. »
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Il stoppa un instant, reprenant son souffle alors qu’ils arrivaient devant le cellier principal.
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« Parlant de laines, ne laisse pas partir toutes tes couvertures à l’approche de l’hiver. Avec la clôture des mers, il s’en vient moins de voyageurs et le frère cellérier à Jérusalem te fera certement pressantes demandes. Mais à trop te dégarnir, tu ne sauras accueillir comme il se doit tous ceux qui débarqueront au printemps. J’ai usage de retrancher au moins le décime de ce que demande Jérusalem. Idem pour le foin. Il se trouve toujours plus de besoins que de demande, comme la paille, donc je vais parfois jusqu’à deux décimes, selon les années. »
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Ils arrivèrent près des greniers, silos en céramique semi-enterrés, où ils stockaient les grains, semences de l’année à venir et fournitures pour le pain et les bouillies quotidiennes.
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« Je ne sais plus si tu en as remembrance, mais l’an passé, j’ai dû rappeler à quelques ra’is<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> de nos casals que les grains à glaner après foulage et battage doivent être abandonnés aux plus pauvres. Garde-les à l’œil, certains ont la cupidité rivée au corps. Si jamais tu as des soucis de bornage avec eux, n’hésite pas à aller consulter les shaykhs<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, ils sont souvent moins avides et plus soucieux de leur communauté. »
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Ils revinrent à la porte principale, plissant les yeux devant la forte lumière, annonciatrice d’une chaude journée. Les mains sur les hanches, Hémeri envisageait le territoire dont il aurait désormais la supervision économique. Il soupira, soucieux du travail que cela demanderait et inquiet à l’idée de ne pas être à la hauteur. Il ne s’était fait clerc que par dépit et choisi l’Hôpital pour ne pas se voir cloîtré. Il fréquentait d’ailleurs de temps à autre des établissements où il dissimulait sa tonsure sous un bonnet, un peu honteux de s’adonner à ses vices alors qu’il était censé montrer l’exemple. Il ne se sentait juste pas à sa place et aurait préféré devenir simple paysan, avec femmes et enfants. Mais sa famille était trop pauvre pour qu’il puisse avoir sa terre et il avait connu trop de mauvais maîtres pour se faire valet. Au moins bénéficiait-il d’une relative liberté tant qu’il donnait les bons signes de soumission.
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Frère Guillaume montra un des bâtiments du casal accolé à leur maison forte.
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« Il faudra penser à faire retailler la meule du moulin Saint-Jean. J’en ai fait déjà la demande par trois fois, sans que cela n’aboutisse. Quelques vilains grognent qu’elle donne plus de poussière que de farine. Et ils n’ont pas tout à fait tort. »
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Il cherchait quelque chose à dire encore, souhaitant prolonger le moment le plus possible. Puis il baissa la tête, dénoua de sa ceinture le lourd anneau de fer où les clefs étaient amoncelées et le tendit à Hémeri.
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« Tu as déjà été nommé par le chapitre et je n’ai gardé cela que par déférence pour mon labeur passé. À toi de porter l’annel du cellérier désormais. Puisse-t-il ne pas trop peser !»
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Calanson, cellier des fr\u00e8res de Saint-Jean de J\u00e9rusalem, matin du jeudi 25 juin 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;calanson_cellier_des_freres_de_saint-jean_de_jerusalem_matin_du_jeudi_25_juin_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;20923-27750&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="aqua-bella_cellule_de_pere_daniel_veillee_du_mercredi_18_novembre_1159">Aqua-Bella, cellule de père Daniel, veillée du mercredi 18 novembre 1159</h2>
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Le froid descendu des monts de Judée avait gagné le cœur du vaisseau de pierre attaché à ses pentes. Des braseros avaient été disposés dans la chambre des malades et les frères avaient revêtu une seconde robe par-dessus la première. Malgré les frimas, le père Daniel conservait l’habitude de porter des sandales, même avec des chausses. Il ne s’aventurait de toute façon que fort peu au-dehors et ne risquait pas de se mouiller ou de se salir les pieds.
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Il avait malgré tout installé une couverture sur ses genoux. Il ne faisait apporter aucun chauffage dans sa cellule, persuadé que la rigueur qu’il s’infligeait, un peu à son corps défendant, serait de bonne influence sur ses frères. Pour le coup, cela incitait la plupart à décliner les séances de travail à ses côtés, préférant la douceur de l’infirmerie.
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Frère Guillaume, le nouveau cellérier parcourait à mi-voix une tablette de fournitures demandées par le château de Belmont, dont ils dépendaient. Daniel l’avait convoqué, car il avait besoin d’un avis plus posé que le sien. Il trouvait chaque fois les réquisitions de frère Pons plus gourmandes que précédemment, sans que cela soit au service d’une cause qu’il appréciait. Son supérieur était en effet un soldat, un chevalier cadet de famille qui s’était engagé dans l’ordre pour y mener bataille, lance en main. Le père Daniel était un religieux plus soucieux de charité et, plus encore, d’oraisons. Il se méfiait de ses agacements épidermiques, dont il craignait que cela ne devienne préjudiciable à des relations, sinon cordiales, du moins apaisées.
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Frère Guillaume reposa la tablette, écartant la lampe à huile qu’il avait approchée pour gagner en clarté.
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« Il y a certes forte quantité de paille pour notre maigre domaine. Il ne s’agirait pas que cela aille croissant chaque année. Il nous faut garder de quoi faire les grabats de nos valets, garnir nos écuries et refaire paillasses des lits de temps à autre. Si nous devons par la suite débourser pour nos besoins, cela serait de nul intérêt.
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<p>
— J’en suis bien d’accord. C’est là demande pour forte cavalerie, plus qu’il n’en a pour le moment. Adoncques, je ne serais guère surpris qu’il escompte l’augmenter.
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— Il demeure qu’il assure nombreuses patrouilles depuis la route maritime jusqu’à la Cité, sans même parler des chevauchées dans les montagnes. »
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Le prieur lança un regard soupçonneux à son cellérier. Se pouvait-il que ce soit un homme de frère Pons ? Ce dernier évoquait si souvent les patrouilles comme justification à toutes ses demandes que Daniel en venait à ne plus supporter d’en entendre parler. Inconscient des pensées qui agitaient son supérieur, frère Guillaume poursuivait ses réflexions à voix haute.
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« Cela étant, je ne vois néanmoins pas pourquoi nous devrions fournir la toile d’un pavillon et de deux grebeleures. Les tentes sont de nul usage en escorte.
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<p>
— C’est ce qui me fait dire que c’est là demandes nouvelles pour fournir une échelle<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>. »
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<p>
Frère Guillaume hocha la tête. Il n’était pas aussi détaché du siècle que le prieur et avait pu apprécier l’importance des hommes d’armes dans leur ordre. Il les considérait comme un mal nécessaire qui permettait de ne pas avoir recours à des expédients soudoyés, dont on n’était jamais certain ni de la vaillance ni de la tempérance. Malgré tout, il appréhendait les choses en gestionnaire et s’inquiétait de voir dépossédé un domaine dont il avait en partie la charge. Pour être moins prestigieuse, la pratique de la charité, y compris envers leurs frères indigents, ne devait pas céder le pas devant les menées guerrières. À ses yeux, c’était la vocation à accueillir qui avait entrainé la fondation de leur ordre et tout le reste n’en était qu’un des aspects plus ou moins utile, mais toujours subordonné.
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<p>
Prenant le silence de Guillaume pour un acquiescement à sa remarque, Daniel continua.
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« Bientôt il nous fera demande de hauberts ou de glaives, j’en ai la crainte. Allons-nous acheter harnois de guerre avec les pieuses offrandes faites à nous ? Christ ressuscité en le chemin d’Emmaüs a-t-il demandé à ses disciples un destrier pour aller semer la mort au parmi de ses assassins ? Non, il a demandé l’héberge ! J’ai fort grandes craintes pour l’avenir que certains dans notre ordre aient oublié ce fait essentiel……
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<p>
— Je ne suis pas tant versé que vous en ces points de foi ou en la connaissance des textes saints. Je sais juste que j’ai vu plus de bien naître des repas que j’ai pu distribuer que des violences nées des batailles.
</p>

<p>
— Voilà sages paroles. Fort heureusement, il s’en trouve de fort savants qui opinent en ce sens à Paris ou Chartres. Puissent leurs voix porter plus fort que les tambours et cors de guerre ! Pierre Damien professait que l’épée de l’esprit, la parole de Dieu, était supérieure au glaive du siècle et que l’Église ne devait pas se soucier de batailleuses querelles. Je crains que le grand abbé Bernard<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> n’ait eu tort sur ce point. Il n’est de si grand esprit qu’il ne puisse se fourvoyer jamais.
</p>

<p>
— Amen » opina Guillaume. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Aqua-Bella, cellule de p\u00e8re Daniel, veill\u00e9e du mercredi 18 novembre 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;aqua-bella_cellule_de_pere_daniel_veillee_du_mercredi_18_novembre_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;27751-33240&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La notion de charité était au cœur de nombreuses institutions ecclésiastiques au XIIe siècle et bien sûr en particulier des frères de l’Hôpital. Il ne faut néanmoins pas y mettre le sens commun d’aujourd’hui, car cela correspondait à un aspect essentiel et plus vaste de la doctrine catholique. Il ne s’agissait pas du tout de <em>faire la charité</em> comme on peut le comprendre désormais, avec toute la condescendance et le mépris qui peuvent s’en dégager, mais plutôt de se montrer <em>charitable</em>, bienveillant envers son prochain, considéré comme à l’image de Dieu. Les notions d’accueil, de soin aux plus pauvres et aux démunis étaient donc dépendants de ce précepte tant vanté par Paul de Tarse (1 Corinthiens 13:1-7). C’était lié également aux valeurs de solidarité et de fraternité au sein de la communauté. Les frères de Saint-Jean pratiquèrent cette vertu avec ampleur, avant même de devenir un ordre militaire.
</p>

<p>
Des voix s’élevaient d’ailleurs dans l’Église, à la fois pour s’inquiéter de ce mélange des genres peu aisé, mais aussi plus largement contre la violence, quelle qu’elle soit, y compris envers des croyants d’autres religions, voire contre des puissances guerrières adverses. Cet évangélisme prônait parfois l’exemplarité du martyr comme une voie vers un monde meilleur, préférable à l’adhésion aux règles brutales d’un environnement violent. Cette résistance à l’hypothèse que la guerre pouvait être juste, et certainement pas sainte, participa à la désaffection progressive de l’idée de croisade.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Aurell Martin, <em>Des Chrétiens contre les croisades. XIIe-XIIIe siècles</em>, Paris : fayard, 2013.
</p>

<p>
Aurell Martin, (page consultée le 15 juillet 2018), <em>Des pacifiste au temps des croisades</em>, conférence donnée le 2 mai 2017 à l’auditorium de la Cité des sciences et de l’industrie, [En ligne]. Adresse URL : https://www.dailymotion.com/video/x5oesuc
</p>

<p>
Riley-Smith Jonathan, <em>The knights of St John in Jerusalem and Cyprus c. 1050-1310</em>, Londres : McMillan, 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;34871-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Nom arabo-musulman donné à saint Jean Baptiste.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Notable d’origine indigène tenant lieu d’officier pour une agglomération composée de ses semblables.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">De l’arabe, <em>maître, vieillard, sage</em>. Titre honorifique pour un homme respecté pour son grand âge et ses connaissances, souvent religieuses.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Formation de combat équestre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Saint Bernard, qui fut un des grands promoteurs de la Seconde croisade.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:10 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Caritas]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Les trois frères]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_080_les_trois_freres#les_trois_freres]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="misr-fustat_demeure_de_ashraf_ben_panoub_fin_d_apres-midi_du_mercredi_24_octobre_1156">Misr-Fustat, demeure de Ashraf ben Panoub, fin d’après-midi du mercredi 24 octobre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Confortablement installé sur un matelas épais, Henri le Buffle sirotait un jus d’agrumes en laissant son regard errer par les ouvertures du claustra surplombant la rue. Malgré la chaleur, une intense activité s’y discernait et un brouhaha agité en montait à travers les auvents de toiles usées et de feuilles de palmier racornies. Son hôte, Ashraf ben Panoub, demeurait non loin d’un caravansérail où les marchands arrivés du sud venaient présenter les merveilles acheminées depuis les contrées de l’ouest. Le vacarme des chameaux en train de blatérer, les cris des escortes et les exclamations des boutiquiers inquiets du passage des lourds convois animaient le quartier tout au long de la journée.
</p>

<p>
Ashraf assistait les négociants méridionaux, parfois originaires de fort loin, soit de Nubie, soit d’au-delà de la Mer Rouge. Il les mettait en contact avec des marchands méditerranéens, des caravanes partant vers le Maghreb ou remontant vers Byzance. Il lui arrivait aussi de prendre des participations lorsqu’il se sentait en fonds. Néanmoins, il s’agissait là de commerce à longue distance dont il n’avait guère les moyens. Il fallait avoir une assise bien plus large et établie que la sienne pour se permettre de voir ses investissements errer durant des mois par des chemins et des voies maritimes risquées avant d’en espérer le moindre bénéfice. Sans même parler des malheurs, catastrophes naturelles et brigandages possibles.
</p>

<p>
Il hébergeait fréquemment dans sa vieille demeure ses différents partenaires, aimant à accueillir à sa table une grande variété de voyageurs. Il était avide d’anecdotes pittoresques et n’hésitait pas à se faire réciter plusieurs fois les récits les plus incongrus, jusqu’à les coucher ensuite lui-même sur le papier. Il conservait d’ailleurs tout cela en pêle-mêle dans un renfoncement de son majlis<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, annonçant à chaque invité qu’il avait l’intention de compiler tout cela en un bel et définitif ouvrage sur les contes lointains. Au fil des ans, Henri avait vu le bazar de feuillets croître sans que jamais un semblant d’ordre n’y fût initié.
</p>

<p>
Henri bénéficiait d’une pièce au deuxième étage, où il avait ses repères. Un des escaliers permettait de rejoindre, par une petite cour, une venelle discrète d’où il savait se perdre dans le dédale des rues anciennes. Habitué à se vêtir comme les Levantins, il parlait parfaitement l’arabe de ces régions et avait appris à aimer déambuler dans les quartiers animés de la capitale économique du pays. Il y avait ses usages, achetant brochettes de viande et pâtisseries au miel aux mêmes boutiquiers depuis des années. Il se rendait aussi à l’église proche chaque fois qu’il demeurait là, adoptant les cérémonies coptes locales et laissant entendre qu’il était de rite maronite sans jamais le confirmer formellement, la terre d’Égypte était traditionnellement tolérante des croyances personnelles. Il était plus important d’être connu et reconnu de bonne réputation, faisant de pieux dons à sa congrégation, que de débattre de ses convictions et pratiques religieuses.
</p>

<p>
Quelques coups rapides à la porte le firent sursauter alors qu’il glissait dans une léthargie annonçant le sommeil. Il alla pousser le verrou et découvrit avec plaisir que son jeune valet nubien, Balô, avait réussi à trouver Ibrahim al-Salar. Celui-ci s’avança, un sourire large barrant son épaisse barbe brune, démenti par l’éclat froid de ses yeux bouffis. Ibrahim faisait l’essentiel de ses affaires entre Mer Rouge et Méditerranée, allant et venant à travers tout le pays. Indifférent au pouvoir central, il n’y voyait qu’une gêne fiscale à minorer par tous les moyens. Il pourvoyait donc Henri de nombreux et détaillés rapports contre des avantages financiers âprement négociés. Sa faconde et ses manières amicales le rendaient malgré tout sympathique.
</p>

<p>
Il salua avec chaleur et respect, conscient de naviguer en eau trouble et habile à ménager chèvre et chou à chaque moment. Après de rapides échanges formels de politesse, ils allèrent s’installer sur les matelas formant majlis dans la niche surplombant la rue. Henri fit apporter quelques rafraîchissements agrémentés de fruits secs et d’olives épicées, puis envoya Balô effectuer quelques courses pour la soirée. Il préférait avoir le moins de témoins possible de ses disucussions, sachant parfaitement, pour les acheter, qu’il n’était nul domestique à l’intégrité parfaite. Observant son petit manège, al-Salar adoptait un air narquois, semblant s’amuser de cette situation ambiguë. Henri le suspectait de vendre ses services à bien d’autres, se garantissant des représailles éventuelles par le marchandage indiscriminé de ses informations.
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<p>
« J’ai quelques joyaux pour vous, mon ami. De quoi tailler bijou à turban. »
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<p>
Il avala quelques pistaches, ménageant ses effets. Henri prit une gorgée de sa boisson, feignant l’intérêt sans trop le marquer.
</p>

<p>
« L’étoile de Nasir al-Dawla Yaqut tente de s’approcher du firmament, au risque de sombrer dans les ténèbres. Il semble trouver Qûs<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> trop petit pour ses ambitions, désormais. Sa victoire de Dumyât semble lui avoir donné des envies d’un plus grand pouvoir.
</p>

<p>
— Il semble avoir donné tous les gages de fidélité au vizir Ruzzîk, pourtant. Comment s’est-il dévoilé à toi ?
</p>

<p>
— Oh, il demeure encore tapi, mais fourbit ses armes et apprécie l’étendue de son bras. De nombreuses allées et venues ont été signalées entre le palais, sa citadelle et les appartements de Sitt al-Qusur. Je ne suis pas convaincu que celle-ci va chanter les louanges du vizir, dont chacun sait qu’elle trouve l’indépendance un peu trop marquée par rapport à son calife de neveu. »
</p>

<p>
Henri prit un peu de temps pour estimer les répercussions de ces nouvelles. Cela recoupait des rumeurs et informations entendues au Caire. Il savait que des dissensions avaient grandi entre le vizir et la famille régnante, après leur enthousiasme initial. Beaucoup, dont la tante du calife que venait d’évoquer al-Salar, s’inquiétaient des convictions religieuses de ce dernier. Il était arménien d’origine, converti au chiisme, mais avec des préférences marquées pour la branche duodécimaine, dont ils n’étaient pas. Les subtilités confessionnelles échappaient complètement à Henri qui n’en percevait, comme pour sa propre croyance, que les implications politiques.
</p>

<p>
Le vizir Tala’i ben Ruzzîk avait restauré l’autorité vacillante du calife dans tout le pays en quelques années. Au début, Henri avait pensé que c’était une bonne nouvelle pour le royaume de Jérusalem. Un pouvoir égyptien chiite indépendant de la Syrie sunnite permettait d’espérer des désaccords sur lesquels bâtir pour empêcher toute alliance durable. Mais avec le temps, il commençait à s’inquiéter de l’efficacité du vizir. Il avait un bel entregent au niveau du palais et une certaine estime populaire, mais devait composer avec une hiérarchie militaire assez turbulente. Afin de les canaliser, il ne fallait pas qu’il fasse de l’Égypte un adversaire aussi redoutable que la Syrie de Nūr ad-Dīn.
</p>

<p>
« Quelles sont les chances du gouverneur de Qûs, selon toi ?
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<p>
— Il possède une belle assise là-bas, contrôlant les richesses venues d’Orient et y faisant sa picorée, mais al-Qahira<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> maîtrise l’armée. Et de nos jours, al-Qahira, c’est le vizir. Al-Qusur n’est qu’une femme, elle a besoin d’un champion et pense user de Yaqut comme elle l’a fait de Ruzzîk. Mais ce dernier a fait sa pelote, il ne sera pas aussi aisé à vaincre qu’Abbas et les siens. Il est aimé assez et a toujours bien pris garde à se revendiquer de l’appui de la famille d’al-Fa’iz. Les plans de la tante du calife me semblent trop tortueux pour aboutir. À croire qu’elle aimerait devenir vizir elle-même ! » conclut-il, amusé.
</p>

<p>
Henri accorda un sourire connivent à son invité, sans trop se dévoiler toutefois. Une telle situation était dangereuse pour le califat et il ne doutait pas un instant que les espions de Nūr ad-Dīn seraient informés aussi vite que lui. Bien que ces derniers temps, la plupart des affrontements aient eu lieu au nord, surtout au niveau de la principauté d’Antioche, les campagnes de l’été prochain allaient se décider autour de l’équilibre des forces en Égypte. De nombreux émirs poussaient le vizir à la guerre, estimant qu’il était humiliant de verser tribut aux Latins. Beaucoup gardaient un souvenir amer de la perte d’Ascalon aux mains de Baudoin et souhaitaient une revanche. Quelques mois plus tôt, ils n’avaient d’ailleurs pas hésité à lancer une opération maritime sans son consentement.
</p>

<p>
À l’origine, Henri espérait demeurer dans Fustat pendant la clôture des mers et ne remonter qu’aux beaux jours vers le nord, garni de toutes ses informations. Il lui semblait désormais nécessaire de trouver rapidement un contact susceptible de transporter une lettre chiffrée à destination de l’hôtel du roi. Même s’il n’y avait aucun élément définitif à y inclure, il était important que chacun là-bas sache que la situation en Égypte était mouvante, et que l’accord de paix était donc bien fragile. Il faudrait aussi en informer son propre frère Guy, à charge pour lui de se garantir que son seigneur le comte de Jaffa soit bien au fait des aléas de la politique de son voisin.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Misr-Fustat, demeure de Ashraf ben Panoub, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 24 octobre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;misr-fustat_demeure_de_ashraf_ben_panoub_fin_d_apres-midi_du_mercredi_24_octobre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;353-10214&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="naplouse_palais_seigneurial_veillee_du_mardi_12_aout_1158">Naplouse, palais seigneurial, veillée du mardi 12 août 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Après une journée brûlante de soleil, la petite cour du seigneur de Naplouse, Philippe de Milly, s’assoupissait tranquillement en assistant à une représentation de théâtre d’ombres dans la grande salle où ils avaient soupé. Si les artistes en étaient de qualité, leur répertoire n’était pas du tout aux goûts de l’assemblée. Ils narraient les aventures d’un voyageur marchand, larron à l’occasion, lors de ses périples en mer. Le maître des lieux, n’y tenant plus, finit par se lever et demander qu’on leur offre un spectacle seyant à chevaliers et pas négociants de souks. Le temps que les bateleurs s’organisent, quelques musiciens vinrent égayer l’atmosphère devenue pesante. Dans l’attente, Philippe se fit servir un peu de vin aux fruits, allongé d’eau, puis entreprit de profiter de l’intermède pour discuter un peu avec deux Ibelin, ses invités du jour. Ils revenaient d’Acre, en mission pour le comte de Jaffa. Le plus jeune des deux, Balian, était à peine majeur, mais il avait la morgue et le caractère bien trempé du vieux Barisan, comme toute sa fratrie. Il approuvait d’un air hargneux toutes les affirmations de son frère Baudoin, aussi impétueux que vigoureux.
</p>

<p>
« Vous ne m’en avez guère dit sur vos terres. Qu’en est-il de la libération de votre aîné ?
</p>

<p>
— Nous collectons pour la rançon, et le sire roi nous a garanti qu’il ne faillirait pas à notre débours. Il ne cesse de louer la vaillance de notre maison, qui l’a sorti du piège de Meleha.
</p>

<p>
— J’enrage de n’avoir point été aux côtés du roi en cette occasion. Ce Norredin a une audace et une chance insolentes !
</p>

<p>
— Les marches regorgent d’espies et de nomades à son service ! Père nous a toujours appris à leur tenir la bride serrée. Sans quoi ils s’empressent de nous trahir pour le soudan. »
</p>

<p>
La mention du vieux patriarche, décédé quelques années plus tôt, ramena Philippe plusieurs décennies en arrière, quand il n’était lui-même qu’un jeune bachelier comme ces deux cadets face à lui. Néanmoins, à la différence d’eux, il avait l’espoir de finir à la tête d’une riche seigneurie au centre du royaume. Barisan d’Ibelin était un fin stratège, autoritaire et péremptoire, se souvenait Philippe. Pourtant, nombreux étaient ceux qui auraient vendu père et mère pour se ranger dans son échelle durant les batailles. Il était féroce dans l’affrontement et audacieux dans ses tactiques. Il y avait gagné ses terres, à la frontière du territoire d’Ascalon, alors aux mains des Fātimides.
</p>

<p>
« Il est triste que votre père n’ait manqué que de peu la prise d’Ascalon. Il avait bien mérité d’y voir flotter la bannière royale.
</p>

<p>
— De certes, il n’aurait souffert de voir la milice du Temple s’y engouffrer les premiers ! confirma Baudoin.
</p>

<p>
— J’encrois qu’il aurait flairé le danger de s’y laisser prendre dans la nasse et n’aurait pas poingné à la franche marguerite comme eux. Ton père était aussi avisé qu’adroit à briser les lances. »
</p>

<p>
De mauvais gré, Baudoin acquiesça en silence. Soucieux de ne pas voir cette rebuffade montée en épingle, il lança un regard sévère à Balian. Ce dernier plongea le nez dans son gobelet de verre et en but le nectar sans mot dire. Indifférent aux émois des jeunes chevaliers à ses côtés, Philippe continuait son voyage mémoriel. Lui-même gardait un souvenir assez vif de son père, homme au caractère difficile, quoique tendre avec son épouse. Il avait enseigné à ses fils l’importance du devoir et de la parole donnée, essentiellement par l’exemple qu’il leur présentait chaque jour. Philippe conservait généralement autour du cou une petite croix reliquaire qu’il avait trouvé dans ses affaires après sa mort.
</p>

<p>
La fin d’une pièce musicale le tira de sa torpeur et il adressa un sourire poli aux deux jeunes bacheliers demeurés muets pendant son introspection. Ils étaient familiers du comportement parfois étrange du seigneur de Naplouse, pour l’avoir côtoyé depuis leur enfance.
</p>

<p>
« De votre côté, nulle agitation parmi les nomades et les mahométans ? Depuis Carême, le vizir du Caire ne cesse de lancer chevauchées en nos terres du sud. Avez-vous idée de ce qui se trame ?
</p>

<p>
— Comme vous le dites, ce sont chevauchées de pillards et non ost de conquête. Ils évitent soigneusement les places fortes, frappant là où ils espèrent la résistance nulle.
</p>

<p>
— Ils ont tout de même tenté de forcer Vaux-Moïse<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, et envoyé espies jusqu’à Montréal. Sans même parler de leur percée jusqu’à Bethgibelin.
</p>

<p>
— Quelques marcheurs de Dieu se sont mis en tête de leur rendre l’honneur et pensent poindre depuis Gaza.
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<p>
— Vous les allez joindre ?
</p>

<p>
— En l’absence de Hugues, je ne peux décider en dehors du Conseil des barons du sire Amaury. Ce ne serait que de moi, j’y porterais ma bannière avec plaisir. Ils ont trop l’habitude qu’on les laisse tranquilles lors des campagnes estivales. »
</p>

<p>
Surpris par la pertinence de la remarque, Philippe de Milly hocha le menton. Les affrontements avec les principautés d’Alep, Hama, Hims ou Damas étaient usuels, les protagonistes évoluant sur les territoires des uns et des autres en continuelles fluctuations. Il était par contre très rare d’aller au-delà des sables de Gaza au sud. Les Égyptiens profitaient de leur suprématie maritime et des contreforts du désert pour préserver leurs propres provinces, tout en portant le fer et le feu chez leur adversaire latin.
</p>

<p>
« Sans l’appui du roi ou du comte de Flandre, cela ne peut aller bien loin. Il faudrait longuement préparer pareil assaut si on veut n’y point faillir. Il a fallu des décennies pour prendre Ascalon et le désert ne la protégeait pas. ».
</p>

<p>
Découvrant alors que la musique s’était tue et que l’on attendait un geste de sa part pour reprendre le spectacle de théâtre d’ombres, il sourit aux présents puis, d’un mouvement de tête, invita les artistes à commencer. Il lui fallait repenser tranquillement à cette idée d’aller porter la guerre en terre d’Égypte. La première chose à faire était de se garantir que jamais il ne pourrait en provenir d’assauts concertés avec les forces syriennes. En aucun cas les troupes royales n’auraient les moyens de combattre sur deux fronts. Il étendit ses longues jambes, sirota un peu de son vin et suivit sans vraiment les voir les personnages de cuir dont les formes ondulaient sur la toile de lin. Au moins était-il question de hauts faits d’armes cette fois.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, palais seigneurial, veill\u00e9e du mardi 12 ao\u00fbt 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_palais_seigneurial_veillee_du_mardi_12_aout_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;10215-16977&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="ascalon_chateau_comtal_matin_du_mardi_30_septembre_1158">Ascalon, château comtal, matin du mardi 30 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Comme chaque matin depuis son récent mariage, Amaury badinait en prenant son premier repas de la journée. Vêtu d’une simple chemise, il n’était pas encore toiletté, rasé, ni coiffé. Tout en profitant des premières lueurs, il aimait à se faire lire des poètes, sollicitant son chapelain dont il avait exigé qu’il ait une voix douce et chantante. En outre, son humeur, déjà habituellement avenante dès le réveil, était outrancièrement légère depuis qu’il avait convolé en noces. Il n’avait que chansons guillerettes, citations rimées et bons mots aux lèvres, le sourire ne les quittant que peu.
</p>

<p>
Les jours les plus torrides de l’année étant passés, il s’installaitdevant les vastes fenêtres qui donnaient à l’est, vers la plaine, cherchant à discerner dans le lointain les fortifications qui s’étalaient jusqu’aux reliefs judéens enserrant la Rivière du Diable<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Comme chaque matin, à peine vêtu, il avait assisté à la messe et se sentait l’âme en paix. Le gros de la saison des batailles était derrière eux, sans trop de heurts pour le royaume, et la cour se préparait à un important voyage au Nord afin de rencontrer le basileus byzantin. Amaury se demandait si ce souverain serait conforme à toutes les histoires qu’on lui narrait.
</p>

<p>
Selon lui, les Romains, comme ils aimaient à se nommer, formaient le plus étrange des peuples, avec des coutumes dont il n’arrivait à comprendre la logique. La pompe dont on entourait le dirigeant lui paraissait tout particulièrement absurde. Même s’il avait un grand respect envers son frère Baudoin, il ne le considérait que comme le premier d’entre les barons. Le roi des Romains, Manuel, semblait plus sacré qe le Pape pour les siens et le protocole autour de sa personne encore confus et insensé.
</p>

<p>
Entendant des pas s’approcher, il se retourna pour voir arriver Guy le François, son sénéchal. C’était un fidèle d’entre les fidèles, que sa mère lui avait conseillé. Homme discret et d’un caractère avenant, Amaury le considérait, ainsi que ses frères Philippe et Henri qu’il côtoyait depuis son enfance, plus comme un oncle que comme un vassal. Pourtant, même si Amaury se montrait parfois assez familier, jamais Guy ne s’était permis la moindre indélicatesse. En outre, il était d’une grande rigueur dans la tenue du domaine. Il supervisait toute l’administration territoriale, finances et forteresses, sans que les plaintes d’abus n’en viennent trop fort aux oreilles du comte, ce qui était à son honneur. Il avait malgré tout la désagréable habitude de ne jamais laisser un point litigieux en suspens, poursuivant son seigneur de ses questions jusqu’à obtenir une réponse.
</p>

<p>
Amaury fit une moue en constatant qu’il y allait avoir une nouvelle fois assaut : Guy apportait avec lui les cartons et esquisses qu’il avait fait exécuter par quelques maîtres d’œuvre. Depuis le début de l’année, il semblait pris de frénésie de construction. Quand ce n’étaient pas des murailles à exhausser, c’étaient des tours à hourdir ou des fossés à curer.
</p>

<p>
Le sénéchal inclina son fin buste avec respect, un sourire amical sur le visage. Sa silhouette agitée, habillée comme toujours à la dernière mode, trahissait aussi sa bonne humeur. Il savait que le comte n’était guère enclin à parler boutique et avait donc choisi de le traquer en sa tanière avant qu’il ne s’échappe, en quête d’un lion ou d’une gazelle à chasser.
</p>

<p>
« le soudan est-il à nos portes que tu m’assailles dès potron-jacquet<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> ?
</p>

<p>
— Je m’emploie à ce que jamais il ne puisse ainsi nous surprendre, sire comte » répliqua, amusé, Guy.
</p>

<p>
D’un geste, Amaury l’invita à sa table et lui fit porter oublies, compote de fruits et fromage frais. Lui-même ne mangeait que peu, malgré sa silhouette grasseyante, mais il tenait à faire bon accueil en son hôtel. Il ne supportait pas les maisons où l’on pleurait le pain aux voyageurs ou à la domesticité.
</p>

<p>
« J’avais espoir que vous pourriez examiner ces propositions. J’ai trouvé un fort habile arpenteur ermin<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> qui se propose de creuser citerne grande assez pour augmenter les réserves d’eau de la cité.
</p>

<p>
— Encore un bassin ? N’en avons-nous assez ?
</p>

<p>
— C’est aux fins de compléter les terres gastes au long du chemin outre la porte Jérusalem.
</p>

<p>
— Je ne suis mie aise à l’idée de fournir ainsi de quoi abreuver ceux qui attaqueront mes murailles.
</p>

<p>
— Il n’est question que cela ne puisse aller outre quelques semaines, et certes pas un mois plein, pour forte troupe. »
</p>

<p>
Amaury déchira un petit coin de crêpe qu’il se mit à grignoter, tournant la tête vers la plaine, les yeux dans le vague. Pour autant, Guy ne désarma pas.
</p>

<p>
« Pour le moment, nous ne pouvons accueillir forte troupe plus d’…
</p>

<p>
— Au rebours de toi, je ne suis pas convaincu que nous pourrons faire d’Ascalon la Séphorie méridionale. Il me semble que Gaza serait bien plus indiqué, au plus près des sables.
</p>

<p>
— Il ne serait guère aisé de faire admettre royale décision aux hommes de la milice du Temple. D’autant que la capture de leur maître Bertrand de Blanquefort les pousse à ne regarder que vers Damas et Alep. »
</p>

<p>
Amaury grommela à l’évocation des Templiers. Comme tous les barons de Jérusalem, il en admirait la vaillance autant qu’il en déplorait l’esprit d’indépendance. Bertrand de Blanquefort avait récemment obtenu du pape d’être appelé <em>Maître par la grâce de Dieu</em> et il exhibait un bâton, symbole de son statut, qui n’était pas sans ressembler à un sceptre. Suffisamment en tout cas pour que le roi et ses proches s’en émeuvent auprès du Saint-Père, sans résultat.
</p>

<p>
Le jeune comte de Jaffa tendit la main vers les documents du sénéchal.
</p>

<p>
« Voyons ce qu’…
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<p>
— J’ai aussi une estime du coût. Avec les esclaves que nous pouvons faire travailler à l’épierrage et les moellons que nous possédons déjà, cela ne serait que de peu de prix pour le trésor comtal.
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<p>
— Je te laisse apprécier ces choses. Il ne m’est pas tant important de compter pécunes, tant qu’il m’en reste assez pour mon hostel et mes domaines. »
</p>

<p>
Amaury examina le tracé des citernes qui devaient prendre place sur des terrains abandonnés au pâturage lâche. Non loin de là, accolée à une maison forte, une grange était envisagée pour y entasser viandes et fournitures. La plupart des soldats se débrouillaient par eux-mêmes pour leur pitance, mais il était habituel d’approvisionner au moins l’hôtel royal. Sans compter que le fourrage devait être en quantité pour nourrir toutes les montures en plus de l’avoine. Le peu d’herbe qui n’avait pas grillé en été ne suffisait guère et il fallait donc prévoir des réserves de foin quand les pluies de printemps avaient verdi les campagnes.
</p>

<p>
« Tout ça pour aller se perdre au parmi des sables d’Égypte… » soupira Amaury. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La structure de ce Qit’a est née de mon désir de clôturer la première série de recueils avec un récit qui illustre au mieux le projet que servent ces textes. Cette mosaïque de destins propose au regard une vision multipolaire de l’Histoire et tente d’en évoquer la part insaisissable, tout en possédant un arc narratif lâche qui indique le mouvement de l’Histoire. La décennie qui va commencer au sein d’Hexagora verra les campagnes en Égypte et je souhaitais montrer comment des événements de grande importance pouvaient avoir leur origine dans un enchaînement bien plus riche et complexe qu’une décision autocratique d’un dirigeant dont le devenir serait aussi exceptionnel que le caractère. Je postule que c’est plus souvent l’œuvre de multiples et désordonnées influences dont on retrace une cohérence après coup, en un arrangement vers un possible comme dénoncé par Bergson.
</p>

<p>
Par jeu, car il m’est toujours nécessaire de ne pas prendre tout cela pour une entreprise trop sérieuse, il m’a semblé évident pour narrer les agissements d’illustres inconnus, de nommer cela <em>Les trois frères</em>, en hommage à d’autres Inconnus. Les héros de ce Qit’a, qui occupèrent une place de premier plan dans la politique du royaume de Jérusalem dans ces décennies, présentaient toutes les caractéristiques pour que je puisse leur prêter ce rôle de messagers de la Fortune. À part pour Philippe de Milly, qui devint par la suite grand maître du Temple, nous n’en savons guère sur eux, ce qui laisse une belle marge de manœuvre pour l’imagination et la reconstruction a posteriori.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Barber Malcolm, « The career of Philip of Nablus in the kingdom of Jerusalem » dans Edbury Peter, <em>Phillips, Jonathan. The Experience of Crusading</em>, Volume 2, Cambridge University Press : 2003, p. 60–78.
</p>

<p>
Cahen Claude, Ragib Yusuf, Tahir Mustafa Anwar, « L’achat et le waqf d’un grand domaine égyptien par le vizir fatimide Tala’i b. Ruzzik », dans <em>Annales Islamologiques</em>, volume 14, Institut Franaçais d’Archéologie Orientale, Le Caire : 1978, p.59-126.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;25972-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Pièce de réception.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Ville de Haute-Égypte par où transite beaucoup du commerce venu de Mer Rouge.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content"><em>La victorieuse</em>, nom arabe du Caire.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui al-Wu’Aira, près de Petra en Jordanie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Nom donné à la Mer Morte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Forme médiévale de l’expression <em>potron-minet</em>, qui désigne l’aube. Le choix de ce terme est en hommage à Robert Merle, qui me le fit découvrir dans son excellente série <em>Fortune de France</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Arménien.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:19:04 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Les trois frères]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Forain]]></title>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="mezze_ouest_de_damas_fin_d_apres-midi_du_lundi_12_aout_1157">Mezze, ouest de Damas, fin d’après-midi du lundi 12 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Ouvrant la voie à Toufik et son âne, Guilhem veillait à s’écarter du chemin dès qu’il apercevait ou entendait des montures. Au plus chaud de la journée, ils s’étaient avancés dans un bosquet de palmiers de façon à ne pas attirer l’attention sur eux. Inquiet de ne pas être pris pour des pillards par les fellahs des environs, Guilhem avait jugé plus sûr de s’installer pour une sieste apparente, tout en gardant les yeux en éveil. Pendant ce temps, Toufik, toujours muet comme une carpe, s’était abandonné à un vrai repos. Ils avaient ensuite amassé un peu de bois mort qu’ils avaient entassé sur le dos de leur bête.
</p>

<p>
Ils avaient croisé avec crainte quelques cavaliers arrivés trop soudainement pour être évités et même une troupe de Turcs en armes, mais aucun n’avait fait attention à eux. Le tremblement de terre ne semblait pas avoir fait grand dégât<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, mais avait déclenché une vive agitation. Les hameaux qu’ils avaient traversés bruissaient des travaux de remise en état et de l’angoisse qu’avait fait naître la catastrophe naturelle. De-ci de-là, des bêtes s’étaient échappées et s’aventuraient dans des cultures ou dans les zones désertes. Guilhem avait veillé à ne pas s’en approcher plus que nécessaire. Sa crainte était d’être pris à partie et de devoir justifier de son identité. Il pouvait passer pour un paysan aux yeux des voyageurs, mais ne saurait être reconnu comme l’un d’eux par les hommes de la région. Dans chaque lieu, ils se connaissaient tous et avaient l’habitude des visages et apparences des familiers du secteur.
</p>

<p>
Il avait décidé de s’éloigner le plus possible des faubourgs de Damas en direction de Baniyas et la frontière avec le royaume latin, profitant du temps moins étouffant de fin de journée. Il n’était pas sans croiser d’autres personnes qui s’activaient aussi maintenant que les ardeurs du soleil étaient un peu retombées. Au détour d’un lacet dans les reliefs méridionaux du Ğabal Qasyun, il s’arrêta pour faire boire l’âne dans un mince filet qui sourdait d’une crevasse surplombant un petit bassin grossièrement aménagé. Il en profita pour jeter un regard vers la cité de Damas en contrebas. Noyée dans son oasis de verdure, elle semblait exhaler des fumées en longues traînées. De si loin, on n’y discernait nulle animation suspecte, pas plus que de patrouilles étirées sur un chemin ou l’autre.
</p>

<p>
Il allait reprendre la longe de son âne pour l’inciter à repartir quand il entendit soudain le vacarme d’une troupe. Avant qu’il n’ait le temps de trouver une échappatoire, il vit s’avancer à lui une belle caravane, guidée par un homme sur un vieux baudet au poils miteux. Sans l’enfigurer, celui-ci indiqua une halte d’un geste impérieux, certainement dans l’intention de profiter du point d’eau. Guilhem n’était pas trop inquiet, ils venaient du sud et allaient vers Damas. Il ne pouvait se rencontrer parmi eux des personnes à sa recherche. Il prit également conscience que ce n’étaient que des marchands, escortés de quelques gardes.
</p>

<p>
Il s’écarta du passage, inclinant respectueusement la tête et s’employa à se remettre en marche. Il n’avait pas fait trois pas que le chef caravanier avait placé sa monture en travers de son chemin. Il n’était pas armé, si ce n’était d’un immense fouet de cuir autour de la taille et ne semblait pas animé de mauvaises intentions. Il le salua du bout des lèvres et lui demanda d’où il venait.
</p>

<p>
« Je suis de Berzé, venu à Dimashq pour y vendre quelques affaires, mais la terre y a tremblé si fort que j’ai préféré m’en éloigner.
</p>

<p>
— Nombreux ici ont leur famille en la cité. Compte-t-on beaucoup de morts ? Des dégâts ?
</p>

<p>
— Je ne saurais dire, j’étais à peine en la Ghûta et je n’ai pas été en les murs… »
</p>

<p>
Le caravanier l’examina plus étroitement. Guilhem savait que son accent n’était pas crédible pour la région, ayant appris à parler dans les quartiers d’Alexandrie et en Égypte. Il espérait malgré tout qu’il l’était suffisamment pour passer pour un arabe. Un latin en ces lieux, seul, ne pouvait être qu’un espion.
</p>

<p>
« Quel est est commerce ? Tu me sembles bien loin de chez toi !
</p>

<p>
— Je n’ai plus de chez-moi, les Ifranjs ont pris ma cité, Asqalan<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> et les soldats qui avaient fait jurement de nous faire escorte nous ont détroussés. Je n’ai gardé que ce gamin, seul à en avoir échappé avec moi. »
</p>

<p>
Son explication lui parut satisfaire la curiosité du guide, qui descendit de son âne et fit signe à tous d’abreuver les bêtes. Bientôt, plusieurs hommes vinrent poser le même genre de questions à Guilhem. Heureusement pour lui, aucun ne sembla connaître Ascalon ni y avoir des relations. C’étaient pour la plupart des marchands de victuailles qui suivaient l’armée de Damas dans les campagnes proches afin de ravitailler les soldats. Ils revenaient du fructueux assaut de l’émir sur la cité de Baniyas<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> et se félicitaient du butin qui avait pour une bonne part fini dans leurs escarcelles. L’un d’eux, rond de visage et fort volubile, se présenta comme le mâalem<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> d’une des zones du souk al-askar. Il était prêt à lui faire un prix sur un emplacement, s’il était intéressé, un de ses marchands ayant malheureusement péri de fièvres. Il adopta un court moment la face empreinte de dépit qu’il convenait, mais ne s’attarda pas sur une trop longue commisération, conscient qu’il avait là une occasion de récupérer le montant d’une patente qu’il avait perdue par la faute de la maladie.
</p>

<p>
Comprenant que l’homme était plus enclin à parler de lui et de commerce qu’à s’inquiéter de son identité, Guilhem l’incita à bavarder, notant au passage les noms et les anecdotes dont il émaillait son discours. Quand il vit que la caravane allait reprendre sa route, certainement dans l’espoir d’arriver aux murailles à la nuit, il s’enquit respectueusement de l’endroit où il pourrait visiter le mâalem en ville, dans l’espoir qu’il était, prétendait-il, d’avoir des produits qui seraient utiles à l’armée de l’émir.
</p>

<p>
Plusieurs négociants l’incitèrent à faire demi-tour, aucune trêve n’ayant été signée avec les Latins, ce qui mettait en grand péril le bon croyant esseulé qu’ils pourraient capturer à leurs frontières. Il fit mine d’accéder à leurs conseils et affirma être résolu à bifurquer vers Busrâ<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> où il se trouvait d’autres rescapés d’Ascalon. Les marchands l’approuvèrent, ayant entendu que les troupes semblaient décidées à s’affronter plus au nord, là où le soleil de les cuirait pas dans leurs armures, plaisantèrent-ils. Ils se quittèrent dans d’amicales dispositions, des bénédictions réciproques aux lèvres.
</p>

<p>
Lorsqu’ils se furent éloignés du petit groupe, de nouveau seuls avec leur âne sur le chemin caillouteux, le visage de Toufik s’illumina d’un timide sourire. Sans rien ajouter, Guilhem hocha la tête et lui en adressa un en retour. Devant eux, le soleil lançait ses derniers feux tout en s’effaçant derrière les reliefs. Il était temps de trouver un endroit pour la nuit, un peu en retrait du passage. La lune serait trop jeune pour leur permettre d’avancer en sécurité.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Mezze, ouest de Damas, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 12 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;mezze_ouest_de_damas_fin_d_apres-midi_du_lundi_12_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;350-8135&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="bait_jann_aube_du_vendredi_16_aout_1157">Bait Jann, aube du vendredi 16 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le chemin semblait n’en plus finir pour les deux voyageurs. Guilhem persévérait dans sa stratégie visant à s’écarter le plus possible de la voie principale, espérant être pris pour un simple fellah occupé dans la campagne. À chaque fois qu’ils le pouvaient, ils louvoyaient d’un côté à l’autre, n’avançant que fort peu dans la direction qu’ils suivaient réellement. Cela leur permit de voir passer plusieurs convois, dont la plupart semblaient n’être que des caravanes de marchandises ou de voyageurs. Guilhem savait qu’en rejoindre une, pour n’être pas forcément évident, aurait été idéal, quoiqu’il n’ait guère de quoi payer pour cela, mais il craignait la promiscuité. Il n’était pas impossible qu’on le vende à une patrouille au service d’un potentat local si on le découvrait esclave en fuite. Comme Toufik, le bracelet de fer qu’il avait dissimulé au mieux sous ses manches pouvait le trahir à chaque instant, sans parler même du baratin sur son identité, qui ne pourrait soutenir un examen serré.
</p>

<p>
Ils avaient dormi dans un petit abri sous roche prêt d’une oliveraie un peu en retrait du village de Bait Jann, le dernier sous le contrôle de Damas avant la frontière. Ils en étaient repartis avant la fin de la nuit, préférant comme la plupart des voyageurs avancer avant que la chaleur du jour ne fut trop forte. Jusqu’à longer cette combe où courait un léger torrent, ils avaient tout particulièrement souffert de la soif, n’ayant qu’une outre pour se désaltérer, qui plus est percée. Ils avaient encore un peu d’olives et du pain, mais leur estomac leur semblait bien creux pour parcourir toutes ces lieues.
</p>

<p>
L’avance se fit difficile lorsqu’ils abordèrent la montée d’un col. Cela faisait un bon moment qu’ils se trouvaient obligés de demeurer sur le chemin, d’abord au fond d’un vallon encaissé et peu large, qui serpentait en direction de l’ouest puis dans une boucle ascendante, vers le nord pour enfin redescendre ensuite vers le sud. Ils contournaient le Mont Hermon, où étaient certainement posté des éclaireurs surveillant la frontière. Travaillant son rôle en cas de mauvaise rencontre, Guilhem avait disposé sur le dessus de leurs paquets quelques outils qu’ils avaient ramassés avant de fuir les décombres du chantier détruit par le tremblement de terre. Il espérait juste qu’on ne lui ferait pas demande de montrer son savoir-faire en maçonnerie, ni même qu’on regarderait ses mains de trop près. La seule corne qui s’y trouvait était celle qu’il s’était faite sur le pouce à force de manier l’épée.
</p>

<p>
Un énorme chêne marquait normalement la frontière avec le royaume de Jérusalem, mais Guilhem n’était pas certain que ce fut toujours le cas. Il avait appris, pour en avoir parlé rapidement avec des voyageurs croisés, que Baniyas n’était pas tombée face à l’émir, mais il avait peut-être maintenu une forte présence militaire pour s’assurer de la zone. Sans trêve officielle, c’était là une marche bien dangereuse à fréquenter lorsqu’on ne faisait pas partir d’un imposant convoi.
</p>

<p>
À un détour du chemin, il aperçut un petit groupe de cavaliers qui venait à leur rencontre. Aucun animal de bât ne les accompagnait, c’était vraisemblablement des soldats, du moins des hommes en armes. Même en plissant les yeux, il ne sut dire si c’étaient des nomades, des Turcs, des Arabes ou des Latins. Lorsqu’il comprit que c’étaient apparemment une patrouille du pouvoir damascène, il ralentit le pas et se mit en devoir de leur céder le passage comme si de rien n’était. Il baissa la tête en signe de respect, dissimulant en partie son visage. Ce fut peine perdue, ils stoppèrent à son abord. La voix qui l’apostropha était rude et l’accent turc très marqué. Au moins seraient-ils plus aisément floués par son arabe.
</p>

<p>
« Que fais-tu ici sans guide ni caravane ? Ne sais-tu pas que des brigands ifranjs infestent ces contrées ?
</p>

<p>
— Je ne suis que modeste maçon, j’ai espoir de m’en retourner vers les miens, à Misr<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>.
</p>

<p>
— En passant par ici, fou que tu es ? Tu es bien loin des tiens…
</p>

<p>
— J’avais fui avec ma famille lorsque Asqalan fut prise par les Celtes. J’ai renvoyé ma femme et mes enfants auprès des nôtres dès que j’ai pu leur payer le passage, voilà quelques mois. Il me fallait finir un chantier pour lequel je m’étais engagé. Je n’ai gardé que ce ghulam<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> pour m’assister. »
</p>

<p>
Les membres du petit peloton ne faisaient guère attention à lui, laissant leur officier décider du sort à faire à ceux qu’ils rencontraient. Selon qu’ils étaient suffisamment bien payés et traités, ils obéissaient plus ou moins aux consignes données par les princes des territoires, mais ils ne dédaignaient parfois pas d’enfreindre les instructions, surtout si la perspective de butin était forte. Guilhem savait qu’il ne fallait pas leur suggérer l’idée qu’il possédait quoi que ce soit de valeur. Il poursuivit son récit en soupirant, l’air pitoyable.
</p>

<p>
« Las, j’ai été floué par ce mauvais maître, qui m’a chassé sans gages une fois mon ouvrage achevé. Me sachant sans famille, il a tenté de me dépouiller. Sans la fidélité de mon Toufik, qui m’a rejoint nuitamment avec quelques affaires qui m’appartenaient, je serais aussi nu qu’à ma naissance. J’ai donc décidé de prendre la route pour retrouver les miens, n’ayant que trop vécu au loin. »
</p>

<p>
Giulhem se demandait si on n’attendait pas de lui quelques monnaies. N’en ayant aucune à proposer, il ne pouvait compter que sur sa bonne mine et son histoire cousue de fil blanc. Au pire, il pourrait leur abandonner Toufik, mais le gamin n’aurait guère de valeur avec tous les captifs qui avaient été amassés dans la province depuis le début de l’année. Il inventoriait tout ce qu’ils avaient dans leurs sacoches dont il pourrait se défaire quand un des soldats siffla en indiquant la vallée derrière lui. Un épais nuage de fumée en montait, porté par un vent ascendant qui y dessinait des volutes.
</p>

<p>
En quelques instants, les chevaux furent remis en position. L’officier échangea quelques mots avec ses hommes et, sans plus jeter un regard à Guilhem, il lança sa petite troupe au trot. Guilhem lâcha un soupir de soulagement et reprit la route avec empressement. Un plus gros gibier avait fait diversion. En pressant un peu le pas, Guilhem espérait être à Baniyas avant la tombée de la nuit.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bait Jann, aube du vendredi 16 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bait_jann_aube_du_vendredi_16_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8136-15002&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="baniyas_soiree_du_vendredi_16_aout_1157">Baniyas, soirée du vendredi 16 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’ils obliquèrent enfin sur le chemin qui menait, par-delà les sources du Jourdain et le pont permettant de les traverser, vers la cité de Baniyas, Guilhem et Toufik poussèrent un soupire de soulagement. Leurs pieds étaient brisés de souffrance à déambuler dans les oueds asséchés. Guilhem avait choisi le trajet le plus long, mais aussi celui qu’il espérait le plus sûr. Ils y avaient récolté plaies et bosses, griffures et lacérations sur tout le corps. Ils s’enveloppèrent une nouvelle fois grossièrement les pieds dans des chiffons et repartirent, pressés de se retrouver en sécurité derrière les murailles.
</p>

<p>
Au-dessus de leurs têtes, l’outremer gagnait peu à peu sur le cyan et la lune dans son premier quartier commençait à dispenser sa lumière argentée. Un ressaut du terrain leur offrit la vision sur la cité lovée dans les contreforts du Mont Hermon. De nombreuses lueurs la ponctuaient d’ambre, y compris aux abords de l’enceinte. Guilhem ne connaissait pas bien les lieux, savait seulement que la place avait été l’objet d’âpres combats ces derniers temps. Il ne fut pas surpris de voir qu’un avant-poste veillait sur le pont et s’y avança avec circonspection. La ville demeurait aux mains des Latins, mais les esprits devaient être échauffés des récents affrontements. Sans compter que les hommes de faction n’étaient pas toujours aussi honnêtes et dévoués à leurs maîtres qu’il aimaient à le faire croire. Dans les zones de frontière comme ici, nombreux étaient ceux qui avaient un ami, une relation, un cousin, à qui revendre des informations ou un esclave échappé.
</p>

<p>
Une barrière de sacs et de branches avait été placée au milieu du passage, et quelques mantelets garantissaient d’éventuels archers ceux qui montaient la garde. Guilhem compta presque une dizaine d’hommes, ce qui n’était pas rien et lui sembla mauvais signe. Par contre, seuls trois d’entre eux paraissaient s’intéresser à son équipage, ce qui le rasséréna. Ils étaient menés par un géant au dos voûté, qui possédait à la ceinture un large carquois en plus d’une épée et d’une masse. Il avait le visage long et les cheveux en bataille, la tenue fatiguée, mais soigneusement entretenue. Il portait un haubergeon de mailles sans manches et avait remonté les manches de sa tunique. Il arrêta Guilhem d’un ordre sec avant qu’il n’arrive à leur hauteur et s’enquit en arabe de qui il était et de ce qu’il voulait. La zone était encore en guerre contre l’émir de Damas et les errants devaient justifier de leur présence sous peine de finir engeôlés. Guilhem lui répondit en provençal, langue latine qu’il connaissait le mieux, puis dut répéter dans celle des Francs de Jérusalem pour se faire comprendre. À ses côtés, Toufik demeurait ainsi qu’une statue, ses yeux seuls allant d’un homme à l’autre tandis qu’il tentait de suivre ce qui se passait.
</p>

<p>
« Je suis Guilhem de Gibelet, féal d’un des plus éminents membres de la Compania de Gênes, mon sire Mauro Spinola. J’ai été tenu en geôle sarrazinoise des mois durant. J’ai pu m’échapper voilà quelques jours. je demande asile, dans l’espoir d’aller retrouver les miens. »
</p>

<p>
Le géant fit quelques pas en avant, et examina plus attentivement les voyageurs.
</p>

<p>
« Il se trouve moult espies avides de voir si la cité pourrait tomber. Qui me dit que tu ne mens point ? As-tu compère en nos murs, qui puisse jurer de toi ? Tu m’as tout l’air d’un gagne denier de misère.
</p>

<p>
— Je n’ai pas usance de venir en ces terres et j’encroie peu qu’on puisse jurer de moi ici. Mais je peux être mené à un bon père, qui saura vérifier que je connais l’<em>Ave</em>, le <em>Pater</em> et le <em>Credo</em>.
</p>

<p>
— Pff, je saurais bien jurer de ma Mahomerie si ma vie en dépendait ! Je ne laisserai clerc juger de cela. »
</p>

<p>
Il fit signe à quelques hommes de venir à lui puis alla chercher un grand arc qu’il avait laissé jusque-là à l’abri.
</p>

<p>
« Vous allez nous suivre. De plus avisés que moi sauront bien trouver s’il faut vous brancher ou vous laisser aller. »
</p>

<p>
Lorsqu’il vit qu’on le faisait passer la barrière pour le conduire en ville, Guilhem se laissa mener sans rechigner. Il n’était pas encore certain qu’on ne le dépouillerait pas, mais c’était sans importance pour lui. Tout ce qu’il espérait, c’était une façon de renouer le contact avec ceux pour qui il travaillait.
</p>

<p>
Il découvrit avec stupéfaction les dégâts des sièges qui s’étaient déroulés les semaines précédentes. Il n’osa pas en demander le détail, craignant qu’on ne trouve suspect son trop grand intérêt. Une des tours était complètement ruinée et des hommes, certainement des captifs, continuaient d’en dégager les alentours malgré l’heure tardive. De nombreux impacts attestaient de l’ampleur des opérations d’artillerie et de la détermination des assaillants. Bien que la ville semblât avoir été forcée, les portes avaient l’air d’avoir résisté, probablement ouvertes après une infiltration réussie, voire grâce à des complicités intérieures.
</p>

<p>
La cité était calme, comme c’était l’habitude après des combats. Généralement, seuls les commerçants les plus audacieux osaient faire leurs affaires, parfois à la dérobée, en ne laissant pénétrer les clients dans les souks qu’au compte-goutte. La plupart des habitants demeuraient claquemurés dans leur maison, espérant que leurs huisseries suffiraient à repousser un éventuel assaut.
</p>

<p>
La patrouille qui le menait s’arrêta devant une forte porte puissamment ferrée, qui ne s’ouvrit qu’après quelques échanges à travers un guichet lui aussi grillagé de bon acier. Guilhem et Toufik se retrouvèrent dans une large cour, où donnaient de hautes voûtes, surmontées d’une galerie couverte. On leur noua les bras à une perche à côté d’un abreuvoir avant de les laisser à la surveillance d’un des soldats. Celui-ci ne tarda pas à somnoler, échappant à la monotonie de sa tâche en tentant de cracher sur tous les cailloux environnants.
</p>

<p>
Lorsque le grand archer revint, il suivait un noble à l’allure nonchalante. Un pouce dans le baudrier d’armes, un morceau de viande dans l’autre main, il hochait lle menton en écoutant le rapport, sans guère sembler y prêter garde. Son apparence martiale, quoique peu soignée, plut aussitôt à Guilhem. Il mit en genou en terre, certain qu’il s’agissait là d’un homme d’importance. La tête baissée, il n’eut pas longtemps à attendre pour qu’on l’incita à se relever.
</p>

<p>
Le chevalier savourait un petit éclat d’os à grand renfort de bruits de succion. Il avait un visage lourd, mal rasé et la silhouette témoignait de son goût de la bonne chère. Mais rien en lui ne trahissait de mollesse ou de laisser-aller. Ses cheveux, pour être peu ordonnés, étaient proprement coupés à l’écuelle et ses mains avaient été correctement frottées avant de passer à table.
</p>

<p>
« Alors, mon brave, Kaspar me dit que tu prétends être Génois ?
</p>

<p>
— Je suis tripolitain, à leur service. Mon maître est sire Mauro Spinola. »
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<p>
Le chevalier hocha la tête, lança quelques ordres pour qu’on fouille soigneusement les deux captifs.
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<p>
« Je veux aussi avoir assurance que ce n’est pas sergent en fuite, porteur de quelque signe d’infamie. »
</p>

<p>
Il pointa de son os le bracelet qui apparut au poignet de Guilhem.
</p>

<p>
« Tu portes là cercle de fer qui peut indiquer que tu as été mis en servage. Comment savoir si tu n’es pas un simple fuyard ?
</p>

<p>
— Je le suis, mais pas d’un maître chrétien. Vous n’avez qu’à me questionner et vous verrez que je suis fidèle disciple de la sainte Église. »
</p>

<p>
Le chevalier le fixa un petit moment, apprécia longuement les affaires étalées devant lui, qui ne lui arrachèrent guère plus qu’un sourcillement désabusé.
</p>

<p>
« Je n’ai ni l’envie ni les moyens de nourrir des bouches inutiles ici, tu iras plaider ta cause en la Cité. Mon sire le connétable saura bien apprendre de toi ce dont il pourrait avoir nécessité.
</p>

<p>
— Je ne suis mie espie.
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<p>
— De cela je n’ai cure. J’ai bien assez à faire ici déjà. Si tu es tel que tu le dis, tu seras plus proche de tes maîtres et pourra donner quelque utile renseignement. Et dans le cas inverse, que Dieu ait ton âme ! »
</p>

<p>
Puis, après avoir donné des instructions pour qu’on ligote solidement Guilhem et Toufik, il repartit d’un pas vif. Lorsque l’archer le fit se relever, Guilhem lui demanda :
</p>

<p>
« Ne pourrait-on au moins avoir quelque croûton ? La nuit est bien longue à celui qui s’encouche le ventre creux.
</p>

<p>
— J’irais voir si les pères n’ont pas de quoi te faire la charité. Ils ne sont plus tant riches depuis le pillage de la cité, mais s’ils voient en toi un de leur frère de religion, qui sait ? »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Baniyas, soir\u00e9e du vendredi 16 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;baniyas_soiree_du_vendredi_16_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;15003-24023&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_quartier_saint-jean_midi_du_mercredi_4_septembre_1157">Jérusalem, quartier Saint-Jean, midi du mercredi 4 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le trajet depuis Baniyas s’était fait assez tranquillement, les hommes de l’escorte ayant jugé qu’il était plus agréable de flâner parmi les chemins du royaume que de tenir une place forte à la frontière. Il faisaient de suffisantes pauses régulièrement et, peu à peu, Guilhem sympathisa avec eux. S’ils continuaient à le surveiller et le maintenaient ligoté, ils n’étaient pas mauvais compagnons et acceptèrent même de lancer les dés avec lui, misant des cailloux pour passer le temps.
</p>

<p>
Avant leur départ, ils lui avaient pris toutes ses affaires, y compris ses hardes, pour les examiner en détail. On savait les espions habiles à dissimuler des messages en des endroits surprenants. Lors de cette fouille intégrale, ils avaient dû quitter tous leurs vêtements et, Guilhem avait découvert avec stupeur que Toufik n’était pas un garçon comme il le pensait, mais une jeune fille à la féminité naissante. Elle avait supporté la gêne et les regards égrillards ou moqueurs sans desserrer les dents, mais semblait encore plus repliée sur elle-même depuis ce moment. Elle avait dès lors refusé tout échange, se contentant de suivre Guilhem comme un petit chiot. Tous deux arboraient désormais des tenues latines, mais toujours pas de chaussures.
</p>

<p>
Une fois parvenus au palais à Jérusalem, ils avaient longuement attendu dans une étroite resserre emplie de meubles pourris. Sans repère, Guilhem compta trois repas, sans savoir si cela faisait un jour ou deux. Un des gardes qui vint les chercher lui expliqua qu’ils allaient chez les hospitaliers de Saint-Jean. Nul ne voulait prendre en charge cet espion possible dans l’hôtel du roi, pratiquement désert, avec Baudoin et son armée loin au Nord. Mais comme les frères de Saint-Jean avaient eu des droits sur la ville, peut-être pourraient-ils s’occuper de vérifier son histoire.
</p>

<p>
On les mena cette fois dans une petite salle qui avait longtemps servi de poulailler. De la paille moisie était entassée dans un coin et les déjections des volailles empuantissaient l’endroit. Mais du jour passait par-dessous la porte, ainsi que par le fenestron qui donnait sur la cour, ce qui rendait le lieu moins sordide. Guilhem retrouva le son familier des cloches et les bruissements d’une grande maison. Ils restèrent à patienter encore deux jours, correctement nourris cette fois. Les hommes qui venaient leur porter le brouet, le pain et l’eau n’étaient plus des soldats, mais de simples domestiques. Guilhem commençait à se dire qu’il serait possible de s’évader si les choses perduraient. Il demeurait la question du bracelet de fer qui le désignait à chaque rencontre comme un fugitif.
</p>

<p>
Il cherchait une façon d’en détacher le rivet lorsque des pas s’approchèrent de la porte. La barre en fut tirée et un grand gaillard, mince et les épaules larges vint se planter devant les captifs. Son visage maigre paraissait n’être que d’os et dans ses yeux brillait un regard fiévreux sous d’épais sourcils. À sa poitrine se voyait la croix blanche du manteau des frères profès de Saint-Jean. Il ne laissa pas à Guilhem le temps de saluer.
</p>

<p>
« Si vous êtes bien celui que vous prétendez, j’ai quelques questions pour vous !
</p>

<p>
— N’avez-vous pas fouillé mes affaires ? Je suis bon chrétien, Guilhem, de Gibelet. Si vous pouvez vous enquérir auprès de mon sire Mauro Spinola, il vous confirmera cela. »
</p>

<p>
L’hospitalier lui adressa un amical sourire.
</p>

<p>
« Moi je suis frère Raymond. Votre sire m’a justement chargé de verser rançon pour vous sortir des geôles sarrazines. »❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
« Forain » : du latin <em>foranus</em>, étranger. La signification est demeurée en français contemporain, avec le terme de forain : ce qui n’est pas familier, ce qui est étrange, à rapprocher du mot <em>foreign</em> qui, en anglais désigne l’étranger, dans un semblable espace lexical.
</p>

<p>
La notion d’identité était bien différente de celle que nous pouvons éprouver, avec nos documents officiels et les listes administratives de recensement. Le Moyen Âge se basait avant tout sur une toile de confiance qui permettait de faire certifier par des témoins que l’on était bien celui que l’on prétendait. Il était extrêmement aventureux de se rendre en des lieux où personne ne pouvait se porter garant de vous, car cela signifiait aussi que vous ne pouviez garantir la sincérité de vos rencontres. Appartenir à un cercle relationnel même lâche ou distant offrait une sécurité à chacun des interlocuteurs. C’est pour cela que les négociants, y compris parmi les grands voyageurs, opéraient le plus souvent dans un espace social bien circonscrit, parfois étendu géographiquement, mais sans trop aller au-delà.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Broadhurst Roland, <em>The Travels of Ibn Jubayr</em>, London : Cape, 1952.
</p>

<p>
Greif Avner, « Reputation and Coalitions in Medieval trade: Evidence on the Maghribi Traders », dans <em>The Journal of Economic History</em>, vol. 49, No. 4 (Déc. 1989), p. 857-882.
</p>

<p>
Ellenblum Ronnie, « Who Built Qalʿat al-Ṣubayba? », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 43 (1989), p. 103-112.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;28901-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>Branleterre</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Ascalon.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">« Maître », en l’occurrence, responsable d’un des secteurs du marché.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Bosra, importante cité du sud de la Syrien, capitale de la région du Hauran.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Le Caire, <em>al-Qahira</em> (la victorieuse). C’est aussi le nom donné à l’Égypte en général.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Terme désignant un jeune homme, utilisé couramment pour désigner les esclaves mâles (souvent des militaires, mais pas seulement).
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:59 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Forain]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Semper fidelis]]></title>
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_vallee_du_hinnom_fin_d_apres-midi_du_mercredi_5_fevrier_1130">Jérusalem, vallée du Hinnom, fin d’après-midi du mercredi 5 février 1130</h2>
<div class="level2">

<p>
En contrebas d’arides terrasses où prospéraient de tortueux et anciens oliviers, une zone avait été abandonnée au gravier et aux pierres, aménagée en une plateforme permettant les exercices militaires. Les soldats y venaient de temps à autre accomplir de martiales manœuvres, quoique la place fut un peu resserrée pour les larges déploiements de cavalerie. En cette fin de journée, trois montures y trottaient, soulevant la poussière de leurs sabots en un nuage gris. Brinquebalant sur les bêtes, de jeunes garçons s’efforçaient de tenir en selle, grimaçant à cause des douleurs et des crampes. Aucun son ne sortait néanmoins de leur bouche, subjugués qu’ils étaient par le regard impérieux de leur père Thomas, petit homme au physique tassé, pérorant depuis le centre de la carrière, les sourcils froncés, le front plissé et la moue sévère, occupé à cingler l’air de sa badine pour maintenir le rythme .
</p>

<p>
« Talons en bas ! Yeux au loin ! »
</p>

<p>
Ses ordres claquaient comme sa baguette et il accompagnait parfois sa réprimande d’un caillou adroitement lancé pour bien marquer le destinataire de l’instruction. Sourcillant plus encore, il huma le temps, inquiet qu’une averse ne vienne obscurcir le ciel, amenant d’autant plus vite la nuit. Il payait les montures à la journée et n’aimait guère voir ses deniers partir sans en tirer la quintessence.
</p>

<p>
« Rufin ! On te dirait pareil à sac mal arrimé ! Ne peux-tu faire corps plus étroit avec ta bête ? »
</p>

<p>
Il s’accorda une longue lampée d’une calebasse où macérait un vin largement coupé d’eau, dont il tenait que c’était un bon fortifiant pour demeurer l’esprit alerte et le corps échauffé. Il se gargarisa de sa boisson, appréciant sans le montrer ce qu’il voyait de ses fils. Il leur avait payé des cours d’équitation, dispensés par un sergent d’armes de la maison du roi et, à en observer le résultat, il estimait que c’était là fortune bien dépensée. Selon lui, le fait de tenir en selle différenciait le commun du notable. Il avait donc consenti à ce sacrifice avec la même abnégation qui le faisait économiser pour doter correctement ses filles. Il avait les mains brûlées par son commerce de regrattier de sel<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> et voulait à toutes forces voir ses enfants arriver plus haut qu’il ne s’était élevé.
</p>

<p>
Il avait donc concocté un programme pédagogique dont il prévoyait qu’il ferait de Rufin, Gauguein et Baset de solides prétendants à devenir hommes d’importance, sinon de renom, dans le royaume. Il estimait avoir fait sa part en ce chemin, une seule génération le séparant de la pauvreté la plus indigente, ses parents ayant récolté le sel pour d’autres, y abandonnant leur santé. À peine avait-il compris qu’un destin identique l’attendait qu’il avait fui son Languedoc natal, rejoignant la cohorte qui avait pris la route de la Terre sainte après l’appel lancé par le Pape. Il narrait parfois à la veillée les moments forts qu’il avait connus lors de ce long périple, mais sans jamais en évoquer le dénouement, sinon en une ellipse qui le dévoilait agenouillé sur le tombeau du Christ. Il avait été de ces malheureux débandés dans les plateaux anatoliens, pourchassés et exterminés par des Turcs impitoyables. Le seul souvenir qu’il ne pouvait en cacher était une claudication et celui qu’il tentait de dissimuler, une franche terreur à la vision d’archers montés.
</p>

<p>
Estimant que la pratique avait assez duré, il siffla la fin de la leçon et invita ses fils à s’approcher. Il leur donna à chacun un quignon et leur accorda une belle lampée, qu’ils avalèrent sans se faire prier.
</p>

<p>
« Il va être temps assez de s’en retourner à l’hostel. Frictionnez donc un peu vos bêtes. »
</p>

<p>
Tandis que les garçons s’exécutaient en silence, il en profita pour vérifier qu’ils y mettaient tout le soin qu’il attendait d’eux. Lorsqu’il vit Rufin inspecter négligemment les pieds de sa monture, il lui décocha une gifle sur l’arrière du crâne.
</p>

<p>
« Veux-tu risquer de la faire boiteuse ? Penses-tu que le loueur aura plaisir à retrouver une bête estropiée ? »
</p>

<p>
Puis il lui intima de recommencer les quatre sabots, cette fois sous son contrôle. Le cheval, sentant la nervosité, se montra rétif et agité, ce qui compliqua d’autant plus la tâche à son fils. Ce dernier s’exécuta pourtant sans un mot, craignant de recevoir, en plus d’une nouvelle réprimande, un autre soufflet. Rufin étant le plus âgé des trois, Thomas avait la main fort leste avec lui, mais s’efforçait de ne frapper que pour corriger et pas dans l’emportement du mécontentement ou de la colère. Il estimait sa violence tout éducative.
</p>

<p>
« Baset, pour s’en retourner, je prendrai ta bête. Tu iras en croupe ! »
</p>

<p>
Le benjamin acquiesça sans mot dire et commença à régler les étrivières plus longues pour permettre à son père de grimper en selle. Surveillant ses moindres gestes, Thomas cherchait un motif de le corriger, conscient qu’il ne lui accordait pas tant de considération qu’aux autres, mais le gamin n’offrait que peu l’occasion de prêter le flanc à la critique. Il obtempérait docilement, avait la réussite modeste et l’échec plus discret encore, soucieux de ne jamais attirer l’attention sur lui. Son père tentait de ne pas le négliger malgré cette incroyable faculté à se faire oublier. Il en concevait quelque angoisse à l’idée que cela dénotait chez lui un manque d’ambition et veillait donc à en nourrir les appétits aussi fortement qu’il le pouvait.
</p>

<p>
« Tu veilleras à secouer ta cotte, elle est tellement grise de poussière qu’on te croirait mendiant crotteux ! Je n’ai guère désir de te voir frotter à mes habits, sale comme tu es. »
</p>

<p>
Baset n’osa qu’un timide « Oui, père » en réponse et s’activa immédiatement à brosser ses vêtements avec vigueur. Il en était désespérant de docilité, à craindre qu’il ne fut jamais bon qu’à obéir. Thomas lança un œil vers Rufin et s’avança vers lui en secouant sa badine.
</p>

<p>
« Rufin ! Serre donc ta sous-ventrière, bougre d’âne ! Tu vas finir le cul à terre si on repart ainsi ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, vall\u00e9e du Hinnom, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 5 f\u00e9vrier 1130&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_vallee_du_hinnom_fin_d_apres-midi_du_mercredi_5_fevrier_1130&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;350-6739&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="casal_techua_fin_de_matinee_du_vendredi_15_septembre_1139">Casal Techua, fin de matinée du vendredi 15 septembre 1139</h2>
<div class="level2">

<p>
Le village n’était pas un hameau de colons, mais une ancienne agglomération dans laquelle les seigneurs latins avaient érigé une maison forte. Quelques bâtisses neuves s’y étaient accolées, pour les plus aventureux des pèlerins qui avaient eu le désir de faire souche ici en profitant des avantages fiscaux accordés.
</p>

<p>
Pour le moment, la seule habitante en était une poule, occupée à gratter aux abords d’un abreuvoir de pierre. Elle observait d’un œil circonspect la troupe armée qui s’était égaillée en tout sens. Ses membres avaient constaté l’abandon du village, le forçage de quelques portes et inspectaient tous les lieux sans rencontrer aucune résistance.
</p>

<p>
Arrivé parmi les derniers, avec les sergents du roi, Baset avait trouvé une cruche partiellement brisée dont il se servait comme d’un gobelet. La soif lui brûlait la gorge, avec toute la poussière avalée à chevaucher à l’arrière du convoi venu de Jérusalem au matin. La veille, il avait été réquisitionné par le porte-bannière du roi, Bernard Vacher, pour se joindre à un groupe de la milice du Temple. Une bande de turcs ou de turcmènes avait été signalée dans les abords de ce hameau, profitant de l’absence de l’armée royale, en campagne loin à l’est dans le Hauran, pour mettre au pillage le secteur.
</p>

<p>
Baset avait espéré y couper, comptant sur son inexpérience au combat, mais à son grand désarroi on l’avait désigné comme bon cavalier. Il avait prêté serment quelques semaines plus tôt, pleinement satisfait que ses tâches fussent essentiellement administratives, en plus du guet. Même là, leur nombre faisait qu’ils avaient rarement à tirer l’épée ou pointer la lance, ce qui lui convenait parfaitement. S’il estimait important de servir loyalement, il n’avait guère envie que cela se fasse au détriment de sa survie.
</p>

<p>
Il avait donc été soulagé de découvrir que les brigands avaient décampé, ne voulant pas se frotter à une troupe armée alors qu’ils avaient fait provision de butin. Toutes les portes n’avaient pas été défoncées, mais les pillards avaient tenté de s’introduire un peu partout, profitant de la moindre fenêtre pour aller fouiller puis répandant les reliefs de leur tri ici et là au hasard des rues.
</p>

<p>
Drouet, qui dirigeait le petit groupe de sergents du roi, attendait les instructions de Bernard Vache, en grande concertation avec le maître de la milice. Ce dernier semblait décidé à donner la chasse aux détrousseurs, ce qui ne soulevait guère d’enthousiasme chez Drouet, normand au caractère grognon.
</p>

<p>
« Je serais bien mal engroin qu’on aille risquer nos fesses pour la picorée de ces brigands. Nul n’est mort ici et ils n’ont guère eu le temps de faire bombance…
</p>

<p>
— Il n’y avait donc personne dans la tour grosse pour s’opposer à eux ? demanda Baset.
</p>

<p>
— S’il y avait là soldaterie, elle a dû mener les habitants en quelque abri. Les vallées à l’entour comportent grottes et caves à foison. De quoi se rembarrer solidement le temps que la tempête passe.
</p>

<p>
— Ils ne craignent guère pour leur grain !
</p>

<p>
— Ces brigands ne sont pas barons tels Sanguin<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> ou Anour<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> ! Ils ne vont pas s’encombrer avec si lourd butin. Les nomades grappent étoffes et tout ce qui a de la valeur sans trop peser. Les vilains s’encachent avec leur avoir, abandonnant ce qui n’est que de peu de prix à leurs yeux. »
</p>

<p>
Un des chevaliers de la milice, l’allure sévère et le visage fermé, s’approcha d’eux en menant son destrier au pas. Il désigna Drouet d’un coup de menton.
</p>

<p>
« On m’a dit que tu savais bien la route pour se rendre à Saint-Abraham<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> ?
</p>

<p>
— Oc, sire frère de la Milice. Un mien cousin a ses mouches à miel dans la région.
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<p>
— Tu ouvriras la voie en ce cas ! »
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<p>
Puis il se tourna vers Baset.
</p>

<p>
« Tu nous compaignes aussi, si jamais il faut adresser messages depuis là-bas. »
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<p>
Drouet et Baset hochèrent la tête et se mirent en branle sans oser questionner le chevalier sur la situation. Sa mine austère et son regard lointain n’incitaient que peu au dialogue. En outre, Baset se méfiait de ces soldats impétueux, dont il reconnaissait le courage, mais redoutait la témérité. Du moins quand cela pouvait déboucher sur un danger pour lui.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal Techua, fin de matin\u00e9e du vendredi 15 septembre 1139&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_techua_fin_de_matinee_du_vendredi_15_septembre_1139&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6740-11387&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="casal_techua_chemin_meridional_menant_vers_hebron_midi_du_vendredi_15_septembre_1139">Casal Techua, chemin méridional menant vers Hébron, midi du vendredi 15 septembre 1139</h2>
<div class="level2">

<p>
Le trio de cavaliers menait bon train, faisant voler les graviers et la poussière. Ils longeaient les reliefs en une piste ondulant vers le sud jusqu’à une voie vers l’ouest et Hébron. De nombreux pruniers y côtoyaient les inévitables oliviers. Sur les versants les mieux exposés se déployaient des vignes dont les vendanges ne sauraient tarder. Aucune âme n’était visible aux environs, chacun ayant pris soin de se dissimuler dès la bande de pillards repérée. Les pâtres avaient rassemblé leurs bêtes dans des ruines et des cavernes connues d’eux seuls et les villages ne pouvant opposer une résistance efficace s’étaient vidés, en direction de caches et de retranchements.
</p>

<p>
Les paysans de la région avaient fini par s’habituer aux allées et venues des groupes de voleurs : cela faisait plus d’un siècle qu’ils en étaient les victimes. N’ayant nulle terre lointaine où s’enfuir, ils subissaient les assauts et les affronts en priant à la mosquée, l’église ou la synagogue, pour que leur Dieu les débarrasse au plus vite de ces détrousseurs.
</p>

<p>
Baset gardait la tête baissée, s’efforçant de suivre le rythme haletant imposé par le templier. Il en voyait le blanc manteau qui dansait devant sa propre monture, plissant les paupières lorsque le soleil accrochait un éclat métallique sur le casque peint du chevalier. Baset avalait la poussière des deux cavaliers malgré le foulard dont il s’était entouré le bas du visage et sentait les larmes qui lui coulaient des yeux s’agglomérer en un ciment crasseux le long de ses tempes. Il y avait longtemps que sa bouche n’était que de carton et son nez plâtré et il espérait à chaque lacet découvrir les fortifications d’Hébron. Chaque courbe se dévoilait comme une nouvelle épreuve qu’il s’efforçait de passer l’une après l’autre.
</p>

<p>
Soudain, alors qu’ils abordaient une courte descente en surplomb de quelques ruines de terrasses en friche, il aperçut plus qu’il ne vit le cheval de Drouet faire un brusque écart, à se jeter contre des broussailles avant de s’effondrer subitement. Le templier n’eut pas le temps de réagir que sa propre monture sautait avec lui dans le vide à droite, laissant le champ libre pour que le roussin de Baset décide de son propre chef de bondir par-dessus l’obstacle.
</p>

<p>
Baset en perdit les étriers, retomba durement sur la selle, en échappa une des rênes. Se cramponnant de la jambe au troussequin, il empoigna une touffe de crin. Sans plus rien contrôler, il s’efforçait de ne pas être projeté à terre tandis que la bête se mettait à ruer, gênée par ce poids mort en déséquilibre sur son dos.
</p>

<p>
À demi aveuglé et peu enclin à observer son environnement, il n’eut pas le temps de voir le Turcmène vers lequel sa monture le menait qu’il vola en sa direction, fesses en avant, propulsé par un coup de cul circulaire. Le choc violent lui fit grincer les dents, vida ses poumons et résonna de ses reins à ses épaules.
</p>

<p>
Il reprit ses esprits pour se découvrir une jambe en l’air coincée dans la fourche d’un buisson épineux, le nez dans la terre et le bras tuméfié, allongé en partie sur le Turc. Lorsqu’il se tourna, il constata qu’il en avait écrasé le visage sur une pierre en le heurtant. Hagard, il tenta de se remettre dans une position plus confortable et vit qu’il avait brisé aussi l’arc et des flèches. Frottant ses reins, il y palpa des meurtrissures à travers les déchirures de sa cotte. Il se sentait nauséeux et hoqueta plusieurs fois, à la limite du vomissement.
</p>

<p>
Lorsque ses haut-le-cœur se calmèrent, il prit conscience d’une voix qui appelait. Il fut surpris d’en comprendre les mots. Il se mit debout, encore vacillant et flageolant sur ses jambes. La poussière retombait doucement, recouvrant mollement le sol. Il aperçut la monture de Drouet, deux flèches profondément enfoncées dans la gorge, un antérieur clairement fracturé et un flanc écorché par sa selle brisée. Elle claudiquait sur le chemin, dans l’espoir de rejoindre le cheval de Baset, dont un nuage poudreux indiquait la direction de fuite.
</p>

<p>
Drouet gisait, tel un amas de chiffon, le cou rompu et les membres en désordre, curieusement entassé contre un rocher. Il n’avait plus rien à y faire et Baset se contenta de lui dédier un rapide signe de croix. La voix persistait, c’était donc le templier qui appelait. Il avait chuté avec sa monture dans un petit ravin. La pauvre bête avait répandu le contenu de son crâne sur une pierre et, par sa mort, avait immobilisé son cavalier sous elle. Le chevalier échappa un soupir de soulagement en voyant Baset.
</p>

<p>
« Jambe Dieu ! Tu as occis ce maudit Turc ! Grâce à Dieu, tu as eu le bras plus vaillant que ses flèches traîtresses. »
</p>

<p>
Baset hocha la tête sans mot dire. Il ne voulait pas détromper le chevalier en lui expliquant que Dieu avait choisi une partie bien moins noble de son anatomie pour mener à bien son dessein. Il descendit péniblement dans la petite combe dans l’espoir de porter secours au blessé. Lorsqu’il tenta de le tirer, l’autre hurla soudainement de le lâcher. Puis il haleta, le visage cramoisi de douleur, les traits enfiévrés.
</p>

<p>
« Par la malepeste, j’ai la jambe brisée, je crois bien ! Je ne sens que plaies et horions là-dessous ! »
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<p>
Il respira longuement plusieurs fois, dévisageant Baset.
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<p>
« Ton cheval est où ?
</p>

<p>
— Enfui. Il m’a jeté sur le Turc et n’a pas demandé son reste.
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<p>
— Il n’y a personne aux alentours, au moins ? Il est rare que ces pillards soient esseulés. »
</p>

<p>
Baset sentit soudain sa vessie prête à se vider et son visage perdit toute couleur. Il risqua un œil inquiet autour d’eux. Le templier comprit bien vite qu’il n’était pas de l’étoffe dont on fait les grands soldats.
</p>

<p>
« Regarde à l’entour. Il y a peu de chances qu’il se soit trouvé ici tout seul, à pied. Ces démons ne vivent sans monture. »
</p>

<p>
Encore peu assuré sur ses appuis et sentant des douleurs sourdre de chaque partie de son corps, Baset crapahuta de son mieux aux abords. Rien ne bougeait autour d’eux, ce qui le rasséréna un peu. Il explora le coin avec d’autant plus de détermination, pour y dénicher finalement un bel étalon alezan attaché dans un bosquet. Vu son équipement, c’était là la monture du Turc qui les avait attaqués. Un sac posé au sol contenait des affaires de palefrenier, sans qu’il en connaisse l’usage exact. Étudiant la bête, il comprit bien vite que l’homme s’était arrêté pour soigner une boiterie. Néanmoins, les oreilles aux aguets, elle se laissa mener sans problème.
</p>

<p>
Il traversa de nouveau le chemin, mais le cheval refusa de s’approcher du cadavre, renâclant et menaçant de lui échapper. Il l’attacha à un arbre et retourna voir le templier.
</p>

<p>
« Il semble avoir eu souci avec sa monture. Elle refuse d’approcher et je n’ai pas trouvé longue corde pour vous dégager avec son aide. »
</p>

<p>
Le teint blanc, le templier acquiesça. Il sentait ses forces l’abandonner. Peut-être était-il plus blessé qu’il ne l’avait cru de prime abord. Tant qu’il serait bloqué sous le cheval, il ne pourrait le savoir exactement.
</p>

<p>
« En ce cas, tu vas prendre cette bête afin de retourner au casal demander de l’aide à mes frères.
</p>

<p>
— Je ne peux vous abandonner. Si jamais d’autres pillards s’en venaient ?
</p>

<p>
— De cela je ne doute guère, d’autant qu’ils vont voir arriver à eux ton cheval avec un harnachement qu’ils sauront reconnaître comme ennemi. Peu me chaut, j’ai juré en les mains du maître et mourrait glaive au poing si c’est la volonté de Dieu. Mais de cela rien n’est joué, contente-toi de galoper au loin. Ta célérité est mon espoir. »
</p>

<p>
Baset hésita à lui dire qu’il ne saurait aller bien vite avec un cheval boiteux, mais il se contenta de lui laisser à portée de main une outre qu’il avait dénouée de la selle du Turc.
</p>

<p>
« Je reviens au plus vite, sire chevalier. À Dieu vous mande !
</p>

<p>
— Vole, maraud, pour mon salut. Et pour ton priement à Dieu, remembre-lui mon nom : Rolant… »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal Techua, chemin m\u00e9ridional menant vers H\u00e9bron, midi du vendredi 15 septembre 1139&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_techua_chemin_meridional_menant_vers_hebron_midi_du_vendredi_15_septembre_1139&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11388-19678&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_saint-sepulcre_matin_du_lundi_15_septembre_1152">Jérusalem, Saint-Sépulcre, matin du lundi 15 septembre 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Des nuages d’encens se répandaient depuis la rotonde du tombeau du Christ jusqu’au petit autel annexe où Baset avait habitude de venir se recueillir. Comme chaque année, il avait porté un cierge de belle taille et lâché une pièce dans le tronc des messes, puis s’était installé pour y réciter les seules prières qu’il connaissait : <em>Ave</em>, <em>Pater</em> et <em>Credo</em>. Il le faisait toujours dans cet ordre, car il estimait qu’il était plus habile de commencer par en appeler à la Vierge, plus encline à se montrer bienveillante, puis au Père qui saurait ne pas être jaloux de son attention première. Enfin, il glissait ses demandes avant de confirmer, par sa litanie finale, qu’il était bon chrétien, afin de rassurer Dieu de son éligibilité à voir ses vœux exaucés.
</p>

<p>
Finissant ses oraisons, il se signa rapidement et prenait le chemin du palais pour y débuter son service lorsqu’il fut apostrophé par un des chanoines. Habillé de belle laine noire, il avait le visage replet et le regard franc, un sourire aimable figé sur la face. Son allure bonhomme incita Baset à froncer les sourcils, toujours méfiant des sollicitations qui se préparaient derrière si avenantes façades. Il avait trop souvent eu affaire à des menteurs et des escrocs, que ce soit au péage des portes ou lors des rondes du guet, pour conserver une opinion favorable envers ses prochains.
</p>

<p>
« Le bon jour à vous, mon fils. On ne vous voit pas si souventes fois en nos murs, mais il me semble que vous y brûlez chaque an beau cierge en cette date. Seriez-vous nommé Nicomède ou lié peu ou prou à lui ? »
</p>

<p>
Décontenancé par la question dont il ne voyait pas l’intérêt, Baset suspecta immédiatement le préambule à une quête, à laquelle il comptait bien se dérober. Il se fit le visage le plus rétif qu’il avait en réserve et répondit d’un ton morne.
</p>

<p>
« Jamais ouï parler de lui, père chanoine. Désolé…
</p>

<p>
— Faites excuse, j’avais cru, à vous voir ici fêter ainsi son martyr. Il est de certes fort déconnu des fidèles et, même les plus instruits de nous n’en savent guère en dehors de ce que nous en a dit le Saint-Père Adrien. »
</p>

<p>
Le prêtre inclina la tête, espérant que Baset se dévoilerait un peu plus. Avant que le silence ne tourne au malaise, ce dernier se résolut à répondre a minima au clerc, estimant qu’il semblait inoffensif et, surtout, simplement curieux. Il pourrait ainsi s’en débarrasser à bon compte.
</p>

<p>
« Il se trouve que je viens prier pour Rolant.
</p>

<p>
— Un vôtre parent ?
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<p>
— Aucunement.
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<p>
— Est-ce quelqu’un qui a rendu son âme à Dieu en ce jour ?
</p>

<p>
— Je ne sais.
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<p>
— Pourquoi donc le choix de ce jour ?
</p>

<p>
— Il serait bien temps qu’on fête les Rolant, et hui me paraît aussi bon qu’un autre. »
</p>

<p>
Il haussa les épaules, adressa un dernier message muet à la flamme du beau cierge et s’en fut sans un mot de plus. Nullement rebuté, le chanoine dédia un sourire désabusé au sergent qui lui tournait le dos, puis, machinalement, ajusta le placement de la nappe d’autel brodée.
</p>

<p>
« Saint Rolant ! Que voilà étrange lubie ! Le pauvret aura trop entendu les aventures du grand Charles<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, Saint-S\u00e9pulcre, matin du lundi 15 septembre 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_saint-sepulcre_matin_du_lundi_15_septembre_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19679-23117&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le baptême du feu de Baset, pour fort peu héroïque qu’il soit, se déroule lors d’un des nombreux affrontements dont il nous est peu dit dans les sources. Guillaume de Tyr indique en quelques lignes que les Templiers y perdirent beaucoup d’hommes face à des pillards. Il ne faut pas imaginer une belle bataille rangée, mais une série d’escarmouches et d’embuscades qui prenaient place sur un assez vaste territoire. Comme souvent, les effectifs de chaque côté étaient très faibles, bien plus proches de la centaine que du millier.
</p>

<p>
La scène finale joue avec le fait que le 15 septembre soit désormais bien la saint Roland, en mémoire d’un Italien du XIVe siècle et pas du tout de ce malheureux chevalier que j’évoque. Si j’ai choisi cette date, c’est pour illustrer le fait que les choses ne sont pas toujours aussi assurées qu’on le croit dans les héritages culturels. Il y a souvent jonction, fusion, contagion entre des traditions diverses pour établir des idées considérés comme avérées et univoques par la suite. La recherche historique se bâtit à rebours en allant à la recherche des sources, parfois bien moins définitives que les certitudes communément enseignées.
</p>

<p>
Enfin, le titre de ce Qit’a, <em>Semper fidelis</em>, « Toujours fidèle » évoque à la fois la question de la fidélité des sources et aux sources, de l’image que l’on se construit du passé, mais également de la fidélité de Baset à son caractère, aux ambitions de son père, à son maître le roi et à son propre souvenir traumatisant. Mais c’est aussi une devise très guerrière qui peut faire référence au courage du templier, cette antienne ayant été adoptée par de nombreux combattants dans l’histoire, dont le corps états-unien des Marines est certainement le plus connu.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23118-24963&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Guillaume de Tyr, <em>Historia rerum in partibus transmarinis gestarum</em>, Recueil des Historiens des Croisades, Occidentaux tome I
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem. A corpus. Volume I. A-K</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2008.
</p>

<p>
Edgeller Johnathan James (B.A.), <em>Taking the Templar Habit: Rule, Initiation Ritual, and the Accusations against the Order</em>, MA Thesis, Texas Tech University, 2010.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24964-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Négociant en sel.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Imād al-Dīn Zengī, atabeg de Mossoul et Damas (1087-1146).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Mu‘īn ad-dīn Anur (ou Unur) ( ? - 1149), principal dirigeant de l’état bouride de Damas de 1135 à sa mort en 1149.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui <em>Hébron</em>, ville palestinienne de Cisjordanie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Charlemagne. Allusion à <em>La chanson de Roland</em>, qui célèbre, entre autres, les hauts faits de ce chevalier légendaire de l’empereur.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:54 +0000</pubDate>
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 </item>      
<item>

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<h2 class="sectionedit7" id="tyr_parvis_de_la_cathedrale_sainte-croix_fin_de_matinee_du_18_fevrier_1151">Tyr, parvis de la cathédrale Sainte-Croix, fin de matinée du 18 février 1151</h2>
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Poussée par la brise de mer, l’averse matinale avait refroidi l’atmosphère. Le sol, marqué de quelques flaques, devenait de la boue sous le piétinement des fidèles au sortir de la messe. Un ciel cendré promettait de nouvelles ondées, sans que cela inquiète la foule occupée à discuter. Des bandes d’enfants, s’affranchissant de la tutelle de leurs aînés en plein commérage, en profitaient pour se faufiler de-ci de-là en jouant et piaillant.
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Plusieurs saltimbanques avaient pris place sur le parvis, espérant une prodigalité renforcée par l’office religieux. Plusieurs montreurs d’animaux faisaient cabrioler leur bête, s’attirant des cris d’émerveillement ou de surprise. Jongleurs et acrobates n’étaient pas en reste, apostrophant le chaland à grand renfort de tambours et d’exclamations outrées.
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Au plus près de l’édifice sacré se tenaient des musiciens, profitant des marches pour se poster ainsi qu’en chaire face à leur auditoire. Parmi eux, tout au nord de l’endroit, une jeune femme chantait des psaumes de sa voix fatiguée. Elle n’avait guère de vêtements sur elle pour se prémunir du froid et se frottait continuellement les bras afin de se réchauffer. Son répertoire attirait à elle les plus dévots, pas pour autant toujours les plus charitables. Elle savait que c’était là sa plus belle quête de la semaine et mettait donc tout son cœur dans un latin approximatif, n’ayant guère idée de ce qu’elle déclamait. Elle se contentait de copier à l’oreille les chants des pèlerins et des clercs.
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Anceline avait pris l’habitude de suivre la côte, quittant une cité où la générosité s’érodait pour une autre, le temps de faire oublier les largesses reçues. Elle s’était constitué un petit répertoire sacré qui ne recueillait pas autant de pièces que les habiles tours des artistes plus inventifs, mais qui lui permettait d’avoir bon accueil auprès des établissements religieux. Elle était une fidèle des hospices, y goûtant la soupe légère et le pain noir qu’elle engloutissait comme mets de choix.
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Une fois encore, la récolte était maigre et ne lui donnerait guère l’occasion de festoyer. En outre, en ce mois de février, le plus frais de l’année, elle était frigorifiée. Elle n’avait pour tout vêtement que deux chemises, sa cotte bien fatiguée et une chape lui servant souvent de couverture lorsqu’elle était sur les chemins. Elle avait des chausses sans pieds, ayant depuis longtemps oublié l’usage des savates qu’il fallait sans cesse faire ressemeler.
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Elle avait à peine vingt ans, mais en paraissait dix de plus, fanée par la trop fréquente exposition aux éléments et les durs labeurs. Elle se louait comme lavandière là où elle pouvait trouver de l’ouvrage, bien rarement et payé à la journée. Elle y avait gagné de nombreuses engelures et des mains douloureuses lorsque le temps tournait à la pluie. Il lui était aussi arrivé de négocier les attraits de son corps quand la faim se faisait trop pressante, mais elle évitait d’en faire une habitude.
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Souvent, après avoir cédé au découragement, elle quittait la ville, désireuse d’oublier et craignant d’être ainsi connue. Malgré tout, à force de fréquenter les mêmes lieux, on la voyait de moins en moins comme une lavandière. Elle refusait néanmoins de s’abandonner à ce commerce et de suivre les troupes de soldats où il était plus aisé de s’y adonner. Sans plus vraiment y croire, elle ne désespérait pas de retrouver celui qui lui avait fait promesse de l’épouser. Elle ne voulait pas se présenter à lui irrémédiablement souillée, chérissant ce rêve sans jamais oser faire en sorte qu’il puisse éclore.
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Elle comptait les quelques piécettes, méreaux et oboles, qu’elle avait reçus après son tour de chant quand elle fut apostrophée par une voix à l’intonation rieuse.
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« Alors, belle amie, la moisson est-elle à la hauteur de ces divines strophes ? »
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Celui qui avait parlé était un petit homme, plusieurs degrés au-dessus d’elle et pourtant les yeux à peine à sa hauteur. Son corps et sa tête étaient normaux, mais ses membres semblaient ceux d’un enfant. Tout en s’exprimant, il secouait ses mains, amplifiant chaque mot d’un geste démonstratif. Clairement, il était comédien, de nature si ce n’était de profession. Son visage aux traits réguliers était mangé de barbe et ses vêtements, pour être de bonne qualité, avaient connu de meilleurs jours. Il bondit à côté d’elle et fit une révérence entre deux sautillements.
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« J’ai nom Mile, comédien, chanteur et acrobate ! Mes compères et moi t’avons entendue. Ce qui s’échappe de ta gorge est à l’aune de celle-ci et je tenais à te faire compliment pour le tout !
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— Je n’ai nulle fierté à tirer de cela, <em>Dieu dispose</em>.
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— Le sire patriarche en sa chaire n’aurait pas mieux dit, mais d’une voix moins doucette à mes oreilles ! »
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Le visage barré d’un franc sourire inspira confiance à Anceline, qui empocha rapidement sa collecte et ramassa son petit sac posé au sol. Le nain avait visiblement une idée derrière la tête et elle s’approcha un peu de lui.
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« Et que puis-je pour toi, compère Mile, que ne pourrait t’accorder beau clerc en son chœur ? »
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La saillie éclaira le visage du nain plus encore et son regard en devint outrageusement égrillard.
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« Rien que je ne saurais demander à mienne sœur, je t’en fais jurement. Avec mes compagnons, nous pensons aller au sud, vers Acre et sa chaude fournée de pérégrins qui ne saurait tarder à se déverser en nos terres. Une belle voix de plus en notre groupe ferait pousser cliquaille comme fleurs en mai. Outre, tu pourrais nous apprendre tes chants, plus propices à flatter l’oreille du dévot que mes paillardises. »
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Tout en parlant, il désigna un petit groupe d’à peine une demi-douzaine, occupé à des acrobaties. Une femme mendiait auprès des chalands tout en leur lançant des plaisanteries dont Anceline devinait qu’elles n’étaient guère pieuses, à voir les mines mi indignées mi-enthousiastes autour d’elle. La présence d’une commère la rassurait un peu, bien qu’elle sache que cela ne garantissait pas toujours d’être en sécurité. Néanmoins, l’offre du petit homme était intéressante. Les pèlerins fraîchement débarqués pouvaient se montrer généreux. Peut-être s’y trouverait même un riche baron désireux de s’entourer de saltimbanques pour égayer ses soirées. Elle accorda à Mile son plus beau sourire.
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« Eh bien, nomme-moi donc tes sochons. J’aurais usance de leur nom si nous devons compaigner un temps ! »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, parvis de la cath\u00e9drale Sainte-Croix, fin de matin\u00e9e du 18 f\u00e9vrier 1151&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_parvis_de_la_cathedrale_sainte-croix_fin_de_matinee_du_18_fevrier_1151&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;347-7200&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_echoppe_de_margue_l_allemande_matin_du_mardi_3_novembre_1153">Jérusalem, échoppe de Margue l’Allemande, matin du mardi 3 novembre 1153</h2>
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De chaudes odeurs briochées vinrent titiller les narines d’Anceline avant même qu’elle ne réalise le bruit autour d’elle. Elle était épuisée, vermoulue, nauséeuse, incapable d’ouvrir les yeux. Elle était installée sur une couche et bien couverte. Dans sa bouche raide comme du carton, elle sentait des remugles désagréables, héritiers de la bile qu’elle soupçonnait encore désireuse de jaillir de ses entrailles.
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Des personnes discutaient aimablement, une voix féminine dominant les autres, donnant parfois quelques ordres secs ou flattant ce qu’Anceline devinait être des chalands. Elle remua un peu, émit un grognement et força pour entrouvrir les paupières.
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Elle était sur une modeste plateforme, installée sur une paillasse. À ses côtés, un coffre cadenassé. Le lieu n’était pas très large, mais assez long, couvert d’une voûte chaulée. Tandis qu’elle clignait des yeux, une petite silhouette s’approcha d’elle. Un garçon, emmitouflé dans une épaisse chemise de laine. Il semblait aussi circonspect qu’elle. Avant qu’elle ne puisse émettre un son, il avait bondi vers le bord de la galerie et crié :
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« Mère, mère ! Elle est éveillée ! »
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Anceline déglutit lentement, sa gorge lui paraissant de feu. Elle sentit qu’on montait à l’échelle et une tête apparut bientôt. Un visage rond, laiteux, serré dans un foulard d’où s’échappaient quelques mèches brunes. La femme lui sourit.
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« Alors, ma mie, comment te sens-tu ? Nous avons eu grand effroi et craignions de devoir te livrer à la terre sans même connaître ton nom.
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— Anceline me nomme. »
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Sa voix lui fit l’effet d’un terrible croassement, elle qui aimait tant chanter.
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« Bien contente de t’ouïr, ma belle. J’ai nom Margue et voici mon enfançon, Robert.
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— Où suis-je ? Qu’est-ce que… »
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Sa question mourut dans une toux violente qui l’abattit. Margue finit de grimper l’échelle, faufilant son imposante masse auprès de la couche pour la border.
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« Dors, il sera bien temps plus tard. J’ai aussi moult questions pour toi. »
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Les jours qui s’égrenèrent ensuite furent très flous pour Anceline. Elle se réveillait de temps à autre, nourrie de bouillons et de soupes au vin par Margue. Elle percevait parfois sa chaleur pendant la nuit, lorsqu’elles partageaient le grabat. Elle entendait les berceuses chantées pour Robert, fredonnées à mi-voix. La journée, le commerce qui se déroulait sous elle lui apportait des effluves sucrés et capiteux, incitant son estomac à la rébellion. Elle se sentait néanmoins chaque jour plus forte que le précédent.
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Un soir qu’elle lui servait son écuelle de potage, Margue lui expliqua que c’était son valet Belek qui l’avait trouvée, inconsciente, dans le faubourg de la porte de David.
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« J’avais plusieurs compères et commères. Que sont-ils devenus ?
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— Je ne sais. Tu étais seulette en la ruelle. Peut-être t’ont-ils abandonnée pour morte ? »
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Elle haussa ses fortes épaules tout en s’efforçant au sourire. Anceline se souvenait qu’ils avaient tous été atteints d’effroyables flux de ventre après des jours à se nourrir d’expédients. Les derniers mois avaient été particulièrement difficiles pour les bateleurs. Après les violents affrontements entre la reine Mélisende et son fils Baudoin, puis la prise de pouvoir effective et indisputée de celui-ci, il y avait eu de grands bouleversements dans le royaume.
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Les barons n’étaient guère enclins à faire la fête, pas plus que les bourgeois à distribuer leurs aumônes. Et les moines préféraient les pèlerins aux saltimbanques, toujours suspects de mille fraudes et abus. Peut-être ses compagnons l’avaient-ils cru morte. Même Mile, qu’elle appréciait assez pour avoir partagé sa couche quelques fois, n’était plus si enjoué qu’à leurs débuts. Le désespoir les avait tous gagnés.
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« S’ils t’ont laissée, c’est qu’ils ne méritent guère que tu te biles pour leur sort. Pense donc déjà à te bien porter !
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— Pourquoi m’avoir ramassée ? Nous ne sommes pas…
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— Suis-je si male chrétienne que je ne peux aider plus nécessiteuse que moi ? Nul ne sait quand il aura besoin d’une main tendue, mais il peut décider de la tendre à qui lui chante.
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— Je ne pourrai jamais payer de retour.
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— Tu pourras bien passer le balai ou tamiser la farine quand tu seras mieux. Belek est parfois si gauche que j’ai doutance qu’il ne fasse exprès dans l’espoir que je l’affranchisse de certaines corvées ! »
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Elle récupéra l’écuelle et se releva, non sans remettre en place la couverture au plus près d’Anceline.
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« Laisse donc simple femme te porter charité à sa mesure. On gagne ainsi Paradis à bon compte. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, \u00e9choppe de Margue l\u2019Allemande, matin du mardi 3 novembre 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_echoppe_de_margue_l_allemande_matin_du_mardi_3_novembre_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7201-12117&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_quartier_du_palais_royal_matin_du_16_novembre_1153">Jérusalem, quartier du palais royal, matin du 16 novembre 1153</h2>
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Désormais plus assurée sur ses jambes, Anceline allait de temps à autre en ville faire quelques commissions et livraisons afin d’aider Margue à faire tourner son commerce. Ce jour-là, ses pas l’avaient menée aux abords du Saint-Sépulcre et du palais royal. Elle avait longuement hésité, baguenaudant parmi les boutiques aux alentours, avant de se décider à s’enquérir de Fouques<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> auprès de la domesticité de Baudoin.
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Des hommes de faction à l’entrée lui en interdirent l’accès. Elle n’avait selon eux aucun motif valable d’y pénétrer. Les profiteurs et larrons étaient légion et, si l’hôtel royal était généreux, il n’avait pas vocation à accueillir tous les miséreux de la terre. Devant le grand portail de la cour, un des sergents, moins méchant que son allure austère ne le laissait supposer la prit un peu en pitié et lui demanda après qui elle en avait.
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« C’est jeune valet qui a trouvé service auprès du frère le roi, le comte de Jaffa. Il a nom Fouques et vient de Césaire, sur la côte.
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— Pourquoi donc le recherches-tu ? T’aurait-il fait subir mal sort ? Abandonnée avec enfançon ? »
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À sa question, Anceline comprit qu’il n’envisageait pas l’idée avec mansuétude.
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« Rien de cela. Nous nous étions promis l’un à l’autre en nos jouvences et la vie nous a séparés. J’aurais néanmoins grande joie à l’encontrer de nouvel. »
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L’homme hocha la tête avec gravité, visiblement soulagé de n’avoir pas à rechercher un pernicieux inconséquent. Il héla une petite femme à l’allure nerveuse qui s’approcha de lui, les bras encombrés d’une corbeille de draps. Il lui expliqua rapidement l’histoire et en appela à son jugement. Lingère du palais, elle voyait aller et venir la plupart de la domesticité pour leur fournir le couchage et, parfois, les vêtements.
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« Je crois voir ce gamin là, indiqua-t-elle de sa voix haut perchée. Damoisel de belle allure, mais il n’est pas en nos murs. Le sire comte de Jaffa a tant attendu pour tenir Ascalon, il s’y est rendu tantôt. »
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Elle adressa à Anceline un rictus désolé.
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« Le sire Amaury<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup> va et vient souventes fois au palais, mais il risque de demeurer en ses terres le temps de s’assurer que nul ne vient lui contester sa prise. Ses ribauds seront avec lui, il y a sûrement fort ouvrage à accomplir là-bas. »
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Anceline hocha la tête en silence et remercia d’un sourire. Puis elle prit congé des deux domestiques et reprit son chemin vers la proche boutique de Margue. Elle ne savait pas ce qu’elle avait imaginé. Même si elle avait retrouvé Fouques, il devait l’avoir oubliée. Cela faisait plusieurs années qu’ils s’étaient séparés. Elle ne maintenait son souvenir vivace que parce qu’il avait représenté un espoir de quitter sa vie de misère. Ce n’était qu’une chimère qu’elle s’entêtait à poursuivre, sans que cela ne lui apporte aucun réconfort.
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Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de réfléchir au temps que lui prendrait un voyage vers le sud du royaume. Ascalon n’était pas si éloignée et de fréquents convois de marchands allaient sûrement s’y rendre depuis Jaffa. Elle pourrait y faire un tour, dans l’improbable espoir que Fouques y soit. Et qu’il accueille avec soulagement son amour de jeunesse. Elle pourrait tout à fait trouver de l’embauche comme lingère ou simple lavandière. Avec leurs deux soldes, ils pourraient vivre une belle vie et, même, avoir des enfants. Elle n’était pas si vieille pour ne pas en rêver. Elle aussi aurait plaisir à voir grandir un petit Robert auprès d’elle.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier du palais royal, matin du 16 novembre 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_du_palais_royal_matin_du_16_novembre_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12118-16002&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="ascalon_abords_de_la_porte_de_jaffa_dimanche_13_decembre_1153">Ascalon, abords de la porte de Jaffa, dimanche 13 décembre 1153</h2>
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Anceline n’avait jamais vu une cité aux murailles pareillement dévastée. Une large partie de la courtine était abattue, objet de tous les soins d’une foule de maçons et de charpentiers. Elle venait chaque jour y trouver de l’ouvrage, en recherche de manouvriers désireux d’avoir leur vêtement nettoyé ou réparé. Elle avait renoncé à l’espoir d’obtenir de quoi manger après la messe, la population étant principalement constituée de voyageurs et de négociants. Lors de la prise de la ville, les musulmans avaient eu l’opportunité de fuir, abandonnant leurs maisons et leurs biens aux vainqueurs. Quelques familles de chrétiens orientaux, de juifs, étaient demeurées, mais elle n’était pas de leurs communautés pour oser leur demander l’aumône.
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On parlait partout de l’ouvrage qui ne manquerait pas : cathédrale, château, fortifications. Amaury, seigneur d’Ascalon avait tout à faire en sa cité et les ouvriers se frottaient les mains des années de labeur qui s’annonçaient. Selon leur spécialité, ils allaient d’un chantier à l’autre, vendant leur savoir-faire aux plus offrants. Anceline leur enviait cette indépendance née d’une maîtrise, d’un talent dont ils défendaient jalousement la valeur.
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Elle avait tenté d’entrer en contact avec les gens au service du comte, espérant enfin retrouver Fouques, pour apprendre qu’il n’était plus simple ribaud, mais valet d’armes et avait trouvé sa place dans l’ost royal au service d’un chevalier. Il pouvait désormais être n’importe où, tenant garnison pour l’hiver, portant des messages ou escortant un émissaire. La nouvelle l’avait abattue, ses dernières illusions lui étant arrachées, elle s’était alors abandonnée au commerce qu’elle déprisait fort jusque là. Mais au moins n’avait-elle guère à y penser, son fin visage et son regard doux suffisaient à lui attirer les hommes. Elle avait sombré un temps dans le désespoir le plus total.
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Un matin, elle avait été prise à partie par d’autres prostituées qui lui reprochaient de brader ses charmes, exigeant à peine de quoi survivre, indifférente à ce qui était requis d’elle. La plus hargneuse l’avait si violemment secouée qu’elle était tombée à terre, la lèvre fendue par le choc contre une pierre. Puis les coups avaient plu sur elle, la plongeant dans une léthargie dont elle n’était sortie qu’avec difficulté, le corps endolori et l’esprit absent. Elle avait alors constaté que ses maigres affaires avaient disparu pendant son inconscience.
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Alors qu’elle gisait là, hébétée et sans plus aucune attente, un manouvrier l’avait reconnue : Houdoin, un gâcheur de mortier aux mains cornées et brûlées par la chaux, dont elle avait déjà réparé quelques effets et rassasié les chairs. Il l’avait relevée et l’avait ramené avec lui, lui laissant l’usage de ses draps la journée contre l’abandon de son corps la nuit. Il n’était pas tant attentionné, mais pas brutal pour autant et lui apportait de quoi se restaurer chichement. En plus du gîte et du couchage, elle n’en attendait pas plus.
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Houdoin et quelques compagnons s’étaient arrogé une échoppe avec une petite cour à l’arrière où ils pouvaient cuisiner sur un feu leurs soupes et brouets. Tandis qu’elle reprenait des forces, elle se proposa de leur entretenir le linge, tout en profitant de leur protection, de leur nourriture et de leur abri. Bien vite, elle partagea à l’occasion le grabat de l’un ou l’autre. Leurs épouses au loin, ils avaient des besoins à satisfaire, sans égards, mais sans violence. Elle s’en contenta et finit par s’habituer à son état.
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Noël approchant, presque tous s’absentèrent pour retrouver leur famille, et Anceline demeura seule avec Houdoin. Un soir qu’ils savouraient un épais potage aux fèves agrémenté de lard, ce dernier se laissa aller à évoquer sa vie et ses projets. Sous ses dehors frustes, il n’était pas mauvais homme, quoique parfois empressé et autoritaire, héritage d’une existence de rude labeur.
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« Et toi, commère, qu’as-tu en tête ? Tu ne saurais demeurer ici ta vie durant. Nous allons de certes prendre le chemin d’ici l’été. Tu pourrais nous compaigner.
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— Cela fait long temps que tu erres en quête d’ouvrage, Houdoin ?
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— Je ne sais de juste, je suis né l’année où Foulques reçut la couronne<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. Je cours les chantiers depuis bien longtemps, mis en apprentissage que le lait me coulait encore du nez. Mais j’ai espoir de pouvoir fonder ma famille d’ici quelques paires d’ans, j’ai amassé cliquaille assez pour décider un père à me donner sa fille. Pour peu qu’elle soit honnête et bien dotée… »
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Le regard qu’ils échangèrent alors fit naître un rictus sur le visage tavelé de l’ouvrier.
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« Qui voudrait espouser fille des rues telle que toi ? Tu as mignonne face assez, mais c’est là bien faible dot pour fonder hostel.
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— Je sais cela. À défaut d’en marier un, au moins serais-je la femme de plusieurs pour manger assez. »
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À sa grande surprise, Houdoin lui accorda une caresse sur l’épaule. Puis il avala une longue rasade de vin, le regard perdu dans le vague.
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« La nuit s’en vient, commère, et la lune n’est qu’un filet. Il est temps de se glisser sous la couverte. Dormons ensemble, il ne fait pas tant chaud. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ascalon, abords de la porte de Jaffa, dimanche 13 d\u00e9cembre 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;ascalon_abords_de_la_porte_de_jaffa_dimanche_13_decembre_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16003-21528&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="lydda_quartier_de_samarie_matin_du_lundi_15_decembre_1158">Lydda, quartier de Samarie, matin du lundi 15 décembre 1158</h2>
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Anceline frappait le sol de ses pieds afin de se réchauffer. Malgré le soleil, la température était fraîche et elle était impatiente de prendre la route. Elle avait posé à côté d’elle la hotte où elle rangeait toute sa fortune. Elle était désormais habituée des chantiers et suivait des équipes d’artisans, ne restant jamais plus de quelques mois en un lieu, s’efforçant de ne pas faire naître des espoirs qu’elle savait sans cesse déçus. Il lui était arrivé plus d’une fois de se consacrer à un seul homme, lui réservant ses caresses, mais jamais aucun n’avait eu le désir d’officialiser cela, préférant s’en tenir à des échanges commerciaux là où elle recherchait de la stabilité si ce n’était de l’affection.
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Le dernier de ses réguliers, Gerbaut, l’avait accompagnée pour ce départ du chantier de la basilique Saint-Georges. Silencieux, il profitait de la proximité d’une fontaine pour puiser l’eau qu’il distribuerait ensuite aux ouvriers. C’était un portefaix aux épaules robustes, durement blessé quelques jours auparavant, un bras cassé en écharpe.
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Son humeur, déjà fort maussade au naturel, s’en était encore dégradée et cela avait convaincu Anceline de faire son baluchon une fois de plus. Elle avait appris qu’une belle fête se préparait à Naplouse, à la cour de la reine Mélisende. Peut-être aurait-elle l’occasion d’y trouver de l’emploi durant l’hiver. Malgré ses défauts, elle hésitait à quitter Gerbaut. Il s’était révélé un compagnon décent quoique fort taciturne. Il était peu causant et, les quelques mois qu’ils avaient vécu l’un à côté de l’autre, il ne s’était jamais confié. Elle l’avait deviné bien plus adroit et cultivé que son embauche comme portefaix ne le suggérait et elle avait découvert dans ses affaires des outils de tailleur de pierre. Mais jamais il n’avait abordé le sujet.
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Il savait malgré tout montrer de la prévenance, à l’occasion, pensant à elle pour la distribution de vêtements des chanoines au début de l’Avent ou lui offrant de temps à autre une pâtisserie. Mais à chaque fois il n’avait accompagné ces attentions d’aucune explication ni d’aucun geste qui aurait pu laisser croire qu’il avait envie d’aller plus loin. Il n’avait guère manifesté de réaction lorsqu’elle avait évoqué son désir de partir pour Naplouse. Il avait simplement indiqué qu’il s’enquerrait des caravanes afin qu’elle voyage en sécurité.
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Elle n’avait pas le cœur à lever les mystères de cet homme et se contentait de survivre un jour après l’autre. Elle avait abandonné l’espoir de trouver quelqu’un à marier et savait qu’aucun établissement religieux ne voudrait d’une novice qui viendrait prononcer ses vœux sans apporter un minimum de biens à la congrégation ni pouvoir attester d’une bonne moralité. Elle s’efforçait juste de ne pas penser au lendemain.
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Enfin le maître caravanier donna le signal du départ, faisant naître une agitation bruyante parmi les voyageurs. Les chameaux et les mules de bat, les chevaux des plus aisés se mirent en branle dans un grand vacarme et un dense nuage de poussière. Anceline se tourna vers Gerbaut et l’accola tendrement. Malgré toutes ses préventions, elle ne pouvait s’empêcher de s’attacher.
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« Que la paix de Dieu soit avec toi, Gerbaut.
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— À Dieu te mande, Commère. Garde-toi bien des périls de la route. J’espère te revoir aux beaux jours. »
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Elle se figea, surprise, mais elle n’eut pas le temps d’en demander plus. Il s’écarta d’elle et, après lui avoir pressé le bras en signe d’adieu, il s’en fut sans plus un regard. Lorsqu’elle franchit la porte de la cité, elle essuya avec vigueur les larmes qui perlaient de ses paupières, oscillant entre agacement et espérance. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, quartier de Samarie, matin du lundi 15 d\u00e9cembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_quartier_de_samarie_matin_du_lundi_15_decembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21529-25494&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Route : XIIe siècle, du latin <em>[via] rupta</em> (pour un chemin percé à travers une forêt), du participe passé féminin <em>rupta</em> du verbe <em>rumpere</em>, « épuiser en imposant un effort, rompre, casser, percer ».
</p>

<p>
Le titre de ce récit court Qit’a fait bien évidemment référence à l’excellent roman <em>La route</em> de Cormac McCarthy dont fut tiré le film éponyme avec Viggo Mortensen dans le rôle principal. Je me suis dit qu’il était intéressant de suivre les pas et cheminements intérieurs d’une femme en proie à un monde violent. Leurs traces sont souvent faibles, aussi bien dans le texte de McCarthy que dans les sources médiévales.
</p>

<p>
La suite de l’histoire d’Anceline est très largement influencée par des lectures que j’ai pu faire autour des enquêtes de Jacques Fournier lors des ultimes soubresauts de l’hérésie cathare, environ 150 ans plus tard dans le sud de la France. Aucune existence scrutée par l’inquisiteur n’est telle que ce que j’écris, mais cela m’a donné une image assez dure des possibilités de survie des femmes qui se trouvaient reléguées à la marge de la société. Je n’ai cependant aucune certitude sur la véracité d’une pareille vision pour la Terre sainte du XIIe siècle, quoiqu’en disent les sources pour d’autres lieux et périodes proches.
</p>

<p>
Pour avoir une illustration précise et documentée d’une vie de jeune fille marginale au Moyen Âge, je vous conseille l’excellent livre de Anne Brénon, <em>L’impénitente</em>, qui suit le destin d’une hérétique à la naissance du XIVe siècle.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Brénon Anne, <em>L’impéninente. le roman vrai de Guillelme maury, de Montaillou</em>, Cahors : La Louve éditions, 2002.
</p>

<p>
Karras Ruth Mazo, <em>Common Women. Prostitution and Sexuality in Medieval England</em>, New York, Oxford : Oxford University press, 1996.
</p>

<p>
Le Roy Ladurie Emmanuel, <em>Montaillou, village occitan de 1294 à 1324</em>, Paris : Folio Histoire, 2008.
</p>

<p>
McCarthy Cormac, <em>The road</em>, New York : Alfred A. Knopf, 2006 traduit <em>La route</em>, Paris : Éditions de l’Olivier, 2008.
</p>

</div>
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<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Voir le Qit’a <em>Mal chancre</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Amaury de Jérusalem, (1136-1174), comte de Jaffa et d’Ascalon puis roi de Jérusalem à partir de 1163.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">En 1131
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:49 +0000</pubDate>
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 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Traditions]]></title>
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      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_quartier_de_la_porte_d_herode_matin_du_mardi_6_mars_1145">Jérusalem, quartier de la porte d’Hérode, matin du mardi 6 mars 1145</h2>
<div class="level2">

<p>
Un grand fracas d’origine inconnue réveilla Abdul Yasu en sursaut. Il habitait non loin d’un souk où l’on façonnait le cuivre. Ce n’étaient pas tant les petits marteaux traçant les décors qui faisaient du bruit que le transport des marchandises allant et venant depuis la porte de David où l’on taxait les produits. Il résidait chez son père, Tha’lab al-Fayyad, dans une chambre du rez-de-chaussée de la très confortable demeure. Il y était fort bien traité, profitant de la richesse de la maison sans trop s’embarrasser de considérations matérielles. Il avait opté pour cette modeste pièce, car, si elle avait l’inconvénient d’être proche de la rue, elle offrait l’avantage d’être aisément accessible depuis la cour arrière, où s’ouvrait un guichet donnant sur l’extérieur. Il pouvait ainsi aller et venir en toute discrétion, sans que l’on puisse surveiller son emploi du temps.
</p>

<p>
Il se leva et fit une toilette soigneuse, se curant les ongles et les oreilles avec attention. Puis il enfila tuban<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, sirwal<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, fine chemise et durrâ’a<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> de splendide laine zébrée de couleurs vives, posa sa qayah<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> sur son crâne et assujettit méticuleusement son turban de soie paille, à longs rafrafs<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> brodés de bleu sombre. Il était toujours très élégant et tenait à paraître impeccable à chaque occasion. De plus, il prévoyait en fin de journée de se rendre aux bains, de façon à être parfait pour une soirée festive avec quelques amis.
</p>

<p>
En sortant de sa chambre, sa sacoche au côté, il croisa Ghadir, la vieille gouvernante, qu’il salua poliment. Celle-ci lui accorda un sourire puis soupira en détaillant du regard la tenue d’apparat du jeune homme. Elle traitait Abdul comme s’il était encore un enfant, mais, paradoxalement, semblait exaspérée par son comportement juvénile. Indifférent à ces usuelles manifestations d’humeur, il lui donna des instructions pour qu’on lui porte des affaires aux bains voisins en fin d’après-midi. Avant qu’il n’ait le temps de s’esquiver en direction de Malquisinat, où il savait dénicher ses friandises préférées, znout assit<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> arrosés de mouhalabie<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, elle lui indiqua que son père souhaitait le voir.
</p>

<p>
Tha’lab al-Fayyad était un vieil homme bossu dont les membres grêles s’échappaient d’un corps empâté par les ans et la trop bonne chère. Sa voix elle-même était gênée par les replis tremblotants qui pendaient dans son cou, faisant onduler sa maigre barbe quand il prenait la parole. Ses yeux larmoyants et fatigués n’y voyaient plus si bien qu’il devait souvent demander à ce qu’on lui lise ses ouvrages favoris ou les lettres de ses amis. Abdul pensait que c’était la raison qui le menait en ces lieux.
</p>

<p>
« Entre, fils. Prends place, j’ai des choses à te dire. »
</p>

<p>
Abdul se méfia de l’entrée en matière. Son père était assez laxiste et peu exigeant, et bon nombre de voisins moquaient sa désinvolture envers ses domestiques et sa famille, mais il semblait peu s’en soucier. Il avait néanmoins parfois des lubies, des velléités autoritaires qui, sans durer, étaient pénibles à affronter.
</p>

<p>
« J’ai reçu tantôt belle lettre de ton frère Ma’ali. Il t’envoie ses meilleures pensées et espère que tu étudies ainsi qu’il sied… »
</p>

<p>
Le début était peu encourageant. Ma’ali était son aîné, parti voilà des années vers l’Égypte et au-delà. Il était désormais fort loin, naviguant dans la mer vers les Indes. Bien implanté dans sa ville, il avait contracté un riche mariage et échangeait avec les plus hautes autorités musulmanes, les plus opulents négociants de la place. Il faisait la fierté de son père et semblait, à en lire ses courriers, un des plus heureux et influents hommes de sa cité. De quoi agacer n’importe quel cadet. De malaise, Abdul en remua sur son coussin.
</p>

<p>
« Il a accompagné son pli de plusieurs balles de denrées, à vendre et pour notre maison. En particulier une belle pièce de soie qu’il espère te voir porter pour ton mariage. »
</p>

<p>
C’était donc cela. Depuis quelques mois, Tha’lab al-Fayyad n’avait de cesse de rappeler à son fils qu’il était temps pour lui de s’établir. Ce qui signifiait abandonner cette vie de loisirs et d’amusement pour s’adonner à un travail rémunérateur en vue de fonder sa propre famille. Il avait désormais plus de vingt ans et c’était déjà bien tard pour se mettre au labeur. Il aurait dû partir comme commis des années plus tôt, mais demeurait dans le confort, retenu par l’affection d’un père âgé.
</p>

<p>
« Je me disais que nous pourrions prélever de ses largesses de quoi t’installer. As-tu réfléchi à cela, depuis notre dernière conversation ?
</p>

<p>
— Je continue d’étudier vos notes, je ne sais encore quelles marchandies seraient les plus intéressantes.
</p>

<p>
— Le commerce ne se fait pas sur le papier, Abdul ! s’emporta son père. <em>Jeunesse sans discipline, maison sans toit</em> ! As-tu été discuter dans quelque souk ? Réfléchi aux besoins des uns et des autres ? Travaillé ton expertise en savoir de négoce utile ? »
</p>

<p>
Abdul plongea du nez, conscient de déroger constamment à ses devoirs. Il avait reçu la meilleure éducation qui soit, profitant de la richesse familiale sans subir les contraintes s’exerçant sur les premiers-nés. Sa mère étant morte peu après sa venue au monde, ses proches s’en étaient fort émus et il avait été élevé préservé de toutes les difficultés, choyé par la gouvernante autant que par sa fratrie et son père. Il en tirait une certaine mollesse de caractère qui l’incitait à vivre dans l’inconséquence. Au grand dam de ceux qui l’entouraient, conscients qu’il ne serait peut-être pas capable de faire quoi que ce soit de sa vie.
</p>

<p>
Son père lui conservait pourtant une affection que les semonces n’altéraient pas plus que les manquements. Rien ne semblait résoudre Tha’lab al-Fayyad à sévir pour de bon. Il secoua la tête de dépit, faisant trembler ses multiples mentons, puis se gratta longuement le nez.
</p>

<p>
« Tu as bien quelque passion dans la vie en dehors de la musique et des jeux ? Tu m’as fait acheter ce superbe alezan voilà deux saisons, est-ce pour en tirer commerce ? Ou s’agit-il là encore d’un caprice passager ? »
</p>

<p>
Vexé de se voir ainsi jeté à la face un de ses égarements, Abdul grogna et rétorqua vivement.
</p>

<p>
« Point du tout, je me disais qu’il ferait bon effet en des écuries de louage et pourrait saillir juments et ânesses.
</p>

<p>
— Astucieuse idée, mon fils, j’en conviens. Que ne me l’as-tu dit plus tôt ? As-tu trouvé un lieu où organiser ton affaire ? Des pouliches en vue ? »
</p>

<p>
Abdul hésita à prolonger le mensonge. Il n’avait jamais eu d’autre intention que de parader sur son superbe étalon. Il avait toujours apprécié les chevaux et goûtait fort les jeux équestres, mais de là à s’installer les pieds dans le crottin… Tandis qu’il cherchait un moyen de détromper son père, celui-ci s’emballait, réfléchissant déjà aux partenaires qui pourraient aider Abdul dans son entreprise.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de la porte d\u2019H\u00e9rode, matin du mardi 6 mars 1145&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_la_porte_d_herode_matin_du_mardi_6_mars_1145&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;345-7968&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_porte_de_david_fin_d_apres-midi_du_vendredi_25_mars_1149">Jérusalem, porte de David, fin d’après-midi du vendredi 25 mars 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Jérusalem était toujours très agitée à l’approche de Pâques, mais cette année-là, l’effervescence était à son comble. Après l’échec de l’assaut sur Damas, le roi des Français Louis avait décidé de demeurer là pour l’importante fête religieuse. Son armée encore imposante occupait donc l’endroit en plus des habituels pèlerins. Cet afflux de visiteurs de renom attirait également de nombreux artiste, commerçants et écornifleurs de toutes sortes, impatients de bénéficier de la largesse d’une cour aussi foisonnante. La présence de la fameuse Aliénor d’Aquitaine et son goût pour les célébrations courtoises enflammaient les esprits.
</p>

<p>
Abdul Yasu tirait profit de cette activité. Ses écuries, installées aux abords de la porte de David, accueillaient des montures de voyageurs. De plus, il louait à bon prix ses plus beaux animaux pour permettre aux importants personnages de s’afficher en ville ainsi qu’il seyait à leur rang. Il avait fini par s’habituer à son commerce, abandonnant les corvées les plus salissantes à un employé et conservant les contacts avec les clients, en particulier les plus riches.
</p>

<p>
Non soumis aux droits et taxes, les pèlerins pouvaient entrer dans une file distincte de celles des marchands. S’y adjoignaient les habitants qui allaient et venaient depuis leurs jardins ou les fournisseurs bénéficiant d’une exemption. Naturellement Abdul prit sa place dans ce groupe et menait son petit âne d’un air badin. Cherchant à ne pas croiser le regard d’un des hommes de faction, il leva le nez, comme pour en évaluer la météo prochaine. Quelques filaments blancs s’étiraient paresseusement dans une mer d’azur. Plusieurs oiseaux tournaient, en quête de moucherons, s’élançant depuis les aspérités des puissantes murailles.
</p>

<p>
Il sursauta quand une main ferme vint lui frapper l’épaule. Tout à son rôle, il sourit benoîtement au garde qui le toisait d’un air soupçonneux. L’homme ne paraissait pas agressif, le visage rond et rougeaud, un petit nez en trompette surplombant une belle moustache.
</p>

<p>
« Dis-moi, compère, ton âne me semble porter bien lourds bagues ! »
</p>

<p>
En disant cela, le sergent tâtait de la main les sacs amoncelés et rapidement ficelés sur le dos du petit animal. Abdul chercha à se composer un visage emprunt de modestie et de sincérité.
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<p>
« Ce ne sont que mors, freins et selles de mes bêtes. Je les mène en réparation. »
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<p>
Il tenta un sourire puis enchaîna.
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<p>
« Vous me connaissez, je vais et viens moult fois chaque jour, pour le commerce de mes bêtes, en les écuries non loin. »
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<p>
Tout en parlant, il indiqua grossièrement la direction de ses bâtiments. Le soldat se tenait impassible, un léger sourire à peine tracé sur les lèvres, les pouces coincés dans son ceinturon d’armes.
</p>

<p>
« Oui-da, j’ai bonne connoissance de ta face, mais aucune de ces marchandies. Il te faut aller dans l’autre groupe et payer la taxe ainsi qu’il sied.
</p>

<p>
— Mais ce n’est pas là commerce ! Juste des affaires miennes qui ont grand besoin de reprises. »
</p>

<p>
Le garde fit une moue et entreprit de jeter un coup d’œil au contenu d’un des sacs. Pas le plus gros, posé au-dessus, mais un des plus petits, adroitement ficelé sous les autres. Autour d’eux, les voyageurs avançaient, indifférents à ce contrôle qui ne les concernait pas.
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<p>
Une belle courroie teintée de rouge apparut, ornée de bossettes argentées. Le sergent siffla discrètement.
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<p>
« Si c’est là mauvaises sangles, tu dois louer destriers de baron fieffé ! »
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<p>
Abdul grimaça. Ce n’était pas son premier essai, de mêler ainsi de beaux harnais neufs à ses vieilles courroies rompues. Il les faisait venir d’Égypte et les revendait un bon prix aux riches seigneurs croisés désireux de ramener de prestigieux souvenirs de leur voyage au centre du monde. Les quelques précédentes fois, il avait pu passer sans encombre, mais ce nouveau sergent semblait plus suspicieux que les autres. Pourtant, Abdul nota néanmoins qu’il n’avait pas appelé auprès d’eux les officiers de la douane.
</p>

<p>
« Mon valet aura peut-être par mégarde rangé ce harnois neuf avec les anciens…
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<p>
— C’est tout un, erreur ou pas. La taxe est due pour chaque marchandie, entrée à dessein ou pas…
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<p>
— C’est que j’ai grand ouvrage à faire ce jour ! Ne peut-on au moins faire en sorte que les choses se fassent promptement ?
</p>

<p>
— Que me suggères-tu, l’ami ? »
</p>

<p>
Abdul hésita un instant. Le sergent pouvait être de ceux qui prêchaient le faux pour glaner le vrai, espérant faire moisson de coquin à bon compte en laissant la proie s’enferrer toute seule. Il avait pourtant le visage franc et ouvert autant qu’un Latin pouvait l’arborer. Son teint couperosé témoignant de son évident penchant pour la boisson, cela donna une idée à Abdul Yasu.
</p>

<p>
« Disons que je pourrais vous faire passer la taxe un peu plus tard, histoire de ne pas perdre de temps. J’ai usage de passer dans quelques tavernes au sud du Change Latin. Nous pourrions y convenir d’une rencontre.
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<p>
— Je m’en voudrais fort de retarder ton commerce, l’ami. Mais il me faut évaluer le montant de la taxe en détaillant ce que tu as dans ces sacs ! Dénouons donc là tout ce fourniment !
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<p>
— Oh, il n’y a guère plus que ce que tu as vu. Pour une valeur d’une livre, peut-être deux, et certes pas plus.
</p>

<p>
— L’octroi étant de trois besants le cent pour ce frein, cela ferait… hum, dans les quinze deniers. Si on y ajoute selle et courroies pour compléter harnois, on arrive à deux sous. »
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<p>
Abdul répondit d’un rictus. Pour avoir la face avinée, l’homme n’en était pas moins assez fin et fort en chiffres. Avec une épée au côté, en plus. Il ne serait d’aucune utilité de se récriminer, au risque d’attirer l’attention et de se faire prendre. D’autant qu’il demeurait un beau bénéfice vu qu’il se trouvait dans ses bagages deux équipements complets dont un rapide brossage suffirait à en éliminer la poussière et en rehausser le brillant.
</p>

<p>
« D’accord, sergent. Grand merci. Nous nous retrouvons en la veillée là-bas ?
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<p>
— C’est dit. »
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<p>
Le sergent lui fit signe de la tête d’avancer promptement puis, alors qu’Abdul frappait la croupe de sa bête, il conclut :
</p>

<p>
« J’ai nom Droart. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, porte de David, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du vendredi 25 mars 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_porte_de_david_fin_d_apres-midi_du_vendredi_25_mars_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7969-14441&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_malquisinat_midi_du_mardi_10_juillet_1156">Jérusalem, Malquisinat, midi du mardi 10 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La touffeur de l’air et les impitoyables rayons du soleil incitaient chacun à chercher la moindre parcelle d’ombre au plus fort du jour. Le temps d’une collation, Droart et Abdul Yasu avaient pris l’habitude de partager un petit recoin où un muret servait de banc, à l’abri d’auvents de fortune en feuilles de palme, non loin des échoppes proposant pâtés et tartes, crêpes, galettes et brochettes. À force de se croiser, sans même avoir une transaction en cours, ils aimaient à échanger tranquillement en dégustant leur repas parmi la foule des voyageurs et manouvriers familiers des lieux.
</p>

<p>
Les odeurs des caramels de cuisson y disputaient aux senteurs épicées des mousses et tartinades où l’on plongeait des légumes frais taillés en bâtonnets ou des portions généreuses de pain. Le vin, pas toujours de grande qualité, y était néanmoins assez fort pour inciter sinon à la sieste du moins à l’assoupissement. Et il y avait même de la place assez pour y tracer de quoi jouer aux mérelles, aux tables de façon générale, voire aux dés pour ceux qui ne craignaient pas de tenter leur chance si près des lieux saints.
</p>

<p>
Abdul appréciait fort le jeune sergent, dont le bagou était à la hauteur de ce qu’il avait estimé lors de leur première rencontre. Ils avaient encore fait quelques affaires, mais se voyaient également pour le simple plaisir d’échanger des nouvelles sur le royaume, la cité et leurs voisins. Droart était assez friand de commérage, aussi impatient de les répéter que d’en apprendre de nouveau. Appartenant chacun à une communauté différente, ils pouvaient initier l’autre à tout un monde de risibles comportements. Abdul Yasu savait parler la langue des Latins et ils conversaient habituellement ainsi, mais Droart en profitait pour se familiariser avec l’arabe, qu’il employait sans grand talent et un accent qui faisait s’esclaffer Abdul.
</p>

<p>
Alors qu’ils finissaient leur repas avec des galettes au miel et à la pistache, Droart proposa à Abdul de se joindre à lui le soir pour la veillée qu’il passait généralement avec quelques amis.
</p>

<p>
« Nous passons le temps ainsi que nous le faisons tous les deux certains mitans du jour. Je suis acertainé que tu apprécieras mes compères. En particulier Eudes, le sergent au poil cuivré que tu as vu tantôt à la porte.
</p>

<p>
— C’est bien amiable à toi, mais il n’est pas d’usage de passer veillées ensemble…
</p>

<p>
— Et pourquoi donc ? Si le père Foucher estime que les autels de tes prêtres ont leur place en son moustier, pourquoi donc ne pourrais-tu pas te joindre à nous ? »
</p>

<p>
Bien qu’il appréciât l’invitation, Abdul était mal à l’aise à cette idée. Il n’était pas dans les usages de se mélanger avec d’autres communautés. Il était certes chrétien, quoique peu fervent et d’un culte distinct de celui des catholiques romains, mais il se sentait différent de ces derniers. Langue, culture, origine, tout en lui l’incitait à maintenir cette séparation. Il n’avait d’ailleurs jamais eu beaucoup d’échanges avec d’autres que Droart.
</p>

<p>
Celui-ci se rinça la bouche d’une longue rasade au pichet, essuyant les miettes accrochées à son menton d’un grand mouvement de bras.
</p>

<p>
« Tu m’as dit que ton frère a solide commerce avec les Mahométans dans sa cité. Et pourquoi tu n’aurais pas bonne intelligence avec nous ? Toi aussi tu trouves qu’on sent prou l’ail et l’oignon ? plaisanta-t-il.
</p>

<p>
— J’aurais grand plaisir à découvrir tes sochons, mais peut-être qu’eux seront moins heureux de m’encontrer. Il est de bon ton de fréquenter les siens.
</p>

<p>
— Foin de cela. Mes pères ne sont pas nés ici, mais moi si. Cela nous fait déjà un point commun. S’il se trouve quelque drôle à chicaner sur ce point, je lui ferai rentrer dans la gorge ses arguties. »
</p>

<p>
Il tendit le broc à Abdul, assorti d’un clin d’œil.
</p>

<p>
« Là d’où vient ma famille, ils ont bonne connoissance des vilains sur des lieues à la ronde, sachant combien de grains ils ont commercé avec chacun, la taille des œufs qu’ils versent en dîme ou les femmes qu’ils leur ont mariées. Un homme sans lieu n’est rien de plus que poussière portée par le vent. Et moi je suis d’ici, comme toi, alors il serait déraisonnable de faire comme si je te connaissais pas. Tout bon Chrétien est mon frère, disent les pères curés. Donc tant que tu te fais pas hérétique, j’aurai bon plaisir à te compter parmi les miens ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, Malquisinat, midi du mardi 10 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_malquisinat_midi_du_mardi_10_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14442-19041&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_quartier_de_porte_d_herode_fin_d_apres-midi_du_lundi_16_decembre_1157">Jérusalem, quartier de porte d’Hérode, fin d’après-midi du lundi 16 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Abdul résidait toujours chez son père, continuant à profiter des avantages à n’avoir pas à gérer sa propre demeure. Il bénéficiait également des plats de Ghadir, dont la main s’alourdissait sur les épices avec l’âge, mais sans qu’il le déplore. Il épargnait un peu de l’argent que son affaire de location lui rapportait, tout en s’accordant le droit d’en dépenser une large part en soirées, musique et boissons.
</p>

<p>
Il rentrait d’une journée un peu morose, le mauvais temps n’incitant guère aux voyages. De plus, il avait eu des frais médicaux, une de ses juments ayant développé un glome. C’était une bête fragile qu’il n’avait pas payée très cher, mais dont l’état de foulure chronique, malgré des soins et une attention constante, la rendait sensible à ce genre d’affection. Il en avait été quitte pour des applications d’emplâtre goudronné et un peu de repos à prévoir pour l’animal.
</p>

<p>
Passant par le centre de la Cité, il en avait profité pour acheter quelques kenafas dont l’odeur de miel fleuri l’avait tenté tout au long de sa fin de parcours. Il savait son père friand de ces desserts et Ghadir peu douée pour les réaliser. Tha’lab al-Fayyad l’accueillit aimablement quand il se présenta à lui, l’invitant à aller rapidement se laver les mains pour prendre le repas ensemble. Il semblait particulièrement enjoué.
</p>

<p>
Tandis qu’ils se désaltéraient d’un leben<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> frais du jour, Abdul eut l’explication de cet enthousiasme. Une lettre venue d’Égypte était arrivée sans que son père n’ait eu le temps d’en prendre connaissance. Il espérait qu’elle soit de Ma’ali et déchanta un peu lorsqu’il apprit que l’expéditeur n’était que Durayd al-Khayyat al-Tusi, un de ses nombreux contacts d’affaire à Fustat. Il eut malgré tout un sourire malicieux quand il invita son fils à la lui lire.
</p>

<p>
Les informations qu’elles contenaient étaient surtout d’ordre commercial, après les salutations et échanges de bons vœux d’usage en introduction. Il indiquait les transactions qu’il avait opérées pour le compte de Tha’lab al-Fayyad, pour une belle somme au moment de la clôture hivernale des mers. Puis le sujet en changea brusquement, ce qui fit balbutier Abdul Yasu avant qu’il ne s’interrompe tout à fait.
</p>

<p>
« Pourquoi donc t’envoie-t-il des nouvelles de sa fille, père ? Tu as l’intention de reprendre épouse ? »
</p>

<p>
Abdul se voyait mal accueillir dans leur foyer une fille qu’il aurait à traiter comme sa mère. D’autant que les jeunes femmes qui épousaient des hommes très âgés avaient tendance à asseoir leur autorité de façon un peu trop empressée à son goût. Il eut un fugace sourire à l’idée de la réception d’une pareille nouvelle par Ghadir, qui faisait dans la maison ainsi qu’elle l’entendait depuis des années. D’un signe de la main de son père, il reprit la lecture. Rapidement le rictus se crispa pour s’accompagner d’un ébahissement grandissant. De surprise, sa voix devint moins forte et, de stupeur, il s’arrêta une seconde fois.
</p>

<p>
« Avez-vous projet de me faire épouser sa fille, cette Shaima, père ?
</p>

<p>
— C’est bien ce qui est convenu, en effet. Al-Khayyat est de bonne fame et un ami ancien. Sa fille est en âge de se marier et il a de quoi la doter en suffisance pour que l’offre soit honnête.
</p>

<p>
— Mais père, jamais nous n’avons évoqué cela !
</p>

<p>
— Voilà chose faite. Je lui ferai porter réponse dès le printemps revenu et il serait bon que tu joignes à ma lettre un petit mot pour montrer ton enthousiasme à l’idée d’unir nos deux familles. Je compte sur toi pour mettre en avant la bonne santé de ton commerce. »
</p>

<p>
Abdul Yasu en avait le souffle coupé. Il avait à peine passé la trentaine et pensait bien profiter de son célibat encore quelques années. Il n’avait aucun désir de s’établir et de devoir consacrer son pécule à l’entretien d’une famille ou d’une maison. Prodigue de nature, ce n’était pas tant la dépense qui l’effrayait, mais plutôt l’idée de devenir responsable d’autres que lui. Il déglutit lentement puis demanda :
</p>

<p>
« Est-elle jolie au moins ? Je ne voudrais pas d’une épouse qui ne soit pas attrayante au regard.
</p>

<p>
— J’ai dans mon vieux khaff<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> plusieurs lettres d’al-Khayyat. Il s’y trouve joli portrait de cette juvénile beauté, que son père composa de façon droitement rimée. Je t’en donnerai connoissance. »
</p>

<p>
Voyant que son fils était contrarié, il s’éclaircit la gorge avant de reprendre d’une voix qui se voulait conciliante.
</p>

<p>
« Tu ne semblais guère enclin à aller te proposer dans les familles de nos amis, il fallait bien que je m’occupe de cela. Avec les années qui passent, tu passes trop de temps avec ces Ifranjs ! j’avais grande crainte que tu n’y fasses malavisée rencontre. Ta réputation n’est déjà pas tant fameuse qu’une mésunion l’aurait plus encore entachée. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de porte d\u2019H\u00e9rode, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 16 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_porte_d_herode_fin_d_apres-midi_du_lundi_16_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19042-24326&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Au XIIe siècle, parmi la bourgeoisie urbaine arabe, quelle que soit sa religion, il est habituel de commercer au sein d’un vaste réseau de correspondants qui dépasse les frontières. Un homme se doit de prouver sa capacité à gagner sa vie suffisamment pour s’établir avant de prétendre à avoir une famille. Ne pas être en mesure de subvenir à ses besoins est un motif valable de divorce pour une épouse, même si dans la réalité bien peu sont prononcés à leur initiative.
</p>

<p>
Pour les jeunes femmes, on leur demande surtout d’être nubiles et vierges. Ces deux exigences sociales expliquent la grande différence d’âge souvent constatée. Par ailleurs, le consentement des futurs mariés est tout à fait accessoire, l’union étant le résultat d’une politique familiale d’extension de ses amitiés et influences. Comme les noms l’attestent, l’individu n’existe que par son intégration à une filiation et, de façon plus générale, à une communauté. Cela explique peut-être aussi les fortes réticences envers les pratiques exogames, qui sont encore plus exigeantes que le simple respect de sa propre religion.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Bianquis Thierry, <em>La famille arabe médiévale</em>, Bruxelles : Éditions Complexe, 2005.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I à 6, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, Friedman Mordechai Akiva, <em>India traders of the Middle Ages. Documents from the Cairo Geniza (‘India Book’)</em>, Leiden - Boston : Brill, 2008.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;25497-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Pantalon court de fine toile faisant office de sous-vêtement.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Pantalon à large entrejambe, souvent serré au mollet.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Grande robe de dessus.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Petit bonnet porté sous les autres coiffes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Longue extrémité du turban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Pâtisserie à base de pâte, avec de la crème et des pistaches.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Ou Lait de Damas, boisson à base de lait et d’eau de rose.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Boisson traditionnelle syrienne à base de lait fermenté.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Bagages personnels d’un marchand, séparés de ses produits commerciaux scellés pour le voyage.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:45 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Traditions]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Deux vies]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_075_deux_vies#deux_vies]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_quartier_saint-etienne_fin_de_matinee_du_jeudi_11_septembre_1147">Jérusalem, quartier Saint-Étienne, fin de matinée du jeudi 11 septembre 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
Un balai de palme à la main, Élainne frottait la calade de la petite cour ombragée d’un amandier. Son fils Fulbert y poussait de menus jouets de bois et de céramique, proposant certains d’entre eux à sa sœur installée près de lui. Tyèce se contentait de sucer et goûter tout ce qui passait à sa portée, gazouillant de satisfaction lorsqu’elle estimait l’objet suffisamment luisant de salive.
</p>

<p>
Malgré l’agitation du marché voisin, l’endroit était assez calme. Il n’y manquait qu’un jardin potager pour que cela soit parfait. Ils avaient à peine la place d’installer des claies pour y faire sécher amandes, fruits et légumes. Élainne y cultivait quelques maigres plates-bandes, aromatiques et fleurs. Comme il leur fallait acheminer l’eau depuis la fontaine, la récolte demeurait généralement faible. Heureusement que Gaillard, tailleur de pierre sur le chantier du Saint-Sépulcre gagnait suffisamment pour épargner à son épouse la corvée quotidienne. Ils se faisaient livrer à domicile, comme des patriciens plaisantaient-ils.
</p>

<p>
La jeune femme vérifia que le ragoût diffusant des senteurs de cumin mijotait paisiblement sur le petit feu de cuisine extérieur. Elle poussa quelques braises, ajouta des bûchettes. Elle avait apporté son pain au four tôt le matin et n’aurait plus qu’à aller chercher un pichet de vin à la taverne pour le souper. Son époux était généralement affamé quand il rentrait, le gosier sec de la poussière avalée sur les chantiers et il n’appréciait rien tant qu’un bon verre là-dessus. Elle regrettait de n’avoir plus l’occasion de brasser de la bière, comme sa mère le lui avait appris, mais leur logement, deux petites pièces en plus d’un minuscule cellier, ne lui en laissait pas le loisir. Elle espérait qu’un jour prochain ils s’installeraient dans une maison plus grande, peut-être dans un des villages qui offraient tant d’avantages aux colons. Le savoir-faire d’un maçon tailleur de pierres serait partout apprécié.
</p>

<p>
Elle allait s’asseoir pour repriser une chemise lorsque des coups résonnèrent sur la porte de la cour. Pensant accueillir les porteurs d’eau, habituels en cette heure, elle fronça les sourcils, inquiète de découvrir Roncin, un ami de son époux. Le visage gris, il trépignait d’un pied sur l’autre, ses grosses mains serrant un linge lui servant à se rafraîchir.
</p>

<p>
« Le bon jour, mestre Roncin. Gaillard est au chantier…
</p>

<p>
— le bon jour, Élainne. J’en viens, justement. »
</p>

<p>
Il força un peu le passage pour entrer, sans se départir de son air embarrassé. Il lança un regard aux deux enfants puis s’approcha de la jeune femme.
</p>

<p>
« Une potence a lâché tandis qu’on hissait moellons. Le filet s’est déchiré et il a plu des pierres ! Ton époux en a reçu plusieurs. »
</p>

<p>
Élainne en eut le souffle coupé, elle s’appuya sur le mur. Le solide maçon tenta un sourire réconfortant.
</p>

<p>
« Ils sont trois à avoir reçu navrures. On les a portés à l’hôpital des frères de Saint-Jean.
</p>

<p>
— Est-il sévèrement touché ? Comment est-il ?
</p>

<p>
— Il a eu le flanc durement frappé, mais je ne saurais dire. Les frères ont mandé habile cirurgien… »
</p>

<p>
Inspirant un grand coup, Élainne laissa Roncin entrer complètement et poussa la porte derrière lui. Elle fut rapidement prête, se contentant d’enlever le vieux surcot qui lui servait de protection pour les travaux ménagers. Elle déposa sa fille dans une hotte avec quelques affaires et prit la main de Fulbert. Pendant ce temps, Roncin s’occupa d’étouffer le petit feu qui serait sans surveillance. Tout en serrant sa poupée de chiffons, le garçon glissa d’une voix inquiète :
</p>

<p>
« Père va mourir ? »
</p>

<p>
Les yeux agrandis d’effroi, Élainne se contenta de se mordre la lèvre. Le garçonnet n’eut pour toute réponse qu’un haussement d’épaules désolé du solide artisan.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier Saint-\u00c9tienne, fin de matin\u00e9e du jeudi 11 septembre 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_saint-etienne_fin_de_matinee_du_jeudi_11_septembre_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;351-4378&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_eglise_du_saint-sepulcre_apres-midi_du_dimanche_21_decembre_1147">Jérusalem, église du Saint-Sépulcre, après-midi du dimanche 21 décembre 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
La pluie avait repoussé les badauds dans l’édifice, augmentant la cohue, fréquente en ces périodes de fête. De nombreux pèlerins passaient l’hiver en Terre sainte afin de célébrer la naissance du Christ, puis Pâques, avant de rentrer avant les grosses chaleurs estivales. On entendait parler toutes les langues, y compris les plus exotiques et les clercs les plus rigoristes pinçaient le nez en découvrant certaines activités prendre place dans leur église. Il n’était pas rare que des dés roulent, que des amuseurs fassent montre de leur talent, voire que des prostituées monnayent leurs charmes. Il s’était même vu quelques négociants aventureux qui avaient amené leur marchandise pour y commercer à l’abri. C’était là le destin de tous les lieux de culte ouverts aux fidèles, qui n’étaient concurrencés par les cimetières que les jours de beaux temps.
</p>

<p>
Élainne profitait de son passage pour prier pour le repos de l’âme de son époux. Il avait mis plusieurs semaines avant de mourir, dans les plus grandes souffrances. Elle était désormais isolée, avec un bien maigre pécule cotisé par les compagnons de Gaillard. Il ne faudrait pas plus de quelques mois pour le voir épuisé. Elle avait fait écrire et porter des messages à ses frères et sœurs, dont aucun ne résidait plus à Jérusalem, mais un seul avait répondu, Hemeri, moine à Calanson. Elle avait reçu le pli quelques jours plus tôt et était venue faire lire sa missive par un des clercs du Saint-Sépulcre : il lui envoyait ses meilleures pensées et prierait pour leur Salut à tous. Qu’elle se trouvât dans le besoin ne semblait pas l’avoir effleuré. Benjamine de la fratrie, elle n’avait jamais été proche d’aucun d’eux et sentait désormais tout le poids de sa solitude. Gaillard ne fréquentait que ses confrères et elle n’avait jamais réellement sympathisé avec leurs épouses.
</p>

<p>
Lorsqu’elle se releva de ses oraisons, elle chercha Fulbert du regard. Le petit avait trouvé des compagnons de jeu et participait à une course-poursuite alternant avec des périodes d’escalade des bases de colonne. Elle assujettit le panier avec Tyèce, endormie, et se mit en quête de son fils. Le jour ne durait guère au plus fort de l’hiver et elle souhaitait être rentrée au plus tôt. Le clerc qui lui avait lu la missive, jeune chanoine aux yeux doux et aux gestes maladroits, s’approcha d’elle avec un homme de taille modeste, claudicant à ses côtés. Il était habillé de belle toile, sans ostentation, mais on sentait qu’il était aisé. Son visage ingrat, un peu bouffi, n’était guère rehaussé par l’énorme nævus poilu qui surplombait sa barbe maigrelette. Son regard démentait pourtant cette allure commune. Il était direct, franc et brillait de détermination. Le religieux adressa à Élainne un sourire et lui indiqua que, voyant son désarroi, il n’avait pu s’empêcher de chercher une façon de l’aider à améliorer son sort.
</p>

<p>
« Mestre Senoreth est de bonne fame en nostre congrégation. Peut-être aurait-il moyen de vous porter assistance ? »
</p>

<p>
Le clerc passa les mains dans ses manches, hochant de la tête comme un gallinacé heureux de sa découverte. Il semblait néanmoins décidé à demeurer lors de l’échange, apportant ainsi sa garantie aux propos tenus.
</p>

<p>
« Lorsque le frère m’a parlé de votre malheur, je lui ai fait part de mon souhait de trouver nouvel apprenti en mon échoppe.
</p>

<p>
— C’est grande amabilité de votre part, mestre, mais je ne sais guère que m’occuper de mon foyer.
</p>

<p>
— Il s’agit là d’une tâche qui sied à toute femme : mercière. Je suis mestre passementier et j’ai toujours préféré l’habileté et le soin des dames pour les délicats travaux qu’on me confie. Vous savez de certes tirer l’aiguille ?
</p>

<p>
— Ma mère y a pourvu, comme de bien entendu. Mais de là à en faire mestier juré, je n’ai pas le talent ni la sapience de telles choses.
</p>

<p>
— Ne vous souciez point de cela. L’apprentissage y pourvoira. J’ai usage de prendre plus jeunes personnes, mais le frère m’a ému de vos soucis et ce serait de justice que de faire bonnes œuvres en cette période de l’Avent. »
</p>

<p>
Élainne sourit aimablement, un peu réticente à l’idée de se lier ainsi à un inconnu. Elle savait que bon nombre de maîtres exploitaient les mains qu’ils recrutaient, quand ils n’abusaient pas de leur position éminente pour exiger de plus sournoises tâches.
</p>

<p>
« Si vous en êtes d’accord, vous n’aurez qu’à vous présenter à ma boutique, sur la voie menant porte Sainte-Étienne. Demandez mestre Senoreth. Mon épouse sera prévenue au cas où je sois absent. Prenez votre temps, je me suis laissé jusqu’aux Pâques pour décider, je n’ai pas d’ouvrage important en souffrance pour le moment. »
</p>

<p>
Le chanoine aurait convenu à la place, nul doute qu’il y aurait postulé tellement il acquiesçait d’enthousiasme.
</p>

<p>
« Je peux me porter témoin en votre engagement si nul ne peut le faire. Mandez après moi ici : Jehan de Berry » précisa-t-il, tout sourire.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, \u00e9glise du Saint-S\u00e9pulcre, apr\u00e8s-midi du dimanche 21 d\u00e9cembre 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_eglise_du_saint-sepulcre_apres-midi_du_dimanche_21_decembre_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4379-9609&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_demeure_de_pierre_salomon_soiree_du_samedi_5_avril_1152">Jérusalem, demeure de Pierre Salomon, soirée du samedi 5 avril 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Dégoulinant de pluie, Ganelon se frottait les mains auprès du four encore chaud dans la cuisine du riche négociant. Il avait chevauché à bride abattue pour porter un message de la part de son maître, le chevalier Régnier d’Eaucourt, à Pierre Salomon, membre éminent et influent de la Cour des Bourgeois de Jérusalem. À peine avait-il pris la route depuis Mirabel que les nuages lourdement chargés de la côte s’étaient vidé sur lui. Bien que la température fût clémente, il se sentait transi jusqu’aux os. Il était heureux de ne pas avoir à emporter de réponse avant le lendemain.
</p>

<p>
Le royaume était sur le point d’exploser : Mélisende et son fils Baudoin se disputaient le pouvoir et les affrontements armés n’étaient pas loin. Le maître de Ganelon, fidèle serviteur du connétable de la reine jusque là venait de se rallier au jeune prince après que celui-ci se soit emparé du vieux compagnon de route de sa mère. Ganelon avait été désigné pour porter un message afin de préparer une entrevue avec la Cour des Bourgeois. Leur allégeance allait traditionnellement à Mélisende, mais avec l’ascension irrésistible de Baudoin, peut-être auraient-ils le désir de changer de point de vue.
</p>

<p>
Pour Ganelon, c’était égal. S’il appréciait la compagnie de Régnier d’Eaucourt malgré ses exigences parfois élevées, il ne se mêlait jamais de politique. D’abord il n’y comprenait rien et, ensuite, il estimait que c’était le plus sûr moyen pour se voir le cou suspendu à une branche. Alors que personne n’avait jamais pendu un valet qui faisait correctement son travail. Il regrettait d’avoir décidé de venir en Terre sainte, quelques années plus tôt, attiré par l’aventure, et n’aspirait plus qu’à la tranquillité.
</p>

<p>
La cuisine était rangée et le feu moribond, mais un des jeunes valets, Jacques, était allé demander du pain et un peu d’accompagnement pour le souper de Ganelon. En l’absence du personnel, les portes du cellier étaient fermées et c’était l’épouse de maître Pierre qui en détenait les clefs. Une petite veilleuse posée sur la table dispensait une faible lumière dans la vaste salle, prévue pour y préparer les banquets et y donner les repas des domestiques.
</p>

<p>
Lorsque la maîtresse de maison entra, elle ne lança pas un regard à Ganelon. Bourgeoise d’importance, elle n’accordait aucun égard aux gens les plus modestes. Ganelon suivit son avancée d’un œil appréciateur, reconnaissant qu’elle conservait une séduisante allure malgré les années. Il fut surpris de découvrir dans son sillage une femme au beau visage dont l’ovale était souligné par un voile strictement noué. Elle baissait le regard modestement et prit place à table sans mot dire.
</p>

<p>
De retour du cellier, Jacques apportait une grosse miche, un pichet et déposa un pot dans le four encore tiède tandis que sa maîtresse ressortait en silence. Il disposa écuelles et gobelets, invitant Ganelon à s’asseoir sur le banc.
</p>

<p>
« Ganelon, je crois que t’as jamais encontré Élainne. Elle œuvre comme passementière chez mestre Senoreth. Vu l’heure tardive, elle va compaigner ton repas. »
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<p>
Il fit rapidement les présentations puis se servit une solide rasade de vin coupé. Ganelon appréciait fort le jeune homme, dont les traits lui évoquaient ceux d’Alerot, un compagnon mort en chemin pour la Terre sainte. Il était néanmoins bien plus beau et savait tirer avantage de son frais minois. Il ne semblait pourtant guère intéressé par la couturière, qu’il estimait peut-être trop âgée pour lui. Tout au long du repas, il fit la conversation, sur des sujets légers et des ragots locaux. Ganelon en profita pour lancer quelques regards à la dérobée à Élainne, dont il s’aperçut bien vite qu’elle faisait de même. Il bomba imperceptiblement le torse, heureux d’avoir choisi d’enfiler sa plus belle cotte de travail pour venir délivrer ce message.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, demeure de Pierre Salomon, soir\u00e9e du samedi 5 avril 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_demeure_de_pierre_salomon_soiree_du_samedi_5_avril_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9610-13679&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_abords_de_l_eglise_saint-etienne_matin_du_dimanche_27_septembre_1153">Jérusalem, abords de l’église Saint-Étienne, matin du dimanche 27 septembre 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Goûtant le beau temps et une température clémente, les fidèles s’étaient amassés après l’office sur le parvis de l’église. C’était l’occasion d’échanger tranquillement des nouvelles de la cité et d’ailleurs. Ganelon était rentré depuis peu de la campagne royale victorieuse qui avait mené à la capture d’Ascalon. Il profitait de son jour de repos pour passer un moment avec Élainne, qu’il avait pris l’habitude de retrouver pour la messe dominicale.
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<p>
À son grand dam, maître Senoreth estimait qu’il était de ses attributions de veiller aux bonnes mœurs de son apprentie et il ne leur accordait jamais plus de quelques pas de latitude. C’était néanmoins de bien agréables instants partagés. Autour d’eux, les enfants les plus aventureux couraient parmi les jardins et les enclos. D’un tempérament plutôt lymphatique, Fulbert, le fils d’Hélène, tentait parfois de suivre le rythme endiablé des plus énergiques. Élainne confia à Ganelon qu’elle ne savait pas ce qu’elle allait en faire. Elle ne pouvait plus s’en occuper et elle craignait de le voir subir de mauvaises influences.
</p>

<p>
« Pourquoi ne pas le placer comme valet ? proposa Ganelon. Il suffit de lui trouver bon maître et il suivra droit chemin.
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<p>
— J’y ai pensé, mais je ne sais à qui me fier. Mestre Senoreth n’a nul ami qui le prendrait à son service, je lui en ai déjà parlé.
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<p>
— Pourquoi pas au service des moines ? Tu es fort proche des chanoines du sépulcre le Christ. Ils ont des terres tout entour le ventre. Ce serait bien le diable s’ils ne trouvaient lieu où faire œuvrer Fulbert. De plus, on se loue d’une année l’autre chez eux, cela permet de changer. »
</p>

<p>
Élainne accorda un sourire triste à Ganelon. Elle appréciait beaucoup sa présence et ses conseils, mais elle avait espéré que son fils pourrait connaître meilleure vie. Elle ne souhaitait pas froisser son ami, d’autant qu’elle avait pour lui une tendresse qui se renforçait au fil des mois, à la faveur de leurs échanges, tout de délicatesse et de mesure. Mais elle aurait voulu que son enfant soit plus que valet. Elle hocha la tête doucement et garda le silence un moment. Elle aperçut Tyèce, occupée à gratter la terre avec quelques compagnes de bêtises. Elle s’avança pour la tancer, n’appréciant guère de voir sa plus belle tenue ainsi malmenée, mais fut devancée par un parent plus proche.
</p>

<p>
Au bout d’un moment, Ganelon revint vers elle, un large sourire barrant son visage amical. Elle lui trouva fort correcte allure, dans sa cotte de laine, la barbe taillée et les chausses bien ajustées. Peut-être pourrait-elle lui confectionner un petit parement à fixer sur ses manches, pour une occasion prochaine. Il était aimable, travailleur et courtois. Plus qu’elle n’en demandait à un époux. Elle lui sourit à son tour.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, abords de l\u2019\u00e9glise Saint-\u00c9tienne, matin du dimanche 27 septembre 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_abords_de_l_eglise_saint-etienne_matin_du_dimanche_27_septembre_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;13680-16668&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_jardins_de_la_porte_saint-etienne_fin_d_apres-midi_du_jeudi_15_juillet_1154">Jérusalem, jardins de la porte Saint-Étienne, fin d’après-midi du jeudi 15 juillet 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
Les festivités de commémoration de la prise de la ville battaient leur plein. De nombreuses célébrations religieuses étaient fêtées par des volées de cloches et les farandoles, défilés et joyeux attroupements profanes se répandaient dans tout Jérusalem. Au nord de la cité, des jardins plantés d’arbres offraient des zones d’ombre où s’installer au plus chaud de l’été. Des musiciens marquaient le rythme, incitant les présents à de folles danses tandis que jongleurs et acrobates rivalisaient de prouesses.
</p>

<p>
Ganelon avait invité Élainne à profiter de ce jour férié. Il avait amplement fait provision en passant par Malquisinat et avait garni sa bourse de suffisamment de mailles et d’oboles pour régaler comme un prince autour de lui. Fulbert et Tyèce couraient de-ci de-là, mordant avec gourmandise brioches et fruits tout en applaudissant les artistes.
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<p>
Devant eux, un montreur d’animaux racontait l’histoire de la prise de la ville avec des tableaux illustrés par les bêtes. Un âne servait de destrier aux héros représentés par un perroquet qui connaissait de nombreux cris de guerre tandis que les musulmans étaient symbolisés par un chien au vaste panel de compétences. Le récit était avant tout burlesque et le comédien en faisait des tonnes, pour le plus grand bonheur du public. L’ambiance était joyeuse, les nouvelles de l’été étaient bonnes.
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<p>
Assise sur un muret à distance respectueuse de Ganelon, Élainne grignotait des pistaches tout en profitant du moment. Elle en proposa à son compagnon et s’enquit de ce qui pouvait le chagriner par une si belle journée. Elle avait remarqué son visage fermé et l’entrain forcé dont il faisait montre malgré toute sa bonne volonté.
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<p>
« J’ai mauvaise nouvelle à te faire assavoir… Mon sire Régnier s’est vu confier importante mission et je dois le suivre.
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<p>
— Il est en ainsi depuis que nous nous connaissons, mon ami. En quoi est-ce différent ?
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<p>
— Nous allons outremer, en Provence, Bourgogne, France, Normandie, Angleterre, Flandre… Il y en a pour des mois, si ce n’est des années ! »
</p>

<p>
Élainne hocha la tête. Elle fréquentait Ganelon depuis bientôt deux ans. Elle avait ainsi un prétendant officiel qui lui permettait de repousser les avances qu’on aurait pu lui faire. Mais elle savait bien que celles-ci seraient de plus en plus rares. Elle n’était plus si loin de ses trente ans et définitivement sans avoir. Quel homme aurait voulu d’elle ? D’un autre côté, jamais elle ne renoncerait à son apprentissage, dont elle n’avait fait qu’un peu plus de la moitié. La mort de Gaillard l’avait laissée démunie et elle avait besoin de jurer un métier, de devenir suffisamment indépendante pour ne pas risquer de se retrouver une nouvelle fois en si misérable posture, réduite à mendier auprès de sa famille, en pure perte. Elle adressa à Ganelon son plus charmant sourire.
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« Vous reviendrez bien assez tôt que je ne me sois lassée d’attendre.
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<p>
— Que veux-tu dire ?
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<p>
— Je ne ferai rien tant que je n’aurais pas obtenu maîtrise en mon métier. Et cela ne se fera pas avant long temps. Assez pour que tu reviennes et que tu me jures ta foi. »
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<p>
Troublé par l’adresse directe, Ganelon faillit en bafouiller et se reprit bien vite.
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<p>
« Tu accepterais de devenir mon espousée ?
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<p>
— Il me faudra en demander avis à quelque doctes conseils. Peut-être demanderai-je à frère Jehan de Berry s’il te croit homme de bonne foi » le moqua-t-elle.
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<p>
Lorsque Ganelon mordit dans sa fouace, il lui sembla qu’il n’en avait jamais goûté de meilleure.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, jardins de la porte Saint-\u00c9tienne, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du jeudi 15 juillet 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_jardins_de_la_porte_saint-etienne_fin_d_apres-midi_du_jeudi_15_juillet_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;16669-20420&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="jerusalem_rue_de_david_midi_du_vendredi_23_mai_1158">Jérusalem, rue de David, midi du vendredi 23 mai 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Se faufilant parmi la foule à travers la rue de David, toujours encombrée, Élainne succombait à une agitation inhabituelle chez elle. Elle avait reçu un message du chanoine Jehan, avec qui elle entretenait des relations presque fraternelles, depuis toutes ces années. Il lui avait fait lecture d’une excellente nouvelle : un des riches notables de la cité l’avait couchée dans son testament. Éminent membre de la Cour des Bourgeois, Tosetus était un bienfaiteur dont on avait vanté la loyauté et la chaleur humaine. Récemment décédé, il avait souhaité faire des donations à des œuvres et Élainne était du nombre. Elle n’avait pas souvenir de l’avoir rencontré, mais le fait était bien là.
</p>

<p>
Elle frappa avec enthousiasme à la porte de la demeure de Régnier d’Eaucourt. Elle espérait que Ganelon serait présent, impatiente qu’elle était de partager la nouvelle. Ce fut lui qui ouvrit. Il était en chemise, transpirant. Son visage s’éclaira en la voyant.
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<p>
« Que voilà belle surprise ! Je n’espérais guère après toi avant ce dimanche. »
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<p>
Une fois entrée dans la cour, Élainne y découvrit tout un fourniment de combat : boucliers, lances, selles, casque et haubert, étalé un peu partout. C’était visiblement le grand déballage. Ganelon intercepta son regard.
</p>

<p>
« Une campagne se prépare, il me faut fourbir promptement les affaires de mon sire. »
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<p>
Élainne hocha la tête, peu intéressée par les détails guerriers de cette nouvelle chevauchée. Elle avait toujours la crainte d’apprendre que Ganelon n’en était pas revenu. Ils en étaient encore à préparer leur installation, pour laquelle leurs maigres économies ne suffisaient guère. Elle commençait à peine à avoir suffisamment de travail pour subvenir à ses besoins propres et Ganelon n’avait nulle ressource en dehors de ses compétences comme valet, en plus de quelques besants âprement épargnés. De plus, elle espérait initier sa fille au métier, maintenant qu’elle en avait le droit, pour qu’elle soit indépendante.
</p>

<p>
Elle invita Ganelon à s’asseoir sur un des bancs.
</p>

<p>
« Je reviens du Saint-Sépulcre, Jehan m’a fait lecture d’un important document. Il se trouve qu’un riche bourgeois du roi a décidé d’aider quelques malheureux. Il me fait don d’une maison aux abords de la Tour de David. »
</p>

<p>
Ganelon en resta sans voix, battant des paupières comme si une poussière s’y attachait.
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<p>
« Je demanderai à mestre Senoreth ce qu’il sait de lui, mais Jehan m’a dit que c’était fort pieu et charitable prud’homme. »
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<p>
Elle s’enhardit à lui prendre les mains.
</p>

<p>
« Comprends-tu ce que cela signifie ? Nous allons pouvoir nous jurer fidélité ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, rue de David, midi du vendredi 23 mai 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_rue_de_david_midi_du_vendredi_23_mai_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20421-23224&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
J’en ai déjà parlé à de nombreuses reprises, l’étude du parcours de vie des plus humbles a longtemps été négligée par les historiens en raison du manque de sources et des difficultés d’analyse de celles-ci. Un pointilleux et laborieux travail de recension et collation était nécessaire en préalable à toute construction scientifique critique. Depuis quelques années, la numérisation permet de rendre tout cela bien plus aisé. Tout d’abord en mettant à disposition les textes, parfois anciens, qui font autorité sur le sujet. Que ce soit dans des bases comme Gallica ou Persée, il est désormais bien plus commode de consulter certaines publications que vingt ans plus tôt.
</p>

<p>
Mais le bénéfice des outils réseau ne s’arrête pas là. Des initiatives de synthèse critique sont élaborées par des instituts de recherche et offertes à la communauté. J’ai déjà cité le projet prosopographique de Charles Crowley (<em>Medieval lands. A prosopography of medieval European noble and royal families</em> : http://fmg.ac/Projects/MedLands/ ) et je voulais ici parler d’un autre programme, qui va grandement me faciliter le travail documentaire : <em>The Revised Regesta Regni Hierosolymitani</em>, qui propose de traduire en une base de données toutes les chartes patiemment étudiées par Reinhold Röhricht à la fin du XIXe siècle, base incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire des croisades. Cela offre l’opportunité de reconstruire plus aisément le parcours de vie de signataires méconnus. Autant d’occasions pour moi d’étayer le destin des protagonistes de <em>Hexagora</em>, à charge pour les plus érudits ou curieux de faire les liens avec les sources scientifiques.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit14" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Besson Florian, « Fidélité et fluidité dans l’Orient latin. L’exemple de Rohard de Jérusalem (v.1105- v. 1185) » dans <em>Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem</em>, volume 26, 2015.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, Oxford University Press, Oxford, New York : 1980.
</p>

<p>
Riley-Smith Jonathan (ed.), Ellenblum Ronnie, Kedar Benjamin, Shagrir Iris, Gutgarts Anna, Edbury Peter, Phillips Jonathan et Bom Myra, <em>Revised Regesta Regni Hierosolymitani Database</em> http://crusades-regesta.com/ (consulté le 24/01/2018)
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:14,&quot;range&quot;:&quot;24972-&quot;} -->]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:39 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Deux vies]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Semper ad altum]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_074_semper_ad_altum#semper_ad_altum]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_073_desert" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_073_desert" data-wiki-id="fr:qita:qita_073_desert">Désert</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_075_deux_vies" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_075_deux_vies" data-wiki-id="fr:qita:qita_075_deux_vies">Deux vies</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="ascalon_camp_de_siege_apres-midi_du_samedi_15_aout_1153">Ascalon, camp de siège, après-midi du samedi 15 août 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Craquements et grincements du bois donnaient l’impression à Arnulf qu’il était à bord d’un navire. Appuyé contre un des bastaings de structure du beffroi d’assaut, il faisait évacuer les hommes, dont certains sautaient carrément depuis la plateforme la moins élevée, négligeant les échelles. La chaleur n’était pas encore perceptible à l’intérieur, protégés qu’ils étaient par les parois de vannerie et de boue, mais certaines flammes s’insinuaient parfois. Autour de lui, au second étage, étaient entassés des tonneaux de flèches que deux sergents balançaient par brassées le plus loin possible. Il fallait tenter de sauver ce qui pouvait l’être.
</p>

<p>
Arnulf sentait l’approche des fumées épaisses plus qu’il ne les voyait et se frotta le nez. Devant lui, au sol, se répandait l’arsenal qu’ils avaient patiemment amassé avant de faire avancer la tour vers les murailles. La haute plateforme leur donnait un avantage pour contrôler le chemin de ronde de la cité d’Ascalon sur tout un pan de l’enceinte. Mais les défenseurs avaient réussi à embraser le bois, grâce à un quelconque mélange secret de leurs ingénieurs. Arnulf enrageait de n’avoir pu mener l’assaut.
</p>

<p>
Lorsque les dernières armes furent jetées au loin, il fit signe aux deux hommes de descendre au plus vite. Le plafond au-dessus d’eux se voyait léché de flammèches de plus en plus aventureuses. La chaleur serait bientôt intenable. De là où il était, il surplombait les abris et les tentes, les mantelets mobiles et les bricoles du camp royal. Il espérait qu’il restait assez de bois sur le bateau dont la carcasse gisait sur la plage. Qu’ils pourraient y puiser de nouveaux matériaux.
</p>

<p>
Équipé de son haubert, casque en tête et bouclier au dos, il dévala lourdement les échelles, retrouva le sol, où la température n’était plus aussi intense. Avançant rapidement parmi les barricades légères, il rejoignit un bosquet de palmiers non loin de là, d’où il avait supervisé l’assaut. Il soupira, s’empara d’une outre qu’on lui tendait et délaça son heaume, avala une longue rasade. Il se rinça le visage, les mains noires.
</p>

<p>
Un violent incendie grondait désormais au niveau le plus haut de la tour, accroissant encore l’impression de chaleur. Sur sa gauche, une unité de cavalerie et des fantassins lourdement équipés patientaient depuis la zone affectée à la Milice du temple. Le roi et le connétable craignaient que les assiégés ne profitent de l’occasion pour tenter une sortie. Il lança un coup d’œil sur sa droite, vers l’horizon maritime. Les voiles de la flotte latine étaient toujours en place, faseyant mollement dans la brise de terre légère.
</p>

<p>
Les hommes se hâtaient de récupérer l’armement et de le regrouper à l’abri. Les plus audacieux se risquaient un peu trop près des murailles à son goût. Il grogna quelques ordres à un des soldats à son service, qu’il fasse reculer ces inconscients. Le sergent qui l’avait suivi jusque là sans un mot haussa les épaules.
</p>

<p>
« Le vent pousse au sud, mon sire. Les mahométans auront le cuir grillé s’ils s’approchent pour flécher nos gens. »
</p>

<p>
Arnulf dévisagea le jeune homme. C’était un des derniers à avoir quitté le beffroi avec lui. Il l’avait remarqué déjà, pour son application et sa vaillance, qui confinait parfois à la témérité. Plissant les yeux, il tourna le regard de nouveau vers les murailles ennemies. Elles étaient en effet vierges de défenseurs au plus près de la tour, dont le brasier s’intensifiait. Un sourire naquit sur ses lèvres. Il tapa sur l’épaule du jeune sergent :
</p>

<p>
« Garçon, tu parles de raison. Dieu nous offre l’occasion de leur rendre la politesse. Fais assavoir aux hommes du sire connétable que nous allons tenter de faire de cet échec un bienfait. »
</p>

<p>
Il fit corner le rassemblement et expliqua en quelques phrases lapidaires son plan : pousser la tour au plus près des murs avant qu’elle ne soit complètement en flammes. Avec le vent du nord qui se levait, l’incendie deviendrait leur allié, éclatant les pierres et écartant les défenseurs. Au moment d’entraîner les hommes avec lui, il fit signe au jeune sergent de s’approcher.
</p>

<p>
« Quel est nom, garçon ?
</p>

<p>
— Fouques, mon sire.
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<p>
— D’où viens-tu ?
</p>

<p>
— Je suis né à Césaire<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, sur la côte. Mon père était mesureur de blé<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>.
</p>

<p>
— Un enfant du royaume… Tu sers l’hostel du roi depuis longtemps ?
</p>

<p>
— Cela fait bientôt quatre ans, mon sire. J’ai suivi le sire comte de Jaffa<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> pour ensuite entrer en la sergenterie le roi. J’y ai tout de suite été volontaire pour porter les armes.
</p>

<p>
— Le royaume a fort besoin de jeunes désireux de servir. Et moi j’aime que mes gens emploient leur tête pour autre chose que tenir leur chapel en place. Tu tu présenteras à ma tente ce soir, après souper. Nous verrons si nous pouvons faire bon mâtin du jeune chiot que tu es. »
</p>

<p>
Fouques offrit en réponse son sourire le plus éclatant. C’était la première fois que dame Fortune le bénissait. Mais le chevalier se contenta d’un rictus en retour, fronçant les sourcils. La journée était encore loin d’être finie.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ascalon, camp de si\u00e8ge, apr\u00e8s-midi du samedi 15 ao\u00fbt 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;ascalon_camp_de_siege_apres-midi_du_samedi_15_aout_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;353-6034&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="bethleem_parvis_de_la_basilique_de_la_nativite_veillee_du_vendredi_24_decembre_1154">Bethléem, parvis de la basilique de la Nativité, veillée du vendredi 24 décembre 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
Une vaste foule occupait le parvis, humains et montures. Des lampes dansaient au gré des rafales de vent, ponctuant d’or les ombres bleues tracées par la lune quasiment à son plein. Une courte averse avait mouillé le sol tandis que les fidèles entendaient la messe, mais les nuages avaient rapidement déserté le ciel, poussés vers l’est.
</p>

<p>
Fouques avait sa place dans l’entourage d’Arnulf, tenant la bride de son destrier. Une large partie de la Haute Cour avait décidé de faire une procession depuis Bethléem jusqu’à Jérusalem. La distance n’était pas si grande, mais avec la cohorte de vieillards et d’enfants, les fréquentes stations pour prier, il était prévu d’y passer la nuit. C’était la première fois que Fouques allait y assister. Il n’était pas particulièrement porté sur la foi et se contentait de suivre le mouvement lorsqu’il y avait des célébrations. Il savait que le jeune roi, Baudoin, aimait tout particulièrement les festivités de Noël, car c’était là qu’il avait affirmé son pouvoir quelques années plus tôt<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>.
</p>

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De nombreuses filles gravitaient autour du prince, dans l’espoir qu’elles susciteraient des projets maritaux. Las pour leurs familles, si Baudoin avait grand appétit de chairs tendres et dociles, il ne semblait guère pressé de prendre femme. Les épousailles du roi de Jérusalem étaient un programme politique en soi, dont chacun à la Haute Cour estimait qu’il lui revenait le droit de s’en mêler. Fouques, dont le goût pour les ébats égalait au moins celui de Baudoin, appréciait d’autant plus le spectacle. Il avait beaucoup gagné en assurance depuis qu’il suivait Arnulf en toutes choses, bénéficiait de gages plus conséquents et de dons de vêtements qui lui faisaient l’allure d’un jaune bachelier<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. En outre, il arborait habituellement crânement son épée à la hanche.
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Depuis le siège d’Ascalon, il avait obtenu le droit de servir exclusivement Arnulf, chevalier du roi, en renfort d’un jeune écuyer, Gace. Celui-ci, un gamin d’à peine douze ans, était absent pour les fêtes, dans sa famille dans la principauté d’Antioche. Il logeait désormais dans la demeure d’Arnulf, où il partageait la soupente des valets, mais possédait son propre coffre, avec une clef. Il était fréquent qu’il dorme sur une paillasse devant la porte ou aux pieds du lit où reposait son maître, signe de confiance dont il s’enorgueillissait.
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Il n’avait eu l’opportunité de retourner voir ses parents qu’en deux occasions depuis qu’il avait quitté Césaire. La première, si les retrouvailles avec sa mère avaient été chaleureuses, son père avait à peine décroché quelques mots. Il avait grogné un borborygme de satisfaction en apprenant que son fils servait le roi, mais n’avait pas concédé une parole amène. Fouques n’était resté qu’un court moment et leur avait remis une bourse contenant bien plus que la somme qu’ils lui avaient confiée à son départ. Sa mère avait remercié avec chaleur, mais son père semblait vexé d’un tel geste, sans rendre les pièces pour autant. La seconde fois qu’il avait pu passer les voir, il avait croisé une de ses belles-sœurs, occupée à prodiguer les soins à leur père, bien diminué et alité. Sa mère lui avait fait l’impression d’une folle, le regard perdu et la bouche édentée laissant échapper un filet de salive quand elle parlait, sans rien dire de sensé. Il avait rapidement pris les jambes à son cou, dans l’espoir d’oublier d’où il était issu. Cela faisait désormais deux ans et il y pensait de moins en moins.
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Un parfum fleuri s’amusa à chatouiller ses narines et il se tourna, intrigué. Une femme dans une magnifique robe de laine sombre, chaudement emmitouflée dans un manteau de voyage fourré, venait de passer près de lui. Il n’eut le temps que d’en capter le regard intense, la moue moqueuse. Il s’empourpra immédiatement, heureux à l’idée que la nuit cacherait son trouble et piqua du nez tel un domestique respectueux. Il vit qu’elle s’était arrêtée et échangeait quelques mots à voix basse avec un des chanoines qui allaient les accompagner. Tout en parlant, elle semblait l’étudier avec attention, un léger sourire sur les lèvres. Il ne savait plus où se mettre.
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La voix d’Arnulf le fit trembler, ce qui amusa fort son maître.
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« Eh bien, Fouques, on s’oublie devant les dames ? »
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La voix était plus moqueuse que sévère et Fouques avait appris à déchiffrer les subtiles humeurs de l’homme. Il se composa un sourire confus.
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« Je ne pensais pas à mal, mon sire… Pardonnez mes manières, je n’ai pas usage de fréquenter damoiselles de la Haute Cour. »
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Arnulf s’autorisa un éclat de rire, bref et soudain.
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« Te voilà à flatter comme ménestrel ! Elle serait fort aise de s’entendre ainsi appelée à son âge.
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— N’est-elle pas jeune fille ?
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— J’ai entendu bien des noms pour désigner Ameline d’Abraham<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>, mais rarement celui-ci, j’en fais confesse. »
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Fouques fronça les sourcils, intrigué. Il étudia discrètement la silhouette qui s’éloignait, dont les ondulations lui semblaient tout à coup fort aguicheuses.
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« Elle pourrait être ta mère, de peu. Et le scandale s’attache à elle depuis sa naissance. Elle est fille naturelle du sire châtelain d’Abraham et a manœuvré pour éviter le couvent. Son époux a fini par prendre l’habit, lui aussi, espérant, en pure perte, qu’elle ferait de même. »
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Arnulf accorda une bourrade à son domestique.
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« On la prétend fort intempérante. Mais elle a quelques appuis à la Cour, dont je ne sais exactement par quels intérêts ils sont mus. Si tu as moyen d’en savoir plus, j’en serais fort aise. »
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Fouques hocha la tête. Il ne pouvait s’empêcher de lancer des regards en direction de la femme qui avait désormais pris place sur une splendide monture non loin d’eux. Il n’était qu’un modeste fils cadet d’une famille populaire. Et même si elle était bâtarde et de bien sulfureuse renommée, elle appartenait à un autre monde. Pourtant, il aurait juré qu’elle tournait parfois la tête dans sa direction. La sienne, ou celle d’Arnulf ?
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bethl\u00e9em, parvis de la basilique de la Nativit\u00e9, veill\u00e9e du vendredi 24 d\u00e9cembre 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bethleem_parvis_de_la_basilique_de_la_nativite_veillee_du_vendredi_24_decembre_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6035-12571&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_demeure_d_ameline_d_abraham_soiree_du_vendredi_15_juillet_1155">Jérusalem, demeure d’Ameline d’Abraham, soirée du vendredi 15 juillet 1155</h2>
<div class="level2">

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« Arnulf vicomte ! Le vieux Rohard va s’en étrangler de rage ! »
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Le rire de gorge d’Ameline se déversa dans la vaste chambre. Elle avait toujours abhorré la clique des anciens qui voulaient décider de son destin. Elle n’avait aucun grief personnel contre l’un ou l’autre, mais les détestait tous en bloc, sans discrimination. Voire l’un quelconque d’eux connaître une rebuffade la mettait chaque fois en joie. Elle se tourna vers son jeune amant, blotti contre elle dans les draps.
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« Quand donc le roi l’annoncera-t-il ? J’ai grand désir d’être là quand le vieux boira la soupe.
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— De certes ces jours-ci. Il y a grande affluence pour l’anniversaire de la prise de la cité. Le roi Baudoin saura en profiter pour le faire assavoir. »
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Ameline se releva, offrant son buste à la vue du jeune homme. Sa chemise au large col dévoilait largement sa gorge et une partie de sa poitrine. Elle prit une pose mutine, caressant sa longue tresse. Bien qu’elle jouât à l’enfant, elle démontrait dans ses postures un savoir consommé, apte à maintenir l’intérêt de son compagnon.
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<p>
« Vas-tu demeurer à son service ? Il aura besoin d’une plus large domesticité !
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<p>
— Il semble que oui. Il m’a indiqué que je pourrai apprendre bien plus de choses, désormais.
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— C’est merveilleux. Avec Arnulf pour te montrer la voie et mes conseils pour ne faire aucun impair, la voie qui s’offre à toi te mènera loin ! »
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Fouques se rapprocha d’elle, la peau moite et encore frissonnante de leurs ébats.
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« Qu’as-tu donc en tête ?
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— Sois bien assuré que des embûches vont s’abattre sur le pauvre Arnulf. Et s’il peut compter sur toi pour l’en dégager, il pourrait faire de toi plus qu’un simple valet.
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— Je suis déjà bien aise de ma place !
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— Pourquoi te contenter des miettes quand tu pourrais mordre la miche ? N’est-ce pas le vicomte qui désigne le <em>mathessep</em><sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> ? »
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<p>
Pour toute réponse, Fouques écarquilla les yeux. Il n’avait aucune idée des habiles manœuvres qu’Ameline semblait tracer quotidiennement.
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« Il va te falloir y mettre plus d’entrain, jeune homme, le morigéna son amante.
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— Mais… que veux-tu que je fasse ?
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— N’as-tu pas désir d’étreindre plus qu’il ne t’est assigné ? J’ai toujours enragé de me voir cantonnée à la pénombre alors que d’autres, moins bien pourvus, avançaient en pleine lumière !
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<p>
— <em>Dieu dispose</em>. Je ne suis que fils de blatier, d’autres sont là pour diriger la terre, ainsi qu’il sied. »
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<p>
De mutine, la voix d’Ameline se fit plus virulente.
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<p>
« Crois-tu que je saurais m’en contenter ? Tu as bien frais minois et bonnes dispositions. Mais si je t’ai ouvert mes draps, ce n’est pas pour y finir femme de… blatier ! »
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Comprenant sa bourde, Fouques se redressa à son tour, caressant les épaules de sa compagne.
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<p>
« Accorde-moi pardon. Je n’ai guère usage de rêver si haut. Ce n’est qu’à ton contact que j’apprends.
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<p>
— Il te reste encore beaucoup à apprendre » rétorqua-t-elle, apaisée et faussement agacée.
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Pour toute réponse, il ferma ses lèvres d’un long baiser, ses mains commençant à flatter ses courbes. Elle se refusa aux caresses et ne le suivit pas sur le matelas, se redressa d’un bond.
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<p>
« Il me faut m’apprêter pour le banquet de ce soir, sait-on jamais ! Et toi tu dois te vêtir pour aller prendre ton service. »
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Taquine, elle lui lança ses habits ainsi qu’une enfant. Un peu vexé de voir ses avances repoussées, il se plia néanmoins au jeu de bonne grâce. Au moment de lui envoyer sa cotte, elle en caressa l’étoffe.
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<p>
« Nous regarderons s’i ’il ne se trouve pas meilleure vêture pour toi dans les coffres de mon époux. Il ne me plaît guère de te voir mal habillé le jour où nous triomphons.
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— C’est là cadeau de la Noël de sire Arnulf. Il sera surpris de me voir porter autre tenue pour si importante soirée !
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<p>
— Crois-tu vraiment que ton maître ne sait pas tout de toi, et de nous ? »
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<p>
Fouques se figea, un frisson peu agréable lui caressant l’échine. Devant sa mine de chien battu, Ameline ne put retenir de s’esclaffer une nouvelle fois.
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<p>
« Allons, Fouques, un peu d’entrain ! Si ton maître voyait à redire sur ce que tu fais ici, il t’aurait renvoyé dans ton galetas depuis longtemps ! »
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<p>
Elle se rapprocha de lui et déposa un baiser rapide sur ses lèvres avant de se diriger vers la porte pour appeler une de ses servantes.
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« Il a vu comme moi que tu es du bois dont on fait bon chevalier ! »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, demeure d\u2019Ameline d\u2019Abraham, soir\u00e9e du vendredi 15 juillet 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_demeure_d_ameline_d_abraham_soiree_du_vendredi_15_juillet_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12572-17339&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_palais_royal_debut_de_matinee_du_mardi_26_mars_1157">Jérusalem, palais royal, début de matinée du mardi 26 mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le vicomte Arnulf dégustait un verre de vin épicé avec quelques oublies, confortablement installé dans une galerie couverte des jardins royaux. Il avait chevauché toute la nuit, s’assurant du calme dans la cité envahie par les pèlerins venus pour Pâques. Il n’avait pas envisagé que sa charge serait aussi exigeante, mais comme c’était un homme scrupuleux, il s’astreignait à patrouiller en personne régulièrement, au moins lors des périodes d’affluence.
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<p>
Tandis qu’il avalait son repas en silence, il regardait les oiseaux sautiller et pépier autour des valets en train de semer et planter des fleurs et des aromatiques. Il songea un moment qu’il aurait aimé avoir un domaine où ses gens travailleraient la terre pour les nourrir. Il n’était guère heureux de n’être que chevalier de soudée<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, tout vicomte qu’il était. Jamais il n’avait obtenu la concession d’un fief, fût-il modeste.
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<p>
Fouques se présenta à lui alors qu’il avalait sa troisième crêpe. Le jeune homme arborait une tenue impeccable et, si ce n’était les éperons dorés qui manquaient, on l’aurait pris volontiers pour un bachelier. Quoi qu’en ait pensé Arnulf au début, sa fréquentation de la bâtarde d’Abraham réussissait plutôt au sergent. Il le salua d’un mouvement de tête et lui indiqua un escabeau à ses côtés.
</p>

<p>
« Tu vas devoir me représenter ce matin, il nous faut échanger avec les frères de Saint-Jean et les chanoines du Saint-Sépulcre. Une autre pauvresse a été retrouvée alors même que j’achevais ma ronde de nuit. »
</p>

<p>
Les yeux de Fouques s’élargirent insensiblement. Il n’était pas tant affecté par la découverte d’un corps que par le fait de s’entendre une mission pareille confiée à lui seul. Arnulf poursuivit sans attendre de réponse.
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<p>
« J’ai importante entrevue avec le sénéchal à laquelle je ne peux surseoir. Mais il nous faut absolument éviter que cela ne sème nouvelle discorde. Ces maudits clercs guettent la moindre occasion de se bestancier. Veille donc à ce que cela n’arrive pas. Outre, il ne faudrait pas que les pérégrins prennent peur ou, pis encore ne s’échauffent les sangs avec cette histoire. <em>Vilain courroucé est à demi enragé</em>…
</p>

<p>
— Nulle famille n’est venue demander justice pour l’heure. Nous ne pouvons rien proposer en la Cour des Bourgeois !
</p>

<p>
— C’est bien le souci. C’est à la main royale de s’abattre, mais elle ne le fera que si une demande est faite. Sans compter que nous manquons de bras en cette période de l’année. Le murdrier a fort mal choisi son moment. Il aurait voulu cracher à la face du roi qu’il ne s’y serait pas pris autrement ! »
</p>

<p>
Il avala une gorgée du vin, s’accordant un rictus tellement il était fort en épice et en sucre.
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<p>
« Le corps a été mené à l’hôpital Saint-Jean, ainsi qu’il sied, et j’ai fait porter message aux chanoines. Tu les retrouveras tous là-bas. Ne tarde pas, tu risquerais de les trouver en train de s’étrangler les uns les autres ! Nous ne pouvons tolérer de pareils désordres dans la Cité, surtout avec l’affluence des Pâques. La France, la Provence, les Flandres, toutes les provinces amies bruisseraient bien vite de malfaisantes rumeurs. Le royaume n’a guère besoin de nouvelles dissensions. »
</p>

<p>
Il n’eut pas besoin de congédier Fouques que celui-ci se levait, s’inclinait cérémonieusement.
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<p>
« J’y vais de ce pas, mon sire. Je vous rendrai compte dès l’entrevue achevée. Vous pouvez compter sur moi. »
</p>

<p>
Arnulf lui accorda un sourire amical, ce qui se résumait à une fente peu expressive chez lui, puis replongea le nez dans sa boisson. Fouques partit alors à grandes enjambées en direction de l’Hôpital de Saint-Jean. Sa poitrine lui semblait prête à éclater tellement il exultait. Il se sentait de taille à affronter ces nouvelles responsabilités, qu’il espérait depuis des mois. Il était bien loin le jeune garçon mal dégrossi qui quittait Césaire le cœur gros. Il jubilait à l’idée qu’il pourrait un jour se présenter à la demeure de ses parents semblable à un seigneur visitant ses paysans. Il hésitait quant au traitement qu’il réserverait à son père : dédain, colère ou pardon ? Il était impatient d’être au soir pour parler de tout cela avec Ameline. Elle serait ravie pour lui, il en était convaincu. Si elle le tançait parfois de ses inconséquences ou de son manque d’ambition, elle s’enthousiasmait encore plus que lui à chacune de ses avancées dans la bonne société. Tandis qu’il traversait la rue du Sépulcre en direction de l’Hôpital de Saint-Jean, il lui semblait entendre tinter des éperons à ses pieds. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, d\u00e9but de matin\u00e9e du mardi 26 mars 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_debut_de_matinee_du_mardi_26_mars_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17340-22265&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La mobilité sociale durant les croisades est un phénomène assez difficile à aborder, la documentation lacunaire permettant assez peu de suivre le destin des personnes, fussent-elles de premier plan. On relève malgré tout qu’il existait un certain nombre d’individus dont l’ascension fut assez importante. Il n’est que de constater le parcours de Renaud de Châtillon, dont on connaît mal les ascendants, de petite noblesse apparemment, voire de Guillaume de Tyr dont l’origine bourgeoise semble assez assurée (et que je tiens pour acquise dans mes récits). Pour autant, les élites non cléricales demeuraient étanches.
</p>

<p>
On peut malgré tout suivre les itinéraires de personnages secondaires à travers les chartes et documents officiels, et en délimiter les stades d’évolution. Au prix parfois de nombreuses interprétations, car les désignations et titulatures peuvent grandement changer d’un rédacteur à l’autre. L’image qui en ressort n’est pas du tout celle d’une société complètement figée. Des familles apparaissent et disparaissent, des noms semblent passer de la catégorie <em>bourgeois</em> à l’environnement des officiers royaux dans les chartes. C’est sur cela que je m’appuie pour proposer une vision d’une société féodale extrêmement conservatrice et traditionaliste, mais capable d’assimiler, voire de réformer, les éléments les plus réfractaires aux règles en place. Il ne faut pas oublier que le pouvoir y était partagé par de nombreux groupes, même au sein des unités territoriales cohérentes comme le royaume de Jérusalem et que le consensus, informel, s’établissait en fonction des négociations et tensions toujours actives entre eux.
</p>

<p>
<em>Semper ad altum</em> : « Toujours plus haut. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22266-24060&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Crawley Charles, <em>Medieval lands. A prosopography of medieval European noble and royal families</em>, « Jerusalem nobility » http://fmg.ac/Projects/MedLands/JERUSALEM.htm#_Toc423186882 ( v3.2 du 02 June 2017, consultée le 10/12/2017)
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Angevins versus Normans: The New Men of King Fulk of Jerusalem », dans <em>Proceedings of the American Philosophical Society</em>, vol.133, n°1, Mars 1989, p. 1-25.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, Oxford University Press, Oxford, New York : 1980.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24061-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Césarée, aujourd’hui <em>Qesarya</em>, sur la côte méditerranéenne d’Israël entre Tel Aviv et Haifa.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Profession libérale jurée ayant pour rôle, contre rétribution, de mesurer les grandes quantité de grains vendues par les marchands.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Amaury de Jérusalem, (1136-1174), comte de Jaffa et d’Ascalon puis roi de Jérusalem à partir de 1163.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Cf. Qit’a <em>Épineuse couronne</em>
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Jeune chevalier n’ayant pas encore de fief.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui <em>Hébron</em>, ville palestinienne de Cisjordanie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Sergent du roi au statut élevé, assistant le vicomte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Fief constitué d’un revenu financier, plus facile à retirer à son bénéficiaire que des terres.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:35 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_074_semper_ad_altum#semper_ad_altum</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Semper ad altum]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Désert]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_073_desert#desert]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_072_impitoyable" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_072_impitoyable" data-wiki-id="fr:qita:qita_072_impitoyable">Impitoyable</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_074_semper_ad_altum" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_074_semper_ad_altum" data-wiki-id="fr:qita:qita_074_semper_ad_altum">Semper ad altum</a></span></div>
</li>
</ul>
</div><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_end&quot;,&quot;secid&quot;:4,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:5,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <a href="https://perso.kervran.org/localhexa/_media/fr:qita:qita_073_desert.epub" class="media mediafile mf_epub" title="fr:qita:qita_073_desert.epub (179.4 KB)">Epub standard</a></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="sinai_camp_de_bedouins_matin_du_lundi_22_septembre_1158">Sinaï, camp de bédouins, matin du lundi 22 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

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Les fesses dans la poussière, ligoté à un poteau, Droin attendait. Plusieurs fois il avait vu la nuit succéder au jour. Il avait pesté, s’était enflammé, agité, avait cherché à se libérer. Puis il s’était résolu. Il patientait, planté au milieu de toiles gris brun, au sein d’une oasis formée par quelques maigres arbustes et une poignée de broussailles racornies par le soleil. Chaque jour on lui apportait une ration d’eau croupie dans une outre en peau de chèvre, avec une gamelle de riz assaisonné de quelques légumes. Mais jamais on ne lui parlait. Chacun des nomades autour de lui semblait le considérer comme quantité négligeable. Seuls les enfants tournaient parfois vers lui des regards curieux ou moqueurs. Pour autant, aucun ne s’approchait. Au vu de tous, il était surveillé par chacun.
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Il connaissait désormais les rituels du lieu. Le matin, il voyait les femmes émerger les premières des tentes, se regrouper autour de la source, échangeant à voix basse tout en puisant l’eau. Puis quelques-unes activaient un petit feu où confectionner les repas. Pendant ce temps, tandis que quelques gardiens nocturnes venaient s’étendre sur les nattes, la plupart des hommes allaient s’occuper des bêtes : chameaux, chèvres, moutons et quelques chevaux.
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Ensuite apparaissaient les enfants qui couraient ici et là, affairés à rendre de menus services ou à s’amuser entre eux. Ils se regroupaient de temps à autre sous une des grandes toiles au plus près d’un arbre vénérable aux branches noueuses et écoutaient attentivement un vieillard à la barbe chenue. Même le désert recèle des clercs pour gêner les jeux, ironisa Droin.
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À la mi-journée, hommes et femmes, chacun de leur côté, partageaient le repas entre amis avant une sieste. Puis les travaux reprenaient tranquillement au long de l’après-midi, selon le courage et les compétences de chacun. Parfois un cri résonnait et les mains empoignaient arc, lance, poignard ou épée. Sans que rien ne pénètre dans le périmètre. Puis le soir venait, où le souper, toujours léger et rapide se prolongeait en veillée entre voisins, familiers ou amis. Enfin, de nouveau les étoiles scintillaient sur le camp endormi, en compagnie de quelques hommes qui déambulaient, fantômes parmi les ombres.
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On lui avait donné une vieille robe déchirée, vêtement et couverture pour les nuits fraîches. Il devait se satisfaire du gravier et du sable en guise de matelas et d’oreiller. Il s’en moquait, sa vie avait sans cesse été ainsi, d’inconfort. Toute son enfance, il l’avait partagée avec les cochons que son père gardait. Ses frères et lui occupaient la cabane où les animaux étaient enfermés. Malgré les années, il en détestait toujours autant l’odeur. Il en haïssait également les cris et les grognements de contentement quand on les nourrissait.
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Un petit groupe se matérialisa soudain autour de lui. Sans une parole, on le libéra de ses entraves et il fut incité vivement, mais sans violence, à les suivre. Il comprit très vite qu’on le menait à la plus grande des tentes, où se tenaient plusieurs bédouins au port altier. Au centre de l’assemblée, un homme au visage strié de rides, les yeux comme des fentes, tirait sur les poils de sa barbe. Il ne semblait pas mieux vêtu que les autres, ni plus riche, mais il était évident que tous ici le considéraient comme un chef. Le baron du coin pensa Droin.
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Il s’assit, environné de son escorte, face au vieillard. Un temps passa, les regards échangés établissant les rapports de force entre les présents. Plus on se trouvait auprès du centre de gravité du pouvoir, plus les postures étaient hiératiques, les bouches pincées et l’attitude empreinte d’importance. Le vieux se contentait de tirer sur les poils de son menton, les plis au coin de ses paupières s’accentuant à peine par instant. Un cri de rapace emplit le ciel, des bêlements roulèrent jusqu’à eux, des rires d’enfants jaillirent non loin, puis une voix éraillée, presque un souffle, se fit entendre.
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« Quel est ton nom, étranger ? »
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Le ton était ferme, sonore et autoritaire, mais sans agressivité. Droin se revit quelques années en amont, alors qu’ils étaient appelés à tour de rôle par le cellérier du monastère pour verser la dîme. Son propre timbre ne lui parut pas aussi assuré qu’il l’avait espéré. Les journées de silence avaient érodé sa diction.
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« Droin de Vézelay. »
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Il avait hésité à mentir, puis n’en vit pas l’intérêt. Nul ici ne pouvait savoir ce qu’il avait fait ni le dénoncer aux hospitaliers. Il était en dehors du monde connu.
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Le scheik hocha le menton, déglutit lentement, tourna la tête autour de lui avant de reprendre.
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« Peux-tu me conter ce qui t’a mené là où nous t’avons trouvé ? »
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Droin ne comprenait pas où l’échange pouvait le conduire, mais ne vit aucun souci à conter par le menu ses aventures. Il ne cacha pas qu’il avait quitté les religieux en désaccord profond avec eux, mais en négligeant de reconnaître clairement qu’il était légalement en fuite. Il ne voulait pas tenter les appétits de ces nomades dont on disait le plus grand mal dans les cités. Tandis qu’il parlait, revivant par le récit l’étrange parcours qui l’avait mené en ce lieu désolé, il prit conscience combien il s’était affranchi de ses origines. Cette pensée le réconforta et il termina son histoire avec bien plus de vigueur qu’il n’avait commencé. Après un court silence, les hommes face à lui échangèrent tranquillement à voix basse. Il se demanda combien ici connaissaient sa langue et avaient compris son exposé.
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« Tu dis que tu as pris le chameau pour vous sauver, toi et l’homme que tu as trouvé ?
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— Oc. Enfin, c’est plutôt lui qui m’a soufflé de le prendre, parce que moi, les chameaux… »
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Il ponctua sa fin de phrase d’une grimace éloquente, qui lui attira quelques sourires dans l’assistance.
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« Et que comptais-tu faire de l’homme ?
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— Je sais pas. J’allais pas le laisser mourir comme une bête, quand même. J’ai guère eu le temps d’y penser. je voulais surtout trouver un abri. Et ensuite, rejoindre une cité ou l’autre… Il va comment, d’ailleurs ? C’est un des vôtres ?
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— Sais-tu seulement où tu es ?
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— En plein dans votre fief, on dirait bien ! »
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La répartie sembla amuser le scheik. Droin aimait faire le fier-à-bras, gardant le menton haut et le regard plein de morgue.
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« L’homme que tu as aidé s’appelle Nijm. Il se remet doucement, mais demeure bien faible. Il n’a ouvert les yeux que ce matin. »
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Le scheik abandonna sa barbe pour joindre les deux mains de façon un peu solennelle.
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« Il ne se souvient guère de ce qui s’est passé, mais rien dans son récit ou le tien ne semble indiquer mauvaises intentions de ta part à son égard. Tu peux donc te considérer comme notre hôte. »
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Il désigna un moustachu au nez busqué, aux yeux ronds agités.
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« Voici Abu Bā’z. Il s’occupera de toi le temps que tu passeras parmi nous. »
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Abu Bā’z offrit un sourire aux dents jaunes.
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Avant que Droin n’ait eu le temps de composer une réponse, tous les présents étaient levés et commençaient à s’éloigner. Seul le scheik demeurait assis, prenant ses aises pour une sieste, désormais complètement indifférent à ce qui se passait autour de lui. Abu Bā’z posa une main ferme, mais amicale sur l’épaule de Droin, puis, d’un geste, l’invita à le suivre. Un peu décontenancé, le jeune homme se vit arpenter les lieux qui lui étaient jusqu’alors interdits. Ils se rendirent à une petite tente près d’un muret en partie écroulé, ultimes reliefs d’un très ancien habitat. Abu Bā’z semblait déterminé à rattraper toutes les journées de silence contraint de Droin : il était volubile, parlait de tout et de rien, s’amusait de la plus formelle des réponses.
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Il était éleveur, comme tous ici, et caravanier à l’occasion. C’était ce qu’il préférait faire, ayant alors la possibilité d’échanger des histoires avec ceux qu’il escortait. Il mélangeait parfois les langues et il fallait à Droin lui rappeler de temps en temps qu’il était un Franc.
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Sous la tente se trouvait Nijm, en train de dormir. Sans plus d’égard, Abu Bā’z s’installa sur une des nattes et sortit du matériel de bourrellerie d’un sac.
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« Un de mes chameaux a brisé sa sangle » précisa-il avant de se mettre au travail. De l’autre côté d’une toile divisant l’espace en deux s’affairaient des silhouettes féminines, allant et venant au fil de leurs activités. Une fillette déposa devant Droin un paquet. Avisant le regard interrogateur du jeune homme, Abu expliqua :
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« Tu as là un vêtement chaud pour la nuit, un turban et menues affaires qui te seront utiles.
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— Je n’ai pas de quoi payer, s’inquiéta Droin.
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— Vous êtes drôles, vous autres habitants à ciel couvert. Vous n’avez aucun respect de ce qui compte vraiment, mais voulez parfois payer ce qui vous est dû. <em>Je donne une datte au pauvre, pour en goûter la vraie saveur</em>. »
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Puis il ricana doucement, tout en s’affairant à réparer sa courroie. Droin fouilla dans le sac et y trouva quelques objets de toilette et un petit couteau. Il s’empressa d’en nouer le fourreau à son braïel<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. Voyant son geste, Abu lui sourit et alla lui chercher un autre paquet.
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« On a aussi nettoyé ton épée. Une belle lame, même si elle a été difficile à nettoyer. Elle méritera plus belle gaine que ces chiffons ! »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Sina\u00ef, camp de b\u00e9douins, matin du lundi 22 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;sinai_camp_de_bedouins_matin_du_lundi_22_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;337-10171&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="sinai_camp_de_bedouins_apres-midi_du_mercredi_8_octobre_1158">Sinaï, camp de bédouins, après-midi du mercredi 8 octobre 1158</h2>
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Les effluves des chèvres parquées dans un enclos de buissons et de pierres sèches venaient se mêler à l’odeur irritante de la poussière soulevée par le vent. Droin n’y prêtait plus guère attention, profitant du début de l’après-midi pour se reposer à l’ombre de la toile. Il avait accompagné Nijm pour une courte balade autour du camp. Le bédouin se remettait à une vitesse étonnante, capable désormais de marcher sur les terrains accidentés alors même que ses blessures étaient à peine refermées. Chaque jour une des femmes venait nettoyer les plaies et changer ses pansements, enduits d’un emplâtre agressant le nez.
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« Je pense que nous pourrons rejoindre ma tribu d’ici une lune, confia Nijm, indolemment allongé sur le paquet de ses affaires.
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— C’est loin d’ici ?
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— Il nous font aller au Nord, vers le cœur des territoires de Badawil<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Les miens sont le plus souvent autour de Bahr-Lt<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> en cette saison, à récolter le sel avant de bientôt partir sur les zones de pâturages. »
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Droin fit mine de comprendre et se renferma. Il n’était pas enthousiasmé à l’idée de retrouver trop vite les territoires qu’il avait fuis. Il n’avait aucune idée de la véhémence des hommes de Saint-Jean<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>, mais s’il devait se fier à la pugnacité des religieux de Vézelay, il lui faudrait se faire oublier un moment. Il demeura silencieux, d’une brindille traçant des motifs dans le sable.
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« Tu connais la princée d’Outre-Jourdain ?
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— Nous y allons parfois, pour compaigner des caravanes. De nombreux frères de mon clan habitent ces lieux. Nous savons bien négocier avec eux le passage.
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— Je me disais que j’irais bien là-bas. Le baron du coin édifie vaste citadelle et fait bon accueil aux colons.
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— J’ai vu les murs du karak al-Shawbak<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> partir à l’assaut des cieux. Les tiens ne sont tant heureux qu’ils empilent deux pierres l’une sur l’autre. »
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Sa remarque, nuancée d’un sourire, se voulait sans malice. Droin commençait à apprécier ce nomade aux yeux tristes et aux silences éloquents. Peut-être n’était-ce que le fait de sa convalescence, mais il savourait cette distance maintenue entre eux, ce respect de son espace personnel. Il n’y avait que bien rarement goûté.
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Nijm s’empara d’un pichet, accompagnant le mouvement d’épaule d’une grimace. Jamais il ne se plaignait, mais laissait échapper des rictus qui en disaient long sur les souffrances qu’il endurait. Après avoir avalé une rapide gorgée, il s’affaissa de nouveau. Dehors, des gamins riaient en poussant du pied une boule de bois. Droin lança un furtif regard vers un groupe de femmes occupées à cuire des pains plats, non loin d’eux.
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Les bédouins avaient proposé aux deux hommes une petite toile à eux, à côté de celle d’Abu Bā’z, où chaque jour un enfant ou Abu lui-même parfois, venait leur apporter de quoi manger. Jamais on ne leur avait demandé quoi que ce soit. Droin s’étonnait de cette libéralité alors que la tribu lui semblait à peine plus riche que sa propre famille. La plupart allaient dans un vêtement élimé, sans chaussure, les plus jeunes à demi nus. Il leur aurait à peine accordé un regard s’il les avait croisés aux abords d’une des villes.
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Il détailla son sac, sa couverture, les nattes sous lui et la tente au-dessus de sa tête. Il ne manquait même pas une petite lampe à graisse pour y voir au plus noir de la nuit. Et tout cela leur avait été fourni sans un mot, sans aucune demande en retour.
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« Ici, ce sont gens de ton peuple ? demanda-t-il à Nijm.
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— Ce ne sont pas des al Fadl ni même des Banu Tayy<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, mais nous avons bonne entente avec eux. Nous échangeons souvent le serment du pain et du sel entre nous. »
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Une fois encore, il ne comprenait pas ce dont son compagnon parlait, mais acquérait une image plus large de l’Outremer. Le terme lui paraissait bien étrange, perdu au milieu des roches et du sable. Tout autour de lui ce n’étaient que dunes, graviers et poussière. À perte de vue un monde qui semblait minéral, mais qui regorgeait de vie pour celui qui prenait le temps de l’écouter, de l’observer. Et aux abords des sources, c’était une explosion végétale, teintant d’émeraude un univers en dégradé ocre.
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« Je peux te guider jusqu’à la forteresse celte, proposa Nijm. D’ici, en partant au levant, nous trouverons Wadi Musa<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>. De là, une piste régulière mène au nord, vers les miens. »
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Leur échange s’interrompit quand une petite fille vint déposer un panier contenant du pain tout chaud de la fournée. Il était accompagné d’un pot de lait caillé et de fromage frais agrémenté de quelques rares olives. Ils se distribuèrent le repas puis mangèrent en silence. Tout le camp s’était arrêté un moment, laissant les bruits du désert s’imposer le temps que les estomacs se remplissent. Pour Droin, la portion paraissait congrue alors même qu’il avait remarqué qu’il était plutôt bien traité. Seulement, son appétit semblait plus important que celui de ces austères bédouins. Il commençait par ailleurs à s’habituer aux saveurs prononcées du fromage, des boissons. Quand ce n’était pas issu de la traite des chamelles, c’était tiré du pis des chèvres. Droin sentait en permanence les odeurs douceâtres des produits laitiers qu’on consommait tout au long de la journée imprégner jusqu’à ses propres vêtements.
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Il avala sa dernière bouchée, s’essuya la main de sa manche puis se désaltéra longuement. Il n’avait pas non plus la capacité des nomades du désert de se rafraîchir d’une courte rasade. Il s’installa alors pour une sieste, mais avant de fermer les yeux, il se tourna vers Nijm, qui s’apprêtait à faire de même.
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« J’irais avec toi vers le levant jusqu’à la cité du prince d’Outre-Jourdain, ainsi que tu me l’as proposé. Je verrai si je peux y trouver quelque manse qui manquerait de bras pour fructifier. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Sina\u00ef, camp de b\u00e9douins, apr\u00e8s-midi du mercredi 8 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;sinai_camp_de_bedouins_apres-midi_du_mercredi_8_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;10172-16671&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="cite_antique_de_petra_wadi_sabra_soir_du_jeudi_23_octobre_1158">Cité antique de Pétra, Wadi Sabra, soir du jeudi 23 octobre 1158</h2>
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Droin somnolait sur sa monture, fatigué et vermoulu de la journée demeuré en selle. Ils avaient fait une belle pause à la mi-journée, plus par habitude de son compagnon que par nécessité, mais cela n’avait pas suffi à lui faire retrouver des sensations normales dans son arrière-train. Il n’était plus aussi mal à l’aise avec les chameaux que par le passé, mais il avait toujours préféré voyager sur ses pieds. Pour lui, les animaux manifestaient un caractère au mieux un peu trop facétieux pour apprécier de se trouver sur leur dos.
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Ils longeait un passage caillouteux, une pente encombrée qui se hissait entre deux versants aux crêtes orangées. Ils remontaient le côté opposé de la vallée qu’ils venaient de franchir, séparant deux énormes massifs rocheux. Nijm tendit le bras vers le contrefort à leur gauche.
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« En haut du wadi, nous prendrons étroit sentier taillé dans la roche. Nous serons alors arrivés. Les tribus sont souvent installées là. Mes cousins nous feront bon accueil. »
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Ils parvinrent en effet devant une étroite faille qui paraissait déchirer la pierre en un mince fil de ténèbres. Les dernières lueurs du jour n’y apportaient aucune lumière. Alors qu’il pénétrait à la suite de Nijm dans le goulet, Droin contracta les épaules, s’attirant un regard désapprobateur de sa monture, gênée par le mouvement sur ses rênes tandis qu’il disparaissait entre les hautes murailles. Il lui semblait qu’il pourrait toucher les deux côtés du passage et hésitait à le faire, par peur de découvrir quelque chose qu’il n’apprécierait pas.
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Les pas lourds de leurs chameaux faisaient résonner les graviers roulant à chaque enjambée. Droin avait l’impression qu’une caravane de bédouins s’était engouffrée à leur poursuite. La plus petite de ses respirations lui faisait l’effet d’un vacarme assourdissant et sa monture grondait comme une armée de dragons en furie. Ils débouchèrent heureusement assez vite sur une large esplanade qui s’étendait jusqu’aux pieds d’immenses falaises de roche stratifiée, déchiquetée par les vents et le sable du désert. Plusieurs passages tranchaient les murailles et des grottes perçaient d’ombres les parois. En de nombreux endroits, des feux scintillaient. Nijm se rapprocha de lui, un sourire faisant briller ses dents dans l’obscurité qui s’installait.
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« Ce soir, avec un peu de chance, nous partagerons le mensaf<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> avec les miens ! »
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Il talonna son chameau et s’élança joyeusement dans la poussière, suivi par un Droin, moins enthousiaste, quoique satisfait de décoller ses fesses de là où elles se ratatinaient depuis des heures.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Cit\u00e9 antique de P\u00e9tra, Wadi Sabra, soir du jeudi 23 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cite_antique_de_petra_wadi_sabra_soir_du_jeudi_23_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;16672-19528&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="cite_de_kerak_zone_des_jardins_occidentaux_debut_d_apres-midi_du_vendredi_31_octobre_1158">Cité de Kérak, zone des jardins occidentaux, début d’après-midi du vendredi 31 octobre 1158</h2>
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Arrêtés à l’abord du croisement qui montait vers la porte du Burj az-Zahar<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup>, Nijm et Droin partageaient quelques dattes dont ils crachaient les noyaux dans la poussière. Sur la restanque au-dessus d’eux, des familles s’employaient à ramasser les olives. Les plus jeunes et les plus intrépides grimpaient aux branches, y dénichaient les plus beaux fruits tout en laissant les plus murs tomber par eux-mêmes au sol. Là, les plus âgés les saisissaient par poignées, les lançant en l’air pour en souffler les feuilles mélangées avant de les jeter dans des paniers. L’ambiance était à la fête, les cueilleurs s’invectivant d’une parcelle à l’autre, quand ils n’entonnaient pas en chœur une chanson rythmée.
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Au-dessus de ces terrains soigneusement entretenus se dressaient les murailles ambrées de la cité de Kérak. La ville où les deux hommes avaient convenu de se séparer. Droin repartait mieux doté que lorsqu’il avait fui dans le désert et sa tenue n’avait plus rien de latine. Il avait même abandonné les chaussures et n’enfilait ses savates que sur les plus agressifs des sols. Il avait regroupé toutes ses affaires dans une hotte et trois sacs, mais avait refusé le chameau que Hijm voulait lui offrir. Il n’avait aucune sympathie pour les animaux et n’était pas à l’aise à l’idée de revendre pareil cadeau. Il était trop peu familier des dons pour les accepter sans réticence.
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Il tourna son regard vers le sud, où la forteresse continuait de s’édifier. On voyait des structures de bois suspendues au-dessus du vide, où des hommes s’activaient tels des insectes. Il se demandait quel effet cela pouvait bien faire d’embrasser le territoire alentour depuis les terrasses sommitales. Le paysage devait être à couper le souffle. Il pourrait s’y faire embaucher comme portefaix, histoire de satisfaire sa curiosité, pensa-t-il.
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Nijm puisa un peu d’eau dans un bassin et se frotta rapidement le visage. Il tourna le regard vers l’ouest, en direction de l’oued qui mordait le haut plateau avant de s’écouler dans la vallée de la Mer Morte. Il semblait impatient de repartir, de retrouver les siens. Droin l’enviait d’être à la fois si libre et si bien intégré dans une communauté. Il s’était fait pèlerin et colon par dépit, afin de fuir une famille qu’il n’aimait guère.
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« Tu es certain de ne pas vouloir garder cette bête ? Elle est à toi, je te l’ai donnée.
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— Je crois qu’elle n’est guère en accord avec cela, ricana Droin. Non, je te mercie, compère, mais je ne suis pas à l’aise avec ces bêtes. Elles ont aussi mauvais caractère que les porcs, et je n’ai guère d’amitié pour ces derniers.
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— À tant les décrier, tu resteras en ma mémoire comme al-Nazf<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>, mon ami » se moqua Nijm.
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Puis il fouilla dans un de ses sacs de nourriture, y déchira deux petits morceaux de pain qu’il frotta du sel sorti d’une boîte et en tendit un à Droin. Celui-ci, un peu surpris, accepta.
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« Si tu l’acceptes, j’aimerais que nous prêtions serment. Tu m’as sauvé alors que je n’étais rien pour toi, soyons donc comme des frères dès cet instant. »
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Un peu pris au dépourvu, Droin accepta sans trop y réfléchir et répéta à la suite du bédouin la formule que ce dernier lui traduisit dans sa langue.
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« Par le pain et le sel, je ne te trahirai pas. »
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Une fois cela fait, Njim lui sourit avec chaleur et lui donna une accolade bourrue. Puis il alla rattacher soigneusement ses affaires sur sa monture.
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Un vieil homme assis sur un âne bardé de paniers d’olives ralentit pour les saluer d’un signe de son couvre-chef de guingois. Droin en profita pour l’apostropher. Comme le fellah parlait sa langue, il en espérait quelques renseignements sur la cité.
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« Sais-tu si on trouve embauche en la citadelle ?
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— Oh, il y a toujours de l’ouvrage pour la main habile, mais les hommes noirs ne paient guère, de ce qu’on dit. Ce sont eux qui agrandissent le rempart.
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— Des hommes noirs ? »
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Nijm intervint et échangea quelques paroles en arabe avec le vieux paysan, avant de traduire pour Droin.
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« Ce sont les prêtres de vos cités, qui s’habillent de noir et nourrissent les pèlerins. Ils s’arment de plus en plus au fil des ans. On les rencontre souvent avec les hommes de la Milice du temple. »
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Droin en fit grincer ses dents de mécontentement. Il fallait qu’ils viennent jusqu’ici, en plein désert. Nijm surprit son désarroi et, d’un regard, l’interrogea.
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« Tu accepterais de me garder avec toi encore un moment ?
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— Nous avons prêté le serment du pain et du sel. Partout où je serai, ma tente sera tienne. »
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Droin haussa les épaules, admirant une nouvelle fois les hautes murailles. Quand on n’avait rien à perdre… Lorsqu’il se retourna, Nijm arborait un visage hilare, lui adressant un clin d’œil tandis qu’il lui tendait les rênes de son chameau. ❧
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Cit\u00e9 de K\u00e9rak, zone des jardins occidentaux, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du vendredi 31 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cite_de_kerak_zone_des_jardins_occidentaux_debut_d_apres-midi_du_vendredi_31_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19529-24684&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les populations bédouines font partie des grandes inconnues des sources médiévales. On ne les cite que de façon périphérique et les chroniqueurs y apportent rarement beaucoup d’attention. Ils représentaient pourtant une fraction importante des territoires où les pouvoirs latins et syriens s’affrontaient. Et contrairement à l’opinion professée par Dom Raphaël dans la traduction de F.-J. Mayeux dans ses textes du début du XIXe siècle, leur culture a beaucoup évolué avec le temps, sans parler des tribus et des clans qui ont migré sur de vastes zones. J’ai choisi néanmoins de me servir d’anciennes sources de voyageurs de ce type pour aller à leur rencontre, car elles regorgent d’anecdotes à propos de populations avant qu’elles ne soient imprégnées par le style de vie occidental.
</p>

<p>
Le titre de ce <em>Qit’a</em> est en rapport avec le fabuleux <em>Désert</em> de Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui fut pour moi un vrai choc lors de sa découverte voilà des années. C’est lui qui m’a fait comprendre ce qu’était une expérience esthétique de lecture. Par ailleurs, ce grand écrivain a une sensible appétence pour l’ailleurs et y fait allusion aussi bien dans ses interviews que dans ses textes. Son talent pétri de curiosité littéraire et culturelle m’a montré une voie que j’essaie d’arpenter par mes propres moyens.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Bonnenfant Paul, « L’évolution de la vie bédouine en Arabie centrale. Notes sociologiques », dans <em>Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée</em>, n°23, 1977, p. 111-178.
</p>

<p>
Cowan gregory, <em>Nomadology in architecture. Ephemerality, Movement and Collaboration</em>, Dissertation for master in Architecture, University of Adelaide, 2002.
</p>

<p>
Le Clézio Jean-Marie Gustave, <em>Désert</em>, Paris: Gallimard, 1980.
</p>

<p>
Mayeux F. J., <em>Les bédouins ou Arabes du désert</em>, 3 tomes, Paris : Ferra jeune, 1816.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;26079-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Cordon servant à attacher les braies, sous vêtements.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Littéralement : <em>La mer de Loth</em>, nom arabe de la Mer Morte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>Poing de trop</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui al-Karak, en Jordanie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Tribu et clan bédouins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Littéralement <em>Vallée de Moïse</em>. Dorénavant appelée Gaia, en Jordanie, proche du site archéologique de Pétra.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Plat traditionnel à base de mouton, de lait de chèvre et de riz.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Quartier de Kérak.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Littéralement <em>Le propre</em>.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Désert]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Impitoyable]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_072_impitoyable#impitoyable]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_cuisines_du_palais_royal_matin_du_lundi_27_octobre_1158">Jérusalem, cuisines du palais royal, matin du lundi 27 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Comme dans toutes les maisons nobles, les cuisines bruissaient d’agitation dès les précoces lueurs de l’aube. Premiers levés, les mitrons avaient allumé les feux, les queux avaient pétri la farine et l’eau du pain quotidien, réveillant la domesticité avec une bonne odeur de cuisson. Une fois les portes de la ville ouvertes, au son des cloches monastiques, on voyait arriver les produits frais, légumes et bêtes, pour compléter les vastes réserves des celliers. Pléthore de gamins et de jeunes grouillots s’employaient à toutes les tâches annexes : mouture du grain, épluchage, plumage, apport de bois, nettoyage de la vaisselle, transport de baquets et cruches… Autour d’eux s’agitait une ribambelle de cuisiniers qui avaient pour dur labeur de nourrir l’hôtel du roi, ses proches, ses serviteurs et toutes les personnes qui se présenteraient à table ce jour.
</p>

<p>
Bernard Vacher aimait à se caler dans un recoin, goûtant la mie souple encore tiède du four, trempée d’huile savoureuse. Il y ajoutait volontiers de petits oignons au vinaigre, douceur que lui concédait le maître queux qu’il connaissait depuis de longues années. On ne prêtait plus attention à l’imposante silhouette, souvent en armes, qui se coinçait contre le piédroit d’une des vastes cheminées, sur un escabeau comme le plus simple des commis. Pour être vaillant et redouté, parfois autoritaire et exigeant, Bernard Vacher n’avait pas la superbe des orgueilleux.
</p>

<p>
Maussade, il ressassait toujours sa disgrâce. L’absence du roi lui permettait de se sentir moins à l’écart, mais il n’avait pas encore réussi à revenir dans ses faveurs avant le départ de Baudoin pour le Nord et la rencontre avec la puissance byzantine. D’une certaine façon, il préférait ne pas avoir à côtoyer le basileus et ses diplomates, trop tortueux et ambigus selon lui. Il avait donc quelques mois devant lui pour trouver une solution.
</p>

<p>
Parmi la valetaille qui s’agitait, un petit homme replet se figea un instant devant lui, saluant de façon appuyée. Bernard sourit en reconnaissant le visage. Germain, un des domestiques de l’archevêque de Tyr, aimait à traîner ici, où les mets étaient plus savoureux que dans le palais du patriarche voisin. Le nouvel occupant, Amaury de Nesle, n’était pas adepte du faste et se contentait d’un service assez sobre. Les deux édifices s’imbriquant l’un dans l’autre, il était facile au jeune valet de venir baguenauder en de plus exubérantes cuisines.
</p>

<p>
Une idée se fit peu à peu jour dans l’esprit de Bernard Vacher. Il fit signe à Germain de s’approcher.
</p>

<p>
« Dis-moi, mon garçon, tu connais bien la ville de l’archevêque ?
</p>

<p>
— De certes, sire Vacher. J’y ai grandi, aucune ruelle ne m’en est inconnue ! se vanta Germain.
</p>

<p>
— Que peux-tu me dire du quartier des Vénitiens ?
</p>

<p>
— Ils sont encore plus secrets que des Juifs ! Ils verrouillent la zone comme s’ils y serraient monceaux d’or ! Et ils parlent leur langue, entre eux. »
</p>

<p>
Bernard Vacher se frotta le menton, cherchant une façon de ne pas trop en dévoiler.
</p>

<p>
« Quand fais-tu chemin de retour à Tyr ? J’aurais peut-être besoin d’aller y quérir besants sarracinois…
</p>

<p>
— Le père Herbelot semble avoir grande hâte de rentrer… Certainement demain. »
</p>

<p>
Germain se frotta les fesses, en rappel des douloureux souvenirs que lui inspiraient les voyages.
</p>

<p>
« Je ferai peut-être voyage avec vous, en ce cas. Cela semble toujours plus court, en agréable compagnie.
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<p>
— Le père Gonteux sera enchanté de vous savoir à siens côtés ! Avez-vous mission près l’archevêque ?
</p>

<p>
— Nullement. Le roi m’a donné congé le temps qu’il était au nord. Il est de peu de risque que l’émir nous assaille, avec toutes nos armées près de sa bonne ville d’Alep. Il me faut juste aller voir les Vénitiens. »
</p>

<p>
Le jeune homme tira un long nez, se rapprocha comme pour délivrer une importante confidence.
</p>

<p>
« Je ne saurais trop vous conseiller de ne pas accorder fiance à ces marchands. Ils ont un abaque en guise de cœur.
</p>

<p>
— Aurais-tu quelques griefs à leur encontre ?
</p>

<p>
— Pas spécialement, reconnut de mauvaise grâce Germain, mais il est de bonne fame qu’il est sage de recompter ses doigts après leur avoir serré la main. On dit qu’un Vénitien vaut deux Arméniens…
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<p>
— Qui eux-mêmes valent chacun deux juifs ! sourit Bernard Vacher. Je te mercie de ton conseil. Je ferai attention à cela. Ne connais-tu pas personne parmi eux ?
</p>

<p>
— Le vieux Maursin<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, leur curé et notaire, est plutôt amiable. Il nous donnait parfois friandises lors des fêtes. »
</p>

<p>
Le vieux chevalier hocha la tête. Au moins avait-il une entrée pour aller mener l’enquête sur place. Il n’était pas tant familier de cette cité royale portuaire.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, cuisines du palais royal, matin du lundi 27 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_cuisines_du_palais_royal_matin_du_lundi_27_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;363-5357&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="tyr_cathedrale_sainte-croix_apres-midi_du_mardi_4_novembre_1158">Tyr, cathédrale Sainte-Croix, après-midi du mardi 4 novembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Une violente averse frappait le parvis de la cathédrale lorsque Bernard Vacher et son compagnon y parvinrent enfin. À l’abri des hautes voussures, ils s’ébrouèrent puis pénétrèrent dans le lieu. Une forte odeur d’encens les prit à la gorge et il leur fallut un peu de temps pour s’accoutumer à l’obscurité. Les lumières s’accrochaient surtout sur les décors du chœur, à l’autre extrémité de la longue basilique. De plus, la majeure partie des personnes cherchant avant tout à fuir la pluie s’étaient installées vers l’entrée, ajoutant des ombres en plus d’un brouhaha ambiant.
</p>

<p>
Bernard Vacher invita Pietro Gradenigo à s’asseoir au pied d’un des vastes massifs de piliers soutenant les voûtes, au nord, un peu à l’écart de la porte ouvrant sur le cloître afin de ne pas être interrompus. Il lui avait fallu un peu de temps pour dénicher le jeune homme et encore un peu plus pour le convaincre de parler. Pietro n’était pas originaire de Jérusalem et se réfugiait volontiers derrière son statut de Vénitien. Il n’avait pas souhaité recevoir le chevalier chez lui, dans le quartier où il serait sous la juridiction vénitienne, mais avait choisi un lieu de culte où, il le savait, le pouvoir royal ne pouvait pas s’exercer non plus. Bernard Vacher espérait donc d’importantes révélations.
</p>

<p>
Il avait fouillé autant qu’il l’avait pu dans la ville, sans trop en dévoiler. Il lui avait fallu peu de temps pour comprendre que le privilège de frappe de monnaies d’or concédé par les rois de Jérusalem aux Vénitiens constituait l’enjeu d’une âpre bataille entre les familles ici et à Venise. Et pour l’heure, il semblait bien que les Gradenigo, dont l’influence et le pouvoir étaient fameux, ne se satisfaisaient pas de leur position subalterne.
</p>

<p>
Après quelques préalables polis, ils en vinrent assez rapidement au fait, le visage de Pietro alors barré d’une moue condescendante.
</p>

<p>
« C’est la famille Maureceno qui a la haute main sur l’atelier de frappe. Ils ne laissent guère de place aux autres.
</p>

<p>
— J’aurais surtout besoin de savoir qui conserve les coins<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, qui y a accès… »
</p>

<p>
Le jeune Vénitien lui adressa un regard aigu, esquissa un sourire, mais s’abstint de tout commentaire.
</p>

<p>
« C’est désormais Giovanni qui en a la charge, habituellement. Comme son oncle avant lui.
</p>

<p>
— Le connaissez-vous bien ? Est-il homme de bonne fame ?
</p>

<p>
— Il n’est ici que depuis peu, il a clamé son héritage voilà quelques mois, à peine débarqué du bateau.
</p>

<p>
— Et son oncle ? Comment était-il ? »
</p>

<p>
Pietro s’esclaffa.
</p>

<p>
« On le surnommait Malvicino<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, pensez-en ce que vous voulez ! Il doit enseigner aux démons comment se bien comporter aux Enfers, désormais.
</p>

<p>
— Quand est-il mort ?
</p>

<p>
— C’était peu après les Pâques de l’an passé<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>. Il est tombé sous les coups de brigands sur la route depuis Panéas<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> et a rendu l’âme sans que les mires n’y puissent rien faire. »
</p>

<p>
La date fit grimacer Bernard. Une telle coïncidence de calendrier, sur une voie qui menait à la région damascène l’incitait à penser que ce n’étaient pas là de simples détrousseurs. Le Vénitien avait été réduit au silence. S’était-il montré trop gourmand ou trop curieux ? Bernard estima nécessaire d’en apprendre plus sur ce Giovanni et découvrir quels pouvaient être les contacts de son oncle, sans pour autant attirer l’attention. Le plus efficace serait peut-être de confier ces recherches à la Chaîne<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> de la cité. Ils pourraient prétexter des contrôles fiscaux sur la succession et les frais douaniers afférents pour se faire transmettre le maximum d’archives. Il savait que, faisant cela il usurpait quelque peu l’autorité royale dont il était investi, mais après tout ne faisait-il pas tout cela également pour Baudoin ?
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, cath\u00e9drale Sainte-Croix, apr\u00e8s-midi du mardi 4 novembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_cathedrale_sainte-croix_apres-midi_du_mardi_4_novembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5358-9797&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_quartier_de_la_demeure_d_abu_malik_debut_de_soiree_du_mardi_18_novembre_1158">Jérusalem, quartier de la demeure d’Abu Malik, début de soirée du mardi 18 novembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le tintamarre que faisait le chevalier en grande tenue sur son destrier fit fuir les enfants qui étaient encore attroupés près de la fontaine. D’un coup de rein, Bernard Vacher stoppa sa monture et en descendit avec aisance, fruit de dizaines d’années de pratique. Il était pourtant vermoulu et prit quelques instants pour s’étirer le dos, engoncé dans la cotte de mailles. Il n’avait pas lacé sa coiffe ni son heaume, mais tenait à voyager en armure, privilège de son rang. Il réinstalla correctement son fourreau sur la cuisse, cherchant du regard un des moins farouches parmi les gamins. Il s’en trouvait toujours un plus vaillant, heureux de rendre service en menant boire un cheval de prix.
</p>

<p>
Sa monture en de bonnes mains, Bernard Vacher se dirigea vers une des demeures et frappa à l’huis. Il se fit connaître à travers le guichet par le jeune valet d’Abu Malik et pénétra rapidement dans la salle principale où ne trônait qu’une petite lampe hâtivement placée par le domestique. Abu Malik était apparemment en train de manger, des odeurs de cuisine s’attachant encore à lui lorsqu’il entra à son tour dans la pièce. Il écarquilla les yeux en voyant un homme équipé de pied en cap dans son salon. Le chevalier lui adressa un sourire qu’il espérait engageant.
</p>

<p>
« Je suis désolé de venir ainsi sans m’annoncer, mais j’ai des nouvelles urgentes et voulais avoir votre avis sur la situation. »
</p>

<p>
Abu Malik ne fit pas de commentaires et invita Bernard à s’asseoir. Il donna quelques instructions pour qu’on leur porte de quoi se désaltérer et quelques friandises à grignoter. Puis il alluma d’autres lampes et, enfin, prit place sur un des coussins. Tout en s’affalant, Bernard Vacher lui expliqua qu’il avait enquêté à Tyr et en avait tiré quelques renseignements.
</p>

<p>
« Ce Malvicino a pu faire réaliser assez aisément de fausses monnaies, vu son libre accès à l’atelier.
</p>

<p>
— C’est là bien grand risque !
</p>

<p>
— Ce qui me conforte en cette idée, c’est qu’il avait de nombreux échanges avec un négociant damascène. Ils étaient en contact depuis des années et ont investi de belles sommes en commun. Je n’ai pu voir aucune lettre personnelle, mais il existait un lien très fort. J’aurais juste besoin de savoir si vous auriez connoissance de ce marchand : Sa’ad ad-Dīn ’Utmān. »
</p>

<p>
Le visage d’Abu Malik s’allongea instantanément. C’était une figure bien connue dans sa ville. Un homme très riche, qui s’était toujours tenu à l’écart de la politique. Il avait de nombreux amis parmi les fonctionnaires, sans pour autant privilégier jamais aucun parti. On le disait mécène de mosquées chiites et sunnites, et même d’églises chrétiennes ou de synagogues. Un opportuniste assez flamboyant.
</p>

<p>
« Qui ne le connaît pas dans le monde des affaires ? Il est partout. C’est peut-être d’ailleurs pour cela qu’il est mentionné dans les comptes de ce Tyrien.
</p>

<p>
— C’est un Vénitien, pas un sujet du roi de Jérusalem.
</p>

<p>
— Cela me semble maigre comme lien. Je pourrais vous citer des quantités d’hommes faisant affaire avec Sa’ad ad-Dīn ’Utmān. Et je pourrais me porter garant de la majorité d’entre eux. »
</p>

<p>
Bernard Vacher grimaça. Il était conscient de ne pas avoir grand-chose, mais le faisceau d’indices lui paraissait suffisant pour aller creuser dans la cité syrienne. Il avait besoin de voir s’il existait un lien entre Sa’ad ad-Dīn ’Utmān et un quelconque responsable du versement du tribut.
</p>

<p>
« Le souci, c’est que vous trouverez forcément des échanges, des repas et des cérémonies où il aura côtoyé les hommes désormais en place. Je ne serais même pas surpris qu’il ait personnellement participé à la collecte du tribut. Lui ou un des hommes à son service, du moins.
</p>

<p>
— Serait-il homme prêt à tout pour ravir pareille fortune ?
</p>

<p>
— On le dit immensément riche. Donc si votre question est : en a-t-il besoin ? La réponse est alors non, sans nul doute. Mais si vous demandez s’il n’aurait pas désir de s’emparer d’un tel butin, alors je vous dirais que les hommes comme lui pensent en terme de négoce, d’apport à risquer et de bénéfice escompté. Rien de plus. Même leurs dons à la communauté, pour les pauvres, les captifs, sont pesés en ces termes. Ils paient pour ne pas être importunés dans la rue, pour être célébrés comme de grands hommes par les humbles qu’ils méprisent. »
</p>

<p>
Le chevalier sentait la rancœur qui suintait des propos. Abu Malik n’aimait guère ce genre de personnes, c’était flagrant. Il était pourtant lui aussi homme de commerce, vivait parmi eux. Lui faisaient-ils effet de miroir répulsif, salutaire en ce qui le concernait, vu qu’il s’efforçait au bien selon ses propres critères ?
</p>

<p>
« Je vais tout de même aller jusqu’à Damas. Nous ne pouvons laisser ces serpents s’en tirer si aisément !
</p>

<p>
— Soyez bien prudent. Depuis ma fuite, je n’y suis repassé qu’une fois, voilà quelques mois, et la situation est encore bien malaisée. Beaucoup de gens observent, attendent. Entre la maladie de l’émir, les tremblements de terre dans les territoires au nord, la ville semble prête à basculer à tout moment. Jamais je n’avais éprouvé pareil sentiment…
</p>

<p>
— Les choses changent très vite en ce moment, de certes. Nos pères s’enhonteraient de voir comment nous soignons bien mal notre héritage. »
</p>

<p>
Abu Malik hocha le menton en silence. Il avait vu au fil des ans la situation se détériorer pour la cité damascène. De la capitale, demeure du calife qu’elle était dans l’ancien temps, elle n’était plus qu’une ville satellite du pouvoir turc, appétissant fruit que cherchaient à gober tous les puissants environnants.
</p>

<p>
« Si vous tenez à retourner là-bas, faites donc part de vos idées à mon ami al Zarqa’ ou, à défaut à Yalim al-Buzzjani. Il vous faudra une protection si vous avez intention de mettre en cause un homme tel que Sa’ad ad-Dīn ’Utmān. »
</p>

<p>
Alors que Bernard Vacher se levait pour prendre congé, Abu Malik le retint d’un geste. Le Damascène le fixait avec intensité, à la recherche d’un message amical, d’une parole de réconfort. Les seuls mots hésitants qui franchirent ses lèvres n’étaient pas de lui.
</p>

<p>
« <em>Qui allume le feu doit savoir qu’il brûle</em>. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier de la demeure d\u2019Abu Malik, d\u00e9but de soir\u00e9e du mardi 18 novembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_de_la_demeure_d_abu_malik_debut_de_soiree_du_mardi_18_novembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9798-16317&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="damas_citadelle_debut_d_apres-midi_du_yawm_al-_arb_a_15_dhu_al-hijja_553">Damas, citadelle, début d’après-midi du yawm al-‘arb’a’ 15 dhu al-Hijja 553</h2>
<div class="level2">

<p>
Bernard Vacher retrouvait les salles d’apparat dont il avait été familier du temps des bourides<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>. Nostalgique, il se remémorait les âpres négociations qu’il avait dû mener là, face au talentueux Anur<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>. Avec le temps, il en venait presque à regretter l’astucieux dirigeant damascène, malgré ses machiavéliques procédés. Voire il en privilégiait le souvenir malicieux, les façons courtoises et les apparences amicales. Il en oubliait les habitudes de faux-semblants et les manipulations éhontées.
</p>

<p>
Ils ne s’arrêtèrent pas dans la grande salle d’audience, glaciale en cette période hivernale, pour se rendre dans un des cabinets attenants. Là, dans une douillette atmosphère alourdie d’encens boisé, était confortablement installé Nağm ad-Dīn Ayyūb. Il était en train de lire un imposant ouvrage posé sur un lutrin devant lui lorsque Yalim al-Buzzjani fut introduit, avec le chevalier franc à sa suite. Aucune parole ne fut échangée le temps pour chacun de prendre sa place. Les deux arrivants se présentaient debout, à quelque distance. Entre eux et le seigneur de la ville se tenaient deux hommes en armes, sabre et lance, casque en tête. Leurs cagoules de mailles ne laissaient voir que leurs yeux attentifs. Bernard Vacher savait qu’il serait découpé en tranche avant de pouvoir approcher de quelques pas.
</p>

<p>
Il redoutait cette entrevue à laquelle il ne s’était résolu que la mort dans l’âme. Avec l’absence d’al-Zarqa’, Yalim al-Buzzjani était le seul contact qu’il avait pu joindre et celui-ci ne s’était montré guère coopératif. L’officier tenait à dévoiler l’affaire aux dirigeants de la cité, qu’il estimait en droit de régler le problème par eux-mêmes. La veille au soir, lors d’une violence dispute, Bernard Vacher avait fini par se rendre à ses arguments. Fut-il un grand chevalier et de bonne réputation, ce n’était pas à lui de se faire justice dans un territoire d’un prince étranger. Quand bien même il souhaitait que cela se fasse en toute discrétion, il ne pouvait faire l’économie de s’adresser à celui dont la main pouvait s’abattre de façon légitime.
</p>

<p>
La barbe grise, Nağm ad-Dīn Ayyūb était vêtu dans une tenue civile. Bernard Vacher le savait pourtant guerrier redouté et dirigeant efficace. Il avait réussi à s’infiltrer dans la région de Damas avec talent, préparant le terrain pour son maître Zengī<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> puis, avec l’aide de son frère Shīrkūh, pour Nūr ad-Dīn<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>. Ses traits émaciés caractérisaient un homme d’action plus que d’ascèse, bien qu’on le prétendit pieux. Mais les laudateurs avaient beau jeu de toujours louer la piété des puissants, dans l’espoir de les voir lâcher quelques subsides grâce à la charité qu’ils célébraient. Sa tenue, une magnifique robe d’honneur, était d’une splendide couleur orangée, la soie se parant de mille reflets. Sur sa tête, un imposant turban était orné d’une broche d’argent sertie de pierres.
</p>

<p>
Ce fut al-Buzzjani qui résuma l’affaire, expliquant ce qui était arrivé au tribut et les recherches de Bernard Vacher, d’une façon qui suggérait que tout cela était entièrement nouveau pour le gouverneur. Le chevalier n’en était pas dupe un seul instant, l’entrevue ayant certainement été préparée avec grand soin. Il était familier de ces circonvolutions diplomatiques et les subit avec patience, admirant les décors des tapis, des pièces d’orfèvrerie et des céramiques qui parsemaient la salle.
</p>

<p>
Il nota néanmoins que l’officier ne fit aucune mention des intermédiaires qui les avaient mis en contact. En cachant ses sources, le soldat protégeait ceux qui lui avaient fait confiance. Ou se ménageait un levier d’action dans le cas où il aurait à se défendre contre des agissements dangereux pour lui. Bernard Vacher espérait que l’émir était plutôt enclin à fonctionner selon la première hypothèse.
</p>

<p>
La voix grave et légèrement nasale du gouverneur résonna après un long moment de silence.
</p>

<p>
« Ton nom et ta réputation t’ont précédé ici, al-Baqara. J’entends donc ce que tu me révèles avec la plus grande attention. »
</p>

<p>
Il se lança ensuite dans une diatribe contre les félons qui avaient mis pareillement en péril la situation entre leurs territoires. Il ne pouvait préjuger de ce que l’émir déciderait, mais des actions seraient prises rapidement pour tirer tout cela au clair. Il ne posa pas de questions, mais tint à assurer le chevalier que les coupables seraient dénichés et punis. Lorsque son tour vint de parler, Bernard Vacher avait une demande qui lui brûlait les lèvres.
</p>

<p>
« Établir de nouvel bonnes relations entre nos princes me semble chose importante. N’hésitez pas à mander un de vos émirs porteur de la bonne nouvelle d’une plaisante conclusion auprès de mon roi.
</p>

<p>
— Tu pourras déjà l’assurer de ma plus parfaite collaboration en cette affaire. Pour le reste, ce sera à l’émir de dire ses volontés. »
</p>

<p>
Après quelques échanges formels, le chevalier fut invité à se retirer. Il devait s’en remettre à la puissance du gouverneur pour la suite de l’affaire. Alors que Yalim s’apprêtait à sortir à son tour, il fut retenu par le prince d’un simple mouvement de menton. Ce fut donc un des gardes qui mena Bernard Vacher au-dehors.
</p>

<p>
L’émir attendait, un peu fébrile. Il n’aimait guère la tension qu’il lisait sur le visage de Nağm ad-Dīn. Le gouverneur croqua une douceur à la pistache, élaborant une stratégie maintenant qu’il avait tous les éléments en main et qu’il s’était fait une idée sur les différents protagonistes de l’affaire. Il prit la parole comme à dépit.
</p>

<p>
« Cet homme n’est pas envoyé par son roi. Il cherche justice pour lui, rien de plus. »
</p>

<p>
Il se rinça la bouche d’une boisson liquoreuse aux fruits puis d’un geste, indiqua à son émir de s’approcher.
</p>

<p>
« J’ai entendu le désir que tout cela demeure secret. C’est bien volontiers que je me rangerai à cette idée. Veille à cela, al-Buzzjani. »
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<p>
Appuyant son ordre d’un regard lourd de sens, il congédia le soldat d’un geste des doigts avant de reprendre une pâtisserie.
</p>

<p>
Lorsqu’il franchit le seuil de la salle, Yalim contracta les poings, serra la mâchoire. Que de dédain dans cette condamnation à mort lancée entre deux bouchées ! ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La conclusion de cette mini-trilogie permettra à chacun, je l’espère, de mieux appréhender la mosaïque des pouvoirs alors qu’Ernaut débarque en Terre sainte et y prend ses marques. J’ai essayé de donner une image riche et le plus fidèle possible des puissants en place et des rapports de force entre eux, à travers une anecdote. Ce sont eux qui vont canaliser les grands mouvements des décennies suivantes.
</p>

<p>
J’ai aussi également tenté de regrouper certains faisceaux narratifs éparpillés au gré des publications, de montrer des liens entre certains personnages instillés au fil des Qit’a. La dispersion des récits n’est qu’apparente et chacun d’eux peut, à un moment donner, faire basculer le destin d’un autre de façon tragique. Je sème assez souvent des indices très légers, je tisse des relations distendues, parfois sans les nommer explicitement, de façon à laisser le lecteur libre de renouer les fils selon sa fantaisie. J’espère avoir l’occasion à l’avenir de développer encore plus ces trames secondaires. Ou peut-être qu’un auteur aura l’envie de le faire, la possibilité en est ouverte avec la licence que j’utilise pour publier mes travaux.
</p>

<p>
L’idée de cette mini-série de Qit’a est née d’un simple jeu de mots. J’avais le désir de raconter ce qui aurait pu arriver à Bernard Vacher. Son nom me souffla que c’était là une histoire de vacher, c’est-à-dire de <em>cowboy</em>. Je tenais une piste pour les titres et les ambiances, grand amateur de Sergio Leone et des westerns crépusculaires de Clint Eastwood que je suis.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tomes I, II et III, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I, <em>Economic Foundations</em>, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. IV. The Cities of Acre and Tyre</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2009.
</p>

<p>
Schlumberger Gustave-Léon, <em>Numismatique de l’Orient Latin</em>, paris : Ernest Leroux, 1878-1882.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24863-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Pietro Maureceno, prêtre et notaire du quartier vénitien autour de 1157.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">On se sert de deux matrices métalliques (une au-dessus, l’autre au dessous) pour frapper les pièces et y imprimer les motifs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Litt. <em>Mauvais voisin</em>
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Soit vers avril 1157
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Terme désignant l’office des douanes latin. Le terme vient du fait que c’était généralement de lui que dépendait l’abaissement ou la montée de la chaîne fermant le port.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Dynastie dirigeante de la cité de Damas dans la première moitié du XIIe siècle.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Mu’īn ad-dīn Anur (ou Unur) ( ? - 1149), principal dirigeant de l’état bouride de Damas de 1135 à sa mort en 1149.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Imād al-Dīn Zengī, atabeg de Mossoul et Damas (1087-1146).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:24 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Impitoyable]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Pour quelques dinars de plus]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_071_pour_quelques_dinars_de_plus#pour_quelques_dinars_de_plus]]></link>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_grand_hopital_de_saint-jean_soiree_du_samedi_19_janvier_1157">Jérusalem, grand hôpital de Saint-Jean, soirée du samedi 19 janvier 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Il était rare pour Abu Malik de se rendre dans le principal établissement des frères de Saint-Jean. Avec leur militarisation croissante, il s’y trouvait de plus en plus mal à l’aise. Pourtant, malgré toutes ses craintes, il n’avait jamais eu à subir la moindre remarque, et encore moins de brimades, de la part des soldats en armes qu’il avait pu y croiser. Comme beaucoup de chevaliers de la Milice du Temple, il s’y recrutait de nombreux hommes nés en terres levantines, habitués à fréquenter des personnes d’autres religions que la leur. Tant qu’on ne remettait pas en cause leur prééminence, qu’on leur versait les impôts, ils n’étaient pas belliqueux. EN quelques décennies, ils étaient devenus de vrais Orientaux.
</p>

<p>
Chaudement emmitouflé dans son épaisse jubba de laine colorée, il sentait le froid des pierres à travers ses souliers malgré ses chaussettes. L’hiver était une fois de plus très rigoureux à Jérusalem et les bâtiments, frais en été, se transformaient en de véritables glacières. Il voyait la buée qui s’échappait des lèvres des personnes qu’il croisait tandis qu’il était mené auprès de frère Raymond, qui avait demandé après lui. Il sentit avec délice les odeurs du repas dans la zone des cuisines, où il ne s’attarda pas. Ils allaient au-delà des lieux ouverts aux voyageurs et pèlerins, dans la partie réservée aux moines.
</p>

<p>
Il finit par pénétrer dans une vaste salle parsemée de lutrins, où des copistes devaient s’user les yeux en journée à écrire chartes et documents, peut-être des ouvrages littéraires ou religieux pour les plus chanceux. L’endroit sentait la colle de peau, la gomme arabique et l’huile des lampes. Une seule lueur était visible, au fond de la pièce, éclairant une table avec de nombreux pots et gobelets emplis de plumes et de pinceaux. Un hospitalier de haute taille, au physique impressionnant, y griffonnait sur des tablettes, le crâne abrité sous une profonde capuche. On avait tiré à ses côtés un chariot à braises qui apportait un peu de chaleur. Abu Malik sourit en le reconnaissant.
</p>

<p>
« Frère Raymond ! Grande joie de vous encontrer de nouvel ! »
</p>

<p>
Le clerc se leva et fit bon accueil à celui qu’il considérait comme un ami, malgré leurs différences. Il paraissait épuisé, son fin visage creusé de rides de fatigue. Il demeurait néanmoins aussi alerte qu’à son habitude et, d’un geste, invita son hôte à s’asseoir sur un escabeau.
</p>

<p>
« Je vous prie de faire excuse pour cette fort tardive invitation. Mais j’ai cru apprendre que vous repartiez d’ici peu à Damas ?
</p>

<p>
— En effet, je n’aime guère traîner en ces froides montagnes l’hiver venu. Ce n’est que par grande nécessité que je suis ici. Je ne pensais pas vous y voir, on m’avait dit que vous étiez parti au nord.
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<p>
— J’arrive à peine de Tripoli, en effet. »
</p>

<p>
Le moine replia quelques documents, referma certaines de ses tablettes et rapprocha instinctivement le buste d’Abu Malik, bien qu’ils fussent seuls dans le lieu.
</p>

<p>
« J’aurais une question délicate pour vous. Je vous sais homme de paix, ainsi que moi, et elle se trouve en fort périlleuse situation. »
</p>

<p>
Le Damascène fronça les sourcils, inquiet de ce préambule. Les ombres autour d’eux lui semblèrent soudain menaçantes, curieuses et hostiles. Frère Raymond se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres, cherchant visiblement à exprimer une idée difficile, ou hésitant à aborder un sujet délicat.
</p>

<p>
« Ce que je vais vous dire est frappé du plus grand secret. On m’a autorisé à vous en parler, en raison de la confiance entre nous. Mais je vous exhorte à la plus grande des prudences. Gardez cela sous le manteau autant qu’il est possible. »
</p>

<p>
L’hospitalier se gratta le menton, renversant ses ultimes préventions.
</p>

<p>
« Le tribut versé l’a été en fausse monnaie. Le roi est furieux de la chose et entend bien réparer l’outrage. Il vocifère comme diable en bénitier. Connétable et sénéchal m’ont incité à me renseigner sur l’ambiance qui règne dans le Bilad al-Sham<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>. »
</p>

<p>
Abu Malik écarquillait des yeux ronds, bien en accord avec sa bouche béante. Cela faisait de nombreuses années que Damas s’assurait d’une bienveillante neutralité des Latins en leur versant une rente garantissant la trêve. Le nouveau dirigeant de la cité, Nūr ad-Dīn<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>, fort occupé dans ses territoires au nord, avait donné l’impression de vouloir tempérer avec le royaume de Jérusalem et avait perpétué cette habitude. Certainement dans l’attente de se trouver en position de force.
</p>

<p>
« Certains barons de la Haute Cour sont au courant et tiennent à savoir ce qui se trame dans l’ombre. Cela n’est pas de bonne intelligence pour Nūr ad-Dīn que de chercher querelle en ces temps, ce me semble.
</p>

<p>
— Certes pas. Il n’est d’ailleurs pas en les murs, plus préoccupé de ses domaines aleppins. Il sait l’adhan<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> proclamé en son nom et ses hommes à la tête des diwans<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>, cela lui convient. »
</p>

<p>
Frère Raymond soupira. Il se doutait de cette réponse qui l’inquiétait plus qu’elle ne le rassurait. Cela signifiait que des intrigants cherchaient à provoquer la guerre ou qu’ils étaient prêts à prendre ce risque pour faire main basse sur le montant du tribut.
</p>

<p>
« Sauriez-vous vous enquérir de cela ? Si nous trouvons les malfaisants, cela peut éviter de sanglants conflits qui ne sauraient tarder.
</p>

<p>
— Il se trouve des amis miens désireux de vivre en paix. Certains sont de l’administration, peut-être auront-ils eu vent de ce complot ? Rien n’est jamais aussi secret qu’on l’espère. »
</p>

<p>
Dépité, Frère Raymond hocha la tête. Il était bien conscient que malgré la volonté royale ne pas ébruiter l’affaire, les rumeurs iraient bon train. Les plus belliqueux des croisés y trouveraient de quoi faire prospérer les graines de la discorde. Abu Malik, comprenant la question urgente, fit mine de se lever. L’hospitalier l’arrêta d’un geste de la main et lui glissa un papier plié.
</p>

<p>
« Outre cela, pour nos affaires habituelles, j’ai là quelques noms de personnes qui se trouvent peut-être en geôles damascènes. Il en est une en particulier, pour qui rançon peut être versée. »
</p>

<p>
Il rouvrit le petit document pour y retrouver le nom qu’il avait sur le bout de la langue.
</p>

<p>
« Guilhem Torte. Si jamais les combats devaient reprendre, il serait bon de s’enquérir de ces malheureux au plus tôt, sans quoi ils moisiront en cachot encore des mois… »
</p>

<p>
Abu Malik prit le document et acquiesça. Il avait lui-même pu faire libérer quelques coreligionnaires à la faveur de la trêve. Il était heureux de pouvoir les ramener chez eux avant le début de la nouvelle année<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup>, mais les réjouissances seraient de courte durée. Il sentait que la situation devenait de plus en plus délicate pour les hommes comme lui, ambassadeurs et diplomates malgré eux. Il s’annonçait un temps d’acier et de sang, il le percevait au fond de lui. Il accorda un sourire amer à l’hospitalier.
</p>

<p>
« Je verrai ce que je peux faire. Je vous adresserai dévoué messager dès que j’en saurais plus pour une affaire ou l’autre. »
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<p>
Frère Raymond inclina le chef en guise de salut. Lui aussi pressentait de sombres futurs. Son visage se réfugia dans l’ombre de sa capuche tandis qu’il s’affairait à ranger ses derniers documents.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, grand h\u00f4pital de Saint-Jean, soir\u00e9e du samedi 19 janvier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_grand_hopital_de_saint-jean_soiree_du_samedi_19_janvier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;394-8379&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="damas_demeure_de_al-zarqa_soiree_du_yawn_as-sabt_19_dhu_al-hijja_551">Damas, demeure de Al-Zarqa’, soirée du yawn as-sabt 19 dhu al-Hijja 551</h2>
<div class="level2">

<p>
Les gouttes de pluie dansaient dans le bassin au centre de la cour sur laquelle donnait largement le majlis. Malgré l’averse, il ne faisait pas trop froid, mais les hommes installés sur les matelas étaient chaudement habillés, la pièce n’ayant aucun système de chauffage. Abu Malik avait finalement décidé de s’ouvrir de son problème à son ami Al-Zarqa’<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>. Celui-ci était un fonctionnaire réputé, doublé d’un commerçant compétent, dont Abu Malik estimait grandement la probité. Derrière le sourire rusé et les yeux inquisiteurs se cachait un esprit acéré, avide de justice. Il savait néanmoins naviguer à vue dans les cercles du pouvoir et avait réussi à se maintenir en poste malgré la récente administration.
</p>

<p>
Il avait lui-même posé quelques questions et avait décidé d’inviter un soldat en qui il avait suffisamment confiance pour lui présenter Abu Malik. Yalim al-Buzzjani était un émir de l’ancien atabeg de Damas Mujīr ad-Dīn Abd al-Dawla qui avait demandé à rejoindre la troupe de Nūr ad-Dīn quand son maître avait choisi de se retirer de la région. Il était d’origine turque, mais avait longtemps servi les bourides, au point de se sentir aussi damascène qu’eux. Mais, surtout, avait avancé al-Zarqa, il était d’une grande loyauté une fois sa parole engagée et ne verrait pas d’un bon œil que des traîtres tentent de tromper l’émir.
</p>

<p>
Abu Malik avait expliqué l’histoire en quelques phrases rapides et laissait l’officier digérer les informations. Au fur et à mesure du récit, son visage s’était contracté et ses yeux s’étaient réduits à des fentes. Tout en réfléchissant, il jouait machinalement avec une de ses longues tresses brunes. Comme le sharbush<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup> et le qaba<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup>, c’étaient, avec le sabre et l’arc, des attributs militaires constitutifs de son identité. Lorsqu’il prit la parole, sa voix était rauque, retenue, et il parlait lentement, visiblement choqué par le méfait.
</p>

<p>
« Vous me dévoilez grave nouvelle. Bien lourde à celer. »
</p>

<p>
Il dévisagea al-Zarqa’ avec intensité, bravant le regard clair de son interlocuteur sans ciller.
</p>

<p>
« L’émir m’a fait l’honneur de me faire sien, et je suis désormais tenu de le servir loyalement. Nous sommes plusieurs à avoir juré ainsi. Mais certains n’ont que faire des paroles accordées.
</p>

<p>
— L’or fait tourner bien des têtes ! opina Abu Malik.
</p>

<p>
— Il les fait souvent tomber, aussi » enchérit le soldat, le visage sévère.
</p>

<p>
Il se réfugia dans ses pensées encore un moment avant de briser de nouveau le silence.
</p>

<p>
« Le gouverneur Nağm ad-Dīn Ayyūb est fidèle, de ce que j’en sais. Il ne semble guère désireux de porter le fer et le feu chez l’ennemi. Il parle plus de ses matchs de polo que d’autre chose ces temps-ci. Sans compter que le tribut est dérisoire en regard du montant de l’iqta<sup><a href="#fn__25" id="fnt__25" class="fn_top">25)</a></sup> qu’il perdrait si pareille forfaiture venait aux oreilles de l’émir. Il nous faut donc chercher ailleurs.
</p>

<p>
— Les coffres étaient à la garde du wali de la citadelle Izz al-Dīn. Je ne le connais guère…
</p>

<p>
— C’est un ghulam de l’émir. J’ai eu peu affaire à lui. On le dit solide dans la mêlée, très bon archer et tacticien avisé. Il est aussi très autoritaire.
</p>

<p>
— Il ne serait peut-être pas très heureux d’apprendre que les monnaies confiées à sa garde ont été falsifiées. Ne pouvons-nous l’interroger discrètement ?
</p>

<p>
— C’est à voir. Il ne me semble pas homme à pouvoir se faire pareillement flouer.
</p>

<p>
— Cela voudrait dire qu’il serait au courant. Soit d’un plan de l’émir, dont nous ne savons rien, soit de la conspiration qui porte atteinte à son honneur. »
</p>

<p>
Embarassé, Yalim hocha le menton. Il évoluait depuis l’enfance dans ces milieux de pouvoir, où le danger n’était pas moindre dans les soirées aux discours feutrés qu’au plus fort des batailles. Il avait vu autant de têtes tomber après des manigances qu’au cours des mêlées. Il détestait cet univers de faux-semblants et en arrivait parfois à porter plus grande estime à des adversaires acceptant un affrontement loyal les armes en main qu’à ses coreligionnaires amateurs d’intrigues sournoises.
</p>

<p>
« Pour moi, indiqua al-Zarqa’, le personnage central est le mutawali ad-diwan<sup><a href="#fn__26" id="fnt__26" class="fn_top">26)</a></sup>. C’est lui qui était chargé de rassembler la somme, il avait toute latitude pour en falsifier le versement.
</p>

<p>
— Qui est-ce désormais ? s’enquit Abu Malik.
</p>

<p>
— Amīn ad-Dīn Zayn al-Hağğ. Un obscur fonctionnaire venu dans l’orbite de l’émir. »
</p>

<p>
À sa voix, Yalim ne portait guère d’estime au personnage.
</p>

<p>
« S’il y a eu complot, je ne serai pas étonné qu’il en soit. Il avait toutes les clefs en main pour cela. Et cela ne m’étonnerait guère de lui.
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<p>
— Quelques taches obscurciraient donc son honneur ?
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<p>
— Je n’en sais que peu sur lui, mais il a les yeux d’un homme prêt à tous les commerces. »
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<p>
Al Zarqa’ lança un regard à Abu Malik. Ce dernier n’en menait pas large. Il faisait confiance à son ami et, par extension, à Yalim. Mais il commençait à regretter de s’aventurer en si périlleux terrain. Il lui semblait qu’il s’apprêtait à frapper de ses mains nues un essaim de guêpes. En ces périodes tumultueuses, garder sa tête sur ses épaules dépendait parfois étroitement de sa propension à ne pas mettre son nez en des endroits inconnus. Mais c’était trop tard pour les remords. Il repensa à son cousin Idris. Il ne lui aurait jamais parlé d’une telle affaire, conscient que cet esprit volage n’aurait pas su tenir sa langue. Mais il était certain que ses yeux auraient pétillé et qu’il aurait lancé, goguenard : « Donne un cheval à celui qui dit la vérité ; il en aura besoin pour s’enfuir. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, demeure de Al-Zarqa\u2019, soir\u00e9e du yawn as-sabt 19 dhu al-Hijja 551&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_demeure_de_al-zarqa_soiree_du_yawn_as-sabt_19_dhu_al-hijja_551&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8380-14614&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_hotel_de_bernard_vacher_fin_d_apres-midi_du_mardi_26_fevrier_1157">Jérusalem, hôtel de Bernard Vacher, fin d’après-midi du mardi 26 février 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Abu Malik était confortablement installé sur un siège rembourré de coussins moelleux. Le bâtiment n’était pas en très bon état, mais ça avait été une riche demeure par le passé. On sentait qu’elle était délaissée. L’homme qui l’avait accueilli était un soldat renommé, vétéran de nombreuses batailles. Il semblait par contre avoir négligé sa vie personnelle et possédait une maison sans âme, au silence à peine troublé par une poignée de domestiques. Si rien ne manquait, chaque chose paraissait avoir été retenue pour son unique caractère utilitaire et fonctionnel. Même dans cette pièce de réception, les ornements brillaient par leur absence.
</p>

<p>
Bernard Vacher lui faisait l’effet d’un homme las. Des cernes sous les yeux accentuaient son attitude avachie. Il s’attendait à un fier-à-bras à l’allure martiale, il découvrait une personne épuisée qui parlait d’une voix éteinte. Abu Malik l’avait appris : c’était lui qui avait accepté le tribut contrefait. Il devait certainement être sous le coup d’une disgrâce, malgré ses années de service fidèle. Abu Malik n’avait abordé la question qui l’inquiétait qu’après avoir évoqué le problème des prisonniers récents, qu’il espérait pouvoir faire libérer avant que les choses ne s’enveniment. L’absence de frère Raymond, en déplacement, l’avait contraint à dévoiler ce qu’il avait découvert à ce chevalier dont il ne savait que peu.
</p>

<p>
C’était de nouveau un risque qu’il prenait, se fiant à la parole d’Altûntâsh<sup><a href="#fn__27" id="fnt__27" class="fn_top">27)</a></sup>. Chaque nouvelle décision lui pesait encore plus que la précédente. Néanmoins, il était persuadé que ce qu’il faisait était aussi utile que de faire libérer des captifs. Sa conscience, ou Allah, ne l’aurait pas laissé en paix si des hommes perdaient la vie par suite de sa passivité.
</p>

<p>
Bernard Vacher, la mine renfrognée, avala un peu de vin.
</p>

<p>
« Je ne vous mercierais jamais assez de m’apprendre tout cela. J’imagine combien cela vous coûte et les risques que cela vous fait prendre.
</p>

<p>
— Un mien cousin aurait rétorqué qu’<em>il n’est pas d’un brave homme de tarder à rendre service</em>.
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<p>
— Ce me semble que le dicton précise <em>ni de se presser à la vengeance</em> » sourit sans joie Bernard Vacher.
</p>

<p>
Ls deux hommes échangèrent un regard de connivence, soulagés de trouver un compagnon d’aventure en cette périlleuse voie.
</p>

<p>
« Le plus important est que l’émir n’ait nul désir de provoquer batailles. Cela au moins est de quelque réconfort.
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<p>
— Sauf que votre roi vient d’allumer l’étincelle qui embrasera peut-être l’été. C’est là possible espérance des comploteurs. »
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<p>
Bernard Vacher maugréa. Il ne pouvait préciser son idée : Nūr ad-Dīn n’ayant pas prémédité tout cela, il n’avait pas de plan offensif, de stratégie mûrement réfléchie pour les semaines à venir. Il serait aussi pris au dépourvu de la récente attaque de Baudoin sur le Golan que le roi de Jérusalem l’avait été par le versement du tribut en fausse monnaie. Au moins aurait-il une bonne nouvelle à annoncer au connétable.
</p>

<p>
« Je vais voir ce que je peux faire pour tenter d’éviter que la situation s’envenime. Nulle forteresse n’a été prise. Il ne s’agit que de rembourser ce qui a été razzié.
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<p>
— Il demeure les blessés, les captifs et les morts. Leur mémoire pèsera lourd dans toute discussion. »
</p>

<p>
Bernard Vacher baissa la tête, les sourcils froncés. Il avait suffisamment arpenté les rues de Damas pour savoir qu’on ne pardonnerait pas aisément au roi de Jérusalem d’avoir lancé ses troupes sur des pacifiques nomades alors même qu’une trêve était en cours. Si les puissants n’hésitaient pas à trahir quand ils y voyaient un avantage, les modestes gens en concevaient longue rancune. Surtout, comme le disait Abu Malik, lorsque des humbles avaient été victimes, une fois de plus.
</p>

<p>
« Pourquoi votre roi n’a pas annoncé publiquement l’affront ?
</p>

<p>
— Il est déjà assez marri qu’on l’ait cru assez stupide pour ne pas reconnaître de fausses monnaies. Il n’a guère envie de clamer à tous qu’on le prend si peu en considération. Tous nos adversaires auraient beau jeu de le moquer et de ne lui accorder plus aucun crédit.
</p>

<p>
— L’ombre de la reine l’inquiète donc encore ? »
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Le chevalier lança un regard surpris au négociant damascène. Il ne s’attendait pas à ce que la politique interne du royaume soit si bien connue chez leurs adversaires. L’idée lui était venue, en effet, que Baudoin craignait surtout que sa mère, Mélisende, n’apprenne sa déconvenue. Il n’avait réussi à l’éliminer du pouvoir que récemment et se sentait encore en délicate posture par rapport à elle, qui avait dirigé les territoires d’une main de fer pendant des années, aux côtés de son époux Foulque puis en tant que régente. Pour toute réponse, Bernard Vacher se contenta de hausser les épaules.
</p>

<p>
« Il va me falloir tenter de convaincre le connétable et le sénéchal, ainsi que le roi, que l’émir n’a rien manigancé. Histoire d’apaiser les esprits. Ensuite, espérons que les comploteurs seront démasqués. Avez-vous idée en ce sens ?
</p>

<p>
— Je n’ai guère vers qui me tourner. Chaque visage amiable peut cacher une âme de conspirateur. Je connaissais les anciens membres de l’administration, mais bien peu sont demeurés en place. Des amis à moi pistent la vérité…
</p>

<p>
— Ne prenez pas de risque. Si les voleurs n’ont pas craint de provoquer batailles, ils n’auront certainement pas d’égard pour vous.
</p>

<p>
— Je louvoie au milieu des serpents, j’en ai bien conscience. »
</p>

<p>
Bernard Vacher hocha la tête lentement.
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<p>
« En pourpensant toute l’affaire, je me suis dit que Muhammad ben afar, le chambellan qui m’a remis les coffres, était certainement dans la confidence. Il avait accès aux monnaies et aurait pu éventer toute l’opération. Peut-être pourrez-vous en apprendre plus sur lui. Il m’a fait l’effet d’être veule plus qu’intrépide.
</p>

<p>
— Pareils hommes se dévoilent parfois dangereux, frappant sans discernement. Mais je vous remercie, je me renseignerai. »
</p>

<p>
Le négociant s’apprêtant à partir, Bernard Vacher lui laissa quelques coordonnées de contacts utiles, en cas de besoin. Sa main ne saurait le protéger par-delà l’Arbre de la mesure<sup><a href="#fn__28" id="fnt__28" class="fn_top">28)</a></sup>, mais il lui fit serment de lui faire escorte pour peu qu’il soit sur les terres latines. Son frère tenait un château royal, à Naalein, et serait averti d’accueillir au mieux le Damascène. Le chevalier se sentait humilié par l’histoire et se raidissait dans sa posture d’homme loyal et fidèle à sa parole. La proposition arracha un sourire triste à Abu Malik lorsqu’il prit congé.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, h\u00f4tel de Bernard Vacher, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 26 f\u00e9vrier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_hotel_de_bernard_vacher_fin_d_apres-midi_du_mardi_26_fevrier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14615-21721&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="damas_demeure_de_abu_malik_soiree_du_yawn_as-sabt_25_muharram_552">Damas, demeure de Abu Malik, soirée du yawn as-sabt 25 muharram 552</h2>
<div class="level2">

<p>
La maison était en effervescence, malgré les efforts d’Abu Malik pour ne pas inquiéter ses domestiques et sa famille. Il ne s’était confié, quoique superficiellement, qu’à Fazila, son épouse, afin de ne pas alimenter les inévitables rumeurs qui ne manqueraient pas de naître à peine auraient-ils franchi Bab al-abiya<sup><a href="#fn__29" id="fnt__29" class="fn_top">29)</a></sup>. Officiellement, il prenait la route pour affaires durant plusieurs mois et avait décidé d’emmener sa femme avec lui, car ils devaient aller saluer des cousins. La maisonnée s’était étonnée de ce départ bousculé.
</p>

<p>
En réalité, cela faisait suite à une discussion qu’Abu Malik avait eue la veille, lors de la prière du vendredi à la Grande Mosquée. Al Zarqa’ lui avait confié que des remous commençaient à se faire sentir dans les sphères du pouvoir. Des échos de leurs questions posées ici et là retentissaient un peu plus fort qu’ils ne l’auraient espéré. Le fonctionnaire avait conseillé à Abu Malik de s’absenter un moment, laissant le temps aux choses de se tasser. S’il disparaissait, on ne pouvait le soupçonner d’enquêter sur des sujets interdits. Quant à al-Zarqa’, il ne s’inquiétait guère de la curiosité dont il serait l’objet, ses demandes pouvant tout à fait être légitimées par ses attributions officielles et sa réputation tatillonne.
</p>

<p>
Éclairé d’une maigre lampe, Abu Malik triait certains de ses documents de commerce, désireux de ne pas négliger les échanges en cours lorsque Fazila vint l’interrompre. Elle repoussa à demi la porte derrière elle, surveillant du coin de l’œil que personne ne s’approchait dans la salle adjacente.
</p>

<p>
« J’ai fini de préparer nos habits. Ne peux-tu m’en dire plus sur notre destination ?
</p>

<p>
— Je ne sais pas encore. La famille d’al-Baqara<sup><a href="#fn__30" id="fnt__30" class="fn_top">30)</a></sup> tient le casal de Naalein, nous allons tout d’abord nous rendre là-bas. Puis nous aviserons.
</p>

<p>
— J’espère que nous n’aurons pas à demeurer chez les polythéistes. Nous avons nos vies ici : nos amis, nos familles…
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<p>
— Ce n’est que pour un temps ! »
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<p>
Les yeux de Fazila se firent inquisiteurs, la bouche pincée.
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<p>
« Je ne comprends pas pourquoi nous devons pareillement fuir notre cité ! Si tu te sens menacé, tu n’as qu’à te plaindre au qadi !
</p>

<p>
— C’est une affaire compliquée, Fazila. En parler publiquement ne causerait que grands torts.
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<p>
— Plus grands qu’ainsi tout quitter comme des voleurs ? Alors même que nous n’avons rien fait ?
</p>

<p>
— Cela nous dépasse, Fazila. Les conséquences vont au-delà de ce que je peux imaginer. »
</p>

<p>
La jeune femme leva le menton, plissant la bouche en signe de mécontentement. Elle avait cru épouser un simple commerçant, de bonne réputation par ses actions charitables, et elle découvrait que c’était un intrigant qui refusait de lui expliquer par le menu ce qu’il avait fait pour les exposer ainsi, elle et ses filles. Comprenant qu’il ne lui dirait rien de plus si elle cherchait l’affrontement, elle décida d’adopter une attitude plus conciliante. Elle s’accroupit devant lui, affichant un visage plus amène.
</p>

<p>
« Tu es un bon mari, Rashid, j’en rends grâce à Allah chaque jour. J’ai seulement grand désir d’être à tes côtés en chaque épreuve de la vie. Nous avons surmonté la mort de Malik sans nous déchirer, en confiance. Ne m’écarte pas ainsi. »
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<p>
Abu Malik reposa ses feuillets et lui prit la main, touché de cette déclaration.
</p>

<p>
« T’en dévoiler plus risquerait de te mettre en danger. Prends ce voyage pour ce que nous prétendons qu’il est : l’occasion de cheminer ensemble et d’aller voir des proches. Nous irons de certes à Misr<sup><a href="#fn__31" id="fnt__31" class="fn_top">31)</a></sup> voir tes cousins, depuis le temps que tu m’en fais la demande. Avant cela, nous ferons juste halte au royaume de Badawil<sup><a href="#fn__32" id="fnt__32" class="fn_top">32)</a></sup>. »
</p>

<p>
Elle lui accorda un sourire engageant avant de se relever. Lorsqu’elle se tourna pour repartir, elle ne retint plus son désappointement et son visage s’allongea de dépit. Elle ne répondit que par un hochement à la dernière instruction de son époux.
</p>

<p>
« J’ai fait mander Ibrahim pour demain matin. Il chargera les bêtes et nous pourrons prendre la route rapidement. »
</p>

<p>
À l’idée de ce voyage, Abu Malik se sentait fébrile comme il ne l’avait plus été depuis des années. Il parcourait les routes entre Damas et Jérusalem si souvent qu’il était familier de chaque lacet, chaque arbre, tout autant que des hébergements en chemin. Mais c’était la première fois qu’il partirait la peur au ventre, sans certitude quant à son retour. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, demeure de Abu Malik, soir\u00e9e du yawn as-sabt 25 muharram 552&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_demeure_de_abu_malik_soiree_du_yawn_as-sabt_25_muharram_552&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;21722-26649&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La suite des événements initiés dans <em>Pour une poignée de dinars</em> demeure tout aussi conjecturale que son début. Je profite de l’occasion pour présenter un peu plus en détail le fonctionnement humain des deux principaux pouvoirs qui s’affrontaient pour le contrôle des territoires levantins. Loin d’être des structures monolithiques, guidées par des dirigeants tout-puissants au destin d’exception, c’étaient des amalgames de volontés disparates, qui ne tiraient pas toujours dans le même sens.
</p>

<p>
Bien que cela ne soit qu’un exercice spéculatif, j’avais envie de vous proposer de suivre la façon dont un tel complot aurait pu exister et comment il aurait affecté la vie quotidienne de simples individus. Même s’il s’agit de fiction (et tout en assumant clairement ce postulat), je pense salutaire d’imaginer les conséquences pour des acteurs mineurs, mais représentatifs, je l’espère, des deux camps. Nous sommes ici loin d’une vision de l’histoire déterministe, propre à bâtir des romans idéologiques. J’adopte un point de vue plus fractal, tentant d’analyser les rapports de force depuis les plus vastes groupes jusqu’au cœur de chaque individu entraîné dans ce grand tourbillon. Bien évidemment, pour avoir un quelconque intérêt dans l’alimentation de la perception et de la réflexion historiques, cela ne peut se concevoir qu’en puisant dans une documentation la plus large et sourcée que possible.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;26650-28141&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tomes I, II et III, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I, <em>Economic Foundations</em>, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;28142-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Région dominée par Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Terme arabe désignant l’appel à la prière, lancé par le muezzin depuis le minaret.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Terme arabe : le lieu du pouvoir. On peut le traduire par cabinet, ministère ou office. Il a donné le mot français douane.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Correspondant au 14 février du calendrier chrétien.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">« Aux yeux clairs ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Vêtement à ouverture croisée sur le devant.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__25" id="fn__25" class="fn_bot">25)</a></sup> 
<div class="content">Institution musulmane qui concède l’impôt d’un territoire à un officier de façon à ce qu’il entretienne ses troupes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__26" id="fn__26" class="fn_bot">26)</a></sup> 
<div class="content">intendant de la chancellerie
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__27" id="fn__27" class="fn_bot">27)</a></sup> 
<div class="content">Voir le Qit’a <em>Basses eaux</em>
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__28" id="fn__28" class="fn_bot">28)</a></sup> 
<div class="content">Cité par Ibn Jobair, cet arbre marquait la frontière traditionnelle séparant les territoires chrétien et musulman, entre Damas et Baniyas/ Panéas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__29" id="fn__29" class="fn_bot">29)</a></sup> 
<div class="content">La principale porte occidentale de Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__30" id="fn__30" class="fn_bot">30)</a></sup> 
<div class="content">Bernard Vacher
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__31" id="fn__31" class="fn_bot">31)</a></sup> 
<div class="content">Le Caire, <em>al-Qahira</em> (la victorieuse). C’est aussi le nom donné à l’Égypte en général.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__32" id="fn__32" class="fn_bot">32)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:19 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Pour quelques dinars de plus]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Pour une poignée de dinars]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_070_pour_poignee_dinars#pour_une_poignee_de_dinars]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_069_main_du_destin" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_069_main_du_destin" data-wiki-id="fr:qita:qita_069_main_du_destin">La main du destin</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_071_pour_quelques_dinars_de_plus" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_071_pour_quelques_dinars_de_plus" data-wiki-id="fr:qita:qita_071_pour_quelques_dinars_de_plus">Pour quelques dinars de plus</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <a href="https://perso.kervran.org/localhexa/_media/fr:qita:qita_070_pour_poignee_dinars.epub" class="media mediafile mf_epub" title="fr:qita:qita_070_pour_poignee_dinars.epub (179.9 KB)">Epub standard</a></div>
</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="damas_citadelle_debut_d_apres-midi_du_jeudi_10_janvier_1157">Damas, citadelle, début d’après-midi du jeudi 10 janvier 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La pièce dans laquelle Bernard Vacher venait d’entrer était de petite taille, austère, sans aucun décor et sentait l’humidité. On était bien loin du faste des salles de réception auxquelles les dirigeants bourides de la cité l’avaient jusqu’alors habitué. Leur temps avait passé, leur étoile s’était éteinte et c’était désormais celle de Nūr ad-Dīn qui brillait au firmament. Ce grand guerrier n’accordait pas la même importance au maintien de relations apaisées avec le trône de Jérusalem, qu’il voyait comme une verrue à éliminer. Encore plus farouchement opposé aux Latins que son père Zengī<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, il le faisait comprendre de mille façons, entre autres en multipliant les vexations chaque fois que l’occasion lui en était donnée.
</p>

<p>
Le vieux chevalier s’efforçait de faire bonne figure. Il avait été chargé, une fois de plus, de récupérer le tribut versé en conséquence de la trêve. Il avait été accueilli par Muhammad ben Ğafar, un des nouveaux chambellans représentant le pouvoir damascène. Cela aussi constituait une première. Il avait l’habitude de traiter avec les princes ou leurs vizirs. Il se faisait l’impression d’être un lépreux et pressentait que les années à venir seraient rudes dans le Bilad al-Sham. Au moins cette année serait calme grâce à l’accord arraché à la fin de l’automne dernier.
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<p>
Le petit fonctionnaire face à lui agitait les manches de son ample vêtement en se penchant vers les deux coffres cerclés de fer ouverts devant eux. La barbe poivre et sel taillée en pointe, le turban semblait à peine effleurer le haut de son crâne et paraissait prêt à verser à chaque fois qu’il inclinait la tête. Sa silhouette mince, ses mains délicates et ses épaules fines attestaient de son statut d’homme de robe et pas d’un rôle militaire. Encore un affront envers le vieux soldat qu’était Bernard Vacher. On ne l’estimait pas suffisamment dangereux pour devoir lui opposer un émir de premier plan, comme Izz al-Din, nouveau gouverneur de la citadelle. Ce dernier avait néanmoins organisé une escorte pour accompagner les émissaires jusqu’aux confins de leur territoire, garantissant le bon acheminement de l’imposante somme.
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<p>
« Tout y est, les huit mille dinars de Tyr sont là. »
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Le fonctionnaire s’empara d’une bourse scellée d’un ruban cacheté à la cire.
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« Chacune d’entre elles contient vingt dinars. Il y en a quatre cents, cachetées par la maison des monnaies de votre cité. Voulez-vous les compter ? Peser les pièces ? »
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<p>
Une balance et des poids attendaient sur la table, au cas où le chevalier n’aurait pas confiance dans le versement. Bernard Vacher secoua la tête, se contentant de prendre la bourse et d’en rompre le cordon pour faire glisser les pièces d’or dans sa large paume.
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<p>
« Il y a environ sept ratls et demi dans chaque huche<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. Nous avons préféré scinder en deux, pour plus d’aisance à mettre cela sur un animal. »
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<p>
Muhammad ben Ğafar accompagnait chaque phrase d’un sourire qui se voulait engageant, mais qui finissait par sonner faux à force d’amabilité forcée.
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« Vous avez bien fait » approuva le chevalier.
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Il fit tinter un des dinars sur la plaque de marbre posée à côté de la balance, l’air de rien. Il faisait mine de jouer avec les pièces, mais tendait l’oreille pour s’assurer que le son lui convenait. Il n’avait jusqu’à présent jamais eu de mauvaises surprises de ce type. Mais avec une nouvelle administration, il fallait marquer son territoire, de façon discrète, mais compréhensible. Tant que les armes resteraient au fourreau, ce serait semblable jeu du chat et de la souris. C’était là, en amont, qu’une partie de la guerre se déroulait et, parfois, se gagnait.
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<p>
« Une troupe vous escortera jusqu’à l’Arbre de la mesure<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, aux fins de s’assurer que nul brigand ne soit tenté par cette fortune, précisa le chambellan.
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<p>
— Une partie de mes hommes nous y attendent. Comme c’est l’usage à chaque versement » ajouta Bernard, perfidement, un sourire fallacieux sur les lèvres.
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Le chambellan lui répondit par une crispation des joues qui ne ressemblait guère à une manifestation de joie, bien qu’ il s’efforçait péniblement de faire bonne figure. Après tout, il n’était qu’un sous-fifre et n’avait peut-être pas très envie de se trouver dans une salle close, un tas d’or et un vieil ambassadeur réputé pour son talent à la guerre. Bernard appréciait que cela soit connu chez ses adversaires. La valeur militaire était célébrée parmi les dirigeants turcs et une forme de respect pouvait en naître. Cela lui serait certainement utile dans les négociations à venir, qui s’annonçaient assez houleuses.
</p>

<p>
Il remit les pièces dans le sachet qu’il déposa avec les autres. Muhammad referma les rabats et verrouilla soigneusement les serrures, puis il tendit les deux clefs au chevalier, inclinant le buste. Enfin, il alla ouvrir la porte et frappa dans ses mains pour signifier le départ du tribut. Deux soldats latins, l’air mal à l’aise, accompagnés de deux miliciens damascènes pénétrèrent dans la salle et soulevèrent les coffres deux à deux.
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<p>
Bernard soupira, la paix avait été encore plus difficile à obtenir qu’habituellement. Les tremblements de terre récents dans le nord aiguisaient les appétits des barons croisés, poussant à l’exploitation des opportunités que représentaient des murailles en partie abattues. Au moins cette région orientale serait tranquille pour quelques mois. Il prit la suite du petit convoi qui se dirigeait vers la cour où les attendaient leurs montures. Ils n’étaient pas restés une demi-journée dans la cité damascène.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, citadelle, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du jeudi 10 janvier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_citadelle_debut_d_apres-midi_du_jeudi_10_janvier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;388-6533&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_palais_royal_matinee_du_lundi_14_janvier_1157">Jérusalem, palais royal, matinée du lundi 14 janvier 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Eudes tira le banc qu’il partageait avec Baset plus près de la table gravée de cases. Ils étaient installés dans une annexe de la vaste salle des monnaies, petite pièce carrée éclairée d’une haute fenêtre close de verre. Des barreaux épais en condamnaient l’accès. La porte elle-même était plaquée d’un décor métallique en fer forgé dont la fonction ornementale ne dissimulait que peu l’aspect massif.
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<p>
Face à eux se trouvait Gaston, un sergent vétéran à qui on attribuait souvent les missions de confiance. Il était là pour vérifier qu’ils n’escamotaient rien tandis qu’ils triaient les dinars. Derrière lui, un clerc, Andri, notait ce qui était empilé dans les carrés de la table et les déplaçait une fois cela fait. Enfin, Brun, un des hommes de la Secrète<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, inscrivait le tout sur ses tablettes, nons sans contrôler le travail de chacun dans la pièce. Ce n’était pas des petites monnaies, billons de cuivre ou mailles pour payer un commerçant qu’ils allaient compter. C’était le versement damascène, près de huit mille disques d’or qui devaient passer entre leurs mains. C’était à la fois une marque de confiance et un motif de nervosité.
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<p>
Si jamais il manquait ne serait-ce qu’un dinar, la tension serait à son comble. Le sénéchal n’était pas le pire des maîtres, mais il ne pouvait accepter que des larrons en prennent à leur aise avec le trésor royal. Surtout pour un aussi stratégique versement. Que des œufs, une poule ou quelques mesures de grain ne finissent pas dans le bon cellier n’était pas de grande importance et considéré dans la plupart des maisons comme faisant partie des pratiques normales. Mais le tribut de Damas devait absolument correspondre à ce qui était attendu. Quand politique et finances convergeaient, il ne faisait pas bon être le grain de sable inopportun.
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<p>
Le clerc principal, Brun, fit jouer les deux serrures et ouvrit les coffres. Des dizaines de sachets crème les remplissaient, chacun fermé d’un cordon où se voyait le sceau de l’atelier tyrien, un château surplombant un fin chemin de terre entouré d’eau. Eudes et Baset prélevèrent une bourse, en coupèrent le lien avec des forces puis le présentèrent à Andri, qui en vérifiait la conformité. Ils comptaient ensuite les vingt pièces, en rangées de trois, ce qui faisait une valeur de quatre besants par ligne. Le premier, Baset prit un des dinars et le posa dans le petit plateau d’une balance dédiée au contrôle du poids. Ils avaient aussi une plaque de marbre pour y faire sonner les monnaies, ce qui donnait une indication sur leur aloi.
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Eudes comprit très vite que Baset n’était pas à l’aise avec le trébuchet. Gaston lui-même fixait le sergent, qui paraissait hésiter sur l’équilibrage du fléau. Le malaise grandit encore lorsque Baset approcha son oreille du plateau pour y faire tinter la pièce. Il semblait indécis, s’attirant finalement une remarque de Gaston.
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« Quelque souci, Baset ?
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— Je ne sais… Cette balance est-elle juste ?
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— Elle vient de l’atelier des monnaies, un peu qu’elle est juste ! »
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Baset se mordit l’intérieur de la joue. Il n’aimait pas quand son quotidien était perturbé. Ses mains se mirent à trembler. Il prit une autre pièce, recommença les mêmes opérations avec plus de fébrilité encore. Eudes s’était interrompu et le regardait faire. Le malaise grandissait dans le petit groupe. Brun s’en émut et quitta son pupitre pour s’approcher, les yeux plissés et le nez froncé.
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<p>
« Qu’est-ce donc, sergent ? »
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Baset lança un regard inquiet à Eudes, qu’il connaissait le mieux, puis à Gaston. Il n’avait guère envie de répondre ce que tous avaient compris. Il secoua la tête, fit les mêmes tests avec un autre dinar, en prenant son temps. Chacun retenait son souffle.
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« Hé bien, alors ? s’impatienta Brun.
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— Ni sonnante, ni trébuchante, maître Brun.
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— De quoi, de quoi ? s’emporta le clerc habituellement impassible.
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— Ce ne sont pas monnaies de bon aloi, il y a certeté. »
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Brun fronça les sourcils, se passa les mains sur le front.
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« Vérifiez tout, au plus tôt ! S’il en est ainsi de chacune de ces monnaies… »
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Il ne termina pas sa phrase, catastrophé. Tout le monde ici imaginait bien que les conséquences seraient terribles. Ce n’était pas un petit fraudeur qui trichait sur son cens<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> ou mentait au péage. Il s’agissait d’un versement en garantie de la paix. Eudes et Baset plongèrent du nez sur leur tâche, espérant, contre toute attente, que cela ne concernerait que de rares pièces.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, matin\u00e9e du lundi 14 janvier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_matinee_du_lundi_14_janvier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6534-11355&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_mercredi_16_janvier_1157">Jérusalem, palais royal, après-midi du mercredi 16 janvier 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le roi Baudoin semblait avoir vieilli de plusieurs années en quelques jours. Les traits tirés, emmitouflé dans un épais manteau de laine écarlate fourrée, il était accoudé à une fenêtre, négligeant l’air froid venu du dehors. Il regardait un chat à l’affût des pigeons qui se dandinaient au faîtage du toit d’une galerie. Le ciel couleur de perle n’offrait guère de chaleur et il n’était pas exclu que de la neige blanchisse le paysage dans la nuit.
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<p>
Il se retourna face aux trois hommes assis sur des chaises curules au pied de son lit. Ce n’était pas un réel conseil restreint, mais il avait besoin de formuler ses idées avant de les présenter à la Haute Cour. Depuis la prise d’Ascalon, quelques années plus tôt, le royaume ne s’était guère étendu et le trésor peinait à assumer toutes les dépenses. En outre, Baudoin était jeune, appréciait l’action et se languissait de retrouver la selle et la lance, de mener ses conrois à la bataille.
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<p>
Devant lui se trouvaient ceux qu’il estimait le plus dans son hôtel, jusqu’à présent. Parmi ceux-ci, Bernard Vacher était en passe de perdre ce statut privilégié. Le porte-bannière royal avait gravement fauté, avec cette histoire de tribut en fausse monnaie. Son aspect piteux, ramassé et ses épaules affaissées marquaient son accablement. À ses côtés, en tenue d’une grande sobriété, le visage las, mais le regard affûté, le connétable Onfroy de Toron finissait de lire une tablette. Un rapport urgent dont il dévoilerait le contenu le cas échéant. Enfin, le sénéchal, Jean d’Acre, un homme fatigué, mais avisé, dont la tête dodelinait un peu en cette heure où il faisait habituellement la sieste.
</p>

<p>
« Barons, si je vous ai mandés, c’est pour échanger avec vous sur le sujet de ce tribut mensonger qui nous a été remis. J’ai besoin d’avoir vos avis avant d’arrêter ma décision et de la soumettre au Haut Conseil. »
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<p>
Il s’approcha d’eux, s’installa sur un large siège recouvert de coussins, rajusta son manteau sur ses épaules. Il caressa sa longue barbe blonde, taillée à la mode, tout en parlant.
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« Nous n’avons pas guerroyé encontre Damas depuis long temps. Le nouveau maître de la place a fort à faire dans le nord, les derniers messages en provenance de la princée d’Antioche en attestent. »
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Il s’accorda un rictus en guise de sourire désabusé.
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<p>
« Nous pouvons au moins accorder au bailli de la princée<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> qu’il s’active fort contre nos ennemis. Cela ne laisse guère le temps au roi d’Alep de venir en nos terres. Pourtant, il nous fait injure de bien perfide façon, avec ses jeux de monnaies déloyales. Ce n’est pas là digne façon de s’opposer.
</p>

<p>
— C’est ce qui me questionne, en cette affaire, mon roi, intervint Toron. Quel serait l’intérêt de Nūr ad-Dīn de nous provoquer de la sorte ? Les Damascènes ont toujours préféré acheter la paix. Il les trahit autant qu’il nous ment, en cette affaire.
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<p>
— Peut-être espérait-il que nous n’y verrions que du feu ! rétorqua le sénéchal. Je reconnais bien là les manières du fils de Sanguin<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>. Il n’y a nul moyen de s’entendre avec eux, ce sont des sauvages qui vivent sous la tente, qui tètent les chèvres, quand ce ne sont pas les futailles ! Tant que la cité avait un prince comme Anur à sa tête, nous pouvions parlementer. Mais là, il nous faut conquérir le lieu, au plus vite ! »
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<p>
Le connétable grimaça. Il avait beaucoup d’estime pour Jean d’Acre, mais il voyait le vieil administrateur se radicaliser avec les ans. Alors qu’il avait toujours été homme de mesure et de compromis, il se découvrait irascible et fougueux avec le temps. Il conservait malgré tout le talent de souvent pointer le bon argument.
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<p>
« Je suis assez d’accord avec vous, sénéchal, approuva le jeune roi. Le fait demeure que nous ne saurions emporter la place sans quelque baron croisé à nos côtés.
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<p>
— Ce fut leçon bien chèrement apprise que, parfois même, cela ne suffit pas, enchérit Bernard Vacher.
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<p>
— Il n’y aurait pas eu insidieuses dissensions et un vrai chef à cet assaut, nous aurions emporté la place, Bernard. Cela au moins fut leçon, pour moi. »
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<p>
La remarque avait été lancée avec morgue, incitant Vacher à rentrer la tête dans les épaules. Mal à l’aise avec le traitement infligé à un chevalier qu’il estimait, Onfroy intervint.
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<p>
« Auriez-vous quelque courrier de votre frère<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>, mon roi ?
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<p>
— Exactement ! s’enthousiasma soudain Baudoin. Ma sœur elle-même envisage de venir, m’a-t-elle écrit. Ils seraient là dès avant l’été. »
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<p>
Le sénéchal s’agitait sur sa chaise. Il était chargé des finances du royaume, entre autres tâches, et il savait que la situation n’était pas au beau fixe. Le comte de Flandre allait venir avec des hommes, certes. Mais il faudrait les nourrir et pouvoir lui adjoindre une armée. Faute de quoi la campagne risquait de tourner court. Il n’eut pas le temps d’exprimer ses réserves quant à une expédition estivale que Baudoin leva la main, prévenant à son objection.
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<p>
« Seulement, il nous faut reconstituer le trésor. Les récoltes n’ont pas été tant bonnes et les péages assez moyens, au final, de ce que j’en ai vu. J’ai donc une idée pour régler ce souci, tout en infligeant un camouflet à ce déshonnête turc. »
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<p>
Il joignit les doigts en un geste un peu cérémonial, savourant à l’avance la subtilité de son idée.
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<p>
« Chaque fin d’hiver, il est de coutume que de nombreux propriétaires de troupeaux les confient à valets et gardiens pour qu’ils profitent de la manne des premières pâtures, sur le Golan. »
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Bernard Vacher comprit là où le roi voulait en venir et ouvrit des yeux ronds, effaré. Échaudé par la précédente rebuffade, il n’osa pas prendre la parole, bien que tout en lui se révolta contre l’idée avancée.
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<p>
« Il n’y a là qu’une poignée de sergents, des nomades et des servants. Un large butin s’offre à nous, pour laver l’outrage ! »
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Le roi se tut, les yeux brillants d’excitation, attendant les commentaires, qu’il espérait élogieux, à son idée. Devant sa hardiesse, seul Onfroy osa s’exprimer.
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<p>
« Mon roi, ce serait fâcheux précédent. Nous avons un peu partout sur les marches<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> usage de côtoyer les Damascènes. C’est là bien peu héroïque comme assaut.
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<p>
— Et après ? Est-ce noble de payer son dû en méreaux de plomb ? gronda Baudoin. Je règle tous mes soucis en une fois. Réservons la gloire pour nos batailles de l’été. Avec des troupes que nous pourrons solder !
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<p>
— Mon roi, si vous faites cela, plus aucun habitant de Damas n’acceptera de traiter avec nous, souligna Bernard. La confiance sera rompue à jamais. Nūr ad-Dīn n’aura qu’à souffler sur les braises du mécontentement pour s’en faire indéfectibles alliés.
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<p>
— Il est bien question de cela, Vacher ! De cette confiance par trop dispendieuse que vous avez accordée à notre ennemi. Sans elle, nous n’en serions pas là ! » s’indigna Baudoin.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, apr\u00e8s-midi du mercredi 16 janvier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_mercredi_16_janvier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11356-18815&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_palais_royal_soiree_du_mardi_18_novembre_1158">Jérusalem, palais royal, soirée du mardi 18 novembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Isaac suivait un garde qui le menait à Bernard Vacher, son oncle, qui l’avait fait mander. Le vieux chevalier avait l’habitude d’être servi promptement et Isaac ne s’en formalisait guère. Depuis Naalein, au sud, il avait chevauché à bride abattue dès qu’il avait reçu le message. Il avait donc eu la surprise d’arriver le premier au palais et avait patienté un moment auprès des cuisines.
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<p>
Isaac se perdait souvent dans le dédale de la résidence royale. Ce n’étaient que vastes bâtiments enchevêtrés, courettes et escaliers sans fin, alternant avec de splendides salles au décor oriental. Il avait eu l’occasion à de nombreuses reprises de venir, au service de son oncle ou lors de cérémonies et festivités officielles. Pourtant il n’arrivait toujours pas à se repérer correctement en dehors des endroits les plus éminents.
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<p>
Il déboucha dans une des zones où de modestes écuries accueillaient les montures des nobles de première importance, ainsi que celles des hôtes de marque. Lui avait dû laisser son cheval à l’entrée de la cité et finir le trajet à pied. Il n’était pas étonnant que le prestigieux porte-bannière royal n’ait pas eu à mettre pied à terre avant d’être dans le palais.
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<p>
La cour était calme, la forge de maréchalerie était éteinte depuis un moment. Quelques veilleuses, disposées bien à l’écart de la paille ou du foin permettaient de se repérer dans l’obscurité du crépuscule. L’odeur saline des bêtes, du crottin, rendait l’endroit familier aux narines d’Isaac, comme à tout jeune destiné à devenir chevalier. Il passait tellement de temps en selle qu’il ne savait plus s’il aimait ou haïssait ces animaux.
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<p>
Une ombre plus épaisse que les autres se tenait à l’entrée des écuries. Bernard Vacher était assis sur un petit tabouret rustique, avalant le contenu d’une écuelle. Ses yeux brillèrent à la lueur des lampes quand il vit arriver Isaac. Il chassa le sergent d’un geste et se leva pour embrasser son neveu.
</p>

<p>
« Tu as bien fière allure, mon garçon. Je m’enjoie de te voir si promptement. J’ai à peine cru la vigie quand elle m’a indiqué que tu étais arrivé avant moi !
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<p>
— Si j’avais idée de vous négliger, père aurait bon gré de me tancer à juste mesure, mon oncle. Vous me vouliez ici séance tenante, me voilà ! »
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<p>
Bernard se laissa retomber lourdement sur son siège, invitant d’un geste Isaac à faire de même sur le banc où il avait posé sa gamelle et un pichet.
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<p>
« Il sera bien temps d’ici peu de te faire mesurer tes éperons de chevalier.
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<p>
— J’ai grande hâte à cela, mon oncle. Je pense que je suis prêt.
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<p>
— Ah, je peux te jurer sur les Évangiles que tu ne l’es certes pas, nota sans joie le chevalier. Mais cela n’est d’aucune importance, on ne comprend que trop tard ce genre de chose ! »
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<p>
Il avala encore quelques cuillers avec empressement. Isaac lui trouvait bien mauvaise mine, les traits tirés et les gestes lourds. On aurait dit que les années l’avaient rattrapé, ces derniers mois. Il soufflait régulièrement comme si le moindre de ses mouvements lui coûtait un effort incommesurable. Lui qui était considéré comme un des plus vaillants chevaliers de l’hôtel du roi paraissait désormais gauche et empoté. Finalement le vieil homme reposa son assiette, s’essuya de la manche et se rinça la bouche d’une longue gorgée de vin, avant de proposer le pichet à son neveu.
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<p>
« C’est bon augure que tu sois là si tôt, je vais pouvoir prendre la route dès potron-minet.
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<p>
— Où allons-nous ? s’enthousiasma Isaac, heureux à l’idée d’accompagner son oncle malgré sa fatigue.
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<p>
— Toi, nulle part. Tu vas demeurer ici, dans l’attente de nouvelles de ma part. Tu les auras soit en personne, soit par un mien coursier. Il faut que tu te tiennes prêt à courir au Nord, pour rejoindre le roi. »
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<p>
Il tapota une sacoche de cuir à sa hanche.
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<p>
« J’ai ici de quoi subvenir à tes frais pour ce long voyage. N’épargne pas les besants, assure-toi d’arriver au plus vite en la princée d’Antioche.
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<p>
— Quelque message secret à porter à Baudoin ? »
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<p>
Le ton soudain enjoué à l’idée de toucher du doigt la réalité du service royal, Isaac se voyait déjà plénipotentiaire galopant à travers le pays.
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<p>
« Si seulement ! Ce ne sera qu’à mon service que tu chevaucheras, mon garçon. Mais cette course peut nous valoir un retour en grâce… »
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<p>
Bernard Vacher hésita un petit moment, sa voix s’étant cassée sur sa dernière remarque, brisant net l’enthousiasme de son jeune neveu.
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<p>
« Tu sais que… le roi a quelques griefs à mon encontre, depuis quelques saisons.
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<p>
— Père et vous ne me dîtes rien, comment le saurai-je ?
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<p>
— J’ai assez d’estime envers toi pour ne point te savoir sot. Le roi a bonnes raisons de m’en vouloir. J’ai failli à son service et, par ma faute, de graves choses sont arrivées. Il me faut tenter à toutes forces de remédier à ce mal que j’ai causé.
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<p>
— Ne puis-je vous assister ?
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<p>
— C’est exactement cela que tu feras, je t’assure. Il me faut aller à Damas chercher la clef de ces mésaventures. Je crains qu’il n’y ait quelque terrible machination à l’œuvre.
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<p>
— De qui ? Pour quoi ? »
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<p>
Bernard sourit devant l’agitation de son neveu. Il haussa les épaules, ouvrit les mains et les joignit.
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<p>
« Si je devais encroire ce que je sais, peut-être Nūr ad-Dīn a-t-il été trompé, comme nous. Il n’est de nul avantage pour lui de maintenir la guerre entre Damas et nous. Au contraire, il y trouve fourrage, bétail et impôts pour nourrir ses ambitions au nord. »
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<p>
Isaac fronça les sourcils, hésitant à comprendre ce que cette révélation lui laissait entendre.
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<p>
« Mon oncle, ces rumeurs seraient donc…
</p>

<p>
— Pour ça, tu peux te fier aux ragots de tour de garde. Le tribut était bien falsifié. Le roi a fait interdire qu’on en parle, mais les faits demeurent.
</p>

<p>
— Mais vous n’y êtes pour rien, ce sont eux qui…
</p>

<p>
— Calme-toi mon garçon. C’est bien le souci : nous ne savons pas qui ils sont, <em>eux</em>.
</p>

<p>
— Eh bien, nos ennemis, les Damascènes en l’occurrence ! »
</p>

<p>
Bernard secoua la tête d’un air désolé et posa une main imposante sur l’épaule de son neveu.
</p>

<p>
« Isaac, c’est là réponse sans usage. Il me faut savoir le nom de la personne qui a décidé de mettre ces fausses monnaies en la cassette. De là, je pourrais tenter de comprendre ses motifs.
</p>

<p>
— Il y a bien huit mille raisons qui ont pu la pousser !
</p>

<p>
— L’or ? Peut-être… Mais en ce cas, je n’aurais plus à m’en inquiéter. Le roi me maintiendra en déshonneur, à juste titre. J’aurais du temps à te consacrer pour m’assurer que tu romps la lance comme il sied ! »
</p>

<p>
Il marqua à nouveau une pause, serra le poing, qu’il leva devant son visage.
</p>

<p>
« Mais si de bien plus puissantes machinations sont à l’œuvre, je dois en informer mon roi, pour qu’il puisse les briser ! Et tu seras ma voix pour lui porter la nouvelle. »
</p>

<p>
Il se leva et saisit son neveu dans une embrassade bourrue. Il était épuisé de ces derniers mois, maintenu à l’écart après des dizaines d’années à servir la couronne. Il espérait comprendre quel feu lui avait ainsi brûlé les ailes. Plus que son honneur perdu, bien au-delà de l’arrêt des remarques acerbes qu’il entendait sur son passage, il avait besoin de voir la lueur de confiance renaître dans les yeux du roi Baudoin. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, soir\u00e9e du mardi 18 novembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_soiree_du_mardi_18_novembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18816-26438&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’attaque de Baudoin III sur les plateaux du Golan en février 1157 n’a jamais reçu d’explication solidement étayée. Comme cela déboucha sur la prise de Baniyas, ville frontière essentielle, par le pouvoir musulman, il m’a semblé intéressant de voir si des phénomènes souterrains inconnus de nous n’avaient pas joué. Une trêve, assortie d’un lourd tribut, avait été signée peu de temps auparavant avec le nouveau maître de Damas, je me suis donc amusé à proposer une hypothèse assez rocambolesque.
</p>

<p>
En outre, cela m’offre l’occasion de suivre un peu le personnage de Bernard Vacher, qui va progressivement disparaître des chartes après plusieurs décennies au premier plan de l’hôtel royal. Cet effacement n’est d’ailleurs pas forcément dû à une relégation comme je l’indique ici, c’est là pure conjecture. Il demeure possible, plus simplement, que les sources qui ont pu comporter des mentions de cet important serviteur, réputé pour son travail diplomatique avec Damas, aient été en trop petit nombre pour nous parvenir, plus de huit siècles après les faits.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;26439-27577&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nur Ad-Dîn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tomes I, II et III, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I, <em>Economic Foundations</em>, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;27578-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
, <sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Imād al-Dīn Zengī, atabeg de Mossoul et Damas (1087-1146).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Ce qui fait environ 27 kg d’or (en ratls damascènes).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Cité par Ibn Jobair, cet arbre marquait la frontière traditionnelle séparant les territoires chrétien et musulman, entre Damas et Baniyas/ Panéas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Administration royale des finances, sous l’autorité du sénéchal.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Genre de loyer.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Renaud de Châtillon, prince d’Antioche.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Il s’agit de Thierry, comte d’Alsace, qui avait épousé en 1139 la demi-sœur de Baudoin III, Sybille d’Anjou.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">frontières.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:14 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Pour une poignée de dinars]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ La main du destin]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_069_main_du_destin#la_main_du_destin]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_068_boucle_d_or" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_068_boucle_d_or" data-wiki-id="fr:qita:qita_068_boucle_d_or">Boucles d’or</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_070_pour_poignee_dinars" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_070_pour_poignee_dinars" data-wiki-id="fr:qita:qita_070_pour_poignee_dinars">Pour une poignée de dinars</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="mossoul_citadelle_des_bords_du_tigre_matin_du_yawm_al-_ithnayn_27_ramadan_530">Mossoul, citadelle des bords du Tigre, matin du yawm al-’ithnayn 27 Ramadan 530</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>Du bout des doigts, le jeune garçon poussait une araignée dans la lumière poussiéreuse filtrant sous la porte. Bouleversé par les dernières semaines, il n’osait plus guère bouger, se laissant guider d’un endroit à l’autre sans un mot, sans un geste. Il n’avait même pas réagi à son installation récente dans une minuscule salle avec une paillasse et des couvertures. Il s’était contenté de se pelotonner au chaud, profitant de ce répit sans penser au lendemain. Les repas, plus consistants, lui avaient fait le plus grand bien. Il demeurait malgré tout l’angoisse de ne rien comprendre à ce qui lui arrivait.
</p>

<p>
Il avait été séparé des siens après l’attaque sur la colonne de pèlerins, tandis qu’ils longeaient la côte anatolienne. Ses parents n’avaient pas les moyens de payer le voyage en bateau et avaient rejoint un vaste groupe de toutes les nationalités peu après leur traversée du Bosphore. Cela n’avait pas effrayé les Turcmènes qui s’étaient abattus sur eux, capturant tous ceux qui n’opposaient pas de résistance, exécutant ceux qui cherchaient à se défendre. Depuis lors, Garin avait été mené de place en place, encordé à d’autres miséreux comme lui. Il avait tenté au début de discuter un peu entre prisonniers, mais les cris, les coups et les insultes l’en avaient rapidement dissuadé. Depuis, il ne faisait qu’attendre, sans intention, sans espoir, sans vie.
</p>

<p>
De temps en temps, il entendait les voix rudes des soldats à travers la porte, lançant des ordres, plaisantant ou s’invectivant. Des pas lourds ou traînants, parsemés de cliquetis et de tintements métalliques résonnaient parfois de l’autre côté de la solide huisserie. Régulièrement, un serviteur venait lui porter un broc, du pain plat et des légumes, tout en échangeant son seau d’aisance pour un propre. Mais personne ne le regardait jamais dans les yeux ni n’esquissait l’envie de parler avec lui.
</p>

<p>
Ce jour-là, des voix autoritaires se firent entendre : on s’approchait de sa porte. Les verrous jouèrent dans un claquement sec et le vaste panneau céda la place à une forte lumière noyant la galerie. Instinctivement, Garin recula, levant un bras en dérisoire protection. Dans l’encadrement se tenaient deux hommes discutant de façon animée dans une langue qu’il ne comprenait pas.
</p>

<p>
« Je peux le faire laver, si vous souhaitez avoir meilleure idée. »
</p>

<p>
Le premier était de petite taille, le faciès rond bien nourri barré d’une imposante moustache camouflant ses lèvres. Les yeux disparaissaient dans les replis graisseux de son visage avenant, dont la faconde naturelle était amplifiée par l’attitude toute servile qu’il adoptait, légèrement incliné. Sa tenue, vastes vêtements voilant sa physionomie pour n’en laisser percevoir que l’empâtement, attestait de son aisance tandis que l’impressionnant turban trahissait son goût pour les démonstrations d’opulence exubérante.
</p>

<p>
« Il sera bien temps de le récurer s’il convient. Est-ce là genre qui plaît à l’atabeg ? »
</p>

<p>
Le second personnage était assez grand, dissimulé lui aussi sous de multiples couches de vêtements aux larges drapés dont les manches touchaient quasiment le sol. Son chef était orné d’un turban moins extravagant, agrémenté d’une belle broche, tandis que son visage apprété attestait de l’homme soigné. Sa barbe noire, mangée de gris par endroit, était tenue courte et proprement délimitée par le rasoir. Ses yeux bruns plissés donnaient une allure riante à son regard, bien qu’il s’exprimât avec autorité. Sur un de ses gestes, plusieurs valets s’engouffrèrent et empoignèrent Garin, présentant l’enfant blond ainsi qu’une bête à la foire. Il l’examina en prenant son temps.
</p>

<p>
« Il a beau visage et yeux sombres, ainsi qu’il sied. Ses cheveux couleur de blé le rendent exotique. Ses mains délicates sauront verser le vin avec adresse j’espère. »
</p>

<p>
D’un geste souple, il fit signe aux hommes de reposer le gamin à terre puis tourna la tête vers le négociant.
</p>

<p>
« Faites donc établir le contrat, il sera propriété du calife ar-Rachid billah Abu Djafar Mansur, et offert à l’atabeg Zankī, s’il l’accepte. »
</p>

<p>
L’homme à l’imposante moustache hocha la tête, satisfait.
</p>

<p>
« Ce qui plaît beaucoup à l’atabeg, c’est de conserver la fraîcheur de ces poulains en les faisant eunuques. Votre geste sera d’autant plus apprécié.
</p>

<p>
— Très bien, fais-le donc opérer par un des chirurgiens de la ville. Tu me feras porter la note.
</p>

<p>
— C’est que les meilleurs praticiens n’aiment guère à faire cela…
</p>

<p>
— Avec tous les Juifs en cette cité, il ne se trouve aucun médecin pouvant se charger de cela ?
</p>

<p>
— Ils sont toujours à chicaner sur leurs honoraires !
</p>

<p>
— Le prix ne m’intéresse pas. Que cela soit fait, promptement, mais proprement. Je n’achète pas un ghulam de vingt dinars pour le gâcher aux mains d’un incompétent. Ne regarde pas à la dépense. »
</p>

<p>
Le gros négociant acquiesça avec enthousiasme, escomptant par avance la part qui lui reviendrait dans cette opération. Ce n’était pas tous les jours que le vizir du calife offrait un si bel esclave à l’homme fort des bords du Tigre, Zankī. Il se tourna vers le garçon qui les dévisageait, l’air hagard, et demanda, dans une langue approximative et gutturale.
</p>

<p>
« Quoi ton nom ? »
</p>

<p>
Surpris autant par la question et la prononciation que par le fait qu’on s’adressa à lui, le gamin demeura muet, ce qui agaça un peu son interlocuteur qui insista, lâchant des regards gênés en direction du vizir. Ce ne fut qu’après un petit moment de stupeur qu’un son parvint à sortir de la gorge de l’enfant.
</p>

<p>
« Garin de Cachan… »
</p>

<p>
Le négociant fronça les sourcils, toujours mal à l’aise avec ces mots celtes<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup>. Puis il se tourna vers un de ses domestiques, porteur de documents.
</p>

<p>
« Note son nom : Yarankash »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Mossoul, citadelle des bords du Tigre, matin du yawm al-\u2019ithnayn 27 Ramadan 530&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;mossoul_citadelle_des_bords_du_tigre_matin_du_yawm_al-_ithnayn_27_ramadan_530&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;366-6517&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="edesse_grande_salle_de_la_citadelle_soir_du_yawm_al-khamis_1_rajab_539">Édesse, grande salle de la citadelle, soir du yawm al-khamis 1 Rajab 539</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>Des braseros et des lampes disposés en abondance combattaient le froid et les ténèbres. Les visiteurs venus d’au-dehors ne tardaient pas à transpirer sous leurs épais qab’a<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup> de laine doublée et de feutre. Un peu partout s’amoncelaient tissus et tenues d’apparat, pièces d’orfèvrerie, armes et céramiques décorées. Jouissant de ce chaos, un homme était assis sur un diwan agrémenté de coussin et de fourrures, sous un dais préservant sa chaleur.
</p>

<p>
La barbe largement blanche malgré quelques poils noirs, il jouait machinalement avec une de ses longues tresses, les yeux perdus dans le vague. Son visage aux joues creusées était veiné de rides profondes sillonnant la peau parcheminée. Sous son sharbush<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup>, dont le fronton scintillait à la lueur des lampes, ses paupières fatiguées abritaient un regard éteint, presque absent. Jetés pêle-mêle sur ses épaules, des étoffes de prix le transformaient en statue, image de dévotion devant laquelle les émirs qui entraient se prosternaient à tour de rôle. Il se nommait Imād ad-Dīn Zankī, atabeg de Mossoul et d’Alep et il venait de conquérir Édesse.
</p>

<p>
Il paraissait indifférent aux hommes qui se succédaient devant lui, ne gratifiant que rarement les plus méritants d’un grognement ou d’un hochement de tête à peine perceptible. Les prisonniers s’entassaient, les cadeaux s’amoncelaient sans qu’il ne semble porter le moindre intérêt à ce qui se passait. Lorsque le défilé commença à se tarir, il leva la main péniblement, chassa d’un geste les derniers prétendants. Il ne restait face à lui que ses plus fidèles émirs, installés en un demi-cercle grossier.
</p>

<p>
Yarankash était debout, en retrait du podium, occupé à recharger d’encens et de braises les fauves de bronze entourant le prince. Il conservait aussi à portée coupes, bouteilles et pichets. L’atabeg n’aimait guère attendre lorsqu’il avait soif. Il arrosait de libations ses nombreuses victoires et recherchait dans le vin l’oubli de ses échecs. Ses adversaires décriaient à l’envi son appétence pour une boisson interdite, mais il s’en moquait. Il refusait simplement qu’on évoque la question devant lui. Aucun de ses émirs n’aurait eu le courage de parler des récipients autour de lui ou du verre émaillé qu’il tenait. Le vin était un sujet tabou dans la cour de Zankī, chacun s’efforçant de faire comme s’il n’existait pas.
</p>

<p>
Il tendit son gobelet et le jeune eunuque s’empressa d’y verser le rubicond breuvage, patientant ensuite, la cruche à la main, si le prince voulait être resservi. Zankī dégusta sa boisson, sirotant les poils de ses moustaches. Sans bouger la tête, il observait ses officiers. Il en appréciait les compétences et s’en méfiait tout autant, sachant pertinemment que c’était sûrement d’eux que viendrait la trahison au moment où il s’y attendrait le moins. Sa voix chuchotante mit fin à un long moment de silence gêné.
</p>

<p>
« Les Ifranjs<sup><a href="#fn__25" id="fnt__25" class="fn_top">25)</a></sup> sont-ils tous morts ?
</p>

<p>
— Ceux qui ont été découverts les armes à la main ont la tête au bout d’un piquet. Les autres attendent leur sort. »
</p>

<p>
L’atabeg approuva et prit encore une gorgée. Certains de ses émirs partageaient son goût pour le vin et ne se privaient pas de l’imiter en silence.
</p>

<p>
« Le religieux syriaque, Bar Šumna<sup><a href="#fn__26" id="fnt__26" class="fn_top">26)</a></sup>, accordons-lui donc ce qu’il m’a demandé. Que vos hommes fassent en sorte que les biens réclamés par son culte lui soient rendus, en totalité.
</p>

<p>
— Le vieil imam arménien<sup><a href="#fn__27" id="fnt__27" class="fn_top">27)</a></sup> sera jaloux d’un tel privilège…
</p>

<p>
— Il n’a qu’à se montrer plus reconnaissant. Je leur ai déjà rendu leurs églises ! <em>Un chien reconnaissant vaut mieux qu’un homme ingrat.</em> »
</p>

<p>
Le silence se fit tandis que des serviteurs inquiets apportaient un plat de mouton et de riz, accompagné de pain. Les odeurs épicées se mêlaient aux relents entêtants des fumées. Les émirs se rapprochèrent et s’installèrent confortablement. À partir de là, l’ambiance fut plus décontractée. Même l’atabeg souriait lorsque le vieil Zayn ad-Dīn racontait une de ses anecdotes. Soldat émérite et général au sens tactique affiné, il conservait malgré les années un caractère espiègle qui en faisait un compagnon apprécié. Peu enclin à l’excès, il s’animait quand il narrait les facéties des guerriers qu’il avait eu sous son commandement, ou qu’il avait affrontés. Lorsqu’il acheva une de ses fameuses histoires, Zankī le remercia et fit un geste à l’intention de Yarankash. Voyant que celui-ci avait les yeux au sol, il en fut agacé et lui lança de la nourriture, un os à demi rongé.
</p>

<p>
Le jeune garçon sursauta, le cœur battant soudainement à tout rompre. Il savait que la correction viendrait tôt ou tard. L’atabeg détestait que ses esclaves ne se montrent pas empressés à lui obéir, il estimait que cela n’inspirait pas le respect à ses hommes. Chaque manquement était donc impitoyablement suivi de coups, de punitions et de vexations dont certaines entraînaient parfois la mort. Yarankash avait vu ainsi plusieurs de ses camarades finir mutilés ou exécutés pour avoir déplu à leur maître. Zankī lui lança quelques insultes et l’enjoignit à aller quérir ce qu’il lui avait fait mettre de côté un peu plus tôt. Contrit, Yarankash courut chercher la riche robe brodée de tiraz<sup><a href="#fn__28" id="fnt__28" class="fn_top">28)</a></sup> prestigieux. Encore tremblant, sous le regard d’aigle de l’atabeg, il s’inclina en la déposant sur les genoux du vieil homme tandis que Zankī prenait la parole de façon plus officielle.
</p>

<p>
« Que tous soient témoins ici que je te nomme, Abū al-Ḥassan Alī ben Begtegin<sup><a href="#fn__29" id="fnt__29" class="fn_top">29)</a></sup>, isfahsalār de la cité d’Urfa<sup><a href="#fn__30" id="fnt__30" class="fn_top">30)</a></sup>. Tu y auras pour tâche de tenir la forteresse et de m’y représenter. Pour le reste, laisse donc les Syriaques et les Arméniens se débrouiller entre eux, tant qu’ils paient ce qu’ils doivent et respectent mon autorité. N’hésite pas à crucifier les Celtes qui auraient la mauvaise idée de traîner à l’entour. »
</p>

<p>
Il sourit en voyant le qab’a élimée du vieux soldat, dont la piété était connue, qui tranchait avec le magnifique vêtement qui venait de lui être remis.
</p>

<p>
« Tu n’auras pas à porter cette tenue quand tu mèneras les hommes. Comment te reconnaîtraient-ils si tu portais beau comme un bureaucrate baghdadi ? »
</p>

<p>
Le général sourit et se leva avant de s’incliner cérémonieusement devant son prince. En le voyant faire, Yarankash se dit qu’il aurait aimé être offert à l’émir en même temps que la robe. Il était épuisé de vivre sans cesse dans la crainte des caprices, des exigences et des sautes d’humeur de son maître.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;\u00c9desse, grande salle de la citadelle, soir du yawm al-khamis 1 Rajab 539&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;edesse_grande_salle_de_la_citadelle_soir_du_yawm_al-khamis_1_rajab_539&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6518-13846&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="qal_at_ja_bar_camp_de_siege_nuit_du_yawm_as-sabt_5_rabi_ath-thani_541">Qal’at Ja’bar, camp de siège, nuit du yawm as-sabt 5 Rabi’ath-Thani 541</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__31" id="fnt__31" class="fn_top">31)</a></sup>Les cordages de tension de la tente répondaient en grinçant au murmure des pins parasols. Les lampes suspendues à l’armature se balançaient mollement, projetant des ombres mouvantes sur les murs de toile. Se déplaçant sans bruit sur l’épaisse litière de tapis, de nattes et de fourrures, Yarankash s’employait à ranger les reliefs du repas et de la soirée. Zankī avait célébré avec ses émirs l’avancée du siège, dont il ne doutait pas qu’il serait bientôt terminé. Il s’enorgueillissait d’avoir floué le seigneur du lieu en le délestant d’une coquette somme par la ruse. Il avait proposé de partir moyennant le versement d’un fort montant. L’argent remis, il avait décidé de passer son agacement sur les messagers et avait empoché le tribut sans desserrer un tant soit peu son étreinte sur la forteresse.
</p>

<p>
Cela faisait plusieurs semaines qu’ils étaient installés sans vraiment combattre. Après avoir pillé l’opulente bourgade et saisi les biens de ceux qui vivaient là, Zankī s’était contenté d’instaurer un blocus total. Il profitait de la situation privilégiée du lieu dans la vallée de l’Euphrate pour percevoir les péages marchands qui enrichissaient jusque là les seigneurs uqaylides. Comme à son habitude lorsqu’il s’ennuyait, il avait tendance à boire copieusement chaque soir, sombrant dans une ivresse colérique et capricieuse qui éloignait de lui tous les hommes prudents.
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<p>
Yarankash rassemblait les bouteilles et pichets aux abords de la couche de l’atabeg. Celui-ci était assoupi, affalé sur le magnifique matelas, noyé sous les coussins et de luxueuses couvertures. Le jeune garçon huma le vin dans une des céramiques et en apprécia les senteurs. Zankī n’aimait rien tant que les boissons les plus capiteuses et son esclave en avait pris le goût. Il en avala les restes, découvrant un breuvage charnu, rond et plein de finesse qui lui réjouit le palais. Après un rapide regard vers son maître, perdu dans les vapeurs alcoolisées, il se mit en quête du pichet pour s’en verser une coupe.
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Il en était à son second verre, agrémenté de böreks<sup><a href="#fn__32" id="fnt__32" class="fn_top">32)</a></sup> au fromage lorsqu’une voix le fit sursauter.
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<p>
« Mon vin est assez bon pour toi, sale chien ? »
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Zankī avait la tête relevée, les yeux entrouverts, et le fixait avec colère. Un fin filet de salive glissait des lèvres tandis que l’atabeg s’emportait, la voix rauque.
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<p>
« Je vais te faire fouetter pour ça, maudit traître. »
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Il se leva et, titubant, empoigna un couteau de service. Il contourna les tables basses du mezzé<sup><a href="#fn__33" id="fnt__33" class="fn_top">33)</a></sup> en s’approchant de Yarankash. Pétrifié, le jeune eunuque attendait, la coupe à la main. Zankī brandit la petite lame en souriant de façon sadique.
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<p>
« Je vais t’arracher la langue, sale voleur ! »
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<p>
Il lança la main pour empoigner Yarankash, mais celui-ci recula instinctivement. L’atabeg, emporté par son élan et déséquilibré par son ivresse se prit les jambes dans les plateaux et les coupelles du repas et s’étala de tout son long sur les coussins des invités en grognant de stupeur. Plusieurs esclaves s’approchèrent alors discrètement, inquiets et curieux à la fois. Ils ne tenaient pas à voir l’ire de Zankī s’exercer à leur encontre.
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<p>
Zankī ne bougeait plus, marmonnant, la tête plongée dans les étoffes. Yarankash se pencha, indécis, espérant arriver à installer son maître dans une position plus confortable sans recevoir un mauvais coup. Lorsqu’il le retourna, il eut un mouvement de recul : le durrâ’a<sup><a href="#fn__34" id="fnt__34" class="fn_top">34)</a></sup> de soie fine s’ornait d’une large tache sombre au niveau du ventre. L’atabeg gémissait doucement.
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<p>
« Tu m’as tué, sale petit porc. Je vais t’écorcher, te crucifier… »
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<p>
Il s’était empalé sur son couteau en tombant. Désemparé, Yarankash installa son maître comme il le put sur les coussins. Voyant que quelque chose n’était pas normal, les autres serviteurs s’étaient approchés et contemplaient la scène, abasourdis. Le jeune homme, affolé, ne savait que faire. Il était persuadé que la punition serait terrible, le lendemain. Jamais le vieux prince ne le laisserait vivant.
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« Il faut appeler le chirurgien sans tarder, lança un des plus âgés.
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— Il va être d’une humeur massacrante, l’arrêta un autre.
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— On ne va pas le laisser mourir, quand même ! »
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Écoutant à peine ce qui se disait, sans un mot, Yarankash ramassa le petit couteau qui avait poignardé l’homme fort de la région. Un simple outil de service, à peine tranchant. Il contempla l’auréole grandissante, entendit les imprécations de plus en plus faibles. Il regarda ses compagnons, percevant vaguement leur discussion angoissée sans rien y comprendre vraiment. Puis il plongea la lame dans le ventre de l’atabeg, obtenant un râle plus soutenu.
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<p>
Les autres autour de lui en demeurèrent sidérés. Aucun n’osa plus parler, médusés qu’ils étaient tous de ce geste sacrilège. Il posa ensuite le manche dans la main de son voisin et l’invita, d’un mouvement de la tête, à faire comme lui. En quelques instants, chacun avait porté au moins un coup au puissant seigneur de Mossoul et d’Alep. Il se tût en un ultime anathème.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Qal\u2019at Ja\u2019bar, camp de si\u00e8ge, nuit du yawm as-sabt 5 Rabi\u2019ath-Thani 541&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;qal_at_ja_bar_camp_de_siege_nuit_du_yawm_as-sabt_5_rabi_ath-thani_541&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13847-19371&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="damas_geoles_de_la_citadelle_matin_du_yawm_as-sabt_29_rajab_541">Damas, geôles de la citadelle, matin du yawm as-sabt 29 Rajab 541</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__35" id="fnt__35" class="fn_top">35)</a></sup>La silhouette élancée qui avançait à la suite du soldat porteur des clefs semblait incongrue dans cette coursive poussiéreuse et sombre. La qualité des étoffes y disputait avec l’ampleur faste de la coupe et la richesse exubérante des bandes à tiraz. L’homme, d’une cinquantaine d’année, paraissait pourtant à l’aise dans cet environnement austère. Une barbe soignée ornait le bas d’un visage fin sillonné de rides nées du soleil autant que de l’âge. Les cheveux très courts ne dépassaient que peu de l’imposant turban, porté haut et agrémenté d’un onéreux bijou. Nul ne pouvait douter en voyant Usamah ibn Munqidh qu’il avait affaire à un personnage de premier plan.
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<p>
Ils quittèrent la zone des cellules pour rejoindre des bâtiments moins lugubres. Abandonnant son escorte, Usamah parvint dans un petit cabinet dominant les cours d’exercice. Là, emmitouflé dans des couvertures, le seigneur de la ville, Mu‘īn ad-dīn Anur patientait. Il avait officiellement appelé à des manœuvres malgré le froid et le ciel peu clément, et les surveillait depuis ce poste de vigie. En fait il comptait surtout échanger discrètement avec l’habile diplomate et conseiller qui venait de le rejoindre. Il l’invita à s’asseoir face à lui sur un modeste tabouret. Usamah mit un peu de temps avant de s’installer confortablement, organisant les plis nombreux de sa tenue complexe.
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« Je n’ai aucun doute que celui qui se vantait d’avoir occis l’atabeg soit un menteur. En se faisant passer pour Yarankash, il espère sûrement récompense.
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— La peste soit de ce fou ! tonna Anur. Je ne solde pas les assassins, quand bien même ils me débarrassent d’un dangereux adversaire. »
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Il demeura un moment à ruminer, les yeux errant par-delà les décors ajourés sur les corps des hommes à l’exercice. Il s’accorda un sourire de satisfaction en voyant quelques beaux échanges de coups. Puis il revint vers son conseiller, resté coi, perdu dans ses propres pensées, certainement occupé à tramer un stratagème ou une poésie.
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<p>
« La situation est déjà fort complexe ! Maintenant qu’il a hurlé partout son nom, je ne peux l’ignorer…
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<p>
— Mon père, qu’Allah l’ait en Sa sainte garde, était un homme de foi. Il aimait à dire « Qui a le pouvoir doit plus qu’un autre pardonner”.
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<p>
— Ton père, homme sage s’il en fut, avait renoncé à régner pour acquérir semblable vertu.
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— <em>Quand un chien vous aide à passer le fleuve, ne demandez pas s’il a la gale</em> ajoutait souvent Jum’a<sup><a href="#fn__36" id="fnt__36" class="fn_top">36)</a></sup> » précisa ironiquement Usamah.
</p>

<p>
La mort du puissant prince du nord bouleversait complètement les forces en présence et, comme à chaque disparition d’un personnage important, le chaos qui allait s’ensuivre offrait toutes les perspectives, aussi bonnes que mauvaises. Les compétences des dirigeants étaient avant tout sollicitées pour profiter à leur avatange de ces opportunités. La présence d’un homme qui se faisait passer pour l’assassin dans la cité de Damas n’était pas un sujet à prendre à la légère. Anur soupira.
</p>

<p>
« Je ne sais si les fils de l’atabeg s’accorderont, j’en ai grand doute. Mais qui que soit le gagnant, il lui faudra du temps. Il va falloir choisir avec grand soin notre champion.
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<p>
— Le jeune Mahmud<sup><a href="#fn__37" id="fnt__37" class="fn_top">37)</a></sup> est un soldat de valeur, je peux en attester. Il est bien placé à Alep, envoyons-y ce Yarankash en gage.
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<p>
— Tu as dit toi-même que c’était un imposteur !
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<p>
— Si nous faisons savoir à tous que c’est l’assassin réfugié en nos murs que nous renvoyons à ses maîtres pour recevoir son châtiment, qui osera nous traiter de menteurs ? Que ce soit vraiment celui qui a occis l’atabeg importe peu, tant que la foule le croit.
</p>

<p>
— Et si le vrai Yarankash se manifestait ?
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<p>
— Après le sort réservé à celui qui vient de se déclarer chez nous, je n’encrois nullement qu’il y aura pleinté de candidats. Il est sûrement déjà en sauveté chez les Ifranjs. J’essaierai d’en apprendre plus à ce sujet lors de mon prochain voyage à al-Quds<sup><a href="#fn__38" id="fnt__38" class="fn_top">38)</a></sup>. »
</p>

<p>
Une moue déforma les traits fatigués du seigneur de Damas, comme un acquiescement à contrecœur. La mort de Zankī lui offrait l’opportunité d’affirmer son pouvoir sans s’opposer ouvertement au royaume latin de Jérusalem. Pour autant, il ne souhaitait pas l’effondrement d’Alep, sachant pertinemment que Damas serait la cité suivante dans l’ordre des conquêtes latines.
</p>

<p>
« Tu dis que le jeune fils de Zankī est un vaillant soldat ? Peut-être devrais-je le soutenir par une alliance formelle ? Une de mes filles est justement bonne à marier. Les messagers acheminant le prisonnier pourraient délivrer un message d’avenir, de rapprochement entre nos cités. »
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<p>
Usamah ibn Muqidh marqua son enthousiasme par un sourire appuyé. Il avait longtemps combattu aux côtés de l’atabeg Zankī et toute sa jeunesse s’était déroulée sur les rives de l’Oronte, à affronter les potentats locaux, francs et musulmans, pour le compte de sa famille à Shayzar. Ce qu’il craignait plus encore que la chute d’Alep en elle-même, c’était l’idée que le seigneur du défunt comté d’Édesse, Joscelin, puisse s’y installer après son échec récent à reprendre sa capitale. Une dizaine d’années plus tôt, une vaste campagne initiée par le basileus byzantin avait envisagé la conquête de la cité aleppine, projet heureusement sabordé par les dissensions entre les francs d’Antioche et d’Édesse.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, ge\u00f4les de la citadelle, matin du yawm as-sabt 29 Rajab 541&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_geoles_de_la_citadelle_matin_du_yawm_as-sabt_29_rajab_541&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19372-25276&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="naplouse_cour_des_bourgeois_fin_de_matinee_du_jeudi_25_aout_1149">Naplouse, cour des bourgeois, fin de matinée du jeudi 25 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Le vicomte sortit le premier, ventre en avant, suivi de peu par son appendice nasal. Les mains dans le dos, il avait comme à son habitude un œil fermé et l’autre plissé, résultat d’une mauvaise vision qui l’incitait à fixer ses interlocuteurs pour tenter de les reconnaître. On moquait parfois sa tendance à la bonhomie, sans toutefois manquer de respect à un dirigeant modéré. Il accomplissait son devoir avec sérieux et régularité. On vantait même sa relative honnêteté qui poussait à ne jamais lui offrir de pot-de-vin d’un montant mesquin. Derrière lui venait la cohorte des jurés de la Cour des Bourgeois, florilège de tenues dispendieuses ou graves, assortie de visages aussi austères que cérémonieux. Les suivaient quelques plaignants et un prévenu, encadré de deux sergents. Le jeune homme regardait ses pieds, ne laissant voir que sa chevelure blonde. Il était vêtu misérablement, chaussé de savates élimés, la cotte serrée d’un cordon de ficelle.
</p>

<p>
Il fut mené jusqu’à l’atelier du forgeron le plus proche, où attendait l’assemblée. Le vicomte Ulric monta sur un petit escabeau installé là à son attention et déclama d’une voix forte à l’intention de tous.
</p>

<p>
« Ainsi qu’il vient de l’être indiqué en l’audience plénière de la Cour, le ci-devant… Garin de Cachan, sergent reconnu félon à son maître Bertaud le Normand, aura le point percé d’un fer porté au rouge en marque d’infamie. »
</p>

<p>
Voyant que le forgeron allait prendre le poinçon qu’il avait mis à chauffer, Ulric fit signe aux deux soldats de tenir la main du jeune homme sur le billot. Sur le devant du cercle qui assistait à la peine se trouvait le plaignant, gros homme aux chairs molles, un exploitant agricole chicaneur qui fatiguait la Cour avec ses requêtes incessantes. Il était pour une fois parfaitement dans son droit, ayant surpris un de ses domestiques à s’enfuir nuitamment. À voir la vêture du pauvre garçon, Ulric comprenait fort bien son envie de liberté. Mauvais maîtres font mauvais valets disait-on. C’était on ne plus vrai de Bertaud, que personne n’appelait le Normand, pour peu qu’il fût absent, mais « Le Sueur », cette denrée qu’il aimait à tirer de ses gens, mais dont il évitait la moindre production à son imposante carcasse.
</p>

<p>
Le jeune homme ne se révolta pas, chancelant et transpirant abondamment tandis que l’exécuteur s’avançait. Ulric tenait à ce que ça soit vite et bien fait. Quand la chair grésilla, que le burin déchira la paumes, Garin hurla et des larmes lui vinrent aux yeux. Désireux de ne pas handicaper un travailleur qui n’avait que ses bras pour se nourrir, le forgeron avait bien pris garde à frapper entre les os pour n’en briser aucun. À la requête du vicomte, un chirurgien s’empressa de bander la blessure. Les badauds commencèrent alors à s’éloigner, sans que cela ne perturbe Ulric, qui reprit la parole.
</p>

<p>
« Tu continueras à servir Bertaud le Normand jusqu’à la Toussaint ainsi que tu l’avais juré, sans percevoir plus de gages en châtiment, comme l’a décidé la Cour. Ce poing percé que tu arboreras désormais sera pour toi quotidien rappel de ton manquement, de cette main qui a trahi le maître qu’elle avait juré de servir. Puisse Dieu avoir pitié de toi. »
</p>

<p>
La Cour se dispersa alors, chacun retournant à ses activités quotidiennes en cette chaude journée. Le chirurgien laça le bandage et invita Garin à en changer les linges souvent. Puis il s’en fut à son tour, laissant le jeune homme assis dans la poussière, au milieu de la rue. Face à lui, Bertaud, les mains sur les hanches, affichait un sourire repu. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, cour des bourgeois, fin de matin\u00e9e du jeudi 25 ao\u00fbt 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_cour_des_bourgeois_fin_de_matinee_du_jeudi_25_aout_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;25277-29071&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
On ne sait que peu de choses du destin du jeune eunuque qui aurait poignardé Zankī. Certaines sources indiquaient que ce dernier avait tendance à s’emporter contre ses serviteurs, voire à se montrer cruel et il n’est pas impossible que ce ne soit rien de plus qu’une querelle domestique, thèse que j’ai retenue ici. Nul besoin alors d’envisager un complot ou une commande d’un adversaire de l’atabeg. Son méfait réalisé, l’eunuque fut signalé à Damas, où il n’eut que peu le temps de se vanter de son geste qu’il était remis aux dirigeants aleppins avant d’être envoyé à Mossoul où il aurait été exécuté. Peut-être sans le savoir, il avait contribué à redessiner l’équilibre des forces en présence, offrant un sursis aux autorités damascènes face à l’appétit des atabegs turcs d’Alep. Ce qui en fit une cible pour la Croisade qui se déroula l’année suivante.
</p>

<p>
Ce texte est aussi l’occasion de dépeindre quelques-uns des grands personnages du côté musulman. L’historiographie est malheureusement moins riche que pour les Latins ou les Byzantins. De nombreux officiers d’importance, quoique de second rang, tels que Zayn al-Din, mériteraient des études plus documentées, étant donné leur rôle dans l’échiquier politique d’alors. Bien peu ont bénéficié d’une attention comparable à celle accordée à Usamah ibn Munqidh, dont les savoureux écrits constituent une source essentielle sur la période. Signalons enfin que Zankī lui-même n’a encore jamais été l’objet d’un travail aussi scrupuleux que celui réalisé sur le règne de son fils Nūr ad-Dīn par Nikita Élisséef.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;29072-30762&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Cobb Paul M., <em>Usama ibn Munqidh. The book of Contemplation. Islam and the Crusades</em>, Londres : Penguin Books, 2008.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nur Ad-Dîn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I, <em>Economic Foundations</em>, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;30763-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Lundi 29 juin 1136</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
, <sup><a href="#fnt__25" id="fn__25" class="fn_bot">25)</a></sup> 
<div class="content">Terme désignant les Européens.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Jeudi 28 décembre 1144</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Vêtement à ouverture croisée sur le devant.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__26" id="fn__26" class="fn_bot">26)</a></sup> 
<div class="content">Métropolite Jacobite.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__27" id="fn__27" class="fn_bot">27)</a></sup> 
<div class="content">Il est fait ici allusion à l’archevêque arménien d’Édesse, Jean.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__28" id="fn__28" class="fn_bot">28)</a></sup> 
<div class="content">Bande de tissu décorée fixée au niveau du biceps.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__29" id="fn__29" class="fn_bot">29)</a></sup> 
<div class="content">Communément appelé Zayn al-Din, il était un militaire réputé, commandant militaire zengide de Djéziré et seigneur d’Irbil.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__30" id="fn__30" class="fn_bot">30)</a></sup> 
<div class="content">Nom arabe de la cité d’Édesse.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__31" id="fn__31" class="fn_bot">31)</a></sup> 
<div class="content">Samedi 14 septembre 1146</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__32" id="fn__32" class="fn_bot">32)</a></sup> 
<div class="content">Pâtisserie salée fourrée.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__33" id="fn__33" class="fn_bot">33)</a></sup> 
<div class="content">Ensemble de mets servis dans un grand nombre de coupelles, offert lors de grandes occasions ou de banquets.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__34" id="fn__34" class="fn_bot">34)</a></sup> 
<div class="content">Grande robe de dessus.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__35" id="fn__35" class="fn_bot">35)</a></sup> 
<div class="content">Samedi 4 janvier 1147</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__36" id="fn__36" class="fn_bot">36)</a></sup> 
<div class="content">Abu Mahmud Jum’a al-Numayri. Soldatt et compagnon d’enfance de Usamah Ibn Munqidh.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__37" id="fn__37" class="fn_bot">37)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__38" id="fn__38" class="fn_bot">38)</a></sup> 
<div class="content">Nom arabe de Jérusalem.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:09 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ La main du destin]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Boucles d’or]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_068_boucle_d_or#boucles_d_or]]></link>
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<div class="level2">

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Le soleil déjà vaillant s’engouffra violemment dans la petite pièce dès que la porte s’ouvrit en grinçant. En retrait, plusieurs personnes portèrent la main à leur visage tout en fronçant les sourcils. Tenant la clenche, un baluchon à l’épaule, une fine silhouette découpait d’ombre la lumière. Ses cheveux frisés brillaient d’or, dessinant sur sa tête une couronne. Malgré ce signe de bon augure, l’ambiance n’était pas à la fête. Moryse avait décidé de partir contre l’avis de tous.
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« Me bénirez-vous, père et mère, avant mon départ ?
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— Pour ce que tu tiens en honneur mes avis, que vaudra ma bénédiction ? grogna son père. Prends quand même garde à toi, la terre d’ici est pas tendre. »
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Il leva le bras, comme pour faire mentir sa déclaration, mais sans aller jusqu’à se dédire devant sa parentèle. Il soupira et fit un geste de dépit. Hésitant à s’opposer à son époux, la mère de Moryse s’avança en lançant des regards à la dérobée. Elle embrassa malgré tout son fils et traça du pouce le signe de croix sur son front avant de marmonner quelque prière à la Vierge. Le jeune homme sourit et offrit sa bénédiction en retour.
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« Ne soyez pas tristes, dès que j’ai trouvé bonne place où m’établir, je vous le ferai savoir ! »
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Malgré ses fanfaronnades, il n’était guère rassuré, bien moins qu’il ne le laissait entendre. Il n’était que peu allé au-delà du casal, si ce n’était à Saint-Jean<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. Cette fois, ses pas ne s’y arrêteraient pas. Il avait prévu de se rendre plus au sud, d’abord à Jérusalem puis là où les offres seraient le plus intéressantes pour un colon comme lui. Il avait serré dans un sac un peu de linge de corps, un canif et une petite vache en bois qu’il conservait depuis l’enfance. À cela s’ajoutaient une calebasse en guise de gourde et quelques provisions et c’était tout. Il comptait néanmoins bâtir là-dessus sa fortune, dont il ne doutait pas qu’elle l’attendait quelque part.
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Il n’était que le benjamin d’une longue fratrie et n’avait comme avenir que de servir son aîné s’il demeurait dans le manse familial. Il avait un temps espéré devenir clerc, apprenant auprès du prêtre de la paroisse quelques rudiments de lecture et d’écriture, voire de latin. Il en tirait grande fierté, mais avait rapidement revu ses ambitions à la baisse quand on lui avait parlé du célibat et des contraintes liées au clergé.
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Il se tourna pour partir quand son frère, désormais en charge de famille, se manifesta d’un bougonnement, avançant sa silhouette pataude. Il sentait la sueur et le mauvais vin, les cheveux perpétuellement en bataille. Sa voix habituée à porter dans les champs résonnait sous la voûte.
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« Je dis pas que t’as raison, et je pense comme le père que tu fais grosse erreur, mais t’es un homme désormais, et que je sois damné si je m’oppose à ça. »
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Il fouilla sous sa chemise et détacha de son braïel une petite bourse, guère ventrue. Immédiatement ses proches s’esclaffèrent, particulièrement son père, qui voyait là une manifestation de désaveu bien cruelle.
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« Te bénir serait pas honnête envers le père, d’autant que je suis d’accord avec lui. Tes bras seraient bien plus utiles sur nos terres que chez des étrangers. Mais ce serait aussi grand hontage que de laisser partir comme un mendiant un des nôtres. »
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Il lui claqua le sachet dans la paume.
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« Fais-en bon usage, c’est le fruit du labeur des tiens, arraché maille à maille au sol d’ici. T’avise pas de le boire ! »
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Ému par cette marque de solidarité, Moryse hocha la tête, avant d’empoigner son aîné pour une bourrade maladroite. Ils n’étaient guère familiers des embrassades.
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« Vous entendrez bonnes nouvelles de moi avant la Noël, soyez acertainés ! »
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Puis, après un dernier sourire à ses neveux et nièces, cachés dans les jupes des femmes, il leva la main en un adieu. Il ne tourna pas la tête avant d’avoir passé la croix Saint-Jean, à l’orée du village. Là, malgré toute sa détermination, il avait les yeux embués en apercevant une ultime fois son monde d’enfant. « Satanée poussière » maugréa-t-il en se frottant le visage.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Mimas, manse familial de Moryse, matin du lundi 9 f\u00e9vrier 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_mimas_manse_familial_de_moryse_matin_du_lundi_9_fevrier_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;357-4796&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_refectoire_des_indigents_de_saint-jean_de_l_hopital_milieu_de_matinee_du_lundi_9_mai_1155">Jérusalem, réfectoire des indigents de Saint-Jean de l’Hôpital, milieu de matinée du lundi 9 mai 1155</h2>
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Des cuillers choquant et frottant le bois des écuelles, des suçotements édentés et des raclements de gorges emplissaient l’espace, en contrepoint de la voix forte d’un moine replet, ahanant quelque livre saint. Nul n’osait parler et les arrivants traînaient leurs savates en douceur pour ne pas déranger la pieuse lecture qui leur était faite, quoiqu’aucun d’entre eux n’y entende rien. Ils venaient pour le brouet, la piquette et le pain et s’accommodaient fort bien d’un incompréhensible latin vrombissant dans leurs oreilles tandis que leur panse se remplissait.
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Aux extrémités des longues tables patrouillaient des frères en robe noire, l’œil sourcilleux et la bouche pincée, s’assurant que nul ne volait le voisin ou ne se permettait le moindre abus. Parfois, ils indiquaient d’un signe de tête aux valets à l’entrée qu’ils pouvaient laisser pénétrer un certain nombre de nécessiteux. Chacun recevait une gamelle emplie d’un épais gruau et une tranche de pain, ainsi qu’un gobelet de vin.
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Une fois leur pitance avalée, les hommes s’esquivaient par une petite porte, déposant couvert et écuelle dans des paniers affectés à cela. Périodiquement, des serviteurs venaient emporter le tout à la vaisselle, à travers les méandres de salles et de passages du grand Hôpital.
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Se dirigeant vers la sortie tout en pourléchant une dernière fois sa cuiller, Moryse salua de la tête un frère posté près des corbeilles, peut-être pour éviter les vols. Comme ils étaient dans une galerie surplombant une courette, il s’estima autorisé à parler.
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« C’est belle charité que la vôtre, frère. Je n’ai pas idée de comment vous faites pour emplir tant de panses.
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— C’est là devoir de tout chrétien, nous n’en tirons nulle gloire ! »
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Tout en répondant, il ne quittait guère des yeux les paniers dont on aurait pu croire qu’il craignait qu’ils ne disparaissent à tout instant. Il se risqua néanmoins un bref instant à dévisager le jeune homme devant lui, reconnaissant des traits familiers.
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« Tu n’es pas pérégrin, il me semble avoir connaissance de ta face.
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— Si fait, je suis en la Cité de temps à autre depuis des mois. Je cherche de l’ouvrage, mais bien peu ont de quoi payer manouvrier. Je n’ai suivi aucun apprentissage et une fois moisson et fenaisons achevées, il n’est guère de patrons prêts à lâcher monnaie.
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— Pourquoi donc chercher à amasser de la cliquaille ? Es-tu sans parentèle, sans feu ni lieu ?
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— Le manse n’était guère étendu, là d’où je viens, au nord. Alors je suis parti chercher fortune. »
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Le religieux hocha la tête, tout en supervisant l’arrivée de paniers vides en remplacement de ceux qui débordaient. De la cour leur montaient des voix paillardes, accompagnant le roulement d’un lourd charroi. Des vidangeurs, à n’en pas douter, vu l’odeur méphitique qui vint rudoyer leurs narines.
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« Sais-tu que nous recherchons toujours des bras ici, à Saint-Jean. Surtout en cette période, entre Ascension et Carême. Il y a tant de marcheurs de la Foi en nos murs !
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— C’est que… N’y voyez pas offense, mais me jurer valet, ça ne me permettra jamais d’amasser de quoi avoir mien hostel.
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— Diantre, et si c’est là seul labeur qui s’offre à toi ? Y vois-tu déshonneur ? Nous ne payons pas bien cher, de certes, mais tu auras héberge et pitance et, même, deux fois l’an, linges de neuf. »
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L’idée, pour séduisante qu’elle puisse être, choquait les convictions de Moryse. Il craignait avant tout de s’enfermer dans un travail subalterne, qui ne lui offrirait jamais la possibilité de fonder sa famille. Il avait trop croisé de ces infortunés, réduits à vivre dans un galetas en attendant leur mort, à laquelle personne ne prendrait garde. L’hospitalier, voyant que ses arguments ne faisaient pas mouche, persista d’un air bonasse.
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« Tu peux te jurer pour un temps, libre à toi d’ensuite courir les chemins de nouvel, fort du pécule amassé.
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— C’est donc possible de ne rester qu’un temps ?
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— Qu’encrois-tu donc, gamin ? Que tous les valets et commis ont fait pareil jurement que frère profès ? »
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Acceptant de lâcher ses précieuses écuelles de vue pour se garantir d’oreilles indiscrètes, il s’approcha de Moryse et lui souffla.
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« Outre, tu es bon Chrétien latin, ce serait misère de te voir affecté à tâche ingrate !
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— C’est vrai que, vu comme ça…
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— Nous pouvons même te garder en sûreté ton trésor, en attendant le jour de ton départ. J’ai dans l’idée que tu as creusé quelque terrier aux alentours où celer tes noix ! se gaussa-t-il. Chez nous, les coffres sont bardés de fer, remisés en solide donjon, sous la protection de bras puissants. Ton magot y sera sauf ! »
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Ce dernier point enthousiasma Moryse. Il n’avait guère fait prospérer le tas de pièces confiées par son frère, malgré sa sévère discipline, mais il redoutait toujours de se le voir dérobé. Il en avait cousu une partie dans ses vêtements et le reste réparti entre différentes cachettes, dont une faille d’un vieux mur, dans les ruines d’une maison, à l’ouest de la cité. Il craignait sans cesse que de riches commerçants décident d’y rebâtir, lui interdisant l’accès. Il afficha finalement son plus large sourire.
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« Qui dois-je voir pour me faire valet vôtre ? »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, r\u00e9fectoire des indigents de Saint-Jean de l\u2019H\u00f4pital, milieu de matin\u00e9e du lundi 9 mai 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_refectoire_des_indigents_de_saint-jean_de_l_hopital_milieu_de_matinee_du_lundi_9_mai_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4797-10378&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_salle_des_malades_de_saint-jean_de_l_hopital_matin_du_mardi_9_juillet_1157">Jérusalem, salle des malades de Saint-Jean de l’Hôpital, matin du mardi 9 juillet 1157</h2>
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Frère Rostain gratta sa vieille tonsure de ses doigts tachés d’encre. Il récupéra un papier des mains de Moryse, face à lui, de l’autre côté du plateau encombré de tablettes, de feuilles et de documents. Celui-ci hocha la tête, tout sourire. Il avait fière allure, avec ses cheveux fous bien taillés à l’écuelle, sa cotte à peine ravaudée et son menton rasé de frais. L’hospitalier sortit une bourse d’une petite cassette ferrée qu’il avait rapidement ouverte.
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« Ton bien est là-dedans, rien n’y manque, si tu veux vérifier. En monnaies du roi, besants blancs pour la plupart.
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— Nul besoin, frère Rostain. J’ai toute confiance. »
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Le jeune homme se hâta de nouer le cordon de la petite bourse à sa ceinture de braies et recouvrit le tout de sa chemise et de sa cotte.
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« As-tu compère pour ne pas aller dans les rues avec pareille fortune sur toi ?
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— J’ai solide bourdon qui saura éloigner les malandrins.
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— Si tu le manies aussi lestement que le balai quand tu tenais la porte de l’hospice, je n’ai nulle crainte, s’amusa le vieux moine. »
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Il soupira longuement, une nouvelle fois ému du départ d’un de ses valets. Il n’était pas toujours tendre avec eux, mais leur conservait une affection réelle, surtout avec les plus jeunes. Il avait vu Moryse gagner en confiance et devenir un homme fait, du jouvenceau qu’il était en arrivant. Il se leva pour accompagner son protégé jusqu’à la porte, profitant d’ultimes moments avec lui.
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« TU demeureras en mes prières. Et si jamais tu passes par ici, aie la bonté de passer me saluer. »
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Il lui pressa le bras, en un geste d’affection pour celui qui prenait son indépendance.
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« Es-tu bien acertainé que c’est le moment de partir sur les routes ? Le roi lui-même a failli tomber aux mains des Mahométans…
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— Je ne peux surseoir encore, mon frère. J’ai de quoi payer ma balle depuis plusieurs mois déjà. Vous m’avez convaincu de demeurer aux Pâques, puis à l’Ascension…
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— C’est qu’il m’est cruel de me séparer de toi, gamin. »
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N’ayant jamais eu la moindre démonstration d’affection paternelle, Moryse était toujours mal à l’aise lorsque le vieil homme s’épanchait ainsi. Il préféra ne pas relever et pointa un pèlerin qui venait d’entrer. La démarche chaloupée et l’épaule puissante, il avançait d’un air buté.
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« Regardez donc ce pérégrin du Beauvaisis ! Il n’en faudrait guère comme lui pour enfrissonner tous les mécréants du Soudan. »
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Le moine s’amusa de ce jeu, qu’ils affectionnaient tous deux. Moryse savait déduire une foule de choses de petits détails et excellait à déterminer l’origine des visiteurs rien qu’à leur aspect. Frère Rostain leva le menton en une interrogation muette, invitant Moryse à s’expliquer.
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« Il a broderie de fil sur sa besace avec la croix à l’envers, comme celle de saint Pierre<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>. Outre cela, il porte des savates à nœuds, comme j’en ai souventes fois encontré chez eux. Enfin, de nombreux Picards aiment à orner leur bourdon de décors ainsi qu’il l’a fait.
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— Je ne sais si je retrouverai portier plus habile que toi ! Tu as le regard acéré de l’aigle. Dieu t’a fait grand don avec cela, apprends à le chérir.
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— J’y compte bien, frère. Il m’a d’ailleurs été fort utile pour choisir les éléments de ma balle. Les gens au loin de leur hostel ont toujours besoin de boucles et d’épingles. Et savoir proposer la bonne à celui qui a noué laborieusement son cordon brisé saura m’apporter fortune.
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— C’est tout ce que je te souhaite, gamin. Tu as bon cœur et frais minois, puisse la Sainte Vierge veiller sur les deux. »
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Il pinça la joue de Moryse avant de le serrer contre son cœur. Celui-ci se trouva un peu dépourvu, ainsi plaqué contre la bedaine molle de l’ecclésiastique, dans les relents de camomille et de savon à raser.
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« As-tu déjà choisi où aller en premier ?
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— De prime, je vais prendre ma balle et payer ce que je dois, puis je vais m’enquérir d’un éventuel appel du ban. Le roi aura peut-être désir de venger l’affront récent. Les soldats ont toujours grands besoins pour leur fourniment. »
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Frère Rostain lui adressa un sourire empreint de tristesse. Après une dernière embrassade rapide, il se hissa sur la pointe des pieds pour un baiser de paix en signe de bonne fortune. Puis il disparut dans l’ombre du bâtiment, abandonnant Moryse sur le perron avec son remplaçant, un jeune homme affligé d’une dentition magnifique, accordée par un créateur facétieux en réparation d’une cervelle défaillante. Fébrile à l’idée que son prédécesseur reprenne son poste, il se plaça au milieu du chemin, jambes écartées, pouces à la ceinture.
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Moryse ne lui adressa pas même un regard, à son grand dam. Il dévala les marches avec entrain. Il recouvrait sa liberté, avait amassé un pécule pour lancer son propre commerce de colporteur. Il ne doutait pas qu’il arriverait à s’établir avant que l’année ne s’achève. Ce fut en fredonnant qu’il obliqua à gauche en direction de Malquisinat, bien décidé à s’accorder un bon repas pour fêter la journée.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, salle des malades de Saint-Jean de l\u2019H\u00f4pital, matin du mardi 9 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_salle_des_malades_de_saint-jean_de_l_hopital_matin_du_mardi_9_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10379-15783&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="montagnes_de_samarie_matin_du_vendredi_26_juillet_1157">Montagnes de Samarie, matin du vendredi 26 juillet 1157</h2>
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Moryse s’était levé bien avant l’aube afin de marcher avant les grandes chaleurs de mi-journée. La poussière s’accrochait à ses jambes déjà collantes de sueur et il suçait depuis plusieurs lieues un caillou de façon à économiser son outre d’eau. Les sangles de sa balle lui meurtrissaient les épaules. Il s’était chargé autant qu’il l’avait pu lorsqu’il avait entendu parler de la réunion de l’armée dans le comté de Tripoli. Il était à ce moment dans le sud, inquiet de la défaite récente du roi, et pensait se contenter de faire une tournée sans craindre d’éventuelles incursions turques. Quand il apprit que l’arrivée du comte de Flandre avait décidé Baudoin III à se lancer dans des conquêtes au nord, il s’en était voulu de cette idée imbécile. Il en était réduit à avancer à marche forcée, seul, loin de la caravane habituelle. Il espérait juste rejoindre les troupes avant qu’elles n’atteignent le territoire ennemi. On lui avait garanti qu’en tant que marchand, il lui suffirait de s’affranchir des taxes pour éviter les ennuis, mais il n’avait nulle confiance dans les assurances des musulmans.
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Il longeait la fin d’une interminable restanque abritant des oliviers à l’allure impeccable. Le sentier s’affaissait ensuite brusquement, certainement en direction d’un oued. Moryse espérait y découvrir ne serait-ce qu’un filet d’eau pour se rafraîchir un peu. S’appuyant un instant sur son bâton, il tenta de déplacer les lanières sur ses épaules. Tout en se déhanchant pour gérer le poids de ses paquets, il laissait son regard vagabonder sur les environs. Ce qu’il aperçut le figea soudain.
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À une trentaine de pas à peine se tenait un lion. L’animal, le pelage collé de poussière grise du chemin semblait lui aussi assoiffé, haletant, la langue sur le côté. Stoppée dans sa course, il balançait doucement sa queue avec indolence, le dévisageant avec intensité. Moryse sentit son bas-ventre échapper à son contrôle. Il avait entendu parler de ces bêtes, mais elles étaient fort rares sur la côte où il avait grandi. Il en percevait désormais les effluves lourds, acides. Il serra machinalement son bâton, bien incapable de savoir ce qu’il devait faire. Lorsqu’il vit les puissants jarrets se tendre et le fauve prendre son élan vers lui, il n’eut que l’instinct de se jeter au sol, ramassé sous ses paquets.
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Le poids de l’animal lui coupa la respiration, lui écrasant la face sur les graviers. Il sentit une déchirure aiguë dans son épaule avant d’être violemment projeté en travers du chemin, raclant la caillasse et les rochers avec douleur. Il tenta de brandir son bâton, mais il lui fut arraché lorsque la bête vint chercher à le saisir de ses griffes. Une intense brûlure consuma sa joue tandis que sa vision se brouillait. Il se débattait comme il le pouvait, secouant ses membres sans arriver à repousser les assauts du prédateur.
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Puis tout s’arrêta brusquement, son attaquant le libéra et disparut aussi vite qu’il était apparu. Moryse se retrouva aveuglé par le soleil, le visage cuisant de douleur, désarticulé sur ses paquets répandus sur le sol. Il se toucha la joue et découvrit sa main emplie de sang avant de perdre connaissance.
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Lorsqu’il se réveilla, il était nauséeux, migraineux, allongé sur de la paille dans des senteurs familières d’animaux. Les effluves puissants du crottin et des chevaux lui semblèrent une douce fragrance après l’effrayante odeur du lion. Il pesta de douleur en tentant de se tourner, caressa un bandage sur son visage. Il était dans un fenil, une cruche à ses côtés. Il essaya de se soulever, mais la souffrance fut plus forte, il retomba sur sa couche et se rendormit peu après, accablé de tourment.
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Ce ne fut qu’après plusieurs réveils et repos qu’il se sentit capable d’échanger quelques mots avec un gamin qui furetait dans les environs. Plusieurs valets lui apportèrent du bouillon quand il se déclara en appétit. Régulièrement un clerc changeait les linges posés sur sa face, lui administrant par la même occasion un breuvage destiné à apaiser les douleurs. On lui disait de dormir, qu’il était sauf. Il perdit le fil du temps.
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Vint enfin le jour où il put sortir et faire quelques pas au dehors. Il s’aidait de son bâton, qu’il avait retrouvé. Il y avait découvert plusieurs entailles dues aux griffes ou aux crocs du lion. On l’invita à se rendre jusqu’à la tour centrale, au milieu de la cour, où il monta dans la grande salle. Le seigneur du lieu, Robert de Retest, à qui il devait la vie, tenait à le voir.
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La pièce était vaste et richement décorée, en particulier la cathèdre multicolore de l’estrade. Celui qu’on lui désigna comme le maître était, une badine à la main, occupé à entraîner au mordant un imposant chien de chasse au poil court. Les mâchoires rappelèrent de douloureux souvenirs à Moryse. Bien que fatigué, il trouva la force de s’incliner devant le chevalier. De taille moyenne, le noble était aussi puissant qu’on pouvait l’imaginer d’un homme destiné à la guerre. Son visage rond, attifé d’une barbe argentée miteuse, n’arborait qu’un crâne couleur vieux cuir en guise de cheveux. Des sourcils épais, couleur acier, surmontaient deux yeux globuleux sans cesse en mouvement tandis que la voix grondait, aboiement plus que paroles.
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« Voilà le miraculé ! J’ai bien cru que nous devrions te porter en terre sans même savoir ton nom.
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— Moryse, sire. Je suis des environs de Saint-Jean. »
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Tout en claquant sa cuisse pour intimer l’arrêt du jeu à son mâtin, Robert de Retest s’avança, un sourire proche de celui du lion sur les lèvres.
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« Je te dois grand merci, jeune Moryse. Tu as bien failli en mourir, mais grâce à toi, j’ai pu enfin occire ce maudit félin qui assaillait mes bêtes et mes gens depuis des mois. »
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Il alla se servir un verre de vin, qu’il avala en une longue et silencieuse rasade, avant de se planter de nouveau devant Moryse.
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« J’ai décliné le ban du roi pour la chevauchée, car il me fallait mettre le holà à ses méfaits. Sa dépouille ornera bientôt ma chambre, ainsi qu’il sied. Pour te remercier de ton aide, bien qu’involontaire, je t’ai fait soigner et tu seras mon hôte aussi longtemps que tu en auras le besoin. »
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Tout à la gestion de la douleur qui lui battait dans les tempes, Moryse arriva à peine à répondre, mais s’inclina en bredouillant un merci confus.
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« Dès que tu te sentiras d’attaque, tu pourras prendre place au bas bout de ma table. Tu y goûteras bonne cher, prompte à redonner vigueur et entrain à un jeune tel que toi. »
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Puis il fit claquer sa verge sur ses cuisses et se détourna. L’entretien était terminé.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Montagnes de Samarie, matin du vendredi 26 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;montagnes_de_samarie_matin_du_vendredi_26_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;15784-22729&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="harim_marche_du_camp_latin_midi_du_mardi_7_janvier_1158">Harim, marché du camp Latin, midi du mardi 7 janvier 1158</h2>
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Avisant le ciel obstrué de nuages aux ventres lourds de pluie, Moryse hésitait à sortir du petit appentis dont il avait fait sa demeure. Rencogné à l’angle d’une ruine et d’une écurie, il y avait installé ses quartiers depuis plusieurs jours. Le lieu lui avait paru propice, car il ne se trouvait pas loin des chevaux. Les palefreniers de Tripoli venaient d’ailleurs faire boire les bêtes dans un proche bassin où le jeune homme avait pris l’habitude de se ravitailler en eau. Espérant que l’averse était finie, il se leva et assujettit sa balle sur ses épaules. Bien qu’il n’ait pas à se plaindre de ses ventes, il avait encore un lourd bagage.
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Prolongeant la rue autour d’un bosquet de palmiers, une vaste cour avait été attribuée aux artisans en rapport avec la sellerie. On y trouvait même plusieurs maréchaux ferrants et un charron, plus souvent au travail sur les engins de siège que sur des attelages. Il avaient pris la place des commerçants autochtones, priés manu militari d’abandonner leurs magasins le temps de l’assaut. Ils avaient néanmoins solidement barré leurs devantures afin de rendre le pillage difficile. Chacun s’était donc aménagé une cabane de son mieux, avec une bâche pour les plus riches, sous des feuillages ou des planches de récupération pour les plus modestes. Certains avaient même négocié avec les locaux la location d’une échoppe.
</p>

<p>
Chaque jour, Moryse déambulait parmi les bourreliers, selliers ou chapuiseurs<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, proposant à tous ses boucles. Il en avait une large provision, de cuivre, de bronze ou de fer simple, parfois d’acier, voire à décor et faisait l’article à tous ceux qui levaient les yeux vers lui. Plutôt que passer son temps à démarcher les soldats pour réparer leurs baudriers et sangles, il estimait plus efficace de vendre par lots à des professionnels. Il n’avait néanmoins pas le droit de s’installer à demeure, car il n’était pas fabricant. Le mâalem<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> était intraitable sur ce point : il n’acceptait que des artisans dans son souk. Moryse avait malgré tout tenu à lui verser un écot, bien qu’il n’y ait nulle obligation. Il avait bien compris qu’il serait fort utile de s’en faire un allié en cédant de bonne grâce quelques deniers. Si d’aventure un client ne lui payait pas son dû, il savait qu’il trouverait une oreille attentive à ses problèmes.
</p>

<p>
Alors qu’après une vente, il remballait de la marchandise, soigneusement roulée dans des chiffons huilés, il prit conscience d’une présence dans son dos. Se retournant, il découvrit la face joviale de Guillaume de Lunel, maréchal du comte de Tripoli. D’une taille modeste accentuée par un physique musculeux et ventru, son nez cassé et sa longue mèche de cheveux étaient connus de tous. Il était réputé pour son caractère affable, ses blagues douteuses et sa familiarité avec tous.
</p>

<p>
« Alors, le boucléeur ? On fait la retape ?
</p>

<p>
— Faites excuses, sire maréchal, je n’avais pris garde à votre présence, je vous laisse la place.
</p>

<p>
— Doux, l’ami, c’est toi que je piste ! »
</p>

<p>
Il sortit d’une besace une paire de boucles de bel aspect, étamées, avec un mordant décoré de guillochis rehaussés de cabochons de verre coloré. Moryse en fit une moue d’appréciation. Même brisées, elles conservaient une forte valeur.
</p>

<p>
« Aurais-tu semblable parure dans tes fourniments ? Le lormier<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> n’a rien qui puisse plaire au jeune sire comte… »
</p>

<p>
Moryse déglutit lentement. C’était la première fois qu’il avait l’occasion de fournir une personne aussi prestigieuse. En concluant cette vente, il pourrait à l’avenir faire valoir la qualité de ses produits à chacun. Il bredouilla tout en remuant désespérément son ballot de façon à le lacer. Il avait justement ce qu’il fallait, un investissement un peu fou en vue d’une telle opportunité. Deux boucles dorées, avec des motifs en émaux. Il y avait laissé une vraie fortune, mais estimait que c’était aussi une façon d’épargner. Par prudence, il ne les rangeait pas avec les autres objets, mais dans les plis d’une étoffe qu’il se roulait autour du ventre. Il répugnait à se dévoiler ainsi sur la place du marché.
</p>

<p>
« Si vous acceptez de m’attendre un court moment, à peine quelques <em>Pater</em>, je reviens avec ce qu’il vous faut, sire maréchal !
</p>

<p>
— Voilà qu’il me fait soupirer comme bachelier après pucelle. Hâte-toi donc et ne me fais pas attendre en vain !
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<p>
— Je vous donne mon gage que cela sera du plus bel effet sur le filet du sire comte. Je reviens de suite. »
</p>

<p>
Brinqueballant son sac en tous sens, il manqua de s’empêtrer dedans et de tomber à plusieurs reprises tandis qu’il s’empressait de dénicher un recoin tranquille. Là, il dénoua fébrilement sa ceinture pour aller fouiller dans sa cachette. Lorsqu’il revint, il tenait dans ses mains ses trésors, qu’il frottait pour en faire ressortir la brillance. Le maréchal ne put s’empêcher de siffler.
</p>

<p>
« Dis donc, gamin, tu as dépouillé évêque ou abbé pour tenir pareilles beautés ?
</p>

<p>
— Je les ai achetés à bon artisan de Jaffa, j’en fais serment. Lui-même…
</p>

<p>
— Paix, gamin, je t’asticote. C’est exactement ce qu’il me faut ! »
</p>

<p>
Il s’empara des deux boucles, provoquant un haut-le-cœur dans la poitrine de Moryse. Ils n’avaient même pas parlé du prix. Il se sentait incapable de faire une proposition tellement cela se bousculait dans sa tête. Il déglutit, cherchant comment aborder le sujet. Mais le maréchal, tout en hochant le menton, ne lui laissa pas le temps de s’inquiéter.
</p>

<p>
« Tu passeras voir mon trésorier pour te faire payer. Je le préviendrai. »
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<p>
Puis, goguenard, il frotta la tête de Moryse.
</p>

<p>
« Qui aurait cru qu’un nez crotteux comme toi cachait pareil trésor ? Je crois que tu mériterais bien du surnom de Boucles d’Or, avec ta tête en guise d’enseigne. »
</p>

<p>
Le sourire qui s’afficha sur le visage de Moryse accentua la profonde cicatrice qui déchirait sa joue de l’oreille aux lèvres. Sa chance avait tourné, il le sentait. Tout irait pour le mieux à présent. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La distribution des biens se faisait par le biais de nombreux intermédiaires et ce n’était pas chaque fois directement au fabricant qu’on achetait ce dont on avait besoin. C’était d’autant plus vrai lors des campagnes militaires. Les armées étaient suivies d’un marché où les négociants proposaient leurs produits contre le fruit des rapines ou des soldes. Pour autant, l’argent n’était pas toujours remis à l’instant même et il n’était pas rare qu’on soit réglé à échéance. Parfois les ardoises s’accumulaient jusqu’à certains montants, surtout pour les achats les moins onéreux, étant donné le fort pouvoir libératoire de certaines monnaies.
</p>

<p>
Les échanges avec frère Rostain, pour ambigus qu’ils puissent paraître, n’ont pas forcément de connotation sexuelle. L’univers affectif de nos ancêtres médiévaux est différent du nôtre. Leur vision de l’amour, de l’amitié et le rapport charnel que ces deux notions impliquent n’est pas simple à appréhender pour nos esprits contemporains. L’univers affectif est un sujet relativement peu connu de l’historiographie bien qu’étudié depuis que de grands noms comme Lucien Febvre ou Marc Bloch s’y sont penchés.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;29201-30454&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Boquet Damien, <em>L’ordre de l’affect au Moyen Âge. Autour de l’anthropologie affective d’Aelred de Rievaulx</em>, Caen : Publications du CRAHM, 2005.
</p>

<p>
Carré Yannik, <em>Le baiser sur la bouche au Moyen Âge. Rites, symboles, mentalités. XIe-XVe siècles</em>, Paris : Le léopard d’or, 1992.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;30455-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Saint-Jean d’Acre, aujourd’hui Akko, en Israël.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Dédicace de la cathédrale de Beauvais.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Fabricant d’arçon de selle.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">« Maître », en l’occurrence, responsable d’un des secteurs du marché.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Fabricant de rênes, freins, étrivières et de sangles de sellerie, de façon générale.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:18:04 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Boucles d’or]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Un royaume en oubli]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_067_royaume_perdu#un_royaume_en_oubli]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_066_kleos" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_066_kleos" data-wiki-id="fr:qita:qita_066_kleos">Kleos</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_068_boucle_d_or" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_068_boucle_d_or" data-wiki-id="fr:qita:qita_068_boucle_d_or">Boucles d’or</a></span></div>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="caves_de_suete_tente_chapelle_du_camp_royal_matin_du_jeudi_10_juillet_1158">Caves de Suète, tente chapelle du camp royal, matin du jeudi 10 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Sortant du recoin entouré de paravents à usage de sacristie, Herbelot découvrit qu’il demeurait un chevalier en oraison agenouillé devant l’autel. Il reconnut sans mal l’imposant Bernard Vacher, habillé de son haubert comme à son habitude. Il était rare que quiconque s’éternise une fois la messe terminée, surtout quand le repas du matin avait été corné. S’interrogeant sur les motivations de ce recueillement, le jeune clerc fit mine d’arranger quelques accessoires, se tenant prêt à répondre à toute demande que le soldat pourrait lui faire.
</p>

<p>
Il n’avait jamais eu l’occasion de vraiment parler avec le porte-bannière royal, mais il en appréciait l’esprit vif et la parole retenue. Il était impressionné de son allure martiale qui évoquait en lui le vaillant Holomé, fidèle compagnon d’Alexandre<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>. Seulement, ils appartenaient à deux mondes distincts et Herbelot était toujours réticent à sortir de sa réserve toute monastique, fut-ce pour lier connaissance avec des personnes qui l’intéressaient. Ayant terminé de psalmodier, le chevalier se releva lourdement, soufflant sous l’effort. Les années n’avaient pas été tendres avec lui, mille maux s’étaient installés dans son corps robuste. Malgré cela, il ne se plaignait jamais, se contentant de passer une main agacée sur son crâne et sa couronne de cheveux épars lorsque les douleurs se faisaient trop vives.
</p>

<p>
Il adressa un sourire poli à Herbelot, s’apprêtant à sortir du lieu.
</p>

<p>
« Le bon jour, sire Bernard, auriez-vous l’heurt de parler à clerc ?
</p>

<p>
— Nul besoin mon père, je n’ai pas tiré la lame du fourreau depuis bien longtemps.
</p>

<p>
— Même sans cela, il demeure moult forts périls pour l’âme. Avez-vous besoin d’aller à confesse ? Quelque lourdeur appesantit votre âme ?
</p>

<p>
— Oh, de certes ! Mais je n’ai l’envie de m’épancher en ce moment. J’avais juste pensée pour un mien neveu qui commence son service près le roi. J’ai espoir que les saints veilleront sur lui.
</p>

<p>
— La Sainte Mère de Dieu a toujours le cœur amiable pour les plus jeunes. »
</p>

<p>
La réponse fit sourire le vieux guerrier.
</p>

<p>
« Je dois dire que je le confiais plutôt à saint Georges et saint Maurice, qu’ils rendent son bras fort et son cœur vaillant, il en est grand besoin en la presse.
</p>

<p>
— Je ne le savais pas porteur du glaive et de la lance. Était-il de la bataille ?
</p>

<p>
— Si fait. Du moins était-il présent. Mais lui non plus n’a guère eu l’usage de ses armes. »
</p>

<p>
Peu désireux de vanter l’usage de la violence, fut-elle au service de Dieu, Herbelot invita de la main à sortir de la tente. L’auvent claquait sous le vent fort, les bannières et gonfanons dansaient furieusement. Autour d’eux, les pavillons des barons les plus notables étaient disposés en cercles concentriques. Le roi avait préféré s’installer dans la forteresse des Caves, laissant l’habitat de campagne à son armée.
</p>

<p>
« Je pensais rompre le jeûne avec les bannerets du sire Guillaume de Bures. J’y ai bons compagnons. Outre, sa table est toujours fort accueillante, avec mets variés et vins guillerets. »
</p>

<p>
La perspective d’un bon repas était le plus sûr moyen d’inciter Herbelot à accompagner quiconque, il continua donc de discuter avec Bernard Vacher jusqu’au vaste tref qui accueillait la table d’honneur du prince de Galilée. La toile bruissait sous les rafales et l’air embaumait la poussière et le foin roulé depuis les écuries. L’ombre des falaises reculait rapidement et la chaleur s’intensifiait, célébrée par les cigales et les grillons.
</p>

<p>
Leur arrivée fut saluée par une demi-douzaine d’hommes occupés à avaler un épais brouet parsemé de fruits secs. Deux coupes proposaient des bananes et des abricots, faisant saliver par avance le jeune clerc. Repoussant le banc, Bernard laissa Herbelot s’installer avant de prendre place à son tour. Il fit le service du vin puis se tourna vers ses pairs.
</p>

<p>
« J’avais espoir de croiser Naudet, cela fait bien longtemps que je ne l’ai vu !
</p>

<p>
— Il a quitté le service du sire prince voilà un petit moment. Il parlait de joindre la milice du Temple<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, il doivent en savoir plus à Jérusalem.
</p>

<p>
— Je ne sais s’ils accepteront un brave au chef si argenté ! se moqua un des jeunes, tout en dévorant une brioche trempée de vin.
</p>

<p>
— Il y a toujours des béjaunes<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> comme toi à former ! répliqua sans aménité son aîné. Il était déjà ici à guerroyer avant même que la Milice ne soit créée.
</p>

<p>
— J’ai souvenance de la puissance de son bras, enchaîna Bernard. Quand je revins de Flandre, voilà plusieurs décennies, je l’ai vu rompre cinq hampes de frêne à l’exercice sans poser pied à terre. Qui peut en dire autant ? »
</p>

<p>
La remarque attira plusieurs grognements d’acquiescement. Un jeune, enthousiaste, hocha énergiquement la tête et se mit à taper la table de son index.
</p>

<p>
« Une fois, il m’a conté qu’il avait guerroyé par-delà les sarrasins, chez un grand roi qui avait vaincu toutes les armées turques par chez lui.
</p>

<p>
— Gardes-en remembrance ! Bien peu sont les braves qui y étaient et encore moins qui peuvent encore en parler.
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<p>
— De quelle bataille parlez-vous ? s’intéressa soudainement Herbelot.
</p>

<p>
— Du temps de mes jouvences, quelques bannerets du grand-père le roi sont allés aider un royaume chrétien loin à l’est. Ils y ont défait une puissante armée turque. »
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<p>
Comme il avalait un peu de vin, Herbelot faillit s’en étouffer de surprise. Il toussa plusieurs fois, but encore un peu avant de reprendre la parole.
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<p>
« L’apôtre Thomas a donc bien des héritiers ? Je pensais qu’il n’y avait que mahométans vers le Levant.
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<p>
— Les terres sont bien trop vastes pour s’arrêter à eux. J’ai croisé des marchands qui parlaient de citadelles immenses, de prairies infinies où galopent des armées de preux chevaliers. Des créatures dont nous n’avons même pas idée. »
</p>

<p>
La conversation bifurqua sur toutes les étranges bêtes que les Latins avaient trouvées en arrivant en Terre sainte, puis sur celles qu’il restait à découvrir au-delà de leurs paysages coutumiers. Mais Herbelot n’écoutait plus. Il rêvassait à ce territoire merveilleux, forteresse de la foi d’où pouvaient s’élancer des milliers de chevaliers, tous frappés aux couleurs de la chrétienté. Reprenant contact avec la réalité, il toucha Bernard du bras.
</p>

<p>
« Il s’appelle comment, déjà, ce brave qui souhaite se retirer au parmi de la Milice du Christ ? »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Caves de Su\u00e8te, tente chapelle du camp royal, matin du jeudi 10 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;caves_de_suete_tente_chapelle_du_camp_royal_matin_du_jeudi_10_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;350-7219&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_mont_du_temple_apres-midi_du_samedi_25_octobre_1158">Jérusalem, mont du Temple, après-midi du samedi 25 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Les arbres dansaient au rythme des fortes rafales qui soulevaient la poussière de l’esplanade. Le bruit des travaux dans l’ancien palais royal volait jusqu’aux abords du Temple autour duquel Herbelot déambulait. Bataillant continuellement contre ses vêtements larges, le jeune clerc s’impatientait à l’idée d’enfin trouver Naudet. Il lui avait fallu plusieurs mois pour déterminer ce qu’il était devenu. Par chance, il était encore à Jérusalem, mais il n’avait pas été accepté dans la Milice du Christ comme il l’espérait. Selon un des chapelains, il avait été convaincu de se faire novice chez les cisterciens, un état plus adapté à son grand âge.
</p>

<p>
Bien que certains chevaliers revêtaient parfois le blanc manteau sur le tard, il s’agissait en général de réception honorifique ou de personnes ayant une valeur particulière, dont l’ordre souhaitait bénéficier. Herbelot avait cru comprendre que Naudet ne rentrait nullement dans ces cas de figure. Les silences et les regards évasifs de ceux qui lui en avaient parlé étaient pleins d’éloquence pour un homme rompu aux subtils échanges monastiques. Naudet n’était guère apprécié, n’avait aucun haut fait dont se vanter et n’avait connu qu’une carrière en demi-teinte. Son plus grand exploit était d’avoir réussi à se maintenir jusqu’à un âge vénérable, ce qui en disait long sur ses capacités à éviter le danger.
</p>

<p>
N’ayant que peu l’occasion de déambuler librement en ces lieux, Herbelot goûtait le plaisir de revenir là où le Christ avait mis ses pas. Là où, chaque année, la procession des Rameaux venait s’échouer, en un ultime hommage des pèlerins. L’endroit était occupé par un collège de chanoines sous la supervision du vieillissant abbé Geoffroy et, surtout, du dynamique prieur Hugues. C’était ce dernier qui avait indiqué au secrétaire de l’archevêque que Naudet était leur hôte, il se préparait au noviciat en suivant leur quotidien régulé. Tout en profitant des conditions de vie plus confortables des augustiniens, estimait Herbelot. Bien qu’étant clunisien, il connaissait assez bien les membres de l’ordre de Citeaux, dont il réprouvait la trop grande austérité. Il se demandait si quelqu’un qui avait vacu si longtemps dans le siècle, comme ce Naudet, avait la moindre chance de s’adapter à un tel environnement.
</p>

<p>
Herbelot trouvait que c’était là une forme d’orgueil de refuser de célébrer la beauté de la création. Malgré son naturel pacifique, il supportait avec difficulté les crtiques acerbes des moines blancs qui moquaient le goût du faste de Cluny. Au moins, remarqua-t-il, les chanoines du Temple profitaient d’un cloître rehaussé de nombreuses sculptures décoratives et historiées. Les scènes servaient d’ailleurs souvent à l’édification des fidèles, une école accueillant quelques enfants assis sur des bancs dans une des galeries.
</p>

<p>
Il s’adonnait à la contemplation de riches volutes florales et végétales lorsqu’il sursauta en entendant son nom dans son dos. Faisant face, il découvrit un vieil homme voûté, au visage pointu et au cheveu rare. Il souriait de ses quelques dents gâtées tout en frottant ses mains de tendon et d’os. Bien que non tonsuré, il était revêtu d’une robe blanche toute simple, dévoilant des mollets malingres et laiteux.
</p>

<p>
« Faites excuse de vous avoir ainsi surpris. C’est un tel honneur pour moi d’encontrer un clerc au service de l’archevêque Pierre.
</p>

<p>
— Je ne suis pas là à sa requête, mais pour simple raison personnelle. Vous êtes bien Naudet, chevalier ?
</p>

<p>
— J’étais celui-là, certes. La force a depuis long temps quitté mes bras, et ne suis désormais plus qu’un humble serviteur du Très-Haut, impatient de rejoindre des frères de la Foi pour célébrer Sa gloire jusqu’à ce qu’Il me rappelle auprès de Lui. Je n’ai pas encore choisi le nom sous lequel je renaîtrai à son service. »
</p>

<p>
L’élocution était difficile, l’homme déglutissant régulièrement, comme si sa gorge était continuellement obstruée. Il en profitait pour tendre son cou maigre, dodelinant du chef tel un pigeon ciblant sa pitance. Il commencèrent à déambuler tranquillement sous les voûtes, tout en échangeant à voix basse.
</p>

<p>
« On m’a rapporté que vous étiez au service de l’hostel le roi.
</p>

<p>
— J’ai chevauché sous bien des bannières, mais la première que je suivis ici fut celle du roi Baudoin. »
</p>

<p>
Il se figea, levant un index sentencieux démenti par son regard matois.
</p>

<p>
« Attention, je parle là du tout premier qui porta la couronne en ces lieux ! Ah, si vous aviez pu vivre ces instants ! Le monde était si jeune, alors. Même le roi conservait sa verdeur malgré les années. »
</p>

<p>
Un rire rauque monta de sa poitrine tandis que son visage fin s’animait de rides.
</p>

<p>
« Tout paraissait possible, en ces temps. Nous parcourions la terre comme des seigneurs. Vous imaginez que le vénérable patriarche Arnulf<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> avait perdu son siège à cause des manigances du roi bigame ? »
</p>

<p>
La phrase n’amusa nullement Herbelot, peu disposé à entendre des ragots qui pouvaient souiller la mémoire d’un haut prélat ou d’un roi. Et d’autant moins si cela impliquait une femme, a fortiori deux. Il était certains sujets qu’il préférait conserver à l’écart de son monde de recueillement serein, de prière et de dévotion.
</p>

<p>
« Justement, on m’a conté que vous avez combattu fort loin au levant, au parmi d’une armée d’un grand souverain.
</p>

<p>
— J’ai connu tant de guerres ! Auriez-vous quelques précisions sur celle qui vous intéresse ?
</p>

<p>
— C’était au service d’un roi lointain, qui a défait les Turcs.
</p>

<p>
— Ah oui, je vois. Ce fût terrible bataille. Les têtes tombaient comme blé mûr en été !
</p>

<p>
— Avez-vous souvenance du roi ? Du lieu ?
</p>

<p>
— C’était fort loin d’ici, dans les montagnes. Ils parlaient une langue rauque que bien peu comprenaient.
</p>

<p>
— Mais c’était là bons chrétiens ?
</p>

<p>
— Sans nul doute. Seulement, ils étaient de la secte des Griffons<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, avec leurs rites bien à eux. Nous avions quelques pères qui célébraient pour nous les mystères selon la vraie Foi, heureusement. »
</p>

<p>
Herbelot ne cacha pas sa déception, arborant une grimace, ce qui n’arrêta le vieil homme lancé dans ses souvenirs.
</p>

<p>
« Il me revient que leur roi s’appelait David. Avec quelques compères, nous avions craint un instant qu’il ne soit un de ces maudits juifs. Mais le sire Baudoin ne se serait jamais entremis avec pareille engeance, croyez-m’en !
</p>

<p>
— Attendez, mais vous parlez du royaume d’Abkhazie<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> ?
</p>

<p>
— Bien sûr. C’est le plus levantin des royaumes chrétiens, par-delà les terres sarrasines.
</p>

<p>
— J’avais cru un moment qu’il en existait d’autres, vu que l’apôtre Thomas y est parti propager la bonne parole.
</p>

<p>
— Je n’ai pas la science de cela. Sur ces sujets, vous auriez intérêt à voir l’évêque de Jablé, Hugues de Nevers. »
</p>

<p>
Herbelot marqua une pause, intrigué par la mention d’un nom qui le ramenait à ses jeunes années. Tout le temps qu’il avait passé dans la clôture de la Charité-sur-Loire, il avait entendu parler de la cité de Nevers, loin au sud. Il n’imaginait guère le monde plus vaste que les quelques poignées de lieues qui s’étendaient jusque là et Bourges.
</p>

<p>
« Était-il des vôtres ? Un érudit ?
</p>

<p>
— De certes ! Je l’ai croisé voilà des années, alors qu’il préparait son passage pour en appeler au saint Père Eugène. Il voulait attirer l’attention du saint homme sur l’alliance profitable qu’il y aurait eu à se concilier les bonnes grâces d’un grand roi vainqueur des Perses et des Mèdes, loin à l’est. Il avait conquis de haute lutte leur capitale et obtenu leur allégeance.
</p>

<p>
— Il ne parlait pas de l’Abkhazie, vous en êtes acertainé ?
</p>

<p>
— L’évêque était de la princée d’Antioche, il n’aurait pas fait pareille erreur. Il parlait de certes d’un grand roi par-delà les terres soumises au Soudan de Babylone. »
</p>

<p>
Le cœur d’Herbelot s’était emballé à l’idée qu’il existait un souverain conforme à ses espoirs. Il ne lui restait qu’à obtenir des détails sur les noms, les lieux, et peut-être pourrait-il appuyer ses récits sur de solides fondations. Un victorieux prince chrétien loin à l’est, pour peu qu’il fût héritier des préceptes enseignés par Thomas et fidèle serviteur de l’Église romaine, voilà qui offrait les meilleures bases pour les épîtres qu’il griffonnait lorsqu’il laissait son esprit vagabonder.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, mont du Temple, apr\u00e8s-midi du samedi 25 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_mont_du_temple_apres-midi_du_samedi_25_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7220-16238&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="tyr_palais_de_l_archeveque_apres-midi_du_jeudi_6_novembre_1158">Tyr, palais de l’archevêque, après-midi du jeudi 6 novembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Par-delà l’épaisse porte de bois, Herbelot entendait la clameur de l’activité du palais. Avec la visite de plusieurs suffragants de l’archevêque, le lieu était empli de cris, de valets et bagages. Profitant d’un moment de calme dans ses propres obligations, il s’était réfugié dans la bibliothèque du prélat. C’était la pièce dans laquelle il se sentait le plus tranquille, avec tout ce savoir à portée de main, tous ces récits merveilleux qui n’attendaient que de renaître à chaque lecture. Il avait reçu le trousseau des clefs avec une sublime délectation qui l’avait inquiété, au point qu’il en avait parlé à son confesseur.
</p>

<p>
Il compulsait un petit in-quarto à l’écriture dense, qui reprenait un certain nombre de vies d’apôtres tels qu’habituellement dépeints dans les <em>Virtutes Apostolorum</em>. Il espérait y trouver des détails sur l’activité de Thomas, surtout d’un point de vue géographique et remplissait des tablettes de cire de sa graphie soignée. Il avait également amassé pas mal de précisions qu’il avait consignées sur des feuilles de papier, dont il avait découvert l’utilisation en Terre sainte. Avec les chaleurs estivales qui faisaient fondre la cire, il en appréciait grandement la souplesse d’usage, à un tarif nettement moindre que tous les autres supports. Il continuait malgré tout à prendre des notes succinctes sur les tablettes, faisant confiance à sa mémoire pour reconstruire a posteriori les données. On n’abandonnait pas une pratique remontant à l’enfance aussi aisément.
</p>

<p>
La clenche de la porte grinça sur le mentonnet de pierre et lui fit tourner la tête. Il espérait qu’on n’allait pas l’appeler pour une tâche quelconque. Il sourit de soulagement en voyant le visage ami de Gilbert, le jeune chantre de la suite de l’évêque de Lydda.
</p>

<p>
« Le bon jour, mon père. J’ai ouï dire que vous étiez là, je viens donc à dessein pour demander usage de certains ouvrages du sire archevêque.
</p>

<p>
— Après quels volumes espères-tu ?
</p>

<p>
— On m’a parlé d’un antiphonaire<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> dont le propre a été enrichi pour la Terre sainte, que le regretté père Foucher de Jérusalem<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> avait fait rédiger. »
</p>

<p>
Herbelot sourit. Il connaissait l’appétence de Gilbert pour les hymnes et les chants. Il en goûtait également le talent et appréciait que des artistes mettent leur savoir-faire au service de la liturgie. De la main, il invita le jeune clerc à le rejoindre à la table tandis qu’il se levait pour aller chercher le lourd volume.
</p>

<p>
Quand il revint à sa place, il s’aperçut qu’il avait tellement l’habitude de prendre ses aises qu’il avait répandu ses notes sur tout le plateau. Les bras encombrés de l’imposant manuscrit, il demanda à Gilbert de pousser ses affaires.
</p>

<p>
« Préparez-vous quelque étude de science, à voir toutes ces références ?
</p>

<p>
— J’ai depuis longtemps abandonné le goût pour ces savoirs profanes. Il n’est nul besoin de comprendre l’œuvre du Seigneur pour en louer la beauté. »
</p>

<p>
Gilbert hocha poliment sa grosse tête tout en déplaçant avec soin les différents éléments. Il n’avait pas fait les études d’Herbelot, n’était pas prêtre ordonné et se comportait toujours tel l’élève devant son maître bien qu’ils n’aient que quelques années d’écart.
</p>

<p>
« Je prépare une missive pour le nord, pour l’évêque de Jablé. J’ai espoir de la confier à un clerc de l’hostel de l’évêque de Beyrouth, Sidon voire Tripoli.
</p>

<p>
— Le sire archevêque compte y faire visitance ?
</p>

<p>
— Nenni, c’est là courrier personnel. »
</p>

<p>
Il se rapprocha de Gilbert, adoptant une voix sourde, offrant l’image d’un conspirateur.
</p>

<p>
« J’ai appris que l’évêque du lieu y avait bonne connoissance d’une grande bataille qui aurait vu la victoire d’un puissant souverain chrétien sur les Mèdes et les Perses, voilà plus d’une dizaine d’années. Il me faut en apprendre davantage pour un ouvrage édifiant que je compose, à destination des princes.
</p>

<p>
— Vous parlez du roi Jean, le prêtre et roi ?
</p>

<p>
— Comment ça ? De qui me parles-tu ?
</p>

<p>
— J’ai entendu parler de ce grand homme, prêtre et roi, qui avait espoir de combattre les infidèles depuis le Levant. Un des chanoines, Régnier, connaît fort bien l’histoire. C’est un des plus érudits de l’hostel du sire évêque Constantin. »
</p>

<p>
Herbelot écarquillait des yeux de hibou.
</p>

<p>
« Ce Régnier est-il du voyage ? Puis-je l’encontrer ?
</p>

<p>
— Non, il ne voyage que peu. C’est lui qui a la charge de définir les cartons pour les imagiers de la basilique. Il préfère ne guère s’éloigner pour s’assurer que ses instructions sont bien entendues. »
</p>

<p>
Herbelot acquiesça, légèrement refroidi après l’enthousiasme qui l’avait envahi. Néanmoins, il sentait le fougue qui animait ses pensées. Il ne lui serait guère difficile de trouver une occasion de se rendre à Lydda. Il y avait souvent des messages à porter, des biens à escorter ou des visiteurs à accompagner. Il s’arrangeait généralement pour échapper à ce qu’il considérait une corvée. Mais là, il avait la meilleure des motivations pour réchauffer ses ardeurs.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, palais de l\u2019archev\u00eaque, apr\u00e8s-midi du jeudi 6 novembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_palais_de_l_archeveque_apres-midi_du_jeudi_6_novembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;16239-21644&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="lydda_palais_de_l_eveque_constantin_debut_d_apres-midi_du_vendredi_5_decembre_1158">Lydda, palais de l’évêque Constantin, début d’après-midi du vendredi 5 décembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Herbelot entendait chacun de ses pas faire un étrange bruit de succion tandis qu’il avançait dans les salles empierrées. Le trajet n’avait pas été long depuis Césarée, mais ils avaient été douchés par une averse subite alors qu’ils dépassaient Jaffa. Il était légèrement penaud de se présenter ainsi devant l’évêque Constantin, mais il n’avait pas d’autres souliers dans ses bagages. Heureusement, d’épaisses chausses de laine lui avaient permis de mettre ses pieds au sec en arrivant. Il avait également avalé un petit bouillon, agrémenté de soupes d’un pain rassis, mais roboratif, le tout accompagné d’un vin léger. Il se sentait donc parfaitement bien lorsqu’il pénétra dans la vaste salle d’audience.
</p>

<p>
Comme partout dans le lieu, on voyait les réfections récentes. La basilique était encore l’objet de travaux intensifs. Les jours de beau temps, en ouvrant les fenêtres, le bruit de l’activité des tailleurs, forgerons et charpentiers devait d’ailleurs monter par les magnifiques châssis ornés de verre coloré. Au sol, un dallage de pierre agrémenté de carreaux vernissés disparaissait sous les tapis du dais de l’évêque. Aux murs, des motifs géométriques complexes avaient été peints sous une long ensemble narratif racontant la vie de saint Georges.
</p>

<p>
Insolemment vautré sur le trône, un petit singe festoyait de quelques fruits secs, tout en lançant des regards inquiets vers le nouvel entrant. Assis à une modeste table près d’un brasero, l’imposant Constantin discutait à mi-voix avec un homme arborant une fantastique bedaine. Malgré la fraîcheur, il était en train de s’éponger le front à l’aide d’un impressionnant mouchoir. Circonspects, ils s’interrompirent à l’arrivée d’Herbelot.
</p>

<p>
Reconnaissant le jeune clerc, l’évêque s’efforça de sourire poliment et, d’un geste, l’invita à s’avancer. Il l’introduisit rapidement à Maugier du Toron, son vicomte.
</p>

<p>
« J’ai là quelques courriers à votre intention, ainsi que les salutations les plus amicales du sire archevêque Pierre, sire Constantin.
</p>

<p>
— Je vous en sais gré, mon ami. Vous m’encontrez en pleins soucis. Êtes-vous là un moment ou juste de passage ?
</p>

<p>
— J’avais espoir de demeurer pour profiter de la science d’un de vos chanoines, si vous m’en donnez permission.
</p>

<p>
— Bien sûr, bien sûr. Ils ne sont pas moines cloîtrés, et certainement désireux de répondre aux attentes d’un clerc de l’hostel de l’archevêque. »
</p>

<p>
Voyant que l’évêque était soucieux, Herbelot décida de se retirer au plus vite, impatient de s’entretenir des questions qui l’intéressaient.
</p>

<p>
« Pourriez-vous juste m’indiquer où je pourrais encontrer le frère en charge des cartons du chantier ? C’est lui que j’ai espoir d’entretenir. »
</p>

<p>
La mâchoire du prélat béa soudainement, accompagnant le froncement de sourcils du vicomte. Maugier fut le plus prompt à réagir.
</p>

<p>
« Peut-on assavoir ce qui vous mande après lui, mon frère ?
</p>

<p>
— Rien qui ne puisse inquiéter un sire vicomte, je vous en donne gage. Juste question érudite sur laquelle on m’a fort vanté ses talents. »
</p>

<p>
Incapable de déchiffrer l’ambiance lourde qui planait, Herbelot se tourna vers l’évêque. Celui-ci hésita un petit moment, passant une langue épaisse sur ses lèvres fines avant de se résoudre à préciser, d’une voix ennuyée.
</p>

<p>
« Nous discutions de cela même à votre entrée : on a retrouvé le corps de Régnier de Waulsort ce matin même, brûlé de la plus horrible des façons. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, palais de l\u2019\u00e9v\u00eaque Constantin, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du vendredi 5 d\u00e9cembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_palais_de_l_eveque_constantin_debut_d_apres-midi_du_vendredi_5_decembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;21645-25343&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Il ne faut pas concevoir les royaumes médiévaux similaires aux états modernes. Leurs frontières étaient très fluctuantes et les conséquences de leur définition très aléatoires. Une porosité demeurait, même entre des territoires adversaires, et les combats n’entraînaient pas un arrêt des flux migratoires : pèlerins, diplomates, commerçants, nomades continuaient d’aller et venir, sous un contrôle plus ou moins serré. Il arrivait donc que certains voyagent fort loin et des échanges, ponctuels, mais bien attestés, existaient entre des zones très lointaines. Cela alimentait bien sûr tous les fantasmes et les attributions les plus fantaisistes quant à l’origine de certaines denrées.
</p>

<p>
Pourtant, les dirigeants, les lettrés parvenaient à échanger de temps à autre. Les informations se propageaient dans un second temps de façon très déformée auprès des couches les plus populaires et constituaient un terreau propice à l’extrapolation. De la même façon que le rapport au temps était complètement distinct du notre, habitués que nous sommes à une division métrée de ce dernier au fil du jour, le rapport à l’espace conservait une dimension mythique. L’espace géographique intégrait des composantes symboliques superposées à sa réalité matérielle.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;25344-26672&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Hamilton Bernard, « The Lands of Prester John. Western Knowledge of Asia and Africa at the Time of the Crusades » dans <em>The Haskins Society Journal</em>, vol. 15, 2004, p.126-142.
</p>

<p>
Khintibidze Elguja, <em>The Designations of the Georgians and Their Etymology</em>, Tbilisi :Tbilisi State University Press, 1998.
</p>

<p>
Steinová Evina, <em>Biblical Material in the Latin Apocryphal Acts of the Apostles</em>, RMA Thesis, Utrecht University, 2011.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;26673-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content"> Avec la matière de Bretagne et celle de France, le <em>Roman d’Alexandre</em> constituait le socle de la littérature courtoise du XIIe siècle.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Les Templiers.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Contraction de <em>bec-jaune</em>, très jeune personne.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Arnulf de Chocques, surnommé parfois <em>Malcouronne</em>, mauvaise tonsure. Patriarche latin de Jérusalem de 1112 à 1118 bien que temporairement démis en 1115-1116.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Terme usuel pour désigner les Grecs, c’est à dire les Byzantins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Terme usuellement utilisé pour désigner le royaume de Géorgie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Recueil de chants religieux pour les offices.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Foucher d’Angoulême, patriarche de 1146 à 1157.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:59 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Un royaume en oubli]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Kleos]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_066_kleos#kleos]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="naplouse_demeure_de_la_reine_mere_soiree_du_lundi_19_avril_1154">Naplouse, demeure de la reine mère, soirée du lundi 19 avril 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
La porte de la chapelle grinça dans le silence qui avait suivi le <em>Ite missa est</em> final. En même temps que la lumière entra une haute silhouette puis résonnèrent les éperons choquant les dalles de pierre au rythme d’un pas décidé. Au sein de la petite assemblée, toutes les têtes se tournèrent vers la femme frêle au plus près de l’autel, dans l’attente de sa réaction. Avec une grâce maîtrisée, elle fit voleter son riche bliaud, réajusta son voile et, levant le menton, dévisagea le nouvel arrivant avec autorité. Elle arbora son sourire le plus large en découvrant le visage familier de Bernard Vacher, un des chevaliers de l’hôtel du roi.
</p>

<p>
« Que voilà belle surprise, votre visite en mon exil ! »
</p>

<p>
Avant de répondre, l’imposant chevalier s’agenouilla en un vacarme de métal.
</p>

<p>
« Votre Majesté, je vous apporte le salut de votre fils notre roi Baudoin. Je suis en route pour le nord. »
</p>

<p>
Mélisende leva une main diaphane et invita le vieux serviteur de la couronne à se relever et à l’accompagner tandis qu’elle se dirigeait vers la sortie.
</p>

<p>
« Aurez-vous temps de demeurer avec moi pour le souper ? Si ce n’est pour la veillée ?
</p>

<p>
— J’en aurais goûté l’honneur, mais il me faut joindre Sidon au plus vite, presser le rappel auprès du roi.
</p>

<p>
— Le sire Géraud n’est pourtant généralement pas le dernier pour porter le fer à nos ennemis.
</p>

<p>
— Certes pas. Seulement, devoir fuir avec les galées à Ascalon l’a fort marri. Lors de la semonce, il était occupé en ses affaires nautiques, loin de penser à lever son ban pour joindre l’ost royal en si grande urgence. »
</p>

<p>
Mélisende hocha la tête lentement en silence et continua d’avancer, réfugiée dans ses pensées. Elle plissa les yeux lorsqu’elle se retrouva dans le jardin, mais ne ralentit pas son allure. Indifférente à la troupe qu’elle entraînait dans son sillage, elle se dirigea d’autorité vers sa chambre, gravissant un petit escalier sans plus adresser la parole à Bernard Vacher dont le pas pesant l’accompagnait.
</p>

<p>
Arrivée dans ses appartements, elle montra d’un doigt autoritaire un escabeau à son invité puis s’assit sur un coffre au pied de son vaste lit. Entre-temps, sa suite s’était évaporée dans les différents espaces qu’ils avaient traversés. Comprenant que le soldat venait à peine de quitter la selle, la reine fit mander une aiguière et un bassin, qu’il puisse se rafraîchir, ainsi que des boissons et une collation.
</p>

<p>
Tandis qu’il se frottait les mains et se débarbouillait le visage, elle s’entretint quelques instants avec un de ses clercs. Elle donna également des instructions pour qu’on s’occupe au mieux des suivants du messager. Lorsqu’elle en eut fini, Bernard Vacher attendait tranquillement, sa silhouette avachie sur le petit siège, mais le regard vif à l’affût derrière ses paupières lourdes.
</p>

<p>
« Portez-vous missive à mon intention ?
</p>

<p>
— Aucunement. Le roi et le sire connétable assemblent les troupes pour assaillir Nūr ad-Dīn<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> et libérer Damas.
</p>

<p>
— Croyez-vous qu’il y ait vraiment un risque de voir le Turc prendre la cité ?
</p>

<p>
— Plus que jamais ! Ses émirs sont là depuis le début du mois et il a de nombreux alliés dans la place. De toute façon, il a éliminé ceux qui pouvaient s’opposer à lui.
</p>

<p>
— ô combien ! Muğīr n’est que l’ombre de Mu‘īn ad-dīn Anur. Il n’est pas de taille. »
</p>

<p>
Bernard Vacher acquiesça gravement, avalant un peu de vin.
</p>

<p>
« Savez-vous quand les nôtres arriveront là-bas ?
</p>

<p>
— Le sire connétable misait sur la saint Georges<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>. Cependant nul n’y croit vraiment. Moult éperonnent en tout sens pour clamer l’urgence, mais cela demeure trop court. Outre, trop de mauvais souvenirs demeurent des dernières campagnes en ces lieux.
</p>

<p>
— Vous savez, Bernard, que j’ai parlé contre l’attaque faite à Damas lors de la venue des rois Louis et Conrad<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>. Mais la situation était différente, alors. Nous avons pris Ascalon l’été dernier, Damas est notre prochaine priorité.
</p>

<p>
— Notre sire Baudoin a bien conscience de cela. Seulement, la cause est difficile. Les caisses sont vides et nul puissant baron croisé pour nous appuyer. »
</p>

<p>
La reine mère se raidit un peu, accentuant son allure empesée et hiératique. Elle avait toujours eu du respect pour le porte-bannière royal. Il était un fidèle serviteur de la couronne, peu enclin à pousser son avantage. En outre, il avait une vision assez éclairée des différentes forces en présence. Enfin, il savait rester à sa place. Elle qui avait été éduquée pour régner par un père exigeant appréciait ce genre de subordonnés. Il fallait juste de temps à autre leur rappeler qu’ils n’avaient pas toutes les clefs et les capacités pour diriger.
</p>

<p>
« J’encrois plutôt qu’il est bon que nul puissant de France, de Flandre ou de Germanie ne soit parmi nous pour en demander l’octroi. Le comte Thierry<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, mon cousin, est féroce batailleur, mais aussi fort gourmand de terres. Je préfère que le royaume crée quelque nouvelle baronnie féale. Nul besoin de principauté avide d’indépendance. »
</p>

<p>
Le chevalier concéda un sourire. Il comprenait le point de vue de Mélisende, mais il doutait de la force royale en ce moment. La prise de Damas ne serait pas aisée, quand bien même le seigneur d’Alep en serait repoussé sans trop de dommages.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, demeure de la reine m\u00e8re, soir\u00e9e du lundi 19 avril 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_demeure_de_la_reine_mere_soiree_du_lundi_19_avril_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;338-6046&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="naplouse_jardins_de_la_demeure_de_la_reine_apres-midi_du_lundi_26_avril_1154">Naplouse, jardins de la demeure de la reine, après-midi du lundi 26 avril 1154</h2>
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Les voix angéliques des ecclésiastiques s’élevaient vers le ciel sans rencontrer aucun autre obstacle que de maigres nuages cotonneux. Installée sous une pergola verdoyante autour de la fine silhouette de Mélisende, une assemblée de femmes écoutait avec attention. Peu d’entre elles comprenaient les paroles arméniennes des chants, mais la douleur qu’ils exprimaient était palpable. L’évêque Nersès<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> était un des nombreux correspondants de la reine et il avait fait porter sa dernière missive par de jeunes clercs instruits de sa création <em>Lamentation sur Édesse</em>.
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Aux alentours, des jardiniers s’activaient à biner les carrés de fleurs et d’aromatiques. Dans la cour prolongeant les espaces verts, un petit groupe de valets et de lavandières battait avec vigueur des couvertures et des oreillers. Le printemps offrait les plus belles journées, avant les chaleurs sèches de l’été et après les rigueurs de l’hiver. La plupart des serviteurs appréciaient donc de se voir attribuer des tâches à l’extérieur.
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<p>
Parmi la domesticité de la reine, Gui n’était pas de ceux-là. Le secrétaire n’aimait rien tant que le confort des bâtiments, peu enclin à s’exposer aux éléments, quels qu’ils soient. Son teint blafard attestait d’ailleurs bien de cette affinité. Il avait malgré tout pris sur lui de sortir, car il avait une nouvelle urgente à annoncer. Urgente et mauvaise, de celles qu’il ne prenait jamais plaisir à délivrer. Il savait suffisamment bien ses classiques pour redouter l’accueil qui lui serait fait.
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Le sourire qu’il arborait donc en s’inclinant devant la reine n’était que de circonstance et suffisamment emprunté pour que Mélisende en fronçât immédiatement ses fins sourcils. Elle lui fit signe de s’approcher pour qu’il lui parle à l’oreille.
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« La cité de Damas a été forcée par Norreddin, majesté. Un espie en route pour Jérusalem vient de faire halte pour changer de monture en nos écuries. »
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Écarquillant les yeux de mécontentement, Mélisende fit faire silence d’une voix autoritaire. Puis elle darda son regard impérieux sur le vieil homme à la posture contrariée face à elle.
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« Que me dis-tu là ? L’ost royal n’a-t-il pas mis bon ordre à cela ?
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<p>
— Il faut croire qu’il n’en a pas eu l’heurt. C’est un sergent le roi qui portait la nouvelle. »
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Les yeux de la reine lançaient des éclairs et, rapidement, les rangs s’éclaircirent autour d’elle. Personne n’avait le désir de rester dans les parages quand elle voyait ses desseins contrariés. Hésitant à se dérober, Gui dansait d’un pied sur l’autre, tordant ses mains fines devant sa panse rebondie.
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« Baudoin est-il de retour ? Où se trouve-t-il en ce moment ?
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— Il est demeuré avec l’ost, mais j’encrois qu’il ne demeurera pas dans le nord. Le Turc va de certes passer un moment à fortifier sa prise.
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— A-t-il porté grand mal à l’enceinte ? Aux troupes ? Baudoin n’a pas désir d’assaillir à son tour ? Fais donc venir ce messager que je l’interroge.
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— Il a juste changé de monture et s’en est allé. »
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La reine serra les poings de se voir ainsi mise à l’écart. Il était un temps, encore pas si lointain, où les coursiers lui faisaient rapport, où les informations convergeaient vers elle. Elle se contint et respira lentement, attrapant un second voile pour s’en couvrir afin de déambuler jusqu’à la galerie. D’un regard elle fit comprendre à son secrétaire de l’accompagner.
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« Nous partons. Je veux accueillir mon fils, le roi, quand il arrivera.
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— Croyez-vous qu’il fera halte en nos murs ?
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— J’en doute fort, c’est à nous d’aller l’encontrer.
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— Nous n’avons guère d’hommes, ma reine, ils sont tous avec l’ost royal.
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— Nous voyagerons légers. Mande le minimum de mes gens et peu d’affaires, je ne pense pas demeurer long temps à Jérusalem. »
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Voyant la surprise sur le visage de son fidèle serviteur, Mélisende esquissa un sourire sans joie.
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« Je n’ai plus loisir de diriger le royaume comme reine. Mais Baudoin demeure mon fils et il aura besoin des conseils de sa mère. Hâte-toi donc ! »
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Abandonnant son secrétaire à l’entrée de ses appartements, la reine se dirigea vers la fenêtre à claustra qu’elle appréciait tant, ouvrant vers la cité de Naplouse et la vallée occidentale. Sans la voir, elle savait la mer proche. Si Damas était désormais aux mains d’un pouvoir fort, il fallait oublier l’espoir de s’en emparer. Elle repensa à la grande expédition lancée quelques années plus tôt et eut quelques regrets de s’y être opposée, inquiète qu’elle était du destin du royaume à l’issue d’une telle prise en présence de nombreux croisés. Mais elle ne s’attarda pas à ces mornes réflexions. Elle n’était pas du genre à se lamenter, comme Nersès, pas même de la perte de son comté natal. Femme d’action, elle échafaudait déjà de nouveaux plans de conquête.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, jardins de la demeure de la reine, apr\u00e8s-midi du lundi 26 avril 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_jardins_de_la_demeure_de_la_reine_apres-midi_du_lundi_26_avril_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6047-11317&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="naplouse_demeure_de_la_reine_soiree_du_jeudi_17_juin_1154">Naplouse, demeure de la reine, soirée du jeudi 17 juin 1154</h2>
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La haute table n’accueillait que deux convives en dehors de la reine : Amaury, le comte de Jaffa, fils cadet de Mélisende et Geoffroy Foucher, un Templier à la barbe rase. Son visage anguleux et quasiment décharné contrastait avec les formes plus rebondies du jeune prince. Ils s’entendaient néanmoins très bien, amis qu’ils étaient depuis de nombreuses années. Geoffroy était un familier de Mélisende depuis son arrivée en Terre sainte, recommandé par son lointain cousin Bernard, abbé de Clairvaux<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>.
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Amaury se sentait d’une humeur badine et il n’avait cessé d’argumenter auprès de sa mère pour qu’elle se décide à confier la copie de volumes techniques à son scriptorium. Elle avait en effet attiré à elle de nombreux calligraphes et miniaturistes de talent, sans compter les relieurs et graveurs, qui produisaient des manuscrits de qualité. Amaury appréciait également les livres, plus pour leur contenu que pour leur aspect, et trouvait dommage de se contenter de textes sacrés alors qu’il existait si peu de d’exemplaires d’ouvrages essentiels selon lui. Mélisende supportait avec affabilité ses assauts, sans jamais manifester le moindre agacement, bien qu’il se montrât bien plus insistant qu’elle ne l’aurait accepté de quiconque. Venant de ce fils, rien ne semblait jamais la contrarier. Elle finit malgré tout par lui répondre de façon sarcastique.
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« Hé bien, que ne lances-tu pas un assaut depuis Ascalon vers Alexandrie ? Il s’y trouve peut-être quelques beaux vestiges de la bibliothèque des Romains.
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— Si fait, mère. J’en ai l’idée, un jour. Toutefois, le désert fait robuste muraille, je finirai par m’échouer dans les sables.
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— Alors demande à nos bien-aimés frères de la milice. Ils savent vaincre au parmi des dunes, n’est-ce pas, Geoffroy ?
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— Majesté,vous montrez trop de mansuétude. Ce n’était qu’escarmouche contre des fugitifs. Elle aura belle répercussion, mais c’était loin d’être l’armée califale<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>.
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— Gageons que votre cousin André saura faire fructifier tout cela. Il ne faudrait pas faire deux fois la même erreur. »
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Geoffroy reposa sa cuiller et prit le temps de réfléchir à la dernière remarque de la reine. Elle parlait souvent ainsi, par allusion, sans jamais préciser le fond de sa pensée. Il avait pour elle beaucoup d’amitié, mais ne se sentait jamais totalement à l’aise devant cette femme de pouvoir. Il préférait l’environnement rude des guerriers du Temple auquel il était habitué. Il savait qu’on reprochait grandement à son ordre la façon dont l’assaut sur Ascalon s’était déroulé. Il se murmurait même qu’ils avaient tenté d’en accaparer la prise, ce qui avait mené à la capture et l’exécution de plusieurs dizaines d’entre eux par les forces musulmanes, dont le grand maître lui-même, Bernard de Tramelay. Heureusement, André de Montbard, un des fondateurs, était pressenti pour lui succéder et nul ne doutait de sa droiture et de sa vaillance. Jamais la reine n’aurait commis l’affront d’évoquer un tel souvenir devant un homme familier d’André, qu’elle appréciait entre tous. Elle avait donc une autre intention en disant cela.
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Pendant ce temps, Amaury avait déjà enchaîné et parlait des richesses documentaires qu’il espérait voir advenir d’une conquête de l’Égypte. En tant que seigneur de Jaffa et d’Ascalon, il était le premier baron concerné. Il envisageait de s’appuyer sur les Bédouins de ses régions pour faciliter le passage vers le delta du Nil.
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« Il sera bien utile de ne point se les aliéner, sire comte, j’en conviens, mais pour moissonner le blé d’Égypte, cela ne saurait suffire.
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— Les miliciens du Temple ont-ils quelque secret stratagème pour conquérir l’endroit ? se moqua amicalement Amaury.
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— Pas à ma connaissance. Je parlais de mon propre chef. Si je devais me lancer à l’assaut de ces terres, je me garantirais le contrôle des mers avant tout. Géraud de Sidon, malgré sa vaillance, n’a pas eu le front de s’opposer aux galées du calife. Elles vont et viennent comme des frelons sur nos côtes et nous n’avons que nos murailles et nos chaînes à leur opposer. »
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Mélisende sourit au bon sens de la remarque. Elle se tourna vers son invité, intercepta son regard.
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« Nous manquons de bois pour avoir belle flotte, c’en est misère. Comment pourrions-nous avoir suffisamment de naves pour les vaincre en mer ?
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— Je ne sais, à dire le vrai. Mais à Ascalon, nous avons failli être défaits par leur forçage du blocus. Imaginez ce que ce serait si nous étions de l’autre côté du désert, en leurs provinces, avec nos maigres vaisseaux à leur merci. »
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La reine dévisagea alors son jeune fils, satisfaite de voir qu’il écoutait avec attention et semblait réfléchir à cela. L’Égypte était en pleine déliquescence et risquait de sombrer à son tour dans le giron d’un pouvoir prêt à s’en emparer. Cette fois, il s’agissait d’une région encore plus cruciale que Damas. Ce n’était pas juste quelques plaines maraîchères et céréalières qui étaient en jeu, ni même la frontière naturelle du désert, mais une zone extrêmement riche, nœud commercial et porte entre la Méditerranée et les mers d’Orient. Et, surtout, bien qu’elle soit gouvernée par des musulmans, une large frange de sa population était chrétienne.
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Geoffroy avait indiqué que lors de l’affrontement aux abords de l’Égypte, Usamah ibn Munqidh avait réussi à passer à travers les mailles du filet. Connaissant le vieux renard, il avait sûrement trouvé refuge chez ses anciens amis à Damas. Soucieux de toujours flatter les puissants, il saurait vanter au nouveau maître de la ville la richesse des territoires à conquérir à l’Ouest.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, demeure de la reine, soir\u00e9e du jeudi 17 juin 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_demeure_de_la_reine_soiree_du_jeudi_17_juin_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11318-17440&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="naplouse_demeure_de_la_reine_veillee_du_lundi_16_avril_1156">Naplouse, demeure de la reine, veillée du lundi 16 avril 1156</h2>
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Philippe de Naplouse étira sa longue carcasse tout en bâillant. Il était fatigué des derniers jours passés en selle et, si ce n’était pour égayer un peu la soirée de la reine, il aurait préféré aller se coucher au plus vite. Il avait néanmoins renoncé à cette idée en venant saluer celle qu’il servait depuis tant d’années. Il avait recruté des montreurs de panthères sur Saint-Jean d’Acre et voulait lui en faire la surprise. Il pensait que c’était là belle attraction pour fêter la fin des Pâques.
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Il avait été désarçonné par l’aspect chétif de la femme qui l’avait reçu. Elle avait toujours été mince, de petite taille, mais ces derniers mois elle semblait s’être étiolé brutalement, comme si toute la fougue, l’énergie qui l’animait depuis si longtemps s’était tarie. Philippe et son frère Henri n’avaient pas eu le cœur de refuser l’invitation au banquet du soir et à la veillée, dont les montreurs d’animaux constituaient le point d’orgue.
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Philippe savait que Mélisende n’avait renoncé que de très mauvaise grâce au pouvoir, pourtant elle respectait scrupuleusement ses engagements. Il constatait avec dépit que sa vie était intimement liée au royaume et elle ne s’animait vraiment que lorsqu’on abordait un sujet politique. Même les arts ou la religion n’évoquaient plus autant de joie en elle. Ses joues se creusaient avec les années et ses yeux semblaient chaque mois plus profondément enchâssés.
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Après un excellent repas, les quelques participants s’étaient installés dans le jardin, sous les palmiers et parmi les fortes senteurs des renoncules multicolores. Tandis que les panthères obéissaient en feulant à leur dresseur, des fruits secs et un fromage frais avaient été servis. Mélisende avait invité Philippe à côté d’elle, à la place d’honneur, et Henri se trouvait sur un escabeau un peu devant eux, en retrait.
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« Cher Philippe, vous avez toujours su apporter de la gaieté en mon hostel. Je n’aurais pas cru finir les Pâques avec si charmant spectacle. »
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Elle se tourna vers lui, posant sa main en un geste délicat, frêle oiseau, sur l’avant-bras noueux du guerrier.
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« Votre absence m’a été cruelle, ces derniers temps. J’ai si peu d’amis…
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— Tous les preux de ce royaume donneraient leur vie sur un simple mot de vous, ma reine.
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— Vous ne m’aurez pas avec nos paroles flatteuses, mon ami, rit-elle. »
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Elle baissa la voix et inclina la tête vers lui, en un geste empli de grâce.
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« Autant que de votre présence, ce sont de vos conseils que j’ai besoin. N’avez-vous pas quelques liens avec les Pisans ? »
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Philippe de Naplouse retint à peine une exclamation de surprise. Si elle lui était apparue fatiguée, son esprit demeurait alerte. Il faudrait qu’elle soit allongée en son sépulcre pour qu’elle cesse définitivement de se mêler de gouvernement. Philippe de Naplouse indiqua Henri du menton.
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« C’est surtout le Buffle qui les connaît. Il garde à l’œil toutes les cités commerçantes qui ont quartier en nos villes. Auriez-vous quelque inquiétude à leur propos ? »
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Il tapa sur l’épaule de son frère afin de l’inciter à rejoindre la conversation, lui demandant s’il pouvait répondre aux interrogations de la reine sur les Pisans.
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« Ils sont plus actifs dans la principauté d’Antioche et chez les Griffons. Mais, surtout, ils viennent d’obtenir du vizir fātimide la possibilité d’ouvrir leur propre fondaco à Alexandrie. Ils sont depuis toujours moins proches du royaume que les Génois.
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— Je trouve justement que ces derniers deviennent trop gourmands. Ils oublient qui est le maître ici. J’ai tendance à croire que les hommes de Pise se montreraient plus raisonnables.
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— Le souci, ma reine, est qu’ils font négoce avec l’ennemi. Récemment, plusieurs d’entre eux ont vu leur cargaison saisie et leurs commissionnaires saisis par les hommes du roi.
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— Voilà bonne rançon à leur proposer justement.
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— En échange de quoi, ma reine ? » s’inquiéta Philippe.
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Mélisende n’aimait guère dévoiler ses projets avant de les mettre à exécution, mais désormais à l’écart du pouvoir, elle ne pouvait exercer sa volonté que par les influences qu’elle tissait. Elle consentit donc de bonne grâce à éclairer ses interlocuteurs sur son idée.
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« Il va nous falloir des vaisseaux pour assaillir l’Égypte, avant que Nūr ad-Dīn n’y étende son influence. Les cités marchandes en ont de pleins ports. Pas plus que nous les Pisans n’apprécient les Normands établis à Palerme, voilà un terrain à ensemencer pour l’avenir. Mais s’ils font leurs affaires avec le calife, jamais ils ne voudront perdre un avantage commercial.
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— Au contraire, ma reine, objecta Henri. Le fait qu’ils soient déjà sur place nous offre la meilleure des opportunités. Qui peut résister au fruit complet lorsqu’il en a goûté le suc ? »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, demeure de la reine, veill\u00e9e du lundi 16 avril 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_demeure_de_la_reine_veillee_du_lundi_16_avril_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17441-22505&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_palais_royal_chambre_d_amaury_soiree_du_lundi_11_fevrier_1157">Jérusalem, palais royal, chambre d’Amaury, soirée du lundi 11 février 1157</h2>
<div class="level2">

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Quelques braseros apportaient un peu de chaleur dans la vaste pièce largement éclairée de multiples lampes disséminées sur tous les meubles. Installés sur des sièges bas couverts de coussins, le jeune comte de Jaffa et sa mère étaient emmitouflés chacun sous une chaude courtepointe. Un clerc leur faisait la lecture, détaillant les aventures d’un certain Digénis Akritas, accompagné d’un musicien. Après en avoir acheté une copie pour en faire une traduction, Amaury avait été déçu d’apprendre qu’il s’agissait d’un récit littéraire. Il s’était donc résolu à en faire une attraction de veillée.
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Le lendemain, mercredi des Cendres, commencerait la longue période de recueillement du carême et, avec une météo plutôt grisâtre, il était bon d’égayer les soirées par des prouesses héroïques. Tout à sa joie de recevoir sa mère, venue assister aux cérémonies données par le vieux Foucher d’Angoulême, avec qui elle était très liée, il sentait bien qu’elle n’avait guère la tête aux réjouissances. Lorsque le conteur marqua une pause, profitant de ce que son accompagnateur retendait les cordes de son psaltérion pour prendre quelques gorgées de vin, Amaury se pencha vers Mélisende.
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« Je vous encontre fort soucieuse, mère. Y a-t-il quelque fardeau dont je pourrais alléger vos épaules ?
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— Nul poids en ce qui me concerne, mon garçon. J’ai juste longuement réfléchi à propos de la charte que ton frère a concédée récemment aux Pisans.
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— Sur vos conseils, j’ai cru comprendre. Ces négociants ont-ils valeur cellée à mes yeux que vous vous fassiez ainsi leur avantparlier ?
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— Amaury, mon garçon, Damas nous a échappé pour de nombreuses années. Si nous ne voulons pas que les Turcs, ou pire, les Siciliens, soient les maîtres au Caire, il nous faut des navires pour y soutenir notre campagne.
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— Les Génois sont traditionnels alliés du royaume. Ils nous ont aidés fidèlement à prendre les ports…
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— Ils se montrent aussi fort rétifs à nos réquisitions. Ils doivent comprendre que nous pouvons nouer belle entente avec d’autres qu’eux pour la maîtrise des mers.
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— Qu’avez-vous donc en tête ? Leur promettre une partie de nos conquêtes ?
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— Non Amaury, je veux que tu leur cèdes une partie de tes terres, histoire d’en faire tes liges lorsque sera venu le temps de s’emparer de l’Égypte. Il en est ainsi comme des oliviers, qui ne portent fruit qu’après plusieurs années. » ❧
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, chambre d\u2019Amaury, soir\u00e9e du lundi 11 f\u00e9vrier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_chambre_d_amaury_soiree_du_lundi_11_fevrier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22506-25117&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
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Après s’être opposée de façon très violente à son fils Baudoin, Mélisende s’est assez brutalement retirée de la vie publique, ayant perdu le soutien de la majorité de la Haute Cour. Peu de ses proches ont trouvé grâce auprès du nouveau maître de Jérusalem et on n’arrive plus guère à suivre les activités politiques de la reine mère jusqu’à sa mort. Une des rares mentions de son influence se trouve dans une charte signée par Baudoin III en faveur des Pisans (Regesta Regni Hierosolymitani no 322). Le rôle de Mélisende y est signalé explicitement. Comme Amaury concède à son tour pas mal d’avantages à la cité italienne peu de mois après cela, je me suis plu à imaginer que Mélisende aidait à préparer l’avenir du royaume.
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<p>
Native de Terre sainte et éduquée par Baudoin II du Bourg comme son héritière, elle a toujours fait preuve d’une audace féroce et d’un sens tactique consommé dans les jeux de pouvoir. Je lui prête donc une vision stratégique assez ample, suffisamment éclairée pour influencer durablement les orientations décidées par Amaury lorsqu’il sera roi.
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<p>
En effet, au cours de la décennie suivante, l’Égypte fut au cœur des affrontements. Pas seulement entre les forces de Nūr ad-Dīn et les troupes latines, mais aussi au sein même des puissances et entre alliés. Par exemple, les ordres religieux militaires y frôlèrent la banqueroute et leur participation fut l’objet d’âpres négociations. Les opérations armées se doublaient de complexes jeux diplomatiques, d’influences interne et externe au califat décadent. Au final, Saladin y prit le pouvoir et y appuya sa conquête du territoire syrien, récupérant à son compte l’héritage de Nūr ad-Dīn. Une fois cela fait, il ne lui fallut guère de temps pour balayer le pouvoir latin.
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<p>
PS: Le titre ce Qit’a est issu de mes lectures de Jean-Pierre Vernant sur la Grèce antique. Le terme désigne la gloire, la renommée des héros, célébrée par les poètes.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;25118-27156&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972.
</p>

<p>
Heywood William, <em>A History of Pisa. Eleventh and Twelfth Centuries</em>, Cambridge University Press, Cambridge : 1921.
</p>

<p>
Reinhold Röhricht, <em>Regesta Regni Hierosolymitani</em> (MXCVII-MCCXCI), Oeniponti : Libraria Academica Wagneriana, 1893.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;27157-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">23 avril.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Allusion à la Seconde croisade de 1148.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Thierry d’Alsace, comte de Flandre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Nersès IV Chnorhali, Catholicos de l’Église apostolique arménienne de 1166 à 1173. Il fut également un grand écrivain et poète.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Saint Bernard, qui fut un des grands promoteurs de la Seconde croisade.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Voir <em>Tortueuse âme</em>, <a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_004_tortueuse_ame#gaza_nuit_du_lundi_7_juin_1154" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_004_tortueuse_ame" data-wiki-id="fr:qita:qita_004_tortueuse_ame">seconde partie</a>
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:50 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_066_kleos#kleos</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Kleos]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Nobilis in nobili]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_tour_de_david_veillee_du_mercredi_27_aout_1158">Jérusalem, tour de David, veillée du mercredi 27 août 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Noyé dans un océan écarlate, le soleil finissait de s’effacer derrière les collines de Judée. Appuyé sur le bord d’un créneau, le connétable Onfroi de Toron admirait le spectacle en silence, faisant rouler doucement son gobelet de vin sur la pierre tiédie au long de la journée. Il sentait la fraîcheur de la nuit progresser sur son échine de soldat, remplaçant la chaude moiteur qui l’avait saisi depuis le matin. Il se retourna, étira lentement son dos massif en grognant tel un ours, puis passa une main puissante dans ses cheveux afin d’en repousser l’épaisse toison en arrière.
</p>

<p>
Se lissant la moustache, il lança un œil circonspect sur les tablettes de cire parsemant le plateau devant lui. Puis il leva la tête vers la dernière silhouette encore présente avec lui sur la terrasse de la forteresse : Régnier d’Eaucourt. Un chevalier comme il les appréciait. De condition modeste, il était d’une loyauté sans faille envers ses maîtres. Et, surtout, c’était un homme de guerre, de ceux qui savaient tenir en selle sans pour autant céder trop aisément à l’euphorie d’une charge bien appuyée.
</p>

<p>
« Alors, d’Eaucourt, en avons-nous vu assez ? Ou demeurent encore quelques garnisons mal fagotées ?
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<p>
— Je ne crois que nous ayons oublié aucun point d’importance… »
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<p>
Le connétable haussa les épaules, faisant danser les motifs de soie de sa cotte.
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<p>
« Nous avons moindre urgence que par l’an passé. »
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<p>
Classant les derniers inventaires de garnison par fief, Régnier hocha doucement la tête puis se versa de quoi se désaltérer, un vin brillant dans les reflets des flammes des lampes à huile. L’été précédent, ils avaient failli perdre le roi, en plus de nombreux combattants de grand renom, lors de la bataille de Meleha.
</p>

<p>
« Vous avez idée de la raison qui me fait monter ici pour travailler ?
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<p>
— C’est là plus belle forteresse de la cité, propre à plaire à tout mestre de guerre.
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<p>
— Voilà bon sens incarné. De fait, j’ai surtout plaisir à mirer les terres que nous avons en garde. D’ici, mon regard porte au loin et je peux voir la presse des pérégrins impatients de découvrir la ville sainte entre toutes. Cela me rappelle l’importance de ce que nous faisons. Nous sommes des gardiens, d’Eaucourt. Les clercs se disent pasteurs du troupeau et, dans ce cas, nous sommes les féroces mâtins qui veillent. Notre tâche, pour être moins sale que celle du commun, n’en est pas moins épuisante, bien au contraire. »
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Il posa son verre, fit mine de regarder les tablettes de cire et rouleaux répandus sur la table puis retourna s’appuyer à un des créneaux, après en avoir caressé les impressionnants moellons.
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« Durant la chevauchée en terre de Suète, avez-vous ouï parler les hommes à propos du maréchal ? »
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Régnier fut un peu décontenancé par la question, écarquilla les yeux et bafouilla un peu avant de répondre.
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<p>
« Pas que j’en ai souvenance… D’aucuns auraient-ils eu souci avec lui ? Vous en a-t-il fait mention ?
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<p>
— Si seulement ! Il ne vient m’entreparler que pour geindre de se voir en tel office. »
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<p>
Régnier n’osa pas rebondir sur l’affirmation, mais il était un peu choqué. Être maréchal constituait une des plus belles récompenses pour les chevaliers de la maison du roi. C’était un office clef, très envié, car prestigieux. Mais bien souvent il se voyait attribué en fonction d’impératifs politiques. C’était le cas avec Joscelin d’Édesse, jeune héritier sans terre, dont le nom était la seule fortune. L’année précédente, beaucoup avaient accueilli avec soulagement la capture du bouillonnant et tonitruant Eudes de Saint-Amand, pour découvrir avec dépit l’arrivée d’un novice à ce poste.
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<p>
Le connétable joua en silence quelques minutes avec son imposante moustache puis commença à faire les cent pas sur les dalles dont l’ocre avait cédé la place à la grisaille de la nuit.
</p>

<p>
« Vous avez usage de le croiser, vu votre proximité avec le comte de Jaffa. Auriez-vous idée de ce qu’il désire, de la façon dont nous pourrions le contenter ?
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<p>
— Il n’a pas plus grand désir que de reconquérir les terres perdues par les siens au nord. Il en parle souvent, surtout depuis qu’Harim est de nouveau chrétienne. Il se verrait bien lancer la reconquête depuis ce bastion.
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<p>
— Insoucieux tel son père ! Où compte-t-il trouver soudards et chevaliers pour cela ?
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<p>
— Ce n’est encore que projets en son esprit.
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<p>
— Fol espoir de béjaune, oui ! J’ai besoin d’un roc à mes côtés, pas d’un trouvère qui rêve de folies. Le maréchal, c’est un peu le cellérier de notre moustier. Sans lui, bien difficile de tenir l’ost. Sa bannière doit inspirer le respect et la ferveur chez nos hommes, outre la terreur chez nos adversaires… »
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<p>
Régnier rangea quelques tablettes dans leur coffret, réunit plusieurs rouleaux dans des étuis, hésitant à proposer une idée. Elle lui était fort déplaisante, mais il se sentait en devoir de la mentionner.
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<p>
« N’avons-nous pas espoir que le sire Eudes ne soit libéré pour bientôt ? On m’a dit que sa rançon était fixée. Joscelin pourra retrouver sa liberté sans que cela nuise à quiconque.
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<p>
— Crois-tu vraiment que j’ai désir de voir Saint-Amand de retour à ce poste ? Il est là où il est par la folie de ses actions, je n’ai guère désir de le reprendre. »
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Sentant qu’il s’était emporté, il lâcha un sourire.
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« C’est bien là mon souci : Joscelin sera bien trop heureux de laisser la place à Eudes. Il me faut donc en changer avant que l’ancien maréchal ne quitte les geôles sarrasines. Mais cela ne peut se faire sans subtilité. D’autant que j’aimerais avoir cette fois quelqu’un qui sache faire autre chose que poingner à hue et à dia. »
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</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_palais_royal_chambre_du_roi_matin_du_vendredi_17_octobre_1158">Jérusalem, palais royal, chambre du roi, matin du vendredi 17 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La pièce était littéralement sens dessus dessous. Des coffres gisaient un peu partout, la gueule largement ouverte pour tenter d’engloutir la déferlante d’étoffes et d’accessoires. Une nuée de valets tourbillonnait habilement entre les meubles, répartissant les délicates tenues selon les indications lancées par un clerc à l’allure négligée et l’air affairé.
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Au milieu de cet ouragan, la haute et solide silhouette du roi Baudoin impressionnait de tranquillité. Il était vêtu d’une cotte à motifs en écailles dessinant des reflets moirés à chaque mouvement. Devant une des fenêtres, il finissait de tailler son épaisse barbe blonde à l’aide de minuscules forces tout en jouant avec un miroir de bronze scintillant dans la lumière du matin. Comme de nombreux jeunes, il cédait assez volontiers à la mode et accordait une grande attention à son allure. Ce qui expliquait l’impressionnante armada de bagages qui se préparait en vue de son voyage vers Antioche, de façon à y rencontrer l’empereur byzantin Manuel Comnène.
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Sans même ralentir à l’entrée dans la pièce, son frère Amaury, comte de Jaffa, l’interpella gaiement. La bonne entente entre eux était de notoriété publique et s’illustrait parfaitement dans la simplicité de leurs relations. En dehors des cérémonies officielles et solennelles, ils se comportaient en parfaits complices, l’aîné admonestant son cadet pour ses plaisanteries comme dans la plus modeste des familles. Il n’était que le sujet de leurs parents pour les faire se disputer, sans que cela ne porte jamais à conséquence.
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« Alors, mon frère, te faut-il connétable pour choisir tes bagages ? »
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En disant cela, Baudoin sourit à Onfroy de Toron. Il appréciait l’homme autant que l’officier et se félicitait chaque jour de l’avoir à ses côtés. Le baron plia le genou de façon rapide, mais appuyée, tandis qu’Amaury s’approchait pour étreindre son frère avec la douceur d’un ours. Baudoin lui pinça les côtes en riant :
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« Mon frère, il va te falloir prendre garde à ne point trop emplir tes bliauds ! Il ne sied pas pour baron d’être gras comme moine.
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— D’aucuns finissent rois avec bedaine à faire pâlir un évêque et n’en sont pas moins fort batailleurs. »
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Baudoin posa ses affaires sur un escabeau et invita les arrivants à s’installer sur des banquettes habillées de coussin, dans une vaste niche décorée de céramique vernissée. Lui-même prit place sur une chaise curule sur une estrade, face à eux. Il aimait à tenir conseil ainsi, simplement, avec ses proches.
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« Les préparatifs vont-ils bon train ? J’ai grande crainte à laisser le prince d’Antioche seul avec le <em>basileus</em>.
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— D’après nos coursiers, l’ost des Grecs n’est pas encore annoncé, le rassura Onfroy.
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— Y a-t-il quelque mauvaise nouvelle à me conter, que je vous vois faire si triste figure tous les deux ? »
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Amaury concéda un sourire sans joie et le rassura bien vite.
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« Ce n’est pas novelté que je vais te narrer. As-tu pourpensé de mon frérastre<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup> ?
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— J’avoue ne pas y avoir vu urgence. Il me semble tenir son rôle fort justement. Pourquoi changer d’officier ? Je suis surpris de te voir ainsi pousser ta famille au loin, Amaury.
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— C’est bien de cela qu’il s’agit. Joscelin n’est pas homme de joug, tu le vois bien. Il a grand désir de reprendre les fiefs de ses pères. »
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Baudoin se redressa dans son siège. Il avait nommé le jeune Courtenay, car il tenait à montrer son attachement aux vieilles familles du royaume. Son père n’avait que trop cédé à la tentation de faire venir des concitoyens angevins qu’il avait favorisés. Mais Joscelin Courtenay s’avérait inadapté à son poste et n’avait guère estimé le geste à sa juste valeur. De tout son être, il se sentait encore comte d’Édesse et n’avait nul goût à servir un autre, fût-il le puissant et prestigieux monarque de Jérusalem.
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« J’entends bien cela. Mais vu que Saint-Amand devrait être des nôtres d’ici peu, il ne me sera alors guère aisé de lui refuser le poste vacant. Est-ce bien ce que nous voulons ?
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— Mon sire Baudoin, il me semblerait bien déraisonnable de lui permettre d’officier là où il a fort mal servi. À Panéas, il s’en fallut de peu que ses façons ne mènent au désastre. Il est de ces hommes à la vaillance si grande qu’il croit chacun forgé du même acier que lui. »
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Baudoin sourit à la remarque de son connétable, capable de vanter les qualités d’homme qu’il cherchait à évincer. Amaury s’avança de façon à prendre la parole.
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« J’ai peut-être bonne solution à ce dilemme, mon frère. Tu as souvenance de Guillaume, frère de Philippe de Cafran ?
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— Comment oublier un de ces vaillants compagnons qui a percé ma voie à Meleha ?
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— Celui-là même. C’est un cousin d’Hugues d’Ibelin, comme tu le sais, donc de bonne fame. Ses qualités en font un compagnon apprécié, aussi solide en selle que vaillant dans le behourd. Outre, il est dans ton hostel depuis fort longtemps et a prouvé maintes fois ses qualités. J’en ai parlé au sire connétable, qui a reconnu voir d’un bon œil de recevoir l’hommage d’un tel homme pour devenir maréchal. »
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<p>
Baudoin comprenait que cette réunion avait été bien préparée. Il appréciait beaucoup Guillaume et savait qu’il ferait un officier de valeur. Mais nommer un simple chevalier sans fief tel que lui, sans soutien à la Haute Cour, lui ferait s’aliéner une partie des nobles partisans des nouveaux venus arrivés avec son père. Il secoua la tête lentement.
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« J’entends bien. Seulement, avec un homme de ma parentèle comme maréchal, il m’est loisible de refuser de rendre son poste à un vaillant homme comme Eudes ! Mais comment ne verrait-il pas un affront de se voir remplacer par autre que grand baron ? Ce serait le désavouer de bien méchante façon. Je n’ai nulle envie de m’aliéner une partie de la Cour, déjà fort marrie de sa perte d’influence depuis que je porte la couronne. Pour l’heure, j’ai un maréchal qui me sied, et bonne excuse pour refroidir les ardeurs batailleuses de Saint-Amand. Nous démêlerons cela si, d’aventure, nous avions grande chevauchée à organiser. »
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Il se leva pour signifier leur congé aux deux hommes. Il avait déjà pas mal de soucis à la perspective de devoir naviguer auprès du puissant Manuel Comnène dans les mois qui allaient venir. Il ne tenait pas à partir avec l’idée que le royaume se déchirerait en son absence. Il était conscient des carences de son administration militaire en l’état actuel des choses, mais il avait d’autres priorités.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, chambre du roi, matin du vendredi 17 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_chambre_du_roi_matin_du_vendredi_17_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6263-13117&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="antioche_porte_saint-georges_midi_du_mercredi_27_mai_1159">Antioche, porte Saint-Georges, midi du mercredi 27 mai 1159</h2>
<div class="level2">

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Le souffle court et le visage empourpré, Philippe de Milly jaillit de l’escalier avec enthousiasme. Sa mince silhouette était accentuée par un haubert empoussiéré et il arborait son épée au côté. Avec la chaleur, il n’avait pas noué la coiffe et les boucles de sa chevelure brune dansaient en couronne. Son imposante barbe se déployait sur sa poitrine, camouflant la petite croix reliquaire qui ne le quittait jamais.
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Sur la plateforme, abrité sous un auvent de toile, le connétable finissait son repas en dégustant des fruits au vin tout en admirant la vue depuis les murailles qui s’élançaient à l’assaut des reliefs, vers le nord.
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« Sire connétable, toujours installé en la plus haute tour ! »
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Onfroy sourit en entendant la voix. Philippe de Milly, son cadet de quelques années, conservait avec les ans son inlassable énergie. Plus jeunes, il s’étaient défiés mainte fois sur la lice. L’un comme l’autre, ils appréciaient ceux capables de rompre le frêne avec adresse. Le courage physique unissait ces hommes d’action.
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« N’est-ce pas le propre du baron que de chercher à s’élever ? se moqua-t-il. Venez donc goûter ces friandises, elles effaceront bien vite le goût de la poussière en votre gosier.
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— Ce sera avec grand plaisir ! Je suis en selle depuis potron-minet, dans l’espoir de vous encontrer.
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— J’ai espoir que vous ne portez nulle mauvaise nouvelle ! La blessure du roi se remet-elle bien ?
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— De certes ! N’ayez nulle crainte à ce sujet. Les meilleurs physiciens grecs veillent sur lui. »
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Le seigneur de Naplouse se laissa lourdement tomber sur un coffre ferré et entreprit de dénouer son baudrier, qu’il portait à l’ancienne.
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<p>
« J’ai quelques petites choses à faire en la cité de saint Pierre<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> et, surtout, je voulais vous faire part de quelques réflexions qui pourraient soulager le roi.
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<p>
— Je ne vous savais pas savant en médecine, mon ami.
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<p>
— Et encore, vous ne savez pas tout ! » s’amusa Philippe.
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Il avala une longue rasade de vin avant de déchirer un des fruits qu’il engloutit sans y prêter garde.
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<p>
« Vous avez appris qu’au chevet du roi alternent Saint-Amand et Courtenay ? Le premier pour retrouver l’office que dédaigne le second. »
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Il continua sans se formaliser du soupir éloquent d’Onfroy.
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« Nombreux sont ceux qui verraient d’un bon œil l’arrivée de Guillaume de Cafran, mais c’est là affaire délicate. »
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Il s’assit sur le bord du coffre, se pencha vers son interlocuteur.
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« Il suffirait pour cela d’offrir plus bel os à ronger à Saint-Amand. Un rôle prestigieux, qu’il ne saurait refuser. Mais où son impétuosité se verrait bridée.
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— Auriez-vous idée d’en faire un évêque ? gloussa le connétable.
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<p>
— Presque. Depuis que le sire roi Baudoin a démis Rohard, nul n’est plus châtelain et vicomte de Jérusalem. Les deux offices sont bien distincts. Quelle marque d’honneur et de confiance que de regrouper de nouveau cela en faveur d’un homme. »
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<p>
Il sourit à son idée, puis vida son verre d’un train. Onfroy nota avec désagrément que le chevalier ne semblait jamais accorder le moindre intérêt à ce qu’il avalait, fût-ce les mets les plus raffinés. Il prit le temps de déguster une gorgée, se rassurant sur la qualité de sa boisson.
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<p>
« L’idée est habile, je le concède. Seulement, nous avons hommes de valeur en ces postes. Nous ne pouvons les démettre comme cela…
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— J’en suis bien d’accord. Le vicomte Arnulf est féal et de valeur. Il pourrait devenir châtelain de Blanchegarde, mon sire Amaury a besoin d’une personne de fiance là-bas.
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<p>
— Et Tolenth ? Il n’a guère dérogé…
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<p>
— De là viennent toutes ces idées. Nous pourrions faire d’une mauvaise nouvelle une bonne. Avec le décès de Bernard Vacher, le roi n’a plus de porte-bannière officiel. Que voilà heureuse opportunité pour un Normand sans appui comme Tolenth ! »
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<p>
Onfroy de Toron hocha la tête. Il avait accueilli la nouvelle du décès de Bernard Vacher avec beaucoup d’affliction. Le vieux chevalier était un des rares avec qui il s’amusait à parler arabe. Sans l’avoir exprimé très souvent, il partageait fréquemment les analyses diplomatiques et stratégiques de Vacher. Bien que jamais cela n’ait amoindri sa vaillance lors des combats, il n’avait jamais manifesté le dédain et la violence de certains envers leurs adversaires. S’il pouvait sortir quelque avantage de cette disparition inattendue, cela lui mettrait un peu de baume au cœur.
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<p>
« Parfois, je me demande lequel de votre fratrie est le plus habile à dénouer pareils imbroglios, mon ami.
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— J’ai grande amitié pour le sire comte de Jaffa, chacun le sait. Et je dois avouer que je retrouve en Baudoin quelques traits de Mélisende, à qui je conserve loyauté. J’ai donc espoir qu’il finira par apprécier mon dévouement. »
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Onfroy leur versa un peu de vin à tous les deux. Il aurait fallu plus d’hommes de la trempe du seigneur de Naplouse, du genre à apporter des solutions plutôt que des problèmes. Il leva son verre en un toast.
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<p>
« L’idée m’agrée fort. Essayons de la soumettre à notre sire roi Baudoin. » ❧
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Antioche, porte Saint-Georges, midi du mercredi 27 mai 1159&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;antioche_porte_saint-georges_midi_du_mercredi_27_mai_1159&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13118-18506&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Même dans une monarchie comme à Jérusalem, le pouvoir se tissait d’une conjonction de courants hétérogènes, voire antagonistes, que les souverains s’efforçaient de diriger dans le sens de leurs aspirations. La terre sainte vit par exemple apparaître de profondes différences entre ceux dont les familles étaient arrivées en début de siècle et ceux qui débarquaient au fil du temps. Le roi Foulque, en particulier, eut tendance à faire venir avec lui du pays angevin et de ses environs un certain nombre de fidèles à qui il distribua les honneurs, au détriment des nobles locaux, d’origine normande en particulier avec qui il avait un contentieux depuis toujours. Par la suite, le conflit entre Foulque et la reine Mélisende puis entre celle-ci et son fils Baudoin alimentèrent les dissensions et les fractures.
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<p>
Le fait que de vastes territoires s’offraient à la conquête aiguisait fortement les appétits. En outre, le roi eut sans cesse à composer avec les barons, ceux qui formaient la Haute Cour, les feudataires les plus prestigieux, généralement grands propriétaires (sans même parler des différentes puissances ecclésiastiques et des ordres religieux militaires). De nombreuses initiatives furent prises au fil du temps pour tenter d’appuyer le pouvoir royal directement sur les seigneurs locaux, de façon à s’affranchir du niveau intermédiaire de ces princes. Mais, comme la fin du premier royaume le démontrera largement, ce fut avec un succès extrêmement relatif.
</p>

<p>
Le destin de tous les officiers de la couronne est souvent très difficile à connaître et seules des traces diffuses en marquent parfois l’existence. Ce n’est pourtant qu’en s’attachant au parcours de ces personnages de second plan qu’on arrive à démêler l’extraordinaire richesse politique de la période médiévale. Des historiens précis et méthodiques parviennent malgré tout à en esquisser une image féconde à la suite d’une étude serrée de sources aussi arides que de simples chartes de donation. Pour le XIIe siècle des croisades, le travail de Hans Eberhard Mayer est, sur ce point, exemplaire.
</p>

<p>
Les lecteurs m’excuseront du jeu de mots du titre, faisant référence bien évidemment à <em>Vingt mille lieues sous les mers</em> et la devise du capitaine Nemo. Contrairement à ce dernier, les personnages du cercle que je dépeins ici cherchent avant tout à se faire un nom. Il n’en fallait pas plus pour que l’idée de la formule germe dans mon esprit.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Barber Malcolm, « The career of Philip of Nablus in the kingdom of Jerusalem », dans Peter Edbury et Jonathan Phillips, éd., <em>The Experience of Crusading</em>, vol 2 : Defining the Crusader Kingdom, Cambridge University Press, 2003, p. 60-75.
</p>

<p>
La Monte John, « The viscounts of Naplouse in the twelfth century », dans <em>Syria</em>, 1938, vol.19, no.3, p. 272-278.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, “Angevins versus Normans: The New Men of King Fulk of Jerusalem”, dans <em>Proceedings of the American Philosophical Society</em>, vol.133, n°1, Mars 1989, p. 1-25.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « The Wheel of Fortune: Seignorial Vicissitudes under Kings Fulk and Baldwin III of Jerusalem » dans <em>Speculum</em>, vol.65, no. 4, 1990, p.860-877.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem » dans <em>Dumbarton Oaks</em>, vol.26, 1972, p.93-182.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, Oxford University Press, Oxford, New York : 1980.
</p>

<p>
Rey Édouard Gabriel, <em>Les familles d’Outre Mer de du Cange</em>, New-York, Burst-Franklin, 1869.
</p>

</div>
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<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Beau-frère.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">On estimait alors que saint Pierre avait été le premier évêque de la ville.
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:45 +0000</pubDate>
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<h2 class="sectionedit7" id="alexandrie_fondaco_des_pisans_matin_du_lundi_1er_avril_1157">Alexandrie, fondaco des Pisans, matin du lundi 1er avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Les pas feutrés du serviteur venant tirer les rideaux de la chambre réveillèrent Guido. Il grogna puis se retourna sur ses coussins de plume. La lumière qui se déversa soudain à travers les claustras révéla au marchand que le jour était bien avancé. Il ronfla de déplaisir à l’idée de s’arracher à sa couche douillette. La veille, il avait organisé un banquet pour célébrer dignement le dimanche de Pâques. Ses invités avaient pu y apprécier la richesse de sa demeure, même si la taille en était réduite. Ils avaient d’ailleurs largement débordé dans la cour centrale et la fête avait duré bien avant dans la nuit.
</p>

<p>
Guido passait la plupart de son temps de ce côté de la Méditerranée, n’étant pas rentré à Pise depuis belle lurette. La création d’un fondaco<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> à Alexandrie quatre ans plus tôt était arrivée à point nommé pour lui. Il était las de naviguer et avait toujours apprécié le climat égyptien. Par ailleurs, sa demeure était désormais bien plus luxueuse que tout ce qu’il avait pu posséder jusqu’alors : des meubles marquetés, du stuc et des mosaïques sur tous les murs, agrémentés de tentures de soie importées de Byzance et d’Aden. Des tapis épais du Khorasan habillaient les sols ouvragés et des senteurs épicées s’échappaient de brûle-parfums damascènes en bronze et en céramique dans chacune des pièces. Il ne pouvait résider en dehors du fondaco, certes, mais il y amassait tout ce dont il pouvait rêver. Et, surtout, de là il se rendait aisément à Fustat<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>, le véritable coeur économique de la région.
</p>

<p>
Enfilant ses mules, il passa une chemise d’étoffe fine et un bliaud richement orné, de velours de soie rebrodé, puis pénétra dans la salle principale, ouverte par une large arcature sur la cour centrale, au-dessus des entrepôts. Il aimait à prendre ses repas en admirant tout ce petit monde qui s’affairait, en partie à son service. Un valet s’empressa de lui amener des fruits frais, un peu de vin de Chypre et du fromage de brebis, le tout disposé dans de magnifiques coupes en céramique sicilienne décorée.
</p>

<p>
Des balles d’un de ses amis étaient actuellement transportées dans une des galeries. Il s’agissait apparemment de tissus et de papier, deux denrées hautement rentables. Mais Guido faisait commerce de produits encore plus intéressants : il vendait du bois d’œuvre, souvent destiné à des engins de guerre, ainsi que des armes et des matériaux qui servaient à les fabriquer. Il importait essentiellement d’Europe et y renvoyait ses navires emplis de marchandises en provenance d’Aden. En outre, il ne dédaignait pas quelques petits investissements ici et là, sur les étoffes d’Ifriqiyah<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> en particulier, pour lesquels il ne faisait généralement que s’associer. Cela lui permettait par ailleurs de justifier ses activités sans avoir à s’étendre sur ses principales négociations, maintes fois condamnées par l’Église et les puissants monarques chrétiens.
</p>

<p>
Finissant de picorer dans les fruits, il rentra dans sa maison et prit son qalansuwa tawila<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup> qu’il recouvrit comme à son habitude d’un turban lâche qui lui repassait sous le cou, à l’égyptienne. Enfin, il enfila une ’aba<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> à larges manches, en soie d’Alep. Ainsi équipé, il descendit faire le point avec ses clercs sur les affaires en cours. Il avait le temps de flâner avant le déjeuner. Avec la reprise des échanges commerciaux après l’hivernage, il attendait l’arrivée sous peu de produits acheminés depuis Chypre par le biais d’un de ses amis.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="alexandrie_fondaco_des_pisans_midi_du_mercredi_3_avril_1157">Alexandrie, fondaco des Pisans, midi du mercredi 3 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Des soucis avaient empêché Guido de profiter de son repas. Le navire qu’il attendait, en provenance du nord, était à quai depuis la veille, mais les douaniers semblaient trouver un malin plaisir à retarder la sortie des passagers. Un de ses associés, Elijah ben Moses, était venu chez lui, affolé par la tournure que prenaient les affaires. Guido décida donc de l’accompagner sur place, dans les bâtiments de la douane. Il fit préparer une monture pour s’y rendre et réquisitionna deux de ses serviteurs et un scribe.
</p>

<p>
Très vite ils se retrouvèrent noyés dans le flot de portefaix, vendeurs ambulants, voyageurs et négociants qui encombraient les abords du port de commerce. L’odeur marine se mixait subtilement aux relents de sueur, de poisson et de marchandises qui imprégnaient les quais. Au-delà du mouillage, sur l’île, l’immense construction du phare écrasait de sa masse tous les navires ancrés là. Même le vaste enclos des douanes paraissait minuscule en comparaison.
</p>

<p>
La cohue était indicible aux abords de la porte et on s’y invectivait dans une bousculade générale. Deux soldats se tenaient devant le petit guichet, les vantaux principaux étant fermés. De nombreux voyageurs étaient retardés, retenus, questionnés, et cela provoquait toutes sortes de problèmes pour les familles et les amis qui les attendaient. Guido fut un peu soulagé de découvrir que nul n’était épargné par les ergotages administratifs du pouvoir fatimide. En tant que Latin, il était toujours un peu inquiet de voir les autorités s’intéresser de trop près à ses activités. Il savait pouvoir en appeler au vizir Ṭalā’i‘ ben Ruzzīk en cas de souci, mais il était conscient que les réseaux d’influence étaient mouvants.
</p>

<p>
Finalement avant même de pouvoir accéder au bâtiment, il vit s’approcher son contact, Jahm al Aswad, un maghrébin au service de son associé tunisien Muqatil ibn Sa’id al-Arabi. Le jeune homme semblait consterné et essuyait son visage trempé de sueur d’un fin mouchoir. À la vue de Guido, il agita la main amicalement, l’air épuisé. Il salua poliment de la tête Elijah et se présenta à lui avant de s’adresser à Guido.
</p>

<p>
« Je ne voyais pas la fin de ces jours, mon ami. Que les démons emportent tous ces douaniers !
</p>

<p>
— Vous avez eu graves soucis ? demanda poliment le Pisan.
</p>

<p>
— Pas vraiment, seulement des désagréments. Mon père m’avait prévenu que les douanes d’Alexandrie étaient tatillonnes, mais je n’aurai pas cru à ce point-là. Ça a commencé hier : des hommes sont montés inspecter toute la cargaison, avec minutie. Puis nous avons été convoqués un par un, et avons dû indiquer nos noms et notre pays d’origine ainsi que les marchandises et monnaies en notre possession, pour déterminer la zakat<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>. Et ceci sans même s’inquiéter du temps pendant lequel nous avons eu ces biens ! Un homme avec lequel j’ai sympathisé en route, simple pèlerin de la foi, a été obligé de régler la taxe sur ses provisions de bouche, vous vous rendez compte ? »
</p>

<p>
Agitant la tête en tout sens, sans cesser de frotter son mouchoir, il ne pouvait retenir le flot de paroles indignées qui avaient macéré dans son esprit.
</p>

<p>
« Ils ont ensuite longuement questionné certains d’entre nous sur les Ifranjs, et ils m’ont mené, comme un malfaiteur, pour répondre au gouverneur, au cadi, à nombre de questions insidieuses, notant par le menu toutes mes déclarations pour voir si je ne me contredisais pas. Finalement, on nous a autorisés à débarquer il y a peu et nous avons dû passer chacun à notre tour devant des fonctionnaires mesquins pour voir nos affaires personnelles être fouillées sans pudeur. Ils ont même regardé dans ma ceinture si je n’y cachais rien ! Outre, les porteurs étaient tellement mal organisés que ce sera une chance s’ils n’ont pas mélangé mes affaires avec celles d’un autre.
</p>

<p>
— Vos soucis sont finis, je me suis arrangé pour que vous soyez bien installés, dans l’hôtellerie des Dinandiers, près de la Savonnerie. Vous verrez qu’Alexandrie sait se montrer accueillante. Avec Elijah, nous allons vous conduire immédiatement si vous le souhaitez. »
</p>

<p>
Voyant le visage soulagé du jeune marchand, Guido donna quelques instructions à son scribe et à un de ses serviteurs pour qu’ils retournent au fondaco puis il prit le chemin de l’hôtellerie à pied. Tandis qu’ils avançaient dans les rues, Elijah et lui indiquaient à leur hôte les bâtiments de renom, montraient les grandes colonnades de l’ancien temps, désignaient les places dignes d’intérêt. Ils ne récoltèrent que des moues peu éloquentes et des hochements de tête sans enthousiasme. C’était la première fois que Jahm parcourait ces lieux, mais il ne semblait guère s’en émouvoir. La mention d’un hammam tout à côté de son hébergement illumina malgré tout le visage du nouvel arrivant. Finalement parvenus devant l’hôtellerie, Guido allait prendre congé lorsqu’il sentit que le jeune homme hésitait à dire une dernière chose.
</p>

<p>
« Il demeure autre souci que vous n’avez mentionné, mon ami ? Dites et nous ferons au mieux. Nous avons usage des diwans de la cité…
</p>

<p>
— J’aurais préféré vous l’annoncer autrement, mais je n’ai trouvé de belle façon pour cela. Cela me soucie depuis un moment : lorsque nous avons fait escale à Ascalon, la douane des Ifranjs a fait débarquer des balles.
</p>

<p>
— Dont certaines à moi ? Combien ?
</p>

<p>
— À dire le vrai, seulement les vôtres. Toutes les vôtres. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Alexandrie, fondaco des Pisans, midi du mercredi 3 avril 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;alexandrie_fondaco_des_pisans_midi_du_mercredi_3_avril_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4348-10145&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="alexandrie_fondaco_des_pisans_fin_de_soiree_du_samedi_6_avril_1157">Alexandrie, fondaco des Pisans, fin de soirée du samedi 6 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Des lot d’étoffes en provenance du Khwarezm<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup> venaient d’être ouverts et Guido avait un doute sur les sceaux de plomb identifiant les tissus. Il se trouvait donc de bien méchante humeur, la qualité n’étant pas celle des pièces habituelles. Déjà très soucieux de la saisie de sa cargaison à Ascalon, il craignait des contrefaçons. Comme il avait reçu cette marchandise en paiement d’une livraison d’ivoire à un contact sicilien, il était contrarié parce que cela pouvait entacher la réputation de cet associé et, par conséquent, la sienne. Il connaissait un Génois de ses relations qui avait failli être ruiné car on racontait partout qu’il avait longtemps collaboré avec un faussaire qui recachetait les bourses de dinars après en avoir gratté les pièces<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup>.
</p>

<p>
Guido avait donc envoyé quérir à l’étage un de ses amis et associé, Francesco Caetani, pour avoir son avis. Ce farouche gaillard était un marchand âpre au gain, d’une réputation sans faille, ayant l’appui de sa puissante famille dans leur ville natale, mais aussi un homme affable et serviable. Francesco était un habitué du Khwarezm, ayant même visité la capitale, à la frontière avec le désert oriental. Il saurait immédiatement reconnaître une copie d’une vraie production.
</p>

<p>
Le riche négociant arriva dans l’entrepôt, un éventail à la main pour se faire de l’air. Il portait une ample tenue typiquement musulmane, jubba<sup><a href="#fn__25" id="fnt__25" class="fn_top">25)</a></sup> et ’aba, avec un petit chapeau de feutre brodé. Il était tellement ventru qu’il avançait en se dandinant, faisant ondoyer les étoffes à chaque pas. Guido remarqua immédiatement sa mine également contrariée.
</p>

<p>
« Que se passe-t-il mon cher ami ?
</p>

<p>
— J’ai reçu dans mes balles du papier qui a été abîmé lors du transport. Les bâches étaient défaillantes et de l’eau de mer a gâté une bonne partie de la marchandise. J’aurais dû m’écouter et faire faire le transport intégralement par voie de terre. La saison commerciale commence fort mal cette année. »
</p>

<p>
Guido hocha la tête, dépité. Il lui semblait que tout allait mal depuis quelques jours. Francesco essaya de combattre l’amertume qui s’installait en reprenant d’une voix plus enjouée.
</p>

<p>
« Fort heureusement, de nombreux contrats de <em>societas maris</em><sup><a href="#fn__26" id="fnt__26" class="fn_top">26)</a></sup> que nous avons mis en place devraient être profitables. Notre envoyé du Rhin a pu se procurer auprès d’armuriers un bon nombre de lames d’épée de qualité, qui intéresseront certainement le vizir. »
</p>

<p>
La nouvelle tira un sourire crispé à Guido, qui désigna les étoffes déballées devant lui sur une table.
</p>

<p>
« Puissiez-vous parler de raison, que ces ennuis se fassent bien vite oublier… Ce qui m’inquiète pour l’instant, ce sont ces marchandises, qui me semblent suspectes. »
</p>

<p>
Accommodant, Francesco se pencha sans plus un mot et inspecta d’un œil avisé les pièces présentées, n’hésitant pas à les porter au-dehors pour les voir à la lumière naturelle. Il tourna ensuite son attention sur les sceaux qu’il détailla en marmonnant pour lui-même. Puis il reposa le tout en vrac en déclarant :
</p>

<p>
« Ce sont bien des pièces khwarezmiennes, à n’en pas douter. Mais il est vrai que ce ne sont pas les plus belles que j’ai pu voir.
</p>

<p>
— Vous me rassurez. Je redoutais grave problème avec ces produits.
</p>

<p>
— À votre place, je les expédierais à l’occident, où elles auront plus de prix qu’ici. »
</p>

<p>
Rasséréné par la nouvelle, Guido invita Francesco à le suivre.
</p>

<p>
« Faites-moi le plaisir de venir partager un peu de vin grec pour vous remercier de votre conseil.
</p>

<p>
— Avec grand plaisir, s’exclama son compagnon en souriant. Vous avez reçu une nouvelle cargaison de nabidh<sup><a href="#fn__27" id="fnt__27" class="fn_top">27)</a></sup> ? Je n’arrive pas à croire qu’il vous reste encore quelques tamawiya<sup><a href="#fn__28" id="fnt__28" class="fn_top">28)</a></sup> après la veillée de l’autre jour ! »
</p>

<p>
Les deux hommes repassèrent dans la grande cour tandis que des membres de l’ahdath<sup><a href="#fn__29" id="fnt__29" class="fn_top">29)</a></sup> étaient en train de clore les portes du fondaco pour la nuit. À l’intérieur, un valet tirait les verrous du petit guichet qui permettrait aux individus identifiés d’aller et venir. La sécurité des biens et des personnes était à ce prix et aucun des marchands enfermés là n’y prêtait attention.
</p>

<p>
Une fois confortablement installé sur des coussins, Guido attendit que son compagnon ait eu le temps de déguster un peu le vin avant de lancer la discussion. Francesco était un homme de ressource, qui avait de nombreux contacts dans les territoires latins.
</p>

<p>
« Dites-moi, mon ami,vous avez entendu parler de mon souci avec le comte de Jaffa ?
</p>

<p>
— Certes oui ! Et je le déplore. Avez-vous avec eux quelque contentieux non réglé ?
</p>

<p>
— Pas à ma connaissance. Sans compter que ces balles ne sont pas miennes, sur les documents. Elles sont toutes identifiées appartenant à différents mien contacts. Il leur aura fallu grande habileté pour les saisir. »
</p>

<p>
Francesco sirota son vin en silence, réfléchissant aux implications d’une telle opération. Il savait qu’en théorie ce commerce était passible des condamnations les plus féroces de la part des chrétiens. D’autant plus que l’Égypte se montrait de plus en plus belliqueuse sous le nouveau vizir.
</p>

<p>
« J’ai parmi mes associés un certain Jaffa al-Akka, je ne sais si vous avez déjà traité avec lui…
</p>

<p>
— Ce nom ne m’est rien.
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<p>
— Jeune, prometteur. Il a beaucoup commercé avec les Génois, moins depuis quelques années. Grâce à un de ses amis, il m’a aidé plusieurs fois à régler de petits soucis avec la Chaîne<sup><a href="#fn__30" id="fnt__30" class="fn_top">30)</a></sup> d’Acre ou celle de Césarée. Il est en ce moment à Misr<sup><a href="#fn__31" id="fnt__31" class="fn_top">31)</a></sup>, si jamais il repasse par ici, je lui demanderai avis. »
</p>

<p>
Guido acquiesça. Il jouait très gros dans cette histoire. En plus des marchandises perdues, dont le montant s’élevait à plusieurs centaines de dinars, il risquait de se voir interdire l’abord des côtes chrétiennes. Il ne tenait pas à être frappé d’une marque d’infamie, voire de finir au bout d’une corde. Il n’avait pourtant guère envie de devoir quitter ces rivages qu’il appréciait tant. Le climat de la Méditerranée occidentale lui convenait beaucoup moins, sans même parler de retourner à Pise, qu’il n’envisageait nullement.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="alexandrie_fondaco_pisan_midi_du_mercredi_24_avril_1157">Alexandrie, fondaco pisan, midi du mercredi 24 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Guido était épuisé, il avait passé une partie de la nuit à finaliser des courriers que Jahm al Aswad allait emporter avec lui. Il lui avait fallu temporiser avec de nombreux contacts, en raison de la perte sèche que représentait l’immobilisation de ses marchandises à Ascalon. Il avait auparavant rédigé plusieurs autres lettres destinées à obtenir des informations de la part des administrations latines, faisant suite à celles parties depuis une dizaine de jours.
</p>

<p>
Ce blocage intervenait au plus mauvais moment. La navigation en Méditerranée venait à peine de reprendre après le long arrêt hivernal et il serait contraint de s’abstenir d’investir dans les trafics de cette saison. Ce qui représentait un gros manque à gagner, d’autant que Ṭalā’i‘ ben Ruzzīk achetait tous les produits nécessaires à son effort de guerre à un bon prix. Cela n’allait certainement pas durer, que le vizir voie ses plans couronnés de succès ou pas.
</p>

<p>
Guido avait fait l’inventaire des marchandises qu’il conservait en magasin et c’était maigre. Comme tous ses collègues négociants, il estimait que le moindre stock contrevenait à l’esprit de lucre qui l’animait. Il ne possédait même pas beaucoup de pièces, tout étant placé en participations, en cargaisons ou en balles. Il gérait des flux et des ressacs de biens et de contrats, qui s’alimentaient les uns les autres, prenant au passage sa commission. Il suffisait que l’une des sources se tarisse pour que le fragile ensemble se déséquilibre. Ce qui était en train de lui arriver.
</p>

<p>
Il finissait de classer ses documents lorsqu’il entendit des voix résonner sous les voûtes devant son logement. Il reconnaissait bien évidemment Francesco, mais pas les intonations graves qui lui répondaient. Il verrouilla la cassette où il resserrait toutes ses notes administratives importantes et s’avança vers l’entrée.
</p>

<p>
Il remarqua immédiatement la silhouette gracieuse qui accompagnait son ami pisan. Bien que d’un physique délié et impressionnant, l’homme se déplaçait avec élégance. Vêtu d’un simple thwab et d’une durr’a aux couleurs bigarrées, il portait sur la tête un turban de soie bleue orné d’un bijou d’argent. Tout en lui respirait l’aisance et la maîtrise. Son faciès ne semblait pas égyptien, mais il était difficile de dire s’il venait de l’Orient ou d’Europe. Son teint mat, son regard sombre et sa barbe noire l’auraient fait passer pour le cousin de n’importe qui autour de la Méditerranée. Guido bomba la poitrine, rentra le ventre et offrit son plus beau sourire, laissant Francesco faire les présentations.
</p>

<p>
« Guido, mon frère, je te présente al Jāmūs, l’ami d’un ami. »
</p>

<p>
En indiquant cela, il confirmait que ce marchand faisait partie d’un cercle de confiance, que d’autres étaient prêts à se porter garant pour lui.
</p>

<p>
Très rapidement ils s’installèrent sur des coussins, confortablement répartis sur des banquettes. Des domestiques s’empressèrent d’aller chercher quelques friandises et disposèrent du leben<sup><a href="#fn__32" id="fnt__32" class="fn_top">32)</a></sup>. Ne sachant pas si ce négociant était un fidèle scrupuleux, Guido préférait ne pas le provoquer en proposant du vin. Ils commencèrent par discuter des affaires en général, du regain d’activité militaire voulu par les émirs, des conquêtes du nouvel homme fort de Syrie, Nūr ad-Dīn. Al Jāmūs semblait très au fait de ce qui passait dans les ports latins, ce qui était de bon augure.
</p>

<p>
Francesco finit par s’esquiver, non sans avoir évoqué en partant les ennuis que causait la Chaîne d’Ascalon à certains marchands. Guido put alors enfin aborder le sujet qui l’intéressait.
</p>

<p>
« Vous avez aussi quelques soucis avec eux ?
</p>

<p>
— J’ai déjà eu à verser de l’huile sur les bons verrous.
</p>

<p>
— Auriez-vous idée des motifs qui les auraient incités à séquestrer ainsi mes biens ? »
</p>

<p>
Al Jāmūs réprima un sourire et avala une boulette au sésame grillé avant de répondre. Guido remarqua alors que l’homme n’avait pas tous ses doigts à la main droite, chose qu’il dissimulait adroitement dans les manches de son ample vêtement.
</p>

<p>
« Croyez-vous que le sire comte de Jaffa aime à savoir des armes pour ses ennemis passer en ses ports ?
</p>

<p>
— Comment aurait-il pu apprendre cela ? C’est commerce fort discret…
</p>

<p>
— Peut-être parce que je lui ai dit ? »
</p>

<p>
Guido éprouva un léger vertige. Il n’était même pas certain d’avoir bien entendu. Son invité continuait à picorer d’un air affable comme s’il venait de parler de la météo. Le Pisan avala difficilement sa salive avant de reprendre.
</p>

<p>
« Que voulez-vous dire ? Je croyais que vous étiez…
</p>

<p>
— L’ami d’un ami. De certes. Du moins ce sera à vous d’en décider. Je suis là pour négoce. Comme vous !
</p>

<p>
— Je ne comprends rien à ce que vous me dites.
</p>

<p>
— C’est pourtant très simple. Vous voulez acheter libre passage dans les ports du comté de Jaffa. Moi je peux vous le vendre. Le commerce dans sa forme la plus pure. »
</p>

<p>
Guido se sentait soudain en proie à des nausées. L’homme, malgré son ton aimable et son indolence, ou peut-être plus précisément à cause d’eux, lui faisait l’effet d’un serpent prêt à mordre. Il se redressa sur son siège, se frotta le visage.
</p>

<p>
« Vous avez moyen d’acheter quelque officiel ?
</p>

<p>
— Je peux aider certains à regarder ailleurs.
</p>

<p>
— Combien cela me coûterait-il ?
</p>

<p>
— Quelques papiers, rien de plus.
</p>

<p>
— Vous voulez devenir mon associé ? »
</p>

<p>
La question fit ricaner l’homme, qui secoua la tête en dénégation.
</p>

<p>
« Je ne vois nul intérêt à vos babioles, mon ami. De simples courriers, mais réguliers m’iraient mieux…
</p>

<p>
— Et que vous écrirais-je ?
</p>

<p>
— Tout, mon bon. Tout.
</p>

<p>
— Qu’est-ce à dire ?
</p>

<p>
— Que pour ne plus froisser le comte de Jaffa, frère le roi de Jérusalem, vous ferez l’espion pour lui. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Alexandrie, fondaco pisan, midi du mercredi 24 avril 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;alexandrie_fondaco_pisan_midi_du_mercredi_24_avril_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17384-23437&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré la situation de guerre endémique au Moyen-Orient, le commerce florissait, sans être véritablement gêné. On accueillait volontiers tous les négociants, pour peu qu’ils s’affranchissent des taxes et droits. Certaines denrées faisaient néanmoins l’objet de restrictions, permanentes ou temporaires, ce qui n’empêchait pas les plus audacieux de se risquer dans des aventures de contrebande. Si les profits étaient attrayants, les peines encourues, pour être parfois symboliques, étaient suffisamment répulsives pour être prises en compte par la plupart des marchands.
</p>

<p>
Par ailleurs, le renseignement florissait bien évidemment dans ces milieux, qui avaient accès aux deux camps de façon quasi libre. Tous les opposants s’appuyaient donc sur des espions et informateurs, épisodiques ou réguliers. Même si la lenteur des moyens de communication et la difficulté de contact en rendaient l’efficacité toute relative, chacun tissait sa toile de façon à en savoir le plus possible sur ce qui se passait chez ses adversaires. La discrétion nécessaire de ces pratiques fait qu’il est extrêmement compliqué d’en esquisser l’importance et l’impact réel, surtout en dehors du renseignement purement militaire lors des campagnes.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23438-24728&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Broadhurst Roland, <em>The Travels of Ibn Jubayr</em>, London : Cape, 1952.
</p>

<p>
Elisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24729-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Ou encore <em>fondouk</em>, <em>funduq</em>. Caravansérail pour les marchands.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Alors capitale du pays, désormais intégrée au Caire, dont elle était voisine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Afrique du Nord, du Maroc à la Lybie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau en forme de pain de sucre assez haut, qui peut être soutenu par une structure rigide.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Large robe aux manches amples.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Aumône obligatoire calculée sur les revenus et le capital des marchandises et métaux précieux conservés au moins un an.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Région perse située au sud de la mer d’Aral, en Ouzbékistan actuel.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Les pouvoirs publics scellaient des bourses de monnaies dont le contenu était garanti, permettant d’attester d’une valeur sans peser individuellement chaque pièce.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__25" id="fn__25" class="fn_bot">25)</a></sup> 
<div class="content">Robe large, à manches très larges.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__26" id="fn__26" class="fn_bot">26)</a></sup> 
<div class="content">Contrat commercial où des investisseurs complètent l’apport d’un entrepreneur souhaitant investir, en échange d’une part des profits.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__27" id="fn__27" class="fn_bot">27)</a></sup> 
<div class="content">Terme par lequel les marchands en terre d’Islam désignent le vin, mais qui peut aussi désigner toute sorte d’autres boissons.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__28" id="fn__28" class="fn_bot">28)</a></sup> 
<div class="content">Conteneur à vin, souvent vendu par lot.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__29" id="fn__29" class="fn_bot">29)</a></sup> 
<div class="content">Milice urbaine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__30" id="fn__30" class="fn_bot">30)</a></sup> 
<div class="content">Terme désignant l’office des douanes latin. Le terme vient du fait que c’était généralement de lui que dépendait l’abaissement ou la montée de la chaîne fermant le port.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__31" id="fn__31" class="fn_bot">31)</a></sup> 
<div class="content">Le Caire, <em>al-Qahira</em> (la victorieuse). C’est aussi le nom donné à l’Égypte en général.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__32" id="fn__32" class="fn_bot">32)</a></sup> 
<div class="content">Boisson traditionnelle syrienne à base de lait fermenté.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:39 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Mercator]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ O Fortuna]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_063_o_fortuna#o_fortuna]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="shayzar_pont_sur_l_oronte_matin_du_samedi_8_mars_1147">Shayzar, pont sur l’Oronte, matin du samedi 8 mars 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
Entamant la traversée du pont, Ra’ul tourna la tête vers les montagnes à l’ouest vers le jabāl al-ʾanṣarīya<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Cela faisait plusieurs années que les Nizāriyyūn<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> s’y implantaient, parfois au détriment des maîtres de Ra’ul, les puissants Banu Munqidh de Shayzar. Il n’avait toutefois nullement l’intention d’aller dans cette direction et, sans même y penser, il porta son regard vers la pointe méridionale du jabāl Banī-ʻUlaym<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, vers le nord. Surplombant le long plateau, des nuages d’altitude y traçaient des mosaïques d’ombre aux motifs changeants.
</p>

<p>
Inquiet à l’idée de dévoiler ses projets, il vérifia que les enfants étaient bien installés sur leur âne, replaça quelques attaches, ne sachant que faire de ses mains. De l’autre côté de l’animal, son épouse Shayma semblait indifférente. Elle marchait tranquillement, surveillant les deux garçons qui aimaient à se chamailler. Depuis l’aval, le chant des norias parvenait jusqu’à eux, sombre gémissement couvrant le grondement des flots.
</p>

<p>
Alors que le pont allait s’incurver vers l’est, ils approchèrent de la tour qui marquait la zone de péage. Un des soldats, indolent, était assis sur le parapet et s’occupait à jeter des cailloux dans l’eau. Personne d’autre n’était visible, mais Ra’ul savait qu’il y avait toujours plusieurs hommes dans l’édifice, généralement bons archers.
</p>

<p>
En les voyant, le garde se redressa et assujettit correctement sa ceinture où se balançait doucement un fourreau. Ce n’était pas un Turc, car on déléguait rarement de telles tâches subalternes à ces guerriers d’élite. Quant à l’abandonner à un Turkmène, nul émir n’avait suffisamment confiance en eux pour cela. Ra’ul savait que ce n’était qu’un fils de fellah à qui on avait attribué une arme. Al-‘Abbas n’était pas un ami, mais il le croisait depuis son enfance.
</p>

<p>
L’homme se gratta le menton lorsqu’ils arrivèrent à sa hauteur. Il plissa les yeux, indisposé par le soleil. Il inclina la tête en guise de salut et les apostropha d’un ton narquois, les invitant à s’arrêter d’un signe de la main.
</p>

<p>
« Salām ! Il va falloir que vous payiez la taxe sur les marchandises. »
</p>

<p>
Avant que Ra’ul n’eut le temps de répondre, désarçonné par l’entrée en matière, le soldat enchaîna.
</p>

<p>
« On dit que les petits enfants sont le mets préféré des Ifranjs, là-bas, au nord. Et vous en avez deux beaux dans vos paniers. »
</p>

<p>
Shayma sourit et baissa la tête modestement, invitant son époux à répondre.
</p>

<p>
« Si seulement ! Ces deux démons auraient tôt fait de réduire à néant leurs villes si on les y menait !
</p>

<p>
— Peut-être veulent-ils rejoindre l’aḥdāṯ<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, en ce cas ? »
</p>

<p>
Voyant que les deux enfants hésitaient à répondre et commençaient à s’agiter, Ra’ul s’efforça à sourire.
</p>

<p>
« J’ai espoir qu’ils suivent mes pas dans la taille de la pierre. C’est bon métier, moins risqué que de manier lance et bouclier. »
</p>

<p>
Le soldat acquiesça en silence puis se tourna vers la forteresse à l’est qui les dominait de toute sa hauteur depuis l’éperon rocheux où elle s’étendait.
</p>

<p>
« Tu as de la chance de pouvoir fréquenter les maîtres, là-haut. Je vois passer les carriers avec les pierres, mais je n’ai que rarement l’occasion de monter au qala’at.
</p>

<p>
— Abi Al-Asaker Sultan<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> s’intéresse peu à mon ouvrage, mais je croise souventes fois son frère Abi Salamah<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>. »
</p>

<p>
Hochant la tête, le garde se mit à bâiller puis leur fit signe d’avancer.
</p>

<p>
« Allez, je vous retiens pas plus longtemps. Salām ! »
</p>

<p>
Accompagnant son geste d’un sourire amical, Ra’ul salua et tira sur la longe de l’âne. Il se retint de tourner la tête vers Shayma, mais l’observa du coin de l’œil. Elle ne laissait toujours rien transparaître, avançant tranquillement au niveau des enfants. En peu de temps, ils rejoignirent le bosquet d’où partaient les routes vers le nord et vers l’ouest. Ce n’est qu’alors que Ra’ul échappa un soupir.
</p>

<p>
Face à eux s’étendait le plateau d’où naissaient les reliefs abritant l’endroit où ils se rendaient : Hisn Affamiya<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup>, aux mains des Francs depuis bientôt un demi-siècle. Là d’où venait la famille de Ra’ul, capturé encore enfant.
</p>

<p>
Ils passèrent sans un mot la zone de jardins agglutinés autour des canaux d’irrigation distribuant l’eau des norias. Quelques gamins couraient dans les bosquets, adolescents impatients de se lancer le défi de sauter du haut de la roue dans les remous, le rite initiatique local, officiellement réprimé par les adultes, mais secrètement admis par les hommes. Sauf par les charpentiers responsables de l’entretien des immenses godets et de leur complexe agencement de poutres et de planches. Jamais ses fils n’auraient l’occasion de s’éprouver ainsi, songea Ra’ul. Mais sa décision était prise : il devait retrouver les siens.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Shayzar, pont sur l\u2019Oronte, matin du samedi 8 mars 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;shayzar_pont_sur_l_oronte_matin_du_samedi_8_mars_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;347-6115&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="apamee_fin_de_matinee_du_jeudi_28_juillet_1149">Apamée, fin de matinée du jeudi 28 juillet 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Parcourant les rues pour rentrer chez lui, Ra’ul ne trouva la ville guère changée après sa conquête par les forces musulmanes. Les éventaires des commerces ouvraient de nouveau et, si les sabres et les sharbush<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup> avaient remplacé les tenues latines, la présence militaire demeurait superficielle. Il avait été convoqué, comme tous les habitants, par les nouveaux notables en charge de la cité. Le fait d’avoir négocié la reddition avait permis d’éviter le saccage et les exactions multiples que ne manquait jamais d’occasionner un siège batailleur. Le šiḥna<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> lui avait fait l’impression d’un homme davantage inquiet du péril extérieur que des soucis à l’ordre public. On le disait assez proche du pouvoir damascène et donc relativement bien disposé à l’encontre des populations franques, pour peu qu’elles s’affranchissent de leurs obligations légales et, surtout, fiscales.
</p>

<p>
Le muḥtasib, dont la fonction était, entre autres, de contrôle des mœurs et des pratiques religieuses, l’avait plus longuement interrogé. Vieil homme au profil de ṣūfī<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>, au visage émacié et à la voix douce, il s’était montré d’une grande bienveillance, mais avait fait preuve de perspicacité dans ses questions. Apprenant que Ra’ul avait été un captif franc converti enfant à l’islam, il lui avait demandé pour quelle raison il avait abjuré. Lorsque Ra’ul avait évoqué sa capture ultérieure par les Latins, il avait acquiescé sans un mot et avait proposé de l’entendre plus tard, pour envisager un retour à la vraie foi. L’apostasie était un crime grave, rarement considéré à la légère.
</p>

<p>
Parmi tous ces visages inconnus ne surnageait que celui du vieux al-Nadir al-Jurashi, un des riches commerçants d’étoffes de la ville, dont l’influence personnelle et familiale avait permis l’élévation au rang de ra’īs. Les compétences en avaient été grandement écornées par le pouvoir zenguide, ce qui n’était pas pour lui déplaire, anxieux qu’il était de devoir désormais superviser l’activité de ceux qui avaient été ses dirigeants. Durant tout l’entretien, il s’était débattu dans les manches de sa large ’aba, jetant régulièrement des regards inquiets vers les conquérants turcs et damascènes qui formaient la nouvelle administration locale.
</p>

<p>
Lorsqu’une fois entré, Ra’ul repoussa la porte de sa modeste demeure, il sentit la présence de Shayma derrière lui. Depuis la prise de la ville, elle se rongeait les sangs à l’idée qu’on les punisse pour avoir abjuré l’islam. Il se déchaussa et ôta son turban, ne gardant que son petit bonnet tricoté. Sa voix rauque lui fit l’effet d’un coup de tonnerre dans le silence de l’endroit.
</p>

<p>
« Pour eux, on est des ḏimmīs. Il faudra payer la taxe.
</p>

<p>
— Ils n’ont rien dit d’autre ?
</p>

<p>
— Le muḥtasib veut me revoir, on verra bien. »
</p>

<p>
Tout en répondant, il rejoignit la pièce principale et s’affala sur une banquette, marquant par là son intention de ne pas en parler plus. Il s’installa confortablement, dos au mur et demanda à Shayma de lui apporter de quoi se désaltérer. Il s’enquit aussi du repas, façon élégante de la congédier. Après un regard désapprobateur de se voir ainsi mise à l’écart, elle disparut dans la réserve utilisée en guise de cuisine.
</p>

<p>
Ra’ul entendait les garçons qui jouaient dans la cour qu’ils partageaient avec quelques autres familles. Des arbres desséchés de soleil tentaient d’y survivre dans un décor de poussière et de gravier. Il repensa à son entretien, dont il trouvait qu’il s’était plutôt bien passé au final. La plupart des nouveaux dirigeants s’inquiétaient avant tout de la capacité de la ville à payer ses impôts. Le šiḥna s’était même félicité de voir qu’un des ḏimmīs parlait si parfaitement l’arabe. Apprenant qu’il était tailleur de pierre, il avait décidé de lui confier l’approvisionnement en moellons depuis les ruines antiques voisines. Ra’ul n’avait certes pas mentionné qu’il était un fugitif, mais le fait qu’il se soit converti au christianisme n’avait ennuyé personne. Il n’avait pas eu l’impression d’avoir été traité de façon spéciale lors de son entretien, ayant pu assister à quelques autres auparavant.
</p>

<p>
Il se demandait même si cela ne constituait pas pour lui une occasion de voir sa situation s’améliorer. Lorsqu’ils étaient arrivés avec Shayma, il ne restait personne de sa famille et il n’avait jamais été véritablement accepté. Les Latins le considéraient comme un étranger, incapable qu’il était de parler leur langue sans accent, sans compter ses habitudes de vie orientales. Les musulmans, pour leur part, estimaient avoir affaire à un impur et préféraient l’éviter. Il n’avait pas franchement été mal accueilli, eu égard à ses aptitudes professionnelles, mais plusieurs années après, il admettait qu’il n’était pas vraiment intégré. Il échangeait un peu avec ses collègues au travail, fréquentait les gens de son quartier de loin en loin, mais il ne pouvait dire être satisfait de cela. Superviser la récupération de pierres dans les vestiges représentait une avancée par rapport à son ancien rôle de simple tailleur. Et s’il devait, pour être pleinement accepté, se convertir de nouveau à l’islam, il s’en sentait le cœur. Pour lui l’essentiel était de ne plus appartenir à un maître. Il devait, en outre, reconnaître qu’il était bien plus à l’aise avec les hadiths du Prophète qu’il récitait depuis l’enfance qu’avec ces prières latines dont il ne comprenait pas un traître mot.
</p>

<p>
Lorsque son épouse entra avec un plat et du pain à la main, elle le trouva apaisé et s’en étonna. Tout en lui répondant, il laissa même apparaître un sourire, faisant plisser son visage marqué de rides de soleil.
</p>

<p>
« Je pensais à la situation. C’étaient les troupes de Hama qui ont assiégé la ville, mais le nouvel homme fort, ici, c’est Nūr ad-Dīn Maḥmūd<sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup>, le fils de Zengī. Il n’a sûrement que faire des fiers Banu Munqidh qui se refusèrent à son père. Alors des fugitifscomme nous…
</p>

<p>
— Mais le muḥtasib ?
</p>

<p>
— Je saurais bien lui prouver que nous avons agi par nécessité. Nous pourrions aussi aller voir l’imam pour discuter de cela.
</p>

<p>
— Mon père disait toujours « Qui se justifie sans être coupable, s’accuse. » Attendons de voir ce qu’ils veulent avant de le leur donner. »
</p>

<p>
Ra’ul hocha la tête.
</p>

<p>
« Tu parles de raison. »
</p>

<p>
Il s’assit plus correctement sur le bord de la banquette et remonta ses manches, soudain ragaillardi.
</p>

<p>
« Appelle donc les garçons et apporte-moi de quoi me laver les mains, nous allons manger. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Apam\u00e9e, fin de matin\u00e9e du jeudi 28 juillet 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;apamee_fin_de_matinee_du_jeudi_28_juillet_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6116-13304&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="apamee_ruines_de_la_cite_antique_debut_d_apres-midi_du_dimanche_14_juillet_1157">Apamée, ruines de la cité antique, début d’après-midi du dimanche 14 juillet 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Installé sous un abri rudimentaire couvert de toile, Ra’ul sentait la sueur qui dévalait le long de sa colonne. Avec les ouvriers de la carrière, ils venaient de passer un moment à tenter de regrouper les mules qui leur servaient au quotidien pour transporter les matériaux. Elles étaient habituellement attachées à une longue corde près de l’endroit où ils travaillaient, sous la supervision des plus jeunes. La présence d’un prédateur avait dû les inquiéter, car elles avaient fini par détacher la longe et toutes s’étaient enfuies, causant le plus grand désordre. Bien évidemment, cela avait eu lieu au plus chaud de la journée et il avait fallu courir après ses fichues bêtes sur tout le plateau.
</p>

<p>
Ra’ul avala un peu d’eau et tendit l’outre à son compagnon Twabah al-Kabir, aussi transpirant que lui. Puis il s’assit sur une des nombreuses pierres abandonnées là par le temps.
</p>

<p>
« Maudites bêtes, elles vont nous faire courir toute la journée.
</p>

<p>
— Shaybah et Jibril en ont trouvé encore une ! »
</p>

<p>
Deux des ouvriers faisaient en effet de grands gestes pour tenter d’attraper une autre des bêtes qui courait en tout sens le long de la majestueuse colonnade qui s’étendait vers le sud. Le bruit de ses sabots sur l’antique pavage résonnait jusqu’à leurs oreilles. Indifférent à leur problème, Ra’ul trancha une large portion d’une pastèque et mordit dedans avec délectation. Il sentait le jus sucré lui couler sur le menton, traçant des sillons d’eau noire dans la poussière amassée là.
</p>

<p>
« Ça fait la troisième fois en moins d’une semaine… Je vais finir par demander si on ne pourrait pas avoir des chameaux !
</p>

<p>
— Un bon muletier serait plus utile. Le vieil ’Umarah est fort amiable, mais il y voit à peine plus qu’il n’entend. Elles sentent bien qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent. C’est intelligent une mule. Il n’y a qu’un cadi qui puisse leur faire entendre raison<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup> ! »
</p>

<p>
Approchant sa puissante silhouette de la corbeille de fruits, Al-Kabir se coupa à son tour une belle part et se tint là, face à l’immense plateau hérissé de colonnes et de vestiges anciens, parmi les broussailles chenues et l’herbe rase roussies par l’été. Au loin, vers le sud-ouest, il apercevait les murailles de la cité perchée sur son tell, en bordure de relief. Les montagnes loin à l’occident dansaient dans la chaleur de l’après-midi sous un soleil de plomb.
</p>

<p>
« Ils sont partis où les gens qui vivaient là, à ton avis ?
</p>

<p>
— Ils sont allés dans le nord, là où il fait moins chaud et où les mules n’existent pas ! se railla Ra’ul.
</p>

<p>
— C’est pas le pays des Ifranjs que tu me présentes là ? ricana al-Kabir.
</p>

<p>
— Je sais pas, je n’y suis jamais allé. Mais en fait de mules, il y en a sûrement plus qu’à mon goût ! »
</p>

<p>
Ra’ul sourit et se leva pour aller tailler une autre tranche de fruit. Il éprouva soudain un vertige dans ses jambes, crut un moment qu’il avait eu trop chaud à courir au soleil puis il vit qu’al-Kabir semblait également troublé. L’instant d’après, il sentit comme des frissons monter dans tout son corps. Puis la pastèque tomba du tabouret, roula à terre, avant que le modeste appentis de bric et de broc ne s’écroulât sur sa tête.
</p>

<p>
Il sombra alors dans un univers de chaos et d’épouvante. Tout fuyait sous ses mains, il n’arrivait même pas à se maintenir dans une position quelconque, le sol échappant sans cesse à ses appuis. Il heurtait des objets, des choses le frappaient de partout, aveuglé qu’il était sous la toile abattue. Brassé dans un maelstrom furieux, il n’arrivait même pas à se recoqueviller. Un grondement assourdissant noyait le monde dans d’effroyables borborygmes, broyant ses tympans sans qu’il puisse n’y rien reconnaître.
</p>

<p>
Puis ce fut le silence. Total. Un court instant. Puis des cris, des appels.
</p>

<p>
Ra’ul réalisa qu’il avait les yeux fermés, les ouvrit pour trouver l’obscurité. Son cœur s’emballa à l’idée d’être devenu aveugle, avant qu’il ne comprenne qu’il était tête en bas, sous la toile. Il s’efforça de se redresser, sentit qu’on l’aidait. Des bras puissants le soulevaient. Il reconnut la voix d’al-Kabir.
</p>

<p>
« Le tremblement m’a fait rouler en contrebas. J’ai fini dans les buissons. Toi tu as reçu l’abri sur la tête ! »
</p>

<p>
Le soleil aveugla Ra’ul quand il se dégagea enfin, hagard, couvert de poussière et le corps endolori.
</p>

<p>
« Tu n’as rien, inch’Allah, s’enthousiasma al-Kabir.
</p>

<p>
— Twabah…
</p>

<p>
— Par contre je crois que tu auras besoin d’aller aux bains ce soir !
</p>

<p>
— Twabah…
</p>

<p>
— Quoi, tu as mal quelque part ?
</p>

<p>
— La cité… Elle a disparu ! »
</p>

<p>
Lorsqu’al-Kabir se tourna pour regarder au-delà du plateau, ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. Une large portion du promontoire où la cité était implantée avait laissé la place à une gigantesque nuée poussiéreuse. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Apam\u00e9e, ruines de la cit\u00e9 antique, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du dimanche 14 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;apamee_ruines_de_la_cite_antique_debut_d_apres-midi_du_dimanche_14_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13305-18507&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le personnage de Ra’ul est inspiré des mémoires de Usamah ibn Munqidh. Il conte l’histoire de ce Latin captif, affranchi et converti qui finit par s’enfuir avec femme et enfants. Selon moi, elle illustre la plasticité des rapports sociaux qui existaient alors dans cette région du monde. On ne peut exclure l’adaptation littéraire du récit, car le vieil homme a un dessein à travers ses anecdotes, mais cela veut dire que de telles choses étaient envisageables, même si cela offre l’occasion de fustiger l’adversaire et ses nombreux défauts.
</p>

<p>
Les tremblements de terre étaient relativement fréquents au Moyen-Orient et certains chroniqueurs les mentionnaient dans leurs narrations, détaillant parfois le sort des populations durement affectées. Al-Qalānisī est de ceux-ci et j’ai d’ailleurs retenu la date qu’il indique dans ses textes pour celui qui aurait définitivement ruiné la cité d’Apamée.
</p>

<p>
Le titre, quant à lui, est directement inspiré du poème en latin écrit au début du XIIIe siècle dans la série dite <em>Carmina Burana</em> ou <em>Chants de Beuern</em>, l’abbaye où ils furent découverts. Sa renommée actuelle vient principalement de sa mise en musique par Carl Orff dans sa cantate en 1935-36. Le texte évoque un motif culturel médiéval très fréquent, la fortune qui tourne sa roue pour les puissants et les pauvres, frappant chacun sans ménagement.
</p>

<p>
Texte latin de <em>O Fortuna</em>
</p>
<blockquote><div class="no">
 O Fortuna<br/>
<br/>
 velut luna<br/>
<br/>
 statu variabilis,<br/>
<br/>
 semper crescis<br/>
<br/>
 aut decrescis;<br/>
<br/>
 vita detestabilis<br/>
<br/>
 nunc obdurat<br/>
<br/>
 et tunc curat<br/>
<br/>
 ludo mentis aciem,<br/>
<br/>
 egestatem,<br/>
<br/>
 potestatem<br/>
<br/>
 dissolvit ut glaciem.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 Sors immanis<br/>
<br/>
 et inanis,<br/>
<br/>
 rota tu volubilis,<br/>
<br/>
 status malus,<br/>
<br/>
 vana salus<br/>
<br/>
 semper dissolubilis,<br/>
<br/>
 obumbrata<br/>
<br/>
 et velata<br/>
<br/>
 michi quoque niteris;<br/>
<br/>
 nunc per ludum<br/>
<br/>
 dorsum nudum<br/>
<br/>
 fero tui sceleris.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 Sors salutis<br/>
<br/>
 et virtutis<br/>
<br/>
 michi nunc contraria,<br/>
<br/>
 est affectus<br/>
<br/>
 et defectus<br/>
<br/>
 semper in angaria.<br/>
<br/>
 Hac in hora<br/>
<br/>
 sine mora<br/>
<br/>
 corde pulsum tangite;<br/>
<br/>
 quod per sortem<br/>
<br/>
 sternit fortem,<br/>
<br/>
 mecum omnes plangite!</div></blockquote>

<p>
Traduction de <em>O Fortuna</em>
</p>
<blockquote><div class="no">
 Ô Fortune,<br/>
<br/>
 comme la Lune<br/>
<br/>
 de nature changeante,<br/>
<br/>
 toujours croissant<br/>
<br/>
 ou décroissant ;<br/>
<br/>
 Vie détestable<br/>
<br/>
 oppressante<br/>
<br/>
 puis aimable<br/>
<br/>
 par fantaisie ;<br/>
<br/>
 Misère<br/>
<br/>
 et puissance<br/>
<br/>
 se mêlent comme la glace fondant.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 Sort monstrueux<br/>
<br/>
 et insensé,<br/>
<br/>
 Roue qui tourne sans but,<br/>
<br/>
 distribuant le malheur,<br/>
<br/>
 et le bonheur en vain<br/>
<br/>
 insaisissable toujours ;<br/>
<br/>
 Ombrée<br/>
<br/>
 et voilée<br/>
<br/>
 pour moi sans but ;<br/>
<br/>
 Maintenant par jeu,<br/>
<br/>
 j’offre mon dos nu<br/>
<br/>
 à ta méchanceté.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 Le cours de la santé<br/>
<br/>
 et du courage<br/>
<br/>
 me sont contraires,<br/>
<br/>
 affligé<br/>
<br/>
 et défait<br/>
<br/>
 toujours asservi.<br/>
<br/>
 À cette heure<br/>
<br/>
 sans plus tarder<br/>
<br/>
 ses cordes vibrantes m’affectent ;<br/>
<br/>
 Alors le destin<br/>
<br/>
 comme moi frappe le fort<br/>
<br/>
 et chacun se lamente !</div></blockquote>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18508-21476&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Büchler P., Joukovsky F., Micha A., <em>Carmina Burana</em>, Paris, Honoré Champion, Collection bilingue, volume 8, 2002.
</p>

<p>
Cobb Paul M., <em>Usamah ibn Munqidh, The Book of Contemplation</em>, Londre : Penguin Books, 2008
</p>

<p>
Al-Dbiyat Mohamed, « Les Norias de Hama sur l’Oronte. Un système traditionnel original de l’utilisation de l’eau fluviale » dans <em>Gestion durable et équitable de l’eau douce en Méditerranée. Mémoire et traditions, avenirs et solutions</em>, Actes des 5èmes Rencontres internationales Monaco et la Méditerranée, Monaco, 26-28 mars 2009, 2010, p. 191-210.
</p>

<p>
Gibb H. A. R., <em>The Damascus Chronicle of the Crusades. Extracted and translated from the chronicle of Ibn al-Qalanisi</em>, Londre : :Luzac &amp; Co., 1932, réédition : Mineola : Dover Publication, 2002.
</p>

<p>
Ṭāhir Muṣṭafā Anwār, « Les grandes zones sismiques du monde musulman à travers l’histoire. – I. L’Orient musulman », dans <em>Annales islamologiques</em>, volume 30, 1996, p.79-104.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21477-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Jabāl Ansariya, massif montagneux prolongeant le mont Liban vers le nord, en suivant le littoral méditerranéen.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Communauté mystique chiite ismaélienne, dont font partie les célèbres Assassins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Jabāl Zāwiya, région montagneuse prolongeant le plateau d’Alep vers le sud.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Milice urbaine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Iz Al-Deen Abi Al-Asaker Sultan Mrdad, oncle du fameux Usamah ibn Munqidh et émir de Shayzar (…-1154).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Majd Al-Deen Abi Salamah Murshed (1068- 1137), père d’Usamah ibn Munqidh, qui abdiqua en faveur de son frère Iz Al-Deen Sultan pour se consacrer à la chasse et à l’étude du Coran.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Apamée des Latins, bourg fortifié aux abords de Qal’at al-Madhīq, cité antique d’Apameia, en Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Gouverneur militaire, rôle récent crée par l’administration seldjoukide.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Mystique musulman.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Allusion au fait que le cadi, juge musulman, se déplaçait traditionnellement à dos de mule.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:34 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ O Fortuna]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Dette d’honneur]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_062_dette_honneur#dette_d_honneur]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="tyr_soiree_du_vendredi_18_juillet_1158">Tyr, soirée du vendredi 18 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
En cette chaude veillée estivale, la population demeurait dans les rues, bavardant à l’ombre des palmiers dans les cours et les places ombragées, assise sur les pierres gorgées du soleil de la journée. Une légère brise de mer apportait des senteurs iodées et salines, repoussant les miasmes de l’activité humaine vers les terres. Esquivant les badauds flâneurs, un jeune garçon avançait d’un pas rapide, la tête basse et le front soucieux. Tout en marchant, il se répétait à lui-même quelques phrases de réconfort, sans pour autant voir son humeur s’améliorer.
</p>

<p>
Un peu replet, il suait abondamment du fait de son manque d’exercice. Sa manche était gluante de transpiration à force de la passer sur son visage, mais il continuait de se frotter régulièrement en un réflexe devenu inutile. Lorsqu’il arriva enfin à destination, il s’efforça de remettre un peu d’ordre dans sa tenue. Il tira sur sa cotte, ajusta sa ceinture et glissa ses lourdes boucles noires derrière ses oreilles, bloquant la touffe emmêlée sous le dôme de feutre lui servant de coiffe. Puis il frappa à plusieurs reprises.
</p>

<p>
Il fut rapidement invité à entrer dans un vestibule où la fraîcheur s’était maintenue au long de la journée. Un long banc courait sous une niche soulignée de mosaïque, abritant plusieurs céramiques au décor bariolé. La domestique l’incita à s’y asseoir le temps pour elle de prévenir le maître de maison. La porte entrouverte au fond du couloir filtrait à peine les bruits d’une fontaine et d’enfants occupés à jouer ainsi que l’agitation normale d’une riche demeure en début de soirée : servants préparant le repas ou l’arrivée de la nuit et voix de convives.
</p>

<p>
Ya’qoub Gibran poussa l’huis avec vigueur, comme à son habitude. Tête nue, vêtu d’un simple thawb<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> de lin égyptien de qualité, il était visiblement en famille. Néanmoins rien en lui ne trahissait d’agacement ou d’inquiétude. Il rivait ses yeux de charbon sur son hôte, lissant les frisottis de sa barbe soignée. Sa voix de basse résonna dans la pièce tandis que le jeune homme s’inclinait en guise de salut, tordant son chapeau en un geste nerveux.
</p>

<p>
« À te voir ainsi échevelé, je crains mauvaise nouvelle. Comment est-elle ?
</p>

<p>
— La toux ne fait que se renforcer et elle n’a rien quasi rien avalé en mon absence.
</p>

<p>
— Je craignais cela. Il aurait fallu une garde-malade !
</p>

<p>
— Elle recrache le moindre aliment. Elle souffre bien trop pour manger. »
</p>

<p>
Le médecin hocha la tête. Il avait craint que le traitement n’arrive que trop tard. La pleurésie était une maladie complexe, difficile à soigner quand elle était bien installée. Surtout dans le corps d’une vieille femme.
</p>

<p>
« Je ne vois que l’opium qui pourrait la soulager. Ou de la mandragore.
</p>

<p>
— Si vous me donnez la prescription, j’irai aussitôt m’enquérir de ces drogues. »
</p>

<p>
Ya’qoub Gibran hocha la tête sans un mot. Il ne doutait pas que ces médicaments ne feraient que soulager la mère du garçon sans la guérir pour autant. Et cela à un coût assez élevé. Sachant la famille nécessiteuse, il avait fait des efforts dans ses honoraires, mais il n’était pas certain que l’apothicaire aurait les mêmes scrupules. Les hommes de commerce obéissaient à d’autres lois que les siennes.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, soir\u00e9e du vendredi 18 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_soiree_du_vendredi_18_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;358-3870&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="tyr_boutique_de_al_faytrouni_midi_du_lundi_21_juillet_1158">Tyr, boutique de al Faytrouni, midi du lundi 21 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La lourde chaleur des fours sourdait jusque dans l’échoppe qui ouvrait sur la rue par une large baie. Comme beaucoup de boutiques de verrier, l’atelier de Khalil al Faytrouni s’organisait autour d’une étroite cour ombragée. On y accédait par une venelle serpentant depuis les abords de la forteresse, non loin du quartier vénitien et du port. Les artisans tyriens, réputés par-delà les frontières du royaume, produisaient aussi bien du verre plat pour la construction que des objets de service délicatement ouvragés. Al Faytrouni était spécialisé dans les gobelets et les lampes et s’enorgueillissait de descendre d’un artiste qui avait travaillé pour des califes. Malgré tout, au fil du temps, la renommée de la maison avait baissé et la clientèle était désormais moins prestigieuse.
</p>

<p>
Assis sur une banquette parmi les pièces colorées et alambiquées, Khalil al Faytrouni versait un peu de leben<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup> dans deux gobelets aux formes simples qu’il affectionnait tout particulièrement. Il n’était pas mécontent de laisser sa canne de souffleur un petit moment, harassé par la chaleur partout présente. Le corps émacié, il ne portait qu’une chemise de toile fine et un sirwal de coton d’apparence douteuse. Il tendit la boisson au garçon installé sur un pliant face à lui puis avala à lentes gorgées, dégustant la fraîcheur autant que les arômes.
</p>

<p>
Pendant ce temps, son invité faisait grincer son siège, trépignant de devoir patienter en silence. Peu désireux de tenir sur le gril ce gamin qu’il ne connaissait guère, Khalil décida de mettre un terme à ses angoisses.
</p>

<p>
« Tu as bien fait de venir me voir. Tout le monde dans la famille ne t’aurait pas ainsi accueilli. »
</p>

<p>
Il se gratta l’oreille, accorda un maigre sourire dévoilant des dents gâtées.
</p>

<p>
« Rafqa, ta mère a fait ce qu’elle a fait, ce n’est pas à moi de la punir pour ça. On s’entendait bien, enfants. C’est en mémoire de ça que je te prêterai ce dont tu as besoin. »
</p>

<p>
Le jeune homme soupira de soulagement en entendant cela. Khalil enchaîna sans lui laisser l’opportunité de prendre la parole.
</p>

<p>
« Il faut que tu comprennes, Sharbel, que je suis pas riche pour autant et qu’il te faudra me rembourser selon les termes. Ces trois dinars, je vais les prendre dans la caisse qui me sert à acheter des matériaux pour l’atelier. Et tu mes les rendras, au rythme de un besant par semaine, durant sept semaines, après les seize deniers du premier versement. »
</p>

<p>
En entendant comment on l’appelait, l’adolescent comprit qu’on ne lui faisait pas de cadeau. Il ne s’était jamais senti proche de cette famille dont sa mère s’était coupée en vivant avec un Latin. D’ailleurs ce dernier les avait quittés depuis longtemps et n’avait laissé à son fils qu’un prénom, auquel le jeune s’attachait comme à une relique et qu’il avait fait sien : Germain.
</p>

<p>
Incapable de trouver de quoi payer les soins par ses propres moyens, il n’avait pas eu d’autre choix que de se tourner vers ces cousins qu’il n’avait croisé que de loin. Khalil était le seul qui ne leur fermait pas sa porte, mais il n’oubliait pas pour autant les égarements passés.
</p>

<p>
Germain prit un peu de boisson, afin de réfléchir et de se donner une contenance. Il n’avait plus beaucoup d’économies et avait déjà beaucoup dépensé pour les traitements. Il avait peut-être quelques possessions dont il pourrait se défaire auprès du fripier. Mais un besant par semaine, c’était bien plus qu’il ne gagnait. De toute façon, il lui fallait avant tout du temps. Cet argent paierait l’apothicaire qui ne voulait plus lui faire crédit. Il saurait bien trouver un moyen de rembourser.
</p>

<p>
« Je te mercie, cousin Khalil. C’est très généreux de ta part. Prépare donc le contrat et dis-moi quand repasser le signer »
</p>

<p>
Khalil acquiesça en vidant son verre. Il se sentait un peu honteux de demander des intérêts à ce gamin esseulé, mais il avait aussi des comptes à rendre. Son épouse était une femme intraitable et sa belle-famille, qui l’avait soutenu pour relever son maigre négoce, lui reprocherait longtemps de venir en aide des proscrits. En faisant payer son service, il pourrait toujours prétendre avoir saisi une opportunité de gagner quelques monnaies. Il regarda un instant ses mains tavelées et crevassées, aux ongles noirs et épais. Il était temps pour lui de retourner aux fours.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, boutique de al Faytrouni, midi du lundi 21 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_boutique_de_al_faytrouni_midi_du_lundi_21_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;3871-8481&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="tyr_atelier_de_fromont_le_braalier_matin_du_lundi_29_septembre_1158">Tyr, atelier de Fromont le braalier, matin du lundi 29 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Brandissant une tablette de cire, Fromont tempêtait, postillonnant tout en agitant les bras comme un dément. Il faisait cela pour la pure forme, incapable qu’il était de mettre la moindre menace à exécution. Il accordait autant de délais de paiement que de prêts et en était réduit à entasser les promesses non tenues dans une cassette qu’il regardait chaque jour avec dépit.
</p>

<p>
Sa tignasse brune emmêlée voltigeait en unisson avec une barbe où surnageaient quelques reliefs de soupe, donnant un aspect comique au petit bonhomme ventripotent. Malgré cela, Germain envisageait chaque lundi matin avec angoisse, sachant par avance qu’il n’aurait pas de quoi honorer son échéance. Il apportait tout ce qu’il avait, soit dix deniers par semaine, mais cela ne suffisait pas et il accumulait les retards.
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<p>
L’artisan finit par se calmer et se laissa tomber sur un escabeau devant la table à tréteaux où son ouvrage était disposé. Il tourna la tête de droite et de gauche, comme s’il espérait faire jaillir la somme exigée de quelque recoin obscur de la pièce. Puis il souffla avec emphase.
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<p>
« Je suis bien désolé pour toi, gamin, mais comprends que je ne peux accepter cela ! Je t’ai donné ma fiance, car je savais ta mère femme de bien. Jamais je n’ai eu la moindre remarque à faire à son ouvrage, toutes ces années. Et je m’entriste de ce qu’elle est passée voilà peu. »
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<p>
Il marqua une pause, examinant le jeune homme planté devant lui, les yeux baissés, ne sachant que faire de ses mains.
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<p>
« Tu savais fort bien que tu ne paierais pas quand j’ai accepté de te verser de quoi rembourser ce que tu devais. J’ai l’air de quoi, moi ? Si même les gamins peuvent se jouer de moi, autant bouter le feu à mon échoppe et danser sur les cendres fumantes ! »
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<p>
Fromont ne savait pas s’il plaignait Germain ou s’il le trouvait insupportable. Il restait chaque fois là, à pleurnicher, l’œil larmoyant. Il disait qu’il ne pouvait payer plus, qu’il déjà avait vendu tout ce qu’il avait et que dix sous représentaient l’intégralité de ses gages au service de l’archevêque de Tyr. C’était cette dernière mention qui agaçait le plus Fromont.
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« Et ne va pas croire que tu es à l’abri d’un jugement parce que tu es au service du sire archevêque Pierre. J’en sais assez sur toi pour fort le mécontenter… »
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La remarque fit mouche, car Germain releva le menton et s’empourpra immédiatement tandis qu’il répondait d’une voix vive.
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« Nul ne peut se plaindre de mon service en l’hostel de l’archevêque…
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<p>
— Ai-je prétendu le contraire ? Mais sait-il seulement que tu n’es pas plus baptisé que le Soudan d’Égypte<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> ?
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— Comment ça ? bredouilla le jeune, décontenancé.
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— Je sais fort bien que nul parrain ne t’a porté sur les fonts pour entrer en l’Église. Peut-être serait-il fort marri de mieux te connaître… Sharbel ! »
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Germain encaissa la menace avec effroi. Il se doutait bien que son secret n’en était guère un et que l’histoire de sa mère était connue dans le quartier, mais l’entendre dire ainsi le fit paniquer. Au palais, il était toujours passé pour un Latin, ce qu’il n’avait jamais démenti. Il resta là, tétanisé, le regard dans le vide et les entrailles prêtes à lâcher. Fromont s’en rendit compte et, un peu inquiet, rapprocha la main insensiblement des grands ciseaux posés sur la pile de drap.
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<p>
« Bon, je ne veux pas non plus te créer d’ennui, gamin. Alors je te le dis tout net : si jamais la semaine prochaine, tu ne m’apportes pas mon dû, je vends les bijoux que j’ai en gages. »
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La mise en garde sembla réveiller Germain, qui répliqua d’une voix éraillée par l’émotion.
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« C’est tout ce qui me reste de ma mère !
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<p>
— J’en suis désolé, jeune, mais tu ne me laisses pas le choix. Tu t’en reviens avec le sou hebdomadaire, plus les six deniers de retard, sinon c’en est dit de ces bijoux. »
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Germain haussa les épaules. Il était anéanti. Sa mère à peine mise en terre, il n’avait eu de cesse de payer ce qu’il devait à ses créanciers. Il n’avait plus rien en dehors de la tenue qu’il portait. Une fois les bijoux disparus, il demeurerait absolument seul, sans aucun lien avec personne. Il hocha la tête tristement et fit volte-face, retournant dans la rue d’un pas las.
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Fromont expira lourdement. Ces séances le fatiguaient de plus en plus avec les années. Il avait pensé que commercer la monnaie serait moins pénible que tirer l’aiguille pour fabriquer des sous-vêtements. Il se souvenait des sommes colossales qu’il croyait pouvoir obtenir de ces opérations. Au final, il découvrait que les pièces partaient plus vite qu’elles ne revenaient et il se laissait trop facilement influencer par les misères invoquées par ses débiteurs. Il fallait que cela change. Que deviendrait sa famille s’il continuait ainsi ?
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Tout en réfléchissant, il déplia la toile de coton qu’il allait devoir découper. Au moins les étoffes ne criaient-elles pas pitié chaque fois qu’on s’apprêtait à les tailler.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, atelier de Fromont le braalier, matin du lundi 29 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_atelier_de_fromont_le_braalier_matin_du_lundi_29_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;8482-13873&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="palais_de_l_archeveque_de_tyr_logement_d_herbelot_gonteux_apres-midi_du_mercredi_1er_octobre_1158">Palais de l’archevêque de Tyr, logement d’Herbelot Gonteux, après-midi du mercredi 1er octobre 1158</h2>
<div class="level2">

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Dépliant ses habits avec soin, Herbelot Gonteux en vérifiait le bon état avant de les trier en plusieurs tas. La mauvaise saison approchait et il privilégiait alors les étoffes de laine épaisse, plus lourdes, mais aussi bien plus confortables. Il lissa affectueusement sa vieille coule monastique, qu’il n’avait plus guère l’occasion d’enfiler. Bien qu’ayant grandi dans un couvent, il n’avait jamais fait ses vœux et demeurait simple clerc. Il était néanmoins prêtre, promis à un bel avenir, car déjà au service d’un des prélats les plus prestigieux du royaume.
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Il n’était pas friand de tenues trop élaborées, portant généralement des cottes sobres de coupe bien que taillés dans des étoffes de qualité. Il préférait voir les tissus les plus riches et les vêtements les plus somptueux aux nécéssités liturgiques, ayant acquis dans le monde clunisien le goût de l’opulence décorative au service de Dieu. Ses inclinaisons personnels étaient plus simples, tant que son besoin de confort était satisfait.
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Tandis qu’il se laissait aller à des rêveries, il s’aperçut que son valet, Germain, était en train de ranger les tenues d’hiver au lieu de celle d’été. Il le reprit assez sèchement, habitué qu’il était aux remontrances strictes de l’univers monastique. Voyant que le serviteur ne bronchait pas, le regard triste et désolé, il s’apaisa bien vite.
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<p>
« Que t’arrive-t-il depuis quelque temps ? Toi qui ne commettais aucun impair, te voilà aussi écervelé que moineau !
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— Je m’en excuse, mestre Gonteux. Je suis pareillement distrait en raison de la mort de ma mère.
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— Ah, que me voilà contrit. J’avais oublié que tu l’avais portée en terre voilà peu. Me voilà bien, avec mon sermon. Tu en as encore souci ?
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— Je n’avais qu’elle, vous savez. Elle me manque cruellement. »
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Enfant trouvé confié aux soins des moines, Herbelot fut touché par cet aveu et invita le jeune garçon à s’asseoir auprès de lui.
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« Je ne saurais t’apporter parfaits conseils, mais en période de doute, je prie toujours la sainte Vierge mère de Dieu. Elle apporte réconfort aux enfants endeuillés. Tu pourrais même faire dire quelques messes en sa mémoire, cela te mettra baume au cœur, j’en suis acertainé.
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<p>
— C’est que je n’ai guère de quoi faire aumône.
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— N’as-tu pas de quoi offrir un cierge en accompagnement de la prière ? Cela soulage, je t’assure. »
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Désormais plus aguerri aux atermoiements de la confession, Herbelot comprit que Germain se refermait et semblait préoccupé par bien plus grave.
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« Je te vois bien plus soucieux qu’il ne sied. Si je peux t’aider en quoi que ce soit, n’aie crainte de mon ire. Je n’ai qu’à me louer de toi depuis que tu travailles à mes côtés. Dépose le fardeau qui pèse en ton cœur. »
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Germain hésita un petit moment, se frotta le nez qui coulait et avoua dans une voix éteinte.
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« C’est que je dois forte somme, mestre. Et que je peux honorer ma dette.
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<p>
— Que voilà vilaine affaire ! J’espère que ce n’est pas suite à funestes dévoiements.
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<p>
— Certes pas, mestre, certes pas. C’était pour payer les soins de ma pauvre mère. Le médecin, les drogues d’apothicaire… Toutes mes économies y sont passées et je dois encore une belle somme à celui qui m’a fait l’avance. »
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Herbelot fit un rictus. Il avait la plus profonde antipathie pour ceux qui faisaient commerce de l’argent et d’autant plus lorsque c’était aux dépens d’un miséreux.
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« Tu n’aurais jamais dû te fier à ces serpents qui vendent le temps de Dieu comme s’il leur appartenait.
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— Je ne savais que faire, mestre. Il me fallait trouver de quoi soigner ma pauvre mère.
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— Le blâme est surtout sur eux, qui font honteux commerce là où Il a foulé la terre. C’est le genre de bourse qui entraîne de certes une âme aux Enfers. Combien dois-tu ?
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<p>
— Encore un peu plus d’un besant. Un sou par semaine encore quatre semaines, plus six deniers de retard. »
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Herbelot en fut soulagé, la somme n’était pas énorme et il avait largement de quoi la rembourser. Sa prébende était bien supérieure à ses dépenses et il en consacrait une partie à des dons aux nécessiteux. Habitué à se voir doté de tout ce dont il avait besoin par la collectivité, il ne trouvait nul intérêt à amasser les pièces en un trésor futile.
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<p>
« Avant tout, il te faut te confesser. En recourant à des pratiques condamnables, tu as entaché ton âme immortelle. Voilà bien plus inquiétant méfait, bien que facile à nettoyer par une juste pénitence. Tu vas venir avec moi que je revête l’habit et je t’entendrai, ou tout autre confesseur que tu préféreras. »
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Germain sentit une boule se former dans son estomac. Il comprenait qu’il allait franchir un point de non-retour. Jusqu’à présent il s’était contenté de donner le change quand on le croyait Latin. Mais en acceptant de se livrer à ce sacrement, il savait que son crime serait bien plus grave. Il ne s’en vit pas le courage et balbutia quelques mots avant d’arriver à ânonner péniblement son aveu.
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<p>
« C’est que je ne suis pas latin, mestre Gonteux. Je suis syriaque…
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<p>
— Que me contes-tu là ? N’y a-t-il pas plus franc que Germain ?
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— C’était le nom de mon père, que j’ai repris. Ma mère m’a fait entrer en sa religion sous celui de Sharbel. »
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Herbelot secoua la tête de dépit, se grattant la tonsure.
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« Voilà donc que tu ajoutes l’imposture à tes méfaits…
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<p>
— J’ai toujours aimé le nom de mon père, et n’ai jamais prétendu être ce que je n’étais pas !
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— Oui da, tu t’es contenté de ne pas démentir ce qu’on croyait de toi. Ton péché n’en est pas moins net, mon garçon ! »
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<p>
Germain demeura muet sous le regard lourd de reproches d’Herbelot. Pour autant, le clerc n’était pas si fâché que touché par la détresse de son interlocuteur.
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<p>
« Vu que tu n’es pas à mon service direct, ton sort ne dépend pas de moi. Ce sera au sire archevêque qu’il conviendra de trancher ton sort. D’ici là, tu continueras ton office comme si de rien n’était. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Palais de l\u2019archev\u00eaque de Tyr, logement d\u2019Herbelot Gonteux, apr\u00e8s-midi du mercredi 1er octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;palais_de_l_archeveque_de_tyr_logement_d_herbelot_gonteux_apres-midi_du_mercredi_1er_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;13874-20233&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="palais_de_pierre_de_tyr_bureau_de_l_archeveque_fin_de_matinee_du_jeudi_2_octobre_1158">Palais de Pierre de Tyr, bureau de l’archevêque, fin de matinée du jeudi 2 octobre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le modeste bureau était envahi des parfums maritimes, que le vent faisait entrer en rafales par la petite fenêtre. Insensible aux courants d’air qui déplaçaient les documents de la table de travail, le vieux Pierre de Barcelone, archevêque de Tyr portait les yeux au loin par-delà les toits de la ville. Il aurait pu sembler indifférent à ce qui se disait dans la pièce, mais ses familiers savaient qu’il ne faisait jamais preuve d’un tel irrespect envers ses visiteurs. Il réserverait ses absences à ses proches, en faisait un signe d’intimité.
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<p>
Herbelot avait expliqué rapidement la situation du valet qui le servait au sein du palais et avait plaidé sa cause. C’était selon lui un garçon travailleur et honnête, qui n’avait agi que dans l’insouciance et l’inconséquence de la jeunesse. La remarque avait amusé le vieil ecclésiastique, enclin à prêter la même inexpérience à son secrétaire, malgré toute l’affection qu’il lui vouait.
</p>

<p>
L’archevêque se tourna vers les deux hommes debout face à lui. Germain lui semblait fort piteux, les mains croisées et le regard rivé au sol. Il lui paraissait bien humble et modeste. Loin de la superbe des barons dont les fautes, pour n’être pas moins nombreuses, étaient souvent beaucoup plus graves. La voix éraillée du prélat emplit la salle sans effort, porteuse d’autorité malgré ses tremblements.
</p>

<p>
« Entends bien, mon garçon, que tu as lourdement fauté en te jurant à moi sous un faux nom, même si tu l’avais pris en mémoire d’un parent aimé. Outre cela, tu as laissé croire que tu étais fidèle sujet de la sainte Église alors que tu appartenais à une secte orientale. Amie, certes, mais distincte. »
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<p>
Pierre de Barcelone marqua une pause, plissant ses yeux fatigués pour mieux voir si ces paroles faisaient leur effet sur le jeune homme.
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<p>
« Dans ton errance, tu as eu l’heur d’encontrer un homme de bien, mon secrétaire, qui parle de toi en termes bien élogieux malgré tes manquements. Je porte cela à ton crédit et suis donc prêt à te tendre la main. Tu devras néanmoins laver ton âme de ces péchés si tu veux demeurer en mon hostel, et donc te confesser et suivre la pénitence qui te sera attribuée. »
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<p>
Voyant que sa dernière phrase soulevait l’incompréhension de ses deux interlocuteurs, l’archevêque leva une main impérieuse.
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<p>
« Comme le sacrement de la confession est réservé aux membres de l’Église, il te faudra avant cela rejoindre la communauté des fidèles et te faire baptiser. Sous ce vocable que tu aimes tant, pourquoi pas ? J’encroie que tu sauras trouver bon parrain pour te préparer à cela d’ici la Pentecôte, où cela sera. »
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<p>
Il allait tendre la main pour donner son anneau à baiser puis se reprit.
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<p>
« D’ici là, tu rejoindras les pénitents qui jeûnent au pain sec et à l’eau chaque vendredi, pour te faire passer le goût de ces mensonges et préparer ton âme à recevoir l’Esprit saint. »
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<p>
Après avoir salué comme il seyait, Herbelot et Germain se retirèrent. Ils déambulèrent sans un mot en direction de la grande salle où le repas serait servi. Traversant les jardins, le jeune prêtre arrêta son compagnon d’une main.
</p>

<p>
« Pourpense bien la chance qui t’est donnée de repartir du bon pied. Je serai heureux d’être ton parrain au jour de ton baptême, qui sera pour toi véritable renaissance, ainsi qu’il sied. »
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<p>
Puis il sortit d’une de ses manches une bourse un peu dodue qu’il glissa dans la main du valet.
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<p>
« Outre, tu donneras ça aux sangsues qui te harcèlent. Nul besoin de mettre en péril ton âme plus longtemps. »
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<p>
Germain en resta bouche bée un instant puis lança un regard affolé vers Herbelot.
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<p>
« Je ne peux, mestre, vous êtes trop généreux !
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<p>
— Ne t’enjoie pas trop. Tu devras rembourser cette somme ! Verse un denier par semaine durant une année au moins au chapelain de la Sainte Vierge. Qu’il associe ta mère à ses messes durant ce temps. Nous serons alors quittes. Mais libre à toi de continuer par la suite. »
</p>

<p>
Puis le petit clerc ventripotent continua sa route sans plus un regard pour son compagnon hébété de tant de sollicitude. Herbelot était encore plus mal à l’aise avec les effusions sentimentales qu’avec les manquements à la Foi. Il se sentait malgré tout incroyablement satisfait de lui. À sa grande honte, tenta-t-il de se corriger. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Palais de Pierre de Tyr, bureau de l\u2019archev\u00eaque, fin de matin\u00e9e du jeudi 2 octobre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;palais_de_pierre_de_tyr_bureau_de_l_archeveque_fin_de_matinee_du_jeudi_2_octobre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20234-24786&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le prêt à intérêt était généralement interdit par toutes les religions du Moyen-Orient médiéval. Ce qui n’empêchait en rien sa pratique extrêmement banalisée. On lui trouvait de nombreuses excuses, en excluant de cette interdiction les membres d’une autre croyance, en dissimulant les intérêts dans des taux de change ou en établissant des versements différés en nature. Tous les artifices étaient bons et même des ecclésiastiques y recouraient régulièrement, quand ils n’étaient carrément pas usuriers eux-mêmes.
</p>

<p>
Malgré tout, il arrivait que des crises moralisatrices secouent le monde des affaires et qu’on annule purement et simplement certaines dettes voire qu’on confisque un capital bien mal acquis. Mais c’était malheureusement souvent avec des motifs tout aussi hypocrites que les pratiques décriées.
</p>

<p>
On trouve mention de différents styles de prêts dans les écrits retrouvés. Un grand nombre concerne des besoins de vie quotidienne et pas du tout des entreprises commerciales. Le prêt contracté par Germain/Sharbel est inspiré d’un courrier dont parle S.D. Goitein, de trois dinars, qui avait servi à rémunérer les soins d’un malade.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ashtor Eliyahu, <em>Histoire des prix et des salaires dans l’orient médiéval</em>, Paris : École Pratique des Hautes Études, 1969.
</p>

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I à 6, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. IV. The Cities of Acre and Tyre</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2009.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;26006-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Sorte de robe à manches longues, vêtement de base des populations moyen-orientales d’alors.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Boisson traditionnelle syrienne à base de lait fermenté.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Les Occidentaux avaient souvent une vision fantaisiste des souverains et territoires lointains. Il parle du calife fatimide du Caire.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Dette d’honneur]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Oultre Jourdain]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_061_oultre_jourdain#oultre_jourdain]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_060_petits_dieux" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_060_petits_dieux" data-wiki-id="fr:qita:qita_060_petits_dieux">Petits dieux</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_062_dette_honneur" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_062_dette_honneur" data-wiki-id="fr:qita:qita_062_dette_honneur">Dette d’honneur</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_mercredi_26_fevrier_1158">Jérusalem, palais royal, après-midi du mercredi 26 février 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le vicomte Arnulf, emmitouflé sous une couverture chamarrée qui traînait jusqu’au sol, dégustait quelques fruits au vin. Il était malade depuis plusieurs jours, victime de fièvres et de toux, mais refusait de garder le lit au grand dam de ses proches. Il était donc installé à sa table de travail, dans une des salles du palais, qu’il affectionnait tout particulièrement en hiver, car elle ouvrait sur une colonnade et des jardins. Plusieurs braseros apportaient suffisamment de chaleur pour qu’une poignée de clercs de l’administration trouvent prétexte à venir là copier, classer ou vérifier des chartes sans avoir à se frotter les doigts.
</p>

<p>
Sur la pile de documents qu’il venait de compulser trônait une petite missive, hâtivement rédigée d’une main brouillonne, mais portant un sceau qu’il reconnaissait entre tous. Ce n’était pas l’imposante bulle de presque deux pouces de diamètre que chacun attribuait au souverain sans l’ombre d’un doute, mais celle qui accompagnait les messages sans importance, aux simples fins d’identification. Le roi Baudoin indiquait que la campagne dans le Nord s’était fort bien déroulée, qu’il faisait halte à Tripoli quelques jours et qu’il fallait prochainement attendre son retour triomphal, en compagnie de Thierry comte de Flandre.
</p>

<p>
Arnulf avala encore plusieurs bouchées en silence, tout en étudiant le sergent assis face à lui. Gaston vérifiait un inventaire qu’il venait de réaliser dans plusieurs arsenaux épars dans la cité. Fatigué par les combats, boiteux et parfois revêche, il accusait une vie de violence au service de la couronne. Le vicomte lui faisait confiance pour estimer la valeur des hommes. Capable de constituer une bande compétente pour n’importe quelle tâche en peu de temps, il avait un jugement sûr et se voyait régulièrement en charge de la formation des fantassins. Par égard pour son âge et sa claudication, on lui épargnait les campagnes hivernales. Connaissant la susceptibilité de Gaston, Arnulf lui avait donc demandé cet inventaire, tâche perpétuellement nécessaire, afin de le garder au chaud.
</p>

<p>
Outre cela, il avait envie de savoir ce que valaient les dernières recrues et si certaines pouvaient servir à autre chose qu’effrayer le larron ou le bourgeois peu désireux de payer la taxe. Il fallait régulièrement renouveler les unités de fantassins et on sélectionnait alors parmi la sergenterie royale ceux qui semblaient les plus aptes. Cela offrait l’avantage de s’appuyer sur des hommes qu’on pouvait former toute l’année et dont on connaissait les forces et les faiblesses.
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<p>
Un des nouveaux arrivants, qui n’avait pas juré depuis plus d’un an, attirait l’intérêt du vicomte. Ernaut, dont la réputation à la porte de David inquiétait jusqu’aux marchands de Beyrouth, s’était révélé être bien plus qu’un géant au physique de colosse. Restait à savoir si cela lui serait bénéfique pour servir le royaume.
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<p>
S’essuyant les doigts dans une touaille, Arnulf s’éclaircit la gorge pour interrompre Gaston dans son énumération.
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<p>
« Laisse donc ces listes pour le moment et conte-moi ce qu’il en est de la formation des piétons…
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<p>
— Que voulez-vous assavoir, sire vicomte ? Il n’y a rien de particulier à en dire.
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<p>
— As-tu fini d’apprendre les ordres au dernier contingent ?
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<p>
— Oui-da. Il ne serait pas inutile de leur faire subir encore assaut par conrois, histoire de les aguerrir. Mais ils savent les ordres, les cris et l’usage des bannières. »
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Arnulf réprima un frisson et remonta la couverture sur ses épaules.
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« As-tu eu l’heur d’étudier le jeune Goliath, fort récemment ?
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<p>
— Ernaut ? confirma Gaston dans un sourire. Certes, nous avons compaigné jusqu’à Jaffa peu après la Sainte-Catherine<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. Un jeune poulain susceptible de finir beau destrier. Pour peu qu’on lui tienne les rênes courtes.
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<p>
— A-t-il posé souci ?
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— Il s’emporte parfois un peu vite, et n’apprécie rien tant que montrer sa force colossale à quiconque. Lui faire tenir le rang est souventes fois ardu. »
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Le vicomte acquiesça, se remémorant qu’il avait pu constater lui-même l’indépendance d’esprit parfois pénible du jeune homme. Ce n’était malgré tout pas pour lui déplaire, tant qu’elle ne s’opposait pas à son autorité personnelle.
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« À quel poste l’as-tu formé ?
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— Il sert comme pavesier.
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— Tu lui attribueras place en senestre de la ligne. Avec semblable donjon en la forteresse, la muraille tiendra bon.
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— Il faudra s’assurer que son arrivée en si belle place n’occasionnera pas de heurts. Ce n’est pas l’usage d’avoir telle préséance quand on n’est pas vétéran. »
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La remarque de Gaston arracha au vicomte un grommellement sans enthousiasme. Le sergent appréciait ce chevalier, mais il regrettait son désintérêt envers les sentiments des humbles. Pourtant Arnulf passait beaucoup de temps en leur compagnie pour ses différentes tâches et il ne détestait rien tant que l’inefficacité, ayant pu en constater les résultats désastreux à de nombreuses reprises. Las, cela ne l’avait jamais incité à voir parmi ces serviteurs de la couronne plus que des pions qu’il affectait au mieux de ses besoins.
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<p>
« Tu n’auras qu’à le prendre dans ton conroi<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> et surveiller cela.
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— Le roi compte chevaucher sus l’ennemi si tôt rentré ? risqua Gaston.
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— Je ne sais. De toute façon, vu que Norredin<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> est malade et que son ost a été défait, il y aura sûrement rapide bataille pour profiter de notre avantage. Bonne occasion pour éprouver au feu ces nouvelles lames. »
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<p>
Gaston hocha la tête en silence. Le jeune roi n’aimait rien tant que chevaucher à la tête de son ost. Il avait déjà à son actif de nombreuses victoires et comptait souvent sur ses succès pour financer les besoins du trésor. L’été précédent, il n’avait échappé que de peu à la capture ou à la mort<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, mais cela n’avait en rien tiédi ses ardeurs. Encouragé par son beau-frère Thierry de Flandre, il passait plus de temps en selle la lance à la main que dans son palais.
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<p>
« Je vais m’occuper d’Ernaut. Il sera fin prêt pour la prochaine campagne, soyez-en assuré. »
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Arnulf opina en silence et avala un nouveau fruit, se pourléchant de l’excellente friandise. Il lui faudrait voir comment s’attacher le jeune Ernaut dans sa maisonnée. C’était la valeur de ses hommes qui donnait la puissance à un hôtel. Arnulf espérait bien se servir de cette belle pierre pour y bâtir dessus.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, apr\u00e8s-midi du mercredi 26 f\u00e9vrier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_mercredi_26_fevrier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;363-7340&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="terre_de_suete_plaine_de_buṭayḥa_debut_d_apres-midi_du_mardi_8_juillet_1158">Terre de Suète, plaine de Buṭayḥa, début d’après-midi du mardi 8 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

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Appuyée à un palmier, l’unité d’Ernaut avait pris place parmi les broussailles peu denses qui s’étiraient en une haie sauvage jusqu’au milieu de la plaine à leur gauche. Ils s’étaient déployés en fin de matinée depuis l’arrière-garde du corps central d’armée, vers l’aile droite. Derrière eux, une échelle de cavaliers menée par le prince de Galilée attendait à l’abri de la forteresse mouvante des boucliers. Loin en retrait, les mules et animaux de portage étaient égayés en direction du lac de Tibériade, d’où ils puisaient la boisson distribuée par les fourrageurs.
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La chaleur était torride et les langues remuaient de la poussière. En dehors des berges, la végétation abondante était brûlée de soleil. Ernaut souleva son casque de fer, qu’il protégeait d’un chapeau de paille, pour y passer un linge déjà détrempé de sueur. Il ne voyait rien s’approcher depuis les lignes ennemies qui semblaient toutes affairées bien plus au nord. Régulièrement des coursiers apportaient des nouvelles aux bannerets et on avançait de quelques pas, parfois d’une portée d’arc. Sans pour autant arriver au contact qu’espérait Ernaut. Il avait hâte de prouver sa valeur, certain de sortir renforcé de la confrontation avec l’adversaire.
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Il souffla longuement, plissant les yeux pour tenter de comprendre ce qui se déroulait malgré les ondes de chaleur. Il ne voyait que des formes indistinctes au niveau des combats et ne percevait que de diffuses rumeurs, selon le vent. L’arbalétrier à ses côtés lui tendit l’outre emplie d’eau tiède qu’ils se repassaient depuis le matin.
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« On a bonne position. C’est l’ost de Flandre à senestre qui encaisse les traits sarrasinois.
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— Ils ne s’approchent donc jamais, frapper de la lance et du glaive ?
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— Pas tant qu’ils peuvent… »
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Il fut interrompu par une sonnerie de cor. Ils allaient faire mouvement sous peu. Ernaut lança la gourde à un valet qui passait par là et enfila la guiche et les énarmes de son grand bouclier. Enfin, il empoigna l’hast de sa lance, qu’il avait plantée en terre. La tension s’insinua dans les corps, crispant les mâchoires, serrant les poings et fronçant les sourcils. Gaston, à cheval, avait rivé son regard à la bannière de Galilée, prêt à réagir au moindre de ses frémissements. Lorsqu’il la vit s’incliner légèrement à plusieurs reprises, il hurla « Mouvez ! »
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En un instant, les pavois se soulevèrent de terre et la ligne ondoya subitement, le temps pour elle de déferler comme une lente vague sur la plaine. Les fûts des lances semblaient une forêt aux terminaisons de métal brillant sous le soleil et, portées au rythme du pas des hommes, ils dansaient sous un vent imaginaire. Ça et là, les étoffes peintes aux couleurs des seigneurs de guerre s’élançaient vers les cieux, marquant l’emplacement des cavaliers prêts à s’avancer vers l’ennemi.
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Ils n’avaient pas fait un demi-mille qu’un coursier se présenta au grand galop. Il hurla en passant devant eux « Halte ! Serrez ! » sans même ralentir tandis qu’il s’engouffrait entre deux unités. Il piqua directement vers le prince.
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Décontenancé, Ernaut tourna la tête vers Gaston. Il savait que le groupe se fiait à lui pour les mouvements, qu’il était le pilier de référence. Et là il hésitait sur ce qu’il devait faire. Gaston le comprit en un instant et cria « Mouvez ! La bannière est toujours inclinée ! Mouvez ! » Malgré tout, en disant cela, il fit volter sa monture de façon à s’assurer de réagir rapidement à toute nouvelle indication et fixa la bannière. Peu après l’arrivée du cavalier, elle se redressa ostensiblement et tandis que les olifants propageaient un autre ordre, des voix s’élevèrent d’un peu partout. « Halte ! Serrez ! »
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<p>
Sans même y réfléchir, Ernaut se rapprocha du groupe à sa gauche jusqu’à le rejoindre. Puis il se figea et planta sa pique en terre tandis que son voisin venait se poster au plus près de lui. La ligne se tassa comme un soufflet que l’on aurait replié, offrant une muraille ininterrompue d’écus hérissés de lances. En retrait, les arbalétriers avaient tendu les arcs, sans pour autant encocher. Ils attendaient.
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<p>
L’échelle<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> de cavalier semblait tranquille, mais les conrois étaient formés, les heaumes étaient lacés et, autour des montures, les valets et serviteurs s’activaient à équiper les retardataires. Le sol commençait à gronder du piaffement des étalons de guerre impatients de s’élancer, tenus fermes par des poignes d’acier. Ernaut inspira longuement. Il était prêt.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Terre de Su\u00e8te, plaine de Bu\u1e6day\u1e25a, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 8 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;terre_de_suete_plaine_de_bu\u1e6day\u1e25a_debut_d_apres-midi_du_mardi_8_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7341-12180&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="terre_de_suete_abords_du_yarmuk_pres_des_caves_de_suete_soiree_du_mercredi_9_juillet_1158">Terre de Suète, abords du Yarmūk près des caves de Suète, soirée du mercredi 9 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Un campement sommaire s’était établi au débouché de la courte vallée fermée par la forteresse des Caves de Suète. Ernaut avait été ébahi de découvrir que ce n’était pas un édifice dû à l’homme, mais l’aménagement de la falaise terminale. Des grottes étaient agencées avec des passerelles et des encorbellements à flanc de la montagne. De là-haut devait s’offrir une vue imprenable sur les environs, vers le nord par-delà le Yarmūk et les terres contrôlées par Damas.
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<p>
Le roi avait établi sa tente au plus près de la fortification, avec les principaux nobles et la cavalerie tandis que les fantassins avaient été installés de façon à protéger les abords. Bien qu’ils aient remporté une victoire la veille face à Nūr al-Dīn, le Turc avait pu battre en retraite et conservait une capacité militaire conséquente. La leçon de l’année précédente avait été entendue par le jeune souverain de Jérusalem et des sentinelles égayées le long des accès garantissaient la sécurité. On disait même que des coursiers allaient faire venir de quoi renforcer la position des Caves de Suète avant que le roi ne reparte.
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<p>
Le principal affluent du Jourdain en était réduit à serpenter entre les pierres et les racines, lointain souvenir du torrent tumultueux du printemps. L’eau vive était néanmoins fort appréciée des hommes, dont un grand nombre avait pataugé dès que cela leur avait été possible. Ernaut avait été parmi les premiers à s’ébrouer, profitant de l’occasion pour rincer ses vêtements poisseux de sueur. Il s’était après cela installé contre un rocher tiédi par le soleil de la journée, exposant ses linges pour qu’ils sèchent. Portant simplement ses braies, mais avec son imposant coutelas à la ceinture, il était ensuite allé aider à la confection du repas, un gruau hâtivement chauffé et agrémenté de dattes. Il était accompagné d’un vin léger apporté dans de larges outres et qui sentait donc un peu la chèvre.
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<p>
Regroupés par affinité dans la zone enclose de cordes qui délimitait le camp, les hommes prenaient du bon temps. Quelques chants résonnaient, pas toujours bien élégants, et des lavandières parcouraient les rangs, proposant leurs talents pour s’occuper des corps et des vêtements. Ernaut regardait au loin un spectacle de jongleurs assez vulgaire lorsqu’il entendit l’arrivée d’un cheval. C’était Gaston qui revenait des Caves, où il avait certainement reçu les ordres. Il confia les rênes à un valet et s’approcha du petit groupe où était Ernaut.
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<p>
« Il me faudra cinq hommes demain à l’aube.
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<p>
— Quelque bataille en prévision ? s’enthousiasma le jeune homme.
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— Certes pas. Le conseil des barons reçoit en ce moment même des coursiers venus de chez Norredin. M’est avis qu’on ne les reverra pas de sitôt. »
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Apercevant la mine déconfite du jeune homme, Gaston s’approcha.
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<p>
« Hé bien quoi, jeune. N’es-tu pas heureux d’avoir survécu à bataille, et sans perdre aucun morceau !
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<p>
— C’est juste que j’ai trouvé ça… »
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Ernaut ne trouvait pas ses mots. Gaston s’accroupit à côté de lui et lui donna une bourrade.
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<p>
« Aussi long que jour sans pain ? Je m’en doute bien. Mais c’est ça guerroyer, jeune. On attend la journée durant, sous soleil d’enfer. Et d’un coup, ça nous tombe dessus, comme un orage. Le plus souvent, ça se contente de péter au loin, comme le tonnerre.
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<p>
— Toutes ces journées à porter lance et écu, avancer, reculer… C’est quoi l’intérêt ? On aurait pu aussi bien rouler les dés allongés dans le pré. »
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<p>
Gaston se gratta l’oreille, comme si ce qu’il entendait irritait sa cervelle.
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« Ça, on ne peut jamais l’assavoir avant la fin de la journée. Tu t’ensouviens hier, quand on faisait avance et que le cavalier est venu nous arrêter ?
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— Certes oui. J’espérais qu’on irait à curée.
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— Ça aurait pu. Le souci, c’est que ces maudits Turcs aiment à feindre la fuite pour nous prendre dans leur nasse. Les barons ont cru à une perfidie de ce type.
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<p>
— Sauf qu’ils fuyaient vraiment et qu’on aurait pu faire belle moisson. Peut-être même grapper Norredin.
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— Et tu te voyais déjà l’assaillir pour le porter toi-même, ficelé comme conil, au sire Baudoin ! » se gaussa le vieil homme.
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Il soupira longuement et se laissa tomber au sol. Il chercha de quoi se désaltérer, mais fit une grimace en apercevant l’outre de vin. Il haussa les épaules et sourit à Ernaut.
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<p>
« Tu as bien œuvré ce jourd’hui, jeune.
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<p>
— J’ai rien fait, à part porter pavois et haste, avancer, tourner, reculer…
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<p>
— Toutes choses pour lesquelles on espérait de toi. Apprends donc que tu n’es pas plus Roland que moi. Adoncques, servir à ta place sans gloriole te sera fort plus utile.
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<p>
— J’espérais certes bien plus de cette levée d’ost. »
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Gaston se releva péniblement, époussetant les brindilles de sa cotte.
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<p>
« T’es pas si vieux. Agis ainsi que tu l’as fait ce jour, et pense à fermer un peu ta grand’goule. T’en seras pas déçu. »
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<p>
Il assortit sa dernière déclaration d’un clin d’œil et repartit en boitillant, en quête d’un vin qui siérait à son gosier. Il laissait Ernaut en plein désarroi. Le jeune homme avait été euphorique lorsqu’il avait appris qu’il allait intégrer l’ost royal pour cette campagne. Il l’avait clamé sur tous les toits et annoncé à toutes ses connaissances, même lointaines. Il avait même escompté du butin pour faire quelques emplettes afin d’impressionner Libourc et sa future belle-famille.
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<p>
Revenir sans haut fait à conter lui broyait le cœur. Il lui fallait trouver un moyen de se débarrasser de ce poids. Comprenant qu’il ne servirait à rien de ruminer seul dans son coin, il se leva soudainement et s’avança parmi ses camarades.
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<p>
« Quelque courageux pour oser m’affronter à la lutte ? »
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<p>
En entendant la voix d’Ernaut lancer son défi, Gaston sourit pour lui-même. Le vicomte serait heureux d’apprendre que les obstacles ne minaient en rien l’énergie du jeune homme. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Terre de Su\u00e8te, abords du Yarm\u016bk pr\u00e8s des caves de Su\u00e8te, soir\u00e9e du mercredi 9 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;terre_de_suete_abords_du_yarmuk_pres_des_caves_de_suete_soiree_du_mercredi_9_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12181-18460&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’idée de ce texte a été nourrie par l’envie que j’avais depuis longtemps de présenter le monde militaire médiéval d’un point de vue assez rare, celui de l’infanterie. Loin de n’être que des bagarres sans cohérence, les affrontements demandaient au contraire une solide organisation, car les contingences matérielles et logistiques étaient assez fortes. Les batailles consistaient avant tout à des déploiements et déplacements réciproques de troupes. Le tout avec des moyens de communication assez simples : bannières, instruments de musique, quelques cris et ordres bien précis. Si dans les textes, les combats pouvaient se prolonger des heures, cela désignait la durée totale de présence sur la zone. Les engagements à proprement parler étaient souvent intenses, mais pas forcément longs, et étaient plutôt composés de flux et de reflux épisodiques.
</p>

<p>
La bataille de Buṭayḥa constitue l’un de ces nombreux affrontements mineurs entre les puissances latines et musulmanes qui n’aboutit à aucun résultat stratégique. Chacun des chroniqueurs loua les succès de son camp tout en minimisant ceux de ses adversaires. Nūr al-Dīn rentra à Damas et repartit dans le nord où Renaud d’Antioche opérait des razzias. Baudoin put libérer la place forte des Caves de Suète du siège dont elle était l’objet et profita de sa présence pour en améliorer les défenses. Les deux souverains envisagèrent un moment de signer une trêve sans que cela ne débouche sur rien.
</p>

<p>
Par ailleurs, le titre de cette nouvelle a aussi un sens particulier pour l’auteur, car il s’agit du premier texte publié dès l’origine en licence libre. De la même façon qu’Ernaut, il me semble que c’est là un passage de frontière, afin de fouler des terres inconnues. Dans les deux cas se mêlent l’impatience d’y déployer un savoir-faire et le désir d’y voir fructifier des rêves.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Audoin Édouard, <em>Essai sur l’armée royale au temps de Philippe Auguste</em>, Librairie Anciennes H. Champion, Paris : 1913.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Gibb H. A. R., <em>The Damascus Chronicle of the Crusades. Extracted and translated from the chronicle of Ibn al-Qalanisi</em>, Londre : Luzac &amp; Co., 1932, réédition : Mineola : Dover Publication, 2002.
</p>

<p>
Nicolle David, « ̔̔̔‘Ain al-Habis. The Cave de Sueth » dans <em>Archéologie Médiévale</em>, XVIII, Rouen : 1988. P;113-140.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Verbruggen Jan Frans, <em>The art of warfare in Western Europe during the Middle Ages, from the eighth century to 1340</em>, The Boydell Press, Amsterdam, New York, Oxford :1977 (2nde édition).
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20410-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Cf. Qit’a « Leviathan »
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Unité militaire, de cavalerie généralement, mais qui peut avoir un sens général.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Nūr al-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Cf. Qit’a « Chétif destin »
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Formation de combat équestre.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:24 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Oultre Jourdain]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Petits dieux]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_060_petits_dieux#petits_dieux]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_059_basses_eaux" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_059_basses_eaux" data-wiki-id="fr:qita:qita_059_basses_eaux">Basses eaux</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_061_oultre_jourdain" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_061_oultre_jourdain" data-wiki-id="fr:qita:qita_061_oultre_jourdain">Oultre Jourdain</a></span></div>
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_apres-midi_du_mardi_27_aout_1157">Jérusalem, après-midi du mardi 27 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Allongé sur sa paillasse, Ernaut se prélassait tranquillement à l’abri d’un auvent de feuilles de palme, un pichet de vin frais et quelques rissoles à portée de main. Sa nuit de garde avait été épuisante, avec plusieurs soucis dus à des rixes entre voyageurs. Il avait donc décidé de faire une sieste avant de s’occuper de quelques tâches domestiques. D’autant qu’il espérait croiser le vieux Saïd, son voisin, pour lui demander de l’aide.
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Droart avait invité tous ses collègues à profiter de sa nouvelle demeure pour le souper et la veillée. Il venait de s’installer dans une jolie maison vers Sainte-Marie-Madeleine, dans l’angle nord-est de la cité. Il y avait acheté plusieurs bâtiments, dont certains en ruine, mais cela constituait un bel ensemble et lui offrirait l’opportunité d’avoir un jardin et, pourquoi pas, des locataires, particuliers ou boutiques, une fois les édifices restaurés. Ernaut et quelques autres avaient passé une partie de la dernière quinzaine à transporter les affaires de la famille et l’ultime chargement avait été déposé quelques jours auparavant. Il était donc désormais bien temps d’arroser ça dignement.
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Ernaut avait prévu d’y apporter un peu de vin, histoire de sympathiser avec ses collègues. N’ayant prêté serment au roi que quatre mois plus tôt, il n’en connaissait qu’un faible nombre. Mais comme Droart était de ce premier cercle, il tenait également à marquer le coup, avec un cadeau. Et c’est là qu’il avait besoin de l’aide de Saïd. Il n’avait aucune idée de quoi offrir ni d’où le trouver. Saïd était perpétuellement en quête de tâches, qu’il exécutait pour tous ceux qui voulaient bien de lui. Il connaissait donc parfaitement la cité et saurait indiquer les meilleurs artisans.
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<p>
Lorsqu’il pointa le bout de son nez, portant une corbeille emplie de branchages, il était accompagné d’un petit chien au poil ras. Ernaut était toujours sidéré par cette capacité du vieil homme à récupérer des choses un peu partout. Sa cabane sur le toit était encombrée d’un fatras indescriptible des trésors qu’il avait accumulés avec les ans. Chaque jour semblait lui apporter un nouvel élément à entasser dans son modeste appentis.
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« Je m’enjoie de te voir si tôt arriver, Saïd, j’aurais fort grand besoin de conseils de ta part. »
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L’homme s’arrêta, affichant un large sourire qui le faisait ressembler à un fruit sec. Il était habillé d’un thawb<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup> élimé jusqu’à la trame et arborait sur le crâne un turban que peu auraient accepté en guise en serpillière. Il posa délicatement sa corbeille, puis s’approcha d’Ernaut, qui s’était accroupi en tailleur en attendant.
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« Conseils pour sieste ? » rigola Saïd, gloussant comme une volaille, le regard un peu fou.
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Ernaut lui tendit son pichet de vin coupé tout en secouant la tête. L’autre s’assit lourdement et s’empara de la cruche qu’il renifla, circonspect.
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« J’ai désir de faire beau présent à un mien ami. Mais ne m’y entends guère en ce qui concerne les artisans ici. Saurais-tu me guider ?
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– Présent pour enfant ?
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– Nenni, il vient de s’installer en bel hostel. Quelque chose qui lui porte chance. »
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Saïd plissa les yeux, s’envoyant une large rasade de vin pour améliorer sa réflexion. Il gratta sa barbe mitée et hocha la tête plusieurs fois pour lui-même. Ernaut allait lui demander ce à quoi il pensait lorsqu’il dressa un index impérieux avant de se lever. Puis il se dirigea vers son logis, en déverrouilla la porte et y disparut.
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Habitué aux facéties du vieillard un peu dérangé, Ernaut ne s’en offusqua pas. Il se tourna vers le corniaud, désormais allongé entre soleil et ombre, et le flatta doucement. Un bruit de cavalcade résonna entre des murs non loin, des cris d’enfants se propagèrent et s’évanouirent. Il entendit plusieurs femmes entre lesquelles le ton monta bien vite sans qu’il soit possible de comprendre ce qui se disait, les voix se répercutant dans les rues et les courettes. Puis le calme revint, un léger vent fit ronfler et frémir sa hutte de feuillage. Il engloutit quelques beignets, dont il accorda la dîme au chien qui n’en espérait pas tant, et obtint en retour des coups de langue gluants.
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<p>
C’est alors que Saïd ressortit la tête de son antre, les bras chargés d’un paquet de toile. Aussi excité qu’un enfant préparant une bêtise, il posa le tout devant Ernaut, avant de s’asseoir à son tour, et de plonger la main vers les pâtisseries.
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« Qu’est-ce donc, l’ami ?
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<p>
– Cadeau pour ami toi. »
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<p>
Tout en répondant, il poussa vers Ernaut le petit ballot. Celui-ci hésita un peu puis démaillota l’objet qui s’y cachait : une statuette de bronze, un personnage à l’allure étrange, corps humain et tête d’éléphant, en une pose gracile, une main levée en guise de salut, et l’autre tenant un genre d’encensoir.
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<p>
« J’ai jamais rien vu de tel… Où donc as-tu trouvé ça ! Est-ce diablerie de mahométan ? »
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<p>
Le vieil homme secoua la tête avec véhémence avant de stopper brutalement et de lever les épaules, indifférent.
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<p>
« Bonne chance, venue par-delà les mers, loin ici, vers Levant. Pays des épices… Bon pour ton ami.
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<p>
– Tu veux dire que c’est un porte-bonheur ? »
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<p>
Détaillant la statuette élégante, Ernaut ne savait que penser. Il trouvait l’objet plutôt joli, mais il ne voulait pas commettre un impair en offrant une idole païenne à un ami récent.
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<p>
« Tu es acertainé que ça lui plaira ? Combien en veux-tu ? »
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<p>
Saïd fronça les sourcils, ôtant de sa bouche le morceau de beignet qu’il était en train de déchiqueter, comme vexé par la question.
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<p>
« Cadeau pour ami, pas vendre.
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– Je ne peux pas te prendre ça sans te payer, voyons. C’est mon ami, pas le tien.
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<p>
– Toi ami Saïd, donc moi donner cadeau toi. Et toi offrir à ami tien. Porter chance à tous, ainsi. »
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<p>
Ernaut secoua la tête, ennuyé par la générosité inattendue du vieil homme. Il le savait fort désargenté, et la vente de la statuette pourrait lui permettre d’améliorer l’ordinaire. S’il avait d’autres trésors de ce type dans sa cabane, il n’était pas étonnant qu’il la verrouillât si consciencieusement chaque fois qu’il s’absentait.
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Ernaut ne pouvait accepter aussi facilement de le déposséder, d’autant qu’il était lui-même assez aisé depuis qu’il avait rejoint la sergenterie du roi.
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<p>
« J’accepte, mais en ce cas, il faudra m’en dire plus, et le faire autour d’un bon repas. Qu’en dis-tu ? »
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<p>
Saïd hocha la tête et ricana, se tournant vers le chien pour le prendre à témoin :
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« J’ai dit vrai, déjà la chance m’offre repas ! »
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Ernaut s’esclaffa, désarçonné par l’aplomb du vieil homme. Celui-ci lui fit un clin d’œil et ajouta, tout en attrapant un autre beignet :
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« Un jour, je conter toi toute l’histoire de cette statue. Puis il fit un large sourire : belle histoire ! »
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Puis il goba la douceur sucrée dans un gloussement.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, apr\u00e8s-midi du mardi 27 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_apres-midi_du_mardi_27_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;358-7666&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_soiree_du_vendredi_27_juin_1158">Jérusalem, soirée du vendredi 27 juin 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’il était à son logis le soir, Droart aimait à aller voir ses enfants pour le coucher, surtout Guiote. Il avait une tendresse particulière pour son aînée, à qui il passait tous les caprices au grand dam de sa mère. Depuis qu’ils étaient dans la vaste demeure, les petits avaient leur propre chambre, avec un lit pour les garçons et un autre pour les filles. Ils y entassaient leurs jouets, leurs trésors dans des sacs et de vieilles malles récupérées.
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<p>
Droart tenait à la main une statuette de bronze lorsqu’il s’assit au pied de la couche de Guiote et de ses sœurs, déjà endormies. Il la brandit sous le nez de l’enfant, en lui prêtant les borborygmes qu’il faisait.
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<p>
« Te dirait-il d’avoir cette belle figure, ma douce ? »
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La petite découvrait vraisemblablement l’objet pour la première fois, mais la perspective de la faire sienne lui conférait toutes les qualités. Elle s’exclama donc avec enthousiasme, les yeux emplis de joie :
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<p>
« C’est ma préférée ! Je l’aime beaucoup.
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<p>
– Vois-tu, je l’aime beaucoup aussi, mais ta mère ne la porte guère en son cœur, alors il me plairait que tu la gardes par-devers toi.
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<p>
– Pour de vrai ? Tu me la donnes ?
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<p>
– Un jour, je te conterai sa belle histoire.
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<p>
– Une histoire merveilleuse, avec belles pucelles et fiers damoiseaux ? »
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Droart acquiesça, un peu déchiré à l’idée de se défaire d’un cadeau auquel il tenait. Mais il ne serait guère loin et confié à quelqu’un de cher. Il ressentait tout de même un petit pincement au moment de l’abandonner, bien qu’il sache que c’était le seul moyen d’avoir la paix en son logis. Depuis qu’il l’avait reçu de la part d’Ernaut, sa femme n’avait eu de cesse de lui reprocher de posséder un tel objet impie. Elle était persuadée qu’il s’agissait d’une magie païenne, infidèle ou juive, et que cela attirerait le malheur sur leur maison de bons chrétiens.
</p>

<p>
« Par contre, c’est un secret entre nous deux, qu’il ne faut révéler à personne, d’accord ?
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<p>
– Ne pourrais-je le montrer à Sylvette et Houdart ?
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– Nenni, juste entre toi et moi.
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<p>
– Notre secret à nous ? »
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<p>
Le sergent hocha la tête, attendri par la bouille innocente de son enfant. Elle lui fit un sourire en partie édenté et s’accrocha à lui avec chaleur. Il en conçut une bouffée de bonheur, émerveillé de voir qu’en effet, cette statue lui portait de nouveau chance.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, soir\u00e9e du vendredi 27 juin 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_soiree_du_vendredi_27_juin_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7667-10195&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="colteja_nuit_du_mercredi_5_juin_1387">Colteja, nuit du mercredi 5 juin 1387</h2>
<div class="level2">

<p>
Les silhouettes à peine discernables dans la noirceur de la nuit se pelotonnaient contre la haie, à l’une des entrées du hameau. Personne n’avait de lanterne, de crainte d’être visible. On n’entendait que des chuchotements, des murmures inquiets, le gémissement d’un tout petit.
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<p>
« Audeta, où donc se cache ton époux ? Grogna une voix agacée.
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<p>
– Il prenait nos dernières affaires, il s’en vient.
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<p>
– Il nous faut partir au plus vite, on dit l’Aymerigot à quelques portées d’arc. Il nous faut mettre du champ entre ses routiers et nous.
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– Je le sais bien, le Peyre », répliqua une voix autoritaire à l’arrière du groupe.
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<p>
Celui qui avait répondu s’avançait, encombré de sacs et de ballots, un lourd bâton en main. On ne voyait que ses yeux dans les ténèbres et ils ne semblaient nullement effrayés comme ceux de ses compagnons. C’était un homme rude et pas craintif, il tenait à le faire savoir. Même, et surtout, si des soldats en maraude traînaient aux environs. Alban rejoignit sa femme et ses enfants d’un pas lent, puis murmura quelques directives d’une voix calme. Il hocha ensuite la tête à l’intention du meneur de leur petit groupe.
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<p>
Ils prenaient le chemin de la forêt pour se mettre à l’abri des sanglantes troupes de routiers qui écumaient la région depuis des années. À quelques semaines des moissons, il s’avérait plus prudent de quitter sa maison, dans l’espoir que cela découragerait le pillage. Le grain serait bientôt là et c’était le plus important. Une bâtisse pouvait se réparer, mais la récolte, elle, devrait attendre une nouvelle année si on la perdait par un comportement inconsidéré. Vu qu’il était impossible de savoir comment les choses pouvaient se dérouler avec ces troupes de brigands sans foi ni loi, le mieux était de fuir. Seuls quelques-uns auraient préféré demeurer sur place et tenter de résister. Folie, estimaient les autres.
</p>

<p>
Alban était de ces réfractaires. Il avait trop sué sur son lopin et sa maison pour accepter aisément de s’en déposséder ainsi. Son logis était confortable, pour n’être pas si grand, et il était à lui. Sa famille était riche et respectée, sa voix écoutée au conseil. Devoir se cacher comme un lapin terrifié lui remuait les sangs. Il se sentait amputé de sa fierté d’homme. Mais il avait reconnu qu’il n’était pas de taille, que si même les châteaux n’arrivaient pas à résister, alors qu’auraient pu tenter de simples vilains comme lui ?
</p>

<p>
Ils en étaient là, jetés sur les chemins comme des va-nu-pieds, leurs maigres biens serrés sur eux. Alban avait pris soin de cacher leurs objets de valeur avant de s’enfuir, afin de retourner les chercher une fois que les choses se seraient tassées. Ou pour les récupérer quand ils se réinstalleraient. Audeta insistait pour qu’ils descendent plus bas, vers le Limousin, où les températures se faisaient plus clémentes. C’était là pays de peste et d’Anglois avait tempêté Alban, mais il avait fini par reconnaître que les terres y paraissaient moins pénibles.
</p>

<p>
Tout en marchant, il saisit son aîné par l’épaule, Géraud et l’approcha de lui d’une main ferme :
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<p>
« Gamin, tu vas bien m’écouter. Je vais te dire où j’ai celé nos avoirs en l’hostel, au cas où il m’arriverait malheur. Si c’était le cas, ce serait ton rôle de me remplacer. »
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<p>
L’adolescent, habitué à son père autoritaire, hocha la tête avec sérieux, sans rien répondre.
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<p>
« J’ai quelques monnaies dans le grain que je porte, mais une autre part est enterrée au pied du houx à senestre de la grange. »
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<p>
Alban hésita un instant puis se racla la gorge.
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<p>
« Y’a aussi autre chose : la statuette qui nous vient de nos ancêtres de par delà les mers. Y faut pas trop en parler, car le curé y verrait visage de démon. La grand-mère, elle a bien failli mal finir à cause de ça. Mais faut en prendre soin, c’est notre chance qu’y disaient les vieux. Je l’ai scellée en le logis. »
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<p>
Il sourit pour lui-même de son mémento et murmura :
</p>

<p>
« Parmi les bêtes, le démon se terre à l’ombre de la croix.» ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Colteja, nuit du mercredi 5 juin 1387&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;colteja_nuit_du_mercredi_5_juin_1387&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10196-14442&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’idée derrière ce récit, qui rejoint en partie celle tramant <em>Fil du temps</em>, est le destin des objets qui nous entourent et à partir desquels les archéologues tentent de reconstituer les sociétés disparues. Le titre, lointaine référence à Terry Pratchett, dévoile une autre des questions sous-jacentes, à savoir justement l’importance de l’univers symbolique qui s’attache à eux au sein d’un groupe, qui n’est certainement pas constant ni dans le temps ni dans l’espace. Sur ce sujet, si vous avez la chance de voir passer près de chez vous l’exposition <em>Futur antérieur : Trésors archéologiques du XXIe siècle après J.-C.</em>, n’hésitez pas à aller la visiter, elle offre un point de vue saisissant sur ces processus.
</p>

<p>
Il n’est pas une semaine sans révélation soi-disant exceptionnelle de découverte archéologique d’artefacts ayant voyagé sur des milliers de kilomètres, mis au jour en des lieux où ils sont clairement hétérogènes. Mais on connaît depuis l’époque préhistorique le destin de pierres retrouvées très loin de leur site d’extraction. Cela ne veut pas forcément dire qu’un être humain unique en ait assuré le transport, ni que les deux cultures aient été en contact direct (ni envisagé l’existence de l’autre). De plus, même si l’on dispose d’une information archéologique précise, nous ne pouvons généralement en tirer aucun enseignement quant à l’intrusion de l’objet culturel externe, qui demeure anecdotique. Voilà donc un terrain propice à un exercice d’interprétation romanesque, en dehors de toute considération scientifique.
</p>

<p>
Enfin, pour la petite histoire, ce Qit’a a servi de prétexte à un jeu de piste qui menait aux vestiges du village médiéval abandonné de <a href="http://www.auvergne-tourisme.info/patrimoine-culturel/trizac/site-archeologique-des-cases-cotteughes/tourisme-PCUAUV0150000406-1.html" class="urlextern" title="http://www.auvergne-tourisme.info/patrimoine-culturel/trizac/site-archeologique-des-cases-cotteughes/tourisme-PCUAUV0150000406-1.html" rel="ugc nofollow">Cotteughes</a> dans le Cantal, où vous pouvez peut-être retrouver certaines traces du récit…
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14443-16481&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Boas Adrian J., <em>Domestic Settings. Sources on Domestic Architecture and Day-to-Day Activities in the Crusader States</em>, Leiden et Boston : Brill, 2010.
</p>

<p>
Combes Pascal, Piludu Brigitte, Vernet Gérard, <em>Résultats des sondages archéologiques dans les villages de Cotteughes et de Freydefont</em>, DRAC Auvergne, 1990.
</p>

<p>
Flutsch Laurent, <em>Futur antérieur : Trésors archéologiques du XXIe siècle après J.-C.</em>, InFolio, 2003.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;16482-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Sorte de robe à manches longues, vêtement de base des populations moyen-orientales d’alors.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:19 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Petits dieux]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Basses eaux]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_059_basses_eaux#basses_eaux]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_058_le_disparu" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_058_le_disparu" data-wiki-id="fr:qita:qita_058_le_disparu">Le disparu</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_060_petits_dieux" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_060_petits_dieux" data-wiki-id="fr:qita:qita_060_petits_dieux">Petits dieux</a></span></div>
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</ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="damas_fin_de_matinee_du_yawm_al_ithnayn_10_shawwal_551">Damas, fin de matinée du yawm al’ithnayn 10 shawwal 551</h2>
<div class="level2">

<p>
La pluie avait transformé la rue poussiéreuse en un bourbier résonnant de bruits spongieux à chaque pas des bêtes et des hommes. La tête basse, Ibrahim sentait les gouttes parcourant son visage malgré la capuche de son durrâ’a<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>. Chaussé de savates, il manquait de perdre ses souliers à chaque fondrière. Sans même y penser, il claqua sa badine sur l’arrière-train d’un de ses ânes, qui semblait vouloir s’arrêter et héla celui de tête pour qu’il continue à avancer. Avec la douche qu’ils recevaient depuis le matin, au moins n’aurait-il pas à brosser longuement les bêtes. Il espérait ainsi pouvoir enfin se mettre à l’abri d’ici peu.
</p>

<p>
Les rues étaient quasiment désertes, les Damascènes savaient que les intempéries n’étaient jamais persistantes. Ils attendaient donc, le nez collé aux claustras des fenêtres que la météo s’améliore. Seuls les voyageurs et les plus démunis des travailleurs étaient forcés de s’aventurer au-dehors.
</p>

<p>
Ibrahim appartenait un peu aux deux. Il menait des caravanes d’ânes entre les villages alentours et Damas, apportant les aliments frais des vergers et jardins et y emportant les produits manufacturés. Il louait les bêtes ou était embauché par de riches propriétaires, espérant amasser avec le temps de quoi s’acheter ses propres animaux. Depuis bientôt dix ans que son père l’avait poussé au travail, il n’avait guère vu progresser son pécule. Il s’acharnait malgré tout, y compris les jours où il faisait bon rester chez soi.
</p>

<p>
Il parvint enfin au bassin où il faisait boire les ânes avant de les rentrer dans leur écurie, dans un appentis contigu à l’immeuble où il habitait. Grossière maçonnerie appuyée le long d’un mur, sous une profonde arcade qui lui faisait comme un toit, l’eau y coulait claire et pure, depuis une canalisation dérivée de l’alimentation du hammam voisin. Coincé sur la margelle, se protégeant de la pluie de son mieux, il reconnut le vieil al-Dabbi.
</p>

<p>
C’était un mendiant à la silhouette tordue, la barbe miteuse et le turban en désordre, qui errait autour de son quartier, vivant des offrandes et de la bonté des riches donateurs à la mosquée. Il amusait les enfants avec ses histoires, se louait à l’occasion comme conteur lors des fêtes, mais dépendait surtout de la charité. Il salua Ibrahim en ricanant, tirant sur sa tête un repli des chiffons qui lui servaient de vêtement.
</p>

<p>
« Alors l’Ânier, on brave la pluie ?
</p>

<p>
— <em>Dieu aime ceux qui persévèrent</em>, c’est pas vrai, l’ancien ? »
</p>

<p>
Tout en parlant, Ibrahim répartit ses animaux le long du bassin et vint se coller contre le mur, pour profiter à son tour du relatif abri. Il tordit le bord de sa capuche pour en exprimer l’eau, qui se répandit en une flaque à ses pieds.
</p>

<p>
« Tu n’as pas trouvé un endroit où te mettre au chaud ? Il ne fait pas bon rester au-dehors par un temps pareil…
</p>

<p>
— Personne n’a envie d’entendre un vieux fou, pleurant après nos gloires passées !
</p>

<p>
— Des raisons de se lamenter ? Je suis entre Berzé, Qâbûn et Gawbar depuis plusieurs jours et les nouvelles y arrivent chaque fois bien tard. »
</p>

<p>
Le vieil homme haussa les épaules et gloussa.
</p>

<p>
« À toi je peux bien le dire, ton père, qu’Allah le garde, est un vrai dimashqi, et je te crois comme lui. »
</p>

<p>
Il se mit à fredonner et marmonna un peu entre ses dents, tandis qu’Ibrahim surveillait d’un œil les ânes qui s’abreuvaient tranquillement. Le salmigondis devint progressivement des mots, jusqu’à former des phrases intelligibles.
</p>

<p>
« <em>Le monde de Damas est agréable pour celui qui l’a choisi et je ne veux pas d’autre lieu que Damas pour vivre ici-bas</em>. Ce doit être les larmes d’Abû Bakr as-Sanawbarî que nous recevons sur la tête, à nous voir si avilis. »
</p>

<p>
Il fouetta l’air de sa main, comme pour en éloigner un fantôme et ajouta ses postillons aux gouttes, forçant sur sa voix.
</p>

<p>
« Tu sais que le turc qui a forcé notre cité a plié le genou devant les polythéistes ?
</p>

<p>
— Il y a eu bataille ? Je n’en ai eu nul écho !
</p>

<p>
— Si seulement ! La honte serait moins brûlante ! »
</p>

<p>
Al-Dabbi renifla, se frotta le nez et lança, un air de dégoût barrant son visage :
</p>

<p>
« Nous devons verser tribut à nouveau, belle réussite pour l’émir ! Il n’en a que pour ses terres du Nord. Il ajouté le Bilad al-Sham à son collier de perles et n’a cure de notre honneur, de notre prospérité…
</p>

<p>
— Payer ? Encore ? Ne devait-il pas nous affranchir de ces taxes impies ?
</p>

<p>
— On l’a appris à la mosquée, au grand prêche dernier. Huit mille dinars sûri<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> ! »
</p>

<p>
Ibrahim poussa un long soupir, cela n’allait pas arranger ses affaires. Sans en faire trop état, malgré sa famille, il était de ceux qui avaient vu d’un œil plutôt favorable l’arrivée de Nūr ad-Dīn. Il y espérait une occasion de sortir du marasme dans lequel la ville se complaisait depuis son enfance. Il gardait encore un souvenir effrayé de l’armée des chrétiens presque dix ans auparavant, avec leurs grands engins. Après cela, il avait craché, comme tant d’autres, dans les pas des émissaires qui venaient percevoir la redevance de la honte qui leur garantissait une relative tranquillité.
</p>

<p>
L’arrivée d’un chef de guerre compétent, dont les oulémas vantaient les qualités pieuses, avait redonné courage dans les quartiers, même si la fierté empêchait de le reconnaître publiquement. Et maintenant que son nom était crié par le muezzin, depuis la grande mosquée où le prophète avait prié lors de son voyage nocturne<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, Nūr ad-Dīn négociait ignominieusement. La ville espérait un héros et s’était livrée à un homme.
</p>

<p>
Ibrahim leva la main pour saluer le vieux mendiant et tendit le bras pour attraper la bride d’une de ses bêtes. Il avait encore du travail avant de pouvoir se reposer. Il ajusta sa capuche et s’élança sous l’averse.
</p>

<p>
« Préserve-toi l’ancien !
</p>

<p>
— <em>Le nez dans les nues, les fesses dans l’eau</em> ! » Rétorqua al-Dabbi en agitant des doigts l’eau du bassin.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, fin de matin\u00e9e du yawm al\u2019ithnayn 10 shawwal 551&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_fin_de_matinee_du_yawm_al_ithnayn_10_shawwal_551&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;352-6655&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="damas_apres-midi_du_yawm_al_ahad_29_dhou_al-qa_da_551">Damas, après-midi du yawm al’ahad 29 dhou al-Qa’da 551</h2>
<div class="level2">

<p>
Husayn al-Hindi avançait en mâchonnant une lanière de pain, partage de la miche avec ses deux fils. Le plus grand, Hasan, portait comme lui une énorme jarre dans un filet sur son dos. Ils proposaient à boire, récoltant des piécettes de cuivre ou des jetons que le petit Ahmed, d’à peine cinq ans, recueillait dans un gobelet. Husayn était bossu, en permanence courbé sous la charge, comme son père avant lui et comme Hasan le serait bientôt. Mais il nourrissait sa famille chaque jour et accomplissait sa tâche avec ténacité.
</p>

<p>
Il lissa sa longue moustache en voyant l’attroupement près de la fontaine. Il mettait un point d’honneur à ne prendre que de l’eau claire, jamais tirée d’un bassin ou d’un puits. Son père lui avait enseigné l’importance de la réputation, et il y tenait, autant qu’à ses deux vastes récipients en terre qui leur brisaient l’échine.
</p>

<p>
Quelques femmes attendaient de remplir leurs cruches, pauvresses sans le sou, sans mari ou simples domestiques. Husayn leur adressa un salut respectueux. Il était toujours tenté de lier conversation, d’autant qu’il savait son sourire assez séduisant. Mais il se méfiait des commérages et ne faisait cela que lorsque les témoins étaient rares. Sa jeunesse sulfureuse était loin derrière lui et il n’avait pas envie de s’attirer des ennuis par son goût pour la badinerie.
</p>

<p>
Ils posèrent les céramiques contre le mur, s’étirant le dos tout en patientant. D’un gris froid, le ciel semblait prêt à déverser une averse à tout moment. Avec les faibles températures, Husayn n’aurait pas été étonné de voir de la neige le lendemain au matin. Ce qui n’arrangeait pas du tout ses affaires, ses maigres économies épargnées durant les périodes chaudes lui permettant souvent à peine de faire la jointure d’hiver, sans compter le renchérissement parfois effrayant des denrées.
</p>

<p>
Il s’accroupit, les coudes sur les genoux. Ses deux fils jouaient dans la poussière, avec des cailloux qu’ils amassaient dans les replis de leur tenue. Il en profita pour estimer le gain fait depuis le matin et grimaça devant le faible montant. Il leur aurait fallu au moins le double.
</p>

<p>
Entendant un chant familier, il tourna la tête et vit arriver deux solides Nubiens, chargés d’énormes outres : Al-Misri et son frère Razin. Husayn se leva et les salua chaleureusement. Ils se croisaient souvent à une fontaine ou l’autre, mais ne se faisaient nullement concurrence. Husayn proposait de l’eau à boire, qui demeurait fraîche dans la céramique, même en plein soleil. Les deux noirs apportaient celle pour les usages domestiques, et seuls les plus pauvres la consommaient parfois, car elle prenait vite un goût ranci, accentué par la tiédeur inévitable dans le cuir.
</p>

<p>
Razin dévoila le contraste de ses dents blanches en l’apercevant et vint le saluer. Leurs outres ne paraissaient guère ventrues. Pour eux aussi, l’hiver était un moment difficile. Malgré tout, jamais il n’avait entendu les deux frères, arrivés d’Égypte quelques années auparavant, se plaindre. Al-Misri était le plus volubile, en général, et Husayn le trouvait plus cancanier qu’une assemblée de femmes. Il avait toujours une belle anecdote à raconter, ce que semblait indiquer son air gourmand lorsque leurs regards se croisèrent.
</p>

<p>
« On dirait que tu as vu un trésor, al-Misri, s’enthousiasma Husayn.
</p>

<p>
— <em>Par ici, une pomme qu’on prendrait pour une joue ; par là une grenade qu’on prendrait pour un sein. Comme il est agréable le séjour de Dârayyâ ! Là j’ai mené une vie aussi limpide que le miel</em>. »
</p>

<p>
Le Nubien hochait la tête en récitant les vers et s’amusait par avance de ce qu’il allait raconter. Il posa son lourd fardeau, avant de se rapprocher pour narrer son histoire.
</p>

<p>
« Tu sais que les émissaires de l’émir sont partis porter gros trésor aux Ifranjs ?
</p>

<p>
— Toute la ville ne parle que de ça. Puissent les Ifrits leur rôtir les pieds, aux infidèles. Mais au moins nous n’avons plus à les voir en la muraille.
</p>

<p>
— J’y vois un autre avantage… Un des émirs désignés à ce grand honneur possède plusieurs belles esclaves en plus de son épouse. Il les garde en une charmante demeure, vers Bâb Sarqi<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Et là, elles se languissent de lui, confiées à deux vieilles matrones à l’odeur de chamelle.
</p>

<p>
— Ne me dis pas que tu as pu y pénétrer…
</p>

<p>
— C’est qu’elles aiment à prendre des bains, chez elles. Il faut bien leur porter de l’eau. Mais ce n’est pas là métier pour toi. »
</p>

<p>
Il assortit sa remarque d’une caresse amicale sur le bras d’Husayn, qui avait vérifié que ses fils n’entendaient pas. Il n’avait nulle envie que cela revienne aux oreilles de son épouse, dont le caractère aimable n’incluait pas la complaisance à la légèreté des mœurs.
</p>

<p>
« L’autre jour, nous remplissions la cuve, avec Razin, sous l’étroite surveillance d’une des vieilles. Mais comme elle était seule, une des jeunes beautés m’a chuchoté quelques mots dans le couloir.
</p>

<p>
— De quel genre, ces mots ?
</p>

<p>
— Du genre qui expliquent comment passer par une des fenêtres mal fermées en certaines occasions. »
</p>

<p>
Husayn ricana au sous-entendu et secoua la tête. Il n’avait jamais su dire si le Nubien était un affabulateur ou s’il avait une chance insensée. En tout cas il lui offrait l’occasion de vivre pas mal d’aventures par procuration.
</p>

<p>
« Un jour tu finiras par avoir des ennuis, à ainsi tremper ta plume à tous les pots.
</p>

<p>
— Qui suis-je, qu’un pauvre affranchi que personne ne voit ?
</p>

<p>
— Il n’y aura justement guère pour t’aider si un mari jaloux te fait couper les bourses, au mieux.
</p>

<p>
— Faire de moi un eunuque pour que je vive au milieu des femmes ? Me menacer de ça, c’est comme menacer le canard de la rivière !<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> »
</p>

<p>
Husayn secoua la tête, manifestant son désaccord en pure forme. Il tapa dans ses mains, souleva son imposante jarre et alla la placer sous le jet d’eau. Il ricanait encore tandis que le flot chantait en remplissant la panse.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, apr\u00e8s-midi du yawm al\u2019ahad 29 dhou al-Qa\u2019da 551&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_apres-midi_du_yawm_al_ahad_29_dhou_al-qa_da_551&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6656-12982&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="damas_fin_d_apres-midi_du_nas-sabt_11_muharram_552">Damas, fin d’après-midi du nas-sabt 11 muharram 552</h2>
<div class="level2">

<p>
Au moment de franchir le pont du Barada, Abu Malik al-Muhallab frissonna et s’emmitoufla dans les rafrafs<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> de son turban. Un vent léger sifflait sur les murailles septentrionales de la cité, faisant voler la poussière du chemin. Quelques gamins étaient affairés à ramasser des détritus sous le pont, dont ils triaient ce qu’ils espéraient revendre. Il frémit de les voir ainsi tremper dans le courant glacé.
</p>

<p>
Face à lui la route se divisait en de nombreuses voies qui allaient serpentant parmi les jardins et les vergers. La guerre y avait prélevé son tribut, surtout sur les bâtiments les plus proches, mais l’endroit gardait une part de son charme, et ce même au plus fort de la saison hivernale. Il chercha du regard ce qui pouvait être un débit de boisson, perdu dans les décombres de ce qui avait été le haut lieu des fêtes de la bourgeoisie damascène pendant des décennies, si ce n’était des siècles.
</p>

<p>
Il lui fallut un petit moment pour trouver l’établissement qu’il espérait être le bon. Ce n’était qu’un très modeste estaminet, où un maigre feu au centre de la pièce apportait une clarté et une chaleur appréciables, au prix d’une atmosphère enfumée. Avisant sa belle apparence, le tenancier vint l’accueillir avec obséquiosité et le mena avec cérémonie à la personne qu’il avait demandé. L’homme tirait visiblement grande fierté d’avoir en ces murs un tel personnage.
</p>

<p>
Ce n’était pourtant qu’un vieil aveugle, appuyé contre une cloison rongée, qui jouait au manqala avec un gamin. Seule la qualité des étoffes de ses robes permettait de ne pas le prendre pour un mendiant. Le port de tête, également, trahissait le rang. Abu Malik s’approcha et s’inclina par pur réflexe.
</p>

<p>
« Salaam, j’ai pour nom Abu Malik al-Muhallab. J’ai bien l’honneur de parler à Altûntâsh, ancien gouverneur de Salkhad et Bosrâ<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> ?
</p>

<p>
— J’ai peut-être été celui-là par le passé, mais je ne suis désormais plus qu’un vieil homme auquel les cadis ont fait crever les yeux… »
</p>

<p>
Tout en répondant, il invita d’un geste son interlocuteur à s’asseoir et chassa le gamin avec lequel il jouait jusque là.
</p>

<p>
« Voyez comme le destin est ingrat. La main autrefois si forte à brandir l’épée se risque à peine à manier le jeton face à un enfant. Le brave gamin me mène chaque jour ici… <em>La fraîcheur étanche ma soif et puissent mes jours être abreuvés par le Barada et en goûter les pâturages</em>. »
</p>

<p>
Tandis qu’il récitait, un sourire triste creusait des sillons dans ses traits. Il leva la main, qui se mit à ondoyer.
</p>

<p>
« La première fois que je suis venu ici, avec mon seigneur et maître, Kumustakin, j’ai cru entrer au Paradis. Le murmure des eaux du Barada avive ces souvenirs en moi.
</p>

<p>
— Vous n’avez pas une demeure parmi les jardins, plus accueillante que cette masure ?
</p>

<p>
— Les juges m’ont pris ma fortune en même temps que les yeux. »
</p>

<p>
Il soupira longuement.
</p>

<p>
« J’aurais espéré que l’émir, une fois maître de la ville… »
</p>

<p>
La phrase mourut sur ses lèvres.
</p>

<p>
« Mais vous n’avez pas bravé le froid de l’hiver pour entendre les jérémiades d’un vieux fou. Puis-je vous être utile à quoi que ce soit ?
</p>

<p>
— Je viens vous voir pour savoir si vous pourriez m’indiquer des gens à contacter pour racheter des captifs. Vous avez appris la razzia récente du roi Badawil<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> ?
</p>

<p>
— Difficile d’y échapper. La trêve n’aura pas tenu trois mois, voilà coûteux tribut. »
</p>

<p>
Il se gratta la joue, à la barbe soignée, mâtinée de poivre et de sel.
</p>

<p>
« Je suppose que vous pensez à des Ifranjs que j’aurais pu connaître par le passé.
</p>

<p>
— N’importe qui capable de m’assister à la libération des captifs serait le bienvenu.
</p>

<p>
— Mon nom risque de vous fermer des portes plus qu’autre chose. Ceux que j’ai le mieux connus… »
</p>

<p>
Il fit une moue, tourna la tête, se réinstalla sur son coussin, comme si sa posture devenait incommode.
</p>

<p>
« Il n’en est qu’un, peut-être. Un esprit rusé, et certes pas un ami. Mais parfois nos adversaires sont plus honorables que nos amis. »
</p>

<p>
Il marqua une longue pause, comme s’il se remémorait de lointains et pénibles souvenirs. Sa voix était rauque lorsqu’il se décida à parler de nouveau.
</p>

<p>
« Demande après al-Baqara<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>. Ne te fie pas à son nom, c’est un sage. Il avait l’oreille du jeune roi. C’est un farouche adversaire, mais il y a du juste en lui. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du nas-sabt 11 muharram 552&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_fin_d_apres-midi_du_nas-sabt_11_muharram_552&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12983-17659&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La cité de Damas qui avait réussi à maintenir un pouvoir indépendant depuis le début des Croisades finit par être rattachée à un empire plus vaste lorsque Nūr ad-Dīn l’intégra à ses territoires. Ce fut le résultat d’un long travail préparatoire de sa part, et lui offrait l’occasion d’unifier une large zone, suffisante pour opposer désormais un front quasi uni face aux Latins.
</p>

<p>
Pour les habitants de Damas, ce fut certainement au prix d’une profonde amertume qu’ils se virent ainsi absorbés. Ils abritaient un des lieux les plus prestigieux de l’Islam, avaient même été le siège du califat un temps. Pourtant ils étaient traités comme un fief provincial par un conquérant turc, basé dans le nord, à Alep. Saladin, qui grandit en partie à Damas, offrira de nouveau un rôle important à la cité syrienne, mais on peut sentir le ressentiment des chroniqueurs à l’idée de voir leur indépendance foulée au pied, malgré les acclamations de façade pour Nūr ad-Dīn.
</p>

<p>
L’histoire d’Altuntash demanderait de longs développements, mais son triste sort est intimement lié aux complexes jeux diplomatiques qui se sont déroulés entre Alep, Jérusalem et Damas pendant plus d’une décennie. Nous ne disposons que de peu d’informations, mais il semble s’être trouvé au centre d’un dangereux stratagème entre les trois puissances. Il est possible que cela m’offre à l’avenir l’occasion de proposer des hypothèses sur ce qui s’est passé en Syrie du sud en 1147 une fois certaines pistes mieux étudiées.
</p>

<p>
Enfin, le poème partagé entre les protagonistes, auquel la traduction ne rend pas vraiment grâce est cité par Ibn ’Asâkir et attribué à Abû Bakr as-Sanawbarî. Il appartient à une tradition de textes laudateurs sur la ville de Damas, dont le caractère sacré, la qualité architecturale et la beauté naturelle sont régulièrement mis en exergue par les artistes.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17660-19627&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef, Nikita, <em>La description de Damas d’Ibn ’Asâkir</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1959.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nūr ad-Dīn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19628-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Grande robe de dessus.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">De Tyr.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Tradition rapportée par al-Hasan ben Yahyâ al-Hissani.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Une des portes de la cité de Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Allusion au proverbe qui dit : Menacer le brave de la mort, c’est menacer le canard de la rivière.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Longue extrémité du turban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Villes du sud de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin Ier de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Bernard Vacher
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:12 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Basses eaux]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Le disparu]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_058_le_disparu#le_disparu]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_057_fleau_ballant" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_057_fleau_ballant" data-wiki-id="fr:qita:qita_057_fleau_ballant">Fléau ballant</a></span></div>
</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="lydda_chambre_de_l_eveque_matin_du_mardi_23_septembre_1158">Lydda, chambre de l’évêque, matin du mardi 23 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
L’évêque Constantin était assis à sa petite table face aux jardins. La fenêtre largement ouverte laissait entrer la chaleur naissante de la journée, accompagnée des effluves capiteux des fleurs et fruits cultivés en contrebas. En arrière-plan, les bruits du chantier de la basilique commençaient à se faire entendre. Une brise de mer agonisante apportait depuis l’occident quelques nuances salées, parfois un peu de fraîcheur. L’évêque se dit que bientôt la récolte du coton débuterait dans les campagnes de Saint-Jean d’Acre.
</p>

<p>
Bien qu’il soit relativement âgé, Constantin demeurait en assez bonne forme. Un physique robuste, empâté avec les ans, lui donnait l’allure d’un vieux chevalier. Il l’avait acquis en selle, en armure, auprès des saintes reliques qui accompagnaient généralement le roi de Jérusalem dans ses déplacements. Ses mains avaient aussi souvent servi à bénir les étendards et les combattants de la foi qu’à tenir les rênes de sa monture. Il n’était pas pour autant un guerrier, incapable de la moindre stratégie militaire, qu’il abandonnait à d’autres. Son devoir était de garantir aux troupes l’appui divin dans leurs affrontements, pas de manier une épée.
</p>

<p>
De fréquents voyages, à la tête de sa propre compagnie d’hommes en armes, avaient tanné son visage, creusé de nombreux sillons dans sa face ronde, aux larges oreilles. La bonne chère emplissait ses traits et le faisait paraître moins âgé qu’il n’était en réalité, mais le regard parfois las trahissait le poids des ans. Si les sourcils étaient à peine parsemés de blanc, son crâne ne recevait plus aucune tonsure, tellement la couronne de cheveux gris se réduisait à un souvenir. Les lèvres fines étaient rarement déformées par un sourire, dévoilant des dents usées et gâtées, mais il n’en était pas pour autant acerbe ni autoritaire. Ses domestiques n’étaient que peu confrontés à des sautes d’humeur ou des caprices et lui accordaient volontiers un caractère débonnaire.
</p>

<p>
Il avait gardé de ses années d’étude au monastère et de canonicat l’habitude de se lever au son des heures, et priait avec régularité, dans son oratoire. Son sommeil se découpait donc en plusieurs plages, dont la sieste, ce qui entraînait des en-cas assez fréquents, avec des repas plutôt légers, sauf lorsqu’il recevait des invités.
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<p>
Comme souvent, il était vêtu d’un bliaud de soie claire à motifs d’oiseaux, sans ceinture, avec un impressionnant crucifix émaillé autour du cou. À sa main, l’anneau de sa fonction étincelait tandis qu’il brassait les fruits secs trempés dans du vin à l’aide d’une cuiller en argent. Il n’avait même pas touché à sa compote fraîche ni aux quelques beignets qui l’accompagnaient. Il se sentait morose.
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Les pas d’un valet venu chercher son vase de nuit le tirèrent de sa rêverie. Il apostropha le domestique et lui fit signe d’approcher.
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« Avez-vous eu quelques nouvelles de Josce ? Ce démon est absent depuis plusieurs jours désormais.
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— Nenni, sire. Nul ne l’a vu ni aux communs, ni en l’héberge, ni en l’hostel.
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— Il n’est pourtant pas de ses habitudes de disparaître ainsi. Crois-tu qu’il aurait quelque raison d’avoir fui ?
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— Je suis persuadé qu’il n’a que louanges à votre égard, sire. Il serait bien ingrat de ne pas vous savoir gré d’une telle amitié. »
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L’évêque hocha la tête, à demi convaincu.
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« Savoir ce qui passe dans la tête de telle jouvence… »
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Il congédia le valet d’un geste et entreprit d’avaler des fruits. Il n’aimait pas gâcher la nourriture, d’autant qu’il avait assez goûté au pain dur de campagne ou au biscuit de mer pour apprécier les plats de ses cuisines. Une gorgée de vin légèrement coupé lui mit un peu de baume au cœur. Certainement un cru de Samarie, estima-t-il.
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<p>
Le chantier résonnait désormais de cris de manutentionnaires. Il reconnaissait le grincement d’une énorme grue hissant les pierres, le tintement du marteau du forgeron. Il se dit qu’une visite impromptue de la construction lui ferait le plus grand bien. Il n’était pas toujours intéressé par les explications détaillées du maître de l’œuvre, mais appréciait fort de superviser de loin les thèmes iconographiques prévus par le chapitre des chanoines, ou de valider d’un signe de tête encourageant une décision architecturale.
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<p>
C’était sa façon de faire, déléguer au maximum tout en insistant bien sur son nécessaire assentiment à toute chose. Sans pour autant s’embarrasser à vérifier si le déroulement était conforme à ce qu’il en avait demandé. Ça aurait été admettre qu’il envisage qu’on ne lui obéisse pas à la lettre. Nul n’aurait pu dire s’il s’aveuglait volontairement ou ne tenait aucun compte des manquements, mais chacun s’en félicitait, trop heureux de pouvoir en décider à sa guise, sous sa supervision purement nominale.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, chambre de l\u2019\u00e9v\u00eaque, matin du mardi 23 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_chambre_de_l_eveque_matin_du_mardi_23_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;352-5450&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="lydda_sacristie_de_l_eglise_saint-georges_matinee_du_mardi_23_septembre_1158">Lydda, sacristie de l’église Saint-Georges, matinée du mardi 23 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
L’épaisse porte de bois ferré menant au petit trésor était largement ouverte et le père Heimart, trésorier de la congrégation augustinienne, y penchait sa délicate silhouette pour y prendre les différents éléments qu’il présentait à l’évêque. Il espérait le convaincre de la nécessité d’étoffer leur collection d’objets liturgiques.
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<p>
Manipulant un coffret, il en fit jouer la serrure et en sortit plusieurs patènes, soigneusement rangées dans des bourses de soie. Il les compta avant de les extraire avec précaution de leur étui. Il ne pouvait s’empêcher de tirer la langue tandis qu’il faisait cela.
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<p>
« Voyez, père, comme nous manquons cruellement de tout. En cas de messe solennelle, nous n’aurons jamais assez de ciboires.
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<p>
— N’en avons-nous pas commandé à cet artisan d’Acre ?
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— Nous en avons seulement parlé, mais rien n’est fait. »
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Il se releva brusquement, les courtes mèches frisées de sa chevelure blonde dansant autour de sa tonsure.
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<p>
« D’ailleurs nous n’avons pris nulle décision encore en ce qui concerne les pyxides<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>. Nous pourrons avoir plusieurs autels en la basilique neuve, et autant de tabernacles. Outre, il est fort probable que moult pèlerins viendront faire visitance à Saint George. »
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<p>
Tout à ses réflexions, il ne prit pas garde au fait que l’évêque Constantin s’était assis sur un escabeau et regardait vers la nef. Heimart prenait sa charge de trésorier très à cœur et s’inquiétait devant l’ampleur du chantier. Il s’attendait à voir déferler dans les années futures des hordes de fidèles, et tenait à avoir tout le nécessaire pour célébrer le culte de façon appropriée.
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<p>
Plus influencé par la liturgie clunisienne que par celle des cisterciens, il se plaisait à imaginer les travées emplies de chefs-d’œuvre d’orfèvrerie et d’étoffes plus somptueuses les unes que les autres. Pour cela, il n’hésitait pas à voyager dans tout le royaume pour rencontrer les artisans les plus habiles. Les convois de négociants de tissu étaient également avertis qu’il faisait bon faire halte à Lydda lorsqu’on était sur le chemin de Jaffa, car le frère trésorier était chaque fois désireux d’acquérir les belles pièces de soie qu’on possédait. Il dépensait d’ailleurs une large partie de sa prébende canoniale en ce sens.
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Constantin finit par reporter son attention sur le chanoine, toujours occupé à sortir et montrer le mobilier liturgique. Il ne semblait pas décontenancé par le fait que l’évêque ne l’écoutait guère. Il en était à présenter plusieurs étoffes finement ouvragées.
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« J’ai pris sur moi de faire broder ces pavillons, nous en aurons ainsi plus qu’assez. Ma seule inquiétude concerne la réalisation de corporaux »
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Sa voix s’éteignit lorsqu’il vit que l’évêque Constantin faisait la moue.
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« N’êtes-vous pas d’accord avec moi, père ? s’émut le jeune homme.
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— Que si, mon fils. Je suis désolé, je n’ai guère la tête à ces questions. Je vous avais promis d’en discuter, mais je n’arrive pas à y trouver intérêt. »
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<p>
Devant le visage décomposé d’Heimart, il s’empressa d’ajouter :
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« Ceci malgré la haute importance de ces questions. C’est vous dire comme je suis troublé.
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<p>
— Auriez-vous souci ? Voulez-vous que je fasse appeler votre chapelain confesseur ?
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<p>
— Ce n’est rien de cet ordre. Juste de l’inquiétude à propos de mon petit Josce…
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<p>
— Il a encore fugué ?
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— Il semblerait bien. Et nul ne l’a vu s’éloigner. Je crains fort pour lui, il n’est pas si habile pour se débrouiller par lui-même. Il est encore un peu jeune. »
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Heimart hocha la tête doucement. Comme tout le monde au palais, il était habitué aux facéties de Josce, protégé par la main bienveillante de l’évêque. Sa disparition n’était pas pour lui déplaire, mais le désarroi que cela causait chez le vieil homme le touchait malgré tout. Il se gratta le cou, réfléchit un petit instant et arbora un franc sourire. Il avait trouvé ce qui pouvait rasséréner le prélat.
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« Vous ai-je parlé de ce nouvel habit de grande fame chez nos frères de France et d’Angleterre ? »
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Il s’empara d’un fin voile de lin soigneusement plié et le déploya sur son épaule en un geste frivole.
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« On le nomme surplis, et il est fort apprécié pour les offices. Il serait bien avisé d’en user en lieu et place de nos aubes, lourdes et incommodantes vêtures de laine. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, sacristie de l\u2019\u00e9glise Saint-Georges, matin\u00e9e du mardi 23 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_sacristie_de_l_eglise_saint-georges_matinee_du_mardi_23_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5451-10120&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="lydda_chantier_de_la_nouvelle_basilique_saint-georges_fin_de_matinee_du_mardi_23_septembre_1158">Lydda, chantier de la nouvelle basilique Saint-Georges, fin de matinée du mardi 23 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

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La chaleur déversée par le soleil commençait à se répandre, et l’évêque se félicita d’avoir pris un chapeau de paille et un éventail. Il avait décidé de voir l’avancée des travaux de la future église, sans pour autant déranger les ingénieurs et ouvriers. Il entretenait également l’espoir que Josce aurait trouvé là un espace de jeu à la hauteur de son imagination. Il ne pouvait guère définir exactement pourquoi il y était autant attaché. Enfant, il avait été confié à un établissement ecclésiastique à peine savait-il marcher. L’amusement lui était donc alors inconnu, et peut-être compensait-il sur ses vieux jours.
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<p>
Il était parfaitement conscient du désordre qu’engendrait Josce et se promettait chaque fois de le morigéner comme il convenait. Il n’aurait accepté de quiconque le dixième des bêtises de Josce. Et pourtant subsistait cette affection sans jugement.
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Il stoppa soudain, impressionné par l’ascension d’un chapiteau décoré, suspendu dans un écrin de toile et de cordes au bout d’un épais câble tracté par un âne à travers un astucieux enchevêtrement de poulies. Parmi les hommes nerveux qui criaient, guidaient à l’aide de filins la montée de la sculpture, se trouvait l’imagier responsable de l’œuvre. Un morceau de robuste bâche en guise de tablier, les poings sur les hanches, il admirait l’envol de son travail.
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<p>
Au sein même de ce qui serait la future nef, une loge hébergeait ses collègues, dont les burins résonnaient en cadence tandis qu’ils libéraient de leur gangue de pierre les feuillages, personnages et créatures qui orneraient l’édifice. Autour d’eux, sur des planches de bois, de vieux cuirs ou du papier, des indications avaient été tracées par la main experte de Régnier, le chanoine responsable du programme iconographique.
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L’évêque aperçut des pèlerins admiratifs du chantier, essaimés le long du chemin. Appuyés sur leurs bourdons, ils écarquillaient les yeux, émerveillés par la silhouette élancée des colonnes jaillissant vers le ciel. Ils ne semblaient guère prêter attention au fait qu’ils étaient au milieu du passage et gênaient les portefaix transportant mortier et moellons. Ils se poussèrent néanmoins en entendant le grincement de l’essieu d’un lourd charroi de pierre tiré par deux bœufs.
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<p>
À l’entrée du chantier, la loge des ingénieurs prolongeait le bâtiment de la forge. Cette dernière était le seul élément édifié en dur. Le tintement qui en émanait marquait le rythme des journées de travail. Deux artisans et leurs aides s’employaient chaque jour à réparer les outils, à en façonner de neufs. Ils produisaient également les accessoires métalliques nécessaires à la construction. Les pièces d’art étaient commandées à des ateliers spécialisés, chargés de composer portails à motifs complexes, treillis de ferronnerie et serrures décoratives.
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<p>
Tout en déambulant, l’évêque espérait apercevoir la silhouette de Josce, sachant que l’endroit recelait mille cachettes où s’amuser. Malgré toute la prévenance du prélat et de ses domestiques, le lieu offrait trop d’occasions de jeu pour en réfréner l’attirance. Lorsque, transpirant, il rejoignit les bâtiments de son palais, son estomac commençait à se manifester. Peut-être que l’appel du ventre serait assez fort pour faire rentrer le fugueur. Avant de passer la porte, il jeta un dernier coup d’œil circulaire à l’édifice qui s’annonçait somptueux. La perspective d’avoir ainsi contribué à ériger un tel monument de la Foi arracha un soupir d’apaisement à son esprit chagrin.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, chantier de la nouvelle basilique Saint-Georges, fin de matin\u00e9e du mardi 23 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_chantier_de_la_nouvelle_basilique_saint-georges_fin_de_matinee_du_mardi_23_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10121-13916&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="lydda_salle_d_audience_du_palais_de_l_eveque_apres-midi_du_mardi_23_septembre_1158">Lydda, salle d’audience du palais de l’évêque, après-midi du mardi 23 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Constantin avait passé une partie de son après-midi à vérifier et faire sceller plusieurs chartes en attente depuis quelques jours. En tant que dirigeant de la cité de Lydda, il avait des devoirs en plus de la charge spirituelle et foncière de l’évêché. Il ne s’opposait plus aussi violemment aux prétentions des seigneurs de Ramla que ses prédécesseurs, mais il tenait à manifester la réalité de son pouvoir temporel. D’ailleurs, il devait pour celui-ci service à Baudoin un contingent de dix chevaliers et vingt sergents d’armes, dont l’étendard au Saint George était connu dans tous les territoires.
</p>

<p>
On lui avait signalé l’arrivée de son banneret, Seguin de Brebon, à la mi-journée. Celui-ci avait préféré se rafraîchir avant de venir présenter les dernières informations de l’ost royal. Cela signifiait donc qu’elles étaient plutôt bonnes. Par les fenêtres ouvertes, donnant sur la cour d’entrée, il entendait le remue-ménage engendré par le retour de la troupe. Tandis que les montures et animaux de bât étaient pris en charge, les hommes manifestaient bruyamment leur enthousiasme d’être rentrés sains et saufs en discutant de leurs aventures avec les domestiques.
</p>

<p>
Il y aurait un grand repas ce soir pour les recevoir comme il seyait. L’évêque aurait préféré demeurer tranquille dans sa chambre, mais il ne pouvait décemment pas faire un pareil accueil à ceux qui étaient allés le représenter les armes à la main. Il savait que certains d’entre eux s’inquiétaient toujours de devoir verser le sang, quand bien même ils soient bénis et au service d’une juste cause. D’ailleurs, certains respectaient scrupuleusement les pénitences infligées, espérant racheter leur violence par des pratiques spirituelles redoublées.
</p>

<p>
La grande porte grinça en s’ouvrant, laissant passage à la haute silhouette voûtée de Seguin. Manifestement sorti d’un bain, il était rasé de frais, le cheveu propre bien coupé à l’écuelle comme il l’affectionnait. Ses joues semblaient encore plus creuses qu’à l’ordinaire, reflet des semaines occupée à guerroyer, et on ne voyait de lui que ses lèvres charnues et son nez busqué. En apercevant la silhouette de l’évêque installée sur son trône, un large sourire égaya son visage austère et il s’approcha d’une démarche empressée. Il baisa la bague du prélat et attendit qu’on lui donne la parole.
</p>

<p>
« Je m’enjoie de vous voir sauf auprès de moi, mon fils. J’espère que vous n’avez que bonnes nouvelles à m’adresser.
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<p>
— Il y a tant de choses qu’il me faudra long moment pour ne rien en oublier. Tout d’abord notre sire Baudoin vous envoie son salut, et vous remercie, par son connétable, d’avoir si promptement répondu à son appel une fois de plus.
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<p>
— Nous verrons ces questions par la suite. Dis-m’en plus sur les hommes. J’espère que tous sont saufs.
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<p>
— Seulement des blessés et quelques malades à déplorer, mais tous sont revenus, sire. Depuis la bataille peu après la Saint Martin<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, nous n’avons que peu entrebattu l’armée du Soudan.
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<p>
— Le roi est-il satisfait ?
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<p>
— J’ose le croire. Nous avons affranchi les Caves de Suète<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> et le Soudan est parti sans oser batailler. »
</p>

<p>
L’évêque approuva sans un mot puis invita d’un geste son vassal à prendre place sur un petit tabouret. Un valet leur servit du vin tandis que le silence s’installait. Ce fut le chevalier qui reprit la parole, après avoir longuement savouré la boisson.
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<p>
« J’ai ouï parler des assauts faits depuis l’Égypte. Espérons que l’ost parti les combattre y mettra bon ordre.
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<p>
— Penses-tu que le ban sera levé pour cela ?
</p>

<p>
— Nul ne m’en a parlé. Le roi est de retour en son palais et nous avons même cheminé un temps avec le sire comte Amaury<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, qui s’en est allé dans ses terres également.
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<p>
— Parfait. Fais assavoir aux hommes qu’un banquet sera donné ce soir. Ils l’ont sûrement appris par les cuisines, mais que cela soit officiel. Ta femme et toi serez servis à ma table. »
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Seguin inclina la tête en remerciement, et avala ce qu’il restait de son vin. Puis il fouilla dans une besace pour en sortir de nombreux plis. En découvrant la quantité, Constantin souffla.
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<p>
« Fais donc appeler mon secrétaire, veux-tu ? Nous étions justement dans la paperasserie. »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, salle d\u2019audience du palais de l\u2019\u00e9v\u00eaque, apr\u00e8s-midi du mardi 23 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_salle_d_audience_du_palais_de_l_eveque_apres-midi_du_mardi_23_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;13917-18675&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="lydda_chambre_de_l_eveque_veillee_du_mardi_23_septembre_1158">Lydda, chambre de l’évêque, veillée du mardi 23 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La voix forte de Maugier du Toron résonnait sous le haut plafond tandis qu’il évoquait les quelques soucis de police qu’il rencontrait. La ville était située sur le chemin de la côte, et les gens de passage y occasionnaient pas mal de troubles. Rien que le vicomte n’arriva à mâter, mais suffisamment pour qu’il estimât nécessaire d’en avertir le seigneur en titre du lieu.
</p>

<p>
Sous un physique gras et indolent, Maugier dissimulait un esprit vif et une volonté inébranlable. Dédaignant le cheval, il arpentait les rues et le domaine d’un pas infatigable malgré son embonpoint. On moquait d’ailleurs son habitude de toujours s’éponger le front d’un linge qui ne quittait jamais sa main, à tel point qu’on le surnommait « sire la Toaille<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> ». Son autre caractéristique était d’être perpétuellement infesté de poux et de puces, ce qui le faisait se gratter sans cesse, incapable de demeurer immobile.
</p>

<p>
Ce soir, l’évêque espérait de lui un rapport des jours passés, et certainement quelques nouvelles de Josce. Le rusé vicomte était au courant de la disparition et avait donc chargé quelques hommes d’y être particulièrement attentifs. Ce qu’il craignait le plus, c’était qu’une troupe de jongleurs n’ait attiré le malheureux pour l’emmener au loin. Au final, tout ce qu’il savait, c’est qu’il n’avait rien appris susceptible de dérider le vieil ecclésiastique. Sans pour autant dire qu’il avait de l’amitié pour Constantin, qu’il trouvait parfois trop irrésolu, il éprouvait un certain attachement à une personne qu’il devinait finalement peu désireuse de diriger, bien que déterminée à se conformer à son devoir.
</p>

<p>
Il conclut son récit en se raclant la gorge, tout en se grattant un sourcil. Il allait avaler un peu d’hypocras et ajouta, l’air désolé :
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<p>
« Il y a aussi les soucis avec ces nouveaux colons au village de Séphorie. La cour des Bourgeois doit statuer prochainement.
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<p>
— As-tu idée de qu’ils décideront ?
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<p>
— Je leur ai soufflé l’idée que le jurement sur la nouvelle charte confirmait les anciennes coutumes, ce qui leur convient fort bien. Je ne vois pas pourquoi le champart serait moindre pour quelques-uns. C’était là usage des sires de Rama<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, pas les nôtres. »
</p>

<p>
L’évêque grogna en assentiment. Les chicaneries fiscales et légales étaient légion, certains villageois prétextant de coutumes différentes pour tenter d’échapper au versement de certains impôts. Il fallait sans cesse réaffirmer leur position pour éviter de voir disparaître certaines redevances. Il avala quelques amandes effilées, espérant que le vicomte aurait des choses à ajouter. Il se doutait bien que son inquiétude était connue, et qu’on lui aurait annoncé dès le début de l’entretien tout ce qui aurait pu soulager son angoisse, dans un sens ou l’autre. Mais il ne put s’empêcher de demander.
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<p>
« N’avez vous rien découvert à propos de Josce ?
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<p>
— Nenni, et j’en suis fort déçu. Il est suffisamment bien connu des hommes, mais nul ne l’a vu.
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<p>
— Il faut dire qu’il n’a pas son pareil pour se faire discret… »
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<p>
Le gros vicomte échappa un rire et agita son large ventre, goguenard :
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<p>
« Il a certes grand don pour moquer avec astuce, heureusement qu’il est aussi vif pour s’échapper. »
</p>

<p>
L’évêque savait que Maugier appréciait fort Josce, qu’il gâtait de friandises jusqu’à en être déraisonnable. Cela lui garantissait en outre une totale impunité pour les bêtises qu’il accumulait dans la ville et les alentours lorsqu’il lui prenait l’envie d’y baguenauder. Le vicomte reprit une contenance et ajouta, sentencieux :
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<p>
« Je suis acertainé qu’il va revenir tout penaud de la peine qu’il nous a infligée, et certes avec à ses trousses de nombreuses victimes de ses facéties »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, chambre de l\u2019\u00e9v\u00eaque, veill\u00e9e du mardi 23 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_chambre_de_l_eveque_veillee_du_mardi_23_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;18676-22719&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="lydda_chambre_de_l_eveque_nuit_du_mardi_23_septembre_1158">Lydda, chambre de l’évêque, nuit du mardi 23 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Simplement vêtu de sa chemise de fine laine, agenouillé devant le beau crucifix peint qui ornait le petit autel portatif qui le suivait en campagne, l’évêque Constantin susurrait les psaumes en s’efforçant de demeurer concentré. Cela lui apportait un sentiment de paix, de stabilité. Il n’avait plus guère besoin de vérifier les temps liturgiques, nourri d’une pratique ancienne, et se contentait parfois de contrôler avec les chanoines qu’ils étaient bien d’accord sur les textes à réciter.
</p>

<p>
Entendant un bruit étrange derrière lui, il se retourna soudainement, intrigué.
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<p>
Sur la petite table où il avait toujours quelques fruits et friandises à portée de main pour une de ses fringales se tenait un singe vervet. Sans quitter le prélat des yeux, il grignotait avidement tout ce qui lui tombait sous la main. Sa fourrure claire maculée de poussière prenait des teintes fauves à la lueur des lampes.
</p>

<p>
Lorsque Constantin se leva, le primate fit quelques bonds souples, déliant sa longue queue, et atterrit dans les bras de l’évêque.
</p>

<p>
« Josce, petit fripon ! Où donc étais-tu caché tout ce temps ? » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lydda, chambre de l\u2019\u00e9v\u00eaque, nuit du mardi 23 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lydda_chambre_de_l_eveque_nuit_du_mardi_23_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22720-23948&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Certains prélats jouaient parfois le rôle de seigneurs territoriaux, avec tous les devoirs que cela impliquait. Bien qu’ils n’aient pas à prêter hommage au roi, ce qui aurait posé souci en raison de leur statut de clerc, ils devaient soit le fournir en homme, soit, plus souvent, verser un dédommagement monétaire pour solder des troupes. De telles seigneuries ecclésiastiques n’étaient pas rares et compliquaient encore l’emboîtement des autorités légales, administratives et fiscales. Dans le cas de Lydda, des dissensions nombreuses mirent plusieurs dizaines d’années à s’éteindre face aux prétentions des dirigeants, laïcs, de Ramla tout proche.
</p>

<p>
La maison d’un évêque de ce type comportait donc à la fois les officiers et serviteurs d’un hôtel noble, en plus de l’organisation religieuse du diocèse, qui pouvait à son tour être détentrice à un titre ou l’autre de propriétés foncières ou fiscales.
</p>

<p>
En ce qui concerne le petit familier, Josce, on sait qu’il existait un commerce d’animaux pour les plus riches, dont certains aimaient à s’entourer d’une faune exotique. Les malheureuses bêtes avaient souvent une espérance de vie très courte, quand elles ne mouraient pas en chemin. Malgré tout, un certain nombre d’espèces, comme les oiseaux ou les singes, supportaient assez bien la captivité ou la domestication. On cite même des amuseurs qui usaient de tels compagnons.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;23949-25413&quot;} -->
<h2 class="sectionedit14" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nur Ad-Dîn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « The Origins of the Lordship of Ramla and Lydda in the Latin Kingdom of Jerusalem » dans <em>Speculum</em>, vol. 60, No 3, Juillet 1985, p. 537-552.
</p>

<p>
Mariño Ferro Xosé Ramón, <em>Symboles animaux</em>, Paris : Desclée de Brouwer, 1996.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. I &amp; II.</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1993.
</p>

</div>
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<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Boîte de rangement des hosties.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Bataille vers Buṭayḥa, 4 jours après la Saint Martin d’été, soit le 8 juillet.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui ’Ain al-Habis, dans les gorges du Yarmouk.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Amaury de Jérusalem, (1136-1174), comte de Jaffa et d’Ascalon puis roi de Jérusalem à partir de 1163.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Chiffon, torchon, mouchoir, selon le cas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Ramla, dans la plaine de Sharon.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:07 +0000</pubDate>
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<item>

      <title><![CDATA[ Fléau ballant]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="abords_de_souq_wadi_barada_midi_du_youm_al_khemis_11_dhou_al_qi_da_548">Abords de Souq Wadi Barada, midi du youm al khemis 11 dhou al qi’da 548</h2>
<div class="level2">

<p>
La file d’ânes s’étirait dans la poussière grise et le vacarme des pierres roulant sous les sabots. Tête basse, courbée sous leur fardeau, indifférents aux murailles de roches qui les enserraient, les animaux avançaient le long de l’ancienne voie taillée dans les falaises. Malgré le soleil au zénith, leur respiration s’embuait à chaque pas. Autour d’eux, les caravaniers allaient et venaient emmitouflés dans des hardes sans couleur.
</p>

<p>
Seul homme à avoir une monture, Idris somnolait sur sa mule. Il était engoncé dans un amas de tissus fatigués qui ne laissait qu’à peine émerger son nez et ses yeux. Il chantonnait à mi-voix une comptine qu’il destinait à ses neveux et nièces une fois rentré chez lui, à Damas. Il appréciait fort son statut de célibataire, mais prenait grand plaisir au contact des enfants. Jamais il n’était revenu de ses voyages sans un cadeau sous une forme ou l’autre pour les garnements qu’il aimait gâter.
</p>

<p>
Il remarqua que le chef caravanier, reconnaissable à son immense fouet roulé à la taille s’approchait de lui. Malgré le froid, il n’était chaussé que de savates essoufflées.
</p>

<p>
« Abu Hasan ! Un problème ? s’enquit le jeune négociant.
</p>

<p>
— Des hommes installés dans les tombes, à deux ou trois portées d’arc.
</p>

<p>
— Des brigands crains-tu ? s’inquiéta soudain Idris.
</p>

<p>
— Brigands pas s’annoncer comme ça. »
</p>

<p>
Idris se redressa en selle et tordit la tête pour voir devant lui. Un petit feu, une toile hâtivement tendue entre quelques piquets. Et même…
</p>

<p>
« Ils ont des chevaux ! Ce ne peuvent être des pillards. Par contre ce sont des Turkmènes, à n’en pas douter. »
</p>

<p>
Sa main chercha instinctivement sa hanche, où il attachait généralement une épée. Plus pour se rassurer que pour en faire usage. Il n’avait jamais eu à croiser le fer avec quiconque, et préférait toujours s’en remettre à ses talents de négociateur. S’il y avait parfois perdu de l’argent, il se vantait assez souvent d’y avoir conservé la vie. Le visage impassible, Abu Hasan lui demanda s’il fallait faire halte avant d’arriver à leur hauteur.
</p>

<p>
« Venir sus à nous avec ces chevaux leur serait aisé. Ils nous savent ici. <em>Mesure la profondeur de l’eau avant d’y plonger</em>. Allons donc voir si notre modeste train attirera leur intérêt. »
</p>

<p>
Idris soupira, se frotta le nez et tenta de se sortir de son amas de tissus. L’émir ’Ata, seigneur de Ba’albek était un homme respecté et craint dans la région, et il était membre de l’administration de Damas. La présence de détrousseurs était peu envisageable, sauf si le prince du Nord, l’Aleppin Nūr ad-Dīn, déployait ses forces. Il y avait toujours des auxiliaires, des soudards chargés de fourrager, qui ne s’encombraient guère de scrupules. Il remercia Allah de n’avoir avec lui aucun produit que les pilleurs appréciaient, et de ne jamais partir sans quelques bourses de vieux dirhems brunis pour les bakchichs.
</p>

<p>
Lorsqu’ils furent proches de la troupe, Idris s’avança en tête. Les soldats, car c’en était bien, ne portaient aucun signe qui eut permis de les distinguer. Nulle bannière, pas de couleurs. De simples nomades qui s’étaient loués comme auxiliaires de guerre le temps d’une saison. Donc corruptibles estima Idris.
</p>

<p>
L’un d’eux, le visage aussi ridé qu’une vieille pomme, la mâchoire ornée d’une barbe tressée et agrémentée de bagues d’argent, vint se mettre en travers du chemin. Le menton levé, il avait calé ses mains dans l’étoffe de sa ceinture. Derrière lui, les hommes s’étaient déployés en demi-cercle. Aucun n’avait d’arme au poing, mais sabres et arcs pendaient à leurs hanches. Le Turkmène attendit d’être à portée de voix et lança, dans un sourire :
</p>

<p>
« Salaam aleikum !
</p>

<p>
— Aleikum salaam, répondit Idris sans même y penser. »
</p>

<p>
L’homme fronça encore plus les sourcils et s’avança tranquillement. Son visage déformé par un rictus semblait hésiter entre le dédain et le dégoût. Mais son attitude demeurait nonchalante.
</p>

<p>
« Où allez-vous ainsi chargés ?
</p>

<p>
— Dimashq. Ce sont là denrées provenant de Ba’albak. »
</p>

<p>
Le Turkmène hocha la tête lentement.
</p>

<p>
« Quel genre ? Tissu ? Épices ?
</p>

<p>
— Rien de bien luxueux, simplement fèves, froment, lentilles… »
</p>

<p>
Idris nota que l’homme se raidit brutalement et lui adressa une moue de désapprobation silencieuse.
</p>

<p>
« Je vous assure que je ne transporte rien de plus. Juste de quoi manger.
</p>

<p>
— Je te crois, je te crois. C’est juste que l’émir ne peut accepter les spéculateurs. Il doit veiller au grain… »
</p>

<p>
Tandis que l’homme souriait avec emphase et sans joie à sa répartie, Idris cherchait à comprendre. Il avait entendu parler des manœuvres de Nūr ad-Dīn pour gêner l’approvisionnement de la ville, tout en incriminant l’accord avec les Francs comme cause de la disette. Une sueur glacée lui parcourut l’échine et sa voix se fit moins assurée lorsqu’il répondit :
</p>

<p>
« Je ne suis qu’honnête négociant. J’achète et revends à prix raisonnable.
</p>

<p>
— Voilà bel ensemble d’ânes ! Ils portent du froment ceux-là ? »
</p>

<p>
Idris acquiesça sans rien ajouter. Le Turkmène compta silencieusement et revint à lui.
</p>

<p>
« Si je vois bien, chaque bête porte un irdabb<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>, ce qui rapporte dit-on dans les six à sept dirhems de bon argent dans les suq dimashqi. Ne me dis pas que tu l’as payé en rapport!
</p>

<p>
— Je ne compte pas le revendre à pareil prix ! s’indigna Idris.
</p>

<p>
— Et pourquoi tu te gênerais ? »
</p>

<p>
L’homme avait adopté un ton de voix agacé, presque agressif, qui réduisit Idris au silence. Le Turkmène inspira longuement, secoua la tête comme s’il s’apprêtait à morigéner un enfant puis reprit la parole.
</p>

<p>
« L’émir nous a dépêchés pour empêcher que des accapareurs profitent de la misère des pauvres gens.
</p>

<p>
— Ne peut-on s’arranger ? Ma famille, mes amis, comptent sur ces victuailles. »
</p>

<p>
Idris fit mine de s’emparer de la besace de toile qu’il portait en bandoulière. Il savait y trouver les bourses de vieux dirhems.
</p>

<p>
« Crois-tu que je fais cela pour t’extorquer de la menue monnaie ?
</p>

<p>
— <em>Le meilleur des dons est celui qui se fait sans demande.</em> J’espérais juste te proposer un négoce, de ceux que je pratique souventes fois. Moi je veux passer, et toi tu possèdes l’accès à cette route, là, derrière toi. Trouvons un prix raisonnable et quittons-nous bons amis. »
</p>

<p>
Le Turkmène se passa la main sur le menton plusieurs fois, se tourna vers ses hommes. Il semblait indécis, ce qui mit un peu de baume au cœur d’Idris. Lorsqu’il s’approcha de nouveau, Idris put sentir son haleine chargée.
</p>

<p>
« Je serais heureux de te vendre ça, mais il se trouve que l’émir pense que ce chemin est sien. Et lui m’offre de belles montures, des pointes de fer d’excellente qualité pour nos flèches, des femmes et tout ce que mon poing peut prendre à l’ennemi. Qu’as-tu de plus à m’offrir ? »
</p>

<p>
Il haussa les épaules et ricana doucement. Puis agita la main :
</p>

<p>
« Allez, marchand, rebrousse chemin avant que je ne ne décide de te mettre à l’amende pour avoir tenté de voler l’émir et les pauvres.
</p>

<p>
— Rebrousser chemin ? Mais je suis attendu à Dismashq !
</p>

<p>
— Alors, passe. Mais tu devras abandonner tes ânes ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de Souq Wadi Barada, midi du youm al khemis 11 dhou al qi\u2019da 548&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_souq_wadi_barada_midi_du_youm_al_khemis_11_dhou_al_qi_da_548&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;364-7957&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="village_de_taranjeh_demeure_du_ra_is_soiree_du_youm_al_joumouia_16_mouharram_549">Village de Taranjeh, demeure du ra’is, soirée du youm al joumouia 16 mouharram 549</h2>
<div class="level2">

<p>
La maison du chef du village respirait l’opulence. Solidement bâtie en pierre autour d’une cour arborée, elle s’étendait en plusieurs ailes, comprenant des zones artisanales et de vastes entrepôts de stockage. Le majlis s’ouvrait largement sur un petit jardin potager par des baies ajourées, surmontées d’un auvent de feuilles de palme. Profitant de la chaleur revenue pour un jour après un hiver assez froid, le ra’is y avait installé des banquettes pour y travailler. Lorsqu’Idris s’était présenté, il l’avait accueilli aimablement et lui avait fait servir des rafraîchissements. Puis la discussion s’était lancée sur des considérations générales, comme souvent. Le négociant s’étonnait fort de la richesse apparente du lieu, ayant toujours cru que les Ifranjs écrasaient leurs sujets musulmans de taxes et de corvées diverses.
</p>

<p>
« En un sens c’est vrai, nous payons des redevances que les polythéistes ne versent pas. Mais selon le maître, nous pouvons jouir d’une relative liberté. Au final, tant que les impôts sont payés, personne ne vient nous malmener.
</p>

<p>
— Vous ne craignez pas les troupes de guerre, si près de la marche ?
</p>

<p>
— Jusque là elle nous aurait plutôt servi. Aucun ici ne porte l’anneau de fer au poignet, car il nous serait rapide de fuir vers les terres amies. Et l’aisance qui nous est accordée ne l’est que pour nous inciter à nous défendre contre les pillards nomades par nous-mêmes au lieu de pactiser avec eux.
</p>

<p>
— À Dimashq, la présence des émirs ifranjs venus percevoir le tribu est toujours mal passée. Je ne sais comment vous faites.
</p>

<p>
— Peut-être sommes-nous moins fiers que les Dimashqi, rétorqua le ra’is, tout sourire. Nous n’avons que fort peu à voir nos maîtres, et nous commerçons les surplus ainsi que nous l’avons toujours fait. Ils ne viennent pas nous dire quel appel lancer du minaret, et n’interviennent jamais dans les prêches. Pouvez-vous en dire autant ?
</p>

<p>
— C’est bien pour ça que nous refusons de courber la tête devant l’Alépin » reconnut Idris.
</p>

<p>
De retour des champs, plusieurs ouvriers rapportaient des paniers vides, certainement destinés à des semences. Des senteurs commençaient à se propager depuis les cuisines, mélange de condiments et d’huile d’olive chauffée. Idris attrapa un morceau de galette qu’il trempa dans une purée de pois. Il appréciait le lieu et se disait qu’il pourrait s’y faire, même s’il devait faire allégeance pour cela à des infidèles.
</p>

<p>
Il avait de nombreux défauts, il le reconnaissait, mais ne comptait pas la bigoterie parmi eux. Quoiqu’à bien y penser, il tenait avant tout à sa liberté d’aller et venir. Il devait parfois y mettre les formes, mais c’était un prix qu’il acceptait de payer. Même lorsque cela demandait de supporter plusieurs semaines de tracasserie administrative.
</p>

<p>
« J’ai pu obtenir une lettre pour commercer librement dans les cités du royaume de Badawil<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. J’ai espoir d’acquérir du grain, des fèves et pois. Notre cité en manque cruellement…
</p>

<p>
— Je n’ai plus guère de quoi fournir une caravane, nous sommes en période de jointure. Mais la cité de Baniyas a beaux celliers bien garnis. S’ils n’ont pas déjà tout revendu, il se trouve là-bas des négociants qui auront de quoi vous convenir. Je saurai vous donner des noms.
</p>

<p>
— Je n’ai vu que peu d’Ifranjs dans la cité quand j’y suis passé. J’avais espoir d’y recruter des hommes pour faire escorte aux bêtes.
</p>

<p>
— Soudoyer ifranjs à votre service ? » s’étonna le ra’is.
</p>

<p>
Idris hocha la tête plusieurs fois tout en avalant un peu de leben<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>.
</p>

<p>
« Je sais que l’Alépin ne souhaite pas la guerre avec Badawil. Pas encore du moins. Donc ses hommes hésiteront à s’en prendre à moi si je suis protégé de tels hommes.
</p>

<p>
— Voilà bien dangereux stratagème…
</p>

<p>
— <em>Un fou a jeté une pierre dans un puits ; mille sages n’ont pu la retirer</em>. Les miens ont faim, et l’émir souffle sur les braises du mécontentement. Les ventres creux suivront la main qui les nourrira, et même si c’est celle qui les a affamés.
</p>

<p>
— Inch’Allah ! » approuva le ra’is.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Village de Taranjeh, demeure du ra\u2019is, soir\u00e9e du youm al joumouia 16 mouharram 549&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;village_de_taranjeh_demeure_du_ra_is_soiree_du_youm_al_joumouia_16_mouharram_549&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7958-12431&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="baniyas_apres-midi_du_youm_el_itnine_19_mouharram_549">Baniyas, après-midi du youm el itnine 19 mouharram 549</h2>
<div class="level2">

<p>
Idris mit du temps pour dénicher l’échoppe de Giorgos. C’était un négociant auprès duquel il pouvait faire valoir quelques amis communs qui les garantiraient l’un l’autre. En outre, c’était un marchand réputé. Un peu sur le déclin depuis quelques années, mais dont on avait assuré Idris qu’il saurait répondre à sa demande.
</p>

<p>
Le bâtiment cherché occupait l’angle d’une place où chantait une fontaine, non loin d’un quartier où des potiers opéraient. Nulle céramique ne qualité de se voyait sur les éventaires aux abords, mais seulement de grosses jattes, des oules de cuisine et des vases de transport. Quelques ouvriers passaient d’une cour à l’autre, portant bois, paniers paillés ou plateaux de pièces en attente de cuisson.
</p>

<p>
Quelques enfants s’amusaient dans un arbre poussé parmi les débris d’une maison voisine en ruines. Un mendiant marmonnait entre ses gencives édentées, s’adressant à quelque génie visible seulement de lui. Le tintement des billons de cuivre qu’Idris jeta dans sa coupelle ne lui fit même pas tourner la tête.
</p>

<p>
La minuscule échoppe était bordée sur ses deux côtés de banquettes en terre, dont l’une croulait sous un fatras de paniers et de sacs. En face, assis sur un mince matelas, un homme d’une cinquantaine d’années, moustachu et mal rasé, le visage rond, dictait une lettre à un jeune adolescent. Lorsqu’Idris s’approcha, le marchand leva la tête vers lui et sourit d’un air engageant.
</p>

<p>
« Puis-je t’aider, étranger ? Tu me sembles à la recherche de quelque chose, ou de quelqu’un.
</p>

<p>
— Si vous êtes Giorgos, l’ami de Ahmed ben Tayyib de Ba’albak, je l’ai trouvé » rétorqua Idris avec affabilité.
</p>

<p>
À la mention de son nom, le négociant dévoila une nouvelle fois ses chicots abîmés et invita son interlocuteur à entrer. Il envoya son apprenti chercher de quoi se désaltérer puis proposa à Idris de s’asseoir face à lui. Lorsqu’ils furent installés confortablement devant quelques victuailles, il commença à poser de nombreuses questions, dont il n’attendait pas toujours les réponses, préférant présenter sa propre situation sur ce point.
</p>

<p>
Il s’animait assez fiévreusement, secouant les bras en tous sens tandis qu’il parlait d’une voix montant facilement dans les aigus. Il engloutissait les friandises sans même les mâcher ni ralentir le débit de ses paroles. Rapidement il s’adressa au Damascène comme à une vieille connaissance. Il insista à plusieurs reprises pour que le jeune marchand soit hébergé dans sa demeure le temps qu’il serait à Baniyas, ce qui serait, affirmait-il avec autorité, gage de sérieux pour les partenaires qu’il désignerait à Idris.
</p>

<p>
« Je ne sais si j’aurais besoin d’en voir nombre, je n’ai besoin que de grains et fèves. On m’a dit que vous étiez fort expert en cela.
</p>

<p>
— Celui qui t’a dit ça est trop aimable. Je ne fais plus guère d’opérations. Je m’associe aux autres, je prends des parts là, je fournis le capital ici… Mais n’aies crainte, nous trouverons bien quelqu’un avec des greniers à délester. Combien t’en faut-il ? Comment comptes-tu les emporter ?
</p>

<p>
— J’ai des ânes pour porter jusqu’à Damas. Autant de ghîrara<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> que je pourrai en trouver. Un de mes hommes s’occupe des bêtes, j’espère en assembler au moins six à sept douzaines. Si je peux en avoir plus, je les prendrai.
</p>

<p>
— Je connais l’homme qu’il te faut. Tu as tes muletiers apparemment ? Donc pas besoin de guide. Si tu peux ramener les bêtes tu auras un bon prix chez un mien ami. »
</p>

<p>
Il marqua une pause, s’éclaircit la gorge et attrapa un carnet de feuilles dans une sacoche épinglée au mur à côté de lui. Il le compulsa un petit moment à voix basse, comptant ensuite silencieusement puis reprit la discussion avec Idris.
</p>

<p>
« Le froment sera aisé à trouver, mais peut-être pas autant que tu l’aurais souhaité. Son propriétaire est avaricieux et ne sait pas lâcher quand il le faut. Chaque année il en gâte une partie à ne pas vouloir le céder à moindre prix. Mais cela ne lui sert jamais de leçon ! conclut-il en s’esclaffant.
</p>

<p>
— <em>L’erreur est fille de l’erreur</em> confirma Idris.
</p>

<p>
— Et tu es philosophe en plus de négocier ! s’enthousiasma Giorgos. Dommage que tu sois mahométan, sinon je t’aurais proposé de marier ma cadette. »
</p>

<p>
Il assortit sa remarque d’un clin d’œil et se replongea dans ses notes, puis compulsa des tablettes. Pendant ce temps, Idris laissait errer son regard au-dehors. La journée était ensoleillée et les gens vaquaient tranquillement. De nouveau, il s’étonnait du peu de Latins rencontrés dans les murailles. Il avait dû aller jusqu’à Jérusalem pour obtenir les documents définitifs qui lui permettaient de commercer. Il avait découvert pour la première fois l’ampleur du royaume de ces conquérants venus par-delà les mers.
</p>

<p>
Homme de transaction plus que d’affrontement, il en était revenu émerveillé comme un enfant. Un peu inquiet en ce qui concernait l’avenir de sa cité, dont la splendeur n’avait rien à envier à la capitale franque selon lui. Il n’arrivait pourtant pas à envisager le monde de façon binaire. Il avait été confronté à des imbéciles dans tellement de pays, et accueillis par des visages hospitaliers dans suffisamment de ports qu’il n’accordait plus guère de foi aux puissants et à leurs territoires. Il ne s’intéressait qu’aux individus, s’amusant par avance des joies de la rencontre.
</p>

<p>
Il lança un regard à Giorgos, dont il soupçonnait la subtilité habillée de façons grossières. Sa faconde et ses plaisanteries aimables faisaient partie de ses talents de négociant, Idris en aurait juré.
</p>

<p>
« J’ai beau creuser ma pauvre cervelle et compulser mes notes, je crains qu’il n’y ait guère de pois et fèves. Tu as avec toi de quoi comparer nos mesures ?
</p>

<p>
— Je ne voyage jamais sans !
</p>

<p>
— Parfait. Car ici nous avons obligation de passer par un mesureur juré. Il possède les étalons et apprécie en boisseaux ce genre de victuailles. »
</p>

<p>
Il ajouta avec une grimace :
</p>

<p>
« Il faut bien évidemment lui verser la taxe de pesage à cette occasion, à charge de l’acquéreur. »
</p>

<p>
Idris hocha la tête en silence, il était accoutumé à cela. Il se pencha ensuite vers le vieux marchand et ajouta :
</p>

<p>
« J’aurais aussi et surtout besoin de trois ou quatre soudards aguerris. Plus pour impressionner qu’autre chose. Des Celtes. »
</p>

<p>
Giorgos fit une grimace de déplaisir et massa ses bajoues comme si une puce venait de s’y cacher.
</p>

<p>
« C’est que je n’aime guère fréquenter ces oiseaux-là. Il m’est difficile de te donner bon conseil en ce sens. Ils sont pires que des chacals. »
</p>

<p>
Il hésitait, soufflait, visiblement ennuyé. Ou comédien pas trop inspiré, se demanda Idris. Puis Giorgos lâcha, presque à regret :
</p>

<p>
« Je demanderai conseil à Kaspar, un voisin qui a grand talent en archerie. Il est parfois soudoyé pour tenir la muraille. Son père était un Ermin, habile ferrant. Pas vraiment un ami, mais de bonne fame. »
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="baniyas_maison_de_giorgos_soiree_du_youm_el_itnine_19_mouharram_549">Baniyas, maison de Giorgos, soirée du youm el itnine 19 mouharram 549</h2>
<div class="level2">

<p>
Idris s’en voulait un peu de l’opinion qu’il s’était forgée de son hôte. Il était extrêmement bien accueilli, disposant d’une chambre pour lui tout seul, avec un bon matelas en guise de lit et plusieurs coffres fermant à clef pour y poser ses affaires. Après leur discussion, il avait pu se rendre aux bains et finissait de s’apprêter pour le repas du soir. Il était prévu de rencontrer quelques contacts commerciaux, plusieurs des associés de Giorgos œuvrant dans les denrées alimentaires et la location d’animaux de bât.
</p>

<p>
Lorsqu’il parvint au bas des marches dans la petite cour où s’ouvrait la salle de réception, Idris aperçut que le maître de maison, habillé de frais dans une robe colorée, conversait avec un solide gaillard dont le dos voûté trahissait le travail d’archer. En le voyant arriver, les deux hommes se turent et se tournèrent vers lui, l’air sombre.
</p>

<p>
« Quelque soucis, maître Giorgos ?
</p>

<p>
— Je crains que vous n’ayez grande difficulté à recruter des hommes pour porter des denrées à Damas, mon ami. Kaspar, que voici, me porte bien fâcheuses nouvelles pour vous… »
</p>

<p>
La poitrine d’Idris se comprima soudainement. Il s’approcha, attentif, tandis que le géant arménien lui expliquait :
</p>

<p>
« Un coursier est passé ce jour. Le roi Norreddin attaque Damas. Votre roi a appelé Baudoin à l’aide. L’ost sera levé pour aller porter soutien aux vôtres, en vertu de nos traités. »
</p>

<p>
Idris ferma les yeux lentement. Verrait-il le jour où les vautours laisseraient Dismashq en paix ? ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Au milieu de la décennie 1150, les choses deviennent de plus en plus difficiles pour le pouvoir damascène, surtout après la mort d’Anur qui avait magistralement réussi à jouer la carte diplomatique pour se maintenir entre les Latins et Nūr ad-Dīn. Ses successeurs ne furent pas de même force et il ne fallut guère de temps pour que l’émir arrive à ses fins. Faisant cela, il posait la première pierre indispensable à l’éviction des Francs de Terre sainte, en unifiant la Syrie du Nord (Alep) à Damas. La déliquescence fatimide en Égypte allait offrir le terrain d’affrontement des années qui suivraient, une fois que les opposants comprirent qu’il était vain de penser pouvoir aisément faire fluctuer les frontières orientales des Latins.
</p>

<p>
Malgré la guerre endémique qui sévissait, les négociants circulaient entre les cités. Les missives privées retrouvées ne font que superficiellement référence aux batailles dont les chroniqueurs nous disent qu’elles ébranlaient les royaumes. Il semblerait que pour les marchands, la guerre représentait un impondérable semblable aux naufrages, maladies, brigandages et taxes. Ils s’en accommodaient et s’efforçaient de faire affaire en respectant les complexités administratives des différents pouvoirs auxquels ils étaient confrontés. Pas étonnant qu’ils étaient alors considérés comme de réels aventuriers, et que les négociants âgés préféraient gérer leurs investissements grâce à des commissionnaires voire par correspondance.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ashtor Eliyahu, <em>Histoire des prix et des salaires dans l’orient médiéval</em>, Paris : École Pratique des Hautes Études, 1969.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Elisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22972-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Mesure pour les grains qui vaut à Damas à cette époque environ soixante-dix kilos.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Boisson traditionnelle syrienne à base de lait fermenté.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Mesure de poids pour les grains, qui vaut 3 irdabbs, soit un peu moins de 210 kg.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:14:02 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Fléau ballant]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Liaisons dangereuses]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_056_liaisons_dangereuses#liaisons_dangereuses]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="palais_royal_salle_basse_apres-midi_du_samedi_2_fevrier_1157">Palais royal, salle basse, après-midi du samedi 2 février 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Noyé de lumière, le vaste lieu voûté présentait un aspect riant malgré le froid extérieur. Se déversant par les croisées de bonne taille, un vigoureux soleil d’hiver rebondissait sur les murs étincelants de blancheur. Avec le banquet offert par Baudoin à de nombreux membres de la Haute Cour, une large assemblée de pauvres, pèlerins et nécessiteux avaient été accueillis dans une salle basse pour s’y voir proposé les reliefs du repas royal.
</p>

<p>
Le vicomte ayant l’expérience de ces groupes où tire-goussets et crocheteurs savaient se fondre dans la masse, plusieurs sergents vérifiaient qu’aucun larron ne profitait de l’occasion pour opérer larcin. Eudes et Droart étaient postés à l’entrée de la salle de l’Échiquier, adjacente, où se déroulaient habituellement les activités comptables de l’administration de Jérusalem. Tranquillement adossés au mur, les bras croisés, ils discutaient nonchalamment. L’hiver avait été calme, une trêve courant avec le farouche Nûr al-Dîn. Les frimas et les inévitables fluctuations du prix du pain en période de jointure constituaient les principaux sujets de conversation. Avec l’arrivée prochaine du carême, les gens auraient prétexte à faire maigre.
</p>

<p>
Deux valets redescendant les tranchoirs imbibés de sauce poivrée s’approchèrent des sergents, l’air hilare. Ils étaient de leurs compagnons de taverne, aimant à faire rouler les dés ou à jacasser des rumeurs animant le palais de temps à autre. Ils semblaient fort s’amuser et se délectaient par avance de ce qu’ils allaient apprendre à leurs amis.
</p>

<p>
« Un nouveau jongleur aurait-il manqué de respect au sire prince de Galilée ? ricana par avance Droart.
</p>

<p>
— Ben pu drôle que ça, compain. De peu qu’le sire Courtenay rende son âme, occis par une tourte mal goboyée !
</p>

<p>
— Si fait, je crois que le jeune comte frère le roi<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> a assailli mauvaise forteresse, cette fois.
</p>

<p>
— Que nous contez-vous là ? » s’intéressa Eudes, hésitant à lâcher du regard un des festoyeurs amateur de gamelles autres que la sienne.
</p>

<p>
Les deux valets posèrent leurs corbeilles et se rapprochèrent, la mine réjouie et le ton conspirateur.
</p>

<p>
« Le jeune comte aime ben noyer l’épinette un peu partout, mais y l’a trempée en un lieu promis à un autre.
</p>

<p>
— La jeune princesse d’Édesse, veuve au frais minois, a préféré fils à roi que sire d’Ibelin. On aurait surpris la charmante issir de la couche comtale.
</p>

<p>
— Et la nouvelle est arrivée aux oreilles du sire Joscelin croquant son repas. J’ai ben cru qu’le vin allait lui jaillir hors le groin tant y s’étouffait. »
</p>

<p>
La remarque fit jaillir quelques rires enthousiastes. Si chacun reconnaissait la valeur du jeune Courtenay comme homme de guerre, personne n’en ignorait pour autant le naturel féroce et les exigences strictes. La perte du domaine familial ne lui laissait que sa réputation et sa vaillance pour faire son chemin. Ses espoirs de retrouver une principauté, même tenue en fief, motivaient chacune de ses actions et son impétuosité convenait à merveille à son poste militaire.
</p>

<p>
Il avait fait venir sa sœur dans l’espoir d’un mariage avec l’héritier Ibelin, famille en faveur depuis le roi Foulques. Mais si elle se déshonorait avec Amaury, ses ambitions seraient définitivement ruinées. Il avait brûlé tous ses vaisseaux et ne voyait pas d’autre échappatoire que de faire carrière, et faire souche, dans l’orbite du pouvoir royal. Sa superbe en était durement éprouvée, et sa méchante humeur en sortait renforcée.
</p>

<p>
« Y f’ra pas bon œuvrer aux écuries les jours à v’nir.
</p>

<p>
— J’encrois qu’les exercices au conroi vont faire pleuvoir horions et bosses !
</p>

<p>
— D’un autre côté, comment en vouloir au jeune sire Amaury ? Lui qui n’a besoin que d’une œillade amicale ou d’une croupe audacieuse pour succomber. »
</p>

<p>
Droart ajouta à sa remarque un geste de la main, dessinant les courbes audacieuses qu’il prêtait à la jeune femme. À son arrivée, chacun avait pu admirer la joliesse de la princesse d’Édesse, habilement mise en scène par des atours et des apprêts attirant sur sa tête les imprécations cléricales autant que les regards appréciateurs. Les serviteurs goûtaient sa splendeur, dont ils savaient qu’il n’en seraient que spectateurs, mais la noblesse bruissait de cette beauté en liberté, dont le caractère n’avait que peu à envier à celui de son frère.
</p>

<p>
Eudes ajouta finalement :
</p>

<p>
« On ne peut blâmer la princesse. Pour naviguer entre les coteries et tracer son sillon, elle n’a que son frais minois et un nom envié.
</p>

<p>
— Comme l’araignée, de son cul elle tire sa toile ! », opina Droart, hilare.
</p>

<p>
Des éclats de rire fusèrent derechef puis les valets se décidèrent à reprendre leurs corbeilles. Au moment de partir, l’un d’eux lâcha :
</p>

<p>
« De certes, j’donnerai ben trente deniers pour assavoir c’que l’sire Hugues<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> dira quand y se saura deux fois floué. Cornard avant espousaille et promis à offrir sienne sœur à çui qu’a orné ainsi son front. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Palais royal, salle basse, apr\u00e8s-midi du samedi 2 f\u00e9vrier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;palais_royal_salle_basse_apres-midi_du_samedi_2_fevrier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;367-5755&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_palais_royal_chambre_du_comte_de_jaffa_matin_du_jeudi_20_juin_1157">Jérusalem, palais royal, chambre du comte de Jaffa, matin du jeudi 20 juin 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Les pas du chevalier résonnaient sur les sols dallés de pierre, de mosaïque ou de carreaux vernissés, ses éperons rythmant sa marche précipitée autant que le cliquetis de ses armes. Il tenait son casque sous le bras et n’avait que grossièrement délacé sa coiffe de mailles. Arrivant à la porte de sa destination, il fit un signe au valet qui l’avait précédé. Celui-ci entra pour l’annoncer puis ouvrit peu après largement l’huis.
</p>

<p>
Régnier n’avait jamais été reçu par le jeune comte de Jaffa, le frère du roi. Il découvrait donc la somptueuse chambre où Amaury accueillait ses familiers et amis lorsque, fréquemment, il était dans la Cité. En l’absence du souverain, il avait la charge des affaires courantes au sein du palais, mais la tâche était suffisamment tranquille pour qu’il prenne ses aises.
</p>

<p>
Les parois de la vaste pièce s’ornaient de complexes décors céramiques, abritant plusieurs niches aux profils découpés dans un style arabisant. Le sol, de marbre clair, accueillait par endroit d’épais tapis aux motifs bariolés. Un lit gigantesque, à l’occidentale, était placé au centre, nimbé de voilages et de tentures, noyé de coussins, édredons et couettes de brocard. Des coffres peints de scènes guerrières s’alignaient sur le mur opposé aux larges fenêtres de verre coloré, en partie obturées de volets ajourés. Devant la couche, un haut siège, mélange de divan à l’orientale et d’un trône européen était recouvert de somptueuses étoffes négligemment disposées. Il était flanqué d’une table où s’amassaient de branlantes piles de livres, rouleaux, tablettes, dans un désordre précaire.
</p>

<p>
Amaury était debout, face au monticule et se tenait de trois quarts par rapport à Régnier. De belle taille, sa silhouette un peu épaisse était affinée par un bliaud de soie aux motifs syriens dorés. Il dardait un regard clair, attentif sur l’arrivant, se mordant les lèvres. Il était réputé pour ne pas être homme à la parole facile et son haut front se barrait souvent de rides quand il cherchait comment s’exprimer. La chevelure blonde rappelait son frère, et le nez quasi aquilin le profil de son père. Mais il portait la barbe, courte et bien taillée, ainsi que les Templiers dont il partageait le goût pour la chasse et le dédain des jeux.
</p>

<p>
Régnier aperçut un petit christ en croix dans le capharnaüm de la table, juste là où se tenait le comte de Jaffa en fait. Il fléchit un genou et patienta, n’osant prendre la parole sans y avoir été invité, et se contentait d’attendre, retrouvant son souffle après sa folle chevauchée et sa course dans le palais.
</p>

<p>
La voix hésitante d’Amaury finit par rompre le silence, annoncée par un imperceptible bégaiement dont il avait mis des années à se défaire.
</p>

<p>
« On vous annonce porteur de mauvaises nouvelles. Quelles sont-elles ?
</p>

<p>
— Mauvaises, mais pas dramatiques, sire. Nous avons subi male défaite, mais le roi est sauf, réfugié en l’éperon de Saphet. »
</p>

<p>
Le comte s’assit doucement tout en invitant d’un geste Régnier à se relever.
</p>

<p>
« Qu’est-il arrivé au juste ?
</p>

<p>
— Nous repartions de Panéas<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> quand nous avons été pris à partie par fort contingent de troupes. Damascènes, turcs, aleppins, turcomans, on aurait dit des sauterelles. Le soleil était voilé de leurs traits. »
</p>

<p>
Le regard d’Amaury erra sur la tenue de Régnier, s’attarda sur la maille rompue par endroit, la poussière. Son expression demeurait impénétrable.
</p>

<p>
« Avons-nous perdu hommes de valeur ?
</p>

<p>
— Je le crains fort. Nous n’avons été qu’une poignée à rejoindre le refuge du castel, pas même une échelle<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>. Seuls ceux qui percèrent la ligne ennemie pour y glisser le roi en ont réchappé.
</p>

<p>
— Est-ce à dire que le royaume n’a plus d’ost ?
</p>

<p>
— Valetaille et piétons demeuraient presque tous à Panéas, pour aider à remettre en état. Seule la cavalerie a été défaite. Mais il s’y trouvait tous les grands présents, peu ou prou. »
</p>

<p>
Amaury réfléchit un petit moment, les yeux rivés sur le chevalier. Puis il se redressa soudain. Il faisait penser à son frère quand il adoptait ainsi une tenue plus hiératique, masquant son léger embonpoint.
</p>

<p>
« Nous allons constituer petite escorte rapidement. Je vous veux parmi eux, que vous les meniez au roi. Voyez avec les frères de la Milice<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> s’ils ne peuvent divertir quelques hommes. Une partie du ban d’Ascalon est ici avec moi, je peux me garantir sans eux, et ferai appeler d’Hébron en remplacement. »
</p>

<p>
Voyant que Régnier levait la main pour demander la parole, il la lui concéda d’un geste.
</p>

<p>
« Le sire roi avait l’intention de rejoindre Acre à franc étrier dès les troupes musulmanes éloignées.
</p>

<p>
— Vous l’y joindrez donc. Passez par Naplouse, La Fève et Séphorie. Je vous donnerai mandements pour y récolter des hommes en chemin. La première chose à faire est de garantir le roi et le mener sauf ici. Je vais informer le sire comte Raymond et le prince Renaud, qu’ils soient prêts à nous appuyer si besoin était. »
</p>

<p>
Il se leva et s’approcha de Régnier, parlant de façon moins formelle.
</p>

<p>
« Allez donc prendre repos le temps pour la troupe de se préparer. Je veux son départ dès avant none. »
</p>

<p>
Puis, d’un geste amical de la main, il invita Régnier à sortir. Lorsque la porte se referma, il tira l’épaisse toile qui s’y ajoutait et fit quelques pas, jusqu’à une des fenêtres, jetant un regard vers la cour en contrebas. Des ombres allaient et venaient parmi les orangers et les massifs de fleurs multicolores.
</p>

<p>
Il hésitait sur ce qu’il devait faire. Il avait longuement prié que le Seigneur daigne lui accorder la main d’Agnès. Ce qui signifiait empêcher son union avec Hugues d’Ibelin, son vassal. Leur idylle commençait à inquiéter au plus haut niveau, sans compter les moqueries colportées par le peuple. Sa propre mère Mélisende l’avait durement tancé, lui reprochant de s’aliéner les Ibelin, une puissante famille, alliée et soutien sans faille de son défunt père.
</p>

<p>
Fallait-il qu’il obtienne satisfaction à un tel prix ? Hugues d’Ibelin était de ceux qui avaient pris part à la chevauchée pour délivrer Panéas. Était-il sauf ? Était-il libre ? Amaury n’avait pas osé poser la question qui lui brûlait les lèvres. Il hésitait également à prévenir celle qu’il chérissait, inquiet d’éveiller en elle des espoirs qu’il ne saurait combler.
</p>

<p>
Il se mordillait l’intérieur des joues, les yeux dans le vague quand on frappa à la porte. Un jeune clerc au regard myope se présenta, son écritoire sous le bras, une sacoche de notaire au côté, un de ces anonymes discrets dont il n’arrivait jamais à se souvenir du nom. Derrière lui, une cohorte de familiers s’entassaient, dans l’attente des nouvelles.
</p>

<p>
« Nous allons nous rendre en la Grande salle. J’y ferai annonce et dicterai plusieurs libelles et annonces. Nous lancerons force coursiers avant sixte, au moins une douzaine. Faites-le assavoir au plus tôt. »
</p>

<p>
Comme lors des chasses, il sentait son courage s’affermir dans l’action. Pour l’heure, le royaume avait besoin de lui, et il comptait bien ne pas manquer à son frère. Ses affaires de cœur sauraient attendre jusqu’à la veillée.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, chambre du comte de Jaffa, matin du jeudi 20 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_chambre_du_comte_de_jaffa_matin_du_jeudi_20_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5756-13368&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_eglise_du_saint-sepulcre_matin_du_vendredi_16_aout_1157">Jérusalem, église du Saint-Sépulcre, matin du vendredi 16 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Herbelot marchait à petits pas, le visage recueilli comme il seyait à un clerc respectueux déambulant dans le Saint des Saints. Il suivait sans mot dire la haute silhouette de l’évêque Frédéric de la Roche au travers des détours et recoins du Saint-Sépulcre. Avançant rapidement, ils débouchèrent au niveau de la tribune de la rotonde, d’où la vue sur le tombeau du Christ embrasait toujours la Foi du jeune homme. Mais l’ambiance n’était guère aux oraisons et aux transports religieux. Frédéric de la Roche était plus porté sur les discussions de Cour et la politique que sur l’exégèse évangélique. On le disait d’ailleurs plus souvent coiffé du heaume que de la mitre.
</p>

<p>
Herbelot lui reconnaissait un courage physique impressionnant, mais désapprouvait ce mélange des genres. En silence, bien sûr, car il n’était pas dans ses façons de s’épancher ainsi à propos d’un supérieur, fut-il farci de tous les vices. Ce qui n’était pas le cas de Frédéric, qui lui imposait par sa vivacité d’esprit, si ce n’était par sa culture. Sans pour autant dire qu’il appréciait de devoir le servir parfois, sur les instructions de son vrai maître, l’archevêque Pierre de Tyr, il ne s’en effrayait plus. D’autant que le grand prélat lui manifestait des égards marqués. C’était en partie parce qu’il était soucieux de ne jamais abaisser le prestige d’un clerc devant les gens du commun. Il conservait néanmoins cette attitude pleine de respect, bien que souvent assez directe, dans l’intimité.
</p>

<p>
Un des serviteurs des chanoines fit tourner sa clef dans la serrure d’une petite porte et ils continuèrent leur périple dans une galerie bordant une terrasse, surplombant des jardins. Ils se trouvaient désormais dans le palais royal. Le soleil matinal commençait à en chauffer durement les pierres et, rebondissant sur les murailles, obligea les deux hommes à plisser les yeux. Ils croisèrent plusieurs domestiques affairés, qui saluèrent sans s’attarder. Ils étaient habitués à côtoyer des têtes couronnées et tonsurées de la plus grande importance et ne s’éternisaient pas en politesses.
</p>

<p>
Un large escalier déroulant ses degrés lentement les mena jusqu’au jardin, où chantait une fontaine au milieu de massifs arborés. Un vieux valet au dos plus voûté qu’une galerie de cloître binait tranquillement un parterre de roses ombragé, tandis que des gamins d’une dizaine d’années s’activaient à remplir un tonneau depuis le point d’eau à l’aide de seaux aussi lourds qu’eux.
</p>

<p>
Sur un banc à l’abri d’un petit kiosque léger en vannerie, le jeune comte de Jaffa, Amaury, était assis, un stylet à la main. L’air concentré, il notait parfois sur une tablette ce qu’un lecteur lui récitait d’un épais volume posé sur un lutrin. Les deux hommes s’interrompirent en voyant arriver le couple de clercs. L’évêque salua poliment.
</p>

<p>
« Sire comte de Jaffa, la paix du Christ soit avec vous
</p>

<p>
— Sire évêque Frédéric, le bon jour à vous. Que vous voilà fort à point, Isaac me lisait un texte griffon que vous goûteriez fort. »
</p>

<p>
Il se tourna vers le lecteur, qui s’inclina respectueusement sans mot dire, puis continua, d’un ton badin.
</p>

<p>
« Il s’agit de la <em>Présentation et la composition de l’art de la guerre selon le sire Nikephore</em><sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Empli d’instructives idées sur leur usage de la cavalerie et de la piétaille. Il faudrait le faire traduire en latin pour l’édification de nos gens.
</p>

<p>
— Je ne serais que trop heureux de mettre mon scriptorium et quelque savant lettré de grec à votre service, sire comte. »
</p>

<p>
L’évêque marqua une pause puis se rapprocha avant d’ajouter d’une voix feutrée.
</p>

<p>
« J’aurais espoir, néanmoins de prendre entretien avec vous d’une affaire qui vous touche de fort près. Vous assavez combien je vous tiens en affection et estime. C’est donc à ce titre que je me permets de venir, en tant qu’ami.
</p>

<p>
— Amitié dont je n’ai eu qu’à me louer, sire évêque. Vous me voyez bien aise vous compter parmi mes intimes. »
</p>

<p>
Il fit un signe de la main au traducteur pour qu’il s’éloigne et invita le prélat à s’asseoir à ses côtés. Il ne fit guère de cas d’Herbelot, sachant que les seigneurs de l’Église ne se déplaçaient jamais sans quelque séide tonsuré, dont l’usage et l’utilité lui paraissaient toujours obscurs. Il avait appris à ne pas s’en préoccuper, voire à les ignorer.
</p>

<p>
« Vous assavez que la reine votre mère m’honore d’accepter mes avis en sa Cour. Outre, même si je n’ai plus l’heur de servir directement la couronne, mes pensées, et mon cœur ne s’en éloignent guère.
</p>

<p>
— Chacun sait dans ma famille combien votre présence est précieuse à la couronne, moi le premier.
</p>

<p>
— C’est également à ce titre que j’ai l’audace de venir vous parler des rumeurs qui courent au parmi du royaume, et qui inquiètent fort votre mère. »
</p>

<p>
Amaury soupira et redressa le buste, lançant un regard aussi méfiant que s’il avait soudain affaire à un serpent. Mais l’évêque était opiniâtre et tenait à aller au bout de sa pensée.
</p>

<p>
« J’ai souvenance que l’union de votre famille à celle des Ibelin était déjà un projet de votre père. Ce serait là fort habile et fructueuse union. Ils se sont montrés indéfectibles dans leur service.
</p>

<p>
— Ils servent déjà ma bannière. Qu’espérer de plus ? Il est de plus illustres lignées dont nous pourrions nous honorer.
</p>

<p>
— Il en est de certaines familles dont l’étoile a fort brillé, mais dont l’éclat est désormais terni.
</p>

<p>
— Le mariage n’est donc t-il là que pour fournir sergents et lances ? Péages et octrois ? s’emporta Amaury.
</p>

<p>
— Ai-je jamais dit cela ?, s’effraya Frédéric. Je me demande seulement si vous n’avez pas cédé un peu vite à votre sang, fort jeune et bien amiable. Il faut raison porter à ces importantes matières. Ne pas trop vite céder aux naturelles bienveillances de votre cœur. »
</p>

<p>
Le jeune prince se renfrognait de plus en plus, bien qu’il agita le menton en timide assentiment. Réalisant qu’il risquait d’arriver à l’inverse de ce qu’il escomptait, l’évêque se releva, un sourire matois sur le visage.
</p>

<p>
« Ne prenez pas en mâle part ce que je vous ai confié, c’est là inquiétude d’un féal serviteur, et d’un ami. Pourpensez à tout cela et voyez de qui vous viennent les avis, je n’en demande guère plus. »
</p>

<p>
Tout en parlant, Frédéric se leva, lissant ses habits comme s’il craignait d’en avoir dérangé la superbe. Amaury hocha la tête, visiblement toujours agacé. Il lâcha un salut poli, mais froid et reprit une de ses tablettes. L’entretien était fini.
</p>

<p>
Alors qu’ils s’éloignaient, Herbelot entendit maugréer l’évêque entre ses dents.
</p>

<p>
« La peste soit de cette Courtenay. Est-elle sorcière pour le prendre ainsi dans ses rets ! »
</p>

<p>
Puis il se tourna vers Herbelot, trop énervé pour s’empêcher de le prendre à témoin.
</p>

<p>
« Le saint père Foucher ne va jamais tolérer cela. J’espérais lui éviter pareil souci. »
</p>

<p>
Puis, reprenant sa route avec vigueur, il ajouta une dernière fois mezzo-vocce :
</p>

<p>
« Que n’ont-ils péri avec leur comté, ces maudits ! » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’union du jeune prince Amaury, alors simple comte de Jaffa (mais futur roi) avec Agnès de Courtenay fut à l’origine d’un véritable drame. En dehors du fait qu’il aurait volé la fiancée (certains dirent même l’épouse) d’un de ses vassaux, seigneur d’Ibelin et chef d’une famille en pleine ascension, une forte hostilité d’une grande partie de la Cour et des clercs aboutit à son divorce pour qu’il accède à la couronne. Il se remaria à une princesse byzantine, mais on légitima ses précédents enfants. Il s’agit de Baudoin, le roi lépreux tant célébré et de Sybille, qui fit roi Guy de Lusignan, qu’on accable de la perte du royaume à Hattîn en 1187.
</p>

<p>
Les raisons de cette animosité demeurent mystérieuses, et la mauvaise réputation d’Agnès de Courtenay tient en grande partie au portrait qu’en dresse Guillaume de Tyr (et son continuateur Ernoul, qu’on pense être de la domesticité des Ibelin). Principal historien pour notre connaissance de cette époque, il fait souvent preuve de partialité et j’offre l’hypothèse qu’il se comporte ainsi en raison de ses liens avec Frédéric de la Roche, qui le fit archidiacre lorsqu’il revint en Terre sainte. Ce prélat faisait partie des nouveaux venus en ce milieu de siècle, promu sous l’administration du roi Foulques, comme le patriarche Foucher d’Angoulême par exemple. Je lui prête donc une certaine inimitié à l’égard des anciennes familles, de souche plutôt normande, dont faisaient partie les Courtenay, comtes d’Édesse.
</p>

<p>
Il s’agit d’une simple hypothèse de ma part sur un événement difficilement compréhensible, à la portée politique complexe. Le royaume de Jérusalem était régulièrement déchiré de conflits internes qui le menèrent plus d’une fois au bord du précipice, jusqu’à sa destruction en 1187. Les dissensions entre les coteries de familles anciennement implantées et les vagues d’arrivants avides d’une ascension sociale inespérée en Europe ont, me semble-t-il, structuré le fonctionnement des états latins tout au long du XIIe siècle. Selon moi, la chute d’une famille aussi riche et puissante que les Courtenay ne pouvait demeurer sans implications dans le jeu politique.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Amouroux-Mourad Monique, <em>Le comté d’Édesse 1098-1150</em>, Paris : Librairie orientaliste Geuthner, 1988.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nur Ad-Dîn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. III.</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2007.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23213-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Amaury de Jérusalem, (1136-1174), comte de Jaffa et d’Ascalon puis roi de Jérusalem à partir de 1163.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Hugues d’Ibelin (? - 1170), seigneur d’Ibelin et de Rama.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Formation de combat équestre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Les Templiers.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Plus connu sous le nom de <em>Praecepta militaria</em>, attribué au grand général puis empereur byzantin Nicéphore II Phocas (v. 912 - 11 décembre 969).
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:57 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Liaisons dangereuses]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Acédie]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="baniyas_apres-midi_du_mercredi_6_novembre_1140">Baniyas, après-midi du mercredi 6 novembre 1140</h2>
<div class="level2">

<p>
Un vent léger caressait les contreforts du Golan, faisant frissonner les pins et les oliviers accrochés à la pente. Hauts dans le ciel, des nuages lancés depuis les côtes lointaines couraient dans une mer d’azur. Sur les restanques environnant la cité, citronniers et orangers piquetaient de points colorés la verdure envahissante. Le chanoine avait d’ailleurs noté qu’à plusieurs endroits on récoltait les fruits mûrs à point. Privilège du lieu, il pourrait savourer les jus pressés dont il était si friand.
</p>

<p>
Profitant de l’arrêt de la caravane à l’entrée des murailles, il descendit de sa mule et fit craquer son dos. Il n’avait pas la trentaine, mais un léger embonpoint et des années d’inactivité physique l’avaient rendu fragile. Il espérait que le confort des installations serait à la hauteur, ne doutant pas de la présence de bains étant donné la richesse en eau de l’endroit. On y cultivait d’ailleurs aussi un riz réputé. Sur le vieux rempart, il aperçut des silhouettes déambulant, l’air nonchalant. La bannière de Rénier Brus flottait désormais sur les tours de l’enceinte, ainsi que celle du roi Foulques de Jérusalem, sur le donjon. Nul clocher ne s’élançait vers les cieux, seulement un minaret plus élevé que les autres, au sommet duquel on avait hâtivement dressé une croix.
</p>

<p>
Roger sourit pour lui-même. Il était de ceux qui allaient rendre la région à la vraie Foi. Ce n’était pour l’heure qu’un avant-poste sur la route de Damas, modeste, mais avoir été érigé en évêché indiquait bien le désir d’en étendre le territoire. Et vers où si ce n’était vers les cités infidèles, au Levant ? Arrivé comme novice d’un chapelain accompagnant un riche croisé, Roger était demeuré au Saint-Sépulcre et y avait prononcé ses vœux. Il avait depuis vu le royaume se renforcer et se développer au fil des ans, malgré les revers et les difficultés.
</p>

<p>
Ayant choisi de marcher à côté de la file des animaux de bât pour soulager son postérieur et son dos, il déambulait, un sourire bonhomme sur le visage. La plupart des habitants qu’il rencontrait étaient des indigènes, qui avançaient le regard bas, la mine triste. De rares Latins se croisaient, généralement en armes ou occupés à emménager dans les meilleurs bâtiments. Quelques-uns le saluèrent de loin, visiblement satisfaits de voir s’installer un nouvel ecclésiastique.
</p>

<p>
L’évêque Adam, ancien archidiacre d’Acre n’arriverait pas avant plusieurs jours. La demi-douzaine de chanoines nommés pour l’assister allait s’activer à en préparer la venue. Tout était à faire, ce qui réjouissait la face rubiconde de Roger. Il servirait comme trésorier, apportant dans ses sacs et bagages les instruments indispensables aux célébrations selon la liturgie romaine. Il n’avait pris que l’essentiel, fruit des dons d’autres établissements agrémentés des offrandes de fidèles argentés. Il comptait dès à présent démanteler le lieu de culte mahométan pour en refondre la majeure partie des décors. En outre, il avait appris que Rénier avait interdit qu’on en pille les riches tapisseries, et n’en avait distrait que de rares exemplaires pour ses besoins propres. Il y avait donc un beau butin qu’il pourrait revendre, n’ayant que peu usage de tels artefacts pour l’ornementation du sanctuaire.
</p>

<p>
Les rues qu’il parcourait lui semblaient en assez bon état, malgré quelques déprédations récentes. De nombreuses boutiques et ateliers s’entrevoyaient dans des cours plus ou moins closes, à la mode des autochtones. La file d’animaux s’arrêta finalement dans l’une d’entre elles, adjacente à l’ancienne mosquée. Les huisseries en partie forcées et l’abandon du lieu le frappèrent. Malgré l’animation des bêtes, un vent de désolation soufflait dans l’endroit. À l’étage, une galerie couverte permettait d’en faire le tour à l’abri et il y aperçut un autre clerc, le visage fermé, assistant à leur arrivée. Ce dernier disparut pour surgir au rez-de-chaussée, silhouette mince dans un habit de laine fine d’excellente qualité. Sa barbe taillée et sa chevelure strictement tonsurée encadraient une face longue, au nez pointu. Un sourire chevalin illumina soudain l’austère apparition. Il donna une accolade empressée à Roger avant de l’accueillir plus solennellement d’un baiser de paix.
</p>

<p>
« Grande joie de vous accueillir en notre clôture, frère. J’ai nom Paul d’Hébron et serai céans le cellérier.
</p>

<p>
– Je suis Roger de Jérusalem, trésorier. J’apporte d’ailleurs de nombreux bagages à mettre au secret au plus vite.
</p>

<p>
– Quelle joie de vous recevoir ! Nous pourrons enfin célébrer les heures dignement… »
</p>

<p>
Il donna quelques ordres d’une voix autoritaire de basse forgée par des heures de chant, avant d’inviter d’un geste Roger à le suivre.
</p>

<p>
« Nous ne sommes encore que trois arrivés, frère Jorge s’emploie à faire nettoyer ce qui sera le chœur. Nous avons aussi une petite salle fort correcte donnant sur une autre cour, avec une fontaine, qui fera une honnête salle du chapitre.
</p>

<p>
– Avez-vous des nouvelles de notre sire Adam ?
</p>

<p>
– Il ne saurait tarder, nous avons reçu parties de son bagage dès avant la Toussaint. Le tout l’attend désormais en son palais. Valets en suffisance le serviront et font de leur mieux pour rendre l’endroit acceptable. »
</p>

<p>
Tout en devisant, ils traversaient des salles et des couloirs, parfois en piteux état, hébergeant souvent les restes d’anciens commerces chassés lors de la prise de la ville. Finalement, Paul s’arrêta devant une échoppe contenant plusieurs recoins, où du mobilier avait été récemment installé. Une porte neuve s’agrémentait d’une impressionnante serrure de métal.
</p>

<p>
« Dans l’attente, je me suis dit qu’il serait plus judicieux de vous installer ici, vous aurez de place assez pour y resserrer les objets précieux sous votre garde. Nous aviserons plus tard avec le chapitre et notre sire Adam quant à l’avenir.
</p>

<p>
– Quand nous aurons été dûment reçus en notre chapitre nouvellement créé et qu’un doyen nous guidera » approuva Roger, tout en posant sa besace près de l’entrée.
</p>

<p>
Il devait s’agir d’une ancienne boutique dont l’arrière-salle aveugle, voûtée d’arêtes, sentait la poussière, visiblement récemment balayée. Un lit de bonne taille flanqué d’une table basse, un coffre massif aux pentures ouvragées, deux escabeaux et un crucifix au mur meublaient la première pièce.
</p>

<p>
« Il y a pleintée de lampes en la salle commune où nous prenons nos repas. Je vous y conduirai une fois que vous aurez posé vos paquets et pris un peu de repos. Nous n’avons pas encore de cloche, un valet vous préviendra des offices et repas. Il faudra voir lesquels dépendront de vous, d’ailleurs. »
</p>

<p>
Souriant une dernière fois à son commensal, frère Paul disparut dans un froufroutement d’étoffe. Roger soupira longuement : une chambre particulière, fermée à clef, des valets en nombre. Son ascension tant espérée commençait-elle enfin ?
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="baniyas_soir_du_vendredi_28_decembre_1151">Baniyas, soir du vendredi 28 décembre 1151</h2>
<div class="level2">

<p>
Protégé par une épaisse couverture aux motifs bariolés, Frère Roger frottait ses mains devant le brasero dans la salle du chapitre. Du moins ce qui en tenait lieu depuis des années. Comme ils n’étaient qu’une demi-douzaine à peine, ils s’en servaient aussi comme chauffoir, voire office de travail quand les frimas étaient trop intenses. Les années avaient tavelé le visage du chanoine, la bonne chère et les abus de boisson lui avaient offert une panse honnête et un teint rougeaud que le froid avivait. Les fils blancs gagnaient sa tonsure, et ses dents, fort mauvaises, n’étaient plus en si grand nombre que par le passé. Sa diction en était devenue mouillée, quoique sa voix résonnât aussi fort que lorsqu’il était novice.
</p>

<p>
Avec le temps, il accordait plus de soin à sa parure, la coule originelle de toile simple était plus souvent que nécessaire remplacée par des tenues aux couleurs chamarrées, de bonne coupe. Il arborait également des bagues de qualité et un épais crucifix ciselé suspendu à une lourde chaîne ornait son cou. Malgré cette apparence dispendieuse, il conservait une bonhomie naturelle, entachée de mélancolie. Il était au final aussi peu exigeant avec les autres qu’il l’était envers lui-même, ce qui en rendait le commerce aisé. Un peu de retard sur le versement de la dîme ou du cens n’était jamais dramatique selon lui et toute facilité de paiement pouvait être obtenue, pourvu qu’on en fasse la demande avec respect et humilité.
</p>

<p>
Emmitouflé comme un nourrisson, il attendait l’arrivée de leurs visiteurs. Bernard Vacher, un des barons du roi, accompagnait des émissaires de l’atabeg de Damas. Ces derniers avaient intercepté un fort parti de pilleurs turkmènes qui avaient dévasté voilà peu les territoires latins voisins. Scrupuleuses de la trêve signée, les autorités de Damas retournaient le fruit de cette razzia au souverain de Jérusalem, en signe de bonne volonté. Malgré sa proximité avec les principautés musulmanes, Roger ne s’intéressait guère à la politique extérieure et se contentait de regretter mollement que l’expansion du royaume se soit arrêtée.
</p>

<p>
Il connaissait bien Bernard Vacher, qu’il avait pu rencontrer à de nombreuses reprises. C’était un grand hâbleur, mais qui savait faire montre de dévotion et marquait toujours une déférence polie envers les serviteurs de Dieu. On le disait fort ami des mahométans, et d’aucuns le prétendaient même corrompu. Roger se contentait d’apprécier l’homme et lui faisait bon accueil quand il le croisait. Cette fois-ci était particulière : il y avait quelques objets de culte dans le butin repris et le chevalier avait donc proposé que ce soit le chapitre de Baniyas qui en dispose, à charge pour lui d’en assurer le retour en leur emplacement originel.
</p>

<p>
En l’absence du seigneur de la cité, Onfroy de Toron, Bernard Vacher avait souhaité s’entretenir avec l’évêque, qui lui avait offert de l’héberger pour la nuit. Bien que son palais ne fût que de bric et de broc, assemblage disparate de bâtiments anciens, il était bien plus confortable que l’austère citadelle. La table y était bien plus attrayante que la ration des soldats, même améliorée pour un chevalier de la maison du roi.
</p>

<p>
La porte s’ouvrit dans un tourbillon de gouttes, entraînant avec elle la fraîcheur nocturne. Trois ombres pénétrèrent, tapant des pieds et grognant après le froid. Tout en se levant pour les accueillir, Roger reconnut la lourde silhouette de Bernard, mais s’arrêta en apercevant les tenues turques chez les deux autres hommes. Le chevalier perçut la gêne et s’avança, un large sourire forçant les traits frigorifiés de son visage.
</p>

<p>
« Mon père, je suis aise de vous revoir. Je fais escorte à Yalim al-Buzzjani, émissaire de l’atabeg de Damas Mujīr ad-Dīn ʿAbd al-Dawla auprès de notre souverain Baudoin. Il voyage avec un de ses ghilmen<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, Sawwar. »
</p>

<p>
Les deux musulmans saluèrent poliment sans ostentation, visiblement mal à l’aise de devoir fréquenter autant de représentants de la religion ennemie. Ils arboraient le sharbush<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> et la veste croisée des professionnels de la guerre. Sans façon, Bernard les invita à s’asseoir près de lui sur le banc face à Roger.
</p>

<p>
« Nous avons là une liste des objets de culte, ou possiblement, rapportés par nos amis. Ils sont scellés dans les trois coffres dont je vous ai remis les clefs. »
</p>

<p>
Bernard tendit deux tablettes de cire au chanoine.
</p>

<p>
« Nous ferons enquête pour les restituer, soyez-en assurés. »
</p>

<p>
Il se tourna vers les deux musulmans puis vers Bernard.
</p>

<p>
« Pourriez-vous les remercier de ce retour d’objets sacrés à nos yeux ?
</p>

<p>
– Faites-le vous-même, s’en amusa le chevalier tandis que Yalim déclarait, avec une intonation rauque :
</p>

<p>
– J’ai usage de votre langue, je suis souvent en palabres avec les vôtres.
</p>

<p>
– Ah ? Bien, bien, bien. C’est heureux ! En ce cas, recevez mes remerciements les plus sincères pour votre maître. »
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<p>
Le turc inclina la tête poliment tandis que Roger, un peu angoissé, dévisageait Bernard. Jusqu’à ce que ce dernier écarquillât les yeux, en invite à exprimer sa pensée.
</p>

<p>
« C’est à dire que je voulais vous proposer quelque boisson, mais je n’ai nulle habitude de faire héberge à… enfin, à d’autres que nos coreligionnaires. On dit qu’ils ont le vin en horreur et j’en avais chauffé avec des épices, efficace remède contre les frimas. »
</p>

<p>
Le Turc haussa les épaules.
</p>

<p>
« Nulle gêne pour nous, nous ne serions pas contre tout ce qui peut réchauffer, après cette journée à se glacer en selle. »
</p>

<p>
Le chanoine se leva donc pour aller quérir un valet. Lorsqu’il revint, les trois hommes discutaient bruyamment en arabe, sans qu’il ne lui soit possible de comprendre. D’autant que les voix s’éteignirent quand il souleva la portière.
</p>

<p>
Ils ne mirent pas longtemps à faire le point sur les objets récupérés, Roger ayant établi sa propre liste descriptive. Cela faisait au final un bel ensemble et le geste du seigneur de Damas lui était complètement indéchiffrable. Néanmoins, il avait appris à ne pas trop s’interroger, incapable qu’il était de suivre les méandres subtils des relations entre les différentes principautés de la région. Ne disait-on pas le royaume au bord de l’explosion, la reine mère et son fils s’arrachant des lambeaux de pouvoir l’un à l’autre tandis que les ennemis de la Foi reprenaient l’initiative ?
</p>

<p>
Al-Buzzjani répondait poliment aux rares questions qui lui étaient posées, mais sans chercher à entretenir la conversation. Malgré tout, il se dérida un peu au fil du repas, fort goûteux au demeurant. Roger se félicita in petto que ce soit un jour de poisson, certain de ne pas offenser ses invités. Il fut malgré tout surpris de voir qu’ils ne regimbaient pas devant le vin, tout en faisant excellent accueil à tous les plats. Le ghūlam, impassible, avalait chaque met avec une régularité de métronome, recueillant la moindre miette déposée dans son assiette comme s’il n’était pas assuré de manger à sa faim à l’avenir.
</p>

<p>
Gourmand en diable, Roger savait se montrer disert quand on abordait la question de la nourriture et il détailla par le menu chacune des recettes. Satisfait de voir la discussion s’établir sur d’inoffensifs sujets, Bernard Vacher se contentait de hocher la tête avec enthousiasme. On fit même venir le chef de cuisine, un syrien nommé Basil qui remercia avec gêne, un peu décontenancé devant l’assemblée disparate qui louait ses talents. Il ne put s’éclipser sans dévoiler le secret de sa façon pour l’excellent poisson servi.
</p>

<p>
« C’est recette que je tiens de ma mère. Elle l’appelait le samak summâqiyya. On le prépare avec des baies de sumac, séchées et pilées. On fait tout d’abord frire les poissons, grossièrement taillés en dés dans de l’huile bien chaude, ornée de feuilles de coriandre moulues, à son goût. Puis on met de côté les pièces au chaud, allongeant l’huile pour y jeter pêle-mêle baies de coriandre et de sumac broyées, ail pilé, poivre noir fraîchement moulu. Ils accompagnent de l’oignon à poignée qui doit dorer doucement, tandis qu’on y ajoute de généreuses portions de tahîna<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> et quelques giclées de citron pour délayer et rehausser par l’acide ces saveurs. Pour finir, on dispose le tout dans un plat, arrosant de noisettes grossièrement broyées et saisies à feu vif. »
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<p>
Il quitta les convives sous les félicitations enthousiastes et des remerciements chaleureux, y compris d’al-Buzzjani.
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<p>
Le voyage pour Jérusalem étant prévu le lendemain, les deux émissaires préférèrent se retirer assez tôt, menés par un valet jusqu’à leurs quartiers. Roger se retrouva autour de quelques oublies avec son invité, poussant les pions d’un jeu de jacquet. Alors qu’ils préparaient le plateau pour une nouvelle partie, Bernard sentit que le chanoine mourait de curiosité. Il avala un peu de vin lourdement épicé, rehaussé de zestes, avant de s’enquérir de la question qui taraudait le prélat.
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<p>
« Je ne suis comme vous versé en toutes ces matières diplomatiques, indiqua Roger, mais ne convenez-vous pas que nous marchons sur la tête ? J’en viens parfois à me demander si les trompettes de saint Jean ne sont pas pour bientôt !
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<p>
– Seriez-vous chagriné de ce retour ?
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<p>
– Certes pas ! Mais lorsque le lion se fait agneau, je ne sais que penser. Voilà quelques mois, l’ost assaillait Damas, et celui-ci nous fait désormais assaut à son tour, mais d’amabilités.
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<p>
– Nous avons conclu un traité, fort avantageux pour nous, et l’atabeg veut marquer sa bonne volonté.
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<p>
– Ne cherche-t-il pas à nous endormir ? Nous soudoyer ? Nos devanciers prenaient les cités par force et rien ne résistait à leur Foi. Je me demande si nous avons hérité leur vaillance, à commercer ainsi avec ceux que nous devrions soumettre…
</p>

<p>
– Je n’ai guère de réponse à vous apporter mon père. Mais je sais avec certeté qu’il est de plus dangereux adversaires au royaume, en leur cité du Nord. Et que tous ceux qui s’opposeront à eux peuvent être utiles à nos desseins. »
</p>

<p>
Le chevalier déchira un morceau d’oublie et le grignota lentement, le regard dans le vague, avant d’ajouter, tandis qu’il prenait le gobelet pour y regrouper les dés :
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« Outre cela… »
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<p>
Il se mordit la lèvre, sa voix mourut, puis il sourit et tendit le godet au clerc.
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<p>
« À vous d’engager, mon ami »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Baniyas, soir du vendredi 28 d\u00e9cembre 1151&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;baniyas_soir_du_vendredi_28_decembre_1151&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7601-18573&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="baniyas_cloitre_canonial_midi_du_vendredi_13_janvier_1156">Baniyas, cloître canonial, midi du vendredi 13 janvier 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Les cuillers d’argent heurtaient les assiettes en céramique au rythme des bouchées des chanoines, résonnant dans la haute salle quasi vide. Emmitouflés dans d’épais vêtements, ils ressemblaient à des ours, lichant leur soupe dans de grands bruits de succion. Ils n’étaient que quatre, le doyen ayant depuis plusieurs mois déserté leur table, réfugié dans un chauffoir afin de préserver ses vieux os. Cela faisait des années qu’ils n’écoutaient plus de sainte lecture, le transport des précieux livres étant toujours problématique. Sans compter qu’ils n’avaient plus de novice pour cet office et qu’aucun d’eux n’avait envie de se priver d’un repas sur quatre pour faire entendre aux autres les textes sacrés.
</p>

<p>
De plus, au fil du temps, le silence réglementaire avait laissé la place à de timides échanges autour d’affaires courantes qui n’avaient pas à voir avec le chapitre. La fréquente absence de l’évêque les incitait à s’organiser au mieux en fonction de leurs besoins et impératifs sans trop se restreindre en raison de règles souvent inutiles et contraignantes, du moins selon eux.
</p>

<p>
Ce jour-là, l’ambiance était morne. Roger avait appris une mauvaise nouvelle : sa candidature n’était pas retenue pour le poste prestigieux de secrétaire de l’archevêque de Tyr. Ses collègues, Paul en tête, tentaient de le réconforter, sans grand succès jusque là.
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<p>
« Pierre de Barcelone est fort avancé en âge, son successeur ne gardera peut-être pas un jeune clunisien peu au fait des choses d’ici.
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<p>
– Au Saint-Sépulcre, Pierre a été mon prieur, et sait combien j’aurais pu lui être utile. Il a pourtant estimé que je n’étais pas assez doué à la tâche. Crois-tu qu’un inconnu me préférera ?
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<p>
– M’est avis qu’il y a là collusion pour mettre en avant jeune poulain. Neveu de quelque prélat bien en cour.
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<p>
– Tu es homme de savoir et de sapience, ton mérite saura être reconnu.
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<p>
– On m’a coincé ici, comme vous, sans espoir d’en sortir. Notre sire évêque lui-même est plus souvent au-dehors qu’au-dedans. N’est-ce pas là signe de notre oubli ? »
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<p>
Paul fit la moue. Il appréciait bien la place, à l’écart des principaux centres. Il y avait fait sa pelote, possédait plusieurs maisons en propre, et s’autorisait quelques libertés avec la règle de célibat, malgré des remontrances répétées. Aussi fréquentes que ses rechutes, à dire le vrai. On murmurait d’ailleurs qu’il entretenait plusieurs enfants, ne s’interdisant pas de retomber dans l’erreur avec certaines de ses anciennes amies à l’occasion d’une visite paternelle. Ses collègues ne le condamnaient que du bout des lèvres, étant en général dans une position au moins aussi délicate. Il n’était que Roger, malgré toutes ses complaintes, qui ne semblait guère profiter du relâchement des mœurs. Il aimait geindre à tout propos, dépité du faible avancement de sa carrière. Il ne manifestait néanmoins aucune animosité envers ses confrères indisciplinés, se contentant désormais de baigner dans un permanent abattement.
</p>

<p>
« Entre un trône vacillant et une Église plus prompte à promouvoir les fils à barons que ses fidèles serviteurs, je n’augure rien de bon pour les années qui viennent, mes frères. »
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<p>
Il reposa violemment sa cuiller sur l’épais plateau de bois, faisant sursauter les présents. Surpris de sa propre virulence, il leur adressa un regard désolé, mais enchaîna, la bouche amère.
</p>

<p>
« Nous n’avons même pas de véritable basilique pour y célébrer l’office divin, depuis plus de dix ans que nous espérons. Verrons-nous la moindre pierre posée en ce sens ?
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<p>
– Le sire connétable Onfroy a bien indiqué qu’il parlerait en ce sens à la Cour le roi pour Noël.
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<p>
– Il n’a même pas de quoi augmenter ses murailles et solder ses troupes. Tellement aux abois qu’il compte mi-partir la cité avec les frères de Saint-Jean !
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<p>
– N’est-ce pas là bonne nouvelle ? Ils ont besants bien assez pour construire beaux édifices.
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<p>
– Parles-en au saint père Foucher, ils ont bien failli l’embrochier de leurs traits. »
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<p>
Tout le monde savait qu’il n’en était rien, et que si l’opposition entre le patriarche et les frères hospitaliers de Saint-Jean avait dégénéré en conflit, jamais la personne sacrée n’avait été en danger. Mais aucun n’ignorait qu’il était inutile de chercher à pointer les énormités proférées par Roger lorsqu’il avait ses crises mélancoliques. Ils se contentèrent de plonger la tête dans leur assiette, se réfugiant dans leurs pensées. Après tout, ils ne le fréquentaient que peu. Chacun mangeait au chaud dans sa cellule soir et matin, parfois même dans une maison au dehors. Et le chapitre était chaque veillée rondement mené, le froid et l’humidité fouettant leurs ardeurs administratives.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Baniyas, clo\u00eetre canonial, midi du vendredi 13 janvier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;baniyas_cloitre_canonial_midi_du_vendredi_13_janvier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;18574-23583&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="baniyas_souk_des_cordonniers_soir_du_lundi_20_mai_1157">Baniyas, souk des cordonniers, soir du lundi 20 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Éperdu, Roger ne savait que faire. Au matin, il était dans sa cellule à se ronger les sangs lorsqu’il avait entendu la rumeur : les musulmans venaient de percer les défenses de la ville et s’y déversaient comme autant de criquets et de serpents. Conscient que l’édifice cathédral serait un des premiers visés, il l’avait abandonné et s’était dépouillé de ses attributs les plus visibles. Il avait dissimulé quelques pièces d’orfèvrerie dans une besace à son flanc et y avait ajouté une miche de pain. Il n’avait pu obtenir aucune nouvelle des autres chanoines, certainement calfeutrés de leur mieux.
</p>

<p>
À présent, la cité était déserte, tous les habitants s’étaient enfermés, et il n’avait pu pénétrer que dans un marché dont il avait hâtivement barré le portail. Puis il s’était terré dans une alcôve abandonnée, parmi les déchets et les décombres. De temps à autre, un bruit de course, de cavalcade, des cris résonnaient dans les alentours, ajoutant l’angoisse à ses craintes.
</p>

<p>
Un moment, on avait éprouvé la solidité de la grande porte, à plusieurs reprises, puis le calme était revenu. Il n’avait vu personne se risquer hors des maisons de la zone et, même à l’approche de la nuit, aucune lueur n’osait s’annoncer aux fenêtres.
</p>

<p>
Il commençait à s’assoupir lorsque le grincement des gonds le fit sursauter. Des hommes porteurs de torches venaient de pénétrer dans la cour. Des Turcs, lourdement équipés, qui s’avançaient l’arme à la main. Il se recula dans les ténèbres, espérant passer inaperçu. En pure perte.
</p>

<p>
Des voix impérieuses hurlèrent devant sa cachette, qu’il fit mine de ne pas entendre, puis des cris agacés, rapidement augmentés d’un remue-ménage dans les décombres à l’entrée. Il tremblait de tous ses membres, incapable de faire le moindre geste. Il sentait que ses intestins allaient le lâcher. Puis une main accrocha son épaule et il fut extrait sans ménagement de son refuge.
</p>

<p>
Les coups s’abattirent tandis qu’on le traînait sauvagement au sol. Les bras devant le visage, il demeurait recroquevillé, hébété, implorant pitié. On l’obligea finalement à se mettre debout, lui arrachant une partie de ses vêtements. Puis une frappe dans le dos l’incita à avancer. La lueur ambrée des torches donnait des relents d’Enfer aux lieux qu’il traversait. Très vite, il rejoignit une petite place ornée d’une fontaine décorée de mosaïques. Mais il n’entendait plus son chant si rafraîchissant en été, pas plus que les ébats joyeux des gamins auxquels il lançait quelques billons.
</p>

<p>
Des chevaux, énervés par l’ambiance, hennissaient, s’agitaient dans une des rues adjacentes. Partout, des voix fortes rugissaient des ordres, et des suppliques leur répondaient. Des hurlements de frayeur ou de douleur s’échappaient parfois des alentours. Plusieurs groupes de prisonniers étaient assemblés. Roger eut des hauts le cœur à la vision de plusieurs têtes coupées enfichées sur des bâtons. Ses jambes défaillirent lorsqu’il aperçut les corps décapités, à demi nus, souillés, gisant dans le plus grand désordre, là où on le menait.
</p>

<p>
Tout s’enchaîna très vite. On le fit tomber sur ses genoux avec violence dans une file. Il entendait les lamentations, les suppliques, les cris de défi. Et les coups, répétés, distribués en ahanant par des hommes peinant comme bûcherons au labeur. Toujours plus près…
</p>

<p>
On le tira brutalement par les cheveux, lui tordant le cou en avant, et il s’abandonna alors, incapable d’autre chose que de murmurer le Credo, reniflant, pleurant, balbutiant. Une voix ferme résonna, des paroles furent échangées autour de lui tandis qu’on le lâchait. Une main puissante lui leva la tête. Il n’osa pas regarder.
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<p>
« Avez-vous désir de vivre encore un peu ? » lui demanda-t-on dans sa langue.
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<p>
Il entrouvrit une paupière inquiète, frotta son nez dont la morve coulait sur ses lèvres, hésitant à parler. Devant lui, un soldat magnifiquement équipé, vrillait son regard d’aigle sur lui. Son armure de lamelles laquées était recouverte d’un qaba<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> aux revers brodés, de somptueux tiraz<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> ornant les bras. À ses hanches pendaient sabre, carquois, arc courbe, et sur sa tête protégée d’un casque peint, surmonté d’un plumet, une cagoule de maille ne dévoilait que les yeux.
</p>

<p>
« Je vous connais, vous êtes un de leurs prêtres. »
</p>

<p>
L’homme, visiblement officier, lança quelques ordres et on lui amena peu après à la pointe de l’épée quelques autochtones. Bien qu’ils ne semblaient pas prisonniers, ils étaient effrayés et répondaient avec appréhension à ses questions, les mains jointes en une attitude soumise et craintive. Puis il les chassa d’un geste et revint vers Roger, qui attendait immobile, prostré.
</p>

<p>
Le soldat ôta son casque, sa coiffe, dévoilant un visage connu. Le regard s’était durci et des rides autoritaires encadraient désormais la bouche.
</p>

<p>
« Les gens d’ici vous appellent <em>al-tayyib</em><sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, vous saviez ?
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<p>
– …
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<p>
– Vous parlez notre langue ? »
</p>

<p>
Il arbora un sourire froid, croisa les mains dans le dos, soupira.
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<p>
« Notre émir, qu’Allah lui prête longue vie, souhaite nettoyer cette enclave de tous les impurs. Rembourser le sang versé par les vôtres… »
</p>

<p>
Roger passa une langue de carton sur ses lèvres râpeuses, incapable d’avaler sa salive tant sa gorge le nouait. Le Turc se pencha vers lui, jusqu’à lui souffler sur le visage.
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<p>
« D’un autre côté, votre chef s’est réfugié en la citadelle. Lui envoyer émissaire de confiance pourrait l’inciter à ne pas résister stupidement. Voudriez-vous être celui-là ? Le convaincre de l’inutilité d’un combat perdu d’avance ? »
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<p>
Roger hésita un moment, incapable de comprendre. Puis il hocha la tête, lentement, comme dans un rêve, tel un animal fasciné par son prédateur.
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<p>
Al-Buzzjani inspira profondément tandis qu’on éloignait le prisonnier de lui. Il ordonna qu’on le lave avant de le présenter à l’émir : il s’était souillé et empestait à plusieurs mètres à la ronde. Il fronça les sourcils, s’efforçant de ne pas penser au bon accueil qu’il avait reçu lorsqu’il avait rencontré le chanoine, des années auparavant. Au moins lui avait-il évité la décapitation immédiate. Il haussa les épaules, tentant de se libérer du poids qu’il sentait s’accumuler au fil des ans. Il était né au monde en tant que soldat, et s’accomplissait dans le service. Obéissant à son protecteur sans discuter, il tenait son rang avec une loyauté indéfectible. C’était un Ghūlam<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Baniyas, souk des cordonniers, soir du lundi 20 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;baniyas_souk_des_cordonniers_soir_du_lundi_20_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;23584-30674&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La ville de Baniyas fut au centre des affrontements entre le royaume de Jérusalem et les princes musulmans tout au long de la décennie 1150. La cité était idéalement positionnée entre les Latins et Damas et tirait parti des péages vers et depuis la côte. Celui qui la détenait pouvait aisément y amasser des unités en vue d’une attaque contre son adversaire. Nūr ad-Dīn ne s’y était pas trompé et saisit la moindre occasion de s’en emparer. Lorsque l’émir cherchait à conquérir Damas, l’atabeg Anur s’était arrangé pour en laisser le contrôle aux Francs, espérant ainsi une aide rapide en cas d’appel de sa part.
</p>

<p>
Une fois les territoires de Syrie unifiés, l’émir s’employa à garantir ses positions sur de tels accès et mit plusieurs fois le siège devant la cité, la rasant de son mieux quand il ne put la garder. Plusieurs décennies après, l’édification de la forteresse de Vadum Jacob par Baudoin répondait aux mêmes impératifs : avoir une base puissante aux marches du territoire, à la fois pour se protéger des chevauchées, mais également pour facilement s’avancer en terre adverse. Saladin comprit aussi bien que Nūr ad-Dīn le danger et mit toute sa force en œuvre pour empêcher que cela ne se fasse.
</p>

<p>
Le passage décrivant le plat est une modeste allusion à la pratique gourmande de Jean-François Parrot dans <em>Les enquêtes de Nicolas le Floch</em>. Il y narre une autre époque (le XVIIIe siècle) avec un talent scripturaire et une attention aux détails historiques (et culinaires) fort inspirants.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;30675-32267&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ellenblum Ronnie, « Who Built Qalʿat al-Ṣubayba? », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 43 (1989), p. 103-112.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Graboïs Aryeh, « La cité de Baniyas et le château de Subeibeh pendant les croisades », dans <em>Cahiers de civilisation médiévale</em>, 13e année, n°49, Janvier-Mars 1970, p.43-62.
</p>

<p>
Waines David, Sabard Marie-Hélène (trad.), <em>La cuisine des califes</em>, Coll. l’Orient Gourmand, Sindbad, Arles : Actes Sud, 1998.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;32268-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
, <sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Synonyme de mamlūk, désigne en contexte militaire un esclave formé à devenir un guerrier d’élite, souvent utilisé comme officier.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Crème de sésame.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Vêtement à ouverture croisée sur le devant.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Bande de tissu décorée fixée au niveau du biceps.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Litt. <em>bon</em>, <em>généreux</em>, en contexte religieux : <em>pieux</em>.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:51 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_055_acedie#acedie</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Acédie]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Gobelet rituel]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_054_gobelet_rituel#gobelet_rituel]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_053_l_heritier" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_053_l_heritier" data-wiki-id="fr:qita:qita_053_l_heritier">L’héritier</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_055_acedie" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_055_acedie" data-wiki-id="fr:qita:qita_055_acedie">Acédie</a></span></div>
</li>
</ul>
</div><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_end&quot;,&quot;secid&quot;:4,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:5,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<li class="level1"><div class="li"> <a href="https://perso.kervran.org/localhexa/_media/fr:qita:qita_054_gobelet_rituel_dys.epub" class="media mediafile mf_epub" title="fr:qita:qita_054_gobelet_rituel_dys.epub (194.1 KB)">Epub pour dyslexiques</a></div>
</li>
</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_porte_de_david_matin_du_lundi_3_juin_1157">Jérusalem, porte de David, matin du lundi 3 juin 1157</h2>
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<p>
La chaleur sèche venue de l’est semblait décidée à s’éterniser dans les monts de Judée et la nuit n’avait pas apporté la moindre fraîcheur. Hommes et bêtes étaient suants, maculés de poussière, irrités par le sel de leur transpiration, agacés par les mouches. L’ombre des murailles ne suffisait pas à faire oublier l’impitoyable morsure solaire de l’Orient.
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<p>
Dans un calme relatif, les caravanes pénétraient sous le regard des sergents et les contrôles des officiers de la douane. À côté, comme toujours, des pèlerins avançaient, le dos courbé, mais les yeux levés, un air béat tracé sur leurs visages fatigués. De temps à autre, des messagers apportaient des nouvelles de l’ost royal, en campagne vers Panéas<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup> pour l’en délivrer d’un siège mis en place par les Turcs d’Alep.
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<p>
Parmi les hommes occupés à trier les arrivants et à surveiller d’éventuels fraudeurs, Ernaut demeurait un des rares à faire montre de zèle. Il était encore peu fréquent qu’il ne soit pas affecté à des tâches secondaires et tenait à montrer son sérieux et son engagement à chaque fois qu’il en avait l’occasion. Le moindre paquet, la plus petite sacoche qu’il pensait pouvoir assujettir à une taxe était soumis à une inspection tatillonne. Amusés, plusieurs de ses collègues l’observaient tracasser tous ceux qui passaient à sa portée. Ils échangeaient des regards conspirateurs, impatients de le voir se confronter à un récalcitrant. Mais ce fut l’arrivée d’un trio hétéroclite qui les fit reprendre leur sérieux.
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<p>
Les trois hommes arboraient des tenues grises d’avoir longtemps marché, peinaient comme s’ils allaient s’effondrer à chaque pas. Leur mise modeste et la légèreté de leurs bagages auraient pu inciter à la mansuétude de la sergenterie. Mais Ernaut n’y discernait nulle croix cousue, pas plus que de besaces à leurs flancs. Ils n’étaient pas pèlerins et pouvaient donc se voir exiger quelques taxes à leur entrée en ville. On ne voyageait pas sans raison, et la première d’entre elles était le commerce, quand bien même il s’agissait de denrées bien discrètes.
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<p>
« Le bon jour, voyageurs. Avez-vous marchandie soumise à taxes ?
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<p>
– Nous sommes sergents le comte d’Édesse, porteurs d’importantes nouvelles. »
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<p>
L’homme qui avait répondu paraissait anxieux, les yeux incapables de se fixer sur un point quelconque. Ses deux comparses arboraient un air contrit, peu soucieux de décoller le regard de leurs savates.
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<p>
« Je ne vois nulle boîte à ta ceinture<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>. Tu as bien quelque document ou sceau à montrer pour que je te laisse passer outre ? »
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<p>
L’homme sortit un anneau où étaient gravés quelques symboles. Certainement les armes du comté d’Édesse, mais Ernaut n’y avait jamais été confronté. Si l’on évoquait encore le territoire, il n’était plus aux mains des catholiques depuis plusieurs années et la plupart des Courtenay étaient désormais exilés loin de leurs terres quand ils n’étaient pas dans des geôles musulmanes. Inquiet de faire une bévue, il lança un coup d’œil vers ses collègues, malheureusement tous occupés. Il hésitait, se mordit la lèvre, passant une manche sur son front en sueur. Le soi-disant valet avait tout de même un gros paquet au côté.
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<p>
« Et que portes-tu en ce havresac ? Si tu fais commerce de marchandies, valet ou pas, tu fois t’acquitter des droits. »
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<p>
L’autre arbora un air de conspirateur et se rapprocha d’Ernaut, un peu gêné.
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<p>
« Il s’agit du chef de Fils-Foulque le Lépreux… Durement déniché après moult difficultés. Le sire maréchal a grand désir de la récupérer.
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<p>
– Tu trimballes une tête dans ton baluchon, compère ? Tu te moques de moi ? Mouches et vers en dégorgeraient, vu la chaleur. »
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<p>
Sa réponse alluma une lueur narquoise dans l’œil du serviteur, qui le toisa alors avec amusement.
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<p>
« Sire Fils-Foulque est mort voilà bon nombre d’années, tué par Dodequin<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>. »
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<p>
Le valet se rapprocha encore.
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<p>
« Le farouche turc ne s’est pas contenté de lui trancher le col, il a fait de son crâne son gobelet favori. »
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<p>
Ernaut fit une grimace à la mention de l’exaction. Tout en parlant, l’autre avait entrouvert son sac, y découvrant un paquet de linge. Il semblait inquiet à l’éventualité de trop en dire ou trop en montrer parmi la foule. Ernaut renâcla à l’idée de contrarier le maréchal, dont le caractère difficile était connu. Il était actuellement absent, au nord avec le roi, mais n’apprécierait certainement pas qu’un jeune sergent récemment promu ait pu gêner l’exécution de ses instructions. Il fit un signe de la main.
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<p>
« Vous pouvez entrer. Et la bien venue en la sainte Cité ! »
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<p>
EN disant cela, il risqua encore un regard vers Baset et les autres, mais aucun ne semblait lui prêter la moindre attention. Seul Droart était inoccupé, à l’entrée du bâtiment des officiers de la douane, arrachant d’ultimes gorgées à une outre. Il s’en approcha, l’air faussement badin.
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<p>
« Dis-moi, Droart, as-tu déjà ouï parler du sire Fils-Foulque et de Dodequin ?
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<p>
– Bien sûr, voilà histoire souventes fois narrée à la veillée, pour bien rappeler la férocité et la duplicité des Turcs. Pourquoi donc t’en soucier ? »
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Ernaut haussa les épaules et s’empara de l’outre, sans plus rien en dire, laissant Droart dans l’expectative.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, porte de David, matin du lundi 3 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_porte_de_david_matin_du_lundi_3_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;352-6186&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_palais_royal_entrepots_midi_du_vendredi_7_juin_1157">Jérusalem, palais royal, entrepôts, midi du vendredi 7 juin 1157</h2>
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<p>
La lumière qui entrait par les portes largement ouvertes du cellier dessinait des volutes dans les tourbillons de poussière dansante. Un des intendants, tablette de cire et stylet à la main, inspectait chacune des amphores qu’on lui présentait. Les sergents entreposaient délicatement celles qui pouvaient encore être utilisées sur des banquettes spécialement aménagées, celles à nettoyer dans un appentis extérieur et, enfin, celles qui étaient fissurées ou cassées dans des paniers pour être recyclées ou jetées.
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<p>
Ernaut trouvait la tâche aisée, lui qui avait grandi en manipulant les encombrants tonneaux de vin chez son père. Il s’étonnait tout de même de se voir affecté à de tels travaux. Le service royal lui apparaissait soudain bien moins prestigieux que dans ses rêves. Au fin fond des méandres du palais, dans un bâtiment sombre et malodorant où s’entassaient des céramiques de stockage de toutes tailles. Droart, responsable du tri, lui avait expliqué qu’ils appartenaient avant tout à la domesticité, et aux services du sénéchal avant ceux du maréchal. Ils maniaient donc plus souvent les approvisionnements que les armes.
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« Je n’aurais cru qu’on puisse tenir tant de pots en celliers, roi ou pas, souffla Ernaut en s’abattant sur une banquette.
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– Il faut bien mener les denrées depuis casals et chastiaux. Entre huile et vin, il y a bon usage de tous ces vaisseaux, lui répondit Droart, tout en lui tendant la miche apportée par un des gamins de cuisine.
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<p>
– Grand dépit qu’il n’y ait nul fleuve pour acheminer barrels.
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– Et de quel bois les ferais-tu ? Ici on a plus de terre à pots que d’arbres. »
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Ernaut opina en silence et déchira avec appétit le pain qu’il trempa dans la purée froide aux oignons. Il appréciait les repas au palais, sans jamais avoir réalisé ce que cela impliquait en terme de denrées à conserver. Il découvrait les gigantesques entrepôts nécessaires à alimenter une population aussi nombreuse.
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Bertaud, un des scribes pénétra soudain dans le local, l’air désemparé. Il avait le visage rouge d’avoir couru, lui habituellement si calme.
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« Il est là, le nouveau ? »
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Puis, l’apercevant, il se dirigea vers Ernaut, plissant les yeux pour y voir dans la pénombre après la clarté de la cour.
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« C’est toi qui a vu passer le crâne du sire Fils-Foulque ?
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– Voilà quelques jours, à la porte de David, oui-da.
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– Tu es acertainé que c’était bien la coupe de Dodequin ?
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– Le valet me l’a affirmé, mais je ne saurais dire…
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– Il faut t’en assurer ! On ne retrouve plus le paquet ! Si le maréchal apprend cela, il est capable de nous en faire percer le poing ! Surtout à toi, tu es le dernier à l’avoir vu. »
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Droart, surpris par la véhémence des propos, s’approcha et secoua la tête.
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« Comme tu y vas ! Il n’y a pas larcin !
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– Tu iras le dire au sire Joscelin, on verra bien s’il te laisse ta langue… »
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Ernaut commençait à s’inquiéter, angoissé à l’idée d’avoir gaffé si tôt après son embauche. Il se leva, frottant sa cotte pour l’en débarrasser des miettes et de la poussière.
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« Que puis-je faire pour remédier à cela ?
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– Il te faut mettre la main sur ce maudit vase !
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– Je ne sais même pas…
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– Va donc voir Brun, de la Secrète<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>. C’est un mien ami. Il saura si on aurait pu sceller le gobelet en le trésor. »
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Hochant le menton avec énergie, Ernaut s’efforça de prendre un air plus assuré qu’il n’était vraiment. Puis il s’élança vers l’aile du bâtiment abritant les services fiscaux. Il ne savait pas qui était ce Brun, mais questionna tous les clercs qu’il croisait, traversant les vastes salles de compte, les escaliers aux marches usées, les petits réduits d’archives. Pour finalement dénicher l’administrateur dans une alcôve d’une large pièce voûtée d’arêtes. Il travaillait sur un lutrin à la lumière du jour, recopiant des tablettes de cire posées sur un plateau à ses côtés. Les traits lourds, la panse rebondie, entre deux âges, il manifestait l’entrain d’un animal mené à l’abattoir, et la vigueur d’un centenaire. Mais sa main traçait les symboles avec légèreté, sans trembler un instant lorsque la grosse voix d’Ernaut résonna dans le tranquille endroit.
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« Mestre Brun, je viens de la part de Bertaud, au sujet de la coupe… »
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Des sourcils froncés avec vigueur et une moue horrifiée le stoppèrent net dans sa déclaration. Le clerc susurra alors :
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« Si c’est la fameuse coupe à laquelle je pense, il serait bon de ne pas hurler comme pâtre en herbage.
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– De vrai, reprit Ernaut plus doucement. Auriez-vous quelques nouvelles à son propos ?
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– J’ai bien vérifié les inventaires, elle n’a certes pas été posée au trésor. Je ne l’ai vue consignée nulle part. »
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Devant l’air catastrophé d’Ernaut, il ajouta d’un ton se voulant engageant :
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« Mais j’y ai pourpensé : si ces valets sont bien venus en le castel, après si long voyage, il est fort probable qu’ils ont quémandé écuelle et gorgées de vin. Tu devrais t’enquérir aux cuisines. »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, entrep\u00f4ts, midi du vendredi 7 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_entrepots_midi_du_vendredi_7_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6187-11555&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_palais_royal_cuisines_debut_d_apres-midi_du_vendredi_7_juin_1157">Jérusalem, palais royal, cuisines, début d’après-midi du vendredi 7 juin 1157</h2>
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<p>
Pour rejoindre l’aile où étaient installés les foyers et ateliers de préparation des repas, Ernaut dut refaire tout le tour des bâtiments, craignant de devoir traverser les salles principales. Il y avait toujours le risque de tomber sur un haut baron dans la grande aula ou aux environs des chambres princières et royales. Il n’était pas naïf au point de penser qu’il pourrait passer inaperçu tandis qu’il parcourrait les lieux l’air empressé et le souffle court.
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Ce fut Clarembaud, un des coqs responsables qui l’interpella alors même qu’il venait à peine de poser un pied dans l’endroit. Quelle que soit l’heure du jour, et parfois de la nuit, l’activité était telle que le moindre intrus était immédiatement détecté, et généralement vertement tancé. Cette fois ne fit pas exception, Ernaut gênait le passage de plusieurs valets trimballant des paniers emplis de poissons que des marmitons s’empressaient de vider, riant de la puanteur des entrailles qu’ils entassaient sur l’immense table.
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Ernaut s’efforça de montrer sa bonne foi en se prétendant à la recherche des hommes du comté d’Édesse, mandé en cela par le vicomte. Il était peu probable que personne n’ose jamais en demander vérification auprès de ce dernier. La mention d’Arnulf calma un peu les ardeurs de Clarembaud qui réfléchit un petit moment, tout en distribuant quelques tâches et remarques bien senties autour de lui comme s’il n’y prêtait pas attention.
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« Je crois avoir souvenance de ces trois drôles. Maigres comme belette et gloutons comme goupils. Ils m’auraient dévoré dîner d’évêque si je les avais écoutés. Mais ils sont partis, de ce que j’en sais. Ils avaient à faire avec le sire maréchal, et sont allés tout droit demander après lui.
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– Mais il est parti depuis un moment, ont-ils pris la route pour le trouver ?
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– Et comment j’le saurais, crâne de puce ? Va donc voir auprès de son hostel. »
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Ernaut s’en figea de surprise. Aller ainsi se faire connaître auprès des serviteurs de la famille Courtenay ne lui semblait guère judicieux. Voyant son indécision, Clarembaud s’agita un peu, frappant la table devant lui de l’épaisse louche tenant lieu de sceptre en cette salle.
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« Sinon y’aura bien un des jeunes là-haut qui saura quoi. Reste pas là, j’ai l’impression d’avoir une grosse vache perdue au parmi de mes cuisines. Va donc demander à Raoul, le petit scribe, y devrait pas te faire peur çui-là ! »
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Ernaut voyait à peine de qui Clarembaud voulait parler, mais la mention d’une petite personne l’incitait à la confiance. On rencontrait plusieurs apprentis dans les salles notariales et de compte, porteurs de messages et de tablettes, aussi discrets que des souris, et à peu près aussi vaillants.
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Après s’être fait refouler de la grande pièce de l’échiquier, il apprit que le gamin était aux archives. Régulièrement, les sacs de cuir contenant les chartes et documents anciens et importants étaient inspectés pour vérifier leur bon état. On en profitait pour nettoyer et balayer de fond en comble les lieux, à la recherche de la moindre crotte de rongeur pouvant indiquer une future infestation. Une armée de chats était dorlotée pour prévenir toute invasion, mais cela demeurait, avec le feu, et donc les lampes, la principale angoisse des archivistes.
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Raoul s’avéra n’être plus un gamin et, installé derrière une table à tréteaux dans une salle aux murs éclatants de blancheur, il supervisait le dépoussiérage des sacs avant d’en vérifier le bon état. Dans un coin de la pièce, une pile soigneusement façonnée était disposée sur une banquette carrelée de terre cuite.
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« Je me souviens fort bien de ces trois hommes. »
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Il baissa d’un ton et se rapprocha d’Ernaut.
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« Ils ont réussi à remettre la main sur le chef du Fils-Foulque, dérobé aux héritiers de Dodequin.
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– Ils te l’ont confié ?
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– Certes pas ! C’est là coupe sertie de pierreries, d’or et d’argent. Ne le sais-tu pas ?
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– Je n’en avais jamais entendu parler. »
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Raoul tira Ernaut par le bras jusque vers la porte donnant sur un petit corridor, s’exprimant à voix basse tout en surveillant ses subordonnés.
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« Fils-Foulque était grand baron d’Antioche, au courage sans pareil malgré la lèpre qui le rongeait. Il connaissait fort bien les Mahométans qu’il affrontait sans relâche. Capturé par Gazzi en même temps que le prince Roger, il a été vendu ensuite à son plus farouche adversaire, Dodequin. »
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Raoul marqua une pause, comme hésitant à continuer, puis reprit.
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« C’était là un Turc de fort sinistre mémoire. Il aimait à se baigner dans le sang de ses ennemis vaincus, et on le disait soûlard sans limites. Il a tranché la tête de Fils-Foulque de son sabre et en a fait son gobelet préféré pour s’enivrer. »
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Ernaut fit une moue dégoûtée, encouragé en cela par un hochement de tête de Raoul.
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« Récupérer sa tête permettra de l’inhumer chrétiennement.
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– Crois-tu qu’ils l’ont déjà mise en terre ?
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– Certes pas. Ils avaient désir de voir le maréchal, mais tout son hostel est parti avec lui. Et ils ne vont pas s’aventurer au-dehors avec pareil trésor.
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– Ils sont encore au palais ?
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– Je leur ai dit de voir avec un des hospitaliers du chambellan, moi je ne réside pas ici. »
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Ernaut était bon pour se rendre dans la cour de l’hôpital, où on accueillait les visiteurs que Gauvain de la Roche se devait de gérer, avec leur maisonnée. Lui régnait sur un empire de valets, domestiques et pages divers, pour l’hôtel du roi, à l’exclusion des services administratifs généraux, des finances ou de la guerre. Il avait également la haute main sur l’organisation des couchages et des hébergements.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, cuisines, d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi du vendredi 7 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_cuisines_debut_d_apres-midi_du_vendredi_7_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11556-17527&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_palais_royal_hotellerie_apres-midi_du_vendredi_7_juin_1157">Jérusalem, palais royal, hôtellerie, après-midi du vendredi 7 juin 1157</h2>
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Peu désireux de se confronter aux responsables les plus importants de la maison royale, Ernaut avait dirigé ses pas vers le lavoir où les lingères travaillaient le plus souvent. Il y a avait tellement de drap et de toiles à nettoyer ou repriser qu’il s’en trouvait toujours quelques-unes à battre l’étoffe ou tirer l’aiguille. Une autre de leurs activités favorites était la propagation des rumeurs, cancans et potins. L’arrivée de ce jeune homme au physique impressionnant déclencha des sourires entendus et des regards égrillards. On n’accordait que peu de vertu à la plupart de ces femmes, qui en jouaient donc.
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Il n’eut pas plus tôt posé le pied sous l’auvent que crépita une voix de crécelle au débit rapide :
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« Y’a pas de miel ici, l’ours, tourne tes pas ! »
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La saillie déclencha de nombreux rires, mais Ernaut, bien qu’empourpré, ne recula pas. L’agresseur ne devait mesurer guère plus de cinq pieds et se tordait le cou, aussi maigre que le reste, pour défier Ernaut du regard.
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« Je cherche trois valets du sire comte d’Édesse qui font héberge au palais.
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– Et vois-tu l’un d’eux ici ? Crois-tu qu’on le cache sous nos robes ?
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– Je me suis dit que vous sauriez peut-être où je pourrai les trouver. »
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La commère lança à la cantonade, sans lâcher son aiguille et son fil :
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« Et v’là qu’y nous prend pour les clercs du chambellan !
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– Allons, Gelta, effraie pas ce pauvre poussin ! »
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La lingère haussa ses maigres épaules sans désarmer.
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« Et y f’ra quoi pour moi si je réponds à sa question ? J’y gagne quoi ?
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– Je pourrai vous aider à tordre les draps !
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– Ah, voilà qui sonne comme lai de damoiseau amoureux à mes vieilles oreilles… Avec tes bras de Samson, t’auras guère de peine. Tu t’en viendras pour les grandes lessives nous porter assistance, je compte dessus.
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– J’en fais serment !, confirma Ernaut avec espoir.
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– Y sont partis se désoiffer chez le père Josce. Le chambellan aime guère voir valets traîner savates sans trimer alors y s’sont esquivé au matin. »
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Ernaut se rua vers la cour en levant la main pour remercier, sans s’apercevoir des rires qui saluèrent son départ.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, palais royal, h\u00f4tellerie, apr\u00e8s-midi du vendredi 7 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_palais_royal_hotellerie_apres-midi_du_vendredi_7_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17528-19859&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_taverne_du_pere_josce_fin_d_apres-midi_du_vendredi_7_juin_1157">Jérusalem, taverne du père Josce, fin d’après-midi du vendredi 7 juin 1157</h2>
<div class="level2">

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La taverne fit l’effet d’une douche froide sur les épaules d’Ernaut, qui avait quasiment couru depuis le palais. Essoufflé, transpirant, il parcourait du regard la vaste salle au pilier, faiblement éclairée par les étroites fenêtres. Quelques hommes se reposaient là, soldats entre deux corvées, valets se cachant d’un maître trop exigeant. Mais en journée on n’y voyait que peu de monde. Les gens venaient chercher leur vin, et emportaient leurs pichets sans s’attarder. Ce n’était qu’en soirée que parfois la sergenterie du palais s’acoquinait avec celle des grandes maisons, bavardant et faisant rouler des dés, écoutant un jongleur de passage à l’occasion.
</p>

<p>
Ernaut reconnut immédiatement les trois hommes, dont l’aspect semblait moins miteux. Ils étaient installés autour d’un tabouret où deux d’entre eux déplaçaient des méreaux sur un quadrillage. Il s’approcha d’un pas décidé, attira le regard de celui qui ne jouait pas.
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<p>
« Le bon jour, j’ai couru après vous depuis un moment !
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<p>
– Y a-t-il souci, sergent ?
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<p>
– Il se trouve que l’hostel le roi aimerait bien assavoir où se balade le chef du sire Fils-Foulque ! »
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<p>
L’autre baissa d’un ton, l’air affolé, tandis que ses deux acolytes levaient la tête, interloqués.
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<p>
« Nul besoin de crier ! Il demeure à mon flanc, comme il est depuis nombre de jours. Il y demeurera jusqu’à ce que je le remette au sire maréchal !
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<p>
– Il serait mieux gardé au castel.
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<p>
– J’en crois rien. Qui pourrait savoir qu’il est là ? En dehors d’une poignée, dont tu es… »
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Il se recula d’un pas, appréciant la stature impressionnante du jeune homme.
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« T’as pas idée de me le dérober j’espère ? Tu viens le prendre ?
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– Nenni, je suis féal servant le roi. »
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L’autre paraissait à demi rassuré, jetant un coup d’œil autour de lui. Ses deux compagnons s’étaient levés. Puis il souffla, posa une main amicale sur l’épaule d’Ernaut.
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<p>
« De vrai, tu sembles bon garçon, tout respire droiture et franchise chez toi. »
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<p>
Il l’invita d’un geste à s’asseoir avec eux et lui remplit un gobelet.
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<p>
« Aurais-tu désir de le voir ? Il n’y a pas grand monde, c’est l’occasion. »
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Ernaut n’hésita qu’un instant. Chez lui la curiosité l’emportait généralement sur tout. Il posa son verre et avança la main vers le sac. Le valet lui tendit une boule d’étoffe sale, l’invitant à dégager la coupe avec délicatesse.
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<p>
Et il découvrit dans les linges une poupée de bois et de chiffon grossièrement peinte de couleurs vives, au visage hilare.
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« Qu’est-ce… »
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<p>
Les trois hommes éclatèrent de rire.
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<p>
« C’est toi qu’a la vache, mon gars, désormais. Et tu devras payer la tournée à tous, ce soir, comme le béjaune que tu es ! »
</p>

<p>
Les rires redoublèrent et le père Josce se joignit à eux quand on lui montra le jouet. Ernaut secouait la tête, ne sachant quoi penser. Ce fut le tavernier qui lui expliqua.
</p>

<p>
« C’est la tradition dans la sergenterie, garçon. On fait courir le béjaune nouvellement arrivé après la Vache, et quand il la trouve, il doit payer godets à tous les anciens. Puis il se charge de la passer à celui qui arrive après lui !
</p>

<p>
– J’ai eu la Vache à la Noël, moi. Ils m’ont fait croire que c’était les langes de l’Enfant Jésus lui-même », confirma le valet conspirateur.
</p>

<p>
Ernaut soupesait le jouet dans ses énormes mains, ne sachant s’il devait sourire ou s’emporter. Puis il porta un verre de vin à ses lèvres après avoir adressé un toast silencieux à son tourmenteur de la journée, pensant « Une coupe dans un crâne de chevalier, mais quel crétin je suis ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, taverne du p\u00e8re Josce, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du vendredi 7 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_taverne_du_pere_josce_fin_d_apres-midi_du_vendredi_7_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19860-23691&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le bizutage est une pratique connue dès le XIIe siècle dans les universités européennes, où les « béjaunes » sont soumis à toutes sortes d’épreuves ou de vexations avant de devoir être mis à l’amende en abreuvant leurs aînés. Avec le temps, les débordements furent de plus en plus fréquents bien que la coutume demeurât vivace jusqu’à notre époque, pour donner ce qu’on appelle désormais des Week-End d’Intégration. On n’a aucune source attestant cet usage au sein d’autres confréries qu’étudiantes/cléricales à cette période, mais il me semblait que cela ne serait pas incongru dans une administration en partie militaire. Dans l’armée, la recherche de la clef du champ de tir par les nouvelles recrues était devenue un classique au siècle dernier.
</p>

<p>
La légende qui fait courir Ernaut est basée sur des récits autour de la disparition de Robert Fitz Fulk, seigneur de Zerdana (dans la principauté d’Antioche), capturé lors de la fameuse bataille des Champs de Sang qui vit la mort de Roger de Salerne, prince d’Antioche en 1119. Robert a vraisemblablement été livré par Il-Ghazi à Tughtekin, seigneur de Damas, avec lequel il entretenait selon Usamah ibn Munqidh des relations plus ou moins amicales. Mais celui-ci, après l’avoir décapité, aurait fait réaliser une coupe avec son crâne. Comme on prête énormément de vices au dirigeant damascène, et une cruauté sans égale, il est difficile de se prononcer sur le sérieux de ces allégations. Mais de telles pratiques sont attestées parmi les populations nomades de la steppe eurasienne, comme le hanap fabriqué par le khan petchénègue Kurya avec le crâne de Sviatoslav Igorevitch de Kiev peu avant l’an mille.
</p>

<p>
Enfin, le terme utilisé pour désigner le jouet m’a été inspiré par une anecdote familiale du début du XXe siècle que m’a rapporté mon grand-père, lorsqu’on cherchait à interdire l’usage des langues régionales. Dans son école primaire, si un enfant parlait breton, on lui donnait la « Vache », morceau de bois avec une ficelle, et qu’il s’efforçait à son tour de refiler à celui qu’il entendait parler breton après lui. L’enfant qui restait avec la Vache le vendredi se voyait puni, contraint de conjuguer « ne pas parler breton » à tous les temps, toutes les personnes, durant son week-end. Autre pratique vexatoire d’intégration, forcée, celle-là…
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Asbridge Thomas, <em>The creation of the Principality of Antioch 1098-1130</em>, Rochester: The Boydell Press, 2000.
</p>

<p>
Asbridge Thomas, Edgington Susan B., <em>Walter the Chancellor’s The Antiochene Wars</em>, Aldershot : Ashgate Publishing Limited, 1999, p.159-163.
</p>

<p>
Cobb Paul M., <em>Usamah ibn Munqidh, The Book of Contemplation</em>, Londre : Penguin Books, 2008, p.131-2.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;26153-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Les messagers portaient généralement les messages dans des boîtes spécialement conçues pour cela.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Tughtekin, atabeg de Damas de 1104 à 1128, fondateur de la dynastie Bouride.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Administration royale des finances, sous l’autorité du sénéchal.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:46 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Gobelet rituel]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ L’héritier]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_053_l_heritier#l_heritier]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="naalein_maison-forte_fin_d_apres-midi_du_mardi_20_mai_1147">Naalein, maison-forte, fin d’après-midi du mardi 20 mai 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
La petite cour de la maison forte résonnait des cris des chameliers tentant d’organiser le déchargement. Les bêtes blatéraient parfois de mécontentement, ce qui ajoutait encore à la pagaille. Malgré le vacarme, le seigneur du lieu, Jehan, regardait avec plaisir les pièces de bois être portées dans ses celliers. Il avait prévu depuis un moment de surélever le bâtiment, de lui adjoindre une tour, d’où il pourrait surveiller les confins de la terre que le roi lui avait confiée. Il savait parfaitement qu’il était en relative sécurité, coincé dans une vallée sur la route entre Bethgibelin et Bethléem. Il ne se l’avouait guère, mais il avait surtout envie de marquer la présence d’un officiel, de montrer aux environs que le lieu était sous la coupe d’un homme. Pour le compte d’un autre, en attendant mieux.
</p>

<p>
Installé à l’une des fenêtres de la grande salle, à l’étage, Isaac, son aîné, s’amusait avec quelques figurines de bois et de toile. Ils avaient reçu quelques jours plus tôt un jongleur en route vers la côte depuis Bethléem, et il recréait les exploits devenus mythiques de leurs devanciers, Godefroy de Bouillon en particulier, narrés à cette occasion. À ses pieds, ses deux sœurs jouaient également, accroupies sur un tapis aux couleurs vives. Assise un peu en retrait, leur mère, une jeune femme aux traits lourds, tirait l’aiguille, ornant le col du bliaud de leur père de motifs chamarrés. Dans la pièce, deux servantes s’activaient à nettoyer et préparer la veillée, remplissaient les lampes, balayaient. Un clerc installé en bout de table compulsait des livres, bougeait des jetons sur un échiquier, marmonnait tout en calculant avec son abaque.
</p>

<p>
Isaac plongea le regard dans la cour en entendant un bruit de cavalcade. Plusieurs hommes venaient de pénétrer dans l’enceinte, tenant ferme leurs chevaux effrayés de trouver là tant d’animation. Il écarquilla les yeux de plaisir en reconnaissant son oncle et lâcha ses jouets pour s’élancer vers l’escalier.
</p>

<p>
« Oncle Bernard est là ! Mère ! »
</p>

<p>
Le voyageur n’eut qu’à peine le temps de mettre pied à terre que la petite silhouette se serrait contre lui, à sa plus grande joie. Il était gris de poussière, avait le visage las, mais il étrilla le gamin avec entrain.
</p>

<p>
« Alors, que devient mon futur page ? Il serait bien temps de t’initier à tout cela !
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<p>
— Laisse donc enfançons profiter un peu avant de les lancer dans le monde, frère », lui rétorqua, souriant, Jehan.
</p>

<p>
Le cadet vint embrasser son aîné, imposante silhouette ventrue. Le cavalier souleva son chapeau de paille et essuya la sueur coulant sur son front dégarni. Bernard Vacher n’était pas un bel homme. Ses traits empâtés, son nez tordu, sa bouche sans lèvre, et ses yeux fatigués accusaient son âge. Il savait encore manier l’épée avec dextérité et sa monture adroitement, et arborait en tout moment ses éperons dorés de chevalier. Mais les épaules commençaient à tomber, ainsi que le ventre et le fort poitrail à la suite, aujourd’hui plus qu’habituellement. Jehan, l’invitant d’un geste à le précéder, s’en inquiéta alors qu’ils rejoignaient la fraîcheur de la grande salle.
</p>

<p>
« Mauvaises nouvelles, mon frère ?
</p>

<p>
— De certes. La Cour a décidé d’aller encontre Damas, et de soutenir ce fou d’Altuntash dans sa révolte. »
</p>

<p>
Il n’en dit rien de plus, saluant d’une accolade distraite sa belle-sœur puis s’affala sur le banc. Rapidement, du vin, de la bière, et quelques fruits, accompagnés de pain, d’olives et de fromage, furent disposés devant lui. Jehan prit place sur un escabeau, tandis qu’Isaac s’installa auprès de son oncle, le servant tel un page. Bernard avala plusieurs gorgées d’un rouge capiteux avant de reprendre.
</p>

<p>
« Le jeune Baudoin est entouré de sots, et il a grand désir de marquer sa force. Il sait que la reine ne peut le suivre sur pareil terrain. Il ira donc au secours de Bosra contre Damas.
</p>

<p>
— Il est prêt à rompre la trêve ? Il va pousser Aynar<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup> dans les bras de Noradin<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> !
</p>

<p>
— J’ai grand regret à le dire, mais le roi est comme jeune dogue, impatient de courir, et fort mal entouré. On m’a presque accusé d’avoir reçu dinars et soieries pour trahir. »
</p>

<p>
Jehan en frappa sur le plateau de colère, mais Bernard l’arrêta de la main, une moue cynique sur le visage.
</p>

<p>
« Pas de quoi s’emporter pour autant. Le connétable et la reine savent bien qu’il n’en est rien, et l’ont fait assavoir. »
</p>

<p>
Il haussa les épaules et reprit un peu de vin, avant d’ajouter.
</p>

<p>
« Au final, il faut donc que tu convoques l’ost, pour le mener à Tibériade, où le roi a fait semonce. De là, nous irons en Hauran pour porter secours à Altuntash. »
</p>

<p>
Jehan se leva avec lenteur, secouant la tête comme pour s’extraire d’un mauvais rêve. Tandis qu’il sortait, pour annoncer leur départ imminent, Bernard se tourna vers Isaac, gobant quelques olives dont il recrachait les noyaux dans son poing.
</p>

<p>
« Et toi, gamin, as-tu quelques exploits à narrer à ton vieil oncle ?
</p>

<p>
— Père m’a fait faire une lame de bois, avec, je malmène souvent le pal. Et j’ai sauté un muret qui faisait plus de deux pieds l’autre jour, en selle.
</p>

<p>
— Te voilà en bon chemin pour manier la lance comme il sied à décent chevalier ! Et où en es-tu de la lecture, de l’écriture ?
</p>

<p>
— Mère me fait réciter chaque jour, mais c’est là ouvrage de clerc. Matthieu dit qu’on finit tonsuré à trop étudier.
</p>

<p>
— Qui est donc ce Matthieu ?
</p>

<p>
— Le fils d’un des chevaliers ici. Il est grand et costaud, mais je le bats parfois. »
</p>

<p>
Le soldat se passa une main sur le visage, gratta son oreille et attrapa son neveu, qu’il installa sur son genou. Il souriait devant la candeur de l’enfant. Il aurait aimé trouver lui aussi une fille de bonne famille et avoir un héritier, mais le destin en avait voulu autrement. De toute façon, il appréciait trop sa liberté pour s’attacher à une terre.
</p>

<p>
« Tu diras à ce Matthieu qu’il n’a que du vent entre les oreilles, et que c’est un chevalier du roi qui le lui dit.
</p>

<p>
— Pourtant, il est plus important d’apprendre à batailler ses ennemis. La prière et l’étude, ce n’est pas pour nous.
</p>

<p>
— Tu parles de vrai. Mais le fer de l’homme doit servir avec discernement. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il n’y a que ténèbres et lumière. Et les clercs ne sont pas les derniers à ce jeu-là. Voilà la plus grande des erreurs, mon garçon. Ici-bas rien que des ombres, changeantes, mouvantes. Apprends à raisonner avant toute chose, ne laisse pas tes impressions l’emporter. Ton discernement sera toujours la lame la plus affilée à ton service. »
</p>

<p>
Lorsqu’il reposa Isaac au sol, Jehan entrait.
</p>

<p>
« J’ai annoncé la convocation du roi. Nous partons demain matin, à l’aurore.
</p>

<p>
— Au moins pourrons-nous faire bonne veillée ce tantôt, avant de manger la poussière derechef », opina Bernard.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naalein, maison-forte, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 20 mai 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naalein_maison-forte_fin_d_apres-midi_du_mardi_20_mai_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;360-7755&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="naalein_maison_forte_fin_de_matinee_du_dimanche_28_aout_1149">Naalein, maison forte, fin de matinée du dimanche 28 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Au retour de la messe, alors que la famille Vacher allait prendre place à table, un messager était apparu, à l’intention de Bernard. Un de ses contacts avait envoyé un pli auprès de la Cour, et il avait fallu encore qu’un sergent soit désigné pour prévenir le chevalier, plus loin au sud, chez son frère. Entre-temps, le contenu en avait été lu, bien évidemment, car le connétable ne faisait guère preuve de réserve avec les hommes de soudée. Même s’il leur reconnaissait parfois du talent, ce n’étaient que des domestiques à son sens. Il avait donc joint un second feuillet, indiquant que Bernard devait se présenter au plus tôt à la Cour, pour exposer la situation en détail.
</p>

<p>
Le chevalier parcourut rapidement les notes puis les tendit à Jehan, le maître des lieux. Autour d’eux, les valets commençaient de servir le plat de viande aux fèves. Seul Isaac, assis à la droite de son oncle, suivait avec attention les échanges entre les deux frères. Chacun ici était accoutumé à ce que les hommes partent en guerre, reviennent parfois blessés, répondent aux convocations. Nul ne s’inquiétait outre mesure d’un message ou des discussions à table.
</p>

<p>
« Ainsi donc le vieil Aynar est mort, sembla regretter Jehan.
</p>

<p>
— Je ne saurais dire si je m’enjoie de la nouvelle ou pas. D’aucuns verront là bon moment pour prendre la cité…
</p>

<p>
— Attendons de voir qui le remplacera. En fait si ce n’est en titre. Ton billet n’en parle pas ?
</p>

<p>
— Ce serait Mugîn ad-Dîn le nouvel homme fort. Nous pourrions avoir pire. Il n’aura nul désir de se jeter dans les bras des Turcs. »
</p>

<p>
Depuis des années, Damas jouait ses adversaires les uns contre les autres et n’avait jamais écarté l’aide franque quand il s’agissait de s’affranchir de la puissance aleppine du nord, Zengui puis Nûr al-Dîn. L’inverse était également vrai, comme le roi Baudoin l’apprit sévèrement lors de la prise manquée de Bosrah, deux ans plus tôt.
</p>

<p>
« Je ne sais quoi dire aux Barons lors du conseil. Le comte Thierry aura sûrement l’appétit aiguisé.
</p>

<p>
— La cité a résisté aux plus puissants rois, l’ont-ils déjà oublié ?
</p>

<p>
— Toi et moi savons bien que le fruit n’est pas si mûr qu’il tombera en nos mains aisément. Mais ce n’est pas là héroïque geste qu’il plaît à un jeune roi d’ouïr. »
</p>

<p>
Il avala quelques cuillers en silence, lippant la sauce puissamment miellée avec un plaisir évident. S’il devait confesser un péché, ce serait volontiers celui de gourmandise, et ses contacts de part et d’autre de la frontière savaient que le plus court chemin vers son cerveau passait par son estomac.
</p>

<p>
« Je demanderai audience à la reine, pour m’assurer qu’elle a bonne connoissance des faits.
</p>

<p>
— Peut-être devrais-tu en toucher aussi quelques mots au sénéchal. Il sait fléchir les barons de la Cour.
</p>

<p>
— Je ne sais jamais sur quel pied danser avec celui-là. Il est plus glissant que serpent.
</p>

<p>
— Il ne veut pas se trouver entre marteau et enclume, et veille donc à demeurer équitable dans ses relations avec chacun. Mais il m’a fait bonne impression, je le pense prud’homme. »
</p>

<p>
Bernard hocha la tête sans conviction puis se resservit une large portion. Les sourcils froncés, il avalait désormais sans joie ses cuillerées, anticipant les jours prochains. Il lui faudrait également se rendre à Damas, il en était certain. Ne serait-ce que pour se rendre compte par lui-même des intentions du nouvel homme fort, Mugîn ad-Dîn.
</p>

<p>
Il l’avait rencontré de nombreuses fois, et ne lui concédait pas le même crédit qu’à son beau-père. Il lui reconnaissait de l’autorité et de la volonté, mais diriger la cité de Damas demandait bien plus que cela. Il regrettait presque l’absence du vieil Usamah ibn Munqidh, réfugié en Égypte. Le diplomate était un fieffé chenapan, il n’en disconvenait pas, mais il lui accordait de grandes qualités humaines, malgré son opportunisme politique et un vrai talent pour l’intrigue. Le nouveau maître de Damas en aurait bien besoin, pour résister aux pressions des Aleppins.
</p>

<p>
Malgré tout son dévouement à la couronne de Jérusalem, Bernard rechignait à imaginer la cité dans le giron latin. La voir entre les mains d’un Thierry de Flandre ou, pire encore, d’un aventurier fraîchement débarqué et qui aurait eu l’heur de plaire au jeune roi, lui arrachait le cœur. Peut-être que ses adversaires avaient raison, il finissait par se laisser corrompre de ses trop fréquents voyages chez les musulmans.
</p>

<p>
La voix immature de son neveu le tira de ses sombres tribulations :
</p>

<p>
« Mon oncle, je pourrais venir avec vous en la Cité ? Comme l’autre fois ? »
</p>

<p>
Bernard sourit et se tourna vers son frère. Il avait beaucoup d’affection pour Isaac, qu’il traitait comme son fils, mais il prenait garde à ne pas porter ombrage à son vrai père. L’enfant hériterait peut-être un jour de la terre de Naalein, tous deux l’espéraient, mais il devait savoir à qui il le devrait. Bernard servait d’autres seigneurs depuis si longtemps qu’il avait grande habitude de s’effacer. Lorsque Jehan hocha la tête, le gamin se mit à se trémousser sur le banc, fébrile.
</p>

<p>
« Tu y seras mon page, donc apprends bien à ouvrir tes yeux et tes oreilles, et surtout, garde ta bouche fermée et tes mains calmes. La Cour le roi, ce n’est pas manse de vilain.
</p>

<p>
— Je ne vous ferai pas hontage, mon oncle. Je vous le promets.
</p>

<p>
— Je le sais bien, et je compte sur toi pour qu’il en soit toujours ainsi. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naalein, maison forte, fin de matin\u00e9e du dimanche 28 ao\u00fbt 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naalein_maison_forte_fin_de_matinee_du_dimanche_28_aout_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7756-13435&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_rue_de_josaphat_fin_d_apres-midi_du_mercredi_22_octobre_1152">Jérusalem, rue de Josaphat, fin d’après-midi du mercredi 22 octobre 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Isaac avançait d’un bon pas, négligeant la sueur qui commençait à lui parcourir la colonne vertébrale. Il ressassait la leçon du jour, l’esprit enflammé par les aventures du jeune marin qu’il venait de découvrir. Bien qu’héritier d’un opulent marchand, il avait dilapidé sa fortune en peu de temps et espérait se refaire par le commerce maritime. Mais le destin avait voulu qu’il prenne une énorme baleine pour une île et il fut abandonné là, peu avant que l’animal ne plonge. Son professeur, le vieux Baruch, l’avait rassuré : le héros allait connaître mille péripéties, mais finirait fort riche.
</p>

<p>
Il bifurqua sur sa gauche, empruntant la grande voie de Saint-Jean l’Évangéliste puis la rue du Temple. Il préférait demeurer au loin du Saint-Sépulcre, toujours encombré de dévots. Il envisageait juste de passer par Malquisinat, salivant à l’avance de ce qu’il pensait s’offrir comme récompense après une après-midi studieuse. Il avait eu toutes les peines à consacrer une partie de ses journées à étudier encore et encore, et n’avait accepté que de mauvaise grâce au début. Mais au fil des mois, et des années, il appréciait de plus en plus les capacités que ce savoir mettait à sa portée. Il lui arrivait de surprendre des échanges dans la rue entre des commerçants, de reconnaître des mots lancés entre deux fellahs tandis qu’ils traversaient un casal. Et si ses amis se moquaient de lui, il leur démontrait sur le champ qu’il n’en négligeait pas les armes et la lutte pour autant.
</p>

<p>
En pleine croissance, il s’était un peu affiné et avait fait oublier sa réputation de petit gros, qu’il avait traîné des années durant. Il n’était néanmoins pas très grand, ce qui était un avantage pour la lutte, semblait-il. Mais il n’était jamais à l’aise quand il devait monter un haut animal, avec tout le fourniment. Leur jeu, de sauter en selle depuis l’arrière équipés de pied en cap, de la maille au casque, ne lui plaisait que moyennement. Son aine gardait la trace douloureuse d’un troussequin vindicatif lors d’une tentative avortée.
</p>

<p>
Dans la rue du Temple, le cortège habituel de pèlerins s’étirait d’un lieu saint à l’autre, bigarré de soldats en armes, de marchands en goguette et de boutiquiers affairés. Parfois un train de mules, de poneys ou d’ânes bloquait le passage et il fallait jouer des coudes, en veillant à ne pas y laisser sa bourse. Certaines boutiques attiraient les curieux, comme les huchiers qui faisaient de magnifiques coffrets ouvragés, dans les senteurs de pin et de cèdre. À un endroit, plusieurs artisans martelaient le cuivre et le laiton, pour décorer plateaux, aiguières et coupes. Mais la plupart des évents se contentaient de revendre des produits fabriqués ailleurs. Parfois les sacs et les paniers s’amoncelaient tellement en devanture que le marchand devait se balancer à une corde pour entrer et sortir de son échoppe.
</p>

<p>
Il laissa passer un groupe de femmes, des ballots de linge propre sur la hanche, sans se priver d’en admirer quelques-unes au passage. Il récolta quelques œillades amusées, peut-être intéressées. Il savait qu’il n’était pas séduisant, mais sa mise trahissait le jeune homme de bonne naissance, et c’était généralement suffisant pour attirer les regards des filles, au moins parmi les plus humbles.
</p>

<p>
Il stoppa chez un marchand de boulettes de viande, qu’il dévora dans une tranche de pain tout en reprenant son chemin. Il avait fait porter cet achat sur son compte, comme habituellement, et avait noté qu’il lui faudrait très prochainement payer son dû. La Toussaint marquait souvent le terme de nombreuses taxes, loyers et impôts et les commerçants avaient besoin de toutes les pièces qu’ils pouvaient trouver. Verser ce qui était attendu avant qu’on ne nous le rappelle était toujours apprécié, et Isaac se targuait de n’avoir jamais abusé du système.
</p>

<p>
Lorsqu’il pénétra dans la fraîcheur de la cour intérieure, il aperçut la silhouette massive du maître de maison et se dirigea vers lui, tout sourire.
</p>

<p>
« Mon oncle ! Vous voilà enfin de retour en l’hostel ! Quelle bonne surprise !
</p>

<p>
— Comment te portes-tu, mon grand ? J’ai l’impression que tu prends un pouce à chaque fois que je pars quelques jours.
</p>

<p>
— Vous êtes absent depuis avant la saint Michel, mon oncle ! »
</p>

<p>
Le chevalier grimaça et haussa les épaules, visiblement fatigué malgré sa mine réjouie.
</p>

<p>
« Le service du roi, garçon. Nul ne peut s’y soustraire ! »
</p>

<p>
Tout en avançant vers la grande salle, il étudia son neveu des pieds à la tête, satisfait de ce qu’il voyait. Il avait convaincu Jehan de le lui confier quelques mois, qu’il se familiarise avec la capitale. Bernard n’était que chevalier de soudée, et Jehan châtelain, pour le compte du roi. Mais tous les deux espéraient qu’Isaac finirait seigneur du lieu, en plein titre. Avoir des amis au sein de la Haute Cour serait un atout, et il pourrait nouer des relations avantageuses pour faire carrière. Après tout, Bernard était un familier de la domesticité de Baudoin, souvent désigné pour tenir la bannière royale et son neveu pouvait en profiter. Un office, même temporaire, serait du meilleur effet. Un bon mariage plus encore, pour s’assurer de soutiens puissants.
</p>

<p>
Bernard s’affala sur une chaise curule dans la petite chambre qui lui servait de bureau, indépendante de la salle de réception. Il s’était habitué à cette façon de faire orientale, utilisant de nombreuses pièces de sa demeure à des fonctions précises. La seule zone dont il n’avait jamais eu besoin était le gynécée. Il avait bien des aventures de temps à autre, mais il n’avait aucunement la fibre romantique et peu le désir de s’attacher une famille. Il était entièrement dévoué à son frère et aux siens. Avant même qu’il n’ait eu le temps de demander, son valet lui apporta de quoi se rafraîchir, une bière légère, de l’ail confit et des pistaches.
</p>

<p>
Isaac s’installa sur un escabeau face à lui, impatient de lui apprendre ses derniers progrès. Bernard sortit d’une besace plusieurs documents et portfolios, les tria en tas sur son bureau tout en grignotant. Puis il lâcha enfin la question tant attendue.
</p>

<p>
« Alors, quelles nouvelles en l’hostel en mon absence ?
</p>

<p>
— Tout va pour le mieux, mon oncle. Guéraud a porté quelques vivres de Naalein, et nous avons aussi pu acheter du bois pour l’hiver.
</p>

<p>
— De la cire avec les vivres ? J’aimerais faire quelques dons aux autels d’ici.
</p>

<p>
— Oui, les mouches à miel ont encore bien donné et vous avez plusieurs bottes de chandelles de bonne cire. »
</p>

<p>
Bernard avala une longue rasade, essuyant la mousse d’un revers de main.
</p>

<p>
« Et toi, ton apprentissage ?
</p>

<p>
— J’ai réussi plusieurs passages à la lance à travers les annels la semaine dernière !
</p>

<p>
— Tu vas bientôt me battre, voilà des années que je n’ai poigné le fer, ironisa le chevalier.
</p>

<p>
— J’ai également pu chasser avec le comte de Jaffa. Nous avons traqué un lion par-delà le Jourdain. »
</p>

<p>
Bernard sourit. Il n’avait pas eu l’occasion de participer à ce genre de réjouissances depuis si longtemps ! Dès avant même la mort du vieux Foulques, son expertise des territoires musulmans était sans cesse mise à contribution, et il se faisait parfois l’impression de n’être qu’un clerc, un de ces évêques ambassadeurs toujours par monts et par vaux. Isaac commença soudain à parler arabe, avec un accent et des hésitations, mais ses progrès étaient évidents :
</p>

<p>
« J’ai aussi beaucoup pratiqué avec maître Baruch. Il dit que j’apprends bien.
</p>

<p>
— Il est donc meilleur professeur que je ne le pensais. J’ai toujours eu méfiance des Juifs.
</p>

<p>
— Maître Baruch est homme de savoir, et assez aimable avec moi.
</p>

<p>
— J’aurais préféré un mahométan, tant qu’à faire.
</p>

<p>
— Ne m’avez-vous pas enseigné de juger selon ma raison et non mes sentiments, mon oncle ?
</p>

<p>
— Touché ! », opina Bernard en français avant de reprendre un peu de bière, goguenard.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, rue de Josaphat, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 22 octobre 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_rue_de_josaphat_fin_d_apres-midi_du_mercredi_22_octobre_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13436-21716&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_palais_royal_soiree_du_mardi_18_novembre_1158">Jérusalem, palais royal, soirée du mardi 18 novembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Ernaut traînait dans les cuisines, comme souvent, dans l’espoir de grappiller quelques gourmandises avant le repas. Il n’était pas de service ce soir, mais avait passé la journée avec d’autres sergents, pour assister le sénéchal dans des tâches comptables. En l’occurrence, c’était plutôt de la manutention, car ils avaient apporté plusieurs caisses de monnaie depuis l’atelier roya de frappel. Avec sa stature hors norme, Ernaut était fréquemment désigné pour ces travaux fatigants, et il ne s’en plaignait pas, profitant de l’occasion pour se pousser auprès des responsables. En un peu plus d’un an, il n’avait guère progressé dans la hiérarchie, chacun veillant à protéger ses intérêts propres, mais il était néanmoins assez connu. Le roi lui-même avait remarqué sa présence disait-on.
</p>

<p>
« Si tu demeures dans les environs alors que le repas va être servi, je vais t’arracher les boyels pour en faire des saucisses », lui lança Clarembaud, un des maîtres queux.
</p>

<p>
Il ne força pas sa chance, et s’esquiva, un quignon de pain à la main. En tant que sergent, il avait droit d’être nourri, en bas bout, parmi les domestiques, mais il lui fallait attendre encore qu’on ait fait corner le repas. Il décida de s’accorder un peu de repos dans une des cours voisines, où des bancs appuyés contre les murs servaient parfois aux commis de cuisine pour plumer et vider les animaux. À cette heure, il y aurait de la place.
</p>

<p>
L’air de fin de journée était chargé des senteurs de l’activité diurnes, mêlées des parfums des plantes aromatiques cultivées là. Et si la clameur des rues proches, incessante étant donné la proximité des lieux de pèlerinage, ne s’entendait guère, c’était parce qu’elle était remplacée par l’effervescence du palais. D’autant que celui du Patriarche communiquait, et que le tout ne formait qu’un vaste îlot au sein de la Cité, accolé au monastère et à l’église du Saint-Sépulcre.
</p>

<p>
La meilleure place était déjà occupée par un jeune homme visiblement épuisé. Sa tenue de voyage était pleine de poussière et il s’appuyait contre le mur, paupières fermées, jambes tendues et bras croisés. Ernaut allait s’éloigner pour ne pas le réveiller lorsque celui-ci ouvrit les yeux et le salua de la tête après avoir soulevé un sourcil, surpris de la masse devant lui.
</p>

<p>
« J’ai cru un instant qu’on m’envoyait quérir…
</p>

<p>
— Garde repos. Je fais pareil que toi, compère, je cherche un endroit où souffler un peu. Tu es de quel hostel ? »
</p>

<p>
Ernaut s’affala à ses côtés tandis que l’autre lui répondait.
</p>

<p>
« Vacher.
</p>

<p>
— Ah oui, je vois. Bernard, c’est ça ? C’est un familier de la Cour, souventes fois porte-bannière. Je le vois souvent aller et venir. On le dit grand voyageur et fort habile avec les Mahométans. Tu dois en voir du pays… »
</p>

<p>
La remarque était faite avec une envie non dissimulée, ce qui fit sourire Isaac.
</p>

<p>
« Pas tant que j’en aurais espoir. Je suis plus souvent en son hostel en la Cité que chevauchant au loin.
</p>

<p>
— Souvent Fortune tourne sa roue. Notre temps viendra, compère… »
</p>

<p>
Ils furent interrompus par l’irruption d’un soldat, épée au côté.
</p>

<p>
« Maître Isaac, votre oncle vous mande auprès de lui. Il vous veut à ses côtés pour le repas de ce soir. »
</p>

<p>
Le jeune homme acquiesça en silence et commença à se lever tandis qu’Ernaut fronça les sourcils :
</p>

<p>
« Ton oncle ?, heu, je veux dire : <em>votre</em> oncle ? Je fais excuse, je vous ai pris pour un valet.
</p>

<p>
— Nulle offense, je ne suis rien ici. Même pas encore chevalier… Tu as certainement plus important statut que le mien.
</p>

<p>
— Je ne suis que sergent le roi, et pas un des plus renommés.
</p>

<p>
— Voilà déjà bel office, que de servir son roi. Je ne peux en dire autant. Puissions-nous partager ce destin à l’avenir… »
</p>

<p>
Il tendit sa main amicalement :
</p>

<p>
« Je suis Isaac Vacher.
</p>

<p>
— Ernaut de Vézelay. »
</p>

<p>
La réponse fit sourire Isaac, qui lui adressa un clin d’œil.
</p>

<p>
« Vu où nous sommes, je te nommerais plus volontiers Ernaut de Jérusalem. » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Si par son besoin même de migrants latins pour maintenir ses structures (impérativement catholiques), les territoires francs levantins offraient des perspectives de promotion sociale, rien n’était pour autant simple. On cite souvent Renaud de Châtillon comme l’archétype du jeune noble porté aux plus hautes sphères par ses mérites, une politique matrimoniale audacieuse et une volonté inébranlable. Mais pour un homme tel que lui, il devait s’en trouver des centaines qui échouaient dans les sables du désert syrien, ou végétaient dans des cercles périphériques du pouvoir.
</p>

<p>
Il existait un statut de chevalier dit de « soudée », qui désignait un noble, mais payé ainsi qu’un soldat. Pour un montant annuel très élevé, mais il demeurait rien moins qu’on combattant rémunéré pour ses services, dont la pension pouvait être révoquée à tout moment. D’autres pouvaient également se voir confier les possessions d’autrui, et le roi de Jérusalem avait l’habitude de nommer des châtelains pour superviser les fortifications dépendant directement de son pouvoir. Bien que cela permît parfois de faire souche, on peut suivre le destin de tels chevaliers qui n’eurent jamais la possibilité d’aller plus haut dans la hiérarchie. Ils étaient des centaines à servir le roi de Jérusalem de façon plus ou moins directe par les levées de troupe, et les places prestigieuses au Haut Conseil étaient rares.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Angevins versus Normans: The New Men of King Fulk of Jerusalem », dans <em>Proceedings of the American Philosophical Society</em>, vol.133, n°1, Mars 1989, p. 1-25.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, Oxford University Press, Oxford, New York : 1980.
</p>

<p>
Shagrir Iris, <em>Naming Patterns in the Latin Kingdom of Jerusalem</em>, Prosopographica et Genealogica, Oxford : 2003.
</p>

<p>
Smail R.C. , <em>Crusading Warfare, 1097-1193</em>, 2nde édition, Cambridge University Press, Cambridge : 1995.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;27421-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Mu‘în ad-dîn Anur (ou Unur) ( ? - 1149), principal dirigeant de l’état bouride de Damas de 1135 à sa mort en 1149.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:41 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ L’héritier]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Ombres et lumières]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_052_ombres_et_lumieres#ombres_et_lumieres]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_051_universelle_aragne" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_051_universelle_aragne" data-wiki-id="fr:qita:qita_051_universelle_aragne">Universelle aragne</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_053_l_heritier" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_053_l_heritier" data-wiki-id="fr:qita:qita_053_l_heritier">L’héritier</a></span></div>
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</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_porte_de_david_matin_du_mardi_18_mars_1158">Jérusalem, porte de David, matin du mardi 18 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La lumière d’un soleil frais habillait d’or les murailles de la cité, bleuissant les zones d’ombre. Dans le ciel limpide, quelques oiseaux volaient haut, occupés à se poursuivre en poussant des cris aigus. Le vacarme des cloches venait à peine de s’éteindre et les rues bruissaient de l’agitation du peuple industrieux, des animaux menés, des enfants baguenaudant. Près de la porte, une foule de chameaux de bât attendaient devant le moulin, dans une exubérance de poussière grise.
</p>

<p>
« La journée sera chaude, p’tiot, on ira pas bien loin ce jour. Mais vu le bon temps, je connais un coin où passer la nuit, peu avant le Toron des chevaliers. Vallon joliet, au parmi des oliviers avec une source claire comme sourire de donzelle. »
</p>

<p>
Devant l’assurance de son compagnon, le jeune garçon hocha la tête en silence. Il n’attachait ses pas que depuis peu à ceux de Remigio, un saltimbanque, un jongleur comme on les appelait. Ses parents l’avaient mis en apprentissage disait-on. Mais il savait bien qu’on l’avait échangé contre quelques pièces brunies et un tas de vieux linges. Il n’était qu’une bouche à nourrir pour les siens et n’avait découvert sa valeur qu’au moment où il en voyait le montant sur la table râpée de sa maison. Il était parti sans un regard en arrière, mais le cœur gros de n’avoir personne à regretter, ni aucun signe d’affection pour le saluer.
</p>

<p>
De caractère moins ombrageux que son père, son nouveau compagnon avait également la main moins leste, mais les exigences plus fournies. Il l’avait même rebaptisé, Vital, car il disait que cela plaisait aux moines, chez qui il aimait à faire halte régulièrement. Sa maigre ménagerie était d’ailleurs affublée de patronymes similaires : le corniaud pelé qui faisait des cabrioles répondait au nom de Giusepe, ils avaient un perroquet, venu d’Alexandrie, Tomaso, et leur âne, une petite bête vaillante, mais dotée d’un esprit retors, avait été baptisé Martin. Remigio racontait qu’il l’avait appelé comme ça en mémoire d’un vieux compagnon, artiste comme lui, et qu’on surnommait le Bon à Rien. C’était mieux que d’être mauvais à tout, rétorquait-il invariablement.
</p>

<p>
À cette heure matinale, la porte de David était toujours encombrée par les visiteurs et marchands, désireux de pénétrer au plus vite dans la cité pour y faire affaire. Les sergents surveillaient ce qui entrait, sans se soucier de ce qui sortait, mais la cohue était telle qu’on devait se faufiler entre bêtes et gens, en prenant garde à ses pieds. Remigio tenait la longe de Martin d’une main ferme et se servait de sa badine pour se frayer un chemin, sans ménagement.
</p>

<p>
« Au sortir du faubourg, cria-t-il, y’a un hospice, où ils auront de certes du pain bis à nous donner. Ils reçoivent donations des frères de Saint-Jean pour faire héberge aux marcheurs de Dieu bloqués au dehors à la nuitée. Ils en ont bien assez pour nous aussi. Veille à prendre ta mine la plus triste, ils aiment à contenter maigres enfançons.
</p>

<p>
– Nous avons droit au pain des pérégrins, maître ?
</p>

<p>
– La charité s’offre à tous, c’est là maîtresse vertu, et il ne faut jamais manquer de l’exalter auprès de nos généreux hôtes. »
</p>

<p>
Le saltimbanque stoppa soudain, tendant la longe à son apprenti maintenant qu’ils avaient franchi la muraille. Il se pencha, adoptant un air sentencieux démenti par la lueur égrillarde dans son regard :
</p>

<p>
« Retiens bien ceci : le vénéré saint Paul disait que la plus grande des vertus, c’est la charité<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>. »
</p>

<p>
Vital écarquilla les yeux, impressionné par le savoir de son maître. Cette naïveté tira un sourire amusé à Remigio. Le gamin lui plaisait.
</p>

<p>
« Nul besoin d’être grand clerc pour assavoir cela. Mais ça peut te valoir un quignon ou un brouet au plus froid de l’hiver de le rappeler à bon escient. »
</p>

<p>
Il assortit sa remarque d’un clin d’œil complice et d’un rire forcé.
</p>

<p>
« Je t’en enseignerai bien d’autres. Si le fort baron aime à entendre les hauts faits des chevaliers fameux, la mégère et surtout le moine sont plus sensibles aux bondieuseries. Nous sommes là pour déclamer ce que chacun aime à entendre. »
</p>

<p>
Il assortit sa remarque d’un coup léger de badine pour remettre son équipage en route. Il se sentait d’humeur frivole, après plusieurs semaines dans la Cité sainte sans que les revenus aient été fameux. Jérusalem ne lui avait jamais réussi. Trop de religion pensait-il, et des miséreux comme s’il en pleuvait. Comment gagner sa pitance dans un tel endroit ? Mais le jeune seigneur Hugues de Césarée était un employeur généreux, et il avait décidé de passer les fêtes de Noël auprès du roi. Donc Remigio avait suivi.
</p>

<p>
Avec l’arrivée des beaux jours, les opérations militaires allaient sans doute reprendre, et il était temps de rejoindre la côte, où les périls étaient faibles et le climat plus propice. De façon générale, le jongleur aimait à rester le long de la Méditerranée, et ne s’écartait guère du royaume. Il avait poussé une fois loin au nord, jusque dans le comté de Triple<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. C’était un lieu magnifique, riche de ses cultures opulentes et de somptueuses cités, mais il s’y plaisait moins. Il avait ses habitudes entre Judée et Galilée, connaissait les bonnes héberges, les moines tatillons et les nobles généreux.
</p>

<p>
« On fera halte à Ramla. Le marché y est bien animé, surtout en cette période de l’année, avec la réouverture des mers. De là on ira peut-être à Ascalon, par chance on y encontrera maître Bassam. C’est lui qui m’a appris le truc des poupées d’ombre. Un sacré vieux goupil, celui-là. Jamais pu savoir s’il était mahométan, ermin<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, romain<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> ou bon chrétien… »
</p>

<p>
Il sourit pour lui-même et se tourna vers Vital, retrouvant visiblement la mémoire de bons moments.
</p>

<p>
« J’ai inventé de moi-même la plupart de mes pièces, mais lui en connaît tellement ! Il sait jouer pour quiconque peut le payer. Il sait même des morceaux pour les Pâques des mahométans, un pour chaque soir.
</p>

<p>
– Les mahométans fêtent Pâques ?, s’étonna le gamin.
</p>

<p>
– De certes, ils sont hérétiques, mais pas tant. Ils font carême et appellent ça Rame-dent, jamais su pourquoi. Ils font maigre tout au long du jour et, le soir, se dépêchent de gober ce qu’ils ont raté en journée. »
</p>

<p>
Il se gratta la tête, comme gêné par ce qu’il allait dire, puis ajouta :
</p>

<p>
« J’ai cheminé un temps avec Bassam. Il savait si bien leur langue qu’on faisait parfois halte en leurs casals. Moi j’y ai jamais rien compris en dehors de quelques mots. Si tu y arrives, ce serait bon pour nos affaires. Au nord du royaume, leurs villages sont légion, et on peut y faire bonne pitance. Juste que la plupart aiment pas le vin, encore moins la bière et que jamais tu y auras droit à une tranche de bacon. En dehors de ça, j’ai pas à dire qu’ils font mauvais hôtes. »
</p>

<p>
Il fit craquer son dos et s’étira lentement.
</p>

<p>
« Bon, avant tout, il te faut savoir tes lettres. Continue donc après moi :
</p>
<blockquote><div class="no">
 Charles le roi, notre empereur, le Grand,<br/>
<br/>
 Est resté sept ans tout pleins en Espagne :<br/>
<br/>
 Il a conquis jusqu’à la mer la terre haute.<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup></div></blockquote>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, porte de David, matin du mardi 18 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_porte_de_david_matin_du_mardi_18_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;372-7984&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="bethleem_palais_de_l_eveque_raoul_midi_du_lundi_14_juillet_1158">Bethléem, palais de l’évêque Raoul, midi du lundi 14 juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Confortablement installés à l’ombre d’un palmier, dans une des cours privées, deux hommes profitaient de la chaleur en grignotant des pistaches, qu’ils arrosaient de vin coupé d’eau. Parmi les domestiques de l’évêque, beaucoup s’étonnaient du bon accueil toujours réservé au jongleur Remigio. Et que Daimbert, le principal clerc de sa seigneurie, passât autant de temps avec lui, étonnait chaque fois, mais personne n’osait s’enquérir des relations qui unissaient ces deux-là. Les deux hommes auraient bien été en peine de s’en expliquer clairement, d’ailleurs, après toutes ces années.
</p>

<p>
« As-tu jamais eu désir de jouer pour le jeune comte de Jaffa ?
</p>

<p>
– Le frère du roi ? Non, pas eu l’occasion. On le dit fort versé dans tous les plaisirs.
</p>

<p>
– Ne t’y trompe pas, il est fort érudit, et pourrait en apprendre, même à un vieux décloîtré comme toi.
</p>

<p>
– Au parmi du peuple, on le dit plus enclin à goûter l’abricot qu’à lécher les pages. »
</p>

<p>
Le clerc, intéressé, se tourna vers son ami :
</p>

<p>
« Ah, vraiment ? Il est pourtant de frais marié, et fort amoureux. D’aucuns le pensent ensorcelé par Agnès.
</p>

<p>
– Les gens s’amusent plutôt de le voir faire espousaille de la promise de son vassal si tôt ce dernier en fers sarrasins.
</p>

<p>
– Ils ne s’inquiètent pas de l’arrivée des Courtenay ? »
</p>

<p>
Le jongleur pouffa longuement.
</p>

<p>
« Ils se moquent de cela comme laboureur de ses abeilles. Cela ne peine que les barons qui se partissaient déjà les terres du Soudan d’Égypte.
</p>

<p>
– Tu as entendu rumeurs sur les ambitions du maréchal<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> ?
</p>

<p>
– Non, aucune. Mais certains pleurent, dit-on, alors qu’ils plein poing. Mais cela n’est qu’affaire de barons et permet à peine aux commères d’échauffer leurs langues. »
</p>

<p>
L’administrateur fit jouer le vin entre ses dents un petit moment, le regard fixé sur son verre. Remigio lui apportait des nouvelles du peuple, de ce que les amuseurs colportaient, que les négociants évoquaient, le soir, à la taverne, ou dans les caravansérails. Il n’espionnait pas, à proprement parler, mais évoquait les rumeurs, les nouvelles, qui animaient cités et casaux. Les jongleurs de son genre étaient aussi importants pour célébrer la gloire d’un baron, selon qu’on les paie assez, que pour en apprendre l’état d’esprit des vilains et laboureurs, artisans et lavandières. Remigio était en outre assez malin pour savoir que cela lui ouvrait certaines portes que ses talents de conteur et marionnettiste n’auraient jamais forcées.
</p>

<p>
Daimbert avala quelques friandises, indolent, se laissant gagner par la torpeur.
</p>

<p>
« D’usage, tu n’aimes guère demeurer trop au chaud ou au froid, que viens-tu faire en les terres au mitan de l’été ?
</p>

<p>
– J’ai eu envie de montrer le pays au petit, mais je ne descends plus avant. Je prends la route de Naplouse en quittant la cité. Peut-être pour rejoindre la Galilée.
</p>

<p>
– Norredin aime à guerroyer par là-haut, tu devrais prendre garde.
</p>

<p>
– J’ai déjà croisé son sénéchal, Siracons<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, il m’a suffit de me pousser du chemin et de les regarder passer…
</p>

<p>
– Ces démons ne t’ont pas détroussé ?
</p>

<p>
– On ne rase pas un œuf ! Et on dit ces Turcs grands amateurs de pantins d’ombres, j’aurais même pu gagner quelque cliquaille, qui sait ? »
</p>

<p>
Daimbert lançait un regard aussi étonné que réprobateur lorsque des cris d’oies furieuses provenant de la basse-cour les firent sursauter. Sentant que sa plaisanterie n’avait pas été appréciée, Remigio décida de changer de sujet et passa une langue gourmande sur ses lèvres fines.
</p>

<p>
« Aura-t-on droit à un jars bien épicé en la veillée ?
</p>

<p>
– Pas toi, de certes, se gaussa Daimbert, acide. En as-tu jamais mangé, d’ailleurs ?
</p>

<p>
– Plus qu’à mon tour, j’en ai certeté. Certains barons ont la gourle percée et abreuvent aussi bien qu’ils nourrissent. »
</p>

<p>
Daimbert renifla, hochant la tête en silence. Non loin d’eux, à l’abri d’un appentis, le gamin cirait les personnages de cuir. Il donna un coup de coude à Remigio et lança, un peu moqueur :
</p>

<p>
– Dis donc, ton marmot, ni Turc ni baron n’a songé à le vêtir autrement que comme mendiant. Il a une cotte que pas un chiffonnier ne voudrait comme toaille. Je vais m’enquérir auprès des celliers, voir s’il n’y a pas quelque vieille cotte de damoiseau entré en tonsure qui pourrait lui aller. »
</p>

<p>
Remigio sourit à Daimbert, en inclinant la tête en remerciement. Puis il ajouta, en faisant un clin d’œil :
</p>

<p>
« Dieu connaît le bon pèlerin. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bethl\u00e9em, palais de l\u2019\u00e9v\u00eaque Raoul, midi du lundi 14 juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bethleem_palais_de_l_eveque_raoul_midi_du_lundi_14_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7985-12906&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="casal_de_saint-gilles_taverne_de_clarembaud_veillee_du_jeudi_11_septembre_1158">Casal de Saint-Gilles, taverne de Clarembaud, veillée du jeudi 11 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Les applaudissements crépitèrent dans l’obscurité de la petite salle voûtée où enfants, parents, curieux et badauds s’étaient entassés. D’un coup de menton, Remigio incita Vital à aller passer la sébile. Ce n’étaient que vilains et artisans, mais ils savaient parfois se montrer généreux, surtout quand, comme ce soir, ils avaient été enthousiasmés par le spectacle proposé.
</p>

<p>
Cela faisait plusieurs semaines que Remigio avait préparé son récit, dessiné et découpé les silhouettes de cuir pour les nouveaux personnages. À la flamme des lampes à huile, il évoquait le tragique et grandiose destin du Saut du Templier, comme il l’avait nommé. Il n’était pas certain que c’était une histoire véridique, et l’avait enjolivée à sa façon, après l’avoir entendue répétée par d’autres. Mais l’essentiel était de frapper l’imaginaire, d’avoir des anecdotes passionnantes, et des rebondissements maîtrisés. Il avait choisi de tester son nouveau spectacle ici, en Samarie, car il était censé se dérouler plus au nord, vers la Galilée, sur les côtes entre Saint-Jean d’Acre et Tyr. Là-bas il se devait d’être parfaitement à l’aise pour ne pas décevoir. Les réactions de ce soir le rassérénaient pleinement.
</p>

<p>
Le maître de céans, un gros barbu, Clarembaud, s’approcha, le visage tel celui d’un conspirateur. Il frottait sa main mutilée avec excitation comme s’il y voyait couler les pièces.
</p>

<p>
« Excellent spectacle, maître Remigio. Que voilà bonne idée de louer la milice du Temple. On les apprécie fort par ici. Surtout depuis leur martyr d’Ascalon !
</p>

<p>
– Eh, ne dit-on pas que ces valeureux martyrs ont protégé le reste de l’armée depuis les Cieux ? », répondit le marionnettiste.
</p>

<p>
Le tavernier n’était jamais très à l’aise avec lui, ne sachant s’il devait prendre ses remarques pour des plaisanteries ou des appréciations dévotes. Le jongleur s’en amusait fort et forçait le trait, trop heureux d’embrouiller un esprit à bon compte. Chez lui la mystification était un art de vivre.
</p>

<p>
« Tu nous verses un godet pour arroser ça ? »
</p>

<p>
L’éventualité de voir son bénéfice de la soirée amputé de la moindre portion annihila immédiatement la joie de vivre de Clarembaud. En un instant son visage avait retrouvé le masque du commerçant harcelé par les taxes diverses, les approvisionnements difficiles et les clients tatillons. Il tenait cette capacité instinctive de son passé paysan.
</p>

<p>
« Attendons de voir la collecte. On ne doit point louer la journée dont on n’a encore vu la nuit… », ajouta-t-il, circonspect.
</p>

<p>
Lorsque Vital arriva avec la gamelle, ils trièrent les quelques jetons et oboles, n’accusant qu’un très léger pécule. Par contre, de nombreux pichets avaient été commandés et vidés.
</p>

<p>
« Pas si mal pour un casal, grogna Remigio. Avec ce que tu nous accorderas, maître Clarembaud, nous aurons de quoi reprendre la route au chant du coq demain. »
</p>

<p>
Heureux de ne pas se voir soutirer un supplément avec l’affluence inespérée, le tavernier opina, tout en allant récupérer les récipients loués pour la soirée. Le jeune Vital aidait pendant ce temps son maître à ranger soigneusement les figures dans un coffret de pin. Ils plièrent ensuite la grande toile de coton et les lampes, avant d’enfourner le tout dans une corbeille garnissant les flancs de Martin. Lorsque tout fut en place, il ne demeurait que quelques lumignons tremblotant dans la salle, peu vaillants, insuffisants pour faire plus que dessiner de traits ocres les ombres de chaque saillie.
</p>

<p>
Remigio fit claquer ses mains l’une dans l’autre.
</p>

<p>
« Alors, maître Clarembaud, qu’en est-il de cette porée tant vantée ? J’ai tel appétit que je pourrais goboyer comme un ours tout un troupeau, pâtre inclus ! »
</p>

<p>
Vital, désormais habitué aux éclats de son maître, échappa un rire enfantin, excité comme une puce. C’était la première fois qu’il avait eu la responsabilité de remuer quelques personnages et décors.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de Saint-Gilles, taverne de Clarembaud, veill\u00e9e du jeudi 11 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_saint-gilles_taverne_de_clarembaud_veillee_du_jeudi_11_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12907-17078&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="chateau_de_naplouse_cuisines_soiree_du_samedi_27_decembre_1158">Château de Naplouse, cuisines, soirée du samedi 27 décembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La tablée bruissait d’éclats de voix enjouées, de cris de surprise, de rires et de gloussements gaillards, de vociférations et de hurlements hilares. Le banquet servi dans la grande salle battait son plein et, dans les communs, les domestiques n’étaient pas en reste. La reine mère, Mélisende, n’était pas présente, mais il y avait tout de même une partie de sa cour demeurée là, et suffisamment pour que les plats rapportés en cuisine fassent le bonheur de beaucoup.
</p>

<p>
Installé pas loin de la porte d’entrée et donc dans les courants d’air, Vital ne se plaignait pas. Il n’avait jamais mangé ainsi. De la viande, rôtie comme pour un baron, avec de la sauce épicée digne d’un roi. Ce n’était que quelques miettes arrachées à un os, mais il savourait avec une joie non dissimulée. Il regardait avec des yeux ébahis les mets se succéder, depuis le haut bout, où les principaux domestiques avaient droit aux plus beaux restes, jusqu’à sa table, où les errants, musiciens, jongleurs, acrobates et bateleurs, avaient trouvé place. Nul besoin de se battre, chacun obtenait sa suffisance, dans les éclats de voix et les plaisanteries à la gloire de leurs hôtes.
</p>

<p>
Remigio avait trouvé avec qui baguenauder, Anceline, une jolie femme, un peu usée par les ans, mais au sourire doux, qui se disait lavandière. Le saltimbanque en avait ri, avant d’ajouter qu’elle devait frotter les linges de son derrière plus souvent qu’avec ses mains. Elle n’avait pas grimacé à la saillie, habituée aux rebuffades désobligeantes. Au moins cette fois-ci n’y avait-il pas méchanceté dans la remarque, voire même plutôt intérêt. En effet, Remigio n’en était pas rebuté pour autant. Il avait juste vérifié les monnaies de sa bourse, au cas où.
</p>

<p>
« Tu travailles au castel, ou pour un des barons de sa cour ?
</p>

<p>
– Je viens juste aider pour les fêtes. J’étais dans le coin, avec quelques amies, et sans ouvrage.
</p>

<p>
– Il ne fait pas bon temps, l’hiver, pour nous autres poudreux des chemins », acquiesça Remigio.
</p>

<p>
La remarque bienveillante ragaillardit Anceline, qui passa une main amicale sur le bras du jongleur.
</p>

<p>
« Et toi, tu espères demeurer un moment par ici ?
</p>

<p>
– Quelques jours au plus. Je fais découvrir l’art au gamin, là. »
</p>

<p>
Il désigna d’un coup de menton Vital, qui était affairé à rogner son os avec l’enthousiasme d’un jeune dogue affamé.
</p>

<p>
« J’ai accepté de le prendre comme apprenti, et j’espère bien qu’il saura m’aider en mes vieux jours. J’ai espoir de m’attacher à puissant baron et de rimailler pour aider à célébrer sa gloire. Un jongleur qui irait déclamer pour moi serait de bon effet.
</p>

<p>
– Tu sais donc jouer avec les mots tel le poète ?
</p>

<p>
– J’ai étudié les arts libéraux et devais finir clerc. Mais j’aime trop la vie pour quitter le siècle. »
</p>

<p>
Anceline échappa un ricanement cristallin, revivant visiblement quelques souvenirs.
</p>

<p>
« Je connais nombre de prélats qui ne renoncent pas à certains plaisirs pour leur mitre.
</p>

<p>
– Ma défunte mère m’a trop bien inculqué la religion pour que je finisse évêque, c’est là tout mon malheur », s’esclaffa Remigio.
</p>

<p>
Ils partirent dans un grand éclat, qu’ils accompagnèrent d’une copieuse rasade, à la bonne santé du châtelain de la reine. Puis une voix forte cria :
</p>

<p>
« Les jongleurs de pantins d’ombre, c’est à vous !
</p>

<p>
– <em>Fiat lux</em><sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> <em>et umbra fuit</em><sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>, j’arrive ! », lâcha avec emphase et espièglerie Remigio, scellant sa promesse d’une caresse dans le dos de sa voisine tout en se levant. Puis il attrapa Vital par le col avant de s’avancer, majestueux comme un chevalier au behourd, jusqu’à l’escalier dans les ténèbres duquel il disparut dans une courbette adressée à Anceline. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau de Naplouse, cuisines, soir\u00e9e du samedi 27 d\u00e9cembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_de_naplouse_cuisines_soiree_du_samedi_27_decembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17079-21086&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Si le nom de mes deux personnages sont une référence à peine voilée à <em>Sans famille</em> d’Hector Malot, mon envie était justement de prendre le contrepied de la description sociale résolument effrayante du XIXe qu’en faisait le romancier. Sans chercher à sous-estimer les difficultés et les aléas d’une vie d’errance, et les périls à traverser des zones de guerre à l’époque des croisades, il apparaît que des voyageurs pouvaient connaître une existence décente.
</p>

<p>
Nous sommes beaucoup mieux renseignés sur les pèlerins, de toute religion, que sur les artistes, mais la vie culturelle était riche, et se basait en grande part sur le spectacle vivant, même si le professionnalisme n’était pas toujours de mise. Quant au théâtre d’ombres, il était issu d’une longue tradition dans ces régions, et a pu être christianisé pour plaire au public latin, bien que nous n’ayons aucune source sur le sujet.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21087-22047&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Broadhurst Roland, <em>The Travels of Ibn Jubayr</em>, London : Cape, 1952.
</p>

<p>
Guo Li, <em>The performing Arts in Medieval Islam. SHadow Play and Popular Poetry in Ibn Daniyal’s Mamluk Cairo</em>, Leiden, Boston : Brill, 2012.
</p>

<p>
Moignet Gérard, <em>La chanson de Roland. Texte original et traduction</em>,Paris : Bibliothèque Bordas, 1969.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22048-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 12,31.13,1-13.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Tripoli, actuellement au Liban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Arménien.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Byzantin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Début de la Chanson de Roland, traduction par Gérard Moignet, Paris, Bordas, 1969. </div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Joscelin III d’Édesse (vers 1135-avant 1200), frère d’Agnès de Courtenay, première épouse d’Amaury de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Asad al-Dîn Shîrkûh (vers 1120-23 mars 1169), général de Nûr al-Dîn, oncle de Saladin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content"><em>Que la lumière soit</em>, première parole de Dieu au début de la Genèse.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content"><em>Et l’ombre fut</em>.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:35 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Ombres et lumières]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Universelle aragne]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_051_universelle_aragne#universelle_aragne]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="tripoli_demeure_de_willelmo_marzonus_fin_de_journee_du_samedi_10_novembre_1156">Tripoli, demeure de Willelmo Marzonus, fin de journée du samedi 10 novembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Willelmo Marzonus se trémoussa sur son siège, comme s’il y découvrait soudain une punaise. Il soupira longuement et tourna son regard vers la mer, où les franges écumeuses se teintaient de fauve sous un soleil déclinant.
</p>

<p>
«  J’aurais eu espoir de te voir à mes côtés pour mes voyages au printemps.
</p>

<p>
— Comprends, je suis encore jeune et en pleine santé, il me semble que je pourrais amasser butin avant de te rejoindre.
</p>

<p>
— J’ai entretenu le même rêve et me voilà avec pilon de bois en guise de mollet !
</p>

<p>
— Tu as fait le soudard bien assez auparavant, avoue-le. Je veux juste te rejoindre comme associé et pas comme valet. »
</p>

<p>
Enrico Maza avala une gorgée de l’excellent vin que son ancien compagnon d’armes lui avait servi. Il avait envisagé que l’entrevue serait difficile, mais il ne pensait pas que cela l’affecterait autant de décevoir celui qui l’avait soutenu toutes ses jeunes années. Il se pencha en avant, coudes sur les genoux, le verre à la main, tentant de prendre un air engageant.
</p>

<p>
« Je vais te confier mon pécule dès maintenant. Il n’y a nul intérêt à le laisser dormir et je ne vais pas le traîner sur les champs de bataille avec moi.
</p>

<p>
— C’est de ta lame et de ton bras que j’avais grand besoin. Il est difficile de trouver bons soudards par ici.
</p>

<p>
— En effet, c’est ce qui m’a convaincu de rejoindre l’ost de Raymond le Jeune<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>. Il aura sûrement goût à l’aventure, à venger son père ou conquérir nouvelles terres sarrazines.
</p>

<p>
— Son père a été assassiné par des fanatiques adversaires des Turcs, et était parfois l’allié des Damascènes, sais-tu ? »
</p>

<p>
Maza en écarquilla les sourcils de surprise. Il s’attendait à trouver une situation comme en Espagne, lorsqu’ils avaient conquis et pillé nombre de villes musulmanes : un terrain offert à la rapine et au saccage. Une excellente occasion de s’enrichir. Il plissa la bouche, vexé de se voir pris en défaut.
</p>

<p>
«  Il y aura bien cliquaille et richesses à récupérer. On parle de prendre des cités aux Mahométans. Lors de ma venue depuis Gibelet, je n’ai entendu que ça.
</p>

<p>
— Le sac vaut mieux que le trousseau. Damas a échappé au roi.
</p>

<p>
— Et Ascalon ? Voilà belle prise, tu ne peux le nier ! »
</p>

<p>
Quoique de mauvais gré, Marzonus hocha lentement la tête. Il avait largement profité de la prise de ce port, véritable antichambre de l’Égypte. Il y faisait généralement escale lorsqu’il se rendait à Alexandrie pour ses affaires. Il veillait à ne pas commercer de marchandises prohibées, plus par souci d’éviter les complications que par crainte des interdictions officielles. Il négociait surtout des cordages et toiles de mers, et diverses denrées agricoles, en complément de cargaison.
</p>

<p>
Il soupira longuement, n’ayant nulle envie de se chamailler avec Enrico le jour même de son arrivée. Malgré sa déception, il comprenait le point de vue de son ami, ayant entretenu semblables espoirs un temps. Jusqu’à ce qu’il soit blessé, mettant un terme définitif à sa carrière guerrière.
</p>

<p>
Il tendit le bras, attrapa le pichet et invita d’un geste Enrico à approcher son gobelet.
</p>

<p>
«  Tu as déjà quelques contacts auprès le castel comtal ?
</p>

<p>
— J’arrive à peine, fraîchement débarqué de la nef, et suis venu directement ici. J’espérai trouver quelque appui auprès de la Compagna<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>.
</p>

<p>
— Nul besoin. J’ai encore bons contacts dans l’ost. Des gens que tu pourras aller voir en citant mon nom. Ils te feront bon accueil, les arbalétriers sont fort appréciés, car bien efficaces pour repousser les archers turcs. Tu as gardé tout ton fourniment ?
</p>

<p>
— Harnois de guerre au complet, briqué et entretenu comme dot de pucelle depuis les campagnes d’Espaigne. »
</p>

<p>
Marzonus échappa un sourire. Enrico était bien tel que dans son souvenir, inconséquent et fanfaron. Il aurait aimé qu’il se montre aussi bon compagnon qu’autrefois. Il se leva avec lourdeur, toujours handicapé par sa jambe de bois.
</p>

<p>
«  Allez, viens-t’en, compère. Nous allons te trouver grabats pour la nuit. Et avant cela, tu vas goûter à l’excellence de ma table ! »
</p>

<p>
Les deux hommes abandonnèrent la terrasse alors que la fraîcheur nocturne s’avançait depuis les côtes. Autour, l’agitation de la ville tombait et le ressac s’arrogeait la préséance, entrecoupé du bruit des navires gîtant à l’ancre. La mer s’éveillait à l’amorce de la nuit.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tripoli, demeure de Willelmo Marzonus, fin de journ\u00e9e du samedi 10 novembre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tripoli_demeure_de_willelmo_marzonus_fin_de_journee_du_samedi_10_novembre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;378-5089&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="shayzar_abords_de_la_citadelle_matin_du_lundi_21_octobre_1157">Shayzar, abords de la citadelle, matin du lundi 21 octobre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La matinée avait été fraîche, mais le soleil radieux avait fait monter la température rapidement. Les hommes s’étaient vite mis en bras de chemise, comme paysans en moisson. Depuis plusieurs semaines, les armées combinées de tous les princes chrétiens du Levant, plus celle du comte Thierry de Flandre, de nouveau outremer, tentaient de s’emparer de Césarée sur l’Oronte<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>. La cité avait été aisément prise, mais l’arrogante citadelle, puissamment bâtie sur un éperon rocheux surplombant le fleuve et son pont, résistait encore.
</p>

<p>
Enrico encadrait un petit groupe d’hommes du comte de Tripoli affectés à une bricole<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>. Il s’était vu confier la responsabilité du montage, habitué qu’il était aux subtils mécanismes de l’arbalète. Le plus compliqué pour son équipe était d’approcher des murailles adverses qui les dominaient, sous le feu intermittent des archers musulmans, et leurs projectiles les plus divers, parfois aussi répugnants que dangereux.
</p>

<p>
Essoufflé d’avoir porté plusieurs lourdes pièces de bois, Enrico aidait à assujettir le pied des mantelets destinés à les protéger. Il établissait une sorte de redoute qui permettrait de s’associer au pilonnage faible, mais régulier de la porte d’accès principal.
</p>

<p>
«  Il faudrait tenir puissamment l’étai arrière, être sûr qu’ils ne sauraient l’abattre en projetant caillasse ou pierraille. Planissez donc le sol pour notre bricole et remblayez-lui autour avec ce que vous ôterez là. Je vais aux nouvelles et demander à ce qu’on nous porte de quoi boire. »
</p>

<p>
Assez autoritaire, il était malgré tout apprécié de ses hommes. C’était un vétéran qui devait sa place à son expérience, attestée ostensiblement par la cicatrice qui lui barrait le visage. Mais il avait aussi cœur à prendre leur parti lors des décisions difficiles et de s’assurer qu’ils ne manquaient de rien. Il avait trop souvent eu la gorge sèche et le ventre creux. Sans sensiblerie aucune : il était conscient que cela sapait le moral et coupait les jambes. Trop bien traité, le soldat était mou, mais trop mal, il n’était bon à rien. Il fallait le maintenir ainsi qu’une corde d’arbalète aimait-il à dire : assez tendue pour projeter puissamment le carreau, mais pas trop pour ne pas briser l’arc.
</p>

<p>
À l’écart de la forteresse, la vie de camp se déployait parmi les ruines de la cité. Ce n’était nullement leur œuvre, les tremblements de terre ayant durement touché la région durant l’été. Les souverains francs s’étaient contentés de profiter de l’opportunité. D’autant que leur plus irréductible adversaire, Nûr al-Dîn, gisait moribond sur son lit, murmurait-on avec espoir.
</p>

<p>
Enrico arriva dans le quartier où plusieurs forgerons s’étaient établis. Ils frappaient sans discontinuer sur le fer pour chemiser de neuf les outils, pics et tranchants de pelles de sape, pour fabriquer les clous des mantelets et chats, pour les pentures, crochets et clavettes des engins de siège. Enrico aimait l’odeur du métal chauffé, le tintement des marteaux sur les enclumes, les vapeurs soufrées de certains charbons de terre, malheureusement fort rares en cette région.
</p>

<p>
Il reconnut la langue tonitruante de Paylag, l’Arménien responsable de son secteur. Pas très grand, mais poilu comme un ours, il semblait de fort gabarit en raison d’une barbe impressionnante, d’une propension naturelle à occuper l’espace et d’une voix de stentor. C’était pourtant un homme malingre, dont le physique sec ne laissait que peu présager de la puissance et l’endurance qu’il manifestait lorsqu’il mettait la main à la pâte. Il était maçon de profession, formé à tailler des pierres depuis son enfance, et dirigeait ici les tirs des engins sur les portions de muraille qu’il pensait les plus fragiles.
</p>

<p>
«  Ah, maître Paylag, je suis aise de vous encontrer. Nous allons commencer le montage et je voudrais que vous veniez placer l’axe du trébuchet. Je ne sais quel ouvrage nous devons viser.
</p>

<p>
— Il me faut aussi vous faire porter les boulets de pierre. Le prince Renaud a fait venir grands renforts de carriers, nous en aurons plus qu’assez pour abattre leur porte. Outre, le maître engingneur Milos est de retour, avec les cordages et des cuirs bruts espérés. J’encrois qu’il fera visitance pour estimer notre travail. »
</p>

<p>
D’un geste de la main, il l’invita à venir sous l’auvent de branchage qui lui servait de bureau, de réserve et de chambre. Il décrocha une peau de chèvre, avala quelques gorgées et la tendit à Enrico. Avant de la prendre, celui-ci lui demanda :
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<p>
«  Quelles nouvelles des princes, s’il y en a ?
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<p>
— Ils attendent, comme nous. Nous ne savons si leurs celliers sont bien garnis. Auquel cas ça risque d’être long. Ici, la sape n’est pas possible, les échelles peu aisées. Il nous faudra miner peu à peu de nos engins une courtine pour envisager l’assaut. Mais ils ont largement de quoi étayer au dedans et nous repousser.
</p>

<p>
— Lorsque la ville s’est si vite rendue, j’ai eu espoir qu’il en soit de même pour la forteresse.
</p>

<p>
— Ce n’est pas l’ost du Turc qui tient le castel, par malheur. Car nous aurions pu leur proposer honorable retraite. Ce sont des fanatiques de Masyaf, de ceux qui ont tué le père du comte. Nulle échappatoire pour eux. Ils n’en sont que plus résolus. »
</p>

<p>
Enrico avala une lampée de l’infâme mixture, vin passable mâtiné d’eau croupie dans une peau mal tannée. L’ingurgiter lui coûta une grimace, sous l’œil indifférent de l’Arménien. Il lui rendit son outre et demanda s’il était possible de faire porter à boire à ses hommes. Et, avant de repartir, il posa la question qui lui brûlait les lèvres :
</p>

<p>
«  Êtes-vous acertainé que ce sont des fanatiques au-dedans ? N’est-ce pas la cité d’un grand prince parmi les Mahométans ?
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<p>
— Nul doute. Toute la famille du fameux prince est morte, ensevelie sous les décombres de l’été dernier. Les Bâtinites comme ils disent ici, ont été plus rapides que nous pour s’installer. Et maintenant nous devons les en déloger. »
</p>

<p>
Enrico avait déjà appris par d’autres que la famille régnante avait été décimée lors du tremblement de terre, mais il préférait en avoir confirmation. Il savait que tout ce qui avait trait au fameux Usamah Ibn Munqidh était sujet épineux. L’ancien ambassadeur de Damas auprès de la cour de Jérusalem était un homme aussi retors qu’imaginatif. Il était capable de récupérer la forteresse familiale au nez et à la barbe des Francs, l’occasion pour lui de se venger des affronts subis lors de sa fuite d’Égypte quelques années plus tôt. Mais était-il assez sournois pour requérir à une alliance aussi dangereuse ?
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Shayzar, abords de la citadelle, matin du lundi 21 octobre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;shayzar_abords_de_la_citadelle_matin_du_lundi_21_octobre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5090-12094&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="pont_du_fer_midi_du_mercredi_22_janvier_1158">Pont du Fer, midi du mercredi 22 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Un vent intermittent rabattait la poussière sur le convoi étiré dans la plaine. Chevauchant sur ses abords, projetant des graviers, une vingtaine de cavaliers progressait, l’air las, menés par un jeune homme à l’allure impétueuse. Ils avaient passé les murailles d’Antioche alors que le soleil n’avait pas encore dépassé le Staurin et avançaient à marche forcée en direction d’Harim par le chemin le plus court, d’une douzaine de lieues.
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<p>
Les mules et chameaux, durement conduits par les caravaniers, portaient les pièces d’engins de siège supplémentaires pour assaillir la place forte. Autour des muletiers, quelques soldats, l’arme à la main complétaient la protection. Mais nul n’était inquiet. Ils étaient dans la vaste plaine de l’Amik, dont les richesses agricoles seraient à eux s’ils arrivaient à prendre Harenc une nouvelle fois. De plus, le tell d’où s’élançait la forteresse permettait de surveiller très loin les accès depuis Alep, via Azaz ou al Atharib. Une position stratégique pour se prémunir d’attaques futures contre la principauté, mais aussi un excellent point de départ pour tenter de s’emparer du cœur de la puissance turque.
</p>

<p>
Parmi les piétons, l’arbalète sur l’épaule, Enrico avançait d’un pas lourd. Il n’avait pas bien dormi la nuit précédente, ayant profité fort tardivement des charmes de la grande cité du Nord. Il regrettait un peu la fatigue, mais nullement les abus. Les prostituées du camp, lavandières à l’occasion, n’étaient pas si nombreuses et il détestait devoir attendre son tour. Comparativement, Antioche accueillait suffisamment de lieux de plaisir pour contenter toute une armée.
</p>

<p>
Il leva la tête des pieds du soldat devant lui et aperçut l’agglomération proche du Pont du Fer. Récemment repris, il commandait le meilleur passage sur l’Oronte dans la région. On racontait que ses solides arches de pierre avaient été édifiées par un grand empereur romain, celui qui avait doté Antioche de ses formidables remparts. Enrico n’y voyait qu’une halte bienvenue, pour abreuver les bêtes et faire le point sur le chargement. Ils avançaient tellement vite qu’il était difficile de ressangler un sac mal fixé, de réparer un lien rompu. En outre, cela voulait dire qu’ils avaient accompli à peu de choses près la moitié du chemin.
</p>

<p>
Les quelques soldats demeurés là en faction pendant la campagne les accueillirent de plusieurs forts coups de trompe, saluant la bannière de Raymond de Tripoli. Enrico devait reconnaître qu’il avait de la sympathie pour le jeune homme. Âgé d’à peine vingt ans, il semblait infatigable, toujours à aller et venir sur son superbe coursier alezan. Lui aussi était très confiant dans leur mission, car il avait dédaigné son lourd destrier à la robe sombre, et ne portait pas de haubert. Ses longs cheveux bruns volaient lorsqu’il remontait la colonne en un rapide galop. Il n’hésitait pas à encourager les hommes, attendant de chacun qu’il se ménage aussi peu que lui.
</p>

<p>
Sauf qu’à la nuit tombée, il aurait droit à un vrai lit dans une tente aux motifs bariolés, tandis que les plus humbles se contenteraient une fois de plus d’un matelas de terre et d’un oreiller de pierre. Enrico regrettait le siège de Shayzar, car il avait pu s’y dénicher un appentis, un coin bien à lui, au sec, et avec un tas de paille. Un peu poussiéreuse, certes, mais c’était mieux que souvent.
</p>

<p>
Réalisant que le comte arrivait dans son dos, il se rapprocha d’un des caravaniers et l’encouragea d’une voix forte. Il n’espérait pas tant s’attirer les bonnes grâces du valet que l’attention de son seigneur.
</p>

<p>
«  Nous voilà déjà en vue du pont, compère. Encore quelques lieues et nous verrons les murailles d’Harenc. »
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<p>
Il accompagna sa remarque d’une bourrade sur l’épaule et ajouta, goguenard :
</p>

<p>
«  Il ne faudrait long temps avant que nous les mettions bas avec ce que nous leur amenons ! »
</p>

<p>
Tandis qu’il déclamait avec force, Raymond passa à sa hauteur, le sourire aux lèvres, sans leur accorder guère plus d’attention qu’aux autres. Il était habitué à plus habiles manifestations et plus chevronnés courtisans. Mais Enrico savait attendre, une trop rapide ascension était toujours suspecte, et il était plus sage de ne pas brûler les étapes. Il s’était déjà vu attribuer l’encadrement de soldats plusieurs fois, et avait montré qu’il tenait assez bien en selle pour prétendre à faire partie de la cavalerie. Ainsi, il pourrait se voir confier plus d’hommes, ou accéder à des rôles plus ambitieux. Il lui fallait également donner des gages à ceux qui trouvaient que les Génois étaient trop présents, trop puissants, dans le comté. Raymond n’était encore qu’un enfant, entouré des fidèles de son père, et ne se constituerait que peu à peu une garde personnelle, promouvant ses amis et se dotant d’un réseau qu’il aurait choisi. Ce n’était qu’une question de temps.
</p>

<p>
Lorsqu’ils abordèrent le petit hameau, il semblait inhabité. Les fellahs qui s’entêtaient à vivre là voyaient aller et venir les armées depuis longtemps, et se méfiaient. Ils profitaient de la situation de passage obligé pour commercer, comme l’attestaient le modeste caravansérail et le souk attenant. Mais quand les épées et les lances remplaçaient les ballots de marchandises, ils se claquemuraient chez eux, attendant que l’orage se calme, une fois de plus. Une large portion de la ville, bâtie de terre, était à l’abandon. Le Pont du Fer était autant malédiction que bénédiction.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Pont du Fer, midi du mercredi 22 janvier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;pont_du_fer_midi_du_mercredi_22_janvier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12095-17829&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="tripoli_quartier_du_port_fin_de_journee_du_jeudi_27_fevrier_1158">Tripoli, quartier du port, fin de journée du jeudi 27 février 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Installée sous les arcades d’un entrepôt portuaire, la petite troupe de soldats fêtait joyeusement le retour dans la capitale du comté. Ils avaient tous la besace pleine du butin et des gages amassés pendant la campagne hivernale, et le cœur léger d’avoir une fois de plus survécu. Parmi les habitués du groupe occupé à festoyer, se goberger et chanter, il en manquait trois sur les douze, dont Cressin, qui attendait entre la vie et la mort chez les frères, à Antioche. La fureur avec laquelle les survivants se jetaient dans l’alcool et la débauche n’égalait qu’à peine les angoisses qu’il leur avait fallu surmonter. Mais aucun ne l’aurait jamais avoué.
</p>

<p>
Mestre Clarin, qu’on appelait ainsi sans que personne ne sache pourquoi, s’affairait à leur rejouer une des péripéties de ses combats, à grand renfort d’interjections, de grimaces et gestes outrés, et ils appréciaient fort ses talents de conteur. Ils étaient de toute façon tellement imbibés de vin que le moindre prétexte à rire leur était bon. Chicot, dont le surnom était, pour sa part, évident, se rapprocha d’Enrico, son gobelet à la main :
</p>

<p>
«  Tu sais si on va demeurer long temps ici ?
</p>

<p>
— Comment le saurais-je ? Nous sommes en les murs depuis cette dernière nuitée.
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<p>
— Avec le comte Thierry présent, je me disais qu’on allait peut-être reprendre les chemins d’ici peu.
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<p>
— Et alors, tu t’es fait soldat pour quoi ? Rester au chaud à besogner ta mégère ? »
</p>

<p>
L’autre lâche un rire gras, qui se finit en rot.
</p>

<p>
«  Si j’en avais une avec le tétin aussi fier que la Coleite, je saurais m’en contenter ! »
</p>

<p>
Les hommes étaient las des mois passés à marcher, installer le camp, assaillir des murailles. Ils n’avaient pas eu à subir les flèches des cavaliers turcs et s’estimaient chanceux pour cette fois. Ils saisissaient malgré tout la moindre opportunité offerte de se sentir vivant, même et surtout dans l’excès.
</p>

<p>
«  Profitez donc de votre soirée, et des jours qui viennent. Si le ban est derechef appelé, nous le saurons tôt assez. Je vous le ferais assavoir. »
</p>

<p>
En se levant, Enrico lâcha quelques pièces d’argent noirci sur la table, accueillies avec joie et célébrées de nombreuses bénédictions fort peu orthodoxes.Il laça son épée à sa hanche et attrapa le baluchon qui ne le quittait jamais, ainsi que son arbalète, dans sa housse de cuir, et son carquois. Il lança le tout crânement sur son épaule et s’engagea dans une ruelle proche, sur un dernier salut de la main.
</p>

<p>
Il serait bien allé se faire laver dans un établissement de bains, autant pour le plaisir de se décrasser que pour profiter des services des jeunettes espérées là. Mais il avait une mission impérieuse auparavant. Il était dans un bien triste état, avec ses souliers aux coutures usées, ses chausses pendantes et sa chevelure grasse. Mais il savait que cela n’était que de peu d’importance. L’accueil qu’on lui ferait ne serait jamais conditionné à son apparence, mais à ce qu’il avait en mémoire.
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<p>
Il se soulagea dans une venelle, s’attirant un regard de désapprobation d’un gros notable accompagné de deux valets. Il rota à leur intention, leur offrant ainsi une occasion de tourner la tête, encore plus offensés. Son mépris pour ceux qui n’avaient jamais eu à défendre leur vie par le fer allant grandissant avec les années.
</p>

<p>
Il déambula un long moment dans les rues tortueuses qui montaient depuis le port vers les parties les plus opulentes de la cité comtale. Là-haut, dans le château, le roi Baudoin et le comte Thierry devaient célébrer leur réussite.
</p>

<p>
Le vieux maître de la Flandre était un homme cher au cœur d’Enrico. Il semblait être plus souvent en outremer que dans ses états, et il n’appréciait rien tant que chevaucher, lance au poing, parmi les lignes adverses. Le jeune prince d’Antioche était pareil, impétueux et colérique, mais téméraire comme un lion. Enrico aurait aimé le servir, celui-là. Mais il avait reçu d’autres ordres.
</p>

<p>
Il stoppa devant une porte discrète et sortit une modeste clef de fer, qui fit jouer sans bruit la serrure. Au-delà, c’était une petite cour, avec des écuries, un cellier, un atelier abandonné. Des lueurs vacillaient sur les bords des volets clos de la demeure. D’un pas assuré, il alla frapper à l’huis donnant dans les cuisines, un peu en retrait. Il n’eut pas longtemps à attendre, et le jeune homme qui lui ouvrit faillit échapper le barda qu’il lui lança presque au visage.
</p>

<p>
«  Fais dire que je suis là, et fais moi donc porter de quoi adoucir ma gorge. Elle est si sèche que je crache de la poussière. »
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<p>
Puis il s’abattit sur un banc disposé près de l’entrée, étendit ses jambes. Des odeurs épicées venaient titiller ses narines, tandis que plusieurs domestiques préparaient le repas. Ils n’osaient guère lever la voix, intimidés par la présence du soldat. Le jeune revint rapidement et demanda à Maza de le suivre.
</p>

<p>
Une telle rapidité l’étonnait. Habituellement, on le faisait patienter au moins symboliquement. Pour bien marquer qui était le maître et qui était le valet. Il fronça les sourcils, inquiet, et se racla la gorge. Il plissa les yeux lorsque le gamin souleva la portière d’épaisse étoffe qui donnait dans la grande salle.
</p>

<p>
«  Tiens donc, mais il semblerait que mes deux moineaux aient eu cœur de me rejoindre le même jour ! », lança, d’un ton narquois le vieil homme qui se tenait au centre de la pièce, les mains dans le dos. En quelques mois, sa posture semblait s’être affaissée, peut-être empâtée, mais le regard de Mauro Spinola demeurait toujours aussi ardent.
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<p>
Mauro rejoignit une silhouette installée sur un escabeau, près du feu. À côté de lui, Enrico aurait presque pu paraître riche tellement celui-ci avait l’air misérable. Ses hardes puaient à plusieurs mètres alentour. Des yeux fatigués dévisagèrent Enrico un instant avant de plonger de nouveau dans un gobelet de vin. Le vieil homme, indifférent à son aspect de mendiant, vint lui tapoter amicalement l’épaule.
</p>

<p>
«  Guilhem, je te présente Enrico, qui nous sert fort loyalement auprès du jeune comte.  » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tripoli, quartier du port, fin de journ\u00e9e du jeudi 27 f\u00e9vrier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tripoli_quartier_du_port_fin_de_journee_du_jeudi_27_fevrier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17830-24201&quot;} -->
<h3 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h3>
<div class="level3">

<p>
Les simples servants d’armes sont rarement évoqués dans les sources, si ce n’est pour en décrier la barbarie et la vilenie dans les textes célébrant les hauts faits des puissants. À l’occasion certains chroniqueurs en déplorent le massacre lors des batailles, sans s’en émouvoir autre mesure. Il est pourtant évident qu’ils avaient su se rendre indispensables pour les sièges, fournissant la main-d’œuvre pour mettre en place tous les équipements. En plus de cela, lors des affrontements en terrain découvert, ils constituaient une muraille mouvante de boucliers et d’armes de tir d’où s’élançaient les charges dévastatrices de la cavalerie. L’un sans l’autre n’avait que peu de chance de triompher des forces musulmanes.
</p>

<p>
Le royaume de Jérusalem était malgré tout régulièrement en demande de ces hommes de sac et de corde, surtout pour mener ses campagnes au-delà des frontières et s’emparer des forteresses. Une partie était issue des levées féodales, fournie par les contingents territoriaux, comme les chevaliers. Mais il est fréquemment mentionné le recours à des soldats rémunérés occasionnellement, qui coûtaient d’ailleurs fort cher au trésor royal. La pénurie chronique de combattants ne fera que s’accentuer, avec le recul de l’esprit de croisade, et ce sera une des causes qui expliquera la rapide conquête du royaume de Jérusalem par Saladin au lendemain de la bataille de Hattîn en 1187.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;24202-25691&quot;} -->
<h3 class="sectionedit12" id="references">Références</h3>
<div class="level3">

<p>
Cobb Paul M., <em>Usama ibn Munqidh. The book of Contemplation. Islam and the Crusades</em>, Penguin Books, Londres : 2008.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;25692-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Raymond III (vers 1140- 1187), comte de Tripoli de 1152 à 1187, prince de Galilée de 1174 à 1187.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">La Commune de Gênes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Shayzar, sur l’Oronte, Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Engin de siège propulsant des pierres.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:29 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Universelle aragne]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Hostel et parentèle]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_050_hostel_parentele#hostel_et_parentele]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_049_omphalos" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_049_omphalos" data-wiki-id="fr:qita:qita_049_omphalos">Omphalos</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_051_universelle_aragne" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_051_universelle_aragne" data-wiki-id="fr:qita:qita_051_universelle_aragne">Universelle aragne</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_parvis_du_temple_fin_de_matinee_du_samedi_9_janvier_1148">Jérusalem, parvis du Temple, fin de matinée du samedi 9 janvier 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
Yeux fermés, tête en arrière, Raoul laissait les flocons caresser son visage, effleurer sa langue où ils se dissolvaient en une rosée glacée. Il entendait le crissement des pas autour de lui, dans la neige légère fraîchement tombée. Ses camarades s’affairaient à construire des cibles qu’ils mitraillaient ensuite de projectiles soigneusement façonnés. Il cligna plusieurs fois des yeux, fixant toujours l’immensité crayeuse au-dessus de lui. Puis frotta de la manche son nez rougi, souriant aux anges. La ville, habituellement bruyante, disparaissait dans la blancheur des cieux et des flocons, se terrait, silencieuse, camouflant la vie dans ses entrailles réchauffées à grand renfort de braseros et de foyers crépitants. Le petit garçon secoua la tête, débarrassa la capuche de sa chape du froid duvet, puis rejoignit ses compagnons de jeu.
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Les cibles étaient en place, certaines ornées d’hasts aussi impressionnants que dérisoires. Le jardin environnant le Temple du Seigneur offrait quantité d’arbustes devenus, le temps d’un matin, pourvoyeurs d’armes en bois et de supports ennemis. Emlot, son aîné de plusieurs années, posa une main amicale sur son épaule :
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<p>
« Tu n’as pas envie de mettre bas tous ces félons, frérot ? »
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Raoul haussa les épaules. Il se sentait mélancolique, des sentiments confus l’habitaient depuis plusieurs jours, et il ne savait comment exprimer ce qui l’inquiétait. Son grand frère, qu’il percevait comme un géant débonnaire, arrivvait toujours à le réconforter, à découvrir l’histoire qu’il aimait à entendre avant de s’endormir. Pourtant, il ne trouvait comment lui décrire son malaise.
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« De coutume, tu goûtes fort les jeux de neige. Aurais-tu désir de rentrer ?
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– Je sais pas. Non. »
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Emlot s’accroupit face à lui, le tenant par les épaules.
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« Me diras-tu seulement ce qui pèse sur ton cœur ? Est-ce à propos de Guy ? »
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Raoul se mordit la lèvre, puis acquiesça doucement.
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« Je me disais qu’il a jamais connu la neige…
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– Tu crois qu’y a pas occasion de faire des bonhommes au parmi du Ciel ?
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– J’ai jamais entendu le curé dire ça.
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– Auquel cas il faudrait peut-être lui demander. J’encroie volontiers que Dieu te permet si simples plaisirs en son Paradis. »
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Le garçonnet fit claquer sa langue, les sourcils froncés. y va être perdu.
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– Moult enfançons sont là-haut avec lui. Il saura se faire des amis. C’était fort amiable bébé, tu le sais bien. »
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L’adolescent se releva et soupira. Leur petit frère était mort de fièvres soudaines à la fin de l’automne, alors qu’il n’avait pas trois ans. En quelques jours, il s’était éteint et avait été porté en terre aux côtés de leurs ancêtres, dans les reliefs à l’orient de la ville. De telles cérémonies pour des nourrissons, de très jeunes enfants, étaient malheureusement fréquentes, répandant l’angoisse dans les familles.
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« Nous pourrions faire un joli bonhomme, et ensuite prier la Vierge pour qu’elle le montre à Guy. Qu’en dis-tu ? »
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Un timide sourire plissa les joues rosies de froid.
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« Je vais aller quérir jolis cailloux pour les yeux alors ! »
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Puis sous le regard attendri de son frère, Raoul s’élança vers les escaliers, en quête de pierres brillantes, ou colorées, comme il s’en trouvait parfois au pied de l’ancienne église. Emlot toussa pour s’éclaircir la voix et chercha un tas de neige qui n’ait pas été encore piétiné ou dévasté par la horde enthousiaste d’enfants. Puisse Dieu leur faire connaître à tous de nombreux autres hivers, songea-t-il en se mettant en marche.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_cloitre_du_templum_domini_matin_du_mercredi_6_septembre_1150">Jérusalem, cloître du Templum Domini, matin du mercredi 6 septembre 1150</h2>
<div class="level2">

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« <em>Alpha Beatus Creator Deus Eternitas</em>… »
</p>

<p>
Les petites voix aigrelettes anônnaient avec sérieux, si ce n’est enthousiasme tandis que la férule du chanoine désignait les différents signes peints sur une large piècee de cuir. Il hochait la tête avec emphase, le visage fermé et austère malgré la malice pétillant dans ses yeux clairs. Il savait qu’il ne faisait pas bon montrer trop de complaisance à une bande d’enfants quand on s’efforçait de les éduquer. Lorsque toutes les lignes furent énumérées, avec plus ou moins de bonheur, le clerc félicita ses élèves et pointa de nouveau la première lettre.
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<p>
« Qui d’entre vous connaît un mot ou un texte commençant par cette lettre. Parmi les plus petits… »
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<p>
Son regard se porta aux premiers rangs, où se tenaient les plus jeunes. Sa question provoqua de grands écarquillements d’yeux, des bouches ouvertes et des mordillements de joue sans pour autant générer quoi que ce soit de valide. Peu à peu, il se tourna vers les plus âgés, parmi lesquels se trouvait Raoul, sautillant sur son escabeau, impatient de lâcher la réponse. Le maître sourit et le désigna.
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« Achard. C’est le nom du bébé de ma sœur. »
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La sincérité de la réponse fit jaillir un sourire sur le visage du chanoine.
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« De certes, mais j’attendais autre réponse, garçon. Quelqu’un saura-t-il parmi vous ?
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– Moi !, échappa avec vigueur un petit blond au regard renfrogné.
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– Alors, parle, nous t’écoutons.
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– <em>Ave Maria, grâce à pleina, dominuste cum, bene dicte à tout</em>
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– Juste, mon garçon. Encore que je ne sois certain que tu le possèdes parfaitement.
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– Si, père Thibault. Je le sais fort bien, comme le <em>Paterne austère</em>, car c’est moi qui surveille la cuisson des œufs ! »
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Le chanoine renifla, légèrement agacé. L’apprentissage du latin constituait une seconde étape dans l’enseignement, et bien des chrétiens étaient incapables de le comprendre, voire même de le prononcer correctement. Ce qui ne lui rendait pas moins désagréable à l’oreille les déformations incessantes des formules écorchées.
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<p>
« Nous répéterons vos prières ainsi qu’il sied à la fin du cours, garçon. Veille à bien entendre quand je prononce et à répéter avec soin.
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– Moi je serai le parrain d’Achard pour son baptême, Lorette elle a dit. Je réciterai le <em>Credo</em>, précisa Raoul.
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– Voilà bien sérieux office. Sais-tu qu’il apprendra de ta bouche cette prière essentielle entre toutes ? »
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Raoul hocha la tête avec gravité, conscient de l’importance de la tâche qui lui était dévolue, sans pour autant en saisir les implications qu’y mettait le clerc.
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« Saurais-tu nous montrer la lettre par laquelle commence le <em>Credo</em>, en ce cas ? Vu que tu as parlé sans en avoir licence… »
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Un peu confus de se faire rabrouer, même gentiment, devant ses camarades, le garçon se leva et vint pointer du doigt, sans aucune hésitation, la troisième lettre de la première rangée. Le maître approuva d’un signe de tête silencieux et attendit qu’il soit retourné à sa place pour continuer. Il distribua aux plus petits de vieilles tablettes de cire fatiguées, ainsi que des stylets métalliques pour qu’ils s’exercent à tracer les motifs tandis qu’il s’occuperait des plus âgés.
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Parmi ceux-ci, un grand nombre était capable de lire correctement, et une partie montrait des dispositions pour passer au latin. Il demeurait la question de savoir si leurs parents accepteraient d’en faire des clercs. Ils étaient en majeure partie fils d’artisans et de commerçants, de bonne naissance, mais pour qui le destin était décidé depuis longtemps. Ils hériteraient de l’activité familiale ou y apporteraient leur concours.
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<p>
L’apprentissage des lettres dispensé par les religieux visait à compléter la découverte des chiffres faite en famille, de façon à commercer plus adroitement. Quasi jamais il n’était envisagé d’en faire un érudit ou un serviteur de Dieu. Quelques exceptions demeuraient, lorsqu’un membre de la famille était lui-même tonsuré. Il avait parfois assez d’influence pour arracher à sa condition le jeune homme prometteur. Comme le chanoine Pépin, parrain d’un des aînés de Raoul, Guillaume.
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Tibault l’avait eu comme élève jusqu’à son départ pour les prestigieuses écoles d’Europe. Chartres, Paris… Des noms qui sonnaient comme des chants angéliques aux oreilles du vieux tuteur, plus habitué à des langues râpant le latin le plus élémentaire. C’était sa plus grande fierté, et il n’avait plus eu, depuis près de dix ans, l’occasion de voir un de ses pupilles en si bonne voie. Il s’accommodait néanmoins fort bien de sa tâche, qu’il appréciait bien plus que les activités foncières et administratives que nombre de ses confrères devaient affronter. Au moins il avait le plaisir d’être confronté à de jeunes âmes innocentes, pétries de fraîcheur et de naïveté. Et si Dieu les avait faits maladroits à l’énoncé de la langue latine, cela l’incitait à redoubler d’efforts, en usant de la badine ou du pot de miel selon les caractères.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, clo\u00eetre du Templum Domini, matin du mercredi 6 septembre 1150&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_cloitre_du_templum_domini_matin_du_mercredi_6_septembre_1150&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4147-9460&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_piscine_de_siloe_soir_du_mardi_20_mars_1151">Jérusalem, piscine de Siloé, soir du mardi 20 mars 1151</h2>
<div class="level2">

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Un ciel gris chargé de nuages sales menaçait de déverser son fardeau humide à tout moment, mais Raoul n’en avait cure. Il était revenu du cimetière du Lion sans ouvrir la bouche et s’était esquivé avant de rentrer à la maison. Des familiers, des amis, y seraient reçus pour évoquer une dernière fois la mémoire de Rose. Sa mère. C’était une femme âgée, il le savait, mais cela ne rendait pas sa douleur moins prégnante. Il l’avait vue s’éteindre peu à peu, devenue immobile avant de se faire voler la parole, pour finalement quitter ce monde sans un mot.
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Il refusait de garder d’elle un tel souvenir. Elle était généralement pleine d’entrain, affrontant les corvées sans fatigue, et les coups du sort sans se plaindre. Elle insufflait la vie dans leur maison, savait consoler d’un sourire ou réprimander d’un regard.
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La religion n’était pas d’un grand réconfort pour un gamin d’une dizaine d’années, et il ruminait son malheur en jetant des pierres dans le bassin de Siloé, adossé à une des colonnes du portique.
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« Tiens, t’es là, le tanneur ? »
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La voix qui l’avait arraché à sa rêverie mélancolique était celle de Frogier, un fils de négociant spécialisé dans les peaux. Il traitait beaucoup avec la famille de Raoul et les deux enfants, qui avaient le même âge à quelques mois près, appartenaient à la même bande depuis des années.
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« J’ai appris pour ta mère. Désolé. »
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Il vint s’asseoir à côté de son camarade et entreprit de s’associer à ses lancers de cailloux.
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« Tu veux pas venir avec moi ? Les frères de la Milice font entrer leur troupeau. Y’a des milliers de bêtes, pour le moins!
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– Ils sont déjà de retour des pâtures ?
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– L’Annonciation est pas si loin. Et pis y se murmure que la trêve avec Damas pourrait bien finir ce printemps. »
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Pour ces jeunes gens de Jérusalem, la guerre était familière, sans qu’ils aient eu à la subir directement. Ce n’était que péripéties qui touchaient les puissants, et parfois une connaissance malchanceuse qui avait croisé le chemin de la mauvaise troupe. La plupart du temps, ils n’en avaient qu’une idée floue et confuse, tout en estimant que cela concernait avant tout ceux qui faisaient des armes leur profession. Pour l’attrait de l’aventure tout autant que le désir des richesses selon certains.
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« On verra peut-être bel étendard, allons-y ! », lança soudain Raoul.
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Ils galopèrent rapidement sur le flanc oriental des reliefs, en direction de la porte au débouché de la vallée du Cédron. Avant même d’y parvenir, ils entendirent le raffut et goûtèrent la poussière des milliers de sabots qui frappaient le sol rocailleux.
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« Comment font-ils pour que tout tienne en leur castel ?
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– On dit qu’ils ont le Temple du roi Salomon.
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– Ouais, et même y conservent son trésor d’or et de soie, rétorqua Raoul, sarcastique.
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– Nan, sérieux. Même que mon frère y est déjà entré. C’était le palais du roi Godefroy, il est immense. »
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La richesse et la réputation des frères de la Milice du Temple, qu’on commençait à appeler les Templiers, n’avaient d’égale que la curiosité dont ils faisaient l’objet. En quelques décennies, ils étaient devenus une puissance majeure du royaume, et leurs rangs comptaient parmi les plus vaillants combattants. Leur renommée faisait parfois briller d’espoir les yeux des rêveurs, comme ceux de Frogier.
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« Plus tard, je goûterais fort de combattre parmi eux, lance au poing et heaume en chef.
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– Aucune chance à ça. Tu y finirais responsable des latrines, au mieux. Il faut être chevalier pour tenir le glaive en leur sein.
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– On m’a dit qu’ils acceptaient qui voulait les rejoindre.
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– Peut-être bien, mais il me serait surprise que ton vieux voit ça d’un bon œil. »
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Frogier soupira longuement puis cracha dans la poussière, les yeux toujours rivés sur le vaste troupeau qui n’en finissait pas de défiler en contrebas.
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« N’empêche, un jour, je porterai le blanc mantel. »
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Raoul jeta un coup d’œil jaloux à son ami. Malgré sa cotte usée et recousue, ses chaussures fatiguées, il enviait cette certitude. Lui aussi rêvait de grands espaces, de voyages et de hauts faits. Mais il n’arrivait jamais à franchir le pas, ni même exprimer à voix haute ces désirs qu’il pensait coupables. Il était fils de tanneur, et n’osait souhaiter autre chose pour son avenir. Sa mère seule aurait su comprendre et encourager ses timides initiatives. Mais elle gisait désormais dans un linceul, couverte de terre froide, à quelques lieues de là. Et lui finirait donc simple travailleur dans la tannerie familiale, comme la plupart de ses frères.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, piscine de Silo\u00e9, soir du mardi 20 mars 1151&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_piscine_de_siloe_soir_du_mardi_20_mars_1151&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9461-14310&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_quartier_des_tanneurs_veillee_du_lundi_4_avril_1155">Jérusalem, quartier des tanneurs, veillée du lundi 4 avril 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
La chaleur de la journée s’était évanouie avec les derniers filaments carmin du ciel et on s’était empressé de fermer les volets de bois. La clameur des rues laissait la place aux rumeurs domestiques, le chant criard des porteurs d’eau avait disparu au profit du murmure des berceuses enfantines. Dans la vaste pièce chaulée au sol de brique, les senteurs d’huile d’olive des lampes s’ajoutaient aux relents du repas, gros pain de froment rassis, potage épais et fromage fort.
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<p>
Autour de la grande table, c’était dorénavant Durant qui tenait le haut bout. Il ne restait que la fratrie, une partie d’entre elle du moins. Emlot était assis à sa droite, à côté de Raoul, face à Lancelot et Renaudin.
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<p>
Les bancs paraissaient désormais bien vides. Avec le mariage de Lorette, puis celui de Gaude, l’année précédente, ils s’étaient résolus à embaucher du personnel domestique. Deux sœurs, vieilles filles trop pauvres pour être dotées, s’occupaient de leur maison, de leur feu et de leurs vêtements. Elles partageaient leur repas, sans jamais se risquer à prononcer un mot, courbées par les ans et la vie difficile. Puis elles s’esquivaient en silence, abandonnant la famille pour la veillée.
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Ce soir, malgré le décès récent du père, l’ambiance était plutôt festive. Ils avaient reçu une lettre de Guillaume, parti des années plus tôt en France se former auprès de grands maîtres. Emlot et Durant étaient seuls à s’en souvenir, mais le destin exceptionnel de l’étudiant rejaillissait sur chacun, qui s’en faisait un héros à sa mesure. Et, pour ajouter à cela, Durant avait cédé à l’insistance d’Emlot et Raoul allait commencer d’ici peu son apprentissage chez un écrivain de la Cour des Bourgeois du roi.
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Durant renâclait, comme leur père avant lui, à se séparer d’un travailleur gratuit, mais il avait fini par admettre qu’un frère bien introduit dans l’administration royale constituerait un atout pour la famille. Raoul avait appris la nouvelle ce soir, lors du repas, l’avait accueillie avec allégresse. Puis il s’était vu confier la tâche de leur lire à tous la prose de Guillaume, tandis qu’ils dégustaient un vin légèrement aromatisé en guise de digestif, avec des biscuits secs à la cannelle.
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<p>
Raoul déplia le document avec soin, comme s’il craignait de l’abîmer. Ils ne recevaient que rarement des lettres, sans toujours savoir si c’était dû à la faible fréquence des envois ou à la disparition des missives sur le trajet. Il connaissait néanmoins bien l’écriture élégante de Guillaume, ses formules ampoulées et ses constructions alambiquées. Érudit, il avait été façonné par ces années à étudier dans l’ombre des cloîtres et cela transpirait à travers ses mots. D’ailleurs, parmi ses frères, nul ne doutait qu’il finirait abbé voire évêque. Son parrain, le chanoine Pépin, ne ménageait pas ses efforts pour soutenir la carrière à venir du jeune homme.
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« Il parle de quitter le royaume de France, qu’on lui conseille d’aller suivre les enseignements de maîtres en droit civil à Bologne…
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– Bologne, c’est où, ça ?, grogna Renaudin. Y va encore falloir lui envoyer de quoi se payer long voyage !
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– Chaque besant envoyé à notre frère est utilisé à bon escient, le réprimanda Durant. Tu saurais cela si tu avais pris la peine d’étudier plus sérieusement.
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– Tu parles, y’avait plus guère de monnaie pour m’envoyer à Châtre ou Paris, comme lui, quand j’ai été en âge.
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– C’est Chartres, la ville où il a commencé, répliqua Durant avec dédain. Ferme donc le vidoir qui te sert de bouche. »
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Puis il fit signe de la main à Raoul de continuer la lecture. Guillaume détaillait les maîtres dont il découvrait les enseignements, leur donnant des indications sur les cursus qu’il suivait, les préceptes qu’on lui inculquait. Il tentait de les rendre compréhensibles, sans se rendre compte qu’ils n’étaient que bien peu à appréhender autant de savoir conceptuel.
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« Il nous remercie de l’avoir prévenu du décès de père, il prie pour son âme chaque jour, et a fait dire des messes pour nos parents. »
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<p>
Puis il esquissa un sourire taquin et lança une œillade à son aîné :
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« Il pense aussi qu’il faudrait que tu ne perdes pas de temps avant de te marier. Qu’un hostel n’a pas d’âme sans épouse qui s’en occupe. Seulement, selon lui, la difficulté est de trouver une femme qui ait les bonnes qualités, et le tempérament qui sied à sa fonction. Il nous conseille d’aller en discuter avec le chanoine Pépin.
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– Un chanoine pour conseiller en femmes, notre frère est bien un clerc », se gaussa Emlot.
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La saillie fit rire la tablée, et Raoul allait enchaîner lorsque Durant confirma ce que chacun savait sans jamais en parler.
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« J’ai déjà pourpensé la question de toute façon, et j’ai bon espoir de conclure accord prochainement.
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– Alors ce sera Clarice ?, risqua Emlot.
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<p>
– Si son père en est d’accord, oui. »
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<p>
Chacun acquiesça à sa façon, sachant que sa vie serait bouleversée. Une maîtresse de maison allait prendre les clés du lieu, veiller sur le cellier et les linges, assurerait la lignée. Eux tous, d’héritiers possibles, ils deviendraient des auxiliaires, plus ou moins acceptés, appréciés.
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Raoul était heureux de ne pas avoir à rester ici, une autre carrière s’offrant à lui. Demeurer dans l’hôtel familial équivalait à renoncer au mariage, très certainement, ainsi qu’à espérer une descendance à qui léguer ses biens. Lequel de ses trois autres frères endurererait un tel destin ? ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, quartier des tanneurs, veill\u00e9e du lundi 4 avril 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_quartier_des_tanneurs_veillee_du_lundi_4_avril_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14311-20108&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Au Moyen Âge, il était de coutume de réciter trois <em>Ave Maria</em> et trois <em>Pater Noster</em> pour estimer le temps de cuire un œuf à la coque. L’apprentissage de ces deux prières se faisait donc assez rapidement en milieu domestique, sans que la signification en soit bien claire.
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<p>
Les termes d’hôtel et de parentèle désignaient les personnes de la famille qui, respectivement, habitaient sous le même toit et qui étaient en dehors. Tout cela était regroupé sous le concept de la familiarité. Ce terme pouvait englober des individus avec qui les liens de sang étaient assez distants, voire inexistants, pour peu qu’il y ait peu ou prou des relations symboliques (belle-famille, parrains/marraines, etc.) ou que la personne soit considérée comme faisant partie de la maisonnée (comme un serviteur, sa descendance, etc.).
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Alexandre-Bidon Danièle, « La lettre volée. Apprendre à lire à l’enfant au Moyen Âge » dans <em>Annales. Histoire, Sciences Sociales</em>, 1989, vol.44, no 4, p.953-992.
</p>

<p>
Boas Adrian J., <em>Jerusalem in the Time of the Crusades</em>, Londres et New-York : Routledge, 2001.
</p>

<p>
Boas Adrian J., <em>Domestic Settings. Sources on Domestic Architecture and Day-to-Day Activities in the Crusader States</em>, Leiden et Boston : Brill, 2010.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20971-&quot;} -->]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:21 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_050_hostel_parentele#hostel_et_parentele</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Hostel et parentèle]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Omphalos]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_049_omphalos#omphalos]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_048_poing_de_trop" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_048_poing_de_trop" data-wiki-id="fr:qita:qita_048_poing_de_trop">Poing de trop</a></span></div>
</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_quartier_saint-martin_aube_du_lundi_5_aout_1157">Jérusalem, quartier Saint-Martin, aube du lundi 5 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Avant même que le soleil ne passe le Mont des Oliviers, Saïd ouvrit un œil. Quand le temps le permettait, comme cette nuit, il dormait sur la terrasse du bâtiment, tirant sa paillasse miteuse sous l’abri en feuille de palmier. Il respirait mieux ainsi, et avait plus de place, vu le bazar qu’il accumulait dans sa petite pièce depuis des années. Il habitait là depuis qu’il avait tout perdu, ses biens, sa famille, son argent, et un peu de son esprit. Il avait un long moment erré, jusqu’à finir dans la cité et avait commencé par mendier avant de dénicher ce logement, rudimentaire mais suffisant. Il avait aussitôt commencé son abracadabrante collection, alimentée par les arrière-cours abandonnées et les tas de détritus. Il veillait néanmoins sur le tout comme un cerbère et nul n’avait le droit de contempler son trésor.
</p>

<p>
Sauf peut-être le corniaud au poil jaunâtre, ras, dont la queue battait comme un trique sur le sol maintenant que Saïd était levé. Le chien passait toutes ses nuits avec lui depuis plusieurs mois, sans que Saïd n’ait cherché à l’attirer. Il ne lui avait d’ailleurs pratiquement jamais donné de nourriture. Peut-être lui aussi avait tout perdu et il cherchait quelqu’un qui saurait le comprendre. Une chose dont Saïd n’était pas avare, c’était les caresses et le cabot s’en contentait, l’œil humide.
</p>

<p>
Après s’être étiré, le vieil homme alla regarder où en étaient les dattes qu’il avait mises à sécher au soleil, en prévision de l’hiver. Il en avait obtenu une bonne quantité auprès d’un fermier des environs, contre quelques jours de travail. Il en tâta quelques-unes et en avala avec un gloussement de plaisir. Ces fruits lui rappelaient des souvenirs sucrés, anciens, flous et indistinct mais synonymes de plaisir. Un prénom lui revenait parfois, joie et douleur mêlés. Khadija.
</p>

<p>
Il frotta son thawb rapé et enfila ses savates. Aujourd’hui il allait voir si des commerçants n’avaient pas besoin de nettoyer autour de leur échoppe. S’enroulant le crâne d’un chiffon gris en guise de turban, Saïd empoigna son balai. Il posa également un sac sur son épaule, contenant son repas du midi, quignon de pain et reste de tourte, ainsi qu’une calebasse vide. Il passerait à la fontaine pour la remplir et en profiterait pour se frictionner un peu le visage, les bras et les mains, histoire d’être présentable. Le cabot tournait en tout sens, comprenant que le moment de rentrer dans la rue était venu. Le soleil affleurait à peine les reliefs orientaux que Saïd se dirigeait vers l’escalier. En passant vers la porte du garçon qui habitait à côté, il frappa deux coups secs du manche de son balai, comme le jeune le lui avait demandé. Il avait le sommeil plus lourd que le vieil homme.
</p>

<p>
Il glissa sans bruit dans l’escalier, devancé par le chien plein d’entrain. Sur un des paliers, deux hommes, des latins discutaient, l’un d’eux encore en chemise et pieds nus tandis que l’autre était habillé pour sortir.
</p>

<p>
« Salaam !, laça Saïd, souriant de ses quelques dents.
</p>

<p>
– Le bon jour, Saïd ! », répondit les deux hommes de concert.
</p>

<p>
Le chien, soucieux d’éviter un coup de pied qu’il savait possible avec ces deux-là, s’esquiva promptement dans la volée suivante. Arrivé au rez-de-chaussée, Saïd dégagea la clef qu’il portait toujours autour du cou et déverrouilla la serrure. L’animal jaillit comme une flèche, partant en courant dans la ruelle de terre, parmi la poussière et les cailloux. Des cloches sonnaient non loin lorsque le vieil homme tourna le coin pour rejoindre la grande artère.
</p>

<p>
Déjà, des travailleurs cheminaient, outils et sacs à la main, parmi les animaux de bât, les cavaliers pressés et les pèlerins admiratifs. Une odeur de poussière, de sueur, de bouse et de sucre monta aux narines du vieil homme. Jérusalem se réveillait. Clopinant tranquillement, il descendait vers la ville basse, en direction du sud, vers la colline de Sion. Il s’y trouvait toujours beaucoup de voyageurs, et donc de boutiquiers, en période d’été. Surtout par un beau jour comme celui-là. Il arriva à la porte de la cité, tenue par deux sergents à la mine fatiguée. Ils regardaient passer les convois d’approvisionnement des marchés qui venait des jardins méridionaux. L’un d’eux examinait avec attention les sacs d’une charrette menée par deux gamins. Aucun ne jeta un regard à la silhouette voûtée qui passa la porte en clopinant .
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_porte_de_sion_matin_du_lundi_5_aout_1157">Jérusalem, porte de Sion, matin du lundi 5 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Baset soupira et fit signe aux deux gamins qui menait le petit chariot d’entrer, puis il se rapprocha de Guillemot, l’air las.
</p>

<p>
« La peste de ces vilains qu’en font qu’à leur tête.
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<p>
– Y z’avaient quoi ?
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<p>
– Rien, juste pois et fèves. Mais j’aime pas quand on voit passer marchandies sans savoir de sûr d’où elles viennent.
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<p>
– Pour des pois…», renifla l’autre, haussant les épaules.
</p>

<p>
Baset fronça le nez, mécontent, puis cracha dans la poussière. Il officiait comme sergent depuis bientôt vingt ans, et si son mauvais caractère et son peu de courage expliquaient qu’il soit toujours affecté à des tâches annexes, on ne pouvait lui reprocher de ne pas prendre son travail au sérieux. Il avait une haute opinion de tout ce qui avait trait à sa personne, et donc de son travail. Il se voyait comme le bras armé du roi. En l’occurrence, il n’était guère qu’un doigt de pied, et sûrement l’un des plus misérables, mais il avait le sentiment de faire réellement partie du corps royal.
</p>

<p>
Il s’étira le dos, le regard perdu vers le complexe de Sainte-Marie de Sion, puis dériva vers les reliefs qui remontaient depuis la vallée de l’Hinnom. La verdeur du printemps n’était plus qu’un souvenir, sauf autour des zones soigneusement irriguées ici et là, ou aux abords des bassins, comme la piscine de Siloé. Baset aimait bien tenir cet accès. Il y avait nettement moins de passage qu’à l’ouest, à la porte de David, où la plupart des marchands se présentaient. Ici, c’étaient surtout des locaux, venus porter fruits et légumes aux marchés. Les bêtes passaient plutôt par la porte des Tanneurs, plus à l’est, pour rejoindre facilement le quartier des Bouchers.
</p>

<p>
Des pèlerins franchissaient en nombre l’endroit, en direction des lieux de culte au sud de la cité, mais il n’y avait guère à s’en préoccuper. Eux-mêmes avaient l’esprit ailleurs, et ils ne portaient ni armes ni marchandises à taxer. Baset revint s’appuyer contre le puissant vantail de bois, les bras croisés. Depuis la défaite humiliante du roi dans les environs de Panéas, la région était calme et cela faisait un moment qu’aucun voyageur n’avait porté de mauvaises nouvelles des confins du royaume.
</p>

<p>
Cela lui convenait parfaitement. Il avait suivi de temps à autre l’ost royal dans des campagnes, mais avait décliné chaque fois que c’était possible. Il était né à Jérusalem, et aimait à y demeurer. Il y avait ses habitudes, sa famille. Sa femme, Garsende, était en outre une excellente cuisinière, et il n’aimait guère s’éloigner de sa table, sachant par avance qu’il devrait croquer du pain rassis et de vieux légumes, ou de la viande dont il pourrait réparer ses semelles.
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<p>
Guillemot, tout en suivant du regard un âne bâté d’un chargement colossal de fagots de bois entrer sous l’arcade, se rapprocha de lui.
</p>

<p>
« Tu as entendu parler de la charte de casal proposée par les frères de Saint-Jean ?
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<p>
– Pour où ?
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<p>
– Un patelin loin au sud du royaume, Bête gibelin… »
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Baset secoua la tête.
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<p>
« Non. Ça t’intéresse ?
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<p>
– J’ai le frère de ma mie qu’a bien envie d’avoir son hostel. Il œuvre ici, comme coutelier fèvre, mais pour un autre. Il a sufffisamment de sapience en son domaine pour avoir son propre étal.
</p>

<p>
– Fèvre ? Ça m’intéresse. Il est où ?
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<p>
– Pas loin de Saint-Étienne. »
</p>

<p>
Guillemot fouilla dans une bourse sous sa cotte et en sortit un petit canif pliant, qu’il tendit à Baset.
</p>

<p>
« Bois de sycomore pour le manche. »
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<p>
Baset déplia la lame et la regarda un instant avant d’en éprouver le fil du gras du pouce.
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<p>
« Il y a toujours de l’ouvrage pour le bon fèvre mon vieux disait. Je demanderai à ma sœur si elle a entendu parler de ce casal.
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<p>
– Tu la vois tantôt ?
</p>

<p>
– Je sais pas, j’ai pas eu nouvelles depuis la Saint-Bouillant<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>, quand le Pierre est passé. »
</p>

<p>
Il rendit le couteau à Guillemot, qui le rangea aussitôt. Un groupe de pèlerins sortit de la cité, le chant des Psaumes s’attachant à eux tandis qu’ils descendaient la colline. Ils croisèrent un cavalier à l’allure martiale, sur un cheval de prix. L’homme était barbu, le teint cuivré à force de soleil, et un turban éclatant ornait son crâne, tandis que l’étoffe et la coupe de ses vêtements trahissaient le byzantin. Il avançait tranquillement, l’épée au côté. Baset prit sa lance pour se mettre en travers du chemin.
</p>

<p>
« Halte-là ! Que venez-vous faire en la cité le roi Baudoin ?
</p>

<p>
– J’ai nom Stamatès Mprato, je suis garde mandatôr porter message. »
</p>

<p>
L’homme exhiba un document scellé depuis un petit sac en bandoulière. Baset ne savait pas lire mais il connaissait très bien les sceaux des officiels, et c’était là un laisser-passer en bonne et dûe forme. Il glissa de côté et invita le cavalier à entrer, un sourire figé sur les lèvres, sans aucun naturel.
</p>

<p>
« La bonne jounée, messire. »
</p>

<p>
Le soldat opina, rangea son document et talonna doucement son cheval. Sous l’arcade, le claquement des sabots ferrés résonna sur la caillasse.
</p>

<p>
« Foutus Grecs », ronchonna Baset, avant de cracher par terre après le passage du messager.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_rue_du_mont_sion_fin_de_matinee_du_lundi_5_aout_1157">Jérusalem, rue du Mont Sion, fin de matinée du lundi 5 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le dos et les fesses en compote d’avoir voyagé sans répit depuis la veille, Stamatès menait sa monture rênes lâches parmi la foule de la cité. Plus il approchait du cœur, vers le Change latin, plus la presse était forte. Il avait entendu dire que l’été voyait un grand afflux de voyageurs, mais que ce n’était pas comparable à la foule de Pâques. Il savait que les cavaliers n’étaient pas toujours appréciés mais il n’avait pas envie de mener son cheval à la bride à travers une foule pareille. Au moins pouvait-il se fier à la puissance de l’animal pour faire s’écarter les badauds.
</p>

<p>
Beaucoup de personnes profitaient de la moindre chaleur le matin pour faire leurs achats, bénéficiant également de la fraîcheur des produits et de la possibilité de choisir les plus belles pièces. Des valets affairés, porteurs de sacs, de paniers et de simples messages couraient en tous sens parmi les ménagères et les voyageurs en goguette. Des soldats, fort rares, se baladaient, les pouces dans le baudrier. Normalement les armes étaient interdites dans l’enceinte de la ville, mais nombreux étaient les hommes servant un baron ou l’autre qui étaient exemptés de cette interdiction, ou qui s’en affranchissaient d’eux mêmes. La situation quasi permanente de guerre n’incitait pas à renoncer à son arme. En obliquant à l’ouest pour éviter Malquisinat, Stamatès sentit les bonnes odeurs venir lui chatouiller les narines. Depuis le matin, il n’avait avalé que des dattes et de l’eau croupie et son ventre gargouilla à l’idée d’avaler autre chose. Il siffla un gamin qui passait au milieu d’une ribambelle et exhiba une petite pièce d’argent sous son nez, tout en montrant un étal proche.
</p>

<p>
« Petit, toi acheter fougasse pour moi et tu pourras en avoir partie. »
</p>

<p>
Le gamin exhiba un large sourire, tendit la main pour la pièce puis galopa jusqu’à l’éventaire de la marchande. Lorsqu’il revint, il tenait contre sa poitrine une impressionnante brioche dorée aux senteurs de beurre.
</p>

<p>
Stamatès en arracha une portion suffisante pour que le petit puisse faire preuve de largesse avec ses compagnons, la lui lança et mordit dans le reste, faisant avancer son cheval au pas. Alors qu’il remontait la rue de David, il vit au loin une troupe armée assez imposante, avec lances et bannières qui remontait en sa direction. Il tourna dès qu’il le put vers le nord, se rapprochant du Saint-Sépulcre, et donc du palais. Il ne trouvait pas l’endroit très pratique d’abord et aurait largement préféré être installé dans la forteresse dont les murailles étaient visibles près de la porte ouest. Il avait entendu parler du projet d’y déplacer la demeure royale, et il approuvait. Devoir sillonner ainsi les rues emplies de pèlerins n’était vraiment pas chose aisée. Sans compter qu’il se trouvait parmi eux les chrétiens les plus fanatiques, qui s’en prenaient à tous ceux qui n’étaient pas latins.
</p>

<p>
Stamatès eut à écoper plusieurs fois d’insultes lancées de loin et même de crachats, vite regrettés quand le soldat tourna ses yeux de vétéran en tout sens. Heureusement pour tous ces perturbateurs, il avait trop versé le sang pour y prendre du plaisir, et demeurait calme en toutes circonstances. C’était d’ailleurs peut-être la raison qui faisait qu’il voyageait souvent aux côtés d’un mandâtor. Il n’était pas un va-t-en guerre, malgré son allure martiale.
</p>

<p>
Lorsqu’il arriva enfin dans la cour où laisser son cheval, un chevalier au blanc manteau venait de démonter. L’homme avait le visage dévasté, il était difficile de reconnaître le nez de la bouche dans ce qui n’était plus qu’amas indistinct. De sa seule main, l’autre bras s’arrêtant au coude, il s’employait à dénouer un sac de sa selle et salua d’un signe de tête le Byzantin avant de s’engouffrer dans un couloir. Stamatès descendit de la selle avec un peu raideur et jeta ses rênes à un palefernier, engloutissant les reliefs de brioche. Il en avait trop mangé, finalement, et se sentait un peu écœuré, le ventre en débâcle. Peut-être serait-il prudent de passer aux latrines avant d’aller délivrer son message aux officiels.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, rue du Mont Sion, fin de matin\u00e9e du lundi 5 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_rue_du_mont_sion_fin_de_matinee_du_lundi_5_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10377-14721&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_palais_royal_apres-midi_du_lundi_5_aout_1157">Jérusalem, palais royal, après-midi du lundi 5 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Armand n’était jamais à l’aise dans les missions qui ne le menaient pas sur le terrain. Il était néanmoins évident qu’handicapé comme il l’était, il ne valait plus grand chose comme soldat. Il espérait se voir confier au moins des missions d’encadrement, à défaut de pouvoir charger lance au poing. Tout plutôt que de se voir relégué à l’arrière. Il regrettait parfois d’avoir été sauvé après sa blessure, condamné à survivre en étant moins qu’un homme, lui qui avait vécu comme un soldat depuis son enfance. Arrivé devant la porte qu’on lui avait indiquée, il pénétra sans attendre, découvrant le connétable Honfroy à sa table de travail. Il avait sa tête des mauvais jours, appuyé des deux mains devant une pile de papiers et de tablettes de cire. Plusieurs clercs et une poignée de chevaliers étaient présents. Armand salua de façon ostensible et tendit le document dont il était porteur au connétable, qui le rompit et le parcourut rapidement, avant de le passer à l’homme à sa droite et de fixer le templier.
</p>

<p>
« Le roi fait tout ce qu’il peut pour aider à la libération du sire mestre Bertrand, soyez-en assuré ! Et je bouille personnellement d’assavoir que c’est à cause de Panéas qu’il est tombé.
</p>

<p>
– Certes pas, sire connestable. Ce sont les Mahométans les seuls à blâmer. »
</p>

<p>
Honfroy s’accorda un sourire triste, reconnaissant de l’indulgence du vétéran face à lui. Il aimait les soldats et les hommes d’armes, n’appréciait que ceux qui savaient se défendre l’arme à la main. Il n’avait aucune estime pour ceux qui se tonsuraient ou préféraient la balance du marchand. Pour lui, le combat était le révélateur de l’homme. Armand portait sur son visage, sur son corps, la preuve de sa vaillance. Le connétable se tourna vers un des clercs.
</p>

<p>
« Servez donc à boire à ce chevalier de la milice ! »
</p>

<p>
Il indiqua d’une main un escabeau et s’assit dans le même temps, poussant les papiers devant lui. Il semblait épuisé, mais prenait toujours plaisir à échanger avec ceux qui fréquentaient les champs de bataille. Il avait énormément de respect pour les soldats du Temple, dont il connaissait la valeur, malgré leur indépendance qui l’irritait parfois.
</p>

<p>
« Je suis revenu aussi vite que possible, le roi ne tardera pas. Norredin a levé le siège. Mais il n’y a aucune trêve signée. Nous avons encore l’avantage d’une forte troupe. Je n’ai pas le temps de rédiger missive, et le roi ne sera pas là avant plusieurs jours. Vous entendrez donc ce que je peux en dire.
</p>

<p>
– Les frères sont surtout inquiets du sort du sire mestre.
</p>

<p>
– J’entends bien. Nous n’avons pu avoir nulle garantie en ce sens, c’est une des raisons qui fait qu’aucun accord n’a été trouvé. Le roi n’acceptera rien sans certitude sur ce point. »
</p>

<p>
Armand hocha la tête, soulagé d’entendre cela. Le destin des Templiers pris par les adversaires musulmans était généralement scellé en quelques heures, sauf si on préférait auparavant les humilier par un défilé honteux, plutôt que d’emporter leurs têtes comme trophées. Mais le grand maître était un otage important, il pouvait s’avérer plus intéressant d’en négocier la libération, peut-être juste contre une formidable rançon. Armand se morigéna intérieurement de penser qu’il valait mieux Bertrand de Blanquefort que le vieux André de Montbard, un des fondateurs de leur ordre, retiré l’année précédente comme simple moine, à l’abbaye de Clairvaux et mort avant la Noël. Au moins lui aura été épargnée la tristesse d’une pareille nouvelle. La voix du connétable le ramena à la réalité.
</p>

<p>
« Vous pouvez assurer les frères de notre soutien le plus entier. Le roi n’aura de cesse de faire libérer ceux qui sont tombés pour le sauver. Il a bonne mémoire ! Dès son retour, je pense que vous aurez des nouvelles du palais à ce sujet. »
</p>

<p>
Armand se leva, reposa son verre et salua les présents, avant d’aller rechercher sa monture. Il rentra tranquillement au Temple, par la grande artère qui traversait la cité d’est en ouest. Dans sa partie orientale, on la nommait la rue du Temple, et son ordre y possédait une très grande quantité de boutiques et de demeures, y apposant parfois son symbole dans la pierre. Il soupira. Il craignait un jour de n’être plus qu’un de ces collecteurs de rente, un de ces commandeurs chargés de faire converger les richesses de leurs domaines vers le cœur de la cité de Jérusalem, pour les transformer en une formidable machine de guerre.
</p>

<p>
Tandis qu’il avançait, il fut salué avec emphase par un gros bonhomme à la mine réjouie, à qui il répondit d’un discret signe de tête, s’attirant un large sourire et une litanie de bénédictions tandis qu’il s’éloignait. Le blanc mantel attirait toujours des réactions vives, de ses ennemis comme de ses amis.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_rue_de_david_fin_d_apres-midi_du_lundi_5_aout_1157">Jérusalem, rue de David, fin d’après-midi du lundi 5 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Gringoire la Breite postillonnait autant qu’il vociférait, le visage éclairé de joie, comme un enfant.
</p>

<p>
« Vous avez vu ce brave chevalier ? En voilà des héros chers à mon cœur. J’ai brûlé plusieurs bons cierges pour eux auprès du tombeau du Christ, loué soit son nom »
</p>

<p>
Il accompagna sa phrase d’un rapide signe de croix avant de se pencher de nouveau sur le morceau d’étoffe que le négociant venait de déplier depuis ses étagères. Cela faisait déjà un bon moment que le gros homme, son nez aviné penché sur les produits, demandait à voir chaque lot l’un après l’autre. Sa belle mise attestait de son aisance, sans quoi le boutiquier l’aurait sûrement envoyé au diable depuis longtemps. En outre, il portait une croix cousue sur la poitrine, et il n’était jamais bon de s’aliéner ceux qui venaient de fort loin souvent en nombre et fort solidaires les uns des autres.
</p>

<p>
« C’est que mon Ermenjart va avoir petiot ! Alors je tiens à la vêtir comme princesse, ainsi qu’il sied à belle damoiselle de mon cœur ! »
</p>

<p>
Il se râcla la gorge, et ajouta, d’une voix moins tonitruante :
</p>

<p>
« D’autant qu’on ne va pas repartir avec le marmouset en ses entrailles. Et pendant ces mois d’attente, il va sans dire que je ferai visitance à ceux des boutiquiers qui ont bons produits ! »
</p>

<p>
Tout en disant cela, Gringoire tâta l’étoffe, en apprécia la souplesse et la douceur. Il n’avait rien contre les textiles nouveaux, mais il les trouvait bien inférieur à ses étoffes de laine fétiches. Ici on en avait que pour le coton, le poil de chameau, de chèvre, des fibres sans grand intérêt. Il y avait bien la soie, qu’il trouvait moins dispendieuse que dans ses contrées. Mais bien qu’il en reconnut la brillance, la souplesse, la chatoyance, il préférait les belles productions anglaises, souples et chaudes, délicates et solides. Mais ici cela serait extraordinairement chanceux d’en trouver, et sûrement à des prix invraisemblables. Reniflant de dépit, il indiqua au vendeur de tout remballer. Rien ne lui convenait.
</p>

<p>
Il était heureux de se trouver à Jérusalem, et impatient de serrer contre lui son enfant mais il commençait à avoir le mal du pays. Rien qu’à l’idée qu’il devrait patienter un hiver ici, la nostalgie s’emparait de son âme. Il avait trouvé une jolie demeure à occuper, où il profitait d’un confort bien supérieur à ce qu’il connaissait chez lui. Mais justement, ce n’était pas chez lui, et il le ressentait vivement. Tout son être lui criait qu’il n’était pas fait pour ce pays de chaleur et de roc, de poussière et de sang. Il n’osait guère aller sur les chemins, maintenant que leurs visites aux lieux saints étaient accomplis, pour la plupart.
</p>

<p>
Chaque nouvelle qu’il entendait parlait de ces maudits Turcs qui tuaient, volaient, ravageaient. Pire que des sauterelles ! Non, décidément, pour Gringoire la Breite, Dieu avait choisi un drôle de pays pour venir au monde, et mourir. Tout à ses pensées, il ne remarqua pas d’abord qu’il arrivait aux abords de Malquisinat, mais la senteur de pommes sucrées, de miel et d’épice le fit saliver. Il reconnaissait que sur un point en particulier, il ne connaissait aucun égal à Jérusalem. Les mets y étaient fort variés, et richement assaisonnés, pour un coût modique. Sa cotte lui semblait d’ailleurs avoir rétréci depuis qu’ils étaient installés. Il faut dire qu’il ne ratait jamais l’occasion de s’offrir une petite friandise quand il passait aux abords de Malquisinat. Et, comme par hasard, le quartier était au cœur de la cité, là où l’on se devait de passer plusieurs fois par jour.
</p>

<p>
Tandis qu’il dévorait un pâté de viande au goût de poivre prononcé, il faillit buter contre un des corniauds qui traînaient toujours dans le coin. Les perspectives de dénicher de quoi se nourrir les attiraient depuis les coins les plus éloignés de la ville. Gringoire aimait bien les chiens, il arracha une petite part de sa tourte et la jeta au cabot au poil jaunâtre, qui le happa en plein vol.
</p>

<p>
« Que voilà bien habile mâtin », s’amusa Gringoire, avant de reprendre son chemin, dévorant à pleines bouchées un en-cas qui aurait fait le bonheur d’une famille pour un jour gras.
</p>

<p>
Comprenant qu’il n’obtiendrait pas plus, le chien s’arrêta, remuant toujours de la queue. Il se gratta l’oreille et regarda autour de lui. Puis il partit comme une flèche en direction du sud. Il savait à quelle heure Saïd rentrait habituellement, et ne tenait pas à rater l’accès à son coucher, ni sa pitance du soir. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, rue de David, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 5 ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_rue_de_david_fin_d_apres-midi_du_lundi_5_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19757-24500&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Sans que cela ne soit exactement le même exercice, ce Qit’a est en rappel d’une formule que j’avais créée voilà des années pour le magazine Histoire Médiévale, sous le pseudonyme de Paul Frossenet (anagramme de « Pour les enfants ») : <em>La journée de Monsieur Bonhomme</em>. Ici nous voyons plusieurs personnages se croiser, mais cela se déroule aussi sur une seule journée. J’avais inventé cette rubrique car je savais les lecteurs friands de vie quotidienne, de celle qu’il est difficile de s’imaginer sans éplucher de nombreux ouvrages scientifiques ou des sources difficiles d’abord.
</p>

<p>
Je pensais que cela intéresserait tout particulièrement les enfants, sans imaginer que ce serait souvent la rubrique d’entrée dans le magazine, celle par laquelle la plupart des gens commençaient. La création d’Hexagora poursuit la dynamique initiée voilà bien longtemps pour la presse. Et peut-être qu’un jour de nouveau des images seront dessinées autour de ces récits, comme Callixte l’a fait pour quelques textes d’Ernaut au début, et comme Jean Trolley en a tant dessiné pour Monsieur Bonhomme.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Boas Adrian J., <em>Jerusalem in the Time of the Crusades</em>, Londres et New-York : Routledge, 2001.
</p>

<p>
Boas Adrian J., <em>Domestic Settings. Sources on Domestic Architecture and Day-to-Day Activities in the Crusader States</em>, Leiden et Boston : Brill, 2010.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;25660-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Saint Martin d’été, dit aussi saint Martin le Bouillant, fêté le 4 juillet.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:11 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Omphalos]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Poing de trop]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_048_poing_de_trop#poing_de_trop]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_047_valeureux_prince" class="wikilink2" title="fr:qita:qita_047_valeureux_prince" rel="nofollow" data-wiki-id="fr:qita:qita_047_valeureux_prince">Valeureux prince</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_049_omphalos" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_049_omphalos" data-wiki-id="fr:qita:qita_049_omphalos">Omphalos</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="jericho_midi_du_vendredi_27_juin_1158">Jéricho, midi du vendredi 27 juin 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Attrapant tout ce qui lui tombait sous la main, Droin enfournait ce qu’il pouvait dans une grosse besace de cuir. Vêtements, écuelle, savon, chaussures, tout était bon. Il chercha frénétiquement la clef du petit coffre qu’il glissait sous son lit et fit jouer la serrure. À l’intérieur toute sa fortune se résumait à une poignée de pièces d’argent, un couteau de bonne taille et quelques bijoux, qui tenaient plus de la verroterie que des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie. Il sursauta quand il entendit entrer dans la petite pièce. Il se retourna, hésitant à brandir la lame. Puis reconnut Fulbert, le jeune qui partageait la chambre.
</p>

<p>
« Que fais-tu, compère ? Tu devrais aller t’expliquer plutôt.
</p>

<p>
– Et risquer amende ou pis encore. Plutôt prendre le large ! »
</p>

<p>
L’idée horrifia le jeune, qui en laissa pendre sa mâchoire avant de répondre.
</p>

<p>
« Tu es fol ! On va te percer le poing d’un fer chaud si tu fuis.
</p>

<p>
– Et me le couper si je reste !
</p>

<p>
– On ne sait ce que la Cour dira.
</p>

<p>
– Tu parles, je suis là depuis quelques mois à peine, Evrard est né ici, et se trouvait surement déjà tonsuré au sortir du con de sa mère. Il aura beau jeu de trouver deux témoins jurés. »
</p>

<p>
Fulbert s’assit sur le lit, regardant son compagnon s’activer.
</p>

<p>
« Tu pourras lever ses plèges, et prouver ton bon droit.
</p>

<p>
– Risquer ma vie pour si misérable étron, peu me chaut. Je décampe et ils ne me verront plus jamais. »
</p>

<p>
Fulbert soupira, désolé. Il aimait bien Droin malgré son sale caractère. Ils partageaient une petite pièce aux abords des jardins qu’ils entretenaient pour les moines, sous le couvert de la verdoyante oasis. En arrivant là, Droin avait cru d’abord au Paradis, puis il avait découvert le rythme infernal du labeur exigé de lui. Evrard était le cellérier qui tenait la badine pour les faire travailler, et il avait le verbe haut, si ce n’était la main leste. Il se vengeait volontiers sur le dos des quelques manouvriers musulmans parfois réquisitionnés pour les corvées les plus pénibles. Jusqu’à ce que son nez rencontre le poing de Droin, dans un fracas de dents et d’os brisés. La douleur irradiait encore ses phalanges, jusqu’au coude. Il n’avait pas mis une telle rage dans un coup depuis des années.
</p>

<p>
« Et ta soudée ? Tu vas la perdre, en partant ainsi.
</p>

<p>
– Les <em>bons</em> moines sauront en faire adroit usage. Ils ont si crochus qu’ils pourraient labourer des pierres sans s’y casser un ongle. Que leur monnaie les emporte aux Enfers ! »
</p>

<p>
Il boucla précipitamment son sac et se releva, l’assujettissant sur son épaule. Il empoigna le bâton avec lequel il était arrivé, quelques semaines plus tôt. C’était la première fois qu’il devait fuir ainsi, et n’avait nul regret. Toute son enfance, il avait vu son père courber l’échine devant plus riche, plus puissant, plus fort. Mais il était fait d’un autre métal, comme Ernaut, son ami, avec lequel il s’était tant bagarré, petit. Personne ne ferait de lui un serf. Il posa une main amicale sur l’épaule de son compagnon.
</p>

<p>
« À Dieu te mande, compaing. Puisses-tu réussir là où j’ai échoué et finir laboureur avec belle famille.
</p>

<p>
– Prends garde à toi, compère Droin. Je prierai pour ton âme.
</p>

<p>
– Fais donc ça, oui. Elle en a bien besoin. »
</p>

<p>
Puis il poussa la porte, inondant de lumière les murs chaulés, le sol en terre battue, les deux galetas et l’étagère branlante, le toit en feuilles de palmier. Il traversa la courette où ils entreposaient les chariots à bras, le bois d’œuvre et sauta par-dessus le muret de clôture. Sans un dernier coup d’œil derrière lui, il prit la route sous le couvert de la palmeraie, vers le sud, cherchant les reliefs qui longeaient la Rivière du Diable<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>. Il espérait bien échapper ainsi aux recherches. Les moines du Mont de la Tentation n’allaient certainement pas faire preuve d’indulgence. S’ils étaient prodigues des bienfaits du Seigneur dans la vie à venir, ils n’étaient guère enclins à faire preuve de générosité, surtout avec un domestique rebelle.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9richo, midi du vendredi 27 juin 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jericho_midi_du_vendredi_27_juin_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;358-4580&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="abords_du_fier_matin_du_mardi_1er_juillet_1158">Abords du Fier, matin du mardi 1er juillet 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Droin était un peu vermoulu des nuits passées avec des cailloux pour tout matelas. Mais il se sentait plutôt bien. Il retrouvait la sensation de son départ de Vézelay, la liberté de destination en plus. Il avait juste l’estomac dans les talons. Ne connaissant pas les plantes de Terre sainte, il n’avait pas avalé grand chose depuis sa fuite de Jéricho. Il s’était également abstenu de voler quoi que ce soit dans des jardins, pour éviter de se faire remarquer.
</p>

<p>
Mais la faim le tenaillait désormais cruellement. Assis dans un bosquet de broussailles, il fouillait dans ses affaires et déroula un petit morceau de tissu rouge, un peu fatigué. Il sourit en admirant la croix que sa mère avait cousu sur son épaule avant son départ, et qu’il avait conservée dans une bourse. Il regrettait juste de n’avoir pas de quoi la recoudre histoire de se faire passer pour un pèlerin. Il vérifia également qu’il avait toujours la licence de son évêque, qui attestait de son statut, et qu’il avait fait viser par les chanoines du Saint-Sépulcre. Il y était écrit qu’il était parti en bon chrétien, avec la bénédiction des autorités, et qu’il était parvenu à son but. Il ne savait pas lire ces lignes, mais les regarder lui procurait un apaisement. Les deux sceaux qui y étaient attachés lui faisaient l’impression d’avoir une charte d’importance sur lui.
</p>

<p>
Son ventre gargouilla, désireux de connaître meilleur repas que la veille. Droin se frotta le visage.Il lui faudrait aussi trouver de l’eau. Il n’avait pas de calebasse ni d’outre et la soif le tiraillait parfois plus que la faim. Sur les reliefs face à lui, au levant, un village de pierres jaunes s’étirait aux abords d’une tour forte, dont la bannière pendait tristement. Le soleil avait brûlé les herbes, et seuls quelques arbres persistaient à ponctuer de vert les collines poudreuses, autour des zones d’où émergeait une source.
</p>

<p>
La route était assez fréquentée, plus que ne l’aurait cru Droin étant donné sa position loin au sud, aux confins du royaume avait-il pensé. Il espérait malgré tout être assez loin du bras armé des moines. Il se mit debout, épousseta sa tenue et s’étira avant de prendre ses affaires et de se remettre en route. Le village qu’il apercevait pourrait peut-être l’accueillir un temps.
</p>

<p>
Les champs avaient été moissonnés depuis des semaines et on ne semblait guère faner, vu la sécheresse. Des courtils s’attachaient aux maisons étagées, aux austères façades percées de rares et discrètes fenêtres. Des troupeaux de chèvres paissaient aux alentours, arrachant la maigre végétation qui tentait de survivre dans cet austère paysage.
</p>

<p>
Tout en grimpant vers le casal, Droin croisa quelques paysans, des Syriens à la mine sombre, qui ne lui prêtèrent pas attention. Lorsqu’il se présenta à la forteresse, il réalisa combien elle était modeste. Les moellons n’étaient guère équarris, et le mortier se pulvérisait par endroit. On était bien loin des orgueilleux châteaux des plaines littorales. Il n’avait d’ailleurs toujours pas identifié la bannière censée flotter sur le mât, qui s’obstinait à pendre mollement. Il frappa plusieurs coups sur la porte barrée, attirant un des gardes, qui passa sa tête enturbannée par-dessus le parapet.
</p>

<p>
« Que veux-tu, voyageur ? »
</p>

<p>
L’homme s’exprimait avec un fort accent, et semblait natif de la région. Droin estima que cela pouvait être à son avantage.
</p>

<p>
« Je suis humble marcheur de Dieu, en quête d’un lieu où apporter le soutien de mon bras pour le combat contre les ennemis de la Foi. »
</p>

<p>
Il fouilla dans son sac et en exhiba le document scellé, qu’il agita comme un laisser-passer. Le garde disparut et, après un bon moment, un des vantaux de la porte s’ouvrit. Derrière se tenaut un grand échalas au teint bistre, le nez pelé par les coups de soleil. Il était vêtu d’un thawb négligé, mais était indiscutablement européen d’origine. Mâchonnant un cure-dent qu’il faisait passer d’un coin de sa bouche à l’autre, il semblait sortir du lit. Il bailla avant de saluer d’un signe de tête.
</p>

<p>
« Habib dit que t’es un soudard ? »
</p>

<p>
Il semblait soudain un peu circonspect quant à ce point, découvrant un errant comme il en voyait tant, même si la tenue, chausses et cotte, était indubitablement latine. Droin hésita un instant mais tenta de pousser son avantage.
</p>

<p>
« À dire le vrai, je suis marcheur de Dieu mais j’ai désir de combattre pour la vraie Foi. Je viens donc batailler à vos côtés ! », affirma-t-il tout en agitant son document.
</p>

<p>
Le garde y jeta un coup d’œil sans qu’il soit possible de dire s’il y comprenait quelque chose.
</p>

<p>
« C’est le sire Gaston qui te mande ?
</p>

<p>
– J’ai quitté la sainte Cité dans l’espoir de servir utilement là où mes pas me porteraient. Je pensais être plus utile ici, là où les hommes du Soudan de Babylone<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> viennent piller, avec l’aide des nomades. »
</p>

<p>
L’homme hocha la tête, l’esprit encore embrumé de sommeil. Il lui tendit la main.
</p>

<p>
« Moi c’est Raoul. On m’appelle Sayette, vu que je suis bon archer. On a pas pouvoir de te souder, mais on va aviser sire Eustache, voir si tu peux demeurer ici le temps que le sire Gaston vienne et dise quoi faire de toi.
</p>

<p>
– Mille grâce, l’ami. Je suis… Ernaut, et j’ai hâte d’occire tous ces mécréants !
</p>

<p>
– Ouais, ouais. Viens-t’en, Ernaut, je vais te montrer un lieu où poser ta besace. Eustache n’a pas encore pointé le nez hors de son lit. »
</p>

<p>
Puis il tira la porte plus grand, invitant Droin à pénétrer.
</p>

<p>
La cour était modeste, bordée d’un appentis pour les chevaux, avec des auges en pierre. Des poules déambulaient, grattant un tas de fumier bien maigre. L’endroit semblait comme abandonné, écrasé sous la chaleur estivale. De tous les bâtiments, seule la tour était correctement maçonnée, les angles marqués de pierres régulièrement disposées et les assises nettes. Suivant Raoul, Droin clopina jusqu’à un bâtiment annexe.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords du Fier, matin du mardi 1er juillet 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_du_fier_matin_du_mardi_1er_juillet_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4581-10896&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="chateau_du_fier_fin_d_apres-midi_jeudi_4_septembre_1158">Château du Fier, fin d’après-midi jeudi 4 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La petite troupe arrivée un moment plus tôt se composait essentiellement de cavaliers, mais un seul parmi eux était chevalier. Ils formaient une bande assez pitoyable de l’avis de Droin, mais nul ne le lui avait demandé. À peine une vingtaine d’hommes, équipés comme des sergents mais avec des tenues sales, des armes usées et des chevaux fatigués. Ils avaient demandé le gîte pour la nuit, se rendant à Gaza depuis Paulmiers. Les hommes étaient visiblement harassés de leur chevauchée dans la canicule et ils s’occupaient des bêtes avec des geste las. Droin, qui n’avait guère de corvées habituellement, vint se proposer pour les aider. Il s’était présenté comme soldat, et faisait comme s’ils étaient frères d’armes, tentant d’en savoir plus sur eux. Mais la plupart répondaient dans un idiome inconnu de lui, et un seul se montra assez affable pour lui répondre sans brusquerie.
</p>

<p>
Le visage massif, les yeux ridés à force de les plisser, Galien était un un Français, de Paris, clamait-il fièrement. Sa barbe blonde et ses yeux clairs contrastaient avec son visage halé par des années en Outremer. Il marchait en claudiquant, mais sans que cela ne semble l’handicaper le moins du monde. Tandis qu’ils menaient les chevaux à l’abreuvoir, Droin entreprit de le faire parler, ce que l’autre faisait volontiers.
</p>

<p>
« On repartira au matin, on a grand désir d’être à Gaza au plus tôt. On va botter quelques culs païens !
</p>

<p>
– Vous joignez l’ost royal ?
</p>

<p>
– Non pas, le sire Bertaud des Lices assemble un conroi pour venger l’assaut fait tantôt sur Gaza et Bethgibelin, plus tôt dans l’année. On va venger les frères tombés. »
</p>

<p>
Droin avait vaguement entendu parler d’opérations par des voyageurs, depuis qu’il était au château du Fier, mais il ne s’était guère intéressé à ces histoires. Il surveillait plus particulièrement les rumeurs de fugitifs recherchés. Mais rien n’était remonté à ses oreilles.
</p>

<p>
Il n’était toujours pas officiellement soldé par le seigneur du lieu, qui ne semblait pas venir bien souvent, mais s’était fait accepter par la petite communauté, échangeant gîte et couvert contre corvées et travaux que les autres n’avaient pas envie de faire. Il n’y avait pas beaucoup de latins dans ce coin perdu dans les montagnes du sud du royaume, ce qui expliquait peut-être le relatif bon accueil qu’il avait eu.
</p>

<p>
« Vous êtes nombreux à lever ainsi le ban ? »
</p>

<p>
Galien fit la moue.
</p>

<p>
« Je ne saurai dire. Des nomades du désert vont nous guider. Ils n’aiment guère le soudan eux non plus.
</p>

<p>
– Ils sont mahométans ! Vous ne craignez pas traîtrise de leur part ?
</p>

<p>
– Les nomades n’ont qu’une seule foi, celle des pilleurs. Butin amassé vaut toutes les prières pour eux », s’amusa Galien.
</p>

<p>
Les chevaux brossés et nourris, tout le monde se dirigea vers la grande salle, guère habituée à autant d’animation. Ordinairement ils étaient à peine une demi-douzaine à manger là. Les deux chevaliers discutaient au haut bout de la table, buvant du vin dans leur gobelet de verre. Les autres hommes se contentaient de gobelets de terre. Ils étaient tous affalés, les visages fermés, savourant le breuvage sans trop d’effusions. Quelques-uns avait tiré un plateau de mérelles tandis que d’autres s’étaient carrément étendus, la tête sur les bras, et ronflaient sans être gênés par le bruit. Droin attrapa de quoi boire et s’installa avec Galien auprès des joueurs.
</p>

<p>
« Votre sire fait-il embauche ?, s’enquit Droin.
</p>

<p>
– On a toujours besoin de bras habiles à tenir l’épée. C’est quoi ta spécialité, Ernaut ?
</p>

<p>
– …
</p>

<p>
– Tu te bats avec quoi, d’usage ? »
</p>

<p>
Devant l’hésitation de Droin, un des joueurs lui lança un regard peu amène.
</p>

<p>
« T’es soudard ou valet ?
</p>

<p>
– Bein, soudard, mais ici on fait pas grand chose.
</p>

<p>
– On te loue à quel prix ici, et avec quelle spécialité ?
</p>

<p>
– Justement, j’attends encore le sire Gaston pour… »
</p>

<p>
La réponse embarrassée fit naître un sourire narquois sur les visages.
</p>

<p>
« Si tu veux gagner ta pitance l’arme en main, il en faudra plus que ça.
</p>

<p>
– Je suis prêt à apprendre ce qu’il faut. »
</p>

<p>
L’autre joueur, assis à côté de lui, renifla et se tourna, se touchant les parties génitales.
</p>

<p>
« C’est là qu’il faut avoir ce qu’il faut, et ça s’apprend pas.
</p>

<p>
– Ouaip, acquiesça l’autre, postillonnant de rire.
</p>

<p>
– N’empêche, deux bras en plus, ça peut aider. Il faudrait en parler au sire Hugues, les interrompit Galien.
</p>

<p>
– Ça fera surtout une part de butin en moins !, rétorqua le second joueur.
</p>

<p>
– Nan, il parle de vrai, le contredit l’autre. On a grand besoin de nouveaux hommes. Et il en vaut bien d’autres. »
</p>

<p>
Galien fit un discret signe de tête à Droin.
</p>

<p>
« On causera plus tard de ta soudée, avec le sire Hugues. Il va vouloir s’assurer que t’es pas larron en fuite, mais si ils se portent garants de toi, ici, y’aura pas de problème.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau du Fier, fin d\u2019apr\u00e8s-midi jeudi 4 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_du_fier_fin_d_apres-midi_jeudi_4_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10897-16014&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="desert_d_al-gifar_apres-midi_du_vendredi_19_septembre_1158">Désert d’al-Gifar, après-midi du vendredi 19 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Abrité derrière une dune, Droin reprenait son souffle. Il souleva son casque de fer brûlant malgré le turban et s’essuya le visage. La calebasse à son flanc était fendue, vide. Il l’envoya rouler de rage. De là où il était, il pouvait voir les restes de la troupe se disloquer en direction de l’est. « Tant mieux », grommela -t-il pour lui même. Au moins les Mahométans ne viendraient pas dans sa direction. Il avait gardé l’épée qu’il avait ramassée en fuyant, mais n’avait rien pour la ranger. Elle était poisseuse de sang, maculée de sable. S’enfonçant dos à la dune, il cherchait à reprendre son souffle. Un groupe de bédouins à dos de chameau galopait en direction des montagnes au sud, harcelé par des cavaliers qui bourdonnaient tels des guêpes.
</p>

<p>
S’il venait à l’idée d’un de ces archers montés de regarder dans sa direction, il était aussi visible qu’une mouche sur du lait. Il se laissa glisser en contrebas et suivit le fond du petit vallon, en demeurant baissé, parfois carrément accroupi. Un peu plus loin, une ligne de crête s’affaissait, bordée de quelques broussailles dénudées. S’il pouvait arriver là, un buisson suffisamment touffu pourrait suffire comme cachette jusqu’à la nuit.
</p>

<p>
Il lui sembla une éternité avant de pouvoir enfin se glisser parmi les branchages griffus, qui lui écorchèrent les chairs. Il avait soif, sa bouche était de sel et les yeux le brûlaient, mais il savait la survie à ce prix. Ensevelissant tout ce qui était métallique sous le sable, il entreprit de se faire un cocon des feuillages racornis. Puis il patienta, se faisant aussi discret qu’il le pouvait, hésitant même à respirer par moment, tellement l’angoisse étreignait son cœur.
</p>

<p>
Un blatèrement le fit sursauter alors qu’il s’était assoupi sans s’en rendre compte. Il se blessa au front contre une des branches et pesta, autant de surprise que de douleur. Un chameau paissait tranquillement les feuilles des buissons non loin de lui. Sur sa selle, un bédouin affalé était maintenu en place par une sangle de bouclier. Sur les flancs, quelques sacs, une housse à javeline et, surtout, une outre. Droin sentit immédiatement la salive lui venir à l’idée de savourer une longue gorgée d’eau, même tiède et macérée dans une peau de chèvre.
</p>

<p>
Après un rapide coup d’œil panoramique, il décoinça les branchages et se déplia doucement. Il glissa hors de sa cachette et avança doucement vers l’animal, qui le regardait d’un air narquois. Il semblait plus concerné par les plantes qu’il arrachait que par ce bipède qui s’approchait. Droin fit le tour pour s’assurer de l’état de l’homme qui pendait, à cheval sur l’arçon. Il avait le crâne ensanglanté et avait tâché le cou de l’animal. Pourtant, quand Droin lui tourna le visage, l’homme cligna doucement des yeux, tenta de bouger les lèvres, sans résultat.
</p>

<p>
« De l’eau ? Tu veux de l’eau ? »
</p>

<p>
Droin détacha l’outre et avala une longue gorgée, sentant le liquide salvateur se répandre dans son corps tandis qu’il déglutissait. Il se pencha vers le nomade :
</p>

<p>
« C’est bon, tu peux en boire. Je m’assurais juste… »
</p>

<p>
En l’aidant à se relever, Droin réalisa que la blessure était au cou et à la gorge en fait, et le bras pendait bizarrement, certainement brisé. Il aurait préféré trouver un cadavre, le chameau lui aurait servi de monture pour s’enfuir. Quoiqu’il n’était jamais monté sur une telle bête. Tandis qu’il réfléchissait, le bédouin tenta de se redresser, vacillant et épuisé. Droin l’aida à retrouver une position moins inconfortable. L’homme lui fit signe de la main, un signe confus.
</p>

<p>
« Tu veux quoi ? À manger ? Tes sacs ? »
</p>

<p>
L’homme fit non de la tête tandis que Doin lui montrait un objet après l’autre. Il finit par attraper les rênes d’un doigt faible et les fit glisser dans la main de Droin.
</p>

<p>
« Monte », souffla-t-il péniblement. Droin recula, ce qui déplut au chameau qui fit un coup de tête pour se rapprocher du buisson qu’il dévorait paisiblement. Le bédouin insista :
</p>

<p>
« Monte… Je montrer route, toi mener chameau… »
</p>

<p>
Droin souffla. Il n’était déjà pas doué à cheval, mais à chameau ! Comprenant néanmoins qu’il tenait là un moyen de s’en sortir, il s’acharna un long moment pour tenter de grimper sur l’animal, escaladant sans grâce pour enfin se trouver à peu près installé sur son dos. Le bédouin était devant lui, et s’était laissé aller contre son torse. À demi conscient, il fit plusieurs appels de langue et tapa mollement du plat de la main pour arriver à décider la bête.
</p>

<p>
« Droit au soleil… » glissat-il, épuisé à Droin. Celui-ci s’efforçait de diriger l’animal qui les faisait rebondir en tous sens. Sans personne pour le tenir, le nomade aurait fini dans le sable du désert. Ils avançaient bon train, même si leur cavalcade était désordonnée.
</p>

<p>
Lorsque la nuit tomba, ils étaient proches des montagnes. Près d’un ravin. Droin descendit comme il le put, finissant sur les fesses mais en un seul morceau, et puis il aida l’homme finalement évanoui de douleur. Regardant l’animal qui semblait mâcher un souvenir de fourrage, Droin échappa un sourire désabusé et vint flatter l’animal.
</p>

<p>
« Bon, ça pourrait pas être pire, je crois, t’en dis quoi, gros machin ? »
</p>

<p>
Le chameau continua sa mastication et tourna la tête, indifférent. Sur la butte au-dessus de lui une silhouette venait d’apparaître. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;D\u00e9sert d\u2019al-Gifar, apr\u00e8s-midi du vendredi 19 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;desert_d_al-gifar_apres-midi_du_vendredi_19_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16015-21690&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La justice des états latins s’appuyait souvent sur des mutilations, de différents types, que ce soient de simples marques d’infamies (marquage au fer, tranchage du nez ou des oreilles) ou des peines encore plus effrayantes : membre amputé. En plus de la sévérité censée effrayer, cela donnait la capacité de facilement reconnaître les récidivistes, généralement condamnés à mort. On comprendra aisément la mention de fugitifs dans les chartes, et des peines prévues pour ceux-ci dans les textes de loi.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21691-22234&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Foucher Victor, <em>Assises de Jérusalem. Première partie : Assise des Bourgeois</em>, Paris: 1890.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, New York : Oxford University Press, 1980.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du Royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS Éditions, 2007.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22235-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Nom donné à la Mer Morte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Les Occidentaux avaient souvent une vision fantaisiste des souverains et territoires lointains. Il parle du calife fatimide du Caire.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:13:03 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Poing de trop]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Fille de Magdala]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_046_fille_de_magdala#fille_de_magdala]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_045_noeud_gordien" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_045_noeud_gordien" data-wiki-id="fr:qita:qita_045_noeud_gordien">Nœud gordien</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_047_valeureux_prince" class="wikilink2" title="fr:qita:qita_047_valeureux_prince" rel="nofollow" data-wiki-id="fr:qita:qita_047_valeureux_prince">Valeureux prince</a></span></div>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="cesaree_matin_du_samedi_2_juin_1156">Césarée, matin du samedi 2 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La fraîcheur de la terre battue remontait le long des jambes de Layla, depuis ses pieds nus. Vêtue d’une robe mille fois rapetassée et réparée, trop courte par-dessus sa fine chemise de coton, elle sautillait sur place pour se réchauffer.
</p>

<p>
Elle aurait préféré se trouver dehors, dans la cour dont elle voyait la lumière pénétrer depuis l’autre pièce, où maître Garin stockait les marchandises à vendre. Elle filait sans s’y appliquer, rompant régulièrement le brin ou faisant des bourres auxquelles elle ne prêtait aucune attention. Une fois encore, sa fusaïole tomba au sol alors qu’elle vagabondait, l’esprit absent.
</p>

<p>
Lizbet, une grande brune tout en bras et jambes, guère plus épaisse qu’une limande à avaler le brouet insipide qui leur servait de repas deux fois par jour, gloussa en réaction. Beleite, dont la bonne nature était durement éprouvée par le caractère irascible de Layla et sa mauvaise volonté évidente, soupira de façon ostentatoire. L’adolescente était mieux habillée que les deux autres, et clairement bien nourrie, ses appâts féminins plus marqués lui permettant visiblement d’améliorer l’ordinaire.
</p>

<p>
« Tu vas nous attirer soucis à mal œuvrer ainsi, Layla…
</p>

<p>
– Peu me chaut ! Je ne compte pas rester ici. »
</p>

<p>
Beleite secoua la tête.
</p>

<p>
« Et où iras-tu ? Les sœurs se sont occupées de toi, tu pourrais au moins leur rendre cette grâce. Maître Garin n’est pas mauvais baron. Il a déjà doté une de ces œuvrières.
</p>

<p>
– Il a logé une de ses putains avec un de ses valets, tu veux dire . »
</p>

<p>
Lizbet gloussa à la réponse, ce qui fit également rire Beleite, un peu de mauvaise grâce.
</p>

<p>
« Si fait, tu parles de vrai. On dit que Durant a si belles cornes qu’on y peut crocher son mantel…
</p>

<p>
– Et qu’Hersent y met son linge à sécher .
</p>

<p>
– Au plus fort de l’été, les chiens aiment à dormir à leur ombre, fort étendue . »
</p>

<p>
Les rires repartirent de plus belle, ce qui finit par attirer Garin. Sa voix forte tonna sous les voûtes de la pièce contigüe.
</p>

<p>
« Ho là, pucelles. J’espère que le fil s’enroule aussi vite que vos gorges déroulent tous ces rires . »
</p>

<p>
Son imposante silhouette, enrobée d’une couche épaisse de tissus de prix quelle que soit la saison vint cacher la lumière. Il n’était pas très grand, mais généreux de carrure et de ventre, avec une barbe qu’il taillait une fois l’an, pour la sainte Barbe justement.
</p>

<p>
La cinquantaine passée, il était marié à une bigote qu’il s’employait à tromper avec une régularité qui lui avait valu le sobriquet de Garin la Sonnaille, rapport à son pendu souvent occupé à battre. Il avait néanmoins poursuivi de ses assauts son épouse suffisamment d’années pour en obtenir une marmaille aussi nombreuse que remuante, qu’il entretenait grâce à son prospère commerce de drap.
</p>

<p>
Il s’intéressait à tout ce qui pouvait finir en étoffe : achat et revente de toisons, cardage, filage, tissage, teinture. Il investissait partout, et était associé à la moitié des fabricants de la côte. En outre, cela lui donnait l’occasion de souvent voyager et d’embaucher des femmes, habiles à faire le fil disait-il, et à dresser son membre, murmurait-on.
</p>

<p>
Il n’était pas mauvais bougre, mais pouvait avoir la langue acide s’il n’obtenait pas ce qu’il espérait. Il n’était malgré tout pas rancunier et oubliait ses griefs aussitôt son désir comblé. Lorsqu’il pénétra dans la pièce, Lizbet et Beleite se levèrent, et Layla finit de ramasser sa fusaïole.
</p>

<p>
« Encore à répandre ton ouvrage, Layla ? »
</p>

<p>
Il soupira.
</p>

<p>
« Las, que vais-je faire de toi si tu n’es guère habile de tes doigts. »
</p>

<p>
Le regard qui caressa le corps maigre ne laissait aucun doute quant au fond de sa pensée.
</p>

<p>
« Je crois assavoir malgré tout que tu as la langue habile, cela pourrait plaider en ta faveur, ça, mignonne. »
</p>

<p>
Il gronda de contentement à sa blague et vint se coller contre Layla, palpant son bassin osseux d’une main gourmande.
</p>

<p>
« Bien dommage que tu aies le tétin si maigre. J’aime les jeunettes en chair… Mais on trouvera bien à t’employer, va. Je ne suis pas mauvais sire… »
</p>

<p>
Se tournant vers Beleite, il se mit à lui malaxer un sein comme pain en pétrin, puis émit un grognement qui se voulait de contentement avant de ressortir. Passant le chambranle, il ajouta, la voix redevenue sérieuse.
</p>

<p>
« Mets plus de cœur à l’ouvrage, petite, et tu auras du beurre dans ton brouet. On n’a rien sans rien dans la vie. »
</p>

<p>
Puis il s’éloigna d’un pas allègre, chantonnant pour lui-même :
</p>

<p>
« <em>J’ai outil fier et adroit tantôt courbe tantôt droit…</em> »<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, matin du samedi 2 juin 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_matin_du_samedi_2_juin_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;369-5193&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="environs_de_caco_matin_du_mardi_8_janvier_1157">Environs de Caco, matin du mardi 8 janvier 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La pluie avait redoublé à l’amorce de l’aube, achevant la nuit en véritable averse, après une bruine insidieuse qui avait apporté les senteurs salines de la mer toute proche. Le dérisoire abri de feuilles de palmes de Layla n’avait guère été efficace et son petit recoin de ruines était désormais de boue et d’eau.
</p>

<p>
Elle-même était trempée, grelottante sous ses vêtements de coton . Ses cheveux dégoulinaient, maintenant le froid et l’humidité dans son cou. Quelle que soit la position qu’elle adoptait, elle ne parvenait pas à se réchauffer. Elle s’était installée quelques semaines plus tôt à côté des vestiges de ce qui était vraisemblablement le tombeau de quelque personnage important. Mais le notable avait été oublié, et après avoir été amputé de ses plus belles pierres, le bâtiment finissait de s’écrouler saison après saison.
</p>

<p>
Les murs ne montaient guère plus haut que la taille, et tout ce qui avait pu avoir de la valeur avait été pillé. Un bosquet de palmiers s’y accrochait, près du lit d’un petit ruisseau asséché en été. Au plus fort de l’hiver, il gargouillait joyeusement. Au départ, la jeune fille était heureuse de sa découverte. Elle avait tenté de s’aménager un petit coin douillet, bien à elle, mais le vent et sa méconnaissance des lois les plus élémentaires de l’architecture n’avaient abouti qu’à un misérable appentis. Elle s’y pelotonnait dans les feuilles, espérant le sommeil, avec une butte de terre pour oreiller. Elle n’avait malheureusement aucun moyen de faire du feu, et aurait hésité à en faire de toute façon.
</p>

<p>
Elle vagabondait en bordure des champs cultivés et des jardins, cueillant fruits et légumes à la lueur de la lune et des étoiles. Souvent elle avait salivé en entendant des poules caqueter, à l’idée de gober un œuf, voire de croquer dans la viande juteuse. Mais elle se contentait de graines broyées, de tout ce qui pouvait croiser sa route tandis qu’elle cheminait par la campagne. Elle goûtait à la liberté depuis la première fois.
</p>

<p>
Née dans un casal misérable, où ses parents s’épuisaient pour un baron malfaisant, sire Robert, elle avait tôt appris à baisser la tête et le regard, à courber l’échine, quand il passait. Cruel et éternellement insatisfait, il aimait à entendre la badine craquer sur le dos des récalcitrants. Ses soldats, aussi malveillants que lui, brisaient les chevilles des captifs pour leur ôter l’envie de galoper au loin. Dès qu’elle fut en âge de marcher, on la mit au labeur. D’abord, à des tâches domestiques, puis lorsqu’elle fut adolescente, elle rejoignit les travailleurs des champs. Là elle épierrait, sarclait, arrosait, récoltait, pour engraisser et enrichir celui qui la récompensait d’insultes et de repas maigres, pris dans une masure branlante.
</p>

<p>
Ils étaient serfs, attachés à la terre et à son maître, guère plus estimés que des meubles. Sa mère lui avait enseigné que cela était dû à leur foi, qu’ils étaient des disciples du Prophète et du Dieu unique. Elle n’avait jamais rien compris à ça, ne voyait pas en quoi cela la concernait. On lui disait qu’elle était une femme, et qu’elle devait obéissance à son père, qu’elle était impure, et qu’elle était punie pour ses fautes. Un jour viendrait où Allah exterminerait tous les malfaisants comme le sire Robert, et alors elle serait récompensée d’avoir suivi la vraie foi. En attendant, elle maugréait et accomplissait les rites qu’on lui indiquait, mais sans jamais vraiment y comprendre quoi que ce soit. Elle avait vu sa mère mourir de maladie après s’être tuée à la tâche, affaiblie par des grossesses à répétition.
</p>

<p>
Son père, fier et autoritaire malgré son assujettissement, n’avait jamais manifesté le moindre chagrin, et avait épousé sa belle-sœur, qui vivait avec eux depuis toujours. Rien n’avait vraiment changé, et par la suite Layla s’était demandé de qui elle était la fille. Dès qu’elle en eut l’occasion, elle se joignit à un groupe de fugitifs, et s’efforçait depuis lors de survivre. Récupérée par des nonnes qui lui avaient offert un repas chaud, elle avait été placée chez Garin pour y apprendre un métier, chichement dotée par la charité des moniales. Mais contrairement à Beleite, elle n’était pas faite pour le joug. Elle avait envie de sentir la brise, le soleil sur ses joues, de faire selon son désir comme les héroïnes des contes que sa sœur Rayya lui narrait quand elle était petite. Rayya, morte lors de son premier accouchement, en même temps que son enfant. Ils gisaient désormais dans une terre froide qui appartenait à un autre. Elle se secoua, tentant de se réchauffer par les frissons.
</p>

<p>
Le vent qui avait accompagné le jour blafard avait chassé les nuages, mais lorsqu’elle se leva, elle en ressentit la morsure avec d’autant plus de douleur. Elle ramassa les chiffons qu’elle avait noués en un sac, où elle gardait quelques réserves de nourriture puis se décida à aller chercher de quoi manger. L’activité lui ferait du bien. Le bruit d’une chevauchée la fit hésiter un instant, et elle tendit le cou pour voir par-dessus les tronçons de murs. Une vaste compagnie avançait sur le chemin en provenance de Caco. Des chevaux, montés par de fiers soldats en armes, dont certains portaient une cape blanche, encadraient des mules et des poneys, ainsi que quelques chameaux. Une riche caravane prenait la direction du sud. Elle contempla avec envie les balles de marchandises soigneusement empaquetées, les filets de provisions pendant sur les flancs. Faire la route dans les traces de cette troupe lui garantirait la tranquillité. Nul malfaisant n’oserait trainer aux alentours d’une pareille escorte armée. Sans même jeter un dernier regard à son abri précaire, elle se mit en marche, soudain ragaillardie.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Environs de Caco, matin du mardi 8 janvier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;environs_de_caco_matin_du_mardi_8_janvier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5194-11212&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="calanson_soir_du_lundi_22_avril_1157">Calanson, soir du lundi 22 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Tout d’abord, Layla rampa, puis, ramassant d’une main hésitante ses habits déchirés, clopina avec difficulté jusqu’au muret d’un jardin, où elle s’appuya. Le souffle court, des larmes plein les yeux, elle ne se sentait que plaies et bosses, crasse et sang.
</p>

<p>
L’homme qui avait abusé d’elle s’était endormi dans le caniveau, comme l’animal qu’il était, et ronflait bruyamment, sur le flanc, son canif encore entre ses doigts gourds. Tremblante, la jeune fille ne savait pas quoi faire. Une douleur déchirait ses entrailles à chaque mouvement, une nausée la gagnait. Elle n’entendit personne approcher.
</p>

<p>
« Sainte Vierge ! », s’exclama une voix rauque.
</p>

<p>
Layla tourna la tête et aperçut plus qu’elle ne vit le petit groupe. Un moine habillé de noir, quelques femmes, des ombres dans la lumière de leur lanterne.
</p>

<p>
Le clerc s’agenouilla vers le ronfleur et soupira, puis rejoignit à pas lents de la jeune fille, déjà entourée.
</p>

<p>
« Que t’arrive-t-il, mon enfant ? Est-ce tien compagnon qui gît là ? »
</p>

<p>
La question hypocrite déchaîna la colère d’une brune dont les yeux clairs brillèrent de rage contenue.
</p>

<p>
« Que me chantes-tu, moine ? Tu vois bien qu’il a forcé la gamine . »
</p>

<p>
La réponse, plus que le ton, choqua le moine, qui n’avait guère envie d’être confronté à ce genre de choses. Le dégoût que cela lui inspirait lui dessina un visage horrifié. On ne savait dire ce qui l’effrayait le plus, de la mention d’un tel acte ou du fait que cela ait été pris de force.
</p>

<p>
« Il faut en appeler à la sergenterie, on ne peut laisser cela…
</p>

<p>
– Oui-da, il faut soigner cette petite. Je la reconnais, elle trainait aux alentours du camp, à rendre menus services. »
</p>

<p>
Le soûlard remua dans son sommeil et se tourna, dans un grognement sonore qui les fit tous sursauter. La petite brune qui avait pris les choses en main le désigna d’un mouvement de tête.
</p>

<p>
« Il faudrait s’assurer de lui, qu’on puisse le juger.
</p>

<p>
– Mais qui donc…, commença le moine, soudain stoppé par le regard impérieux de la femme.
</p>

<p>
– Allons, moine, ne me dis pas que tu connais si mal le siècle ! »
</p>

<p>
Se penchant vers Layla, elle l’aida à se relever, arrangeant du mieux qu’elle le pouvait ses maigres effets. Elle déposa sur ses épaules une couverture et lui susurra quelques mots de réconfort, sans obtenir de réaction. L’adolescente agissait comme une somnambule. Leur arrivée fit grand bruit dans le petit hôpital et le frère en charge de l’accueil refusa catégoriquement qu’on mette Layla avec les pèlerins et voyageurs.
</p>

<p>
À sa mine dégoutée, c’était plus par répulsion envers la jeune fille que par souci de son confort. Elle eut néanmoins la chance de se voir affecter une pièce, débarras de meubles et d’outils où un lit sommaire fut installé, simple paillasse sur quelques planches.
</p>

<p>
Puis les clercs laissèrent les femmes prendre en charge Layla, tandis qu’eux s’occupaient de garder le violeur à l’œil, le temps de statuer sur son sort. Son crime était évident, mais la jeune fille n’avait personne pour demander réparation, et le coupable était un soldat dont le baron n’apprécierait peut-être pas que des moines le tiennent captif.
</p>

<p>
Layla avait un peu retrouvé ses esprits et s’était réfugiée dans un mutisme buté. Elle avait accepté les habits et le repas chaud avec empressement, et se pelotonnait sous les couvertures. À ses côtés, la brune qui l’avait prise en charge, et qui l’avait nettoyée avant de l’aider à se vêtir était assise, cherchant à la faire parler.
</p>

<p>
Layla se contentait de fermer les yeux, ou de fixer la mèche de la petite lampe à graisse sur l’escabeau à côté de son lit. Devant l’insistance de la femme, elle consentit à la regarder, s’efforçant à mettre du sens sur ce qui sortait de ses lèvres. Elle fronçait les sourcils, tentait de comprendre. Puis elle finit par articuler péniblement :
</p>

<p>
« Que va-t-il m’arriver ?
</p>

<p>
– Je ne sais de sûr, mais il nous faut assavoir ce qui s’est passé. »
</p>

<p>
Layla se mordit les lèvres et remonta la couverture sous son menton, soudain renfrognée. La femme insista .
</p>

<p>
« Je m’appelle Anceline, je suis comme toi, pauvresse sans feu ni lieu. Si le gros dit que tu étais avec lui contre monnaie, il n’aura que petite amende pour t’avoir frappée.
</p>

<p>
– Je ne suis pas… », lança violemment Layla, indignée par le sous-entendu.
</p>

<p>
« Ai-je dit cela ? Et quand bien même, je le suis bien, moi . »
</p>

<p>
Stoppée dans sa fureur par cette surprenante confidence, Layla fronça les sourcils et examina de plus près la femme face à elle. Elle n’était peut-être pas si âgée que ça, mais il lui manquait plusieurs dents, et sa chevelure s’ornait d’argent. Des rides et une couperose avilissaient des traits fins, un sourire las. Les mains étaient crevassées, les ongles courts sales et les veines saillaient sur des doigts osseux.
</p>

<p>
« Je fais la lavandière pour les soldats, mais parfois certains se sentent bien seuls, alors je les câline. Mais je garde toujours canivert caché en mes robes, au cas où l’un d’eux me croirait à sa pogne.
</p>

<p>
– Qu’est-ce qui va m’arriver ? »
</p>

<p>
Anceline se rapprocha et parla plus doucement, comme à une enfant.
</p>

<p>
« S’il est prouvé que tu n’es pas telle que moi, on va l’escouiller et le mettre à l’amende. Et toi tu finiras nonnette.
</p>

<p>
– Nonnette ?
</p>

<p>
– Au couvent, à prier pour le salut de ton âme, après ce péché, et pour le sien, car c’est là bonne charité . »
</p>

<p>
La remarque fit s’esclaffer Layla, de fureur autant que de dérision.
</p>

<p>
« Mais je n’ai rien fait, c’est lui qui…
</p>

<p>
– Je me doute bien, mais entre ceux que notre fendu rend fou de désir et ceux qu’il dégoûte, il est bien malaisé de faire sa route ici-bas. Moi j’ai choisi de m’en servir pour m’affranchir de tous ces bâtards . »
</p>

<p>
Elle caressa avec douceur la main de la jeune fille.
</p>

<p>
« Ils ferment la porte avec une barre, de peur que tu ne t’échappes. Je viendrai te voir encore demain, et en repartant, je pourrai bien oublier de la tirer de nouveau. D’ici là, pourpense à cela, et remplis-toi la panse autant que tu le pourras. La suite, tu ne la devras qu’à Dieu, et à ta décision. »
</p>

<p>
Anceline se leva et sourit une dernière fois, avec gravité et tristesse. La petite flamme creusait les sillons de son visage à en faire une vieille femme, elle qui n’avait pas trente ans. Layla ne répondit pas lorsqu’elle sortit, non sans une ultime bénédiction.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Calanson, soir du lundi 22 avril 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;calanson_soir_du_lundi_22_avril_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11213-17877&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="plaine_de_la_bocquee_matinee_du_dimanche_15_septembre_1157">Plaine de la Bocquée, matinée du dimanche 15 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le petit feu de camp fumait tant que Layla renonça à s’en occuper. Elle avait la flemme d’aller quérir du bois sec et saurait bien trouver un volontaire pour cela, en échange de quelques promesses.
</p>

<p>
Assise sur un caillou, elle reprisait maladroitement un vêtement, sans aucun soin. Elle détestait encore plus coudre que laver. Seulement, avec ses compagnes, elles étaient officiellement là pour servir de lingères aux soldats, et il fallait bien parfois donner le change. Le vent rabattit soudain vers ses oreilles les voix des fidèles à la messe célébrée en plein air dans une clairière voisine. Elle haussa les épaules, amusée. Elle ne comprenait guère plus cette croyance que celle de ses ancêtres, même si elle faisait semblant de la suivre, histoire qu’on ne la suspecte pas d’être une ennemie.
</p>

<p>
Elle avait vite intégré qu’il s’agissait avant tout de sauver les apparences dans un monde hypocrite. Elle n’était pas plus chrétienne que lavandière, mais savait en donner suffisamment l’illusion pour qu’on la laisse en paix. Coleite arriva en soufflant, un gros sac à l’épaule. C’était une solide fille aux longs cheveux blonds, au visage rond et au nez retroussé. Son imposante poitrine lui valait une clientèle nombreuse, et elle était la plus prospère de toutes, s’attirant une certaine jalousie des autres en général et de Layla en particulier, elle qui n’était que peau et os.
</p>

<p>
Malgré cela, Coleite dirigeait plus ou moins leur groupe, et possédait le petit âne et la carriole avec laquelle elles transportaient leurs affaires à la suite des soldats. Elle lâcha le sac dans un soupir de contentement.
</p>

<p>
« J’ai pu acheter farine à bon prix, on aura de quoi se faire des galettes pendant un moment. J’ai avancé votre part. »
</p>

<p>
Layla hocha la tête et se leva, voyant un cavalier s’approcher de leur petit campement. Les lingères se regroupaient généralement pour se garantir les unes les autres, en cas d’intentions malveillantes de la part des soudards, mais elles se menaient entre elles une concurrence féroce. La survie était à ce prix. L’homme n’était pas un chevalier, sa posture et sa monture le trahissaient. Mais il était vêtu d’un haubergeon et portait une épée. Il avait donc certainement la bourse bien garnie, arbalétrier, ingénieur ou capitaine. Voyant que Layla se dirigeait vers lui, il s’approcha d’elle. Son visage rond avait connu des jours meilleurs et la barbe qui l’envahissait, de gris mêlé, le vieillissait fortement. Il était encore vigoureux et semblait habitué au commandement. Étrangement, il se recoiffa de la main comme un damoiseau avant de s’adresser à l’adolescente.
</p>

<p>
« Le bon jour à toi, fille. Je viens voir si d’aucunes lavandières auraient envie de venir à mon camp cette nuitée.
</p>

<p>
– Cela se peut, y a-t-il beaucoup de linge à frotter ?
</p>

<p>
– Tant et plus, de l’ouvrage pour demi-douzaine je dirai. Il y aura du vin pour les gosiers fatigués, aussi.
</p>

<p>
– Je suis avec la Coleite, tu la connais ?
</p>

<p>
– Non, mais je demande que ça », répondit l’homme avec un sourire grivois.
</p>

<p>
Il se gratta l’oreille, embrassant la maigre installation des femmes d’un coup d’œil.
</p>

<p>
« Venez en fin de journée, dans le camp du sire comte de Flandre Thierry.
</p>

<p>
– On demande après qui ?
</p>

<p>
– Gosbert, je suis un de ses capitaines. »
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<p>
Layla s’amusa à faire une révérence moqueuse, ce qui arracha un sourire au cavalier. Puis, la saluant de la main, il s’éloigna vers le vaste camp des armées latines. Lorsque Layla revint auprès du foyer, elle constata que Coleite avait trouvé du bois sec et faisait repartir le feu.
</p>

<p>
« Y voulait quoi ?
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<p>
– On a du boulot pour la soirée.
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<p>
– Linge à gratter ?
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<p>
– Couenne à frotter. »
</p>

<p>
Coleite acquiesça et souffla sur les braises tandis que Layla s’asseyait pour reprendre son ouvrage. Suspendant son geste, elle repensa aux derniers mois. Finalement, elle tenait sa liberté, qu’elle espérait depuis tant d’années. Elle se l’offrait avec son sexe, ce sexe qui faisait d’elle une moins que rien, mais qui menait les hommes, et certainement le monde. Elle sourit soudain. Un jour, il faudrait qu’elle tente de séduire un chevalier, voir s’ils étaient aussi bêtes que les autres à l’espoir de battre pendu contre fendu comme le disait la chanson. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plaine de la Bocqu\u00e9e, matin\u00e9e du dimanche 15 septembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plaine_de_la_bocquee_matinee_du_dimanche_15_septembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17878-22356&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La condition féminine médiévale au sein des classes populaires est très difficile à connaître, car il est rare que les sources s’y intéressent, et cela se fait bien souvent via un prisme masculin. La pression familiale est néanmoins prégnante, peut-être encore plus que pour les hommes. Pour celles qui n’avaient nulle parentèle sur laquelle s’appuyer, il n’y avait guère d’opportunités, surtout si elles n’avaient jamais été mariées. Le statut de veuve pouvait en effet permettre une vie indépendante honorable, tandis qu’une jeune fille qui demeurait ainsi était montrée du doigt, sauf à appartenir à une congrégation religieuse.
</p>

<p>
Les cultures en Terre sainte médiévale s’accordaient toutes néanmoins sur un fait essentiel : la femme était une incapable, une mineure, qui devait avoir des référents
</p>

<p>
(masculins bien évidemment) pour avoir une existence décente. à l’opposé, les femmes qui accompagnaient les armées se voyaient couvertes d’opprobres, souillant les combattants de la foi selon certains clercs misogynes. Pourtant, on ne pouvait les interdire complètement, car elles rendaient de réels services aux hommes en campagne. En nettoyant le linge, et parfois les soldats, elles permettaient d’apporter une hygiène, minimale, au sein des troupes.
</p>

<p>
Bien évidemment, la prostitution qui y était liée était le sujet de tous les commérages. Cela constituait en fait un des rares moyens pour ces femmes de vivre en marge de la société où elles ne pouvaient exister par elles-mêmes. D’ailleurs, l’hypocrisie était telle que de temps à autre, les bordels étaient financés par des congrégations religieuses. La boucle était bouclée, les hommes reprenaient le pouvoir dans ce maigre bastion où pouvait s’exprimer une relative indépendance féminine.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Schaus Margaret (éd.), <em>Women and Gender in Medieval Europe, an Encyclopedia</em>, Routledge, New York &amp; Londres : 2006.
</p>

<p>
Walter Wiebke, <em>Femmes en Islam</em>, Paris : Sindbad, 1981.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24210-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Voir la chanson <em>Les traits du fier archer</em>.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:12:54 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Fille de Magdala]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Nœud gordien]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_045_noeud_gordien#nœud_gordien]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="port_de_gibelet_midi_du_lundi_19_juin_1150">Port de Gibelet, midi du lundi 19 juin 1150</h2>
<div class="level2">

<p>
La clameur du port valait celle de Gênes, même si la taille en était bien modeste comparativement. Des chameaux dans un enclos près des murs de la cité, des palmiers qui apportaient un peu d’ombre indiquaient clairement que l’on était au Levant. Les hommes enturbannés, les visages olivâtres étaient encore plus nombreux, et les navires arboraient des couleurs et des formes exotiques. Devant le bâtiment de la Chaîne, les douanes où Willelmo était allé inscrire les biens qu’il importait, sa femme Benedetta et ses deux enfants attendaient, un peu inquiets.
</p>

<p>
Lorsque le vétéran sortit, cette vision l’amusa et il souriait largement quand il les rejoignit.
</p>

<p>
« Alors, femme, montre un peu entrain à fouler ce sol sacré ! »
</p>

<p>
Benedetta lui lança un regard noir. Il n’avait toujours pas réussi à briser le caractère de cette génoise au cœur fier, malgré les années, et les raclées autrefois régulières. Il avait fini par abandonner l’idée de la dresser à son idée, et s’étonnait de ne pas en être autrement affecté. Lui qui se vantait d’avoir passé par le fil de l’épée plus d’hommes, et de femmes, qu’il n’avait pu le compter, échouait à se faire respecter dans sa propre maisonnée. Il haussa les épaules, se penchant ensuite vers la petite Berta, sa dernière et lui murmura :
</p>

<p>
« Tu sais qu’ici ils ont des singes ? Des marmousets comme compagnons. Il te dirait d’en posséder un ? »
</p>

<p>
Empêtrée dans les robes de sa mère, la petite acquiesça avec un sourire incomplet.
</p>

<p>
« Allons-nous chercher hostel pour loger ?, l’interrompit Benedetta.
</p>

<p>
– Si fait, femme. Nous allons voir… un certain Domenico Bota, qui possède logement à louer pour une famille comme la nôtre. Nous allons nous installer ici un temps.
</p>

<p>
– Ne voulais-tu pas aller au plus vite auprès du comte ?
</p>

<p>
– Nous ne pouvons partir ainsi, comme valets sans maître. Je vais t’installer comme il sied, puis je louerai monture pour préparer notre venue en la grande cité. »
</p>

<p>
Benedetta sembla réconfortée à l’idée et marmonna un vague assentiment. Elle n’avait jamais eu à se plaindre de son époux sur le plan matériel. Fille d’un humble pêcheur, elle avait fait bon mariage selon ses critères. Il ramenait pas mal d’argent de ses expéditions de soldat, la laissait gérer la maison comme elle l’entendait et, surtout, il était souvent absent. De plus, avec le temps, sa main devenait légère, se faisant volontiers plus caressante que violente. Elle qui avait été habituée au ceinturon de son père, elle en était à la fois soulagée et un peu déstabilisée. Pas au point de s’en inquiéter malgré tout. Elle avait deux enfants dont s’occuper, sans compter les trois qu’elle avait perdus et à Gênes, ils avaient un logement dont elle pouvait s’enorgueillir, avec du verre aux châssis des fenêtres et de la vaisselle décorée sur la table.
</p>

<p>
« Tu vas voir, femme, les monnaies d’or vont pleuvoir comme l’ondée d’automne sur nos têtes. Il y a toujours emploi pour soldat avisé. Avec mes lettres, je suis acertainé de trouver bon poste auprès du sire comte. Je pourrai diriger un petit groupe de sergents, monté comme un chevalier. Pour ça, on soudoie jusqu’à six sols la journée. »
</p>

<p>
Il s’esclaffa, arrêtant sa femme d’un geste emphatique, et bloquant les autres badauds.
</p>

<p>
« De quoi t’habiller en laine d’Angleterre et soie de Babylone ! »
</p>

<p>
La remarque finit par arracher un sourire à Benedetta.
</p>

<p>
« Avoir bel hostel me sied mieux, tu le sais bien.
</p>

<p>
– On aura et l’un et l’autre ! Et valets pour nous servir, comme barons en leur fief. Je ne te parle là que de ce que le sire comte me versera. Il y a toujours du butin à grappiller. Regarde ce que j’ai pu amasser en Espaigne, alors imagine : ici, les ânes chient de la soie et les porcs des épices. Nous serons bien vite aussi riches que les Doria. »
</p>

<p>
Tout en parlant, ils franchirent l’entrée dans la ville, passant la muraille d’ocre pour pénétrer dans le dédale des venelles ombragées. Près du port, l’odeur de la marée, du varech et des poissons était encore forte, mais elle disparut peu à peu au profit des senteurs plus riches, plus sèches des souks et de la poussière des rues à boutiques.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Port de Gibelet, midi du lundi 19 juin 1150&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;port_de_gibelet_midi_du_lundi_19_juin_1150&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;362-4739&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="tripoli_matin_du_mardi_7_octobre_1152">Tripoli, matin du mardi 7 octobre 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Willelmo tenta de s’assoir un peu mieux sur sa couche, mais la douleur à la jambe le fit grimacer, et même exhaler un râle. Benedetta, assise à côté de lui, en train de réparer un des vêtements des enfants, se tourna, inquiète.
</p>

<p>
« Rien de grave, je m’installe mieux, voilà tout.
</p>

<p>
– Désires-tu assistance ?
</p>

<p>
– Non pas. J’arrive encore. Curieux comme je peux souffrir d’un membre qu’on m’a coupé. »
</p>

<p>
Willelmo lança un regard triste sur le drap aplati qui s’étendait là où aurait dû se trouver son mollet droit. Il avait été amputé quelques semaines plus tôt, après qu’une flèche lui eût brisé le tibia. Le chirurgien avait craint que toute la jambe ne pourrisse et avait donc coupé sous le genou. Depuis lors, le soldat se reposait chez lui. Il avait reçu au début la visite de ses nouveaux compagnons d’armes.
</p>

<p>
Désormais, ils avaient repris le cours de leurs activités et l’avaient un peu oublié. Au début il avait enragé de son sort, et avait abusé du vin arrosé de pavot qui l’aidait à supporter la douleur. Il ne gardait qu’un souvenir confus de cette période. Il n’avait refait surface que depuis peu, et commençait à accepter. Benedetta et les enfants lui apportaient beaucoup de réconfort. Mais leur présence lui rappelait qu’il ne pouvait demeurer ainsi très longtemps.
</p>

<p>
Sa femme était enceinte de nouveau, et il ne pouvait rester inactif. Ils avaient de quoi vivre plusieurs mois grâce à la gestion parcimonieuse de Benedetta, mais il était de son devoir de trouver une solution à la situation. Tout en réfléchissant à cela, il jouait d’un brin de fil volé à sa femme, comme il l’avait toujours fait depuis qu’il était enfant. Il récupérait des mèches dans l’atelier de son père, cordier réputé, et refaisait les complexes boucles qu’il voyait les marins utiliser. Il interrompit d’un geste le travail de son épouse.
</p>

<p>
« Il faudrait dire à Bachir de faire venir sa femme, Benedetta. Tu es fort grosse, et je ne veux pas risquer de perdre l’enfant.
</p>

<p>
– Es-tu fol ? Dilapider notre bien à prendre valets alors que tu n’as plus de travail !
</p>

<p>
– J’ai fort pourpensé cela. Nous avons de quoi payer servante au moins jusqu’à tes relevailles, que tu ne fatigues pas trop. Pour ma part, je pourrai prendre une part de nos avoirs et faire négoce. Tripoli est un port, et tous les navires ont besoin de bons et beaux cordages. Je m’y entends en cela, mon père me l’a fait rentrer dans la caboche à coups de torgnoles bien senties.
</p>

<p>
– Je ne sais…
</p>

<p>
– Moi si. Bachir m’aidera dans mon travail. Il parle les langues d’ici et sait suffisamment compter. De simple valet, il peut devenir une sorte de clerc pour moi.
</p>

<p>
– Sait-il seulement écrire pour cela ?
</p>

<p>
– Et moi donc ?, s’amusa Willelmo. Je sais juste signer de mon nom !
</p>

<p>
– Alors il te faudra apprendre, que chacun sache qui est le maître en cet hostel. »
</p>

<p>
Willelmo réfléchit un petit moment, soudain plus grave.
</p>

<p>
« Tu parles de raison. Si j’ai espoir de faire négoce, il me faut pouvoir rédiger contrats et lettres. J’irai trouver à l’évêché un clerc qui puisse m’enseigner cela. Je ne suis pas plus idiot que ces tonsurés, après tout ! »
</p>

<p>
Benedetta se pencha soudain, puis, suspendant son geste, hésita à embrasser son époux sur la joue. Celui-ci lui attrapa la nuque et lui avala les lèvres en un baiser langoureux. Lorsqu’ils se séparèrent, il susura :
</p>

<p>
« Je n’ai plus qu’une jambe, mais je suis toujours un homme debout, Benedetta. Il ne sera pas dit que je ne sais nourrir les miens. »
</p>

<p>
Elle se releva, les joues enfiévrées, et tira sur sa cotte au ventre rebondi pour retrouver une contenance.
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<p>
« Je n’ai jamais pensé le contraire, mon ami.
</p>

<p>
– Tu n’auras plus à craindre que je prenne un mauvais coup, je me contenterai d’affronter d’obèses marchands et des artisans âpres au gain. Et sur les routes, qui oserait s’en prendre à un ancien soldat ? »
</p>

<p>
Il attrapa la cruche et le gobelet posé à côté de lui et se servit une large rasade d’un vin clair, au goût léger. Puis il entreprit de faire un nœud au motif alambiqué, soudain espiègle comme un enfant.
</p>

<p>
« Il était dit que je ne finirai pas chevalier. Mais rien ne m’empêchera d’en avoir la richesse ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tripoli, matin du mardi 7 octobre 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tripoli_matin_du_mardi_7_octobre_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4740-9144&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="tripoli_veillee_du_samedi_7_mars_1153">Tripoli, veillée du samedi 7 mars 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
À la lueur des lampes à huile, Willelmo additionnait et retranchait, vérifiant sans cesse ses totaux, de crainte de faire une erreur qui lui coûterait cher. Son assurance martiale et sa connaissance du travail de la corde lui avaient permis de se tailler rapidement une belle place dans la confrérie marchande, mais il était toujours inquiet de faire un impair dans la gestion de ses biens. Bachir s’était d’ailleurs révélé un assistant compétent, et zélé. Il ne savait ni lire ni écrire, mais comptait fort bien de tête, et parlait plusieurs idiomes locaux. Jusqu’à présent il s’était montré d’une fidélité sans faille. Et son aide à la mort de Benedetta avait grandement soulagé Willelmo.
</p>

<p>
L’embauche de son épouse Massina lui avait permis de ne pas avoir à se soucier des enfants. Il les aimait, forcément, mais ne se sentait guère à l’aise. C’était une affaire de femmes que d’éduquer les tout petits.
</p>

<p>
Oberto, à bientôt dix ans, pouvait commencer à suivre un peu son travail, pour être formé, mais il était encore trop jeune et fragile pour être vraiment utile. Et le benjamin, Ansaldo, né en prenant la vie de sa mère, avait eu besoin des soins d’une nourrice, dénichée par la vaillante Massina. Elle épiçait un peu trop les plats et ne savait pas coudre les vêtements qu’il affectionnait, mais en dehors de cela, il en était satisfait. Irrité par ces chiffres qui ne voulaient pas trouver leur place, il envoya promener les papiers et la tablette d’un geste agacé, manquant de renverser la lampe. Il tourna sur son escabeau et laissa son regard dériver dans la pièce. Il avait aménagé son ancienne chambre pour en faire son cabinet de travail. Un châssis de verre fermait la fenêtre, et on pouvait l’obturer d’un volet de bois, ou plus fréquemment d’un simple rideau aux motifs géométriques bleus et blancs.
</p>

<p>
Sur le sol, une natte tressée cachait les carreaux de terre cuite abîmés tandis que les pans de plusieurs étoffes légères recouvraient de couleurs pastels les parois chaulées. Une table, deux bancs et un escabeau s’appuyaient contre le mur opposé au lit, et un coffre lourd, de chêne ferré prenait place sur le côté. C’était là qu’il mettait à l’abri ses documents précieux, l’argent qu’il amassait. Une autre huche, de pin, et aux ferrures moins épaisses, servait à ranger ses habits sous la fenêtre. Il se leva, claudiquant sur sa jambe de bois. En fin de journée, quand il avait trop marché comme cet après-midi, son moignon était douloureux d’avoir frotté dans son emplacement. Il tira le rideau et ouvrit le châssis, s’accoudant au chambranle pour humer le vent du large. L’odeur d’embruns lui rappela des souvenirs. La lune gibbeuse dessinait de craie blanche les toits environnants, les mâts des navires amarrés, la crête des vagues. Il ne faisait pas froid. Des cris éclatèrent non loin, dans une langue inconnue de Willelmo. Deux soulards qui s’invectivaient, peut-être le couteau à la main. Il sourit, soudain replongé quelques années en arrière, quand il était de ces soudards, aventuriers sans crainte du lendemain. Le bruit de la porte de sa chambre le fit se retourner. Bachir le salua poliment, mais sans obséquiosité. C’était un homme libre, qui se montrait serviable sans servilité, ce que Willelmo appréciait grandement. Il détestait la faiblesse et la veulerie, autant chez les autres que chez lui. Cela ne lui inspirait que mépris. C’était peut-être pour cela qu’il se prenait à tant regretter Benedetta et son caractère ombrageux et fier. Il n’était pas un de ces damoiseaux qui chantaient leur amour, pleuraient leur bienaimée. Pourtant il sentait comme un vide dans ses entrailles quand il rejoignait son lit, seul.
</p>

<p>
« Qu’y a-t-il, Bachir ?
</p>

<p>
– Les enfants en appellent à toi, mestre Willelmo. Ils espèrent un baiser avant de dormir.
</p>

<p>
– Que ne sont-ils déjà au lit ?
</p>

<p>
– Tu leur avais accordé soirée de contes, mestre. C’est pour ça que Massina a fait les awaïmets<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>. »
</p>

<p>
Willelmo grommela ce qui fut pris pour un acquiescement par Bachir. Il se retira discrètement.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tripoli, veill\u00e9e du samedi 7 mars 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tripoli_veillee_du_samedi_7_mars_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9145-13440&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="cotes_du_royaume_de_jerusalem_midi_du_jeudi_10_mars_1155">Côtes du royaume de Jérusalem, midi du jeudi 10 mars 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
La voile du <em>Fortissimus</em> était tendue sous un une belle brise du nord-ouest, les côtes défilaient à bonne vitesse, les plages succédant aux affleurements rocheux. Ils avaient dépassé Jaffa peu auparavant, et longeaient désormais le sud du royaume. C’était là que Willelmo craignait le plus une attaque de brigands égyptiens. Il avait suivi les conseils de plusieurs contacts, qui lui avaient expliqué que la flotte égyptienne était très demandeuse de fournitures. Il était mal à l’aise avec l’idée de commercer trop ouvertement avec des ennemis, et tirait nerveusement sur un morceau de ficelle dans l’espoir d’en faire une pomme de touline. Le goût des embruns le ramenait quelques années en arrière, lorsqu’il parcourait les mers comme un chasseur, et non comme une proie. Il s’essuya le visage à l’aide d’un des rafrafs de son turban. Il avait adopté ce couvre-chef quelque mois plus tôt, de façon à la fois de protéger sa calvitie grandissante du soleil, mais aussi pour y celer des choses. Bachir lui avait montré comment dissimuler documents et petites monnaies dedans. En outre, il lui avait expliqué que cela amortissait efficacement les coups, sans pour autant trahir un usage militaire. Par la suite, il avait découvert que les longues traines de l’étoffe, les rafrafs, pouvaient servir de nombreuses façons, dont la moins correcte était de s’essuyer les mains, le visage, voire le nez pour les plus malpolis. Bachir le rejoignit sur le pont, portant leur repas, du pain plat garni de purée de pois chiches aux herbes. Caboter permettait de s’arrêter autant qu’on le voulait pour refaire le plein de produits frais, et on mangeait donc aussi bien qu’à terre. Une outre de vin, certainement dilué, accompagnait l’en-cas. Le valet aida son maître à s’assoir, opération toujours malaisée avec la jambe de bois, d’autant plus sur un navire sans cesse en mouvement.
</p>

<p>
« Le <em>patronus</em> m’a dit qu’il espère faire brève escale à Ascalon. Il n’y a guère de marchandies à y décharger. Nous devrions apponter à Alexandrie d’ici une semaine.
</p>

<p>
– Je me demande encore si je ne devrais pas vendre mes filins et cordes à Ascalon et, de là, repartir au nord.
</p>

<p>
– Nous avons quelques contacts en la cité égyptienne. Al-Baghdadi nous a donné le nom de trois de ses associés qui achèteront certainement à bon prix. Avec ses lettres, nous n’aurons nul souci à trouver preneur. Il a très bonne réputation.
</p>

<p>
– De cela je ne doute guère. Mais commercer avec les infidèles, j’y répugne tout de même.
</p>

<p>
– Ils sont peut-être musulmans, mais ils doivent pêcher, naviguer, commercer comme nous. Ils achètent beaucoup d’accastillage, de voiles et de bois, de poix et de corde. À très bon prix, car leur nation en est pauvre. En tant que marchand, il est juste que nous leur vendions, non ?
</p>

<p>
– Je trouve cela un peu trop simple. Ce sont des adversaires que j’ai combattu le fer en main durant des années. Et là, je vogue vers eux pour les assister.
</p>

<p>
– Tu sais, maître, moi je suis né ici, au Levant, et suis bon chrétien. Seulement, je ne peux me permettre de haïr le musulman, car c’est mon voisin. D’ailleurs le vieux comte<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> lui-même a fait alliance un temps avec Norredin, quand il y trouva son intérêt. »
</p>

<p>
Willelmo opina, sans conviction. Jusqu’alors, les musulmans étaient des ennemis lointains qui habitaient des cités à piller dont il revenait les mains pleines de butin. Il n’avait pas envisagé qu’en Terre sainte, il vivrait auprès d’eux, et, comme le disait Bachir, s’en ferait des voisins. Pas des amis, certainement pas. Mais un familier, avec un visage, un métier, une famille. Pouvait-on sereinement faire comme si de rien n’était ?
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00f4tes du royaume de J\u00e9rusalem, midi du jeudi 10 mars 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cotes_du_royaume_de_jerusalem_midi_du_jeudi_10_mars_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;13441-17474&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="tripoli_apres-midi_du_lundi_6_fevrier_1156">Tripoli, après-midi du lundi 6 février 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Willelmo somnolait, tandis que ses doigts s’agitaient, occupés à faire et défaire un nœud de ride jamais achevé. Il employait pour cela un échantillon de corde qu’il avait prélevé chez un de ses fournisseurs.
</p>

<p>
Il avait entrepris de rédiger seul une lettre pour un ami resté à Gênes, dont il se disait qu’il ferait un bon garde du corps lors de ses voyages. Enrico était plus jeune, mais avait connu les campagnes en Espagne, et ils avaient partagé bien assez de coups durs. Certainement que Maza se moquerait de la panse rebondie de son ancien compagnon, et de sa façon de gérer ses affaires. Mais il était un homme fidèle à sa parole, et un soldat compétent. Willelmo avait appris qu’il se faisait payer comme arbalétrier sur les navires, un poste bien rémunéré mais toujours soumis aux aléas. Willelmo lui parlait donc de la douceur de vivre au Levant, de la fortune qu’il amassait dans le négoce, sans plus avoir à tirer la lame. Il gardait sous silence la mort de Benedetta, car il ne savait pas si Maza approuverait son choix de se remarier avec Jezabel. Sûr qu’il trouverait la jeune femme à son goût, avec ses longs cheveux bruns et son visage fin. Mais épouser une Levantine, même chrétienne, avait été une décision difficile à prendre. Willelmo ne regrettait nullement. La fille de Massina et Bachir était très dévouée à son foyer, adorait ses enfants, et espérait bien lui en donner d’autres.
</p>

<p>
Elle mettait autant d’ardeur à tenir la maison qu’à le satisfaire sous les draps. Il l’avait embauchée au début pour assister sa mère dans les tâches domestiques, vu qu’il était de plus en plus souvent absent pour son négoce. Puis, à force de la fréquenter, il s’était surpris à suivre du regard les courbes qui se dessinaient sous les amples robes, à s’interroger sur ce que recelaient ces épais vêtements. Elle n’avait jamais minaudé, et avait toujours fait en sorte de ne pas à avoir à repousser les avances d’un maître concupiscent. Puis il s’était aperçu qu’il hésitait à profiter d’elle, car il avait de l’estime pour le père, qu’il traitait plus comme un associé que comme un employé. Il lui avait même concédé, avec le temps, une part sur certains bénéfices, et délégué le travail en rapport. Et puis ses enfants appréciaient fort Jezabel, qui les gâtait un peu trop à son goût lorsqu’il était absent. Vu qu’il était nouveau dans la cité de Tripoli, et pas encore suffisamment riche, il n’espérait guère pouvoir s’attirer les faveurs d’une maison prestigieuse pour conclure un mariage avantageux. D’autant qu’il était veuf avec déjà deux héritiers possibles. La famille de Bachir était chrétienne, d’un culte qui reconnaissait l’autorité du pape, donc rien ne s’opposait à leur union. De plus, Jezabel insista pour se faire baptiser selon le rite catholique avant le mariage. Elle n’attachait en fait que fort peu d’intérêt à la chose religieuse, et se conformait aux usages latins avec aussi peu d’enthousiasme qu’elle avait manifesté à la foi maronite.
</p>

<p>
Pour installer les siens confortablement et montrer son enrichissement à tous, il avait emménagé dans une belle demeure avec un jardin, et une terrasse d’où il avait une jolie vue sur la mer. De plus, il bénéficiait d’assez de pièces où accueillir ses associés et entreposer des marchandises. En ce moment, il hébergeait Abdel ben Mokhtar al-Tabari, un de ses contacts damascènes avec lequel il entretenait beaucoup de relations. Il investissait pas mal dans les productions de cuivre et de céramique que celui-ci achetait dans sa ville avant de les acheminer un peu partout, jusqu’à l’Ifriqiyah. Il avait même proposé à Willelmo de l’accompagner un jour dans un de ses voyages, qui pourrait le mener, qui sait, en Espagne. Willelmo avait toujours été discret sur son passé, indiquant qu’il avait été marin et soldat. Mais il renâclait un peu à l’idée d’aller en invité là où il avait débarqué dans le feu et le sang. Il pencha le nez vers sa lettre, ponctuée d’hésitations et de taches d’encre. Il avait bien progressé mais frère Benedetto, le chanoine qui lui apprenait, à lui et à ses enfants, à écrire, froncerait sûrement les sourcils devant un travail aussi bâclé. Il soupira d’aise et se frotta le crâne, désormais orné d’une simple couronne de cheveux, coupés courts, puis avala une longue gorgée de vin de Chypre, un luxe auquel il avait pris goût. Puis il reprit la plume, en trempa l’extrémité dans le petit encrier. Il fallait à tout prix finir cette maudite lettre avant que le <em>Rubens</em> ne mette à la voile dans les jours qui venaient s’il voulait espérer voir Maza avant la fin de l’année. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tripoli, apr\u00e8s-midi du lundi 6 f\u00e9vrier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tripoli_apres-midi_du_lundi_6_fevrier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;17475-22361&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Il est malaisé d’entrer dans le quotidien de ceux qui, depuis l’Europe, faisaient le choix de s’installer au Moyen-Orient. Comme le colonialisme plus tardif l’a bien démontré, et ainsi que Ronnie Ellenblum l’a écrit, les sociétés pouvaient se juxtaposer, vivre à côté l’une de l’autre sans se mélanger ou s’influencer.
</p>

<p>
Malgré tout, la promiscuité incitait immanquablement certains à tisser des liens. Sans aller jusqu’à l’interconfessionnalité, on connaît des unions entre Latins et Levantins. Les conversions étaient en outre possibles. D’autre part, l’installation dans ces nouvelles terres se faisait aussi en abandonnant les rapports anciens que l’on avait dans son territoire de naissance. Si dans les chartes, on nomme parfois certains depuis leur origine européenne (le Bourguignon, le Provençal…), on voit également apparaître des toponymes plus proches, de Terre sainte. Les réseaux se recréaient entre les nouveaux arrivants et ceux qui étaient là depuis plus longtemps, enfants issus des premières vagues d’immigration.
</p>

<p>
En outre, on trouve dans les textes, comme ceux d’Usamah ibn Munqidh, la mention de Latins très orientalisés. L’émir cite l’exemple d’un Franc antiochéen qui refusait le porc à sa table, pour ne pas indisposer ses invités musulmans. On ne peut négliger l’hypothèse que ce fin lettré ait souhaité démontrer ainsi la supériorité de sa propre culture, qui finissait à s’imposer à tous mais il est possible que cela fasse écho à une réalité. On trouve bien dans l’inventaire après décès d’un riche marchand vénitien (Gratianus Gradenigo) des tenues désignées comme de type oriental. Le commissaire priseur n’avait aucun intérêt à falsifier la provenance du vêtement dans sa liste. Enfin, certains Latins savaient s’exprimer dans les idiomes locaux, pouvant se passer d’interprètes lors des négociations (comme Renaud de Sidon, bien connu pour cela).
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;22362-24369&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Louise Buenger Robbert, « Twelfth-Century Italian Prices: Food and Clothing in Pisa and Venice », <em>Social Science History</em>, vol.7, n°4 (Autumn), 1983, p. 381-403.
</p>

<p>
Paul M. Cobb, <em>Usama ibn Munqidh. The book of Contemplation. Islam and the Crusades</em>, Londres : Penguin Books, 2008.
</p>

<p>
Ronnie Elleblum, <em>Frankish Rural Settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge University press, Cambridge, 1998.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;24370-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Petits beignets ronds à la fleur d’oranger.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Raymond II de Tripoli avait fait alliance un temps avec Nûr al-Dîn lorsqu’il a dû faire face aux prétentions d’Alphonse-Jourdain sur le comté, en 1149.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:12:35 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Nœud gordien]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Fil du temps]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_044_fil_du_temps#fil_du_temps]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_045_noeud_gordien" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_045_noeud_gordien" data-wiki-id="fr:qita:qita_045_noeud_gordien">Nœud gordien</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="alexandrie_midi_du_yawm_ath-thalatha_12_sha_ban_489">Alexandrie, midi du yawm ath-thalatha’ 12 sha’ban 489</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>
Yusuf al-Yama al-Bandaniji suait abondamment, les gouttes salées lui irritant le cou. Il avait beau s’aérer avec un large éventail, il lui semblait respirer à l’entrée d’un four. Retranché dans la pièce la plus fraîche de la amison de son ami Abu Muqatil, il désespérait de pouvoir rentrer bientôt à al-Quds<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Sa demeure y disposait d’une courette ombragée en été, où gazouillait une fontaine recouverte de mosaïque. Le simple fait d’y penser faisait frissonner sa nuque épaisse. Il avala quelques longues gorgées de sirop de canne fortement dilué.
</p>

<p>
Devant lui s’étalaient de nombreuses étoffes qu’un négociant avait déballées à son intention. À l’approche de ramadan, avec toutes ses festivités, il tenait à ce que son épouse soit dignement habillée. Il voulait donc lui offrir une robe de soie, voire une pièce de tissu neuve pour qu’elle se fabrique le vêtement. Le marchand était un petit homme à la peau bronzée, légèrement cuivrée, un de ces Égyptiens hautains qui méprisaient ceux qui n’avaient pas vu le jour sur les rives du Nil. Sa lippe dédaigneuse claquait régulièrement sous son nez aquilin et ses yeux de faucon paraissaient de jais dans la pénombre des claustra. Yusuf se pencha vers une pièce qui l’intriguait et la montra du doigt.
</p>

<p>
« Qu’est ceci ?
</p>

<p>
– Une magnifique toile issue des ateliers de Fustat, parmi les plus rigoureux. Connais-tu celui qu’on nomme al-Najm ?
</p>

<p>
– Pas que je sache…
</p>

<p>
– C’est un homme empli de sapience et de talent. Il dirige un des ateliers les plus réputés. Cette étoffe est née là-bas, entre les doigts experts de ceux qu’il dirige. »
</p>

<p>
Yusuf fit signe de la main qu’il voulait éprouver le tissu par lui-même. Le drapier déploya le pan en un geste emphatique, le gonflant telle une voile de navire pour en démontrer toute la finesse et la légèreté. Les motifs bleus chatoyèrent un instant dans les rais de lumière.
</p>

<p>
« Vois cette superbe étoffe intacte ! Elle est de belle taille, et l’on pourrait y couper plus d’un vêtement. »
</p>

<p>
En disant cela, il retint un sourire en réalisant que l’acheteur était d’une circonférence telle qu’on aurait été bien en peine d’y faire une simple ’abba pour lui. Heureusement, Al-Bandaniji semblait concentré sur l’examen minutieux des fibres, admirait les motifs qui se déployaient en assemblages géométriques.
</p>

<p>
« Quel serait le prix pour cette pièce ?
</p>

<p>
– Il me faudrait la peser. Trois dinars le ratl généralement. »
</p>

<p>
Yusuf manqua s’étrangler.
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<p>
« Tu te moques de moi ! Tu me prends pour un fellah stupide ou quoi !Ce n’est que de l’<em>harrir</em><sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>, je ne vais tout de même pas la payer comme si elle venait de Perse !
</p>

<p>
– Ah, je me suis trompé en effet, tu parles de juste. Ce morceau coûte seulement 25 dinars les 10 ratls.
</p>

<p>
– Je ne mettrai jamais plus de deux dinars le ratl pour une pareille étoffe. »
</p>

<p>
Le marchand se renfrogna, faisant mine de replier la toile.
</p>

<p>
« Tu négliges la qualité des décors. Ils sont de bonne tenue, ne partiront pas au lavage ou avec le temps. Nos teinturiers savent faire des couleurs qui résistent à notre beau soleil égyptien.
</p>

<p>
– Je n’ai guère envie de payer un tel prix, moi qui n’ai pas à supporter cette fournaise. Je t’en propose 21 dinars les 10 ratls.
</p>

<p>
– À 22 je peux encore m’en sortir. Si je vais en dessous, mes associés penseront que je les ai volés. Un si beau travail ne peut être vendu à moins.
</p>

<p>
– 22 alors, c’est dit », accepta Yusuf, hochant la tête avant d’avaler une nouvelle longue rasade.
</p>

<p>
« Aurais-tu beaux turbans à me proposer ? Pas de ces vulgaires chiffons à deux-trois dinars, un vrai beau couvre-chef, que je sois fier d’arborer à la mosquée pour yawm al-jum’ah<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>. »
</p>

<p>
En disant cela, il eut soudain une pensée pour Sabiha. Si jamais il ramenait à son épouse de quoi l’habiller de neuf et qu’il n’avait rien prévu pour elle, celle qu’il aimait appeler sa petite gazelle risquait bien de se montrer lionne. Elle n’était généralement que douceur et tendresse, mais jamais Allah n’avait fait de femme plus jalouse. Elle mesurait l’amour que lui portait Yusuf à l’aune des ratls de cadeaux qu’il lui faisait, plus qu’à ses démonstrations d’affection empressées. Pas question de se contenter d’un simple <em>mindîl</em><sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> pour la satisfaire, s’il achetait cette belle étoffe de soie bleue pour son épouse, il faudrait qu’il fasse au moins aussi bien pour elle. Il soupira, la nuque moite. L’Égypte n’était vraiment qu’une vaste fournaise.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Alexandrie, midi du yawm ath-thalatha\u2019 12 sha\u2019ban 489&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;alexandrie_midi_du_yawm_ath-thalatha_12_sha_ban_489&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;365-5317&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_apres_midi_du_yawm_al-khamis_22_sha_ban_492">Jérusalem, après midi du yawm al-khamis 22 sha’ban 492</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>
Yasmina aperçut du mouvement dans la chambre des maîtres tandis qu’elle se rendait sur la terrasse, histoire de voir ce qui se passait dans les alentours. Intriguée, elle souleva la portière d’épais tissu. Elle découvrit Shahid qui s’acharnait auprès d’un des gros coffres avec un énorme couteau de cuisine.
</p>

<p>
« Mais qu’est-ce que tu fais ? »
</p>

<p>
Le domestique sursauta, en échappa son outil, manquant de se trancher un doigt.
</p>

<p>
« Yasmina ! Tais-toi, tu vas attirer les maîtres ! »
</p>

<p>
Elle s’approcha, les sourcils froncés, la voix grave comme si elle s’adressait à un enfant.
</p>

<p>
« Tu as perdu la tête ? Qu’essaies-tu de faire ?
</p>

<p>
– Il faut se sauver. Viens avec moi, Yasmina, les Ifranjs vont tuer tout le monde ici. Il faut se sauver ! »
</p>

<p>
Elle secoua la tête en dénégation.
</p>

<p>
« Nous sommes à l’abri ici. Si tu sors, tu vas y laisser ta tête.
</p>

<p>
– Rester, c’est mourir. Prenons ce qu’on peut et fuyons. »
</p>

<p>
Il soupira, hésitant à se lancer. Il avait toujours trouvé Yasmina à son goût, même si elle était un peu plus âgée que lui. Elle était parfois un peu trop infantilisante, mais elle le voyait comme le domestique qu’il était. Une fois dehors, dans leur propre demeure, elle apprendrait à le respecter comme un homme. Du moins l’espérait-il. Il lui prit la main, et la fixa, ce qui déclencha un malaise immédiat.
</p>

<p>
« Viens avec moi, Yasmina. Je te protégerai, et inch’Allah, nous nous marierons une fois tout ça fini. »
</p>

<p>
Elle s’esclaffa sans aménité.
</p>

<p>
« Tu comptes me protéger avec ton couteau ridicule ? Ils ont des épées d’acier et des armures de fer dehors. Nous ne ferons pas deux pas que tes entrailles seront versées dans la rue et moi emmenée par ces chacals puants. »
</p>

<p>
Elle retira sa main sans brusquerie, mais avec fermeté.
</p>

<p>
« Nous n’allons pas fuir tous les deux, Shahid. Je t’aime bien, comme un petit frère alors je t’en conjure, reste ici, avec moi et les maîtres. »
</p>

<p>
Le jeune homme haussa le menton de défi, blessé dans son orgueil.
</p>

<p>
« Tu crois que je ne saurai pas me défendre, <em>te</em> défendre ?
</p>

<p>
– Je crois que ce n’est pas le moment de sortir surtout ! »
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<p>
Ignorant sa réponse, il reprit sa lame et s’acharna brièvement sur la délicate serrure du coffre, révélant un ensemble de vêtements de prix, d’étoffes brodées, teintes et décorées.
</p>

<p>
Il s’empara d’une robe de soie chatoyante, aux motifs bleus géométriques.
</p>

<p>
« Regarde, rien qu’avec ça, on a de quoi vivre un long moment.
</p>

<p>
– Tu es fou… »
</p>

<p>
Démontrant d’un geste qu’elle n’avait pas forcément tort, il lui brandit le couteau sous la gorge. Les yeux écarquillés d’horreur, elle tenta de s’écarter mais il la retint par le poignet.
</p>

<p>
« Si tu ne viens pas, je…
</p>

<p>
– Je ne dirai rien, j’en fais serment, Shahid. Je ne trahirai pas. Mais ne me fais pas de mal, je t’en conjure… »
</p>

<p>
Hésitant un instant, il la relâcha lentement, jouant avec ses les lèvres comme un enfant pris en faute.
</p>

<p>
« Viens avec moi, Yasmina. Nous pourrions mieux vivre qu’ici. Damas n’est pas si loin.
</p>

<p>
– Comment aller jusque là bas ? Comme de vulgaires vagabonds ? »
</p>

<p>
Il s’empara d’une poignée d’étoffe qu’il entreprit de se nouer autour de la taille, sous ses propres vêtements de travail. Une voix résonna dans l’escalier, depuis le rez-de-chaussée, attisant la fébrilité des deux domestiques.
</p>

<p>
On appelait en bas.
</p>

<p>
« Range ça, intima Yasmina, sans succès, tentant de reprendre les tissus qu’il sortait désormais sans plus de retenue.
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<p>
– Va voir ce qu’ils veulent !, cracha-t-il d’un air offensé. Si tu ne viens pas avec moi, va te terrer avec eux. Et mourir quand les Ifranjs forceront la porte. »
</p>

<p>
La jeune femme se mordit la lèvre, affolée. Elle hésita à caresser la joue de son compagnon de domesticité, mais elle craignait qu’il comprenne de travers cette démonstration d’affection. Il courait à la mort et ne voulait rien entendre. Comme elle se levait pour aller répondre aux maîtres, Shahid nouait le beau vêtement en soie à motifs bleux sur sa poitrine. Et soudain un bruit formidable retentit dans le couloir d’entrée. On venait de forcer la porte dans un fracas épouvantable.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, apr\u00e8s midi du yawm al-khamis 22 sha\u2019ban 492&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_apres_midi_du_yawm_al-khamis_22_sha_ban_492&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5318-9695&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="clepsta_apres-midi_du_samedi_8_septembre_1156">Clepsta, après-midi du samedi 8 septembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Clément vit couler la dernière goutte de son verre dans son gosier desséché. Il n’avait pas marché longtemps mais la chaleur des collines de Judée était assommante pour le colporteur qu’il était. Il allait d’un casal à l’autre, porteur de babioles : rubans, boutons, colifichets et petits accessoires, épingles, pendentifs en étain. Il approvisionnait ainsi les habitants sans qu’ils n’aient à se déplacer jusqu’à Jérusalem, distante de plusieurs lieues. Il profitait de l’allègement progressif de sa balle pour acheter de vieux vêtements qu’il recyclait avec l’aide de sa mère.
</p>

<p>
La vie n’était pas toujours aisée mais il aimait cette liberté qu’elle lui offrait, et parfois il savourait de bons moments, comme en cet instant. Il était arrivé la veille tardivement et n’avait pas eu le temps de présenter ses articles, ce qu’il avait fait au matin. Une de ses acheteuses lui avait proposé de venir examiner des habits dans l’hôtel de ses parents, où il profitait pour l’instant du confort d’un matelas, dans une niche ombragée. La femme était allée chercher les pièces qui pourraient l’intéresser, qu’elle avait mises immédiatement à l’abri au décès de son père, avait-elle expliqué. Elle demeurait avec son époux et ses enfants quelques rues plus loin.
</p>

<p>
Sa silhouette se découpa bientôt dans la porte inondée de lumière, suivie d’un gamin portant une corbeille bien remplie. La matrone n’était guère jolie, le visage rougeaud et plat, avec des yeux écartés et trop grands, mais elle était accueillante et sympathique, assez bavarde. Sa tenue soignée attestait en outre d’une bonne maîtresse de maison. Clément estima qu’il ne serait guère judicieux de faire des offres trop basses, elle ne serait certainement pas dupe et pourrait s’en offenser. Il s’approcha de la table où elle disposait les vêtements les uns après les autres.
</p>

<p>
« Je ne vois là que de bien ordinaires toiles. Mais la façon en est belle, et la trame encore solide », approuva-t-il.
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<p>
Tout en examinant les morceaux de tissu, il les triait un à un, dans une sélection devant lui. Il voyait les pupilles de la femme s’allumer d’une lueur avide tandis que le tas augmentait. Puis un peu de malice s’y mêla lorsqu’elle sortit le dernier vêtement. Clément en écarquilla les yeux. Elle tenait à la main une cotte de soie claire aux motifs bleux géométriques. Assurément une pièce de choix, quoiqu’un peu courte et sans grande ampleur.
</p>

<p>
« Cette pièce aussi est à vendre ?
</p>

<p>
– Oui-da. Mon père y tenait fort, car il en avait hérité du sien. C’était un vêtement gagné par mon aïeul lors de la prise de la sainte Cité. Nous sommes croisés de la première heure dans ma famille. »
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<p>
Sa voix modulée avec fierté accusait le prestige qu’elle accordait à une telle affirmation et Clément ne voulut pas la vexer, se contentant d’opiner mollement du chef tout en tendant la main vers la cotte. Immédiatement, il vit que le bas était composé d’une myriade de petits morceaux adroitement assemblés.
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<p>
« Elle est fort abîmée, c’est dommage.
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<p>
– J’ai fait de mon mieux, on ne voit guère les coutures.
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<p>
– Certes, mais des pans de grande ampleur donnent plus de valeur. On peut plus facilement y retailler à son gré. Qu’est-il arrivé à la toile ?
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<p>
– Je ne sais guère. Mon père ne m’en a jamais rien dit. Je me suis contenté de repriser. »
</p>

<p>
Elle n’allait certainement pas avouer à un pied poudreux, un quasi-inconnu, que son père s’était fait mordre par un mâtin un jour qu’il sortait de l’église dans sa belle cotte. Il en avait été si contrarié qu’il avait refusé de se rendre à la messe pendant de longs mois, se houspillant avec le curé à la moindre occasion à propos de cette attaque qu’il estimait démoniaque.
</p>

<p>
« Je crains ne de pouvoir revendre la cotte en elle-même, et y retailler fera perdre beaucoup de valeur. Vous en espériez bon prix, je pense.
</p>

<p>
– Je ne le céderai certes pas comme vulgaire coutil, je n’ai aucune urgence. C’est l’héritage de mon père après tout. »
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<p>
Clément fit mine d’examiner l’étoffe avec dépit, mais il savait qu’il pouvait le transformer. Un tissu de si belle qualité pourrait être découpé pour en faire des pochettes à vendre aux pèlerins, pour qu’ils y resserrent les précieuses reliques qu’ils ramenaient de Terre sainte. Parfois ce n’était qu’un caillou de la ville où Jésus avait marché, mais le fait de le confier à la soie en rehaussait la sainteté, quand on le montrait à ses amis et familiers restés en France, en Normandie ou en Auvergne. Il y avait même de quoi faire quelques petits couvre-chefs, simples bonnets circulaires qui protégeaient le crâne du lourd turban posé au-dessus.
</p>

<p>
Reprenant les pièces qu’il avait sélectionnées auparavant, il additionna rapidement. Quelques chausses, une cotte de solide chanvre et une autre de laine, des chemises plus ou moins râpées, en coton…
</p>

<p>
« Je vous proposerai pour le tout dix besants de mes marchandises, ou huit en monnaie sonnante et trébuchante. J’ajoute encore cinq besants d’affaires pour la cotte de soie, ou trois et deux rabouins en monnaies. »
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<p>
La paysanne compta sur ses doigts et remua le paquet de linge qu’il avait devant lui, de façon à en vérifier le contenu.
</p>

<p>
« Cela ne fait tout de même pas lourd pour cotte de soie.
</p>

<p>
– Elle est fort usée, et trop petite pour la plupart des hommes. Sans compter que le bas en est bien abîmé.
</p>

<p>
– Iriez-vous jusqu’à dix-sept besants de marchandies pour le tout ? En sus, je vous promets le gîte et le couvert chaque fois que vous passerez jusqu’à Noël prochain. »
</p>

<p>
La garantie d’une héberge, et de repas certainement de qualité, vu la matrone, convainquirent Clément. Ne pas avoir à sortir de monnaies d’argent lui plaisait, car il évitait d’en trop avoir sur lui, par peur des détrousseurs. Il était rare qu’on mentionne des voleurs aussi près de la ville, maintenant que les musulmans n’y venaient plus guère, mais il savait par expérience que des gens pouvaient être attaqués et disparaître sans laisser aucune trace pour peu qu’ils aient trop de bien sur eux.
</p>

<p>
« Marché conclu, répondit-il avec enthousiasme.
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<p>
Puis il ajouta, un large sourire aux lèvres : cela comprend aussi le souper de ce jour ? »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Clepsta, apr\u00e8s-midi du samedi 8 septembre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;clepsta_apres-midi_du_samedi_8_septembre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9696-16203&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="abords_du_jourdain_pres_de_jericho_soir_du_yawm_al-_ahad_27_sha_ban_658">Abords du Jourdain, près de Jéricho, soir du yawm al-’ahad 27 sha’ban 658</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>
Salih fut réveillé par sa mère qui le secouait doucement. Il jeta un œil par-dessus la couverture et vit que le jour était levé ; plusieurs de ses sœurs étaient déjà affairées. Parmi elles, Fazila lui fit un sourire, tout en préparant les galettes de pain qu’elle mettait à cuire dans le petit four de terre. Il entendait derrière le <em>qata</em><sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> la voix de son père mêlée à celle de ses oncles.
</p>

<p>
Il se leva, encore un peu ensommeillé et regarda à travers un des trous de la toile de séparation. Il vit que son frère aîné était là lui aussi et que les hommes discutaient des événements récents. Des djinns terribles venaient du nord, de par delà les montagnes, et ils s’affrontaient aux seigneurs des villes voisines, sans que Salih comprît bien en quoi cela les concernait, eux<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>.
</p>

<p>
Se frottant les yeux, il revint chercher de quoi se restaurer, se faisant réprimander par les femmes plus âgées, car il encombrait le passage. Il prit un gobelet de lait frais, un morceau de pain et sortit devant la tente, pour s’asseoir sur une pierre à l’écart.
</p>

<p>
Tout en grignotant son repas, il finit de se réveiller en regardant ses sœurs et sa mère traire les chèvres à l’ombre des arbres de l’oasis. En partant, son père vint lui frictionner affectueusement la tête, accompagnant son geste d’un sourire. C’était un des hommes les plus influents de la tribu, bien que n’étant pas le sheikh. Il était néanmoins assez âgé, tout le monde respectait son expérience. Et lui avait une tendresse particulière pour son dernier fils, Salih, auquel il pardonnait bien des bêtises qu’il n’aurait jamais tolérées d’un autre de ses enfants.
</p>

<p>
Après avoir ramené son gobelet, Salih partit en quête de ses amis, avec lesquels il aimait passer le temps. Sa mère, le voyant s’éloigner, l’apostropha :
</p>

<p>
« Salih, ne t’éloigne pas trop. Tu dois aussi aller à la corvée de bois ce matin, n’oublie pas.
</p>

<p>
– Non non je reviens vite, je vais voir ’Ali et Zaid », répondit-il en se mettant à courir.
</p>

<p>
Il ne lui fallut pas longtemps pour retrouver ses deux camarades de jeu. Ils étaient occupés à ramener un chevreau, l’air sérieux et affairés.
</p>

<p>
« Qu’est-ce qui se passe ?
</p>

<p>
– C’est Abu Hamzah qui nous a demandé de ramener ce chevreau. Il s’était coincé dans un paquet de broussailles. »
</p>

<p>
Tout en parlant, ils aiguillaient l’animal d’un air attentif, le guidant vers le reste du troupeau, sous la surveillance de plusieurs hommes, dont Abu Hamzah, le chef des pâtres. Les enfants partirent ensuite vers la rive du Jourdain, s’amuser à faire des ricochets. Ils y retrouvèrent plusieurs femmes de corvée d’eau, dont ils se cachèrent parmi les bosquets, pour échapper à des tâches domestiques. Tandis qu’ils choisissaient avec soin les pierres qui glisseraient le mieux sur les flots, ’Ali leur proposa :
</p>

<p>
« Et si on allait fouiller les ruines après manger ?
</p>

<p>
– Tu sais qu’on n’a pas le droit, c’est dangereux là-bas répliqua Zaid.
</p>

<p>
– C’est une réponse de fillette ça. Je suis sûr qu’on pourrait y trouver des choses intéressantes. Mon frère ’Umar, y m’a dit qu’il y avait ramassé des pointes de flèches quand il était plus jeune. On pourrait se faire des arcs comme les djinns, et s’entraîner à tirer, pour aller chasser.
</p>

<p>
– Oui ! Cherchons de quoi se faire des arcs et des flèches. Je sais où trouver la ficelle dont on aura besoin. »
</p>

<p>
Les trois enfants se mirent alors à la recherche de ce qui pourrait leur servir dans leurs desseins guerriers, oubliant qu’ils devaient aller à une autre recherche, de bois, avec les femmes.
</p>

<p>
Plus tard dans la journée, Salih était assis à l’abri de l’auvent, appuyé contre le <em>qach</em><sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup>, sanglotant piteusement lorsque son père arriva pour manger. Il s’enquit de ce qui se passait, interrogeant du regard son épouse. Elle lui répondit d’un air pincé, sachant par avance que son autorité serait désavouée.
</p>

<p>
« Il a oublié encore une fois qu’il avait du travail à faire ce matin. Il a disparu avec ses petits copains et n’est reparu que pour manger. Alors, il est puni, il n’a rien pour son repas. S’il veut manger, il n’a qu’à s’acquitter de ses corvées.
</p>

<p>
– Tu faisais quoi au lieu de faire ce que ta mère t’avait dit ? »
</p>

<p>
Salih répondit entre deux hoquets :
</p>

<p>
« On cherchait de quoi se faire des arcs, pour aller chasser. On a trouvé des sacs de trésor…
</p>

<p>
– Quelle chance ! Viens avec moi, fils, raconte-moi ce que tu voulais faire. »
</p>

<p>
Son père l’entraîna dans ses quartiers, où il fut rapidement servi, ainsi que ses deux cadets pas encore mariés. Contrevenant à ce que sa femme avait décidé, il partagea son repas avec Salih. La bonne humeur du gamin revint aussi vite qu’elle était partie. Il convint de ramener son petit trésor dans l’espoir qu’il ait de la valeur.
</p>

<p>
Tandis que les adultes s’allongeaient pour prendre un peu de repos après manger, Salih s’esquiva avant de croiser de nouveau sa mère. Il retrouva ses compagnons de jeu dans la tente voisine, où se trouvait également sa sœur Fazila, qui y apprenait de nouvelles techniques de tissage auprès d’une femme expérimentée. Zaid et ’Ali discutaient de ce qu’ils allaient faire des petites bourses de toile qu’ils avaient dénichées, emplies de poussière des bords du Jourdain.
</p>

<p>
Ils en avaient vidé le contenu et prévoyaient de s’en faire chacun un sac à merveilles. Les trois gamins eurent tôt fait de retourner vers les ruines. Le terrain montait régulièrement jusqu’au plateau qui accueillait le village abandonné, parmi les palmiers. Une végétation rase avait commencé à envahir ce qui devait être à l’origine un des fleurons de la présence franque en Terre sainte.
</p>

<p>
Les enfants croisèrent deux cavaliers probablement venus de la grande cité voisine. Ils avaient stoppé là, car l’endroit offrait un excellent point de vue sur les environs. Indifférents aux gamins, ils s’approchèrent ensuite nonchalamment du camp, où ils restèrent un moment à discuter, avant de mettre pied à terre et de se rendre dans la tente du sheikh. Un certain nombre de têtes de bétail fut rapidement séparé du troupeau par Abu Hamzah et ses hommes. Les trois compagnons réunirent ensuite leurs trouvailles et repartirent tranquillement vers le camp.
</p>

<p>
Le soir, Salih était tout excité, courant de-ci de-là avec ses amis. Ils trottaient d’une tente à l’autre, se cachant parmi les broussailles qui les protégeaient du vent. Une excellente vente avait été conclue par un de ses oncles aujourd’hui et un repas de fête était prévu. Salih avait aidé ses sœurs et sa mère à préparer le <em>mensaf</em><sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>, et c’est lui qui avait eu l’honneur de poser la tête de mouton sur le plat prêt à être servi. Son arrivée fut accompagnée d’exclamations de plaisir.
</p>

<p>
Il rejoignit ensuite les femmes, avec lesquelles il dînait en compagnie de quelques cousins. Il était encore trop jeune pour partager le repas des hommes. On discuta essentiellement tissage, car l’une d’entre elles était en train de finir une nouvelle tente. Fazila y apprenait le travail des fils en poil de chèvre en longs panneaux. Cette maison était pour un jeune qui allait bientôt se marier. Il avait assez de têtes dans son troupeau et avait conclu un accord avec une famille d’une tribu voisine. La cérémonie était prévue pour la fin de l’hiver. On évoqua aussi la situation de Fazila. Elle ne tarderait pas à se voir dotée d’un époux, leur père s’en occupait avec sérieux, ayant déjà éconduit plusieurs prétendants qu’il ne trouvait pas à son goût.
</p>

<p>
Durant tout le temps du repas, Salih couvait des yeux un panier où les petites bourses de tissu coloré avaient été mises à l’écart. Stockées avec d’autres guenilles dans une grotte proche, à l’abri, elles seraient ensuite revendues à des négociants pour les fabricants de papier. Salih regrettait juste de ne pas avoir pu conserver une des jolies petites bourses pour lui. Lorsque sa mère le déposa sur sa couche pour la nuit, il l’attrapa par le cou en un geste affectueux un peu outrancier. Puis il lui murmura :
</p>

<p>
« Mère, je pourrais garder un des petits sacs, celui avec les dessins bleus ? Je promets de faire mes corvées aussi longtemps que tu voudras. »
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<p>
Mais sa mère avait élevé trop d’enfants pour se laisser prendre à ce jeu. Elle tira la couverture sur lui et répondit.
</p>

<p>
«Fais d’abord tes corvées, et Allah veillera à te récompenser. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords du Jourdain, pr\u00e8s de J\u00e9richo, soir du yawm al-\u2019ahad 27 sha\u2019ban 658&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_du_jourdain_pres_de_jericho_soir_du_yawm_al-_ahad_27_sha_ban_658&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16204-25354&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="caverne_38_falaise_du_qarantal_pres_de_jericho_mercredi_7_juillet_1993">Caverne 38, falaise du Qarantal, près de Jéricho, mercredi 7 juillet 1993</h2>
<div class="level2">

<p>
La truelle de l’étudiant grattait soigneusement le sol, dévoilant les vestiges les uns après les autres, dégagés ensuite à l’aide de pinceaux et d’outils fins et précis. Depuis quelques jours, c’était l’effervescence dans le petit groupe qui participait à la campagne de fouilles. La découverte d’un trésor était toujours grandement excitante, et il ne fallait nullement qu’il soit d’or pour provoquer l’enthousiasme.
</p>

<p>
En l’occurrence, il s’agissait de simples fibres, de fragments textiles, mais en telle quantité que cela permettrait de mieux connaître les usages médiévaux. L’endroit était attribué aux alentours du XIIIe siècle et la formidable documentation écrite qu’on avait pour la période saurait éclairer avec pertinence le moindre brin exhumé. À peine reconnu et extrait de sa gangue, le plus petit morceau d’étoffe était soigneusement numéroté, empaqueté, aux fins de nettoyage et de conservation avant l’analyse. Si le climat sec du lieu pouvait préserver miraculeusement des fibres sur des centaines d’années, cela pouvait être ruiné par une mauvaise manipulation, un traitement inadapté.
</p>

<p>
Le jeune étudiant de l’université d’Haifa qui fouillait tout à côté jeta un coup d’œil curieux par-dessus l’épaule de la veinarde qui s’employait à dégager un lambeau de tissu. La zone F, où ils se trouvaient avait jusqu’à présent dévoilé le plus de trésors, mais lui n’avait eu droit qu’à des morceaux de ce qui devait être de la corde, où, du moins, de la vannerie de ce type. Ils s’interrompirent un instant tandis que le responsable de leur secteur, qui était allé aux nouvelles, revenait, l’air ravi.
</p>

<p>
« Il y a plusieurs morceaux de qualité dans ce qu’on a trouvé l’autre jour. De la soie, en particulier un gros morceau à motifs bleus, géométrique, le 704. »
</p>

<p>
Voyant le visage émerveillé des jeunes étudiants archéologues qui avaient participé à la découverte de ce trésor, le responsable ajouta « Il va y avoir de la saisie à faire, avec tous ces fragments. »
</p>

<p>
La perspective de longues heures à saisir des données informatiques fastidieuses : taille et densité des fils, sens de torsion, nature des poils, technique de tissage, teintures…, rien ne pouvait entamer la joie des ouvriers de fouille enthousiastes devant la richesse de leur trésor. Pas même le fait que seule une poignée de spécialistes obscurs se pencherait sur l’étude qui en sortirait. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Caverne 38, falaise du Qarantal, pr\u00e8s de J\u00e9richo, mercredi 7 juillet 1993&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;caverne_38_falaise_du_qarantal_pres_de_jericho_mercredi_7_juillet_1993&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;25355-27957&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Ce texte est inspiré par mes études d’archéologie, au cours desquelles j’ai eu la chance de pouvoir manipuler de nombreux objets de vie quotidienne, essentiellement de la céramique, pour laquelle j’ai toujours eu une tendresse particulière. J’ai rapidement éprouvé un sentiment d’intimité avec les fabricants, les utilisateurs passés simplement en raison du fait que je tenais par moment des artefacts dont ils usaient chaque jour.
</p>

<p>
Le dernier passage est aussi une petite boutade au travail pas facile et souvent méconnu des archéologues, dont la réalité est à des années-lumière des aventures dépeintes dans les films à grand spectacle. Par contre, j’ai toujours rencontré chez eux une véritable jubilation à découvrir des artefacts, non pas pour les objets en eux-mêmes, car cela concerne plus les pilleurs et/ou collectionneurs, mais à cause du formidable potentiel que chaque vestige recèle quant à notre histoire. Je ne prétends aucunement avoir présenté là une image fidèle de la campagne de fouilles dirigée par Orit Shamir et Alisa Baginski, mais il me semblait que sans cela, le récit aurait été incomplet
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;27958-29140&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Baginski Alisa, Shamir Orit, « Textiles’ Treasure from Jericho Cave 38 in the Qarantal Cliff Compared to other Early Medieval Sites in Israel » (2012), <em>Textile Society of America Symposium Proceedings</em>, Paper 742. En ligne : <a href="http://digitalcommons.unl.edu/tsaconf/742" class="urlextern" title="http://digitalcommons.unl.edu/tsaconf/742" rel="ugc nofollow">http://digitalcommons.unl.edu/tsaconf/742</a> (consulté le 12 janvier 2015).
</p>

<p>
Baginski Alisa, Shamir Orit, « Textiles’ Hoard from Jericho Cave 38 », dans <em>The Qarantal Cliff, Hoards and Genizot as Chapters in History</em>, Haifa, 2013, p.77-88. En ligne : <a href="https://www.academia.edu/3659997/Shamir_O._and_Baginski_A._2013._Textiles_Hoard_from_Jericho_Cave_38_in_the_Qarantal_Cliff._Hoards_and_Genizot_as_Chapters_in_History._Haifa._Pp.77_-88_" class="urlextern" title="https://www.academia.edu/3659997/Shamir_O._and_Baginski_A._2013._Textiles_Hoard_from_Jericho_Cave_38_in_the_Qarantal_Cliff._Hoards_and_Genizot_as_Chapters_in_History._Haifa._Pp.77_-88_" rel="ugc nofollow">https://www.academia.edu/3659997/Shamir_O._and_Baginski_A._2013._Textiles_Hoard_from_Jericho_Cave_38_in_the_Qarantal_Cliff._Hoards_and_Genizot_as_Chapters_in_History._Haifa._Pp.77_-88_</a> (consulté le 12 janvier 2015).
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;29141-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Mercredi 5 août 1096</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Nom arabe de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Soie de qualité commune.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Le vendredi, principal jour de prière, où l’on se rend volontiers à la grande mosquée de sa ville.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Type d’écharpe pouvant servir de couvre-chef ou de ceinture.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Vendredi 15 juillet 1099</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Samedi 7 août 1260</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Mur de toile qui sépare le <em>muharram</em>, partie réservée aux femmes du <em>raba’a</em>, destiné aux hommes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Il s’agit des invasions mongoles au Moyen-Orient, auxquelles les Mamlouks s’opposent.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Emplacement le long du qata, côté femmes, où sont stockées la plupart des affaires qui ne sont pas utilisées quotidiennement.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Plat traditionnel à base de mouton, de lait de chèvre et de riz.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:12:14 +0000</pubDate>
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      <title><![CDATA[ Marcheurs de lumière]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="cathedrale_de_beauvais_apres-midi_du_dimanche_3_juin_1156">Cathédrale de Beauvais, après-midi du dimanche 3 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La pierre froide frigorifiait la joue et l’oreille de Marcel, allongé sur les dalles, les bras en croix. À côté de lui, les vitraux traçaient des arabesques colorées sur le sol, tandis que les voix des chanoines et des fidèles montaient dans la nef. Il sentit des pas se rapprocher, devinant les souliers brodés de l’évêque Henri<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup> à la périphérie de son champ de vision.
</p>

<p>
« <em>Domine deux pater omnipotens cuius sempiterne divinitatis potentiam et inmense maiestatis dominationem</em>… »
</p>

<p>
L’encens se répandait sur lui tandis que l’oraison s’élançait vers les cieux. Ce matin, la messe de Pentecôte avait été longue, étendu qu’il était à l’entrée du chœur, mais le chanoine lui avait expliqué que c’était un moment très favorable à la remise du bourdon, de la besace et de la croix et qu’il serait bon d’y assister en humble pénitent. Puis d’attendre ainsi, en oraison, que l’office de célébration pour leur départ se déroule également, jusqu’au moment où on leur distribuerait leurs attributs. Que son voyage en serait d’autant plus sanctifié.
</p>

<p>
Pour l’instant, la dureté du dallage lui meurtrissait les genoux et il ne se sentait guère en mesure de laisser son esprit accompagner les prières. Il réprimait régulièrement l’envie d’éternuer et reniflait pour faire disparaître la goutte qui s’amassait lentement au bout de son nez.
</p>

<p>
« …<em>peracto presentis uite cursu, suorum mercedem laborum recepturus feliciter ualeat</em>. »
</p>

<p>
Les mains de jeunes clercs l’aidèrent à se relever, à se mettre à genoux, la tête baissée. Il frissonna et se gratta rapidement le visage, tandis que l’évêque s’éloignait de lui dans un froufroutement de soie rouge. Lorsqu’il revint, un garçon présentait sur un coussin devant lui les croix qu’ils allaient arborer sur leur poitrine tout au long du pèlerinage. Apposant ses doigts gantés et bagués, l’évêque susurra quelques mots, et un autre officiant s’approcha, tenant un ouvrage ouvert. La voix forte résonna de nouveau sous la haute voûte.
</p>

<p>
« …<em>Benedic domine hanc crucem quam famulus tuus pro devotione sancti domini nostri Jesu Christi…</em> »
</p>

<p>
Profitant de ce que l’évêque passait entre les rangs des croyants s’apprêtant à partir pour Jérusalem, Marcel se dandina un peu d’un genou sur l’autre. Ils étaient presque une vingtaine à recevoir croix, besace et bourdon ce jour, et la cérémonie n’en finissait pas. Il entendait le vague brouhaha issu de la nef cathédrale, où la foule de leurs proches amassés discutait sûrement de tout et de rien alors que les prêtres officiaient. Il se souvint des innombrables affaires qu’il avait traitées à l’abri de ces murs, tandis que les divins mystères se déroulaient.
</p>

<p>
Il y avait même échangé son premier baiser, encore enfant. Avec la jeune Laïs, désormais mariée à un négociant en vin parisien. Peut-être était-elle morte, d’ailleurs, depuis toutes ces années. La vision de son visage rond parsemé de son, du charmant petit nez retroussé, de ses boucles retenues par un ruban vermillon, tout lui revint soudain en mémoire. Il revoyait la poussière dansant dans la lumière tandis qu’il goûtait aux lèvres de son amie. La voix autoritaire de l’évêque l’arracha brutalement à ses rêveries lorsqu’on lui tendit une croix d’étoffe rouge.
</p>

<p>
« <em>Suscipe frater mi Marcellus victoriosissimum sancte crucis vexillum per quod secure possis omnium inimicorum tuorum maliciam superare…</em> »
</p>

<p>
Tandis que la distribution continuait, Marcel caressa de l’index la douce étoffe, de fine laine teinte. Deux bandes croisées, qu’il allait coudre sur son vêtement pour le protéger, censées le garder de tous les malheurs, pour peu que sa Foi soit pure et sincère. À son retour, il la conserverait dans un coffret.
</p>

<p>
Il l’en sortirait à la veillée, en même temps que la palme rapportée de Jéricho, devant les enfants ébahis et admiratifs, comme son oncle quand Marcel était enfant. Pierre Deux Croix l’appelait-on, car il s’était rendu deux fois en Terre sainte. La première un peu par curiosité, et aussi par défi. Et la seconde, pour y porter une mèche de cheveux de son épouse défunte et de ses deux filles mortes en bas âge.
</p>

<p>
Les bâtons et les besaces furent rapidement disposés devant les pèlerins, aux pieds de l’évêque. Le prélat s’empara d’un aspersoir et relut de nouveau le lourd volume que lui présentait le jeune clerc. Il secoua la main, faisant s’envoler quelques gouttes du liquide béni à chaque oscillation du poignet.
</p>

<p>
« <em>…ut digneris hanc sportam et fustem istum benedicere, quatinus eos qui illos in signum peregrinationis et suorum corporum sustentationem sunt receptori…</em> »
</p>

<p>
Marcel se sentait rajeuni par l’office, malgré l’inconfort. Il s’était lavé, fait couper les cheveux et raser la barbe, et portait des vêtements neufs. Ses souliers aux coutures récentes lui meurtrissaient d’ailleurs un peu les orteils, à demeurer ainsi agenouillé. Oubliant la gêne, il s’enchantait des odeurs de savon montant à ses narines, mélangées aux volutes d’encens et à la saveur douceâtre des cierges colossaux qui l’entouraient.
</p>

<p>
Lorsque l’évêque et ses officiants se présentèrent devant lui, il tendit les bras comme on lui avait dit de le faire, prêt à recevoir les attributs qui l’accompagneraient sur les chemins jusqu’en Outremer. Un jeune clerc lui remit la besace que la femme de son frère lui avait confectionnée. Elle l’avait taillée dans une étoffe de prix, achetée dans une balle pendant la foire Saint-Martin à Pontoise, quelques mois plus tôt. Elle avait brodé le rabat et la bandoulière de croix de laine colorée.
</p>

<p>
« <em>In nomine domini nostri Jesu Christi, accipe hanc sportam peregrinationis habitum…</em> »
</p>

<p>
Le sac posé sur l’épaule, ses yeux coulèrent vers le solide bâton de marche en frêne qu’il avait fait tourner par Guéraud, un des fils de ses anciens voisins. La pointe ferrée ne risquait pas de glisser sur le sol et la tête s’ornait d’une petite croix de bronze qui scintillerait au soleil, illuminant ses journées lieue après lieue. Il se sentait en outre suffisamment aguerri pour en user au besoin contre les crânes de ceux qui tenteraient de s’opposer à son périple, ou plus prosaïquement, de le détrousser.
</p>

<p>
«<em>Accipe hunc baculum sustentationis itineris ac laboris uie peregrinationis habitum</em>… »
</p>

<p>
Lorsqu’il se releva, un peu bancal, Marcel arborait un sourire rayonnant. Les prêtres s’étaient évanouis par une porte dérobée, et seuls des acolytes demeuraient, occupés à ranger le matériel liturgique. Une odeur d’encens persistait, porteuse d’élan sacré. On se félicitait, on s’embrassait sans trop de ménagement.
</p>

<p>
Marcel rejoignit un neveu et sa femme et les enlaça de concert, avant d’attraper leurs enfants en une brassée enthousiaste et rieuse. Les gamins, sans trop savoir pourquoi, étaient gagnés par l’effervescence, et couraient en tout sens en criant. Ils singeaient la cérémonie et les formules sacrées entendues plus tôt, et que personne ou presque n’avait compris en dehors des célébrants.
</p>

<p>
Les marcheurs convinrent entre eux de se retrouver à l’aurore le lendemain matin devant la cathédrale, afin de prier une dernière fois saint Pierre, à qui l’église était dédiée, de les mener sains et saufs jusqu’au tombeau du Christ. Puis ils franchirent les portes en une foule compacte, agitée, enthousiaste.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Cath\u00e9drale de Beauvais, apr\u00e8s-midi du dimanche 3 juin 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cathedrale_de_beauvais_apres-midi_du_dimanche_3_juin_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;377-8185&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="abords_de_salzburg_midi_du_vendredi_6_juillet_1156">Abords de Salzburg, midi du vendredi 6 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Installé sur un talus surplombant un ruisseau gargouillant, le petit groupe de marcheurs faisait une pause sous un bosquet de saules et de noisetiers, en contrebas du sentier. Un peu plus loin au sud s’étendait une vaste cité, aux puissants remparts, abritée sous un imposant château sur une éminence. Au-delà, les reliefs des Alpes ornaient de crêtes l’horizon.
</p>

<p>
Les champs aux alentours étaient emplis de froment dont la couleur dorée annonçait la moisson prochaine. Depuis le chemin s’entendait le grincement de l’essieu d’un char lourdement chargé de pierres, tiré par un bœuf. Le paysan, baguette sur l’épaule sifflait paisiblement, le visage protégé par un chapeau de paille. Loin devant lui, un convoi de poneys disparaissait dans les frondaisons d’un bosquet ombragé. La plaine respirait l’opulence et la tranquillité, à si peu de distance d’une puissante cité.
</p>

<p>
Marcel massait ses pieds après les avoir trempés dans le petit cours d’eau. Il appréciait chaque fois de pouvoir ainsi se délasser, dès que l’occasion s’en présentait. Il attribuait à cette habitude le fait qu’il n’avait eu à déplorer aucun souci depuis leur départ, un mois plus tôt. Ils avaient marché d’un bon pas, parcourant les territoires alémaniques sans encombre, trouvant chaque soir une héberge confortable et de quoi se nourrir. Seulement, depuis quelques jours, des dissensions avaient surgies au sein du petit groupe.
</p>

<p>
Aubertin, un des plus jeunes, qui les avait rejoints à Strasbourg, maintenait qu’ils auraient dû couper par les montagnes et suivre la côte. Il savait que Venise, la célèbre ville marchande se rencontrait par là-bas, et prétendait qu’il pourrait être avisé d’envisager de traverser par mer.
</p>

<p>
Profitant de l’arrêt, il expliquait à Emeline et Frogier, deux laboureurs des environs de Bailleul sur le Thérain, à Froidmont, que cette cité représentait le dernier moment où cela serait encore pertinent d’obliquer au sud. Son attitude agaçait Marcel, qui avait en quelque sorte pris la tête du groupe. N’ayant aucun clerc parmi eux vers qui se tourner, son statut de doyen l’avait naturellement désigné. Il interpela Aubertin d’une voix cassante.
</p>

<p>
« La paix, garçon, on continue au levant. »
</p>

<p>
L’autre leva la tête, fronçant le nez comme s’il allait mordre.
</p>

<p>
« Tu n’es point baron de cet ost, le Marcel. Il n’y a qu’hommes libres ici, nul serf !
</p>

<p>
– Moi j’y vois au moins un bec-jaune, désireux d’apporter discorde en notre groupe. Si tu es acertainé de ton idée, prends ton bourdon et pars au sud.
</p>

<p>
– Cheminer seul n’est pas bonne chose pour le pérégrin, tu le sais comme moi.
</p>

<p>
– N’as-tu pas licence du sire évêque en ta besace ?, le railla Marcel.
</p>

<p>
– Il n’est point question de ça. Tu le sais fort bien. »
</p>

<p>
Marcel enfila et noua son soulier et se releva, s’approchant du jeune homme.
</p>

<p>
« Nous avons moult palabré de cela. Nous suivons au plus droit par voie de terre. Nous envisageons le retour par mer, plus rapide, pour ne pas trop se perdre en chemin. La discussion est close. »
</p>

<p>
Aubertin baissa le regard, mais pinça les lèvres. Il n’avait pas les moyens de se payer la traversée, Marcel le savait. En faisant partie d’un groupe, il pouvait espérer que son passage serait pris en charge avec les autres. Mais son attitude rebelle lui avait attiré pas mal d’inimitiés au sein des marcheurs.
</p>

<p>
Ils étaient partis une vingtaine de Beauvais, désormais presque trente-cinq à avancer, bâton en main. Un prêtre les avait suivis un temps, jusqu’à ce que des coliques l’obligent à rester dans un monastère, quand ils avaient commencé à longer la chaîne des Alpes. Aubertin s’était rapproché du petit groupe des Beauvaisiens et Marcel suspectait que c’était parce qu’il avait été condamné à faire ce pèlerinage pour un crime quelconque dans sa cité d’origine. Il n’aimait pas du tout son attitude. Mais n’avait guère de moyens de s’en débarrasser.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de Salzburg, midi du vendredi 6 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_salzburg_midi_du_vendredi_6_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8186-12298&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="col_de_chipka_fin_de_journee_du_vendredi_14_septembre_1156">Col de Chipka, fin de journée du vendredi 14 septembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Le majestueux panorama qui s’offrait aux yeux des marcheurs harassés les récompensait de la fatigue accumulée à gravir les pentes. Jusqu’à se noyer dans les nuages au loin, près de nouveaux contreforts montagneux, les plaines au sud s’étendaient. Des villages semblaient si petits qu’on aurait pu les écraser d’un doigt. De part et d’autre, les monts du Grand Balkan, couverts de forêts, se découpaient en alternance de vallées et de crêtes verdoyantes.
</p>

<p>
Assis auprès du rocher orné d’une croix, Marcel se reposait un peu en attendant les retardataires. Peu à peu, le groupe s’était étiré tandis que l’effort creusait les visages et épuisait les souffles. Ils avaient décidé de passer ce col aujourd’hui malgré la fatigue accumulée, et il le regrettait un peu désormais. Ils avaient encore pas mal de chemin à parcourir et le soleil baissait déjà.
</p>

<p>
Les derniers voyageurs croisés, une caravane de marchands de toile byzantins qui se rendaient à Craiova, étaient loin derrière eux. Aucun local ne déambulait plus par les routes si tard, ce qui leur poserait problème s’ils se trouvaient bloqués en montagne en pleine nuit. Dormir parmi fossés et haies n’était jamais agréable, devoir le faire sur un relief était bien plus dangereux. En dehors du risque, toujours présent, de finir dans une crevasse, la météo était bien trop changeante pour que cela soit prudent de le faire. D’un autre côté, continuer à marcher alors même qu’on ne voyait plus ses pieds ne l’enchantait guère. D’autant que la lune, en fin de son dernier quartier, n’apporterait pas de lumière, si elle parvenait à percer les nuages qui s’amoncelaient.
</p>

<p>
Lorsque les retardataires se montrèrent, essoufflés et écarlates, il ne leur laissa guère le temps de se reposer, leur expliquant qu’il leur fallait hâter le pas s’ils espéraient arriver à une halte pour la nuit. Maugréant et pestant, les marcheurs entamèrent donc la descente le visage maussade.
</p>

<p>
Les bourdons frappaient le sol en silence, tandis que les pieds fatigués faisaient rouler les cailloux, soulevaient la poussière du chemin. Les lacets se succédaient, chaque virage les rapprochait de la plaine d’où les fumées des villages montaient vers le ciel désormais bouché. Les arbres se mirent à frissonner sous le vent, incitant les plus frileux à se couvrir la tête de leur capuche. Au détour d’un des ultimes tronçons, le groupe s’immobilisa soudain.
</p>

<p>
Devant eux, au milieu du chemin, une douzaine d’hommes attendait. Tous avec des lances, des haches, et des arcs pour quatre d’entre eux. Assis sur une souche, appuyé sur le manche de sa cognée, un grand gaillard souriait d’un air sadique. Voyant que les pèlerins s’étaient arrêtés à quelque trente mètres d’eux, il se leva nonchalamment et s’approcha. Autour de lui, tous étaient nerveux. Les tireurs avaient encoché et deux d’entre eux semblaient prêts à bander. La voix du chef résonna dans le silence.
</p>

<p>
Il parlait avec une intonation rauque, dans une langue que personne ne connaissait. Mais nul n’en était besoin, pour deviner qu’il avait l’intention de les détrousser, voire pire. Marcel hésitait sur la décision à prendre. Il ne pouvait parlementer avec les brigands, ne comprenant rien à leur dialecte. Il savait que sur leur groupe d’une vingtaine d’hommes, seule une dizaine était apte à se défendre correctement et tous n’en auraient pas le cœur.
</p>

<p>
Tandis qu’il réfléchissait, le truand continuait à pérorer et semblait s’agacer du manque de réaction face à lui. Les détrousseurs étaient désormais tous tendus, crispés sur leurs armes. Marcel échangea un coup d’œil avec Gillot, un charpentier qui avait perdu une main dans un accident, mais dont la force était demeurée intacte. Ce dernier hocha la tête lentement, empoignant son bâton plus serré. Marcel hésitait à cause des arcs. Avant qu’ils n’arrivent au contact, plusieurs flèches auraient volé vers eux. D’un autre côté, rien ne lui garantissait qu’ils seraient laissés sains et saufs s’ils obtempéraient.
</p>

<p>
Il n’avait jamais été de ceux qui pliaient sans se battre, l’évêque Henri pouvait en attester. Il ne pouvait admettre que de simples larrons des montagnes allaient réussir là où le propre frère du roi n’y parvenait pas. Il leva la main en un signe amical et fit quelques pas en avant, pas trop pour ne pas inquiéter les brigands, mais suffisamment pour attirer leur attention sur lui. En passant parmi ses compagnons, il interpela à voix basse les hommes qu’il jugeait les plus aptes à se battre.
</p>

<p>
Arrivé devant le groupe, il fit mine de fouiller dans sa besace. Il n’y conservait pas grand-chose, les monnaies qu’il avait l’intention de dépenser pour la traversée de retour étant cousues dans ses vêtements. Mais il faisait semblant d’y chercher quelque richesse à donner. Le chef commença à rire, mais Marcel n’aurait pas juré qu’il était dupe de son jeu. Un des archers s’était relâché, mais les autres larrons paraissaient plus nerveux que jamais.
</p>

<p>
Marcel exhuma le parchemin que l’évêché lui avait remis, attestant de son statut de pèlerin. Il le leva bien haut, comme si c’était là un important document, souriant aux brigands. Il faisait mine de marcher comme un souffreteux, avançant avec hésitation. Il savait que sa barbe poivre et sel le vieillissait, et il espérait que la nuit tombante accentuerait cette impression.
</p>

<p>
Quand il ne fut plus qu’à une dizaine de pas des détrousseurs, il se rua subitement en avant, son bourdon brandi droit sur le meneur. Il hurla tel un dément, en appelant à la rescousse ses compagnons. Avant même que quiconque réagisse, il abattait sa croix de bronze en direction du sourire détestable.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Col de Chipka, fin de journ\u00e9e du vendredi 14 septembre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;col_de_chipka_fin_de_journee_du_vendredi_14_septembre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12299-18235&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="faubourgs_de_byzance_matin_du_samedi_29_septembre_1156">Faubourgs de Byzance, matin du samedi 29 septembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Le petit hospice accolé à la modeste église bénéficiait d’un jardin bien entretenu, d’agrément autant que potager. Marcel y déambulait tranquillement, goûtant les premières lueurs de l’aube, avant que le vacarme de la cité toute proche n’emplisse les oreilles. Ils étaient bien hébergés, et la nourriture était, sinon de qualité, au moins roborative. De plus, un savetier voisin s’employait à réparer leurs semelles et à leur garantir une paire de secours, le tout pour un montant honnête.
</p>

<p>
Ils étaient désormais une quarantaine, fragments agglomérés de marcheurs épars. La plupart étaient originaires de France, mais ils avaient rencontré ici des Pisans, dont le groupe avait été décimé par des fièvres et des coliques lors de leur traversée. La longue route avait clairsemé le noyau de Beauvaisiens. Frogier avait été grièvement blessé par une flèche à Cipka, et Emeline était resté auprès de lui, dans un village qu’ils avaient croisé peu après. Honfroi, le vieux changeur, était décédé, épuisé, avant même qu’ils n’arrivent au pied des Alpes. Aubertin, le trublion, avait disparu une nuit, alors qu’ils étaient dans la vaste plaine des Huns. Il ne le regrettait guère, celui-là.
</p>

<p>
Pour le moment, ce qui l’inquiétait, c’était l’état de Lienart. Fils d’un des principaux drapiers de la cité, membre actif de la commune il le connaissait depuis des années. Le jeune s’était épris de religion et avait souhaité prendre la coule plusieurs fois, sans parvenir à convaincre son père. Finalement, il s’était rabattu sur un pèlerinage au cœur de la chrétienté, peut-être dans l’espoir d’y trouver sa voie. Il était alité depuis deux jours, après s’être plaint de flux de ventre depuis un bon moment.
</p>

<p>
Les Pisans lui avaient dit qu’ils étaient bloqués ici depuis plusieurs semaines. Ils avaient espéré voyager par bateau jusqu’à Antioche, au moins, mais aucun navire ne les avait acceptés. Ils proposaient donc de se regrouper pour suivre la côte anatolienne. Les effroyables récits qu’ils avaient entendus sur les reliefs des plateaux les avaient incités à la prudence. Une troupe d’Allemands bien armés et équipés, avec plusieurs petits barons, y avait laissé une demi-douzaine d’hommes . Ils avaient cru y rester à vouloir braver la fureur des Turcs belliqueux qui contrôlaient la zone.
</p>

<p>
Luce, une des Strasbourgeoises, sortit alors qu’il allait rentrer. Sa silhouette empâtée s’était amincie au fil des lieues et son visage fin trahissait la fatigue. Elle s’était cassé le nez et avait perdu deux dents en chutant dans un ravin, mais il demeurait en elle une certaine grâce qui rappelait à Marcel sa propre fille. Il n’en avait plus aucune nouvelle depuis qu’elle était partie avec ce Normand mal embouché.
</p>

<p>
Il sentait qu’il reportait sur la jeune femme un peu de l’affection qu’il ne savait plus guère exprimer depuis qu’il était veuf, sans enfant dont s’occuper. La mort de son benjamin, Martin, d’une mauvaise fièvre, avant même qu’il ne trouve une épouse, avait été le déclencheur. Plus rien ne le retenait à Beauvais, si ce n’était ses devoirs, et il aspirait à autre chose. Au grand dam de ses amis et relations, il avait annoncé qu’il prendrait la besace et le bourdon à la Noël dernier.
</p>

<p>
On avait ri de sa résolution, se moquant de ses habitudes de bonne chère, d’amateur de putains, de belles étoffes et de lit de plume. Mais il avait tenu bon, peut-être renforcé dans sa décision par les railleries. Il avait vendu tout ce qu’il possédait, en avait confié une grande partie aux frères de saint Jean de l’Hôpital, dans l’espoir soit de revenir, soit de demeurer en Outremer. Il avait presque cinquante ans, et ne regrettait rien de sa longue vie. Il était juste déterminé à ne pas gâcher le peu qui lui restait, ne s’intéressant plus guère à ce bas monde.
</p>

<p>
Un moment, il avait hésité à rejoindre un couvent, mais l’austérité au quotidien le rebutait un peu. Le pèlerinage était aussi l’occasion de découvrir un ailleurs, et mourir en faisant cela lui convenait. Et le sourire, même en partie édenté de Luce éveillait en lui des démons qu’il pensait depuis longtemps endormi. Échappant un rictus amical, il s’esquiva pour la laisser passer. Coquette, elle plissa les yeux en remerciement, se cachant la bouche d’une main pudique. Elle n’acceptait pas sa nouvelle apparence de bonne grâce.
</p>

<p>
Le regard caressant la silhouette qui s’éloignait, il soupira puis alla chercher ses affaires. Il fallait qu’il voit Remiggio, le Pisan le plus mature, pour discuter du voyage à venir.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Faubourgs de Byzance, matin du samedi 29 septembre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;faubourgs_de_byzance_matin_du_samedi_29_septembre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18236-23034&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="faubourg_de_l_asnerie_jerusalem_veillee_du_jeudi_20_decembre_1156">Faubourg de l’Asnerie, Jérusalem, veillée du jeudi 20 décembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Luce frissonnait malgré l’épaisse couverture à la puissante odeur de chèvre. Ils étaient tous assis, allongés, affalés, dans la paille d’un bâtiment annexe de l’hôpital de Saint-Jean. Arrivés en fin d’après-midi, ils avaient préféré reporter leur entrée dans la cité sainte au lendemain, avec le jour nouveau. Ils avaient soupé d’un gruau poivré qui avait des effluves d’ambroisie sous leurs palais enthousiastes. Ils étaient enfin au terme de leur voyage, le but de ces mois de souffrance et de dévotion !
</p>

<p>
Marcel n’était plus le gros homme pansu de naguère, désormais sec comme un chêne en hiver, et les joues moussues de barbe grise. Ses cheveux, qu’il n’avait guère coupés depuis son départ, étaient noués en une dérisoire queue de cheval. Mais il souriait, satisfait. De Beauvais, il ne restait que neuf personnes.
</p>

<p>
Certains arriveraient peut-être plus tard, retardés par la maladie ou les blessures. Il pensait en particulier à Mainet, un potier dont les rhumatismes le tourmentaient tellement qu’il n’avait guère pu suivre leur rythme de marche. Avec un peu de chance, il serait là pour les Pâques. Plein de son bonheur, Marcel en souhaitait à tous les absents.
</p>

<p>
Dans quelques jours, il assisterait à la grande messe de Noël dans l’église qui abritait le tombeau du Christ. Puis il aurait de nombreuses semaines pour aller découvrir les endroits que les curés avaient évoqués devant lui, depuis son enfance. Il était surtout curieux de voir le Jourdain, là où on pouvait être baptisé de nouveau au même endroit que le Christ.
</p>

<p>
Luce lui avait avoué, un des soirs derniers, qu’elle aurait aimé prendre le voile dans une des abbayes de Jérusalem, mais elle avait envie de visiter les lieux saints avec lui auparavant. Elle avait apprécié assez justement la lueur qui habitait le regard de Marcel, et s’y était refusée, n’accordant que son amitié. Elle ne souhaitait plus que le Christ pour époux, lui avait-elle confié.
</p>

<p>
Tout ce qu’il avait obtenu d’elle, c’était un baiser bien chaste sur le front, et une caresse de la joue. Elle avait en elle des blessures qui ne pouvaient se guérir dans le siècle apparemment. Quelques années plus tôt, Marcel aurait peut-être balayé tout cela d’un geste moqueur, et tenté d’embrasser les lèvres de force. Mais il était trop épuisé, trop calme, pour s’essayer à cela désormais.
</p>

<p>
Il ne savait guère ce qu’il allait faire par la suite, car il ne s’était jamais projeté au-delà de son arrivée en Terre sainte. Il avait d’ailleurs finalement dépensé toutes les monnaies dissimulées sur lui, depuis bien longtemps. La dernière avait fini chez un apothicaire de la côte contre quelques remèdes pour soigner un des Pisans. Il avait gardé la lettre des frères de Saint-Jean, énumérant les biens par lui confiés à leur garde. Peut-être pourrait-il l’échanger contre quelques besants ici. Cela lui éviterait le retour interminable et fastidieux. Il avait même assez d’argent pour entrer fort honorablement dans un couvent. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Faubourg de l\u2019Asnerie, J\u00e9rusalem, veill\u00e9e du jeudi 20 d\u00e9cembre 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;faubourg_de_l_asnerie_jerusalem_veillee_du_jeudi_20_decembre_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23035-26228&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le départ en pélerinage, y compris pour une destination proche, n’était pas une mince affaire. La plupart se contentaient de cultes locaux, de saints pas trop éloignés, au pire à une ou deux semaines de marche. Mais l’attrait pour Jérusalem ne se démentit pas, même au sein des couches populaires.
</p>

<p>
Être pèlerin donnait droit à l’assistance des établissements hospitaliers au long du chemin et, plus généralement, d’un accueil au moins minimal de la part des coreligionnaires. Des lettres rédigées par les autorités ecclésiastiques étaient remises aux marcheurs, de façon à leur permettre de prouver leur état, pour bénéficier de l’exemption de taxes, d’hébergements gratuits, etc. Malgré le statut qui en théorie garantissait la charité, il était plus sage de porter avec soi de quoi acheter de la nourriture ou les bonnes grâces de potentats locaux.
</p>

<p>
Il demeure malheureusement difficile de connaître exactement les conditions de voyage des pèlerins les plus modestes justement parce que ce sont ceux qui sont passés le plus inaperçus dans les sources. Ce n’est généralement qu’à travers des mentions indirectes qu’on peut les suivre.
</p>

<p>
Au XIIe siècle, le trajet vers la Terre sainte se faisait souvent par voie de terre, les marcheurs se regroupant pour affronter les périls. En outre, ils croisaient de nombreux autres voyageurs, suffisamment pour s’assurer la plupart du temps un cheminement en relative sécurité.
</p>

<p>
Le cérémonial encore balbutiant au XIIe siècle est attesté bien qu’apparemment conçu selon les besoins <em>ad hoc</em> de la congrégation où il se déroulait. Celui présenté dans la première partie s’appuie sur un texte extrait du pontifical de Bari (Ms. Graz Univer. 239, fol. 143v-146v), publié par Kenneth Pennington (que je remercie ici de m’avoir aimablement fourni un tiré à part), traduit et interprété par Joël Schmitz, qui m’avait déjà bien éclairé lors de la recherche documentaire pour le tome 2 des aventures d’Ernaut. N’ayant que partiellement utilisé la matière par lui traduite, nul doute que je la réemploierai à l’avenir.
</p>

<p>
Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de son travail, ainsi que le renvoi vers la transcription de Kenneth Pennington.
</p>

<p>
Le titre « Marcheurs de lumière » est inspiré de l’évangile selon saint Jean, chap.XI, versets 9-10, lorsqu’il évoque la résurrection de Lazare.
</p>

<p>
<em>Ms Graz. Univer. 239 fol. 143V – 146v</em>
</p>

<p>
Traduction de J. Schmitz, d’après Pennington Kenneth, *Traditio**, Studies in ancient and medieval history, trought, and religion*, volume XXX, 1974, Fordham University Press, « The rite for taking le cross in the twelfth century », p.431-32.
</p>

<p>
<em>Office concernant ceux qui se rendent à Jérusalem</em>
</p>

<p>
Qui demeure à l’abri du Très Haut… (Ps 90). Heureux ceux dont la conduite est intègre… (et qui marchent dans la loi de Dieu… Ps 118). Enseigne-moi, Seigneur, ta voie… (guide-moi au droit chemin… Ps 26,11). Gloire au Père, etc… Seigneur aie pitié. Christ aie pitié. Notre Père… et ne nous laisse pas succomber à la tentation… J’ai dit, Seigneur, aie pitié. Guéris mon âme (car j’ai péché contre toi… Ps 40,5). Envoie-leur, Seigneur, ton secours de ton sanctuaire depuis Sion (Ps 19,3). L’ennemi jamais ne l’emportera sur lui ni le fils d’iniquité (Ps 88,23). Le Seigneur soit avec vous… (etc.) (Oraison) : Seigneur Dieu et Père tout puissant, dont le pouvoir divin est éternel et la souveraine majesté infinie, et vers qui nous nous rendons maintentant dans la foi, nous te demandons de regarder avec bienveillance la dévotion de ton serviteur qui espère en l’immensité de ta miséricore et qui souhaite humblement la grâce ineffable de ta tendresse, et qui, à cause des manquements à l’amour de ton nom, et par refus des tentations du monde, a voulu se rendre avec empressement, là où ton Fils, Notre Seigneur Jésus-christ, est né par ta volonté d’une vierge, selon la chair, est mort et ressuscité avant de monter au ciel.
</p>

<p>
D’après l’oracle du prophète qui a dit de lui (Jésus-Christ)…<br/>

« Nous prierons en un lieu où il a séjourné », et parce que la fragilité humaine ne peut donner aucun fruit digne de pénitence sans ton aide, mais que grâce au don et à la largesse de tous tes biens, il va marchant vers toi au travers du chemin de tes commandements de toujours, Toi secours de ton peuple, protège le, pour son mérite qu’il doit conserver, et garde le pour ce mérite qui doit être protégé, dans l’accomplissement de la vie présente. Qu’il soit fort, lui qui est sur le point de recevoir avec bonheur la récompense de son labeur. Par ce même (Christ NS, etc.)
</p>

<p>
<em>Bénédiction de la croix</em><br/>

Dieu éternellement tout puissant, toi qui, par la soumission et le supplice de la sainte croix de ton fils Notre Seigneur Jésus Christ, as permis de racheter l’homme déchu par la faute diabolique, dans ta clémence porte ton regard sur cet étendard de la sainte croix, et dans ta tendresse daigne la bénir, afin que, à la lumière de la grâce de l’Esprit Saint, soit donné le mérite d’obtenir la rémission de tous ses péchés par le digne fruit de la pénitence, et la vie éternelle, à quiconque aura pris la croix en l’honneur de ton saint nom. Par (etc.)
</p>

<p>
<em>Autre</em>.<br/>

Bénis, Seigneur, cette croix que ton serviteur est sur le point prendre sur lui par dévotion de ton saint nom. Accorde lui, nous te le demandons, de montrer extérieurement de l’humilité, tant dans le regret que l’aveu de son repentir, de sorte que s’en suive pour lui une véritable purification de son âme, par l’effet de ta très grande largesse, ainsi que l’expiation de ses péchés. Par (etc.)
</p>

<p>
<em>Lorsque la croix est remise</em><br/>

Reçois cette croix signe de ton pélerinage au nom de notre Seigneur Jésus Christ, afin que, préservé par elle de toutes mauvaises rencontres (de tous malheurs), tu parviennes à ta destination, en temps opportun, et mérites de l’atteindre avec l’approbation du Christ. Qui avec le Père (etc.)
</p>

<p>
<em>Autre</em>.<br/>

Reçois cette croix, signe de ton pélerinage, au nom de la rédemption de notre Seigneur Jésus Christ, et qu’à la manière de l’ange de Tobie lui-même, elle te précède sur ton chemin comme guide et compagnon, et de même que son ange le dirigeait, qu’elle te conduise à destination, te soit un compagnon joyeux, et qu’elle te préserve des incommodités du chemin. Que l’Esprit Saint daigne t’être un compagnon de voyage et écarte les méchants loin de toi.
</p>

<p>
Par lui-meme. En unité avec lui (Jésus-Christ)…
</p>

<p>
<em>Autre</em>.<br/>

Reçois, mon frère N… l’étendard très victorieux de la sainte croix par lequel, comme d’une hache, tu puisses l’emporter sur la malice de tes ennemis, et te dresser victorieux en soldat, avec tous ceux qui suivent fidèlement Jésus-Christ, jusqu’au temps de l’ultime rétribution, lors de ton retour de la guerre, après avoir terrassé les ennemis et orné de la palme de la victoire, tu puisses recevoir, de notre seigneur Jésus-Christ qui est le chef suprême, des couronnes impérissables de gloire, et régner sans fin avec lui, dans son palais éternel. Qui avec le Père (etc.)
</p>

<p>
<em>Bénédiction de la besace et du bâton</em><br/>

Seigneur Jésus Christ, rédempteur et créateur du monde, toi qui a recommandé à tes bienheureux apôtres qui partaient prêcher, de prendre avec eux seulement un bâton, nous te demandons avec insistance et dévotion de daigner bénir cette besace et ce bâton, afin que ceux qui sont sur le point de les recevoir en signe de périgrination et de sustentation de leurs corps, reçoivent la plénitude de ta grâce céleste, et éprouvent la force de ta bénédiction, et, que, de même que le bâton d’Aaron se désunit lui-même des Juifs rebelles en fleurissant dans le temple du Seigneur (Nb 17,10-11), tu les absolves de tous péchés, eux qui doivent être ornés de la marque des serviteurs du bienheureux Pierre, pour que, au jour du jugement, ils soient séparés et placés à ta droite, en vue d’être en vue d’être couronnés. Par (etc.)
</p>

<p>
<em>Quand il reçoit la besace</em><br/>

Au nom de notre Seigneur Jésus Christ, reçois cette besace de voyage, afin que tu puisses accéder, en bonne santé et corrigé de tes fautes, au pays des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et des autres saints où tu souhaites parvenir, et que, ton voyage accompli, tu puisses faire ton retour vers nous, sain et sauf. Par (etc.)
</p>

<p>
<em>À la remise du bâton</em><br/>

Reçois ce bâton pour soutenir ta marche et t’aider dans les moments pénibles de ton voyage, afin d’être fort pour soumettre toute bande d’ennemis, et de parvenir ainsi sans danger au pays des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et des autres saints où tu souhaites te rendre, puis revenir vers nous, sain et sauf.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ciggaar Krijnie N., <em>Western travalers to Constantinople. The West and Byzantium, 962-1204: Cultural and Political Relations</em>, Leiden - New York - Cologne : Brill, 1996.
</p>

<p>
﻿Collectif, <em>Voyages et voyageurs au Moyen Âge</em>, Paris:Publications de la Sorbonne, 1996.[En ligne], consulté le 23 septembre 2011, Adresse <abbr title="Uniform Resource Locator">URL</abbr>: <a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1" class="urlextern" title="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1" rel="ugc nofollow">http:%%//%%www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/shmes\_1261-9078\_1996\_act\_26\_1</a>
</p>

<p>
Heath Sydney, <em>Pilgrim Life in the Middle Ages,</em> London, Leipsic: T. Fisher Unwin, 1911.
</p>

<p>
Pennington Kenneth, « The rite for taking le cross in the twelfth century », dans <em>Traditio, Studies in ancient and medieval history, trought, and religion</em>, volume XXX, 1974, Fordham University Press, p.429-35.
</p>

<p>
Verdon Jean, <em>Voyager au Moyen Âge</em>, Paris : Perrin, 2003.
</p>

<p>
Webb Diana, *Pilgrims and Pilgrimage in the Medieval West,* London - New York: I.B. Tauris, 1999.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;35185-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Henri de France (1121-1175), fils du roi Louis VI le Gros, évêque de Beauvais (1149-1162) puis archevêque de Reims (1162-1175).
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:11:46 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Marcheurs de lumière]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Legenda sanctorum]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_veillee_du_vendredi_27_decembre_1157">Jérusalem, veillée du vendredi 27 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré les épaisses chausses de laine, Herbelot sentait le froid lui étreindre les pieds. Il tentait par moment de remuer les orteils de façon à faire circuler le sang, mais rien ne semblait réchauffer ses extrémités. Ses mains, enfouies dans les manches, avaient trouvé refuge sous ses aisselles et il n’émergeait de sa capuche que le bout de son nez pointu, aussi rouge que celui des clercs qui l’environnaient. La ville sainte était toujours plus froide que la côte, et il en faisait la triste expérience.
</p>

<p>
Depuis qu’ils étaient arrivés, quelques jours plus tôt, pour les célébrations de Noël, il ne faisait que grelotter et renifler. La vaste rotonde du Saint-Sépulcre lui semblait une vraie glacière, et la foule pressée dans ses murs n’avait pas suffi à en réchauffer les pierres. De plus, il n’y avait guère d’entrain dans les cérémonies, qui voyaient pour la première fois l’absence définitive du maître des lieux, le patriarche Foucher, dont la voix tonnait si vigoureusement contre les ennemis de l’Église.
</p>

<p>
Remplaçant ses sermons adroitement menés, ce n’étaient que chuchotis et murmures feutrées, alors que l’élection de son successeur occupait de nombreux esprits. Les frères de l’Hôpital jubilaient, sans trop le montrer, débarrassés de leur plus farouche adversaire et les clercs ambitieux en appelaient à l’arrière-ban de leurs soutiens pour s’installer dans la cathèdre. Le cloître des chanoines, que rejoignit Herbelot après vêpres, résonnait des confidences échangées et des sourires de connivence.
</p>

<p>
La corne de la lune accrochait des dentelles de brume dans un ciel étoilé. Encore un signe de froid, se lamenta en silence Herbelot. Il tapa des pieds et toussa, profitant de la liberté accordée au-dehors. Il avait grandi dans un monastère aux habitudes strictes, et se conformait sans même y penser à la discipline la plus sévère. Pour lui, la règle de vie des chanoines du Saint-Sépulcre était bien souple et permissive, et lui semblait comme des vacances.
</p>

<p>
Il avait accompagné l’archevêque Pierre de Tyr, et en tant que fonctionnaire du prestigieux prélat, était hébergé dans le palais du patriarche. Mais il aimait assister aux offices des heures, qui avaient si longtemps rythmé son existence, enfant. Cela lui apportait une régularité qu’il appréciait fort pour le calme que cela insufflait dans son esprit.
</p>

<p>
Il quitta les frères dans le cloître pour rejoindre sa chambre par le dédale de couloirs et de courettes qui s’emboîtaient dans le labyrinthe des bâtiments canoniaux. Il partageait là une petite pièce à deux alcôves, avec un des suivants de l’évêque de Lydda, Gilbert. Joufflu et ventru comme seuls savent l’être ceux qui passent plus de temps à bâfrer qu’à s’activer, il était malgré tout un agréable compagnon, à la voix douce, au timbre juste, faite pour les hymnes les plus difficiles. Il était animé d’une passion sans borne pour tout ce qui avait trait à la musique, et espérait bien un jour devenir chantre de sa congrégation.
</p>

<p>
En attendant, il se contentait d’aider comme clerc de second rang, prenant des notes, classant les documents, et portant les messages. Il ne s’en offusquait pas et fredonnait gaiement sans cesse du soir au matin, ponctuant la moindre tâche de strophes légères. Chaque soir, Herbelot profitait de quelques interprétations, accompagnées du psaltérion ou de clochettes, qui lui ravissaient le cœur. Il avait sympathisé avec le jeune homme, heureux de trouver une oreille compatissante à son sort.
</p>

<p>
Lui aussi était un oblat, originaire d’Allemagne. Son vrai nom était Geizbart, et il était orphelin, recueilli par une généreuse patronnesse qui l’avait doté pour le monastère. Il parlait régulièrement d’elle, dame Ottilie, comme d’une sainte. Qu’il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer, mais pour qui il priait souvent, comme nombre d’enfants qu’elle avait ainsi sauvé. Il espérait aider au salut de son âme, convaincu que les dévotions à son intention porteraient leurs fruits.
</p>

<p>
Herbelot trouva le jeune clerc assis, occupé à accorder les cordes de son psaltérion à la lueur des lampes.
</p>

<p>
« La bonne nuit, frère, lui lança-t-il en entrant, tout sourire.
</p>

<p>
– La paix de Dieu, mon frère, répondit Gilbert, sans quitter son ouvrage des yeux.
</p>

<p>
– Vous avez souci de votre instrument ?
</p>

<p>
– Non pas. C’est juste l’humidité et le froid qui le font sonner de bien male façon. J’ai grande hâte de retrouver mon douillet logis à Lydda.
</p>

<p>
– Je n’aurais pas cru dire un jour regretter de célébrer la naissance du Christ notre Sauveur auprès de son tombel. Mais voilà bien tristes cérémonies. »
</p>

<p>
Gilbert opina sans un mot, tout à son ouvrage, laissant le silence s’installer un moment avant de reprendre.
</p>

<p>
« J’ai ouï dire que de nouveaux courriers vont être faits, pour inciter barons et souverains à venir sous le signe de la Croix.
</p>

<p>
– Sans le père Bernard pour les sermonner, je ne sais si beaucoup auront le courage de venir.
</p>

<p>
– Gardez espoir, mon frère. Le puissant comte Thierry ne bataille-t-il pas en ce moment même dans les fiefs de Norredin ? Il doit bien y en avoir d’autres comme lui. Il faut seulement les rappeler à leurs devoirs. »
</p>

<p>
Herbelot soupira, moins enthousiaste que son compagnon. Le comte de Flandre était le frère par alliance du roi Baudoin, et un croisé convaincu, un homme de foi autant que de guerre. Les dirigeants d’Europe ne se souciaient plus guère des territoires latins de Terre sainte. Il lui semblait que la flamme qui avait animé leurs prédécesseurs avait fini par s’éteindre après avoir longtemps vacillé, inlassablement soutenue par le père abbé de Clairvaux, Bernard.
</p>

<p>
Il s’installa sous les couvertures et souhaita une bonne nuit à son compagnon de chambrée. Avant de s’allonger, il récita plusieurs <em>Ave Maria</em>, persuadé que la mère de Dieu était la plus à même de venir en aide à ceux dans le besoin.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, veill\u00e9e du vendredi 27 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_veillee_du_vendredi_27_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;370-6507&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_apres-midi_du_samedi_28_decembre_1157">Jérusalem, après-midi du samedi 28 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
« <em>Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Joannes.</em> »
</p>

<p>
Herbelot avalait sans trop y penser son repas, en silence, comme de coutume. On n’entendait que des raclements de gorge discrets, le frottement des pas des valets qui servaient les plats, les reniflements des malades. Malgré la relative souplesse des règles, il appréciait qu’ici aussi on mange en commun, sans parler, tandis qu’un frère lisait un texte sacré, ou règlementaire. Tout ce qui était propice à l’introspection et l’étude plaisait à son esprit méthodique et routinier.
</p>

<p>
« <em>Erat lux vera, quæ illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum.</em> »
</p>

<p>
Les lentilles étaient agrémentées d’épices au goût douceâtre, et leur couleur dénonçait l’ajout de safran, mais au moins n’y avait-il pas de viande ou de garniture trop riche. Le vin était également de qualité supérieure, et la croûte du pain frais craquait sous la dent. Malgré son éducation et toutes ses préventions, le jeune clerc appréciait fort la bonne chère, dernier plaisir auquel les moines s’adonnaient sans trop de retenue. Leurs vastes domaines et leur richesse permettaient de doter grassement les celliers, et la dérive était par trop fréquente. Un peu de tempérance n’était néanmoins pas malvenu selon Herbelot, pour qui les joies de la table constituaient un péché coupable qu’il était bien souvent obligé d’avouer à confesse. Ce n’était certes pas son seul défaut, mais celui auquel il succombait le plus aisément. En dehors peut-être de celui de la vanité, qu’il reconnaissait bien moins volontiers.
</p>

<p>
« <em>Hic erat quem dixi : Qui post me venturus est, ante me factus est : quia prior me erat.</em> »
</p>

<p>
Un plat de darnes de poisson, à l’ail, au persil et au citron fut déposé à son intention devant lui. Le fumet brulant lui réchauffait le visage autant qu’il satisfaisait ses narines. Il avala le contenu de l’écuelle avec un grand plaisir, autant pour le goût que pour la bienfaisante sensation de chaleur qui glissait en lui.
</p>

<p>
« <em>Et ego vidi : et testimonium perhibui quia hic est Filius Dei.</em> »
</p>

<p>
Une fois la compotée de fruits avalée, tandis que les valets débarrassaient le couvert, la file des chanoines se mit en marche vers le cloître. Le lecteur avait achevé le premier chapitre de l’Évangile selon saint Jean et s’employait à ranger l’imposant grimoire dans un placard d’où il ne ressortirait qu’au prochain repas. L’église était assez riche pour avoir plusieurs copies de tels précieux livres, sans devoir transporter les ouvrages d’un lieu à l’autre au gré des besoins.
</p>

<p>
Après manger, l’ambiance était en général assez détendue, et de nombreux clercs profitaient de ce moment de récréation pour discuter dans le cloître. Quand Herbelot arriva dans l’aile est, il entendit justement un petit groupe qui palabrait avec animation.
</p>

<p>
« Je ne crois pas qu’il puisse y avoir meilleur salut de l’âme que celui de prononcer ses vœux, mon frère, assénait un grand moine au nez tordu.
</p>

<p>
– Mais tout le monde ne peut se tonsurer pour autant…
</p>

<p>
– D’autant qu’il faut bien combattre les infidèles, ajouta un troisième.
</p>

<p>
– Ils n’ont qu’à se faire clercs au soir de leur vie, nul besoin de se faire oblat.
</p>

<p>
– Dieu approuve les combats contre les ennemis de sa Foi. Les saints ont permis la prise des cités où nous sommes ce jourd’hui.
</p>

<p>
– C’est le relâchement des chrétiens désormais qui est puni par Le Très Haut. »
</p>

<p>
Aucun des chanoines présents ne remit en cause cette dernière assertion. Le clerc poussa son avantage.
</p>

<p>
« Nous voyons arriver certains saints inconnus de nous jusqu’alors mais leurs prouesses ravissent le cœur du juste. Ils sont comme les Macchabées les guerriers saints du Seigneur, mais affirment haut et clair que de la prière viendra le Salut, pas du combat l’épée en main.
</p>

<p>
– Il faudrait un tel homme à la tête des royaumes, un moine qui saurait faire juste usage de la force. Seul l’oint du Seigneur sait tenir son cœur pur des appâts du siècle.
</p>

<p>
– Le roi Godefroy l’avait bien compris, et tenait patriarche pour son sire.
</p>

<p>
– Puisse Dieu nous envoyer de nouvel un tel roi ! », confirma le moine.
</p>

<p>
Bien que récemment arrivé en Terre sainte, Herbelot partageait l’analyse de ses compagnons tonsurés. Depuis la perte du comté d’Édesse, le royaume latin semblait malmené, en passe de disparaître régulièrement sous les assauts des infidèles. Il en rejetait la faute sur les dirigeants, plus prompts à se disputer le moindre butin, le plus petit casal, que de porter la parole du Seigneur comme l’avaient fait leurs illustres prédécesseurs quelque cinquante ans plus tôt.
</p>

<p>
La puissance militaire ne suffirait pas si la Foi ne guidait pas leurs pas, la grande expédition de 1148 l’avait amplement démontré. Le roi Baudoin était encore jeune, et il y avait espoir qu’il se montre à la hauteur des attentes. Il était né ici, en Terre Sainte, et serait peut-être le souverain qui saurait rallumer la flamme qui éclairerait leur avenir. Herbelot pria pour que ses précepteurs lui aient instillé l’amour de Dieu plus que des choses de ce monde
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, apr\u00e8s-midi du samedi 28 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_apres-midi_du_samedi_28_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6508-11816&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="tyr_apres-midi_du_jeudi_9_janvier_1158">Tyr, après-midi du jeudi 9 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La pluie sonnait aux carreaux de verre du petit cabinet où l’archevêque aimait à se réfugier pour traiter les affaires administratives. Une épaisse couverture de laine anglaise sur les genoux, un brasero à ses côtés, il répondait à son courrier, approuvait des textes et chartes d’un signe de tête entre deux siestes. Quand le temps le permettait, il ouvrait les châssis et admirait l’horizon maritime, les vagues et les voiles y dansant. Il ne s’émouvait guère des cris et des bruits de la ville qui parvenaient ainsi jusqu’à sa demeure et s’amusait parfois des appels lancés dans les rues.
</p>

<p>
Aujourd’hui, il se contentait de caresser la fourrure épaisse du petit chien au poil gris qui lui chauffait les genoux. Le roquet, à l’ambition de molosse quand il était jeune, était au fil du temps devenu aveugle et avec sa vue sa méchanceté était partie. Il faisait désormais fête à qui le flattait et dormait partout où ses pas le conduisaient, toujours dans l’orbite du prélat. Herbelot, qui ne l’avait pas connu dans ses vertes années féroces, appréciait fort l’animal, et se baladait parfois avec Hieronimus dans les bras lorsqu’il allait déambuler dans les jardins.
</p>

<p>
« Je me demande si je ne vais pas préparer un sermon spécial pour le dimanche de la Purification de la Vierge », déclara soudain le vieil archevêque.
</p>

<p>
Délaissant les documents qu’il relisait, Herbelot attrapa une tablette vierge et un stylet et s’apprêta à noter. Mais rien ne vint durant un long moment, jusqu’à ce que l’archevêque Pierre se tourna vers son clerc, souriant, et lui demanda :
</p>

<p>
« Le Sire Christ lui-même a été présenté au Temple, n’est-ce pas là signe que toute puissance ne vient que de l’Église ? Qu’en dis-tu ?
</p>

<p>
– Je voyais le moment plus propice à célébrer la mère de Dieu, comme chacun. Mais je n’ai pas votre sapience, père »
</p>

<p>
L’archevêque s’amusa de la répartie, toute de docilité de son subordonné. Il aimait bien Herbelot, dont le penchant pour la vie monastique lui agréait fort, bien qu’il le trouva parfois trop timoré et bien trop obséquieux. Son enfance chez les bénédictins en avait fait un mouton, enclin à ne jamais chercher à lever la tête du troupeau, et peu désireux de s’attirer l’ire du pasteur.
</p>

<p>
« Avec l’élection du nouveau patriarche, il me revient en tête toutes les bassesses que les hommes acceptent pour cueillir les fruits de leur ambition. Je crois qu’il est temps de rappeler que le premier devoir, surtout des puissants, est d’honorer Dieu en toute circonstance. Qu’il n’est nul pouvoir qui puisse refléter, ne serait-ce qu’imparfaitement, Sa Majesté. »
</p>

<p>
Tout en hochant la tête, Herbelot notait scrupuleusement, sachant que ces quelques remarques jetées apparemment sans ordre étaient souvent le fruit d’une longue réflexion et fourniraient les bases d’un texte plus solide.
</p>

<p>
« Je vois chaque jour des barons au cœur avide des attraits de la poussière du siècle, et sans un saint homme à leur côté, ils se perdent. Regarde le roi Louis de France, sans Suger pour lui insuffler sagesse et tempérance, il gaspille pire que le fils prodigue. »
</p>

<p>
Il se passa une main chenue sur son visage osseux, essayant d’en faire glisser la fatigue qui s’y lisait dans les plis crevassés.
</p>

<p>
« Des gens de cœur et de sapience, comme Frédéric<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>, pour lequel j’ai grande estime, se font engluer par la tourbe du siècle. Il faut certes avoir cœur de saint pour espérer régner ici-bas sans se voir souillé par ses propres désirs. »
</p>

<p>
Il marqua un temps, ajoutant à mi-voix, pour lui-même, ou pour son confident, qui comprit qu’il ne s’agissait pas d’une remarque à noter :
</p>

<p>
« C’est pour cela que j’ai toujours fui les honneurs, je sais ma chair trop faible. Puisse ceux qui les empoignent faits d’un or plus pur ! »
</p>

<p>
Il sortit un carré d’étoffe de sa manche et se moucha longuement, bruyamment, avant de reprendre son monologue.
</p>

<p>
« Nous n’appartenons à nulle terre, pas plus qu’aucune province n’est nôtre. Il nous faut apprendre à servir avant tout, car nous sommes tous Ses sujets. »
</p>

<p>
Il se tourna une fois de plus vers son clerc, un demi-sourire sur son visage décharné, une lueur amusée dans son regard brouillé et larmoyant. Herbelot se chercha une contenance dans les notes qu’il suivait des yeux sur la cire, puis échappa doucement :
</p>

<p>
« Les clercs, les prêtres apprennent à servir, ainsi que je l’ai fait en moustier, à la Charité des saints Pères.
</p>

<p>
– Tu parles de juste, comme souventes fois, mon jeune ami. Un souverain devrait avant tout être le prêtre de son royaume. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, apr\u00e8s-midi du jeudi 9 janvier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_apres-midi_du_jeudi_9_janvier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11817-16673&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="tyr_veillee_du_mardi_25_fevrier_1158">Tyr, veillée du mardi 25 février 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Herbelot parlait d’une voix douce tandis qu’il lisait, le doigt sous la ligne, le texte du manuscrit. Un de ses privilèges, en tant que clerc de l’archevêque de Tyr, était de pouvoir accéder à tout moment à la bibliothèque du prélat, dont il avait les clefs. Il pouvait détacher des meubles les recueils de prix, et ouvrir les armoires où étaient resserrés les plus précieux. Il ne s’y trouvait rien de licencieux, mais pas mal d’ouvrages décorés finement, importés à grands frais des scriptoriums les plus prestigieux. Le volume que parcourait Herbelot était d’ailleurs orné de magnifiques lettrines de couleur, ornées de feuillages aux complexes volutes, couchées sur un vélin doux au toucher.
</p>

<p>
Il acheva sa lecture, empreint de sérieux.
</p>

<p>
« <em>Gratia Domini nostri Jesu Christi, et caritas Dei, et communicatio Sancti Spiritus sit cum omnibus vobis. Amen</em><sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>.»
</p>

<p>
Il releva la tête, comme remâchant la leçon apprise de ce texte. Il aimait beaucoup saint Paul. Pas tant pour le contenu que par la richesse de ses épîtres. Comme l’abbé de Clairvaux, il avait entretenu une correspondance nombreuse et variée, désireux de répandre la profondeur de ses connaissances des mystères divins à tous les fidèles en détresse. Il apportait la lumière à ceux qui erraient dans les ténèbres.
</p>

<p>
Il avala un peu de vin chaud qu’il s’était fait porter et s’assit confortablement sur la cathèdre emplie de coussin que l’archevêque affectionnait les rares fois où il venait. La faible lueur des deux lampes à huile tapissait de carmin et de safran les profils des ouvrages soigneusement empilés sur les étagères. La fenêtre, barrée d’un épais volet de bois, ne laissait pas deviner la noirceur de la nuit.
</p>

<p>
Herbelot se sentait bien, ici. Il aimait se recueillir sur les textes sacrés et philosophiques, ou feuilletait de temps à autre quelques volumes profanes, comme les extraits de la Chanson d’Alexandre qu’il appréciait fort. Il s’y narrait bien évidemment les parties qui racontaient la jeunesse du grand conquérant, et le siège de Tyr, la ville même où se trouvait Herbelot. Plus il y repensait, plus il était persuadé qu’il était nécessaire de faire comme le grand saint Paul, qu’il fallait écrire des missives. Non pas pour quémander comme le faisaient la plupart des gens ici, mais pour conseiller, infléchir, orienter. Les rois, le basileus, avançaient tels des enfants dans les ténèbres, sans guide éveillé pour les mener, sans modèle à imiter. Ils suivaient leurs instincts, forcément vils et bas, mais ne savaient pas comment faire appel à toutes leurs ressources pour devenir des monarques défenseurs de la vérité divine. Il leur fallait quelqu’un qui leur écrive, qui leur indique comment faire, qui les inspire et les galvanise. Un grand souverain, qui serait à la fois un sage, un prêtre et un homme de foi. Il repensa à saint Jean. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, veill\u00e9e du mardi 25 f\u00e9vrier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_veillee_du_mardi_25_fevrier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16674-19899&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les citations en italique dans la seconde partie du texte sont extraites du premier chapitre de l’Évangile selon saint Jean.
</p>
<blockquote><div class="no">
 « <em>Fuit homo</em> <em>missus a Deo,</em> <em>cui nomen erat Joannes.</em> », verset 6<br/>
<br/>
 Il y eut un homme envoyé de Dieu, son nom était Jean.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 « <em>Erat lux vera, quæ illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum.</em>», verset 9<br/>
<br/>
 Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 « <em>Hic erat quem dixi : Qui post me venturus est, ante me factus est : quia prior me erat.</em> », fin du verset 15<br/>
<br/>
 C’est celui dont j’ai dit: Celui qui vient après moi m’a précédé, car il était avant moi.</div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 « <em>Et ego vidi : et testimonium perhibui quia hic est Filius Dei.</em> », verset 34<br/>
<br/>
 Et j’ai vu, et j’ai rendu témoignage qu’il est le Fils de Dieu.</div></blockquote>

<p>
Il est difficile de se représenter l’univers mental des oblats qui, comme Herbelot, scrutaient le monde à travers le prisme unique de leur éducation religieuse. Évoluant dans un contexte social relativement préservé, où ils ne connaissaient que peu les aléas de la vie du commun, il leur semblait naturel de plaquer sur le moindre fait la grille de lecture catholique et savante dont ils étaient imprégnés.
</p>

<p>
Cela ne signifiait pas pour autant qu’ils n’étaient pas capables de penser par eux-mêmes, la richesse intellectuelle du XIIe siècle est là pour le prouver . Par ailleurs, cela créait une universalité culturelle qui transcendait les origines géographiques, permettant de se sentir comme chez soi dans la plus petite communauté religieuse, pourvu qu’elle respectât au minimum les règles générales.
</p>

<p>
Le titre de ce texte vient du début du titre originel de la <em>Légende dorée</em>, ouvrage du XIIIe siècle rédigé par Jacques de Voragine, qui présente la vie de nombreux saints : « Ce qui doit être lu des saints… »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19900-21839&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Voragine, Jacques de, Roze Abbé J.-B. M., <em>La légende dorée</em>, Paris : Édouard Rouveyre éditeur, 1902. Une version en ligne existe : <a href="http://www.abbaye-saint-benoit.ch/voragine/index.htm" class="urlextern" title="http://www.abbaye-saint-benoit.ch/voragine/index.htm" rel="ugc nofollow">http://www.abbaye-saint-benoit.ch/voragine/index.htm</a> [consulté le 9 avril 2015].
</p>

<p>
Le Goff Jacques, Rémond René, <em>Histoire de la France religieuse. Tome 1. Des dieux de la Gaule à la Papauté d’Avignon (des origines au XIVe siècle)</em>, Paris, éditions du Seuil, 1988.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;21840-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Frédéric de la Roche, alors évêque d’Acre et futur archevêque de Tyr.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Dernier verset du chap. 13 de la Seconde épitre de saint Paul aux Corinthiens : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous ! »
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:11:14 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Legenda sanctorum]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Retraite]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_041_retraite#retraite]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="chateau_emmaues_fin_de_matinee_du_jeudi_9_mai_1157">Château Emmaüs, fin de matinée du jeudi 9 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Frère Raoul descendit de sa monture, un petit âne au tempérament placide, avec aussi peu de grâce qu’il y avait grimpé. Sa large bedaine et son manque d’activité physique rendaient la tâche bien ardue, faisant de l’exercice un spectacle ridicule. Ce faisant, il nota avec agacement l’hilarité mal dissimulée des deux valets qui l’avaient accompagné avec le train de mules et les deux chameaux. Dans le nuage de poussière soulevé par ses efforts, il remit un peu d’ordre dans sa tenue et ajusta sa ceinture par-dessus la coule.
</p>

<p>
Il n’aimait guère sortir de l’enceinte de l’hôpital de Jérusalem, et encore moins de la ville. Néanmoins, ses futures attributions l’obligeraient à voyager fréquemment, ce qu’il déplorait à grands soupirs à chaque fois qu’il y pensait. Peut-être avait-on estimé parmi ses supérieurs que l’ampleur de son estomac ne seyait guère à un serviteur de Dieu humble et parcimonieux. Quelques mois passés à se tanner les fesses sur le dos d’un bourricot, le long des chemins empoussiérés de Judée allaient vite mettre bon ordre à cela.
</p>

<p>
Il souleva son chapeau de paille et s’épongea le front, coiffa sa chevelure tonsurée d’une main moite. Ses bajoues luisaient de sueur grasse, coulant dans son cou irrité contre la rude toile de ses vêtements. La chaleur l’achèverait bien si sa foutue monture ne le précipitait pas d’abord dans un ravin. Faisant craquer son dos contusionné, il dodelina péniblement vers l’entrée principale du caravansérail accolé à l’église.
</p>

<p>
Le bâtiment s’organisait autour d’une cour ceinturée de galeries couvertes. Il y apprécia la fraîcheur, non sans frissonner du soudain changement de température, mais grimaça en y voyant un imposant groupe de pèlerins discuter bruyamment. Dans une langue inconnue de lui en plus. Grommelant, il les dépassa, jetant un œil habitué quoique distant aux silhouettes harassées, aux épaules voûtées.
</p>

<p>
Une petite porte ouvrait directement sur l’endroit, où il pensait dénicher le cellérier responsable du lieu. La pièce exigüe n’abritait qu’un tabouret devant une modeste table à tréteaux, des étagères couvertes de tablettes et de rouleaux poussiéreux, ainsi qu’une lampe éteinte. Mais pas d’hospitalier en vue. Il continua à avancer vers les cuisines, où il savait trouver quelqu’un à toute heure.
</p>

<p>
Une odeur de brouet s’en échappait, rappelant à l’infortuné voyageur que son repas du matin était bien loin. Plissant les yeux à cause de l’obscurité relative, il manqua de peu de renverser un moine qui sortait du lieu, se contentant de le heurter de son ventre moelleux.
</p>

<p>
« Mon frère !, échappa l’autre, surpris.
</p>

<p>
– La paix de Dieu, frère, je suis Raoul, de Bethléem, et je m’en viens depuis le chef hospice, en la sainte cité.
</p>

<p>
– J’ai nom Chrétien, céllérier de ce lieu. »
</p>

<p>
Tout en parlant, il l’invita à le suivre d’un geste de la main.
</p>

<p>
« Nous n’avons certes pas de salle capitulaire, mais notre réfectoire sera tout aussi bien. »
</p>

<p>
L’endroit était petit, chaulé de frais, avec un imposant crucifix de bois peint accroché au mur, surveillant les tables sombres et les tomettes de terre cuite. Cela sentait l’humidité, mais la lumière issue des fenêtres jouait dans la poussière, apportant un peu de gaieté sous la morne figure du crucifié. Frère Chrétien tira un banc et s’assit tandis que Raoul s’affalait comme une baleine, expirant comme soufflet de forge. Il s’essuya une nouvelle fois le front pendant que son compagnon envoyait quérir du vin et du fromage. Puis il se tourna vers son visiteur.
</p>

<p>
«Alors, quelles sont les nouvelles en la Cité ?
</p>

<p>
– Pèlerins et marcheurs s’en viennent, et nous ramassons toujours autant de miséreux. À croire qu’il s’en fabrique tout exprès pour nous chaque jour. »
</p>

<p>
Chrétien acquiesça, tout en accueillant le pichet, les verres et le plat. Il servit son frère en silence puis ajouta :
</p>

<p>
« Quelles nouvelles du nord ? De nos frères tombés ? »
</p>

<p>
Raoul secoua la tête ostensiblement, le visage renfrogné, déchirant un morceau de pain.
</p>

<p>
« Ce fut là tragédie comme seuls les Anciens en chantaient jusqu’à aujourd’hui. Tant de pertes ! Nous n’avions pas besoin de cela… »
</p>

<p>
Puis il se consacra à l’engloutissement exhaustif et minutieux de tout ce qui pouvait être comestible sur la table, sans plus rien ajouter. Il accordait néanmoins de temps à autre un regard méfiant au fils de Dieu accroché au mur, comme s’il craignait que ce dernier lui pique sa part. L’autre frère attendait, son verre à la main. Ce ne fut qu’après avoir avalé l’ultime bouchée, suivie d’un rot discret, que Raoul fit de nouveau entendre sa voix.
</p>

<p>
« J’ai pour tâche de vous demander de préparer les bois d’œuvre d’Aqua Bella. Nous allons les envoyer, comme beaucoup de choses, à Beit Gibelin. Vous n’en avez plus usage ici, de toute façon ?
</p>

<p>
– Non, ils sont remisés ici depuis plusieurs semaines déjà.
</p>

<p>
– C’est parfait, préparez-les pour un transport jusqu’à la Cité, nous ferons convoi d’ici peu.
</p>

<p>
– Quels projets pour Beit Gibelin ?
</p>

<p>
– Avec la prise d’Ascalon, nous devrions attirer colons en masse, nous allons leur bâtir une église paroissiale pour inciter à cela. »
</p>

<p>
Frère Chrétien hocha la tête, enthousiaste, sans rien ajouter.
</p>

<p>
« Nous avons par mal heurt perdu moult provendes avec cette histoire de Panéas, alors je bats le rappel d’un peu partout.
</p>

<p>
– Nous avons encore de quoi bien œuvrer, je n’ai guère de craintes en cela.
</p>

<p>
– Puisse Dieu vous entendre, nous avons tant à faire. Et tellement à accueillir chaque jour !
</p>

<p>
– Il est vrai que cette année voit grande foule de pérégrins. Je ne crois pas avoir jamais autant accueilli de marcheurs de Dieu. »
</p>

<p>
Raoul siffla la dernière goutte de son verre et regarda avec dépit dans la cruche vide, avant d’ajouter.
</p>

<p>
« Je vous mène d’ailleurs les quelques draps que vous avez mandés pour Aqua Bella.
</p>

<p>
– Parfait, peu à peu, le cellier s’emplit. J’ai grande hâte de voir l’endroit accueillir nos premiers frères. »
</p>

<p>
Tentant d’avaler les traces d’humidité persistant dans son gobelet, Raoul hocha la tête. Il espérait d’ailleurs bien être un des premiers à bénéficier de l’hospitalité de l’endroit. N’avait-il pas l’âge de se reposer un peu ? Il n’était pas loin de ses quarante cinq ans après tout. Et s’il devait cheminer par les routes du royaume jour après jour, il ne faudrait guère plus de quelques semaines avant qu’il ne soit brisé de partout.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau Emma\u00fcs, fin de matin\u00e9e du jeudi 9 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_emmaues_fin_de_matinee_du_jeudi_9_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;362-7112&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="chateau_emmaues_apres-midi_du_samedi_11_mai_1157">Château Emmaüs, après-midi du samedi 11 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Frère Chrétien ne remarqua pas l’hospitalier au sein de la foule des pèlerins qui sortaient de l’église. Les murmures de leurs conversations avaient éclipsé le chant des cigales et des grillons, et l’attroupement avançait bruyamment parmi les pins et les palmiers. Il les salua, de façon automatique, son panier à la main tout en se dirigeant vers l’accès au lieu de culte. Il avait cueilli quelques fleurs dans le jardin pour orner les autels de frais. Le sourire de son confrère le stoppa net, un peu confus.
</p>

<p>
« Je ne vous avais pas vu au parmi de la foule, frère.
</p>

<p>
– Nulle offense ! J’ai profité de mon passage ici pour aller faire oraisons. »
</p>

<p>
Frère Chrétien sourit. Il était toujours touché par les manifestations de foi simple, surtout parmi ceux de son ordre, où on rencontrait aussi pas mal d’ambitieux et de carriéristes.
</p>

<p>
« Vous compaignez ces pérégrins ?, s’enquit-il.
</p>

<p>
– Non pas. Il se trouve juste que j’ai cheminé de concert un peu avec eux. Je m’en viens de Calanson, suite à vos demandes. »
</p>

<p>
Le cellérier écarquilla les yeux.
</p>

<p>
« Oh, mais en ce cas, vous êtes…
</p>

<p>
– Frère Guillaume, oui. La paix sur vous, frère. »
</p>

<p>
Un large sourire déformant désormais ses traits, Chrétien attrapa la manche de son compagnon et partit en direction de la porte de l’hôpital, obstruée par les pèlerins. Il échangeait régulièrement des denrées avec le cellier de Calanson, propriété de l’ordre située dans la plaine, sur la route de la côte.
</p>

<p>
Ils se faufilèrent parmi les marcheurs et traversèrent la cour. Chrétien confia ses fleurs à un jeune valet pour qu’il s’occupe de changer les bouquets puis invita son confrère à le rejoindre dans la petite salle où il conservait ses documents. L’air était chaud, empli de la poussière soulevée, et aucun vent ne venait rafraichir les nuques échauffées. La douceur de l’ombre leur fit donc grand bien.
</p>

<p>
En s’asseyant, Guillaume nota le pupitre sur lequel plusieurs tablettes étaient posées, la corne à encre accueillant une poignée de plumes, les rouleaux de papier entassés. Tout cela lui rappelait sa propre petite cellule. Il sourit, dévoilant une dentition irrégulière qui cadrait assez bien avec son faciès rustique. Il n’était certainement pas fils de nobliau confié à l’institution pour y faire carrière.
</p>

<p>
« Je fais chemin pour le maître hospice, je me suis dit que ce serait bonne occasion pour vous encontrer. Et voir de mes yeux le castel qu’on réserve aux anciens.
</p>

<p>
– Aqua Bella est quasiment fini, nous œuvrons à le meubler. Pour l’heure, je fais office de cellérier pour eux aussi, mais je ne doute pas qu’un frère sera spécialement désigné pour cela. »
</p>

<p>
Guillaume acquiesça en silence, le coude appuyé sur la table, le regard traînant ici et là.
</p>

<p>
« Vous faudra-t-il quelque chose de mes greniers ? Les récoltes sont assez bonnes et nous avons larges provendes.
</p>

<p>
– Si vous avez tiges de fraiche moisson, je ne dis pas non. Il va falloir faire paillasses assez pour garnir les lits. D’ailleurs ceux-ci sont en train d’être bâtis en la sainte Cité.
</p>

<p>
– Je pense que cela peut se faire. »
</p>

<p>
Frère Chrétien s’excusa, le temps d’aller régler un problème d’hébergement pour les arrivants. Il revint une cruche et deux gobelets à la main. Pendant ce temps, frère Guillaume s’était appuyé contre le mur et commençait à dodeliner de la tête.
</p>

<p>
« Auriez-vous désir de vous allonger avant vêpres, mon frère ?
</p>

<p>
– Je ne dis pas non, j’ai fort veillé ces derniers jours, et les voyages en pleine chaleur sont toujours éreintants.
</p>

<p>
– Des soucis en votre casal ? »
</p>

<p>
Guillaume soupira, attendant d’être servi en vin et d’en avoir avalé une gorgée pour répondre.
</p>

<p>
« Nous avons eu quelques troubles, avec des soudards descendus de Panéas.
</p>

<p>
– Des Turcs ?, s’inquiéta soudain Chrétien.
</p>

<p>
– Certes non. Des baptisés, comme vous et moi. Mais l’un d’eux, pris de boisson, s’est attaqué à une pucelle, et l’a forcée. La pauvresse n’ayant personne pour la défendre à la cour du vicomte, il nous a fallu l’y représenter.
</p>

<p>
– Le coquin a été condamné?
</p>

<p>
– Oui et non. J’ai demandé, comme de juste, qu’il fournisse de quoi la faire nonette, qu’elle puisse laver cet affront sous le voile. Mais elle avait disparu entretemps…
</p>

<p>
– La pauvrette.
</p>

<p>
– L’homme a payé l’amende au vicomte et j’ai obtenu qu’on l’escouille, tout de même ! Mais il a fait appel à son baron, espérant grâce pour ses bourses. »
</p>

<p>
Chrétien renifla, décontenancé. Comment la justice pouvait-elle s’exercer si les condamnés pouvaient échapper aux sanctions par l’aide de leurs patrons ? Il serait néanmoins malaisé d’obtenir rémission de l’amende, les puissants ayant les doigts encore plus crochus qu’usuriers lombards. Mais payer quelques sous ne saurait effacer la faute, et l’enfant serait à jamais marquée du sceau de l’infamie, sans espoir de rédemption si elle fuyait le voile.
</p>

<p>
Il fut ramené à la réalité par le bruit du gobelet heurtant la table.
</p>

<p>
« Je ne suis que fils de vilain, et n’y entends guère à ces choses, mais cela me désole de voir que même notre ordre ne peut porter bon secours à une gamine.
</p>

<p>
– Vous savez ce qu’elle est devenue ?
</p>

<p>
– Aucune idée. Peut-être qu’un de ces soudards l’aura trucidée pour la celler dans un coin. Dans l’espoir que cela permettrait à son compère d’échapper au jugement. »
</p>

<p>
Chrétien se mordit la lèvre, ennuyé. Il était également trop souvent confronté au malheur, à la mort et la tristesse pour ne pas en être affecté.
</p>

<p>
« Les affaires de sang ne sont pas pour nous, mon frère. Laissons cela aux barons.
</p>

<p>
– C’est quand même dommage d’accueillir le voyageur comme nous le faisons et d’en oublier la protection des miséreux sans feu ni lieu. »
</p>

<p>
Il se renfrogna, se frottant le nez avec une telle vigueur, de sa grosse paluche, qu’il semblait vouloir l’arracher de son visage. Son compagnon lui posa une main amicale sur le poignet.
</p>

<p>
« Nous pouvons tout de même prier pour elle, frère.
</p>

<p>
– Ouais, prier, ça on sait faire. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ch\u00e2teau Emma\u00fcs, apr\u00e8s-midi du samedi 11 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_emmaues_apres-midi_du_samedi_11_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7113-13408&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="aqua_bella_matin_du_samedi_25_mai_1157">Aqua Bella, matin du samedi 25 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Les chaussures ornées d’éperons de frère Pons résonnaient sous les voûtes tandis qu’il appréciait d’un œil connaisseur le travail des maçons. La pièce était largement éclairée par les fenêtres au sud, et le soleil pénétrait à flot en cette belle journée. Il s’avança vers l’abside à l’est et en caressa les murs finement lissés. Puis, se grattant le cou, il se tourna vers le père Daniel, qui était resté à l’entrée, admirant la salle dans toute son ampleur. Leurs voix résonnaient dans l’endroit vide.
</p>

<p>
« Voilà belle salle où prendre repos, mon père. Je n’avais pas fait visite depuis long temps, et je m’enjoie de voir si bel ouvrage.
</p>

<p>
– Nos frères apprécieront de certes le confort du lieu. Malades ou blessés trouveront leur place ici.
</p>

<p>
– Vous aurez quelque docte médecin pour veiller sur eux ?
</p>

<p>
– Nous avons un frère fort versé en chirurgie qui sera des nôtres, et des médecins du chef hospice viendront faire visite chacun à leur tour. Ainsi nous bénéficierons de leur science à tous. Le temps d’en trouver un qui nous rejoigne. »
</p>

<p>
Le chevalier hochait la tête en assentiment, déambulant tout en devisant. Il avait vu sortir de terre l’édifice au fil des semaines, des mois, depuis le château voisin de Belmont, dont il avait la charge. Il s’était tout d’abord emporté contre ce projet, qu’il jugeait préjudiciable à son domaine, mais finalement, il comprenait l’intérêt d’un tel lieu. Où les frères malades, âgés ou blessés, pourraient être soignés tranquillement. Un bel endroit où finir ses jours, à l’occasion, auprès des eaux gazouillantes qui surgissaient des sources environnantes, parmi les chênes et les pistachiers.
</p>

<p>
« Nul doute qu’il y aura usage de l’endroit avec Norredin qui s’est remis en chasse…
</p>

<p>
– De bien obscurs moments nous attendent, je le crois aussi.
</p>

<p>
– Obscurs, je ne sais. Il est acertainé que nous ne pouvons pas laisser ce païen fouler nos droits ainsi. Le roi va sûrement lever le ban pour aller bouter hors ce Turc. »
</p>

<p>
Daniel opina en silence. Il n’était pas de ceux qui avaient vu avec enthousiasme le développement de la fonction militaire au sein de leur ordre. Il était prêtre, un de ceux qui se sentaient le plus poussés vers une vie contemplative, comme un simple moine. Il avait d’ailleurs un long moment été tenté de rejoindre les frères de Bernard de Clairvaux.
</p>

<p>
Puis on lui avait parlé du projet d’Aqua Bella, un lieu de retraite et de repos, où un prieur serait nécessaire. Il avait accepté avec joie, trop heureux de concilier ses appétits de retrait du siècle avec la possibilité de demeurer hospitalier. Mais c’était avant de faire connaissance avec frère Pons, le châtelain de Belmont, forteresse voisine, également propriété de l’ordre. Lui était un fils de banneret, cadet sans avenirs qui avait vu dans le développement du bras armé des frères de saint Jean la perspective de faire carrière, lance au poing, garantissant son âme et son renom de concert.
</p>

<p>
« Il faudra me confier un ou deux de vos sergents quand ils seront là, que je les prenne en main une poignée de jours… »
</p>

<p>
Voyant le visage étonné du prieur, frère Pons afficha un sourire sarcastique.
</p>

<p>
« Ne vous enfrissonnez pas, je ne saurais en faire des chevaliers en si peu de temps. C’est juste pour leur apprendre les signaux à connaître, vu que nous sommes en vue les uns des autres. Cela pourra servir.
</p>

<p>
– Ne sommes-nous pas en sécurité ici, au cœur du royaume ?
</p>

<p>
– La flèche vole par-dessus n’importe quelle muraille, mon père. C’est la prudence, plus que la force qui fait de nous de bons soldats de Dieu. »
</p>

<p>
Le clerc se renfrogna. Il s’estimait un soldat de Dieu lui aussi, mais combattait différemment. Et certainement pas en versant le sang. Ce n’était pas là un rôle décent pour qui espérait apporter son âme pure au jour au Jugement Dernier, il en était persuadé.
</p>

<p>
« Vous comptez accueillir quand les premiers frères ?
</p>

<p>
– Dès que la consécration aura eu lieu…, soupira le prieur.
</p>

<p>
– La peste du patriarche ! Il fait encore problème ?
</p>

<p>
– Il use de la moindre miette de son pouvoir pour nous nuire. J’aurais vu bon signe d’avoir la messe solennelle au jour de la Pentecôte<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>, mais cela n’a pas été possible. Il n’y a donc désormais plus d’urgence, mais j’ai espoir avant la saint Jean d’été<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>. »
</p>

<p>
Le soldat acquiesça en silence, laissant son regard admirer une dernière fois la pièce, avant qu’elle ne s’emplisse de toux, d’éructations diverses et d’odeurs de corps fatigués et abîmés.
</p>

<p>
« Puisse le Seigneur vous entendre. L’été se passera en selle, à pourchacier le païen, et nul doute que nous y gagnerons horions et plaies. »
</p>

<p>
En entendant cela, le prieur se signa, dans l’espoir que le Seigneur les épargnerait, à défaut de leur éviter les combats. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Aqua Bella, matin du samedi 25 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;aqua_bella_matin_du_samedi_25_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13409-18461&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, appelé communément l’ordre de l’hôpital représentait une énorme institution, qui comprenait un vaste domaine s’étendant sur de nombreux territoires. La gestion s’en faisait de façon à assurer la mission d’accueil initialement prévue, à laquelle s’était ajoutée au fil des ans une tâche de protection des pèlerins. Pour aboutir à la création d’une branche armée, similaire à la milice du Christ, les Templiers.
</p>

<p>
Il faut se garder néanmoins de penser l’ensemble comme un monolithe, et des tensions existèrent tout au long de son existence entre les différentes tendances. On y rencontrait aussi bien des prêtres que des laïcs, des hommes de guerre comme de simples serviteurs manuels. On a heureusement conservé pas mal d’archives, grâce à la survie de l’ordre jusqu’à nos jours (désormais appelé Ordre de Malte), mais il demeure difficile de dépeindre exactement la vie au jour le jour dans les établissements qui composaient cette mosaïque.
</p>

<p>
Le long de la route de Jérusalem depuis la côte, Château Emmaüs (Abu Ghosh), Aqua Bella (Khirbat Iqbala) et Belmont (Suba) synthétisent bien en peu d’espace toutes ces tendances : accueil des pèlerins, forteresse pour protéger la zone, lieu possible de retraite (hypothèse proposée par Denys Pringle, que j’ai retenue). Pour ceux qui se rendent en Israël, les trois endroits sont encore visitables, les deux premiers en assez bon état, et au sein d’un parc naturel pour le second, où les sources sont mises en valeur. Le tout à quelques kilomètres du centre de Jérusalem.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. I &amp; II.</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1993.
</p>

<p>
Riley-Smith Jonathan, <em>The knights of St John in Jerusalem and Cyprus c. 1050-1310</em>, Londres : McMillan, 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20111-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">19 mai cette année là
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Le 24 juin.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:10:10 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Retraite]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ L’ombre des puissants]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_040_l_ombre_des_puissants#l_ombre_des_puissants]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="damas_fin_d_apres-midi_du_yawm_al-_ahad_7_joumada_ath-tania_548">Damas, fin d’après-midi du yawm al-’ahad 7 joumada ath-tania 548</h2>
<div class="level2">

<p>
Abu Sa’id Husayn al-Sabi ibn Ahmad était un homme surprenant. On le disait adepte du luxe et enclin à céder à tous les appétits charnels. En cette fin de journée, il était revêtu d’un magnifique qaftan aux couleurs chaudes, dont les reflets moirés éclairaient son visage de teintes chatoyantes. Sur son crâne, un turban de soie claire, avec des motifs brodés de fils chamarrés laissait tomber de longs rafrafs<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> dans son dos. Pas trop longs néanmoins pour ne pas heurter les censeurs les plus regardants. À ses doigts de nombreuses bagues scintillaient tandis qu’il levait son gobelet de verre peint pour avaler une gorgée d’eau citronnée. Mais ce qui était le plus fascinant chez lui, c’étaient ses yeux. Ils dévoraient son visage aigu de Persan, faisaient oublier les épais sourcils noirs, qui se rejoignaient au-dessus de son nez fin. Ils oblitéraient sa bouche sensuelle, sa barbe brune, soigneusement taillée, d’où saillaient deux pommettes olivâtres.
</p>

<p>
On disait qu’avoir l’iris bleu était signe du démon, mais dans le cas d’Abu Sa’id, ils étaient tellement clairs qu’ils en devenaient hypnotiques. Cerclés d’une bande sombre, ils avaient la couleur de la glace, qu’on ne voyait jamais dans le désert syrien. Personne n’osait le fixer, de peur de perdre son âme dans ces fragments d’Enfer. On l’appelait d’ailleurs al Zarqa’<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, jamais en face, mais sans qu’on sache si cela lui plaisait ou le fâchait. En tout cas, peu nombreux étaient ceux qui le confrontaient à ce surnom. Abu Malik était de ceux-là. Il avait rencontré le fonctionnaire à l’occasion de ses levées de fond pour libérer des prisonniers, un jour de prière dans la grande mosquée. C’était lorsque les Francs vinrent de toute l’Europe pour les attaquer, se contentant au final de ruiner les jardins de la Ghuta<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>.
</p>

<p>
La générosité de l’homme le surprit, car il avait entendu les pires choses sur lui. Cela l’incita à en apprendre plus. Et, au fil des ans, ils étaient devenus amis. Al-Zarqa’ appartenait à l’administration municipale, rattaché à l’un ou l’autre diwan, au fil des changements de dirigeants. C’était un fonctionnaire compétent, tout le monde le reconnaissait. Il maniait les chiffres avec aisance et possédait une mémoire phénoménale. En outre, son écriture était souple et déliée et il savait s’exprimer dans plusieurs idiomes presque couramment. Son père, et son grand-oncle avant lui, étaient de grands voyageurs et des commerçants avisés qui avaient fait fortune dans le négoce avec les Indes et Bagdad. Certains disaient qu’une esclave capturée Outremer avait porté le malheur dans sa famille, avec ses yeux bleus. Il jouissait pourtant d’une belle rente et d’une bonne situation sociale. À cela s’ajoutaient une culture solide et un esprit acéré, adepte d’un humour souvent ironique.
</p>

<p>
Abu Malik revenait d’un après-midi dans la mosquée de son quartier, où l’imam et lui avaient établi un inventaire des fonds disponibles pour aider à la libération des captifs d’Ascalon dont on venait d’apprendre la chute aux mains des Francs. Bien qu’il ne soit guère regardant sur ce point, Abu Malik était gêné par le fait que c’étaient des Égyptiens qui avaient été capturés, car cela signifiait pour beaucoup que c’étaient des shiites. La générosité était alors moins prononcée. Pourtant de nombreux croyants ascalonites<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> partageaient leur tradition sunnite, ce n’étaient que les dirigeants qui étaient en majorité écrasante d’une autre obédience.
</p>

<p>
Devoir ainsi batailler sans cesse pour des faux semblants était parfois épuisant, d’autant plus lorsque ses propres affaires tournaient au ralenti. Le réconfort d’un familier était donc le bienvenu, et il savait al Zarqa’ assez proche de ses convictions pour s’épancher et se renseigner sur les événements sans craindre pour sa réputation ou son avenir. Malgré ses yeux clairs et son visage persan, al Zarqa’ était avant tout <em>dimashqi</em>, un véritable Damascène. Et lui aussi s’inquiétait de ce qui se passait. Il brossait la situation en grimaçant, évoquant les échanges avec les autres fonctionnaires qu’il fréquentait chaque jour.
</p>

<p>
« Beaucoup craignent de voir notre cité forcée par les infidèles. Et la nouvelle de la perte d’Asqalan étreint les cœurs.
</p>

<p>
– J’aurais grande surprise à les voir sous nos murs. Mugir ad-Din sait comment traiter avec eux.
</p>

<p>
– Je l’ose croire, tu es homme de sapience sur ce sujet. Pourtant je ne suis pas certain que l’exil de Mu’ayyad soit une bonne chose, ni la nomination de son frère au vizirat. »
</p>

<p>
Abu Malik opina, s’empara d’un abricot à la peau dorée qu’il croqua avec gourmandise.
</p>

<p>
« L’espoir peut venir de Ba’albak, l’émir ’Ata…
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<p>
– L’eunuque est fort apprécié du peuple, mais je ne sais s’il saura garder notre cité indépendante et prospère. Nūr ad-Dīn a beau multiplier les cadeaux et les marques de respect dans ses lettres, il nous affame, quoi qu’en pensent les gens.
</p>

<p>
– Tu ne l’aimes guère, ce Turc, on dirait bien », s’amusa Abu Malik.
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<p>
Lui non plus n’avait guère d’amitié pour les guerriers nomades qui détenaient le pouvoir depuis des dizaines d’années en Syrie, au gré des changements de dynastie. C’étaient des hommes de sang et d’acier, au contraire des Syriens, qui aimaient le négoce, le raffinement et la paix.
</p>

<p>
« Tu sais ce qu’on dit : dis du bien de tes amis, et de tes ennemis, ne dis rien !, répondit dans un demi-sourire le fonctionnaire. Ce que je vois, c’est qu’il se murmure partout que le prix du grain augmente parce que le prince a vendu les récoltes aux Ifranjs. C’est là un mensonge honteux. L’appétit insatiable de l’émir a bien failli nous faire basculer dans le giron des infidèles, si ce n’était le sang froid de certains. Verser un tribut, d’accord, mais il ne s’agit pas de s’inféoder. »
</p>

<p>
Abu Malik était d’accord. Cela faisait des décennies, peut-être des siècles, aussi loin que la mémoire de ses proches pouvait remonter, que les Damascènes naviguaient à vue entre les potentats locaux, les dynasties guerrières, les ambitions princières. Il était bien révolu le temps où battait là le cœur de l’empire musulman, l’âme de la religion. Mais la cité demeurait farouchement attachée à son indépendance, à sa prospérité et à son histoire. Et ses notables refusaient de plier le genou si même les formes n’étaient pas respectées. Ils avaient leur fierté, et la plus indiscutable des réalités ne suffisait pas à les y faire renoncer.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du yawm al-\u2019ahad 7 joumada ath-tania 548&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_fin_d_apres-midi_du_yawm_al-_ahad_7_joumada_ath-tania_548&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;385-7287&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="damas_midi_du_yawm_as-sabt_23_ramadan_548">Damas, midi du yawm as-sabt 23 ramadan 548</h2>
<div class="level2">

<p>
Abu Malik se dépouilla de son épaisse jubba de laine colorée en pénétrant dans le couloir de sa demeure. Une banquette spécialement disposée à droite lui permettait de se défaire de ses bottes pour enfiler des babouches rangées parmi les nombreuses paires de savates destinées aux visiteurs. Il était engoncé dans plusieurs couches de vêtements chauds, l’hiver étant particulièrement rigoureux cette année. La veille, un crachin frigorifiant l’avait surpris alors qu’il faisait des emplettes pour la soirée. En cette période traditionnelle de fêtes, il avait été étonné de la morosité de l’ambiance, de la figure austère que lui présentaient les commerçants. Même le souk des marchands de bric-à-brac, habituellement fourmillant d’activité, de chalands curieux, de vendeurs criards, d’objets amusants, semblait désert.
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<p>
Il avança jusque dans la minuscule pièce à côté de l’entrée où Ali, son principal domestique, se tenait généralement. Il était en effet en train de trier et plier une pile de linge de maison, avec l’aide de la petite Shaima. Il leur signala qu’une livraison de ses commandes ne devrait pas tarder puis, comme il allait pour partir, le vieux valet lui indiqua qu’un visiteur, son cousin Idris ibn Hamzah, l’attendait dans le majlis<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>. Il acquiesça et se rendit d’un pas allègre dans la pièce.
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<p>
Idris était en fait de la famille de son épouse. Le jeune homme commerçait avec le nord essentiellement, achetant des troupeaux pour les acheminer jusqu’à Damas où il les revendait comme animaux de boucherie. C’était un garçon plein d’entrain, charmeur et irrévérencieux. Il ne fut donc nullement surpris de le découvrir en train de grignoter quelques dattes alors que le crépuscule était encore bien loin. Idris accueillit nonchalamment Abu Malik d’un sourire, sans se lever pour son aîné. Il est vrai que les deux familiers se fréquentaient beaucoup, mais Abu Malik était toujours contrarié de voir qu’Idris en prenait parfois vraiment trop à son aise avec la politesse.
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<p>
Un jour, il s’était même présenté en son absence, lui avait indiqué Ali, pour saluer sa cousine en l’absence de tout homme dans la maison. Il s’était presque imposé auprès des femmes, des amies de Fazila, qui n’avaient guère apprécié d’être ainsi exposées à un inconnu. De sévères remontrances l’avaient dissuadé de recommencer, mais il s’affranchissait régulièrement des conventions et faisait souvent la honte de ses parents. La demeure d’Abu Malik était finalement la seule où il savait pouvoir être reçu chaque fois que l’envie lui en prenait, et il aimait discuter avec son cousin de choses et d’autres. Tous deux étaient adeptes de musique, et il arrivait qu’ils louent des interprètes pour la veillée. Idris était encore jeune, sans épouse, mais ne semblait guère pressé d’accumuler du bien pour établir sa famille. L’argent coulait à flot de ses mains et il passait tout en babioles pour ses maîtresses, en tenues luxueuses, en plats extravagants ou en soirées licencieuses.
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<p>
Abu Malik s’installa face à lui, sur un matelas, calé contre des coussins. La pièce était réchauffée par deux braseros de céramique représentant des éléphants, qui répandaient également de douces senteurs. Les tapis suspendus, les étoffes qui fermaient les portes, faisaient de l’endroit un cadre douillet. Idris avait posé devant lui, sur un lutrin, un petit ouvrage de poésie qu’il feuilletait à l’arrivée de son cousin. Il se redressa, s’appuyant contre le mur derrière lui.
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<p>
« Alors, comment te portes-tu, mon ami ? Voilà bien des semaines que je ne t’ai vu ! accueillit-il Abu Malik.
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– Je m’enjoie de te recevoir une nouvelle fois. Ta cousine et moi avions grande peur pour toi. »
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Idris balaya la remarque d’un geste nonchalant de la main.
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<p>
« Les Turcs ne m’ont rien fait, il est juste impossible de commercer à son aise. Ils prennent tout, à des prix dérisoires. Et gare à celui qui refuse leurs avances. Il se trouve bien vite raccourci d’une tête.
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<p>
– Le principal est que tu sois rentré pour achever les fêtes avec nous.
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<p>
– De quelles fêtes parles-tu ? s’indigna faussement l’invité. On dirait que la ville n’est plus emplie que de vieillards fébriles et de pauvres sans le sou. Comment fêter joyeusement ramadan, quand chacun ne fait que se lamenter ?
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<p>
– Tu ne te prives pas de briser le jeûne, toi… Laisse chacun faire selon son cœur. »
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<p>
Idris regarda la datte qu’il avait en main et sourit.
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<p>
« Je rentre à peine de mon voyage et tu es le premier que je visite. On peut donc dire que je suis encore sur les routes, non ? »
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<p>
Provocateur il goba la datte avant d’en cracher le noyau, rigolard.
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<p>
« Oublie tes soucis et les soucis t’oublieront, comme dit le sage…
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– Tu as longtemps été absent, c’est pour ça. La ville n’est guère joyeuse ces temps-ci.
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<p>
– Tu m’étonnes, avec la face grisâtre de Haydara comme vizir pour nous servir le leben<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>, même le plus joyeux des sufis se pendrait en quelques jours.
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<p>
– Fais attention à ce que tu dis, mon ami. Ta langue, et même plus, pourraient se voir tranchés de tenir tels propos. »
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Idris haussa les épaules, indifférent.
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<p>
« Je ne fais que répéter ce que j’entends depuis que j’ai laissé ma monture à Bab al-Gabiya. Un vase ne répand jamais que ce qu’il contient.
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<p>
– Justement, s’il venait à succéder au prince Mugid, il saura se souvenir de ceux qui ont parlé en mal de lui. »
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Le jeune homme écarquilla les yeux, figeant sa main qu’il avait lancée de nouveau vers le plat de dattes.
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<p>
« C’en est à ce point là ? »
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<p>
Abu Malik acquiesça en silence. Décidément, on ne se souviendrait pas de ramadan 548 comme d’un mois de fête.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, midi du yawm as-sabt 23 ramadan 548&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_midi_du_yawm_as-sabt_23_ramadan_548&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7288-13298&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="damas_matinee_du_yawm_al-_ithnayn_10_safar_549">Damas, matinée du yawm al-’ithnayn 10 safar 549</h2>
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Abu Malik était dans la courette, à réconforter Fazila lorsque plusieurs coups résonnèrent dans le couloir d’entrée. Ali risqua un œil par le judas grillagé puis tira rapidement la barre, laissant le petit Hassan se couler discrètement dans la demeure. Le gamin approcha en courant, l’air affolé.
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<p>
« Ils sont entrés, abu<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>, ils sont entrés ! »
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Le marchand en ouvrit les yeux de terreur, se passant la main sur le visage. Son épouse lui caressa le bras, désemparée. Les autres membres de la maisonnée s’étaient approchés tandis que le gamin reprenait son souffle.
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« Que sais-tu ? Qu’as-tu vu ? Parle !
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– Le levant de la cité a été forcé, abu. Ils ont ouvert les portes et personne ne s’est opposé à eux !
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<p>
– L’adhath, l’askar du prince ? Ils n’ont rien fait ?
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<p>
– Nulle part on n’en voit la trace, abu. La rue appartient aux Turcs. »
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<p>
Abu Malik inspira profondément, cherchant la réaction appropriée. Il habitait au sud de la grande mosquée, certainement pas l’endroit où les soldats viendraient en premier. D’autant qu’ils n’étaient pas éloignés de la forteresse, où le prince Mugid était installé depuis le début du siège, une semaine plus tôt.
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<p>
Invitant son épouse et ses filles d’un geste du bras, il pénétra dans le majlis et s’assit sur un des matelas, réfléchissant en silence. Devant lui, et aux abords de la pièce, tout le monde attendait. Sa femme cajolait les enfants doucement, les réconfortant de son mieux malgré sa propre peur. Abu Malik finit par tousser afin de s’éclaircir la voix et s’exprimer d’un ton clair.
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<p>
« Tout d’abord, Hassan, tu vas te poster discrètement sur la terrasse qui permet de surveiller la rue des Aveugles. Si tu vois quoi que ce soit d’inquiétant, tu viens nous prévenir. »
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Le gamin détala en un instant, le son de ses pieds nus claquant sur les marches de terre cuite des escaliers.
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« Ensuite, Ali, tu vas apporter quelques affaires des entrepôts dans l’entrée, de façon à pouvoir complètement en bloquer l’ouverture si l’envie leur prenait de tenter de la forcer. Je ne pense pas qu’ils prêteront attention à la porte des dépôts, elle est trop épaisse et solide. »
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<p>
Il se félicita intérieurement d’avoir toujours su garder une attitude modeste et de ne pas avoir décoré son entrée de peinture extravagante, de ferrures sophistiquées ou d’un heurtoir luxueux. Rien ne désignait sa porte comme celle d’une opulente maison. Les pilleurs allaient certainement s’en prendre en premier aux endroits où ils espéraient dénicher des richesses en grand nombre, sans pour autant devoir y mettre trop d’effort.
</p>

<p>
Il se tourna vers sa femme et lui proposa de demeurer dans leur chambre, avec les filles, et de les occuper à quelques jeux. Il n’y avait de toute façon pas grand-chose à faire. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était attendre et prier. Ils avaient de quoi manger, Abu Malik ayant eu la prévoyance de faire des provisions dès l’instant où l’émir ‘Ata’ avait été décapité, victime des manigances de ses ennemis. Il avait craint depuis lors que la situation dégénère encore.
</p>

<p>
Un moment, il avait envisagé de se proposer comme émissaire auprès des Francs, chez qui il avait de nombreux amis, pour tenter de les convaincre de l’urgence de la crise : le maître d’Alep était en train de mûrir le fruit, et ne tarderait pas à le cueillir. Mais son épouse l’en avait dissuadé. Elle craignait de le voir partir en ces temps troublés, autant par peur de demeurer seule que de le savoir sur les routes.
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<p>
Idris lui-même, l’infatigable voyageur n’avait plus donné signe de vie depuis son départ en shawwal<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup>, au plus fort de l’hiver. Il avait expliqué que c’était pour lui un devoir que de chercher à acheminer des denrées à Damas alors même qu’on tentait de l’étouffer. Il ne voyait pas là le fait du prince Mugid qui aurait soi-disant vendu les récoltes aux Ifranjs, mais plutôt le résultat de la frousse des négociants qui n’osaient pas faire leur métier correctement, de peur de déplaire au Turc d’Alep. En outre, avait-il ajouté, dans un grand sourire, c’était une bonne occasion de faire de copieux bénéfices. Lorsqu’il était venu faire ses adieux à son cousin, le jeune homme s’était amusé de son air sombre. Il avait disparu dans la rue après un signe de la main, criant sans se retourner « Ne t’afflige pas avant le malheur ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, matin\u00e9e du yawm al-\u2019ithnayn 10 safar 549&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_matinee_du_yawm_al-_ithnayn_10_safar_549&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13299-17986&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="damas_soiree_du_yawm_ath-thalatha_8_rabi_ath-thani_549">Damas, soirée du yawm ath-thalatha’ 8 rabi’ ath-Thani 549</h2>
<div class="level2">

<p>
La lumière des lampes à huile faisait danser les ombres des pièces du nard<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>. De part et d’autre du plateau de jeu en bois marqueté, Abu Malik et al-Zarqa’ réfléchissaient en avalant de temps à autre une gorgée d’amreddine<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> fraîchement préparé. Les rumeurs d’une fête dans une maison voisine leur parvenaient, étouffées par la cour centrale, sur laquelle la porte avait été ouverte pour profiter de la douceur du soir. Depuis l’étage, les lumières traçaient en motifs de feu les délicates arabesques des moucharabiehs de la pièce où s’occupaient les épouses et les enfants.
</p>

<p>
Al-Zarqa’ avait apporté un petit livret qu’il avait déniché quelque jours plus tôt dans une boutique près de darb ad-Daylam. C’était un recueil de vers de Tarafa, un poète d’avant le Prophète, très apprécié des connaisseurs en général et d’Abu Malik en particulier. Tandis qu’ils jouaient, le commerçant jetait de temps à autre un coup d’œil sur l’ouvrage, dont le style sobre et dépouillé convenait bien selon lui au propos tragique de l’œuvre. Tout en lâchant la pièce qu’il venait de pousser, al-Zarqa’ évoqua les événements récents et demanda si Abu Malik avait entendu parler du retour de l’émir ibn Munqidh.
</p>

<p>
« Comment échapper à cette nouvelle ? s’amusa son ami. Il est arrivé encore plus pouilleux qu’un mendiant, et plus furieux que jamais. Il aurait été volé par les Ifranjs sur le chemin de l’Égypte.
</p>

<p>
– Il a surtout fui Le Caire par peur d’y laisser sa tête. Les nouvelles là-bas sont plutôt mauvaises.
</p>

<p>
– Ce n’est plus une ville, mais un nid de serpents. Le fils tue le père, le frère assassine le frère. »
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<p>
Al-Zarqa’ acquiesça en silence. La déliquescence du califat fatimide n’était un secret pour personne. Une révolution de palais succédait à l’autre régulièrement, et seuls les plus violents et les plus ambitieux semblaient survivre. Humilié de son échec à s’emparer du pouvoir, Usamah ibn Munqidh avait dû rejoindre Damas en toute hâte, espérant que son nouveau maître, Nūr ad-Dīn, l’y accueillerait bien.
</p>

<p>
« Vous étiez bons amis, l’émir et toi, ce me semble ? Étonnant qu’il ne t’ait pas encore fait visite, glissa al-Zarqa’ dans un sourire
</p>

<p>
– Amis ? Je n’irais pas jusque là. Mais nous avons fait visite aux rois Ifranjs maintes fois ensemble et une certaine estime nous lie. C’est juste que je le trouve… »
</p>

<p>
Abu Malik fronça les sourcils, les dés dans la main, tandis qu’il cherchait ses mots.
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<p>
« … Insaisissable. Tu ne sais jamais quel visage il t’offrira, du poète, du guerrier, du diplomate, du prince.
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<p>
– Il en est toujours ainsi des hommes d’un si haut rang. L’émir a offert la paix à notre cité qui en avait bien besoin. Peut-être accueillera-t-il le vieil homme et saura adroitement user de ses talents.
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<p>
– Je crains qu’une nouvelle période de guerre n’ensanglante nos territoires. Avec une telle puissance, l’émir aura certainement désir de rejeter les Ifranjs à la mer. »
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<p>
Al-Zarqa’ se racla la gorge, déplaça un pion et tendit les dés à son compagnon.
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<p>
« Ce n’est pas ce qui se dit. C’est un vieil homme fatigué. Avec de vastes domaines à diriger. Il a tant à faire pour les maintenir sous sa coupe qu’il n’aura pas forcément désir de sortir l’épée.
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<p>
– Si Dieu le veut. Puisses-tu parler de raison.
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<p>
– J’ai entendu dire qu’il est surtout inquiet de ce qui se passe en Égypte. Comme notre cité, qui a été proche plusieurs fois de basculer dans le giron des infidèles, Le Caire est fragile, et le roi Badawil<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup> a désormais Asqalan d’où s’élancer vers le delta. »
</p>

<p>
Se rencognant dans ses coussins, Abu Malik regarda son ami d’un air étonné.
</p>

<p>
« Tu veux dire qu’il pense à s’allier aux shiites du Nil ?
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<p>
– Oh, certainement pas ! s’en amusa al-Zarqa’. Mais comme il a su cueillir le fruit du bilad al-sham, il moissonnerait bien le blé d’Égypte. »
</p>

<p>
N’auront-ils jamais assez de terres sous leur emprise et de richesses dans leurs coffres, pensa pour lui Abu Malik. Aucun prince n’était jamais satisfait de ce qu’il avait, et pleurait alors qu’il se gavait d’honneurs et de puissance. Tous se revendiquaient désormais du jihad pour justifier leurs entreprises guerrières, et parfois même leurs conquêtes sur leurs coreligionnaires.
</p>

<p>
Il se remémora son cousin Idris, l’iconoclaste, qui aimait à citer des dictons et des proverbes dont il n’appliquait que rarement la sagesse à lui-même. Il aurait dit en pareil cas :
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<p>
« La guerre sainte la plus méritoire est celle qu’on fait à ses passions. »
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<p>
Puis il aurait avalé en une gorgée une boisson alcoolisée, accompagnant son geste d’un clin d’œil. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, soir\u00e9e du yawm ath-thalatha\u2019 8 rabi\u2019 ath-Thani 549&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_soiree_du_yawm_ath-thalatha_8_rabi_ath-thani_549&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17987-23099&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Après le décès du prince Anur, qui avait résisté à la formidable épreuve de l’attaque franque lors de la seconde croisade sans pour autant tomber dans le giron zengîde, la ville de Damas sombra dans le chaos. Les décisions politiques devenaient de plus en plus critiques et, en l’absence d’un véritable meneur, la tendance oscillait entre le ralliement aux princes chrétiens et celui au puissant émir du nord, Nūr ad-Dīn.
</p>

<p>
Ce dernier avait pour lui l’avantage de la religion commune et, surtout, il sut placer adroitement ses pions pour s’attirer le soutien d’une large frange de la population. Lorsqu’il se présenta finalement sous les murs, il ne fallut qu’une semaine de combats sans vigueur pour qu’il s’empare de la cité grâce à une complicité interne, et sans qu’une réelle opposition ne l’empêche alors de prendre le contrôle des lieux.
</p>

<p>
Il se résolut à négocier avec le prince Mugid pour obtenir la forteresse, mais cela se déroula sans heurts. Une fois le destin de Damas scellé, solidement implanté dans le giron de Nūr ad-Dīn, il demeurait une inconnue majeure, qui pouvait faire basculer l’équilibre du Moyen-Orient. L’Égypte était dans un état de déliquescence tel que ses voisins commençaient à y voir un territoire à conquérir. Très rapidement, les dirigeants moyen-orientaux se mirent en marche, espérant prendre de vitesse leurs adversaires. Cet affrontement sera au centre des manœuvres politiques, diplomatiques et militaires de la décennie suivante.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23100-24660&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef, Nikita, <em>La description de Damas d’Ibn ’Asâkir</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1959.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nūr ad-Dīn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
El-Shorbagy Abdel-moniem, « Traditionnal Islamic-Arab House : vocabulary and syntax », dans <em>Internationnal Journal of Civil &amp; Environmental Engineering</em>, vol. 10, n°4, 2010.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Schmidt Jean-Jacques (trad.), <em>Les Mou’allaqât. Poésie pré-islamique</em>, Paris : Seghers, 1978.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24661-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Longue extrémité du turban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">« Aux yeux clairs ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Pour la Seconde croisade, en 1148.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">d’Ascalon.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Pièce de réception.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Boisson traditionnelle syrienne à base de lait fermenté.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content"><em>Père</em>, façon polie d’appeler un aîné père d’un garçon.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Début décembre 1153.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Jeu similaire au backgammon, avec des règles et des positionnements un peu différents.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Jus de pâte d’abricot.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 17:00:48 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_040_l_ombre_des_puissants#l_ombre_des_puissants</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ L’ombre des puissants]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Sainte-Marie des Crocodiles]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_039_sainte_marie_des_crocodiles#sainte-marie_des_crocodiles]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="saint_jean_d_acre_apres-midi_du_lundi_11_mars_1157">Saint Jean d’Acre, après-midi du lundi 11 mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Confortablement installés sous une pergola embaumée de la délicate fragrance des cyclamens, les deux hommes sirotaient un vin frais tout en appréciant le calme de cette journée. Le plus âgé, Sawirus, était emmitouflé dans un épais ’abba<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> de laine rayée, une calotte de feutre ornant son crâne dépouillé. À côté de lui, également assis sur une banquette au matelas moelleux, son interlocuteur semblait noyé dans la masse de tissu qu’il arborait, d’amples drapés engloutissant son corps maigre, ne dévoilant que des mains osseuses et un visage décharné.
</p>

<p>
Il ne devait pourtant guère être âgé, aucun sel ne venant encore éclaircir les poils de sa barbe ou de ses cheveux bruns, soigneusement coupés et coiffés en arrière. Sous des arcades creusées par le manque de sommeil s’affairaient des yeux inquiets, comme s’ils redoutaient à chaque instant de découvrir un prédateur aux alentours. Il s’exprimait néanmoins d’une voix assurée et ses gestes n’avaient rien d’hésitant.
</p>

<p>
Plus d’un négociant s’était fait berner par l’aspect craintif de Seguin Jacob. Fils d’un juif converti, il avait transformé les maigres avoirs familiaux en un réseau de commerce tentaculaire, s’étendant de Byzance à Grenade. Il voyageait peu, mais accueillait volontiers ses contacts et ses partenaires dans sa vaste et luxueuse demeure, à peu de distance au nord de la Fonde<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> d’Acre.
</p>

<p>
« Je n’ai espoir de vous garder encore long temps, alors ? J’attends la <em>Lionne des mers</em> et <em>Le beau soleil</em>, qui doivent décharger moult intéressantes marchandies.
</p>

<p>
– Je vous mercie de me faire si bel héberge, mais il est temps pour moi de m’en retourner. Mahran est là depuis presque une semaine déjà, et j’ai fait négoce de tout ce que j’avais. Il ne me reste qu’à passer à la Fonde régler les taxes en suspens.
</p>

<p>
– N’avez-vous pas déjà versé votre écot ?
</p>

<p>
– Si fait, j’ai payé sur les balles que le jeune Grec m’a achetées, toile et papier, mais il me restait encore à régler sur les verres et les épices qui ont mis à la voile ce jeudi. »
</p>

<p>
Seguin acquiesça d’un mouvement de tête, avalant un peu de vin tout en se tournant vers le petit jardin enclos, orné d’une fontaine, qui prolongeait son logis.
</p>

<p>
« Vous auriez hostel ici, ce serait fort plus aisé pour vous de commercer, mon ami.
</p>

<p>
– Mon épouse répugne à quitter Césaire. Moi-même j’y suis fort attaché. J’avais acheté cette demeure pour mes vieux jours, et ils sont là. Donc je me conforme à ce que j’avais prévu. »
</p>

<p>
Seguin n’insista pas. Il savait que le vieux marchand avait perdu son fils unique<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, des années plus tôt, alors qu’il commerçait. Il avait sûrement espéré profiter d’un repos bien mérité, tandis que son enfant aurait pris sur lui de faire fructifier les avoirs familiaux. Malgré le temps, la douleur était toujours vive, et Sawirus n’aimait guère à en parler.
</p>

<p>
« Dès que Mahran aura fait changer le fer de ma monture, je prendrai la route.
</p>

<p>
– Avec les naves arrivant chaque jour plus nombreuses, vous n’aurez guère de mal à trouver caravane à laquelle vous joindre.
</p>

<p>
– Nul besoin, s’amusa Sawirus. La côte est fort tranquille et je la connais bien assez. En deux journées de chevauchée, je serai rentré. Juste mon valet et moi, nous serons rapides. »
</p>

<p>
Seguin se leva, s’excusant un instant auprès de son invité. Il traversa la salle principale, vaste pièce aux murs chaulés rehaussés de tapis de prix, dont le sol en était aussi moelleux qu’une prairie à force d’y entasser les nattes et les textiles. Derrière une portière, un petit cabinet lui servait de bureau, et il y avait un coffre fort, bandé de fer, dont les aciers étaient noyés dans la maçonnerie. Au-dessus, de nombreuses niches accueillaient les documents sans valeur, les notes, les courriers dont Seguin était continuellement abreuvé. Il chercha parmi ceux-ci plusieurs papiers et les glissa dans une pochette de cuir qui se fermait d’un lacet.
</p>

<p>
Lorsqu’il revint vers Sawirus, celui-ci avait les yeux clos et il allait faire demi-tour quand ce dernier l’interpella.
</p>

<p>
« Restez, mon ami. Le sommeil me déserte, avec les ans, quand bien même mes paupières se closent. »
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<p>
Il se tourna et souleva un sourcil lorsqu’il vit le paquet. Seguin lui fit un sourire et le lui tendit.
</p>

<p>
« Quelques messages à faire parvenir à des miens amis, à Jaffa. Peut-être aurez-vous possibilité de transmettre à des voyageurs de confiance.
</p>

<p>
– Bien évidemment. Surtout en cette saison, les frères de saint Jean et ceux aux blancs manteaux vont recommencer leurs incessants voyages entre les ports et la sainte cité. »
</p>

<p>
Seguin abonda et ajouta :
</p>

<p>
« Si seulement cela pouvait suffisamment les occuper pour que la trêve avec Damas ne cesse pas…
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<p>
– Auriez-vous entendu rumeurs contraires ? Norredin a versé tribut de plusieurs milliers de dinars lors des accords, à l’automne.
</p>

<p>
– Avec l’attaque du roi Baudoin sur les bédouins du Golan et l’arrivée promise du comte de Flandre<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, je crains fort que les combats ne reprennent avec violence. Le Turc n’est pas homme à se laisser humilier, d’autant qu’il a désormais dans son escarcelle Damas, Mossoul et Alep. »
</p>

<p>
Sawirus soupira, conscient qu’il n’avait aucun pouvoir sur les incessants combats entre les dirigeants locaux. Quand ce n’étaient pas les Latins qui prenaient l’initiative, c’était un prince turc, ou un chef nomade, ou encore le vizir égyptien. Les armées allaient et venaient, saignant les terres de leur acier insatiable. À peine avaient-ils conquis une place qu’ils convoitaient la voisine ou entreprenaient de se venger d’une autre perdue peu auparavant au détriment d’un principicule<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> aussi violent et avide qu’eux-mêmes.
</p>

<p>
L’essentiel était de ne pas se trouver dans les parages lorsque les lames étaient dégainées ou que les flèches volaient. Et pour ça, les plaines côtières de Samarie étaient relativement sûres. Il reposa son verre et sourit à son ami.
</p>

<p>
« D’ici deux ou trois jours, je ferai route pour ma demeure. J’ai voyagé bien assez pour attendre de voir depuis mon hostel comment cette saison va s’annoncer. »
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="saint-jean_de_tyre_apres-midi_du_mercredi_13_mars_1157">Saint-Jean de Tyre, après-midi du mercredi 13 mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Un ciel de plomb noyait de ses filaments cotonneux les pentes des contreforts du mont Carmel, écrasant une mer dont les vagues écumeuses se brisaient sans vigueur sur la côte sablonneuse en larges bandes mousseuses. Le sentier de gravier et de pierre se déroulait en ligne droite, n’esquissant que de timides lacets pour éviter des massifs de broussailles épineuses, des amas de rochers. Au pied des reliefs à leur gauche, un village ramassé auprès de bâtiments religieux et d’une petite tour, laissait échapper les échos d’une activité humaine. Quelques barques tirées sur la côte devaient servir aux pêcheurs du lieu.
</p>

<p>
Sur le chemin qui fendait les parcelles ensemencées, un large groupe avançait : des marcheurs dont la voix portait les hymnes jusqu’aux oreilles de Sawirus. Autour d’eux gravitaient quelques cavaliers dont certains arboraient le blanc manteau des chevaliers du Christ. Ils allaient se rejoindre à une intersection un peu au sud, auprès de laquelle pourrissaient les vestiges de fourches patibulaires. La route était suffisamment fréquentée et patrouillée pour être sûre, et nul seigneur n’avait eu récemment à pendre des brigands pour servir d’avertissement. Même les pirates égyptiens ne venaient guère ici, aucune richesse ne valant la peine d’échouer son navire sur ces plages.
</p>

<p>
Par ce temps voilé, difficile de dire si des vaisseaux croisaient au large, galées ou simples embarcations de commerce ou de pêche. Chastel-Détroit, où il avait l’intention de passer la nuit, était généralement ravitaillé par voie de mer, comme beaucoup d’agglomérations littorales. Bien que ne disposant pas d’un port, il était plus rapide et facile de transborder sur de petites barges que d’acheminer par caravane ce dont l’hôpital avait besoin. C’était une héberge mise en place par les hommes au blanc manteau, parmi la lande côtière désolée, sur un saillant rocheux.
</p>

<p>
Lorsqu’ils dépassèrent l’affleurement qui marquait le croisement, un cavalier les attendait. Un Syrien, vêtu d’une armure d’étoffe crasseuse, sur un bidet fatigué. Un turban désordonné ornait son crâne et un sourire forcé barrait son visage. À sa hanche pendaient une longue épée et un petit bouclier. Il leva la main en guise de salut à leur approche et les interpella gaiement d’une voix rauque. Il était là certainement pour s’assurer que Sawirus et Mahran ne constituaient aucun danger pour les pèlerins. Les deux hommes stoppèrent leur monture et le valet en profita pour attraper la gourde qu’il avait trop solidement fixée derrière lui pour la prendre aisément pendant la marche.
</p>

<p>
Pendant ce temps, Sawirus échangea quelques formules polies avec le soldat. Bientôt la cohorte de marcheurs arriva, encadrée par ses bergers en armes. En queue venait une file de mules lourdement chargées de balles, de tonneaux et de filets. Un des chevaliers du Temple s’avança au trot, d’un air décontracté. Sawirus nota qu’il avait le bras gauche qui s’arrêtait au niveau du coude. Et, à son approche, il dévoila un visage dont les chairs avaient été violemment arrachées. Le nez ne se devinait plus que par les orifices déchirés d’où sortait une respiration sifflante et la bouche elle-même s’ouvrait en une crevasse absurde sur des moignons de chicots. Le regard par contre était aussi ferme et vif que celui d’un maître et la voix profonde portait par-dessus le fracas des pieds, des sabots et des caillasses roulées.
</p>

<p>
« Faites-vous route au sud, amis ? », lança-t-il alors même qu’il se trouvait encore à bonne distance.
</p>

<p>
Sawirus hocha la tête avec emphase et attendit que le chevalier soit plus prêt pour répondre complètement, indiquant qu’il allait à Césarée mais comptait faire halte à Chastel-Détroit. À ce nom, le templier afficha ce qui devait lui servir de sourire.
</p>

<p>
« Fort bien, nous y faisons route de même. Auriez-vous désir de vous joindre à nous ? Nous cheminons fort lentement, mais il est toujours bon de le faire de concert.
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<p>
– Je ne suis guère empressé. Il y a bon temps pour arriver à Césaire, sans forcer le pas. Et aller en bonne compagnie raccourcit les voyages. »
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<p>
Sawirus s’efforçait de ne pas examiner les blessures de l’homme, cherchant à attacher son regard ailleurs tandis qu’il lui parlait.
</p>

<p>
« À la bonne heure ! Ces pérégrins parlent fort peu ma langue, et j’ai toujours plaisir à deviser, en selle. Sur ces côtes, guère plus d’occupation à espérer.
</p>

<p>
– Je suis bien aise de ne pas avoir autre souci que celui de tenir en selle et d’espérer arriver sans endurer pluie ou mauvais temps. »
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<p>
La remarque arracha un grognement qui devait être de joie.
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<p>
« Je dois avouer que je m’ennuie un peu, maintenant qu’on m’a mandé en ces chemins. Je chemine depuis Acre jusqu’à Jaffa cette fois, plus souventes fois au travers de la plaine d’Esdrélon. »
</p>

<p>
Il soupira, levant son moignon.
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<p>
« Mais bon, que puis-je être de plus qu’une nourrice en ces lieux abrités ?
</p>

<p>
– Rien que votre présence doit affermir cœurs et esprits craintifs.
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<p>
– De certes, si on devait compter la vaillance en plaies et bosses, j’en aurais bons coffres emplis. »
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<p>
Malgré sa laideur et son aspect brusque, le templier se révéla un agréable compagnon. Le chemin se déroula rapidement tandis qu’ils devisaient de banalités, de généralités sans importance. Le chevalier était fils cadet d’un nobliau antiochéen, d’ascendance nordique disait-il, farouche hériter des féroces païens qui terrifiaient jusqu’au grand Charles lui-même. Mais la guerre était terminée pour lui, ses blessures ne lui permettant plus de pointer la lance comme il seyait à un chevalier. Il finissait de blanchir sous le harnois, attendant de n’être plus bon qu’à cocher les inventaires sur des tablettes de cire quand son cul ne supporterait plus la rigueur de la vie en selle.
</p>

<p>
Il n’avait pourtant pas plus de trente printemps, estimait Sawirus.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Saint-Jean de Tyre, apr\u00e8s-midi du mercredi 13 mars 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;saint-jean_de_tyre_apres-midi_du_mercredi_13_mars_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6951-13079&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="abords_de_castel-fenouil_midi_du_jeudi_14_mars_1157">Abords de Castel-Fenouil, midi du jeudi 14 mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La pause annoncée, certains marcheurs s’étaient rapidement égaillés parmi les buissons marécageux, mais quelques-uns étaient demeurés près du groupe, aux alentours d’un bosquet entouré de palmiers aux troncs moussus. Une courte berge vaseuse disparaissait dans des flots croupis mangés de roseaux et d’algues aux relents de pourriture.
</p>

<p>
Dans un des méandres peu éloignés, un couple de grèbes pataugeait, plongeant à la recherche de nourriture. Le ciel bleu cendré accueillait de longues lanières grises pelucheuses qui occultaient le soleil en alternance. Une bise légère, venue du large, mordait les joues, les nez et faisait craquer les massettes et phragmites sans parvenir à rider les eaux stagnantes.
</p>

<p>
Sawirus profitait de cette pause pour ramasser quelques fleurs qu’il porterait à son épouse. Malgré les années et leur fréquent éloignement, il conservait beaucoup d’affection pour elle et ne manquait que rarement l’occasion de le lui manifester. Il avait déjà une belle moisson d’asphodèles et d’anémones quand un cri résonna, tandis qu’un couple de fauvettes piaillant passa près de lui.
</p>

<p>
Une des pèlerines arrivait d’un buisson, la robe encore en partie relevée, le voile en bataille et les bras agités comme des moulins à vent. En un instant, l’effervescence gagna le groupe et affola les montures. Le chevalier du Temple dégaina son épée avant d’aller jeter un œil dans la roselière d’où la femme avait jailli. Il revint rapidement, circonspect, et intima l’ordre à ses hommes de prendre leurs lances et de le suivre.
</p>

<p>
« Que se passe-t-il donc, frère ? s’inquiéta Sawirus.
</p>

<p>
– Un dragon était caché parmi les herbes hautes. Il est embusqué, mieux vaut l’occire avant qu’il ne nous attaque. »
</p>

<p>
Sawirus ne put retenir un sourire amusé. Il traversait les marécages si souvent qu’il ne s’inquiétait plus guère des crocodiles, surtout en cette saison.
</p>

<p>
« Vous faites escorte pérégrine pour la première fois en ces lieux, frère Armand, m’avez-vous confié.
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<p>
– Si fait, confirma le soldat, tout en délaçant une botte de javelines d’un roncin.
</p>

<p>
– Alors, ne vous embarrassez pas de cette bestie. Elle ne nous causera nul dommage.
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<p>
– Je sais bien qu’il ne s’agit nullement d’un démon ailé crachant le feu. Mais j’ai ouï dire que ces dragons étaient féroces et pouvaient tuer d’un coup de queue ou accrocher un homme pour le noyer. »
</p>

<p>
Sawirus s’approcha, posant une main sur le sac de toile qui contenait les armes.
</p>

<p>
« Il ne fait guère chaud en cette saison, c’est pourquoi la pauvresse est tombée sur ce crocodile en dehors de l’eau. Il aime à paresser sous le soleil, fort maigre en ces jours. Durant l’hiver et ses frimas, il n’a guère d’appétit. Il est dangereux au fort de l’été, quand il se cèle par les eaux et attend qu’un imprudent s’approche de la berge. »
</p>

<p>
Le chevalier se gratta ce qui lui tenait lieu de menton et éructa avant de s’esclaffer et d’abandonner le délaçage.
</p>

<p>
« J’aime autant, je n’ai guère envie de chasser en étant seul à savoir tenir lance et épée ! J’aurais néanmoins été curieux de savoir si sa peau vaut acier comme on le dit.
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<p>
– Quelques-uns le chassent, depuis ma cité. Mais il ne s’en voit plus tant, et ils savent éviter les hommes. Ou alors n’en laissent aucune trace quand ils en croisent un. »
</p>

<p>
La remarque amusa le templier, qui se fendit d’une grimace éloquente, quoiqu’effrayante sur son visage fracassé. Sawirus se pencha pour arracher un asphodèle et ajouta :
</p>

<p>
« J’ai des miens amis qui ont œuvré avec le moulin que nous n’allons guère tarder à croiser. Je ne crois pas qu’aucun n’ait eu des ennuis avec ces serpents. Il suffit d’y prêter attention. »
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<p>
Le chevalier claqua amicalement le cheval d’un geste automatique et retourna vers ses hommes, afin d’annuler ses ordres. La rencontre inopinée avait malgré tout affolé les marcheurs de Dieu, et ils attendaient tous de reprendre la route au plus vite, parlant dans leur dialecte tout en s’agitant. Un sifflement sec plus tard, les cavaliers étaient de nouveau en selle, et le prêtre dépenaillé qui encadrait les pèlerins levait son bourdon pour indiquer le départ.
</p>

<p>
Quelques enfants piaillèrent, tendant les bras dans l’espoir d’être portés. Des gorges fatiguées toussèrent en fluxions glaireuses, et des râles accompagnèrent les premières foulées, vite remplacés par la frappe régulière des bâtons, et bientôt couverts par le chant des Psaumes.
</p>

<p>
Une fois remonté, Sawirus tira sur son nez un des rafrafs de son turban, puis bâilla. Il était assommé, las des voyages, et trouvait la selle chaque fois plus inconfortable. Il repensa machinalement aux deux Yazid : le premier, son fils qui n’avait eu l’occasion de lui succéder, regretté chaque jour sur cette terre. Il aurait pu assurer à Sawirus de quoi vivre sur ses vieux jours, lui permettre de profiter de son épouse, de sa demeure, sans plus avoir à errer par chemins et ports. Le second Yazid, qu’il avait recueilli, il allait le revoir bientôt. Il l’avait confié à l’école cathédrale de Césarée pour lui inculquer quelques notions d’écriture et de comput<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>. Le garçon s’était étrangement bien intégré et se rendait avec enthousiasme à ses leçons.
</p>

<p>
Il se passionnait avec tellement d’entrain au cursus, au <em>quadrivium</em><sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, que Sawirus avait cru un temps qu’il y avait anguille sous roche. Il connaissait suffisamment le caractère facétieux du jeune homme pour craindre qu’il passe ses journées à rimailler des chansons paillardes plus qu’à étudier. Mais les chanoines lui avaient confirmé qu’il était studieux et appliqué. Il avait redouté un instant qu’il ne soit tenté par une vie errante de jongleur, mais peut-être avait-il seulement besoin d’abreuver son âme. Ou alors, il avait compris tout l’intérêt qu’il y avait à devenir clerc. Sans y prendre garde, Sawirus se mit à fredonner :
</p>
<blockquote><div class="no">
 « Las, le père ne sut que faire<br/>
<br/>
 Fils à la tonsure te confère<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>… » ❧</div></blockquote>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de Castel-Fenouil, midi du jeudi 14 mars 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_castel-fenouil_midi_du_jeudi_14_mars_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13080-19608&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré la situation de guerre endémique, de nombreuses personnes arpentaient les routes et chemins du Moyen-Orient. Marchands et pèlerins, essentiellement, allaient et venaient, parfois au moment où des combats se déroulaient à quelques dizaines de kilomètres de là. Il existe des relations de voyages qui ne font aucune allusion aux affrontements alors même que l’auteur s’était trouvé dans des zones de conflit. Il semble que, comme la météo et les attaques de bêtes sauvages, la présence de troupes ennemies soit intégrée parmi les maux possibles que le voyageur pouvait rencontrer. Il était donc normal de chercher à s’en prémunir et d’y porter attention, mais sans que cela n’empêche de se déplacer. Des commerces de location de montures et d’animaux de bât existaient d’ailleurs, et les textes de loi comportaient des rubriques pour gérer la blessure ou la disparition de l’animal loué.
</p>

<p>
En ce qui concerne la faune rencontrée lors de ces déplacements, le contact avec des créatures peu habituelles a permis en certains cas à l’imaginaire de prendre le pas. Mais même sans cela, on est souvent étonné de la méconnaissance à propos de bêtes pourtant répandues. De rares familiers, généralement ceux qui avaient à fréquenter au quotidien ou à éliminer les nuisibles, étaient plus au fait de la réalité. Les faibles connaissances zoologiques expliquent qu’un grand nombre d’approximations et d’erreurs grossières aient continué à être maintenues tout au long de la période, parfois en s’appuyant sur des aberrations remontant à l’Antiquité.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19609-21252&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. I &amp; II.</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1993.
</p>

<p>
Mariño Ferro Xosé Ramón, Girard Christine, Grenet Gérard (trads.), <em>Symboles animaux, Un dictionnaire des représentations et croyances en Occident</em>, Paris : Desclée de Brouwer, 1996.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21253-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Large robe aux manches amples.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Bâtiment où l’on règle les taxes douanières.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a « Le meilleur des fils ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Thierry d’Alsace, comte de Flandre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Prince de petite envergure.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Calcul du calendrier, généralement religieux.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Ensemble des quatres sciences dites mathématiques : arithmétique, musique, géométrie et astronomie. Cela fait suite au trivium, consacré aux trois arts : grammaire, dialectique et rhétorique.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Voir la chanson « Le plux doux des mestiers ».</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:59:58 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Sainte-Marie des Crocodiles]]></source>
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<item>

      <title><![CDATA[ Cens caché]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_soiree_du_vendredi_1er_mars_1157">Jérusalem, soirée du vendredi 1er mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Les cloches conventuelles sonnant vêpres finirent par se taire, laissant place à un silence fatigué au sein de la ville sainte. Le père Josce trainait les pieds, allant et venant avec ses cruches à la main, qu’il déposait sur de rudimentaires tables à tréteaux. Une poignée de consommateurs affalés sur les bancs regardaient vaguement le spectacle offert par deux jongleurs sans grâce qui gesticulaient plus qu’autre chose.
</p>

<p>
La salle se développait autour d’un massif pilier central, rongé de salpêtre, griffé par les ans et les visiteurs. Des lampes à graisse apportaient lumière chiche et fumée épaisse au lieu, maculant les plafonds de traînées noires. Droart était assis là, les jambes tendues, faisant glouglouter le vin dans sa bouche. Malgré l’aspect peu engageant, la taverne offrait des crus de qualité correcte à des prix accessibles. En outre, son abord repoussant faisait qu’elle n’était pas trop fréquentée par les voyageurs, ce qui était plutôt un avantage en cette période de Pâques.
</p>

<p>
La ville était assaillie de hordes de pèlerins, de pieds poudreux, de curieux, de dévots, qui se déversaient dans les rues, dans les hôpitaux, le moindre local pouvant les héberger, les accueillir entre deux prières. Chaque année voyait ce flux printanier s’abattre sur Jérusalem. Les sergents tels que Droart étaient alors mis lourdement à contribution, entre la perception des cens, le contrôle des portes et la sécurité dans les quartiers.
</p>

<p>
Le calme, même sordide, de l’endroit lui offrait l’occasion de s’extraire de l’effervescence des rues, de son travail. Il aimait également sa modeste maison, mais avec les enfants et sa femme, il n’avait pas la même impression de tranquillité. Ce fut donc en grimaçant qu’il ouvrit les yeux quand il sentit quelqu’un s’asseoir face à lui.
</p>

<p>
Petit, le visage massif et les joues tombantes, l’homme paraissait âgé, avec son dos voûté et la calvitie qui ne laissait apparaître que de maigres fils de crin gris. Un pichet à la main, il souriait, offrant la vision de pauvres chicots usés par de la farine de piètre qualité.
</p>

<p>
« Mestre Droart de la sergenterie le roi ?
</p>

<p>
– Mouais. »
</p>

<p>
L’interlocuteur accentua son rictus et avança le pichet pour emplir de verre le Droart, ce que ce dernier ne refusa pas malgré un air peu engageant. Cela ne rebuta nullement l’arrivant, qui s’installa sur un tabouret.
</p>

<p>
« Faites excuse de vous aborder ainsi, mais j’ai grand besoin d’entreparler avec vous. »
</p>

<p>
D’un mouvement du menton, le sergent l’invita à continuer, tandis qu’il avalait une large goulée d’un vin fruité. Le vieux s’était fendu d’un cru de qualité. Un bon point pour lui.
</p>

<p>
« Je sais que vous êtes de ceux qui prélèvent le cens en ma rue. »
</p>

<p>
Entrée en matière irritante qui contracta les sourcils de Droart sans lui faire desserrer les dents pour autant.
</p>

<p>
« J’ai grand souci en ce moment, rapport au fils qu’a disparu… »
</p>

<p>
Le vieil homme bougeait sans cesse sur son tabouret, faisant grincer le bois et vibrer la table branlante. Une mouche agacée n’arrêtait pas de quitter son corps agité pour s’y reposer presque aussitôt.
</p>

<p>
« On a petit commerce de portage, voyez-vous… Mais je suis plus tant vaillant qu’en mes vertes années. Alors sans le fils… Et pis, je dois nourrir sa marmaille. Sa femme a le tétin sec, on doit trouver du lait pour le p’tiot…
</p>

<p>
– Vous me dites ça pour quoi ?
</p>

<p>
– Bein, dans quelques jours, je dois payer mon besant, comme à la saint Michel, la saint Jean et Noël. Mais je l’ai pas… »
</p>

<p>
Droart soupira. Encore un quémandeur qui venait pleurer sa misère pour échapper aux taxes.
</p>

<p>
« T’as de la cliquaille pour le vin quand même on dirait.
</p>

<p>
– C’est pour vous, le père Josce m’a dit que vous le goûtiez fort, celui-là. »
</p>

<p>
Droart reposa son gobelet. L’homme le dévisageait, l’air implorant, l’œil humide. Sa tenue fatiguée trahissait sa pauvreté et son teint blafard semblait indiquer qu’il ne mangeait pas à sa faim chaque jour.
</p>

<p>
« Combien qu’t’en a des mioches ?
</p>

<p>
– J’ai les cinq du fils, le dernier marche même pas, encore en langes. Et pis la mère de sa femme, une vieille qui peut avaler que du gruau. Elle a perdu toutes ses dents en venant ici.
</p>

<p>
– Je comprends ton souci, l’homme, mais j’y peux rien. Le cens, c’est pour le roi. »
</p>

<p>
L’autre hocha le menton faiblement puis, penchant la tête, ajouta d’une voix indécise :
</p>

<p>
« J’me suis dit qu’vous pourriez marquer mon cens comme payé sur vos rôles, au moins pour cette fois, ça m’aiderait bien. P’t-être que le fils va revenir dans l’été. Il était parti au nord, en Galilée avec un marchand, peu après l’Épiphanie. »
</p>

<p>
Il tendit la main et déposa une petite bourse de toile sur le plateau, l’air de rien. Droart y risqua un œil et demanda, d’un air contrarié :
</p>

<p>
« C’est quoi ça ?
</p>

<p>
– Y’a un vingt de carats là-dedans. Tout ce que j’ai pu gratter.
</p>

<p>
– Ça fait même pas la moitié. »
</p>

<p>
Le vieux acquiesça, l’air honteux.
</p>

<p>
« J’aurai pas plus d’ici Pâques, je le sais bien. Mais des fois que vous pourriez trouver que ça peut suffire. Et pis si vous trouvez façon de me rayer de la liste pour cette fois sans avoir à payer plus, vous pourrez garder la bourse pour vous. Ce serait pas souci pour moi, bien au contraire.
</p>

<p>
– Ouais, tu t’en tirerais à bon compte. Payer même pas la moitié de ta taxe, le vieux. »
</p>

<p>
L’autre baissa la tête, blessé par la remarque. Il soupira, fit jouer ses lèvres sur ses dents et se leva, l’air accablé. Il tendit la main pour récupérer la bourse, mais Droart y plaqua ses doigts avant lui.
</p>

<p>
«Attends, j’ai pas dit non, je vais voir ce que je peux faire. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, soir\u00e9e du vendredi 1er mars 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_soiree_du_vendredi_1er_mars_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;371-6257&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_apres-midi_du_jeudi_21_mars_1157">Jérusalem, après-midi du jeudi 21 mars 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
« Un petit chaudron de cuivre, montra Droart.
</p>

<p>
– Un petit chaudron de cuivre » répéta en marmonnant le clerc.
</p>

<p>
Assis sur un escabeau à l’entrée de la pièce, il notait scrupuleusement sur sa tablette de cire ce que Droart lui énumérait. Le bourgeois qui habitait cette propriété du roi était décédé quelques semaines plus tôt, sans aucun héritier connu. Ses possessions allaient donc être reversées à la couronne, et devaient être inventoriées avant de décider de leur sort, vendues ou conservées. L’absence du maître de maison avait permis aux araignées et aux souris d’en prendre à leur aise. Dans les pots de la cuisine de petites crottes s’ajoutaient souvent aux restes alimentaires.
</p>

<p>
Quelques beaux plats vernissés, en céramique vert et brun étaient soigneusement rangés sur une étagère. Le sergent les admira, un peu jaloux de ne pas avoir la possibilité de s’offrir si magnifique vaisselle. Le défunt était un négociant, apparemment, qui serait mort sur le chemin entre Acre et Tibériade. Un de ses compagnons de route avait rapporté la nouvelle quelques jours plus tôt, en même temps que ses paquets. Tout en fouillant dans les affaires pour ne rien oublier d’important, Droart continuait de lister tout ce qui tombait sous son regard. Un des coffres abritait des jattes en bois de belle taille.
</p>

<p>
L’une d’elles, au couvercle tiré, semblait de bonne contenance, qu’il estima à deux mines de grains. Elle était étonnamment pleine, alors que le marchand devait savoir qu’il s’absenterait un moment. Abandonner ainsi du froment chez soi était le plus sûr moyen d’attirer tous les nuisibles du quartier. Esquissant un sourire facétieux, il dégaina son couteau et planta la lame qui ne s’enfonça guère avant de heurter quelque chose.
</p>

<p>
« Le petit malin, murmura-t-il.
</p>

<p>
– Quoi donc ? Je n’ai pas compris.
</p>

<p>
– Rien, attends un instant. »
</p>

<p>
Il plongea la main dans les grains et sentit un petit sac, de ceux qui servaient à ranger des monnaies. Il fit une moue, estimant du bout des doigts la contenance et le nombre de pièces. Le clerc se leva et s’approcha, curieux.
</p>

<p>
« T’as trouvé quoi, compère ? »
</p>

<p>
Droart retira sa main et la frotta sur son vêtement. Il ne connaissait pas trop mal Bertaud, un petit gars né dans un casal des environs, formé à l’école des chanoines du Saint-Sépulcre. Il avait assisté à son mariage quelques saisons plus tôt, et, avec plusieurs collègues, lui avait offert à cette occasion un beau morceau de toile de laine pour se faire tailler une cotte. Qu’il portait ce jour même, d’ailleurs.
</p>

<p>
« Quel âge il a ton marmot, rappelle-moi ?
</p>

<p>
– Il aura tantôt une année, on le baptise pour les Pâques, la semaine prochaine. »
</p>

<p>
Droart hocha la tête doucement, hésitant encore un instant avant de se jeter à l’eau.
</p>

<p>
« Quelques cliquailles pour lui payer doux langes de lin, ainsi qu’une étoffe fine à ton espousée, ce serait pas de trop alors.
</p>

<p>
– Pourquoi tu me dis ça ?
</p>

<p>
– Parce qu’y a moyen de verser quelque lardon en notre brouet… »
</p>

<p>
Ce disant, il sortit la bourse de la jatte, la secouant pour en faire deviner le contenu. Bertaux écarquilla les yeux, stupéfié par cette apparition. Il allait parler, mais seule une bulle de salive se forma à la commissure de ses lèves. Le sergent soupira.
</p>

<p>
«Oui-da, je sais bien, mais si on prend quelques monnaies, qui s’en plaindra ? Le gars est mort, et le roi, bein il nage dans l’or, c’est un roi.
</p>

<p>
– Voler ainsi, cela va à rebours du mien serment.
</p>

<p>
– Ouais, je sais bien, mais on en prendrait qu’un peu. Pas le tout. »
</p>

<p>
Il délaça le cordon et examina le contenu, triant du doigt les pièces.
</p>

<p>
« Y’a plusieurs dinars, des argentins d’Antioche et sarrasins… Je dirais qu’il y en a pour au moins deux ou trois marcs. Bon poids. »
</p>

<p>
Le scribe se passa la langue sur les lèvres, réticent à parler. Il se gratta l’oreille nerveusement.
</p>

<p>
« Je te propose qu’on esbigne quelques dinars, mi-partis entre toi et moi. On laisse le plus gros au sire. »
</p>

<p>
Il commençait à extraire des pièces, qu’il posait délicatement dans sa paume, jusqu’à en avoir deux piles de douze.
</p>

<p>
« Voilà, on a là de quoi poivrer nos tranchoirs, l’ami. »
</p>

<p>
Il plongea son regard dans ceux de son compagnon, tendant la main vers lui. L’autre hésitait, fixant alternativement les pièces et Droart.
</p>

<p>
« T’attends quoi ? C’est pas les dix deniers du Judas que j’te propose. Nul mal pour personne, et de quoi mieux établir ton hostel. »
</p>

<p>
Tendant la main avec précaution, comme s’il l’approchait d’un piège à loups, Bertaud finit par s’emparer des monnaies. Cela fait, Droart dissimula bien vite les siennes et échappa un rire bref.
</p>

<p>
« Un pilon à broyer poivres et épices » aboya-t-il joyeusement, désignant un meuble posé là.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, apr\u00e8s-midi du jeudi 21 mars 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_apres-midi_du_jeudi_21_mars_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6258-11215&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_soiree_du_samedi_20_avril_1157">Jérusalem, soirée du samedi 20 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Droart finissait de se rincer, puisant dans un seau d’eau fraîche à l’aide d’une profonde cuiller. Échauffé par la brume ardente, il frissonnait sous la violence de la différence de température. Terminant par le visage, il évacua le trop-plein de ses yeux en les frottant vigoureusement, puis attrapa le linge qu’il avait posé sur une tringle en arrivant. Il sortit alors de la salle, ses soques de bois clapotant dans les flaques.
</p>

<p>
La pièce suivante était moins chaude, maintenue tiède, et accueillait les baigneurs qui souhaitaient se délasser avant de s’en aller. Des paillasses garnissaient des banquettes, et de nombreuses lampes à huile en verre irradiaient une lumière dansante depuis le plafond. Étant donnée l’heure tardive, il ne restait plus grand monde dans l’endroit, seulement un groupe qui discutait à voix basse en sirotant un pichet et en dégustant des sucreries.
</p>

<p>
Le sergent s’avança vers eux et toussa pour attirer leur attention. Il avait convenu de ce rendez-vous avec Kaspar, un de ses compagnons de débauche arménien. C’était un fils de commerçant qui se compromettait dans de nombreux trafics. Mais il était surtout un joyeux compère, toujours le mot pour rire et les mains dispensatrices de besants. Il accueillit Droart d’un signe enthousiaste, le présentant à un homme entre deux âges. Un peu avachi, appuyé sur un coude, il se nommait Grifon de Tripoli.
</p>

<p>
Visiblement métissé, il avait le teint olivâtre, mais les iris clairs et le cheveu, quoique rare, demeurait d’un ton châtain. S’il n’avait cette moue dédaigneuse en permanence et ses yeux tristes, il aurait pu être séduisant. Plusieurs dents qui lui manquaient sur le devant rendaient sa diction sifflante et l’obligeaient à avaler souvent sa salive. Droart s’assit sur le bord de la banquette et attrapa une boulette au sésame, prêt à entendre ce qu’ils avaient à lui dire. Kaspar lui résuma rapidement la situation.
</p>

<p>
« Grifon est bon compère à ma famille. Nous achetons et vendons l’un à l’autre et avons déjà fait contrats de partenariat ensemble. Sa spécialité, c’est le sucre, et c’est là le souci. »
</p>

<p>
L’autre acquiesça puis enchaîna.
</p>

<p>
« Avec la guerre contre l’Égypte, il est malaisé d’y acheminer mon sucre, alors que c’était là-bas que je le vendais au meilleur prix. »
</p>

<p>
Il soupira, avala une friandise comme pour se consoler.
</p>

<p>
« Il se plante moult champs de canne à sucre, et les engins à broyer deviennent légion. Nous sommes désormais si nombreux à produire que notre réputation, au comté, commence à en souffrir.
</p>

<p>
– La famille de Grifon exporte surtout du sucre sale<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup> et excellent, les meilleures qualités.
</p>

<p>
– Pas de dégoutté ou de moyen chez nous, non. On le garde pour les ventes locales », confirma le marchand.
</p>

<p>
Droart tendit un gobelet pour goûter de leur piquette, les interrompant.
</p>

<p>
« En quoi ça me regarde, tout ça ? Marchandies vont et viennent, les prix montent et descendent, c’est le lot de ceux qui s’adonnent au négoce.
</p>

<p>
– Justement, avec tout ce sucre qui se déverse comme de la Mane, difficile de le vendre au même prix qu’avant.
</p>

<p>
– Et les chemins ici sont fort mauvais, donc on passe de préférence par chameaux. La taxe se fait par tête.
</p>

<p>
– Je sais tout ça, c’est… »
</p>

<p>
Il réfléchit un instant.
</p>

<p>
« Quatre besants la tête à l’entrée, compléta l’autre. Et c’est là le souci. Avant, une charge me rapportait, bon an mal an, dans les quinze livres.
</p>

<p>
– Dites plutôt dans les vingt à vingt-cinq, maître, je connais les prix.
</p>

<p>
– Vous parlez de la vente à l’échoppe, moi je vends aux apothicaires et épiciers, pas au quidam. »
</p>

<p>
Droart hocha la tête de mauvais gré.
</p>

<p>
« Bon, même à quinze, voilà faible taxe.
</p>

<p>
– Je ne m’en plains pas. Mais voilà que désormais je peine à vendre au-delà de dix livres, avec toute cette concurrence, et la taxe ne change pas, elle ne tient pas compte de la baisse.
</p>

<p>
– Et porter par terre jusqu’ici, en chariot ? »
</p>

<p>
L’autre leva les yeux au ciel.
</p>

<p>
« Trop compliqué, pour Jérusalem. Autant me couper un bras et l’offrir aux pauvres de cette cité, j’en aurais plus grand bénéfice.
</p>

<p>
– Alors vous proposez quoi ? »
</p>

<p>
Kaspar se rapprocha et fit un sourire de connivence à Droart.
</p>

<p>
« C’est une idée mienne. J’ai par-delà les murs quelques enclos bien fermés et petite grange fort commode, en contrebas des vignobles de Saint-Étienne.
</p>

<p>
– Ouais, je vois.
</p>

<p>
– J’ai proposé à mestre Grifon qu’on réduise la taille de la caravane une fois aux abords. Difficile de fixer lourds paquets si on chemine longtemps, mais si ce n’est que pour passer la porte, on peut fixer bien trois à quatre kintars par bête.
</p>

<p>
– Et diminuer d’autant la taxe à payer, je vois. Mais personne sera dupe et on enquêtera pour savoir où sont les autres bêtes… »
</p>

<p>
Le négociant toussa et confirma d’un mouvement de tête.
</p>

<p>
« Il faut que les formes soient respectées, et si un sergent de la sainte cité aide la caravane à passer, j’aurai grande joie à l’en récompenser, avec ses compères. »
</p>

<p>
Droart avala une grande gorgée de vin, le faisant passer d’une joue à l’autre, en réfléchissant.
</p>

<p>
« Ça peut se faire, ouais. Je ne suis pas tant souvent à la porte de David, mais j’y ai quelques bons amis. Suffit juste que Baset soit pas dans le coin.
</p>

<p>
– Qui ça ? s’interrogea Grifon.
</p>

<p>
– Un mien compère de la sergenterie, bouffi de tellement de défauts qu’il ahonterait le diable lui-même. Mais y refuserait tout net de tremper là-dedans. Plus chatouilleux de son honneur qu’une pucelle de sa rondelle. Il me faudra distribuer quelques cliquailles ici et là. Vous prévoyez ça pour quand ?
</p>

<p>
– Une caravane devrait arriver vers la saint Vital<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>.
</p>

<p>
– Si fait. Il y a aussi un nouveau, une sorte de Goliath à museau de goupil. Il me faut estimer d’où vient le vent avec lui. Je peux escompter combien à distribuer parmi sergenterie ? »
</p>

<p>
Grifon hésita, jeta un coup d’œil à Kaspar puis lâcha, du bout des lèvres.
</p>

<p>
« Si toutes mes bêtes passent en deça sans encombre, il y aura deux livres à vous départir.
</p>

<p>
– Dix besants ? Combien y’aura de têtes ?
</p>

<p>
– Seize avoua l’autre, à regret.
</p>

<p>
– Alors seize besants m’agréeraient plus avant. »
</p>

<p>
Grifon fit mine de calculer puis opina du chef. Kaspar en gloussa de plaisir et leva son gobelet pour un toast.
</p>

<p>
« Puissent nos ventres prospérer et nos vits joyeusement se dresser ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, soir\u00e9e du samedi 20 avril 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_soiree_du_samedi_20_avril_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11216-17901&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les fonctionnaires au service d’un puissant, fût-il le roi de Jérusalem étaient appelés sergents, et tous ne faisaient pas profession de porter les armes. Une tâche essentielle des dirigeants d’alors était d’administrer un vaste patrimoine foncier, des droits et taxes, loyers et redevances. Ceux qui prêtaient serment se retrouvaient plus souvent à devoir superviser des opérations comptables qu’à dégainer l’épée. Le terme sergent est à rapprocher de celui de serviteur, et n’avait pas l’acception militaire stricte qu’on lui connaît désormais.
</p>

<p>
Malgré tout, certains hommes accompagnaient également l’armée lors de ses déplacements, mais on leur confiait habituellement toutes les corvées annexes de garde et de surveillance, avec un encadrement de professionnels expérimentés, voire de chevaliers.
</p>

<p>
La réputation de corruption des personnels intermédiaires faisait les gorges chaudes de la population, qui attribuait rarement au prince les dysfonctionnements d’un territoire, en rendant responsables la domesticité et les administrateurs. Les dirigeants, comme saint Louis un siècle plus tard, tentaient périodiquement de contrôler les exactions et abus de ceux censés les servir. Les peines infligées étaient d’ailleurs souvent assez lourdes : marques d’infamies, membre tranché et la mort en cas de récidive.
</p>

<p>
Les qualités du sucre présentées viennent de l’ouvrage d’Elyahu Ashtor, <em>Histoire des prix et des salaires dans l’Orient médiéval</em>, Paris, 1969, p.134. C’est une présentation d’une note venant des lettres et comptes issus de la genizah du Caire. En valeur décroissante, on pouvait trouver du sucre excellent, sale, moyen et dégoutté. Le prix entre le moins cher et le plus cher était de plus du simple au double. Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, il existe un livre très complet sur la question : Mohamed Ouerfelli, <em>Le sucre. Production, commercialisation et usages dans la Méditerranée médiévale</em>, Leiden-Boston, Brill : 2008.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Boas Adrian J., <em>Jerusalem in the Time of the Crusades</em>, Londres et New-York : Routledge, 2001.
</p>

<p>
Boas Adrian J., <em>Domestic Settings. Sources on Domestic Architecture and Day-to-Day Activities in the Crusader States</em>, Leiden et Boston : Brill, 2010.
</p>

<p>
Favier Jean, <em>Finance et fiscalité au bas Moyen âge</em>, Paris : Société d’édition d’enseignement supérieur, 1971.
</p>

<p>
Foucher Victor, <em>Assises de Jérusalem. Première partie : Assise des Bourgeois</em>, Paris: 1890.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, New York : Oxford University Press, 1980.
</p>

<p>
Reinhold Röhricht, <em>Regesta Regni Hierosolymitani</em> (MXCVII-MCCXCI), Oeniponti : Libraria Academica Wagneriana, 1893.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19970-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Voir les notes pour la qualité du sucre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Le 28 avril.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:59:52 +0000</pubDate>
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      <title><![CDATA[ Fils de la louve]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="rive_de_la_save_fin_de_matinee_du_mercredi_21_novembre_1151">Rive de la Save, fin de matinée du mercredi 21 novembre 1151</h2>
<div class="level2">

<p>
Les toiles de l’armée byzantine avaient rongé le paysage le long de la Save<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, engloutissant un petit village et la dérisoire forteresse de rondins censée le protéger. La fumée des feux de camp traçait des colonnes grises jusqu’à la voûte laiteuse du ciel. L’humidité du matin avait reflué en même temps que la brume, mais le froid maintenait son emprise, marquant par endroit le sol de gelée blanche. Tout ce qui pouvait brûler avait été découpé, arraché et livré aux flammes sur un vaste périmètre. Les fourrageurs devaient désormais s’aventurer à plusieurs lieues pour trouver de quoi réchauffer les articulations craquantes des soldats.
</p>

<p>
À perte de vue, la plaine s’étendait, les reliefs lointains mangés dans les lambeaux de brouillard qui persistaient dans les creux des champs et des pâtures. Des hameaux parsemaient le paysage, reliés par de maigres sentiers bordés de haies et de murets, séparés de bosquets aux branches nues. Une large bande de terre boueuse coupait au travers, sombre ruban qui s’attachait aux basques de l’armée byzantine.
</p>

<p>
Un peu au nord du cantonnement, vers l’entrée orientale, des soldats avaient réquisitionné des canots et des pirogues pour tenter de pêcher de quoi améliorer l’ordinaire. Près de là, assis sur un moignon de mur dans ce qui devait être à l’origine un enclos à bétail, un cavalier s’employait à réchauffer de la graisse qu’il appliquait avec soin sur sa selle. Le cheveu hirsute coincé sous un bonnet cylindrique de feutre, emmitouflé dans un épais kaftan en peau de mouton, il soufflait dans ses mains tout en regardant les apprentis pêcheurs s’escrimer sans guère de matériel ni plus de succès. Un de ses compagnons, à la démarche pesante, se rapprocha de lui, ses cuirs sous le bras. Il le gratifia d’une tape amicale sur l’épaule et s’installa à son tour.
</p>

<p>
« On devrait traverser d’ici à deux jours au plus tard. L’empereur a grand désir de fustiger ces maudits Huns<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>.
</p>

<p>
– Je goûterai fort d’être en selle, à profiter de la chaleur de ma monture. »
</p>

<p>
L’autre acquiesça, tout en démontant les sangles et étrivières de sa selle.
</p>

<p>
« Au moins ici ils auront compris ce qu’il en coûte de se rebeller.
</p>

<p>
– Le crois-tu ? Le pansebaste sebaste<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> Kantakouzenos y a laissé la main, à ce qu’on dit.
</p>

<p>
– Mais l’empereur a occis lui-même leur grand chef, Bakchinos.
</p>

<p>
– Ce n’était que le meneur des Huns, et Manuel a décidé de les poursuivre de sa colère. »
</p>

<p>
Le premier cavalier posa son chiffon et se frotta les mains sous les aisselles afin de les réchauffer tout en se tournant vers son compagnon.
</p>

<p>
« Tu sais, Stamatès, j’ai pas mal guerroyé toutes ces années, et j’commence à me demander si ça sert à quelque chose, tout ça. »
</p>

<p>
Son compagnon étira les lèvres en un sourire gercé.
</p>

<p>
« Par l’archange Michel, que t’arrive-t-il ? T’as la lance qui s’amollit avec les ans ?
</p>

<p>
– J’suis sérieux, l’âge me gagne et je fatigue. J’ai porté le fer partout où le basileus<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> le souhaitait, et j’le ferai jusqu’à mon dernier souffle. Pourtant je me demande si ça aura une fin.
</p>

<p>
– Tu penses au gamin, c’est ça ? »
</p>

<p>
L’autre ne répondit pas, les lèvres soudainement pincées, reniflant tout en fixant les remous et les tourbillons de la Save. Il avait perdu son aîné quelques mois plus tôt, alors qu’il s’entraînait à cheval pour intégrer à son tour l’armée impériale. Stamatès souleva sa pesante carcasse et s’étira lentement, s’ébrouant et grognant comme un ours. Il s’approcha de son ami et lui confia doucement :
</p>

<p>
« La Polis<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> fait tellement d’envieux. Nos richesses, notre pouvoir, notre puissance sèment la faim dans les cœurs. Qui ne rêve pas d’être Romain ?
</p>

<p>
– Les morts. Eux ne rêvent plus. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Rive de la Save, fin de matin\u00e9e du mercredi 21 novembre 1151&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;rive_de_la_save_fin_de_matinee_du_mercredi_21_novembre_1151&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;357-4525&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="pelagonie_soiree_du_lundi_10_janvier_1155">Pélagonie, soirée du lundi 10 janvier 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
La neige tombée récemment s’était mélangée à la boue et à la poussière ; la plaine ne comportait désormais plus que des traînées grises, aux reflets bruns. Seuls quelques toits conservaient la mémoire des flocons blancs. Devant la modeste cité de Pélagonie<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>, une ville de toiles de tente avait pris place, entourée de barrières, d’épieux et de fossés. Des feux scintillaient dans des fosses, apportant chaleur et lumière en cette fin de journée.
</p>

<p>
Tout au long des méandres des voies qui permettaient d’approcher de l’enceinte, des gardes contrôlaient, inspectaient ceux qui se présentaient. En sa qualité de cavalier vétéran, Stamatès avait hérité de la responsabilité de la porte de la ville, avec une poignée de fantassins à encadrer. Bien qu’il soit parfaitement conscient qu’il ne s’agissait là que d’une tâche annexe, jugée servile par beaucoup, il mettait un point d’honneur à paraître sous son meilleur jour. Il était amené à croiser beaucoup de hauts dignitaires, des fonctionnaires impériaux et des officiers qui allaient et venaient au service du basileus, installé dans la forteresse.
</p>

<p>
Il avait brossé sa barbe fournie et ses cheveux ondulés et arborait par-dessus son klibanion<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup> un court manteau de laine rouge qu’il avait acheté à prix d’or avant de partir de Byzance. Une large écharpe verte, de bel aspect, pendait sous son baudrier d’arme. En outre, il veillait à ce que ses hautes bottes de cavalier demeurent propres, malgré la boue et la neige.
</p>

<p>
Sa fonction avait par ailleurs un énorme avantage : il dormait dans une des tours de la ville, dans une petite salle qu’il partageait avec ses hommes et où se trouvait une partie de l’arsenal, conservé dans des coffres scellés aux murs. Le matelas était de paille, mais au moins n’était-elle pas humide, voire pourrie, comme pour bon nombre de ses compatriotes condamnés à dormir sous toile.
</p>

<p>
La journée tirait à sa fin et il allait être temps de clore les portes pour la nuit. Stamatès déambulait sous la grande arche, soucieux de vérifier qu’aucun groupe ne se présentait pour entrer, depuis le camp, ou pour sortir, depuis les rues adjacentes. Il n’en vit surgir que son vieux compagnon de combat Nicéphore, au petit trot. D’un mouvement sec du poignet, celui-ci arrêta sa monture et se pencha, son haleine alourdie de vin traçant de la buée dans la fraîcheur de l’air vespéral.
</p>

<p>
« Le basileus a fait arrêter son cousin » lança-t-il tout à trac.
</p>

<p>
Stamatès fronça les sourcils. Il avait vu arriver en début d’après-midi Andronic Comnène en grand appareil, tel le fier duc de Branicevo et Belgrade qu’il était. L’homme traînait une réputation sulfureuse derrière lui mais sa vaillance, sa force physique, avaient toujours attiré l’admiration des soldats.
</p>

<p>
« Que s’est-il donc passé ?
</p>

<p>
– Il semblerait que Manuel ait épuisé sa patience avec son cher cousin. Déjà que son aventure avec la fille d’Alexis l’avait mise à mal.
</p>

<p>
– On ne démet pas duc comme Andronic pour histoires de coucheries.
</p>

<p>
– Il a ridiculisé le neveu du basileus et le pansebaste sebaste Jean avec son histoire d’évasion. »
</p>

<p>
Le souvenir de l’anecdote amena un sourire sur les lèvres de Stamatès, et un hochement de tête de désapprobation de la part de Nicéphore.
</p>

<p>
« Ris pas, on n’humilie pas ainsi des dignitaires de leur rang.
</p>

<p>
– Que ne sont-ils pas aussi braves et habiles que lui ?
</p>

<p>
– Plaire aux soldats ne lui sera d’aucun secours. Et s’il est enferré, c’est parce qu’on l’accuse de vouloir s’allier aux Huns. Il avait déjà été envoyé ici, loin de la Polis, pour ne pas succomber aux tentations des intrigues de palais. Il descend du grand Alexis<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>, comme le basileus, et pourrait avoir des prétentions dangereuses.
</p>

<p>
– Que va-t-il devenir ?
</p>

<p>
– Il repart pour la Mère des cités, mais chargé de fer et non plus d’honneurs, pour y méditer dans une geôle impériale. »
</p>

<p>
Nicéphore salua son ami et relança son cheval au trot en direction du camp. La cathédrale se mit à sonner les vêpres. Stamatès huma l’air froid, tapa des pieds puis donna l’ordre de barrer les portes pour la nuit. Soufflant dans ses mains gelées, il tourna son regard vers la forteresse dont les ouvertures s’ornaient de lumières vacillantes. Machinalement, il lissa son foulard vert, heureux de n’avoir pas à naviguer parmi les puissants et les dignitaires. Au moins pouvait-il compter sur quelques amis.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;P\u00e9lagonie, soir\u00e9e du lundi 10 janvier 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;pelagonie_soiree_du_lundi_10_janvier_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4526-9269&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="venise_apres-midi_du_mardi_31_mai_1155">Venise, après-midi du mardi 31 mai 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Assis sur le pont de la galée, sous la voile déployée en tente, Stamatès regardait l’ondée s’abattre sur les eaux de la lagune, sous une voûte aussi grise que les vagues. Les bâtiments eux-mêmes semblaient avoir perdu toute couleur, mangés par la brume. Un des marins lui avait expliqué qu’il n’y avait que trois ciels possibles à Venise : le brouillard, la pluie ou le brouillard <em>et</em> la pluie.
</p>

<p>
En tout cas, la traversée de l’Adriatique s’était déroulée sans trop de mal malgré une mer agitée et un temps maussade tout du long. L’humeur des hommes s’en ressentait et certains grognaient qu’il aurait mieux valu se fier aux conditions météorologiques pour leur départ qu’aux auspices astrologiques. De son point de vue, Stamatès trouvait la situation assez enviable. Accompagner le sebaste Michel Paléologue à Venise pour une mission diplomatique revenait pour lui à dormir et manger dans un endroit tranquille, sans risquer de finir dans la boue.
</p>

<p>
Il avait espéré pouvoir visiter la cité lacustre, mais n’en avait guère eu le temps. À peine étaient-ils arrivés que Stamatès était désigné pour repartir bientôt, comme escorte à un <em>mandâtor</em><sup><a href="#fn__23" id="fnt__23" class="fn_top">23)</a></sup>, Arcadius Zonaras, à bord d’un des navires les plus rapides. Le basileus attendait la réponse avec impatience, disait-on. Ses émissaires étaient là pour tenter de contrer les visées expansionnistes des rois barbares de Sicile, qui infligeaient de cuisantes défaites depuis des années aux troupes impériales. La vanité sans borne et l’opportunisme des Siciliens entravaient la politique outremer, en obligeant l’armée et la flotte à se montrer sans cesse sur le qui-vive sur ses frontières occidentales.
</p>

<p>
Un sifflement lui fit tourner la tête. Sur le quai, Katarodon lui faisait de grands signes, l’invitant à descendre à terre. N’ayant aucun supérieur à qui rendre compte en l’absence du diplomate, Stamatès franchit la passerelle en quelques enjambées.
</p>

<p>
« Quelles nouvelles du palais ?
</p>

<p>
– On doit aller retrouver le mandâtor plus tard, ils tiennent banquet. Puis on monte à bord pour mettre au large demain. »
</p>

<p>
Stamatès avisa le large sourire de son compagnon.
</p>

<p>
« Les nouvelles sont bonnes on dirait.
</p>

<p>
– J’en sais trop rien. Je crois oui, tout le monde a l’air de joyeuse humeur. Mais c’est pas pour ça que je m’enjoie. »
</p>

<p>
Stamatès pencha la tête, intrigué. Il ne connaissait guère Katarodon, jeune recrue appartenant à une famille aisée de Byzance. Il avait à peine vingt ans mais se trouvait déjà là où le vétéran avait mis plus d’une dizaine d’années à arriver, après de nombreuses campagnes. En outre, ses tenues d’apparat généralement bleues et blanches trahissaient son appartenance à la haute société ou, du moins, son désir de s’y intégrer.
</p>

<p>
« J’ai eu bonne fortune d’encontrer un lointain cousin à moi, Loukas, un marchand. Il est ici pour négoce, assez bien installé. Il propose de nous inviter à souper. »
</p>

<p>
Stamatès saliva rien qu’à l’idée de manger autre chose que des biscuits de mer, du poisson salé et du gruau insipide. Aucune chance néanmoins de pouvoir déguster du kavourmas<sup><a href="#fn__24" id="fnt__24" class="fn_top">24)</a></sup> comme sa famille le préparait à Radolibos<sup><a href="#fn__25" id="fnt__25" class="fn_top">25)</a></sup>. La perspective était pourtant engageante et son amitié naissante avec Katarodon lui permettait d’espérer pouvoir se faire des relations qui aideraient à améliorer sa condition. Il aimait son statut de soldat, mais pour devenir officier, il savait que la vaillance et la compétence ne suffiraient pas. Des appuis politiques et des amis bien placés étaient indispensables. Il ajusta la capuche de son manteau et étendit un bras pour flatter l’épaule de Katarodon.
</p>

<p>
« Au moins aurons-nous bonne chère avant de mettre à la rame. Hâtons-nous d’aller dévorer avant de retrouver le mandâtor.
</p>

<p>
– Le soleil est encore haut, ami. Nous avons même temps d’aller flâner près des rues des boutiquiers. J’aimerais fort trouver de ces bijoux francs qu’on dit si beaux, décorés d’émail brillant. »
</p>

<p>
Stamatès échappa un rire gras.
</p>

<p>
« Quelque jeunette à séduire en la Polis ?
</p>

<p>
– Si seulement ! Mes parents ont décidé de m’unir à gamine dont la famille pourrait grandement nous aider. Elle n’a pas dix ans et il me faudra attendre pour profiter de cette union. Mais cela n’empêche nullement de leur témoigner de mon respect par quelques cadeaux. Je sais qu’ils apprécient fort ces bijoux, si chers à Byzance.
</p>

<p>
– Voilà judicieuse idée, jeune. Allons donc dénicher cette précieuse babiole puis nous lamperons quelques goulées de bon nectar en une taverne, pour choisir lequel porter à ton cousin. »
</p>

<p>
Il s’esclaffa, tout en tirant son manteau sur ses épaules tandis que la pluie redoublait. Ils avançaient dans les flaques claquant sous leurs semelles, indifférents aux visages fatigués des domestiques affairés, bavardant bruyamment, plaisantant l’un de l’autre. Heureux comme des enfants, ils goûtaient le plaisir d’être l’élite du monde d’alors, s’amusant de leur voyage dans les confins barbares des territoires. Il étaient des Romains de la Polis.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Venise, apr\u00e8s-midi du mardi 31 mai 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;venise_apres-midi_du_mardi_31_mai_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9270-14643&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="abords_de_sivas_fin_d_apres-midi_du_lundi_12_decembre_1155">Abords de Sivas, fin d’après-midi du lundi 12 décembre 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Le verglas faisait craquer l’herbe sous les pieds des chevaux et la glace dévorait les eaux du Kizilirmak, saupoudrant les bras morts d’un givre pulvérulent. La vallée s’élargissait peu à peu, en direction de l’est, et bientôt ils allaient déboucher sur la vaste esplanade où la route depuis Charsianon juqu’à Mélitène croisait, dans la cité de Sivas, celle qui traversait le plateau depuis le nord. Le froid habillait de fumée les paroles et chacun économisait son souffle.
</p>

<p>
Le responsable de l’intendance avait demandé à ce qu’on leur apporte au plus vite un mouton, afin de préparer le souper pour les hommes et l’ambassadeur. Seulement, malgré le temps, un pâtre avait sorti les ouailles du village où ils avaient fait halte, histoire d’épargner au maximum les réserves de foin.
</p>

<p>
Stamatès avait été désigné pour accompagner un de leurs escorteurs, Zeheb, auprès du paysan pour lui acheter une bête. Stamatès appréciait le Turc car il employait sans trop de difficulté le grec, suffisamment en tout cas pour parler de tout et de rien, comme on le faisait pour s’occuper lors des longs trajets. Pas très grand, il avait un œil fou à demi aveugle qui le faisait ressembler à un démon. Son nez fin, cassé à de multiples reprises, son sourire en partie édenté et son épaisse toison brune aux minces nattes ornées de brins de tissu colorés travestissaient en fait un esprit allègre, un sens de l’absurde et de l’humour, quoique parfois très rustique, qui ne manquait jamais de surprendre les Byzantins.
</p>

<p>
Il rappelait à Stamatès un compagnon de combat qu’il avait fréquenté tandis qu’il guerroyait dans les septentrions de l’empire, un auxiliaire venu peut-être des mêmes confins que Zeheb. Ce dernier arborait une impressionnante masse de métal, d’un seul bloc d’acier, à tête de félin, très semblable à celle qu’il voyait présentement à la ceinture de son guide. Ils avançaient au petit trot en direction d’un relief derrière lequel le berger devait emmener les bêtes, à l’opposé du fleuve, sur les contreforts des pentes qui les enserraient depuis qu’ils avaient pris la route.
</p>

<p>
Un soleil blanc sans chaleur se faisait manger peu à peu par les crêtes, laissant les doigts d’ombre progresser dans les creux et les bosquets. Stamatès frissonna et rentra le menton dans son vêtement doublé de mouton. Zeheb se racla la gorge et désigna le troupeau qui cheminait vers eux, à une poignée de portées d’arc.
</p>

<p>
« Tu prendras garde aux chiens. Gros et pas faciles, déclara-t-il sans ambages. Les gros trucs jaunes. Pas méchants mais méfiants. »
</p>

<p>
Stamatès comprit alors que ce qu’il avait pris pour des moutons de loin était en fait de gros molosses de couleur similaire, à la gueule noire. Leurs cous puissants s’ornaient de colliers cloutés et leur démarche pesante indiquait des bêtes lourdes, résistantes, vigoureuses.
</p>

<p>
« Ça peut te tuer un loup d’un claquement de mâchoire et te broyer la jambe pareil. Plus méchant, ça ferait des bons guerriers. »
</p>

<p>
Il agrémenta sa remarque d’un large sourire connaisseur puis renifla, s’essuyant le nez de sa manche. Les ténèbres bleutées commençaient à l’emporter sur les lueurs orangées des pentes méridionales. Le bruit des cloches sourdes, les bêlements leur parvinrent peu à peu.
</p>

<p>
L’affaire fut rondement menée, sous le contrôle scrupuleux des mâtins qui allaient et venaient autour des ovins, obéissant aux sifflements de leur maître. Trois grosses bêtes dont la placidité rendait la puissance encore plus menaçante. Zeheb proposa d’égorger leur achat non loin de là, pour se faciliter le retour, et il accomplit le geste machinalement, sans même demander de l’aide. Immobilisant le mouton entre ses jambes, presque assis dessus, il lui tira la tête en arrière et dégaina un long couteau. Avant qu’elle n’ait eu le temps de comprendre, la bête était morte, son sang s’écoulant à gros bouillons dans les broussailles. Zeheb sourit, tout en maintenant le cou.
</p>

<p>
« Tu entends pester l’autre ? Il dit on va attirer les loups avec sang. Il a pourtant fait payer assez cher pour qu’on en fasse à notre volonté. »
</p>

<p>
Ils lièrent la dépouille à l’arrière de sa monture, guère effrayée par l’odeur du sang puis repartirent prestement, pressés de retrouver la chaleur des bâtiments où les attendaient un bon feu.
</p>

<p>
« À Sivas, je te mènerai chez une vieille qui prépare un des plats d’ici. Avec foie et oignons<sup><a href="#fn__26" id="fnt__26" class="fn_top">26)</a></sup>. »
</p>

<p>
Il fit claquer ses lèvres en un bruit de succion.
</p>

<p>
« Dommage ton chef nous laisse pas prendre du vin du malik. Ça irait bien avec, pour y tremper leur lavash<sup><a href="#fn__27" id="fnt__27" class="fn_top">27)</a></sup>…
</p>

<p>
– Je crains que ton malik n’apprécie pas qu’on boive son vin, non plus.
</p>

<p>
– Ça, c’est sûr ! Et si ton chef se montre sans cadeau, vous devoir retourner chez vous sans tête. »
</p>

<p>
La réponse se voulait sans malice, et Stamatès ne s’en offusqua pas. Il savait que leur venue auprès du prince de Sivas, Yagi Basan, était dangereuse. Mais le basileus avait besoin de l’aide des dirigeants danishmendides<sup><a href="#fn__28" id="fnt__28" class="fn_top">28)</a></sup> pour occuper le sultan Qilig Arslan, qui menaçait sans cesse ses possessions anatoliennes. Convaincre l’adversaire de son ennemi qu’on était son allié demandait en général beaucoup de présents. Il rit de bon cœur, conscient que l’amitié entre soldats n’empêchait nullement de tirer le sabre ou l’épée pour décapiter celui avec qui on avait trinqué la veille. Il espérait ne pas avoir à défendre sa peau contre Zeheb mais savait qu’il pourrait lui trancher la tête si son devoir l’exigeait. Sans haine, mais sans regret.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de Sivas, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du lundi 12 d\u00e9cembre 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_sivas_fin_d_apres-midi_du_lundi_12_decembre_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14644-20600&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="jerusalem_soiree_du_jeudi_1er_aout_1157">Jérusalem, soirée du jeudi 1er août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Stamatès revenait tranquillement du mont du Temple, qu’il avait enfin eu l’occasion d’aller visiter. C’était la première fois que ses pas le menaient à Jérusalem et il ne voulait pas manquer de voir de ses yeux les lieux saints. Il était loin d’être dévot, mais la curiosité s’ajoutant à sa maigre foi, il avait insisté auprès du mandâtor pour obtenir congé de temps à autre. De toute façon, ils étaient en sécurité dans la cité. Le roi Baudoin avait toujours manifesté de grands égards pour le basileus et on disait même qu’il s’était récemment brouillé avec le prince Renaud d’Antioche, qui posait tant de problèmes aux Byzantins.
</p>

<p>
Dans le ciel, de la pourpre et de l’ocre se déversaient dans l’azur jusque là invaincu de la journée et l’activité des rues changeait. Les tavernes débordaient plus largement, les commerces et les artisans fermaient les uns après les autres. La zone qu’il venait de franchir ne présentait pratiquement que des arcades closes et des volets tirés. Comme l’odeur métallique l’indiquait, cette partie de la rue du Temple était investie par les bouchers, ainsi qu’en attestaient les traces de sang, les abats que se disputaient des chiens errants.
</p>

<p>
Déambulant le nez en l’air, il s’amusait de ce que les Celtes pensaient que cette petite ville était le centre du monde. Byzance, la Polis, comme il l’appelait, la Mère des Cités, était d’une taille bien plus considérable. Elle s’étendait sur les deux rives du Bosphore et abritait des palais et des monuments autrement plus impressionnants, s’ils n’étaient pas aussi saints.
</p>

<p>
« Hé, le Grec ! »
</p>

<p>
L’appel le tira de ses rêveries et il aperçut le jeune colosse avec qui il avait sympathisé, depuis quelques jours. Heureux de rencontrer un visage ami, il s’approcha, un sourire aux lèvres.
</p>

<p>
« Es-tu là à effectuer mission pour ton sire ?
</p>

<p>
– Non, je acheter manger.
</p>

<p>
– Que te dirait d’aller plutôt verser bonne goulées de vin en gosier ? Je cherchais justement compère pour aller à la taverne. »
</p>

<p>
Le Byzantin acquiesça et mit ses pas dans ceux d’Ernaut, en direction des rues où étaient installées la plupart des échoppes de nourriture toute prête. Ils arrivèrent bientôt devant l’arcade qui desservait le lieu de boisson espéré.
</p>

<p>
Descendant quelques marches, ils se trouvèrent dans une longue salle où étaient stockés les fûts, le long d’un mur. Plusieurs lampes à huile éclairaient la zone d’une lumière dansante. En entrant, Ernaut attrapa le chat qui était venu se frotter à ses jambes, amenant l’animal à ronronner bruyamment.
</p>

<p>
« Ho là, maître Garnier ! Y a-t-il mesures de vin pour gosiers empoussierés ? »
</p>

<p>
Le tenancier, grand gaillard au dos voûté, les rejoignit depuis la cour où il discutait avec quelques acheteurs.
</p>

<p>
« Le bon soir, ami Ernaut ! Tu viens quérir un pichet de Galilée ?
</p>

<p>
– Pas ce soir, fais-nous donc savourer ton Bezek. Mon ami qui est là vient de Byzance, il a droit au meilleur. »
</p>

<p>
Le tavernier glissa un sourire et attrapa un pichet qu’il remplit auprès d’un tonneau, avant de le tendre aux deux hommes, empochant les piécettes données par Ernaut.
</p>

<p>
« Si tu veux t’installer dans la cour, y’a de la place. »
</p>

<p>
Sans lâcher le chat, le jeune homme s’empara du pichet et alla s’asseoir sur un des bancs, à côté de voyageurs qui parlaient un dialecte italien, peut-être des Pisans. Stamatès s’installa face à lui puis ils se mirent en devoir de taster le nectar qui leur avait été servi.
</p>

<p>
« Tu sais quand vous repartez, compère ? demanda Ernaut au bout d’un moment.
</p>

<p>
– Non. Je ne sais pas pourquoi être venus. Juste accompagner mandâtor.
</p>

<p>
– Il y a force voyageurs qui viennent ces temps, j’aurais jamais cru que même des mahométans allaient et venaient ici, porteurs de sauf-conduits. »
</p>

<p>
Stamatès haussa les épaules.
</p>

<p>
« Affaires de puissants, pas pour nous…
</p>

<p>
– Moi je serais roi de Jérusalem, j’aurais vite fait d’assaillir villes ennemies et d’instaurer la paix du Christ comme il sied à bon monarque.
</p>

<p>
– Pas si simple, s’amusa Stamatès. Toujours compliqué faire choses.
</p>

<p>
– Il suffit d’une bonne armée et de savoir la mener ! »
</p>

<p>
Stamatès délaça la petite masse à tête de bronze qu’il arborait toujours à sa ceinture et la posa sur la table.
</p>

<p>
« C’est comme ça, être basileus, ou roi, ou baron.
</p>

<p>
– Que veux-tu dire, l’ami ?
</p>

<p>
– Arme puissante et semble aisée, habile à fracasser têtes et bras… »
</p>

<p>
Il avala une lampée de vin, l’air mystérieux puis continua, se penchant en avant, soudain espiègle.
</p>

<p>
« Mais très difficile bien user, car coup doit être subtil. Jamais simple de toucher et toujours grand risque à bien manier. »
</p>

<p>
Ernaut fronça les sourcils, penchant la tête.
</p>

<p>
« Je ne vois pas le rapport.
</p>

<p>
– Être pareil. Bien manier force n’est jamais juste taper fort. Habile est celui qui sait l’employer juste. »
</p>

<p>
Il tourna la poignée de la masse vers Ernaut, l’invitant à la prendre en main.
</p>

<p>
« Cadeau pour toi, compère Ernaut. Pour souvenir leçons d’un Romain. Force n’est rien sans habileté. »
</p>

<p>
Le jeune homme écarquilla les yeux, surpris du présent, mais touché du geste. Il fit voler la petite tête de bronze dans l’air. On lui avait dit que les Grecs étaient bizarres, hautains et précieux. Il lui semblait pourtant qu’il faudrait de peu qu’il y ait une entente réelle entre leurs deux peuples. Pour peu qu’il y ait plus de gens comme Stamatès. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, soir\u00e9e du jeudi 1er ao\u00fbt 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_soiree_du_jeudi_1er_aout_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20601-26247&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Byzance au milieu du XIIe siècle est une puissance incontournable au Moyen-Orient, mais il ne faut pas oublier qu’elle entretient de nombreux liens avec l’Europe. Une partie de ce qui est désormais l’Italie, la Sicile, était d’anciennes provinces byzantines.
</p>

<p>
De nombreux territoires des Balkans étaient pleinement intégrés à l’empire, ou sous son contrôle en titre. Malgré sa formidable puissance, le basileus était souvent contraint de mener des campagnes sur plusieurs fronts à la fois, maritimes et terrestres. La diplomatie requérait donc une grande finesse et une subtilité qui donnaient une image assez trouble de l’attitude byzantine dans l’échiquier des forces en présence.
</p>

<p>
On ne compte plus les allusions à la duplicité grecque dans les sources latines. Bien que les croisades aient été lancées à l’origine pour venir en aide à ce frère chrétien oriental, l’arrivée massive de contingents latins qui se taillèrent leurs propres royaumes peut, a contrario, être perçue comme une trahison à leur endroit, ou du moins une déloyauté. Le basileus alors à la tête de l’Empire byzantin, Manuel Comnène, était néanmoins partisan de l’entente avec les territoires latins d’outremer, et multiplia les gestes de bonne volonté, malgré quelques manœuvres diplomatiques parfois contrariantes. Son ambition, très compréhensible, était de demeurer la puissance référente de la région.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;26248-27716&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Lilie Ralph-Johannes, (trad. Par Morris J. C., Ridings Jean E.), <em>Byzantium and the Crusader States, 1096-1204</em>, Oxford : Clarendom Press, 1993.
</p>

<p>
Magoulias Harry J. (trad), <em>O City of Byzantium: Annals of Niketas Choniates</em>, Détroit : Wayne State University, 1984.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;27717-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Rivière affluent du Danube, qui conflue à Belgrade.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Hongrois
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Titre nobiliaire de la cour byzantine, initié au XIe siècle.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Titre donné à l’empereur byzantin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Terme désignant <em>la</em> ville, à savoir Byzance.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Bitola, Macédoine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Armure lamellaire.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Alexis I^er Comnène (v.1058-1118), empereur byzantin (1^er avril 1081-15 août 1118).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__23" id="fn__23" class="fn_bot">23)</a></sup> 
<div class="content">Ambassadeur, messager byzantin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__24" id="fn__24" class="fn_bot">24)</a></sup> 
<div class="content">Plat à base de porc grillé à l’huile d’olive.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__25" id="fn__25" class="fn_bot">25)</a></sup> 
<div class="content">Village du thème de Thessalonique.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__26" id="fn__26" class="fn_bot">26)</a></sup> 
<div class="content">Le tjvjik, qui comprend aussi les reins, le tout poêlé.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__27" id="fn__27" class="fn_bot">27)</a></sup> 
<div class="content">Pain plat traditionnel arménien.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__28" id="fn__28" class="fn_bot">28)</a></sup> 
<div class="content">Dynastie turque islamisée, régnant alors sur une partie de l’Anatolie.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:59:16 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Fils de la louve]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Liberté]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_036_liberte#liberte]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="baalbek_nuit_du_26_dhu_al-qi_dah_550">Baalbek, nuit du 26 Dhu al-Qi’dah 550</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>Ombre parmi les ténèbres, accroupi près d’un imposant bouquet de genévrier, un homme en haillons attendait, immobile. La brise glissait sur lui, sur ses hardes, pourtant il n’avait pas froid. Son esprit était entièrement tourné vers son but.
</p>

<p>
Ses yeux hagards épiaient fièvreusement le garde censé surveiller les esclaves. Le prisonnier avait réussi, à force de patience, à creuser un trou dans le mur de la masure où on les entassait, mais il avait été le seul à oser s’y faufiler. Les autres captifs étaient trop fatigués, trop désespérés pour s’y risquer. Pas lui ! Il avait une furieuse soif de liberté.
</p>

<p>
Ni le fouet ni les privations n’avaient altéré sa volonté. Il se sentait plus fort que jamais, en rage et plein d’ardeur. On lui avait retiré la femme qu’il aimait, trainée loin de lui. Puis on l’avait fouetté, durement, avant de l’amener dans cette ville maudite, pour y travailler comme un forçat. Tandis qu’il s’épuisait à porter les gravats, acheminer les pierres, il se répétait sans cesse le nom de sa bien-aimée, se raccrochant à son souvenir pour ne pas sombrer. Il était décidé à s’enfuir pour la retrouver, la libérer de ses geôliers infidèles. La Terre sainte s’était révélé un enfer emplis de démons et d’ordures dont ils devaient s’échapper.
</p>

<p>
Malgré la fureur qui l’habitait, il restait tapi, semblable à une pierre dont il avait la couleur poussiéreuse. Un hamster s’y trompa, passant devant lui ainsi qu’il l’aurait fait devant un amas rocheux, indifférent. Inquiété par l’effluve que le vent venait de rabattre, l’animal fit un détour. Sur son trajet se trouvait un autre humain, celui-là même que le fugitif surveillait avec attention.
</p>

<p>
Mustafâ al-Dimashqi tapait des pieds pour se réchauffer, agacé de rester seul à surveiller le chantier dans cette glaciale nuit noire où la rare lumière des étoiles ne lui était d’aucun réconfort. Il entretenait les flammes qui lui réchaufaient les articulations et éclairaient une petite zone autour de lui, mais sans cesser de râler contre cette tâche injuste.
</p>

<p>
Cela faisait plusieurs années qu’il avait rejoint l’ahdath<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> de sa cité et on ne lui confiait jamais que des tâches secondaires. Garder les montures, approvisionner le camp, encadrer les prisonniers, voilà tout ce qu’on acceptait de lui ! Il avait espéré s’enrichir en devenant soldat, en détroussant les riches voyageurs Ifranjs<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, mais au final il n’était que le commis des véritables soldats, ces maudits Turcs qui s’accaparaient les riches butins.
</p>

<p>
Il craignait d’avoir des problèmes avec sa femme car il ne ramenait guère d’argent au foyer. Elle ne lui en faisait pas reproche, elle n’aurait jamais osé. Néanmoins il voyait bien dans ses yeux qu’elle le considérait comme un raté. Elle n’arrêtait pas de lui parler de ses frères, qui réussissaient dans les affaires, de ses cousins qui habitaient de magnifiques demeures.
</p>

<p>
Il s’en était ouvert à son amir<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> et avait demandé à se voir confier de plus grandes responsabilités. Voilà pourquoi il se retrouvait là, toutes les nuits, à garder un œil sur le baraquement des esclaves affectés à la réfection des murs d’enceinte de la ville. Il y avait plusieurs dizaines de captifs et leur valeur était importante, lui avait-on assuré. Mais ce n’était pas ainsi qu’il ferait fortune ! Abu Bakr, son supérieur, s’était moqué de lui et lui avait refilé la corvée dont personne ne voulait, sous prétexte de mission de confiance. Alors Mustafâ se gelait les pieds et les mains en râlant contre son sort.
</p>

<p>
Le prisonnier espérait pouvoir se faufiler hors de la cour sans être vu. Il fallait juste que cette maudite sentinelle se décide à lui tourner le dos et il pourrait tenter de se glisser silencieusement jusqu’à l’entrée sud. Il avait repéré l’autre côté, mais il y était trop visible depuis les remparts de la ville. Malgré la nuit sans lune, il était facile pour une sentinelle de l’apercevoir dans la vaste étendue vide de toute végétation. Depuis le temps qu’il patientait, il commençait à sentir des crampes, des fourmillements dans son corps fourbu. Il ne pouvait se permettre de perdre trop de temps. Plus tôt il s’échapperait, plus il aurait de chance d’échapper à des poursuivants lancés sur ses traces dès la reprise du travail au matin.
</p>

<p>
Il réfléchissait à un moyen de faire diversion, peut-être en lançant un caillou. Son regard glissa dans la pénombre et s’arrêta sur une pierre, bien trop grosse pour être lancée, mais tout à fait indiquée pour s’en faire une arme. Il fronça les yeux d’un air approbateur, un sourire malsain déformant ses traits. À défaut de contourner la vigie, il pouvait s’en débarasser. Se pourléchant les babines comme un prédateur embusqué, il s’empara à tâtons de son arme improvisée, l’assujettit avec application dans sa paume, la soupesant et, de petits gestes vifs, fit mine de frapper.
</p>

<p>
Mustafâ commençait à s’endormir debout et se donna quelques gifles sur les joues pour se réveiller. Il était impatient de voir la relève arriver. Il attrapa l’outre accrochée à une branche et se désaltéra puis entreprit de fouiller dans sa sacoche où il avait un peu de pain et des fruits secs. Il poussa du pied une bûche qui lui servirait de siège, au plus près du feu puis s’assit, engloutissant sans plaisir son en-cas, mâchant bruyamment. Une rafale de vent souleva de la poussière et la propagea sur son campement sommaire, le faisant frissonner. Il étendit ses pieds bottés à proximité des braises, soupirant d’aise à la sensation de chaleur.
</p>

<p>
Au loin, les hurlements des chacals, entrecoupés d’aboiements, indiquaient qu’une meute partait en chasse. Mustafâ était heureux de n’avoir pas un troupeau à surveiller. Les humains étaient plus faciles à garder, généralement assez dociles. Et plus aptes à éviter les prédateurs.
</p>

<p>
Il allait cracher un nouveau noyau de datte dans les flammes lorsqu’il perçut du coin de l’œil un mouvement. Il se retourna trop tard, l’homme était déjà sur lui. Il leva tout de même les bras pour ne pas recevoir le coup sur la tête, roulant sur le sol dans le choc, entraînant son agresseur dans sa chute. L’empoignade était aussi violente que désordonnée. Aucun des deux adversaires n’était habitué à la bagarre. Ils se tiraient, se repoussaient, s’arrachaient les cheveux ou se frappaient des coudes avec la hargne de deux bêtes furieuses.
</p>

<p>
Tout en se débattant, le captif tentait désespérément de retrouver sa pierre, qui lui permettrait de frapper un coup décisif. Mustafâ espérait pouvoir dégainer son petit couteau, passé dans le foulard qui lui tenait lieu de ceinture. Mais le Franc eut plus de chance. Il posa les doigts sur ce qu’il recherchait tandis qu’il était allongé sur le dos, écrasé par son adversaire. Frappant avec l’énergie du désespoir, il sentit le choc sourd contre le crâne et son ennemi s’écroula sur lui comme un tas de guenilles.
</p>

<p>
Se dégageant rapidement, le fugitif s’agenouilla sur le corps désormais inerte, du sang s’écoulant de la plaie derrière l’oreille. Interdit, il examina la pierre sanguinolente puis son adversaire, sentant le souffle qui s’exhalait encore lentement des lèvres. À plusieurs reprises, il fit mine de soulever son arme pour l’abattre sur le visage de l’homme, mais ne put s’y résoudre.
</p>

<p>
La tension était retombée. D’un geste dégoûté, il jeta son arme dans les broussailles où il se dissimula bien vite, non sans avoir reniflé de colère une dernière fois. La voie était libre, il ne lui restait qu’à courir. Instinctivement, il attrapa au passage l’outre en peau de chèvre et la besace du gardien et détala comme une bête traquée, se propulsant parfois à l’aide de ses mains lorsqu’il était déséquilibré par sa course sur la route caillouteuse. Par moments, il jetait derrière lui un regard affolé tel un renard à la chasse, comme si des chiens allaient le pourchasser. Mais tout demeurait calme.
</p>

<p>
Essouflé par son départ précipité, il s’arrêta près de la grande pierre que ses geôliers appelaient Hajar al-Houbla. Elle était tellement énorme qu’une fois taillée, les anciens bâtisseurs n’avaient pu la bouger. Elle serait suffisamment haute pour offrir un point de vue sur les alentours. Il grimpa dessus en un éclair. D’autres feux illuminaient le campement qu’il avait fui, certains plus hauts que d’autres : des cavaliers étaient lancés à sa poursuite ! De colère, il se mordit la lèvre. Il aurait dû achever le gardien. Sa faiblesse allait lui coûter cher.
</p>

<p>
Lorsque Mustafâ ouvrit les yeux, il avait l’impression que sa tête allait exploser. Contemplant sa main après l’avoir portée à son crâne, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang, de poussière et de graviers agglomérés. Il s’assit lentement puis regarda autour de lui, encore sonné par le coup. Il s’efforçait de remettre ses idées en place, conscient que de sa rapidité dépendait son avenir : un des esclaves sous sa garde venait de s’échapper. Cela voulait dire de gros ennuis en perspective ! Il chercha son sac pour en sortir la trompe de cuivre qui lui servirait à sonner l’alerte, mais il ne la trouva pas. En plus le fugitif l’avait détroussé !
</p>

<p>
Il se releva à grand peine, se déplaçant lentement vers un appenti près de l’entrée. Là, il se mit à taper sur le bois de la porte de toute ses forces en hurlant « Évasion ! Alerte ! Un esclave s’est sauvé ! Alerte ! » en essayant de ne pas succomber à l’onde de douleur qui se propageait depuis sa tête, jusqu’à lui ébranler les viscères.
</p>

<p>
Les sentinelles de la cité ne furent pas longues à dépêcher trois cavaliers, des membres de l’ahdath eux aussi, que Mustafâ connaissait bien. Ils étaient légèrement équipés, seulement d’épées et de masses, et sans armure. Deux d’entre eux brandissaient des torches.
</p>

<p>
« Il m’a attaqué, y’a pas longtemps, je suis demeuré à terre, assommé. Il est de sûr parti vers le bosquet de sapins, au couchant, pour s’y cacher, ou sur la route d’Anjar. »
</p>

<p>
Un des cavaliers lança un regard noir vers la sentinelle défaillante.
</p>

<p>
« Il y a long chemin d’ici le Wadi al-Tayim, il n’est pas prêt de rejoindre les terres ifranjs ! »
</p>

<p>
Les chevaux s’élancèrent sans guère attendre, projetant les gravillons en tous sens tandis qu’ils galopaient sur le chemin poussiéreux. Le calme revint soudain, après les hennissements des bêtes, les cris des hommes. Mustafâ porta de nouveau la main sur sa blessure et contempla sa paume recouverte de sang, aussi noire que la nuit dans l’obscurité sans lune. Il fit une grimace, qui de douleur devint de colère. Il pensait avoir atteint le fond lorsqu’il s’était trouvé seul à garder les captifs. Mais il enrageait de découvrir que sa situation pouvait encore empirer, à cause de ces maudits Ifranjs ! Impuissant, il leva vers le ciel une main implorante. Qu’avait-il fait de si terrible pour être ainsi perpétuellement châtié ?
</p>

<p>
L’évadé vit les cavaliers prendre la route du sud vers lui. Il redescendit précipitamment de la pierre et, avisant qu’elle était penchée et offrait un petit espace dégagé à sa base, il se glissa dessous. Il espérait laisser passer les chevaux et reprendrait son chemin par la suite, en les sachant devant lui. S’écorchant et se meurtrissant les membres, il réussit à disparaître totalement sous l’énorme roche, comme un animal craintif terré dans l’ombre de son antre.
</p>

<p>
Léchant ses mains griffées, il essayait de calmer son souffle, au cas où les poursuivants viendraient inspecter les environs. Il s’efforçait aussi de ne pas succomber à la fureur qui montait en lui. Il s’était montré faible en laissant la vie sauve au gardien. Ce dernier avait pu rapidement donner l’alerte. Crachant et pestant en silence, il se jura de ne jamais refaire ce genre d’erreur. Quoiqu’il lui en coûte, sa main ne faiblirait plus ! ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les fréquents combats en Terre sainte ne donnaient pas lieu à des massacres systématiques, et les populations étaient plus souvent razziées qu’exécutées. Parmi les soldats, beaucoup voyaient dans les combats l’occasion de s’enrichir.
</p>

<p>
La prise de captifs constituait une source estimée de revenus, qu’ils soient ensuite relâchés contre rançon, généralement pour les plus riches et puissants ou avec le plus de relations, ou simplement utilisés comme esclaves, éventuellement pour alimenter un marché aux ramifications internationales.
</p>

<p>
Les pèlerins, voyageurs isolés loin de leurs familles, souvent mal équipés et peu fortunés rentraient logiquement dans cette dernière catégorie et les récits évoquent parfois la disparition de groupes entiers, sans plus de précisions. Parfois certains chroniqueurs évoquaient le destin de tous ces sans-grades qui, à l’occasion d’un traité ou de la libération de captifs prestigieux, recouvraient alors la liberté.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Friedman Yvonne, <em>Encounters between enemies. Captivity and ransom in the Latin Kingdom of Jerusalem</em>, Leiden : Brill, 2002.
</p>

<p>
Gravelle Yves, <em>Le problème des prisonniers de guerre pendant les Croisades Orientales 1095-1192</em>, Maîtrise ès Arts en Histoire, Université de Sherbrooke, 1999.
</p>

</div>
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<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">samedi 21 janvier 1156</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Milice urbaine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Terme désignant les Européens.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Officier.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:59:12 +0000</pubDate>
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 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Marchande d’oublies]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_035_marchande_d_oublies#marchande_d_oublies]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_036_liberte" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_036_liberte" data-wiki-id="fr:qita:qita_036_liberte">Liberté</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="baisan_matin_du_jeudi_24_mars_1149">Baisan, matin du jeudi 24 mars 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Les mouvements de son compagnon sur la paillasse réveillèrent Margue. Recroquevillée contre le mur, elle enfouit la tête dans un moelleux coussin de laine pour ne pas voir le jour s’insinuant par les volets de bois. Ancelin bâilla bruyamment puis la secoua sans ménagement. La poussière scintillait dans les rais de lumière vive.
</p>

<p>
« J’ai déjà ouï l’père Martin sortir ses poules. »
</p>

<p>
Elle ne réussit qu’à marmonner sans émettre un son intelligible, mais se redressa néanmoins. Au bout de leur couche dormait à poings fermés leur enfant, Robert, petit garçonnet d’une paire d’années. Le seul qui ait survécu de tous ceux qu’elle avait eus jusqu’alors.
</p>

<p>
Elle soupira, étendit les bras, souriante. Le soleil étincelant mettait fin à plusieurs jours de pluie ininterrompue. Même si c’était excellent pour les cultures, elle était fatiguée de déambuler sous des averses. Et aujourd’hui, elle devait se rendre au château du seigneur Hugues. Il avait annoncé son retour, avec quelques attardés des grandes armées allemandes et françaises. Ils prévoyaient de faire route vers le nord, après avoir envisagé de participer à une vaste offensive sur Ascalon, au sud du royaume.
</p>

<p>
L’intendant avait mandé de nombreux domestiques pour organiser un impressionnant banquet. Cuisinière renommée, Margue se louait à chaque fois pour aider à préparer les mets. Pâtés, tourtes et oublies, venaisons, chapons et rôts n’avaient aucun secret pour elle. Ayant grandi dans la demeure du sire de Picquigny<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>, que ses parents avaient rejoint lors de sa venue outremer, elle était à son aise pour régaler nobliaux et damoiselles.
</p>

<p>
Elle s’étira comme un chat alangui, à plusieurs reprises, puis fouailla parmi son épaisse chevelure brune histoire d’achever de se réveiller. Son époux en était déjà à lacer ses souliers qu’elle était toujours en chemise, sous les couvertures. Il toussa puis cracha avant de se tourner vers elle.
</p>

<p>
« T’amèneras l’eau avant de partir. Pour le dîner, je m’arrangerai.
</p>

<p>
– Il se trouve du fromage frais encore, ainsi que du brouet que tu n’auras qu’à chauffer.
</p>

<p>
– Je sais pas si j’aurais désir de monter le feu à la vêprée. J’irai p’t-être chez l’Thibaut. »
</p>

<p>
Margue retint une grimace de déconvenue. Elle n’aimait guère ce célibataire, récemment arrivé au casal, qui semblait passer son temps à boire et jurer. On lui prêtait des mœurs dissolues et une fâcheuse tendance à s’emporter. Depuis qu’il le fréquentait, Ancelin était d’ailleurs devenu plus bourru, plus distant. Il ne levait guère la main sur elle ou le petit, sauf à de rares exceptions, mais il bougonnait de plus en plus fréquemment et parlait peu, si ce n’était pour se plaindre ou critiquer ses voisins.
</p>

<p>
Malgré tout, Margue sourit. Une journée au château, à préparer un repas de fête lui changerait les idées. Les quelques deniers qu’elle rapporterait lui permettaient de n’avoir à subir aucun reproche de son mari, bien qu’elle sache pertinemment qu’il détestait la voir quitter leur foyer. Il aimait que le souper soit prêt, au soir, le feu allumé et l’eau tirée. Rien ne l’emportait plus que de découvrir qu’elle avait pris du retard, à discuter avec les autres femmes, au lavoir ou au four.
</p>

<p>
Elle s’assit au bord de la banquette tandis qu’il finissait de lacer sa ceinture. Entre temps, il avait poussé la barre de la fenêtre et le jour, ainsi que la fraîcheur, pénétraient largement dans la pièce. Margue frissonna et se dépêcha d’attraper ses chausses, accrochées avec sa vieille cotte à la perche à la tête du lit. Elle avait cette robe de bonne laine depuis des années. Elle l’avait agrandie avec le temps de bandes de tissu de moindre qualité, tandis que son corps s’empâtait à chaque grossesse. Elle avait toujours eu tendance à l’embonpoint mais la maternité avait encore forcé le trait, et elle arborait désormais une silhouette opulente, hanches lourdes, cuisses larges et ventre tombant, ainsi qu’une poitrine qui ne manquait pas d’attirer l’œil des hommes.
</p>

<p>
Elle finit de s’habiller en démêlant son épaisse toison qu’elle noua avec habitude avant de la dissimuler sous une coiffe de lin grisonnant. Son époux était déjà sorti et le bruit qu’il faisait dans l’appentis voisin lui indiquait qu’il prenait les outils pour se rendre à leur courtil, au sein de la palmeraie irriguée. Le boucan qu’il faisait pour s’emparer d’une houe et d’une bêche ne manquait jamais de la surprendre. Ces bruits réveillaient presque chaque fois le petit Robert, qu’elle n’allaitait plus elle-même. Elle ne lui donnait plus le sein depuis quelques mois, son lait s’étant tari à la fin de l’automne. Une voisine l’avait aidée au sevrage, tandis qu’elle habituait son fils aux bouillies et gruaux. Le voir ainsi allongé, offert et paisible pendant son sommeil, lui arrachait toujours un large sourire. Il était de bonne constitution et avait déjà survécu à une crise de fortes fièvres. Doté d’un solide appétit, il grandissait et grossissait de façon correcte.
</p>

<p>
Comme chaque mère, Margue vivait avec la peur qu’une maladie ou un accident n’emporte son enfant avant qu’il ne soit adulte. Mais cette fois, elle sentait bien qu’il était robuste et vaillant. Le choix de son prénom n’y était pas pour rien, elle en était convaincue. En Normandie, on racontait aux petits les aventures du duc Robert, qui s’y entendait si bien pour berner les foules qu’on le surnommait le Diable.
</p>

<p>
C’était tout le mal qu’elle souhaitait à son enfant, de tracer ainsi son chemin dans ce monde ardu et farouche. Si Ancelin ne s’y opposait pas, elle envisageait de proposer au sire Hugues de prendre leur fils comme domestique, dans l’espoir d’en faire un sergent. Peut-être un de ceux qui portaient haubergeon et empoignaient l’épée. Au moins pourrait-il se défendre contre les nombreux périls qui assaillaient le commun. Mais, pour l’heure, avant d’en faire un grand guerrier, il fallait lui préparer son brouet du matin.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="baisan_fin_de_matinee_du_jeudi_24_mars_1149">Baisan, fin de matinée du jeudi 24 mars 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
La cuisine était de proportion modeste, et on s’y frottait, s’y coinçait, s’y gênait lors des jours affairés. Assise sur un escabeau, près de la porte vers les réserves, la cellérière veillait, si pingre qu’on aurait cru lui tirer une pinte de sang à chaque mesure de farine qu’elle concédait.
</p>

<p>
Malgré cela, l’endroit était agréable, et la chaleur du vaste foyer était bienvenue en ce mois encore frais. Les odeurs de légumes, de jus grésillant, de pâtes levant, de fruits macérant, d’épices parsemées, de vin assaisonné se mêlaient en une éblouissante et appétissante symphonie. La seule exception à ce tourbillon de saveurs alléchantes demeurait la zone où l’on préparait les poissons. Corvée dont on se déchargeait sur les plus grognons, les moins habiles, les plus détestés. Ils devaient éviscérer, trancher, écailler, dresser les filets sans discontinuer, jusqu’à être imbibés à leur tour des senteurs de pêche.
</p>

<p>
Margue était occupée à tamiser de la fleur de farine pour les pâtisseries les plus délicates lorsque l’activité de la cuisine se ralentit soudain. Une des servantes à l’entrée, son panier de raves à la main, venait de demander le silence. Un cor résonnait depuis l’enceinte. Un appel, puis un second. La femme écarquilla des yeux affolés.
</p>

<p>
« Ennemis aux abords! »
</p>

<p>
En un souffle, la cuisine se vida. Même l’intendante, dans son empressement, oublia de pousser la porte du cellier avant de sortir dans la cour. Depuis les autres bâtiments, les serviteurs s’étaient aussi avancés, apeurés. Ils se blotissaient tous auprès de la tour centrale, bien que leur maître ne soit pas encore arrivé. Une poignée de soldats couraient le long des courtines. Le portail avait été clos rapidement et, depuis la vaste esplanade, Margue ne pouvait voir que les communs, le donjon et l’immense ciel gris pommelé, menaçant à tout instant de lâcher quelques gouttes.
</p>

<p>
Un des gamins affectés aux écuries grimpa sans demander l’autorisation jusqu’au rempart pour jeter un coup d’œil, vers le nord. Il cria de sa voix aigrelette :
</p>

<p>
« Une troupe d’infidèles sur la grand colline !
</p>

<p>
– Nombreux ?
</p>

<p>
– Guère, répliqua un des soldats. Mais trop peu pour n’être plus que des éclaireurs. »
</p>

<p>
L’absence de sire Hugues et la faible garnison présente semèrent l’inquiétude parmi la foule. Jusqu’à ce qu’un chevalier sortît de la tour. Les épaules larges, avec un cou de taureau et un air renfrogné, Geoffroy était un homme d’expérience, circonspect et posé. Sa simple apparition suffit à calmer les esprits. Il dévala les marches et traversa la cour sans un mot, la main sur son épée. Il lâcha un sourire forcé au fèvre avant de grimper sur le mur d’enceinte. Puis il donna des instructions aux quelques sergents. Un des soldats courut aux écuries, bientôt rejoint par des valets. Enfin il se tourna vers la foule amassée en contrebas.
</p>

<p>
« Quelques cavaliers qui se massent sur la colline au-dessus de l’Harrod<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>. Je vais faire prévenir le sire Hugues, qui ne doit plus être fort éloigné. Ce peut n’être que des nomades qui espèrent faire leurs choux gras après le départ des armées de Louis et de Conrad<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>.
</p>

<p>
– Et les nôtres ? Ceux du casal ?
</p>

<p>
– Je vais faire ouvrir la porte pour ceux qui pourront nous rejoindre. Nulle inquiétude à avoir en pareilles murailles. »
</p>

<p>
Il sourit, puis se gratta le menton un petit moment.
</p>

<p>
« Je ne crois pas qu’il puisse s’agir de puissant ost. Belvoir nous aurait dépêché messager en tel cas.
</p>

<p>
– Sauf si les infidèles l’ont pris, hasarda une voix anxieuse. »
</p>

<p>
Geffroy s’emporta, et lâcha quelques postillons.
</p>

<p>
« Ne dites pas pareilles sornettes ! Il s’agit là d’un puissant castel, malaisé à forcer. Et qui a bien temps de lancer quelques coursiers prévenir à l’entour. »
</p>

<p>
Margue jetait de temps à autre un coup d’œil vers le portail, voir si son époux s’y présentait. Elle avait bien amené Robert avec elle, pour le confier à une amie servante au château, comme d’autres gosses. Avec la peur qui s’était répandue, chaque mère aspirait à tenir ses enfants dans ses bras. Elle savait qu’Ancelin n’était pas le genre d’homme à prendre des risques. Il lâcherait sa houe à la première silhouette turque pour s’enfuir à toutes jambes.
</p>

<p>
Ce n’était pas tant qu’elle l’aimait tendrement, mais elle s’y était habituée au fil des ans. Il n’était pas le compagnon dont elle avait pu rêver secrètement, enfant, mais il y en avait de pires. Il travaillait avec application, si ce n’était avec acharnement, et n’avait pas la main trop leste. Sans cette tendance grandissante à lever le coude, elle se serait estimée assez chanceuse. Suffisamment en tout cas pour espérer de lui qu’il arrive à la rejoindre au plus vite.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="baisan_matin_du_vendredi_25_mars_1149">Baisan, matin du vendredi 25 mars 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Chacun avait dormi comme il l’avait pu. Margue avait trouvé refuge avec son fils dans les cuisines. Elle y avait traîné une paillasse rudimentaire, et bénéficiait ainsi de la chaleur du foyer. Si le repas n’avait pas été aussi festif que prévu, au moins avait-il donné l’occasion d’un feu conséquent.
</p>

<p>
Sire Hugues était arrivé en milieu d’après-midi, avec une troupe de presque cinquante soldats, ce qui avait grandement remonté le moral des réfugiés. Entretemps, de nombreux habitants du casal avaient rejoint la forteresse, portant leurs maigres biens dans des sacs, menant leurs quelques bêtes afin de les mettre à l’abri. Tout ce qui ne serait pas serré entre ces murs risquait le pillage ou le feu. À la fin de la journée, la majeure partie des femmes était dans le château, ainsi que les hommes dont les terres étaient les plus proches. Au grand dam de Margue, Ancelin n’était pas de ceux-là. Leurs parcelles étaient parmi les plus septentrionales, vers l’occident.
</p>

<p>
Cela les mettait aussi les plus loin des soldats musulmans qu’ils avaient aperçus, mais n’offrait guère de chance de le voir arriver sain et sauf. Lorsqu’elle s’assit sur sa couche, Robert dormant toujours, Margue obtint un sourire sans joie de sa voisine, une vieille domestique édentée qui s’occupait des linges de sire Hugues. Elles se levèrent de concert et se rendirent dehors. Là, plusieurs avaient construit des cabanes rudimentaires de leurs maigres affaires, pour ceux du moins qui n’avaient pu trouver refuge dans un galetas quelconque. Margue constata avec soulagement que les remparts étaient régulièrement garnis de soldats, parfois affalés la tête sur les coudes appuyés au mur, à regarder au loin. Elle apostropha un gamin qui cavalait, une outre à la main.
</p>

<p>
« Quelles nouvelles de la nuit ?
</p>

<p>
– Y’a forte troupe qui passe dans la vallée au nord, mais y se sont pas arrêtés pour nous bouter fer et feu. Y z’ont peur de sire Hugues !
</p>

<p>
– Des pillards comme disait sire Geoffroy, alors ?
</p>

<p>
– Oui-da, semblerait bien »
</p>

<p>
Puis il décampa sans demander son reste. Alors qu’elle allait rentrer se chercher de quoi manger, une troupe pénétrait par la porte principale, à peine une demi-douzaine d’hommes bien équipés. Des Allemands qui étaient arrivés hier et un chevalier de l’ost personnel du seigneur de Baisan.
</p>

<p>
Elle s’approcha d’eux tandis qu’ils discutaient en descendant de cheval. L’un des croisés, un grand blond au nez camus, lui sourit, comprenant qu’elle venait aux nouvelles. Il lança ses rênes à un gamin et, ôtant son casque, s’avança vers elle. Il parlait avec un fort accent germanique malgré son vocabulaire plus que complet.
</p>

<p>
« Rien dans les parages…
</p>

<p>
– Les mahométans sont partis ?
</p>

<p>
– Ils ont continué par la vallée droit au couchant. Ils sont campés à quelques lieues amont.
</p>

<p>
– Dieu soit loué ! Nous voilà saufs !
</p>

<p>
– Je ne sais. Ils ont fourragé assez loin et vos hostels sont fort pillés. Ils n’ont pas laissé le moindre grain… »
</p>

<p>
Margue haussa les épaules.
</p>

<p>
« Nous ne sommes pas si fort éloignés de la moisson. Et il n’est rien que nous ne puissions reconstruire. Et des habitants du casal ? Sont-ils saufs ?
</p>

<p>
– Comme vous le voyez, ici même ! »
</p>

<p>
Margue sentit son cœur défaillir.
</p>

<p>
« Nul autre ?
</p>

<p>
– Nous n’avons encontré nulle âme.
</p>

<p>
– Et à l’église ? Certains y ont de certes trouvé asile ! »
</p>

<p>
Le soldat secoua la tête.
</p>

<p>
« Ils ont même emporté la sainte Croix qui s’y trouvait, après en avoir brisé les portes.
</p>

<p>
– Et vous n’avez ?… »
</p>

<p>
L’Allemand baissa le nez, désolé tandis que les yeux de Margue s’embrumaient.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Baisan, matin du vendredi 25 mars 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;baisan_matin_du_vendredi_25_mars_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11788-15567&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="jerusalem_midi_du_mardi_9_aout_1149">Jérusalem, midi du mardi 9 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Eberhard accompagna Margue jusqu’à la porte de Sainte-Marie des Allemands. La pierre couleur de miel rayonnait de chaleur et les parfums sucrés des jardins alentour embaumaient l’air lourd. Des enfants passèrent en criant, attirant l’attention de Robert qui aurait bien quitté les bras de sa mère pour les rejoindre. Un peu au nord, quelques commerces encadraient une taverne, devant laquelle traînaient toujours des ivrognes.
</p>

<p>
« Alors tu es acertainée, tu demeures céans ?
</p>

<p>
– Oui-da. J’ai eu commerce avec les frères de Saint-Jean, qui ont boutiques à proposer. Je suis habile assez au fournil pour proposer pâtés et oublies. »
</p>

<p>
Il s’approcha d’elle, lui prenant la main.
</p>

<p>
« Je ne suis pas riche, mais ma famille possède du bien, chez moi, à Rothenburg. Nous pourrions y prendre commerce, comme tu en as désir ici.
</p>

<p>
– Je te mercie de ta proposition, mais je n’ai nul désir de franchir les mers comme je l’ai fait enfant. »
</p>

<p>
Elle caressa la joue rugueuse de l’homme, lui souriant avec chaleur.
</p>

<p>
« Il te faut repartir avec ton sire, et moi ma vie est ici…
</p>

<p>
– Je pourrais voir à prêter serment à un quelconque baron et demeurer.
</p>

<p>
– Devenir félon à celui que tu as servi jusqu’alors ? Je ne te le demande pas et ne l’accepterait point. Demeure féal, ainsi que tu l’as toujours été, mon bel ami. »
</p>

<p>
Elle déposa un baiser évanescent sur la pommette de son compagnon et s’écarta, à regret.
</p>

<p>
« Mes prières auprès du tombeau du Sauveur te porteront chance. »
</p>

<p>
Puis elle s’éloigna d’un pas qu’elle espérait assuré en direction du nord, vers la rue du Temple. Elle devait retrouver le frère hospitalier au change latin. Elle n’avait pour tout bien que ce qu’elle portait sur elle, dans ses baluchons.
</p>

<p>
C’était son mari qui avait prêté serment au sire de Baisan, et elle n’avait nul désir d’y demeurer après sa disparition. Elle avait vendu ce qu’elle pouvait, donné ce qui restait et avait pris le chemin avec les Allemands qui avaient souhaité se rendre à Jérusalem, avant leur départ.
</p>

<p>
Eberhard avait été un compagnon attentionné tout au long des dernières semaines, mais elle ne voulait pas finir femme à soldat. Et il y avait Robert, qu’elle espérait bien voir grandir en un lieu protégé, et non pas déambuler sur les routes au milieu des soudards. Peut-être que les frères de Saint-Jean accepteraient de l’éduquer, d’en faire un lettré, qui sait ?
</p>

<p>
Elle retrouva le petit homme tonsuré dans l’échoppe qu’elle se proposait de louer. L’endroit sentait la poussière et l’humidité, mais il était assez spacieux et à proximité du four, ce qui lui faciliterait la tâche. Le clerc dévorait à belles dents une oublie bien garnie, dont le jus coulait sur ses doigts. Il l’aperçut et sourit, dévoilant une partie de son déjeuner :
</p>

<p>
« Ah ! Notre amie l’Allemande ! » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le peuplement des zones rurales des territoires latins du Levant se faisait beaucoup par des chartes qui garantissaient certains droits en échange de redevances. Néanmoins, de façon à attirer les populations, celles-ci étaient souvent bien moins lourdes qu’en Europe. Lors de l’installation, les chefs de famille prêtaient généralement serment auprès du propriétaire des terres. Certaines coutumes d’alors sont parvenues jusqu’à nous, parfois partiellement.
</p>

<p>
Il faut concevoir les foyers comme des unités de vie et de production, et leur constitution ne nécessitait pas forcément l’amour des conjoints. Des considérations économiques entraient en ligne de compte : il était essentiel d’avoir suffisamment de bien pour garantir la survie du groupe. On a donc longtemps dépeint ces couples comme basés sur la raison plus que sur le cœur. Pourtant, on découvre dans les sources suffisamment d’exemples qui prennent à contrepied cette image d’Épinal.
</p>

<p>
Non pas que tous les mariages (qui étaient alors des unions essentiellement civiles, l’Église n’ayant pas encore complètement intégré cette cérémonie dans ses sacrements) aient tenu compte de l’avis des deux époux, mais il ne faut pas les caricaturer à l’inverse. Par ailleurs, les sentiments envers les enfants étaient réels et profonds, comme ils peuvent l’être aujourd’hui, malgré la très forte mortalité infantile et l’espoir de l’aide de leur force de travail pour les vieux jours.
</p>

<p>
Les oublies sont une pâtisserie du genre des crêpes, et leur nom est à rattacher à la même racine qu’oblat et oblation, <em>don</em>.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ellenblum Ronnie, <em>Frankish Rural Settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1998.
</p>

<p>
Schaus Margaret (éd.), <em>Women and Gender in Medieval Europe, an Encyclopedia</em>, Routledge, New York &amp; Londres : 2006.
</p>

<p>
Schnell Rudiger, Shields Andrew, « The Discourse on Marriage in the Middle Ages » dans <em>Medieval Academy of America</em> 73, 1998, p. 771-786.
</p>

<p>
Sheehan Michael M., <em>Marriage, Family, and Law in Medieval Europe: Collected Studies</em>, Toronto: University of Toronto Press, 1996.
</p>

<p>
Rey Emmanuel Guillaume, <em>Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècles</em>, Paris : A. Picard, 1883.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20207-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Gormond de Picquigny ( ? – v.1128).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Cours d’eau dont la vallée passe juste au nord de Baisan.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Conrad, roi d’Allemagne et Louis VII, roi de France, venus en Terre sainte pour ce qu’on nomme la Seconde croisade.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:59:06 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Marchande d’oublies]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Par delà les ombres]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_034_par_dela_les_ombres#par_dela_les_ombres]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_033_les_trois_loups" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_033_les_trois_loups" data-wiki-id="fr:qita:qita_033_les_trois_loups">Les trois loups</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_035_marchande_d_oublies" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_035_marchande_d_oublies" data-wiki-id="fr:qita:qita_035_marchande_d_oublies">Marchande d’oublies</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="monts_du_liban_mardi_10_decembre_1157">Monts du Liban, mardi 10 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le vent descendu des cimes hurlait sur les reliefs, crachant des embruns de neige sale dans un grondement rageur. Saturant l’atmosphère de grésil immaculé, le fin blizzard griffait les yeux, mordait la peau exposée, ployait les arbres, brisait les branches. Sur un sentier malingre, parmi les caillasses roulantes s’avançait pourtant une silhouette. Une main décharnée s’employait à retenir une couverture mitée. Les pieds à demi nus, amas de poussière, de plaies et de gerçures, butaient à chaque pas. Rien ne pouvait les faire renoncer.
</p>

<p>
Le marcheur s’arrêtait régulièrement, ajustait sa dérisoire protection face aux assauts furieux des éléments et reprenait sa route. Squelette maintenu debout par sa simple volonté, il ne sentait plus la faim ni le froid, la soif ni la douleur. Il n’avait qu’un but : atteindre les montagnes où se tenait celui qui le libérerait, l’homme qui avait les réponses. Il en avait entendu parler alors qu’il s’éloignait de la côte, un jour où il tentait de mendier, camouflant les flétrissures qui suppuraient encore sur son visage.
</p>

<p>
Des fers portés au rouge avaient été apposés sur ses joues et son front, arrachant dans la douleur ses derniers lambeaux de raison. Des passants s’entretenaient d’un homme, dans la montagne, qui avait trouvé la solution à tous les maux de ce monde. Ils l’évoquaient avec révérence, comme s’ils craignaient de le voir apparaître au coin de la rue, descendu de sa cache rocailleuse. Le cœur soudain empli d’allégresse, il n’avait pas attendu qu’on le chasse une nouvelle fois, sous les lazzis des enfants et les pierres des parents. Une fois, même, on avait suggéré de le pendre sans plus tarder. Ils ne voyaient de lui que les signes de son infamie, sans plus reconnaître dans le corps décharné un frère, un compagnon affamé, malade, blessé. Un humain.
</p>

<p>
Il avait alors pris la route, chapardant dans les champs et les jardins à la nuit tombée, avançant sans relâche en direction des monts où la délivrance l’attendait. Un jeune berger, au cœur plus tendre, l’avait hébergé un temps. Il l’avait remercié en lui volant sa couverture, qui le protégeait désormais des assauts de la tempête. Il lui fallait continuer, atteindre le prochain col, dépasser le relief suivant, jusqu’à le trouver. Le vieux de la Montagne.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="monts_du_liban_mercredi_18_decembre_1157">Monts du Liban, mercredi 18 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Sayed referma la porte du pied, les bras encombrés de bûches. Il les lâcha en un tas désordonné dans un fracas d’écroulement qui amusa les deux bambins assis près des flammes. Inspirant bruyamment tandis qu’il se relevait en faisant craquer son dos, il se dépêcha d’aller mettre la barre à l’huis et assujettit un boudin de paille à sa base.
</p>

<p>
« Le vieux Gibran dit que ça va durer encore trois jours, le vent a tourné par-delà le Barouk<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>. C’est jamais bon qu’y dit. »
</p>

<p>
Sa femme, occupée à touiller un pot où fumait un épais gruau hocha la tête sans un mot. Il fouilla dans un repli de son vêtement et en sortit un morceau de markouk<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> enveloppant un peu de viande fumée.
</p>

<p>
« Tiens, Josef a donné ça aussi, pour l’inconnu. Il veut pas qu’on soit seuls à devoir le nourrir.
</p>

<p>
– Tu as accepté ? Ils croient que je sais pas prévoir ? Qu’on est des mendiants ?
</p>

<p>
– Non, on nous a confié sa garde mais les anciens ont décidé que c’était le village qui l’accueillait, et c’est à tous de le nourrir. »
</p>

<p>
Elle pinça les lèvres et acquiesça de mauvaise grâce. Puis prit la viande. Au fond, cela la soulageait. Ils n’étaient pas si riches qu’ils pouvaient refuser cette aide au plus fort de l’hiver. Ce n’était pas que l’inconnu mangeait tant que ça, il avalait à peine quelques cuillers de kichk<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> chaque jour. Mais la vie était rude pour une famille modeste comme la sienne. Elle s’arrangerait pour que la viande serve à ses enfants avant tout.
</p>

<p>
Sayed s’assit près du feu et se frotta les mains. Il épousseta les traces de neige fondue qui subsistaient sur ses épaules. Fascinés par leur père, les deux petits le regardaient, les yeux écarquillés. Dehors, le vent sifflait sur les toits, faisait vibrer les planches des fenêtres étanchées de torons d’herbe sèche. Son épouse, Massina, avait pris place à ses côtés après avoir posé un pichet de sahlab<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> entre eux. Il s’en servit une tasse qu’il se mit à boire avec lenteur, le regard tourné vers l’obscurité du fond de la salle, vers la paillasse aménagée pour leur visiteur. Les enfants avaient repris leurs jeux, remuant et poussant des jouets de bois grossiers tout en arpentant leurs contrées imaginaires. Massina reprisait une toile, chantonnant une de leurs chansons favorites.
</p>

<p>
Blottis autour du feu, ils étaient tranquilles, à l’abri. Si la tempête les séparait du monde extérieur, elle les en protégeait aussi. Nul brigand, nul seigneur pillard n’osait s’aventurer dehors par un temps pareil. Seuls les fous le faisaient, comme cet homme dont Sayed avait la garde. Un de ces Celtes, venus de par-delà les mers, le visage dévasté de brûlures infamantes.
</p>

<p>
Sayed n’aimait guère avoir affaire à eux. En fait, il n’aimait avoir affaire à personne. Surveiller son maigre troupeau de chèvres dans la montagne ou sarcler ses cultures, voilà ce qui le contentait. Il se sentait libre, dans ces moments-là, et se surprenait à fredonner la même chanson que Massina, qu’ils avaient tant hurlé, enfants, dans les monts environnants. Il regarda ses mains tavelées, crevassées. Il n’avait pas trente ans et déjà son dos se voûtait. Sa belle Massina ne souriait plus que de quelques dents. Et il y voyait de moins en moins bien d’un œil, depuis quelque mois, quand les fièvres avaient bien failli l’emporter en même temps que leur fille cadette.
</p>

<p>
La vie n’était pas tendre pour les montagnards comme eux, et il n’avait pas besoin qu’un Celte à l’esprit dérangé s’ajoute à cela. Dès la tempête terminée, il proposerait qu’on le laisse à son destin. Un de ceux qui comprenaient leur langue disait que ce fou parlait d’un vieux shaykh. C’était peut-être un sage, un ermite qui aspirait à la sainteté dans l’abnégation, l’oubli de soi. Sayed secoua la tête, dépité. Il méprisait ces hommes égoïstes, qui cherchaient leur bonheur seuls, sans se soucier des autres. Lui avait une famille à sa charge, il se comportait comme il fallait. Et ce n’était pas un vagabond de passage qui mettrait tous ses efforts en danger. Certainement pas.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Monts du Liban, mercredi 18 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;monts_du_liban_mercredi_18_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;2816-7350&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="monts_du_liban_vendredi_20_decembre_1157">Monts du Liban, vendredi 20 décembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le grincement de la porte forcée par une soudaine bourrasque réveilla Sayed en sursaut. La blancheur de la neige qui commençait à s’accumuler à l’entrée l’éblouit lorsqu’il ouvrit les paupières. En un instant, il fut hors du lit, se ruant vers la table où il empoigna un solide couteau, à manche épais. Le froid mordait ses jambes nues. Il avança néanmoins jusqu’à l’huis et risqua un coup d’œil au-dehors.
</p>

<p>
L’aube naissait à peine et le village, noyé de neige, dormait encore paisiblement. Aucune maison n’avait allumé le feu, personne n’était en vue. C’est là qu’il aperçut les traces. Légères, en partie effacées, s’éloignant de sa demeure. L’angoisse étreignit son cœur et il se retourna, affolé. Le renfoncement qu’il partageait avec Massina était calme, il distinguait la silhouette de sa femme allongée, endormie. À leurs pieds, les matelas des enfants, également paisibles.
</p>

<p>
Il resserra sa prise sur le couteau et s’approcha de l’endroit où le Celte se reposait. Il n’y avait plus rien, l’homme était parti, avec la couverture. Sayed grogna, soulagé. Si l’inconnu avait envie de mourir, ça ne le concernait pas. Il était malgré tout contrarié de voir qu’il s’était fait voler, et en demanderait réparation au conseil du village. Apaisé, il lâcha la lame sur la table, tout en allant refermer la porte. Le froid commençait à le gagner et il frissonna quand ses pieds effleurèrent la neige. Il bloqua la barre et ajusta le boudin de paille, soupirant une fois cela fait. Il n’avait jamais aimé le vagabond.
</p>

<p>
« Sayed ? Que se passe-t-il ? s’inquiéta Massina dans son dos.
</p>

<p>
– Rien. Le Celte s’en est allé.
</p>

<p>
– Tu l’as laissé faire ? Il va mourir !
</p>

<p>
– Il est parti depuis un moment, ses traces dans la neige sont à peine visibles.
</p>

<p>
– Il faut prévenir les autres, aller le chercher. »
</p>

<p>
Il revint à sa couche sans un mot, et en retrouva la chaleur avec un frissonnement de plaisir. Il se frotta le visage.
</p>

<p>
« Il nous a volé la couverture et peut-être plus. Crois qu’il vaille la peine qu’on se risque là dehors en cette saison ? »
</p>

<p>
Massina ne répondit rien, le visage plongé dans les ténèbres. Elle lâcha un soupir.
</p>

<p>
« C’était un serpent malfaisant, soyons heureux qu’il ne nous ait pas fait grand mal. Que ses pas le mènent au loin, ça me va. »
</p>

<p>
Tirant la couverture sur ses épaules, il se rapprocha de sa femme dont la chaleur le réconfortait.
</p>

<p>
« Pour l’heure, le jour est à peine levé, il n’est pas temps. Dormons. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Monts du Liban, vendredi 20 d\u00e9cembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;monts_du_liban_vendredi_20_decembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;7351-9988&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="monts_du_liban_vendredi_3_janvier_1158">Monts du Liban, vendredi 3 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
La petite troupe cheminait en file indienne sur l’étroite sente serpentant à flanc de falaise. Le temps était froid, mais, le blizzard retombé, ils tentaient enfin de retourner chez eux. Du moins le lieu qu’ils nommaient ainsi pour cet hiver, un abri sous roche qu’ils avaient fermé par des murs de pierres sèches, du torchis et des branchages.
</p>

<p>
Ils ne restaient jamais plus d’une saison ou deux au même endroit, craignant qu’un potentat local ne vienne les en déloger l’épée à la main. Ils n’étaient pas si nombreux et guère vaillants lorsqu’il fallait s’affronter à une troupe entraînée et bien équipée. Pakâlin, leur chef, était un déserteur de l’armée damascène, jeté sur les routes quand ses maîtres avaient perdu la ville. C’était le seul qui sache vraiment se battre, à cheval comme à pied. Et il tirait à l’arc avec talent.
</p>

<p>
Malgré tout, là, il ressemblait à un loqueteux, emmitouflé dans des hardes pour se protéger du froid, menant leur dernier cheval. Il ne restait que son casque d’acier, à la peinture fort écaillée, pour attester de son statut. Ils n’étaient qu’une dizaine, avec un maigre butin. Partis fourrager quelques jours plus tôt, ils n’avaient guère pu extorquer aux paysans misérables du coin.
</p>

<p>
L’hiver était rude pour tous, et on ne pouvait prendre ce que les gens n’avaient pas. Ils avaient déjà mangé plusieurs de leurs montures au fil des semaines. Le groupe stoppa soudain. Pakâlin avait levé le poing et semblait intrigué. Un de ses lieutenants, Boutoum, un solide anatolien aux mains puissantes, s’avança, tirant sur son foulard pour parler.
</p>

<p>
« Un souci, chef ? »
</p>

<p>
Le Turc ne répondit pas, les yeux fixés devant lui. Une maigre silhouette se tenait là, un squelette décharné à peine protégé de lambeaux sales, le visage brûlé par le froid, couvert de boue. Pakâlin dégaina doucement son sabre, tendant les rênes de son cheval à Boutoum.
</p>

<p>
« Qui es-tu ? Que fais-tu là ? »
</p>

<p>
L’homme ne bougea pas, se contentant de tourner la tête vers le vide de la vallée en contrebas.
</p>

<p>
« Pousse-toi de mon chemin ! »
</p>

<p>
Pakâlin s’avança, tout en se dépêtrant de ses vêtements chauds afin d’être plus à l’aise pour frapper.
</p>

<p>
« Tu m’as pas compris, l’homme ? »
</p>

<p>
Il se retourna vers sa troupe :
</p>

<p>
« Nous aurions bien besoin d’un nouvel esclave, qu’en dites-vous ? Ça m’éviterait de devoir le tuer pour qu’on passe ! »
</p>

<p>
Quelques hochements de têtes et rires nerveux approuvèrent. Le Turc fit encore un pas et se figea quand il entendit la voix forte :
</p>

<p>
« Es-tu le Vieux ?
</p>

<p>
– Quoi ?
</p>

<p>
– Es-tu le Vieux de la Montagne ? Celui qui apaise les cœurs ? »
</p>

<p>
Pakâlin s’esclaffa.
</p>

<p>
« Ouais, de juste, c’est moi. Viens me servir, vieux débris, et tu connaîtras le bonheur ! »
</p>

<p>
Le visage décharné s’éclaira un instant puis se déforma sous l’emprise de la colère, de la haine. Sa voix se brisa lorsqu’il hurla :
</p>

<p>
« Tu mens ! Tu n’es pas… »
</p>

<p>
Il se tut lorsqu’il vit le brigand s’avancer, le sabre au clair, le visage déterminé, il hésita un instant et cria :
</p>

<p>
« Tu n’as pas le droit, tu ne sais pas qui je suis ! Je suis le gên… »
</p>

<p>
Son cri se perdit dans un grondement gigantesque, accompagné d’un tremblement qui alla en s’amplifiant. Tous les hommes se jetèrent au sol ou y tombèrent sans le vouloir. Le cheval rua subitement, affolé, arrachant les rênes des mains de Boutoum. Il roulait des yeux paniqués tandis qu’il sentait la terre se dérober sous ses sabots. Il sautait, tentant de se détacher de ce roc fuyant, traître, se cabrant et frappant dans le vide. Jusqu’à trouver le dos de Pakâlin.
</p>

<p>
Le Turc n’eut pas le temps de réagir qu’il volait déjà dans le profond précipice, bientôt rejoint par la pauvre bête assassine de son maître. Un hurlement de terreur fut la dernière chose que les hommes de Pakâlin entendirent de lui. Terrés la face contre le sol, épouvantés, aucun n’osait bouger. Il fallut plusieurs minutes après la fin des secousses pour que Boutoum se relève. Il fit quelques pas hésitants, ramassa le sabre demeuré dans la poussière. La silhouette était toujours là, désormais agenouillée. Le brigand s’interrogeait, sa lame tremblait tandis qu’il la brandit vers l’inconnu.
</p>

<p>
« Par l’épée de saint Michel, mais t’es qui toi ? »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Monts du Liban, vendredi 3 janvier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;monts_du_liban_vendredi_3_janvier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;9989-14475&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="sidon_mardi_16_septembre_1158">Sidon, mardi 16 septembre 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
L’évêque Amaury faisait les cent pas, visiblement ennuyé. L’archevêque était à ses côtés, assis sur un des petits sièges pliants disposés là pour qu’ils profitent de la douceur du midi. Dans le cloître ombragé, le vent léger faisait frissonner les arbustes et les buissons taillés, mêlant les fragrances des fleurs aux effluves marines. Face à eux, un clerc boiteux au visage triste attendait qu’on le questionne plus avant, semblant indifférent à sa tâche, les yeux dans le vague.
</p>

<p>
L’évêque reprit :
</p>

<p>
« Il n’a donc rien dit ? Tu ne sais même pas son nom ?
</p>

<p>
– J’en suis désolé, mon sire, il n’a même pas paru me voir. D’aucuns le nomment al Djinn, le démon, ou le génie. Mais lui ne dit rien. Il était là, assis à même le sol, à marmonner, le poil hirsute collé de boue et de crasse.
</p>

<p>
– Était-ce là quelque prière ?
</p>

<p>
– Je n’en ai reconnu aucune, sire archevêque. Je ne crois pas qu’il s’agissait de latin non plus. »
</p>

<p>
L’évêque s’agita :
</p>

<p>
« Serait-ce là des appels en mahométan ?
</p>

<p>
– Difficile à dire, mais il ne m’a pas semblé, même si je ne suis pas spécialiste. Je ne connais que quelques mots, pour parler avec les gens au-dehors… »
</p>

<p>
L’archevêque Pierre toussa pour intervenir de sa voix faible :
</p>

<p>
« Les gens des villages le vénèrent-ils ? N’est-ce pas celui qu’on appelle le Vieux de la Montagne ?
</p>

<p>
– Il ne me semble pas. On ne parle pas de lui depuis très longtemps, et il ne semble pas s’intéresser aux gens. Quelques paysans superstitieux viennent lui porter nourriture et offrandes, mais je n’ai jamais entendu qu’il ait fait quoi que ce soit. En dehors des miracles.
</p>

<p>
– Des miracles ? Quel type de miracles ?
</p>

<p>
– Il protège les lieux des brigands on dit. Il parle à la terre, elle lui obéit. »
</p>

<p>
L’évêque reprit place dans son siège et soupira.
</p>

<p>
« S’il ne prêche pas, il n’y a guère à s’en inquiéter. Ce n’est qu’un ermite, sans grand intérêt.
</p>

<p>
– Il semble bien, en effet. Mais je m’inquiète toujours de voir ces anachorètes incontrôlables aller de par le pays. Ils peuvent jeter le trouble dans les cœurs.
</p>

<p>
– De toute façon, nous n’avons guère de paroisses en ces lieux. Cela touche plus les Grecs.
</p>

<p>
– Si fait, vous avez raison, mon fils. Aucune crainte à avoir pour la fréquentation de nos églises ou le versement de la dîme. Mais je m’inquiète toujours de voir des idées étranges se propager dans les cœurs. »
</p>

<p>
L’évêque opina, réfléchit un instant.
</p>

<p>
« Voulez-vous que je fasse en sorte de le déloger ?
</p>

<p>
– Non, cela ne ferait que déplacer le souci. Gardez-le juste à l’œil. Peut-être n’est-il qu’un saint homme s’efforçant au bien. »
</p>

<p>
L’évêque esquissa un sourire, amusé. Il congédia le clerc d’un geste de la main et tourna les yeux vers le délicat jardin de la cour, orné de mille couleurs, où voletaient des papillons et quelques passereaux. Le ciel accueillait quelques nuages paresseux qui jouaient avec la lumière. Un saint, dans son diocèse ? Et pourquoi pas après tout. La manne des pèlerins se déversait jusqu’à présent surtout en Galilée, Samarie et Judée. Quelques miracles plus au nord pourraient les y attirer, ainsi que leurs dons et offrandes. Qui était-il pour s’opposer à la volonté divine ? s’amusa-t-il en son for intérieur. Il sourit à l’archevêque et murmura :
</p>

<p>
« <em>O altitudo divitiarum sapientiæ, et scientiæ Dei</em>[^4] » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Sidon, mardi 16 septembre 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;sidon_mardi_16_septembre_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;14476-18032&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La justice médiévale latine utilisait régulièrement les signes d’infamies (marques au fer, section du nez, des oreilles…), de façon à pouvoir aisément identifier les fauteurs de trouble et condamner très sévèrement les récidivistes (souvent à la peine capitale). À cela s’ajoutait la mise au ban de la communauté, par l’exil forcé. Le coupable était ainsi placé à l’écart de la société dont il avait transgressé les règles, et perdait l’accès à toutes les solidarités. Cela pouvait revenir au final à une condamnation à mort.
</p>

<p>
Le clergé au XIIe siècle n’a pas encore investi tous les pans de la société médiévale et les mentalités demeurent généralement assez souples malgré les mouvements de réforme ecclésiastiques qui appellent à plus de rigueur. À la fois dans l’observance des règles pour les clercs eux-mêmes mais aussi pour les fidèles. Beaucoup de prélats se contentent de voir leurs ouailles assister aux offices et verser la dîme. Ils n’interfèrent que peu dans leurs croyances, cherchant à canaliser les pratiques plutôt qu’à contrôler les esprits. Beaucoup de saints personnages accèdent ainsi à une reconnaissance officielle de l’Église alors même qu’ils ne se présentent pas comme très orthodoxes au départ.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;18033-19357&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Régnier-Bohler Danielle, <em>Croisades et pèlerinages. Récits, chroniques et voyages en Terre Sainte XIIe-XVIe siècle</em>, Paris : Robert Laffont, 2002.
</p>

<p>
Le Goff Jacques, Rémond René (dir.), <em>Histoire de la France religieuse. Des origines au XIVe siècle</em>, Paris : Éditions du Seuil, 1988.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;19358-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Mont culminant à 1943 mètres d’altitude.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Pain plat très fin des montagnes libanaises.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Céréales concassées à la base de la mouné, les conserves traditionnelles préparées pour l’hiver.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Boisson chaude lactée, épaissie de farine ou de gruau selon les régions, parfois arômatisée.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:58:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Par delà les ombres]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Les trois loups]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_033_les_trois_loups#les_trois_loups]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_032_mal_chancre" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_032_mal_chancre" data-wiki-id="fr:qita:qita_032_mal_chancre">Mal chancre</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_034_par_dela_les_ombres" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_034_par_dela_les_ombres" data-wiki-id="fr:qita:qita_034_par_dela_les_ombres">Par delà les ombres</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="apchon_fin_d_apres-midi_du_mercredi_25_juillet_1156">Apchon, fin d’après-midi du mercredi 25 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La pierre des murets du chemin était mangée de mousse, de joubarbe, de capillaire et de lichen, et de hautes herbes frémissaient aux abords, dans l’attente d’être fauchées. Agrippé à un massif rocheux surplombant le plateau, un imposant château s’élançait à l’assaut du ciel. Forteresse de moellons sombres et de mortier solide, ses courtines déchiraient les nuages.
</p>

<p>
Dans son ombre, à ses pieds, un hameau se blottissait entre deux ressauts du terrain. Le village était animé, visiblement florissant, et de nombreux artisans tenaient leur étal sur la place jouxtant la robuste chapelle, autour d’un couderc. Après avoir laissé leurs montures près d’un abreuvoir, Ernaut et Lambert se dirigèrent vers une bâtisse de bonne taille, aux portes grand ouvertes.
</p>

<p>
Le maréchal-ferrant était présentement occupé à parer le sabot d’une vache avant d’y poser un fer. Un jeune valet nettoyait les abords, un balai de genêt à la main. Lambert salua, dans un dialecte mélangeant son bourguignon natal et le peu d’occitan des montagnes qu’il connaissait. Il n’était pas aussi à l’aise qu’Ernaut pour apprendre les langues. L’artisan répondit poliment, mais brièvement, attentif à son ouvrage. Il était gris de poil, avec une belle moustache et une barbe courte. De grands yeux bruns, francs et volontaires, un sourire amical aux dents irrégulières ornaient un visage lourd. Sa silhouette, empâtée, trahissait l’homme aisé, malgré des mains et des épaules de travailleur. Il remarqua immédiatement les croix cousues sur les vêtements.
</p>

<p>
« Nous avons usage d’accueillir des hôtes, je peux vous offrir de dormir en mon fenil si vous le souhaitez. Nous serons heureux de faire héberge à des marcheurs de Dieu pour la nuitée. J’ai nom Aubert.
</p>

<p>
– Grâces vous en soient rendues, je suis Lambert et voilà mon frère Ernaut. Nous serions heureux d’apporter de quoi compaigner le pain en ce cas. Il nous reste fromage et biscuits.
</p>

<p>
– Foin de cela, gardez vos provendes pour mauvais chemins. J’ai celliers garnis bien assez pour nourrir le pèlerin. »
</p>

<p>
Il détailla Ernaut de la tête aux pieds et ajouta, en souriant :
</p>

<p>
« Même s’il a taille d’un ours et semble capable d’avaler génisse et son veau pour le souper ! »
</p>

<p>
Il invita Ernaut et Lambert à le suivre dans la demeure jouxtant la grange. Une robuste bâtisse, solidement assemblée, avec un étage coiffé de chaume. Des volailles gambadaient aux alentours et un chien de belle taille dormait sur le seuil. Aubert poussa la porte et disparut dans l’obscurité. Des voix d’enfants l’accueillirent tandis que, d’un geste, il incitait ses hôtes à pénétrer. La vaste pièce était occupée par une table imposante, des coffres et un foyer dans un angle.
</p>

<p>
Assise sur un banc, une femme était affairée à découper des légumes et une tranche de lard. Des jouets épars sur le sol étaient manipulés par une demi-douzaine de gamins dont le plus vieux n’avait pas dix ans.
</p>

<p>
Aubert présenta sa femme Bénédite et, d’un geste, proposa de s’installer pour « ôter la poussière du chemin ». Puis il se lança dans d’interminables questions sur les voyageurs, d’où ils venaient, ce qu’ils faisaient. Il était aussi curieux que disert sur lui-même et, lorsque le valet rentra après avoir rangé l’atelier, il semblait à Ernaut qu’il connaissait Aubert depuis des années. Bénédite était également accueillante, quoique bien plus discrète, n’ayant guère le choix de toute façon, vu la faconde de son époux. En outre, le jeune pèlerin avait sympathisé avec Gui, un des gamins, et il le ravissait avec ses réflexions joviales et ses anecdotes étranges. Le jour tirait à sa fin, les ombres grandissaient à l’extérieur lorsqu’Aubert remarqua que sa femme avait enfermé les poules à l’abri. Il alla chercher le pain et y découpa quelques généreuses tranches d’un canif bien affûté.
</p>

<p>
« C’est de mon grain, vous m’en conterez du bien. Fraîchement moulu de la moisson.
</p>

<p>
– Vous avez eu bonne année ?
</p>

<p>
– De certes, les silos sont emplis et le courtil donne bien. Je vois là bonne saison qui commence, si les orages ne viennent tout gâcher. »
</p>

<p>
Sa femme distribua une écuelle et une cuiller à chacun, et une généreuse portion de soupe rehaussée de lard y fut versée sur le pain émietté. Les plus jeunes eurent droit à un surplus de lait crémeux. Aubert apporta un pichet de vin avec fierté.
</p>

<p>
«Il vient d’un coteau de Galvaing, un mien voisin. Moi j’y entends rien à la vigne. »
</p>

<p>
Le breuvage parut bien léger aux deux frères habitués aux capiteuses liqueurs de Vézelay. Mais ils firent néanmoins bon accueil à une boisson si généreusement partagée. Ils n’étaient pas toujours hébergés avec autant d’égards, se contentant souvent d’une soupe diluée servie dans une grange malodorante ou un appentis venteux. Lorsqu’ils en eurent fini avec le repas, ils s’installèrent tous à la porte de la demeure. Les journées étaient encore assez longues pour profiter de la veillée sans devoir se serrer près du feu. Les enfants étaient couchés et les discussions voisines résonnaient autour du couderc. Aubert triait des pois tout en devisant, tandis que Bénédite reprisait une chemise, à la lueur d’une petite lampe à graisse. Ils en vinrent à parler du départ.
</p>

<p>
« Si vous partez pour Saint-Flour, le mieux est par le Limon, mais c’est là terre à saignes<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> et barthes<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Soyez fort prudents et suivez bien le passage indiqué par les quirous<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>.
</p>

<p>
– C’est terre gaste<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> ?
</p>

<p>
– Un peu, par endroit, mais il s’y trouvent chabannes<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> et hameaux donc ne craignez pas trop. Vous trouverez la terre de Diane<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> en l’autre ribier<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>. La voie est bien connue des charreyres, vous ne cheminerez pas seuls. »
</p>

<p>
Il se tut un moment puis, voyant que personne ne parlait, préféra ne pas laisser le silence s’installer.
</p>

<p>
« Je vous ai dit que, chemin faisant, vous pourriez aller faire visitance à la Font-Sainte ? Peu au-delà de Saint-Hyppolite ? On y prie belle statue de la sainte mère de Dieu que les comptours[^comptour] ont rapporté d’outremer justement… »
</p>

<p>
Ernaut s’étira lentement. La nuit serait courte après une telle veillée mais pour une fois qu’il n’avait pas à se contenter des vêpres suivies d’un repas silencieux au sein de religieux moribonds, il n’allait pas s’en plaindre. Il eut un sourire quand il s’aperçut que Lambert oscillait régulièrement sur son tabouret, les yeux papillotant de fatigue.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Apchon, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 25 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;apchon_fin_d_apres-midi_du_mercredi_25_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;368-7264&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="plateau_du_limon_jeudi_26_juillet_1156">Plateau du Limon, jeudi 26 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Le temps superbe s’était imposé au fil de la journée, et le passage du fond de vallée encore brumeux était désormais loin derrière. Ernaut et Lambert cheminaient tranquillement parmi les doux reliefs d’un vaste plateau qui rejoignait les paysages accidentés au sud, où pointaient de nombreux pics. Les cris des milans et le chant des oiseaux dans les broussailles avaient accompagné leur avancée. Ils croisaient régulièrement des paysans brandissant leurs grandes faux pour la fenaison. Plusieurs fois, des rémouleurs ambulants, colporteurs, charretiers, les avaient aiguillés sur les bifurcations à prendre, les sentes à éviter.
</p>

<p>
Ils arrivaient dans une zone où l’empreinte de l’homme se faisait moins sentir. Aucun muret n’était visible pour délimiter les parcelles, seules de rares croix ou des pierres crossées indiquaient les frontières. De nombreuses tourbières parsemaient les creux du relief. Les bois devenaient forêts, où nul ne pénétrait sans bonne raison. Il demeurait malgré tout de vastes étendues herbeuses, vers le nord, où des troupeaux paissaient sous la garde de vachers. Peu de moutons et de chèvres, mais pas mal de bovins, signe indiscutable de la richesse de ces lieux. L’Auvergne était bénie de Dieu, et sa paysannerie y prospérait malgré les rudes mois d’hiver qu’on lui prêtait.
</p>

<p>
« Nous ne saurons arriver à Saint-Flour avant la nuit, la route est trop fort escarpée, se lamenta Lambert.
</p>

<p>
– En ce cas, préfères-tu pousser au plus loin ou nous contenter de Diane? ou de Murat ?
</p>

<p>
– Les jours sont longs assez pour… »
</p>

<p>
Un sursaut de sa monture stoppa net Lambert dans sa phrase. Le pauvre cheval roulait des yeux alarmés en tirant sur ses rênes. Le cavalier avait bien de la peine à garder le contrôle, sans parler de rester en selle. Ernaut connut rapidement les mêmes difficultés, et les hennissements effrayés ajoutèrent à la panique générale.
</p>

<p>
Jusqu’au surgissement d’une forme noire, oblongue, vive et insaisissable. Un loup. Un énorme loup au poil hirsute, tout en crocs et griffes, la gorge crachant sa colère et sa haine des hommes. Il s’affola un moment parmi les jambes des chevaux puis bondit dans un taillis, aussi vite évanoui qu’il était apparu.
</p>

<p>
Sa disparition ne calma pas le cheval de Lambert, qui se mit à tourner en rond, entraîné par la main maladroite crispée à une des rênes. D’une ruade il se débarrassa de ce poids gênant et partit, en saut de puces alternant avec un galop désordonné, droit sur le chemin. Ernaut avait lâché ses guides et s’accrochait des deux mains à la selle, les jambes crochetées autour du ventre de sa pauvre monture telles les mâchoires d’une tenaille. Il rentra la tête dans les épaules quand il se retrouva parmi les branches d’un bosquet de noisetier. Mais il tint bon, et son cheval finit par se calmer.
</p>

<p>
Cherchant où était Lambert, il descendit rapidement, flattant l’encolure de la bête affolée tout en la menant par la bride avec autorité. Son frère était à terre, le visage contracté, et se massait la cheville droite. Ernaut se pencha vers lui.
</p>

<p>
« La peste de cette malebeste ! Ça va ?
</p>

<p>
– Je ne sais, j’ai grand dol qui me gagne la jambe. Rien de cassé néanmoins. »
</p>

<p>
Ernaut hocha la tête, soulagé. Il s’agenouilla vers son frère et l’aida à ôter sa chausse. La cheville présentait une marque rouge violacé qui s’assombrissait à vue d’œil.
</p>

<p>
« Demeure ici le temps que je trouve ton cheval. Il n’a pas dû aller bien loin. »
</p>

<p>
Il aida Lambert à s’assoir sur un tronc couché là par un ancien orage et s’éloigna, non sans s’être muni de son bâton de marche. Si jamais le loup repointait son museau, il pourrait bien lui en coûter.
</p>

<p>
Gravissant un talus, il plissa les yeux, s’efforçant d’apercevoir le cheval. Il ne voyait que la lande, les hautes graminées ondoyant sous le vent, les bosquets qui, peu à peu, se rejoignaient en une forêt cheminant sur les versants escarpés. À deux ou trois portées d’arc, il repéra un troupeau surveillé par plusieurs chiens et vachers, et se dit qu’ils avaient peut-être remarqué leur monture. Il prit donc dans cette direction, droit au nord, fouettant l’herbe de son bâton tout en avançant.
</p>

<p>
« Désolé l’ami, nul cheval par ici, il a dû s’égarer vers Diane ou au parmi des bosquets au sud.
</p>

<p>
– C’te maudit leu mène la danse depuis de nombreuses saisons. Un gros, dru de poil, noir comme charbon. De la semence de démon ! Il doit avoir sa tanière dans la forêt, mais nul ne l’a trouvée. »
</p>

<p>
Un des pâtres proposa de venir chercher Lambert et le cheval restant, pour qu’ils soient en sécurité avec eux. Et si Ernaut tardait trop, ils le mèneraient à leur hameau. Ils revinrent donc à plusieurs vers le chemin et expliquèrent la situation. Lambert n’était guère enthousiaste à l’idée de laisser son frère partir seul.
</p>

<p>
« Tu n’es pas louvier, Ernaut, et les terrains sont traîtres ici, Aubert nous l’a bien dit.
</p>

<p>
– Nous n’avons guère le choix, frère. Nous ne pouvons cheminer avec un seul cheval. Et la remonte nous coûterait bien trop cher.
</p>

<p>
– Tu parles de raison. Mais prends garde à toi.
</p>

<p>
– Ne t’enfrissonne pas, je ne serai pas long. Cette maudite carne a dû galoper un temps, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle était à l’abri. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plateau du Limon, jeudi 26 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plateau_du_limon_jeudi_26_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7265-12735&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="plateau_du_limon_apres-midi_du_jeudi_26_juillet_1156">Plateau du Limon, après-midi du jeudi 26 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Ernaut sentait sa gorge sèche et regrettait à présent son optimisme. Il n’avait pas pris de gourde et les rus qu’il croisait ne l’inspiraient guère. Le terrain ondulait régulièrement, abritant en ses creux des tourbières qui gargouillaient sous ses pas. Il prenait garde à ne pas se faire piéger et avançait prudemment, appelant la monture de Lambert de temps à autre. La lande de bruyère se transformait parfois en mer de graminées dansant sous le vent léger, cachant les reliefs, dérobant au guetteur le tracé des sentes.
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<p>
Lorsqu’il parvenait à un bosquet de pins, depuis l’ombre bienvenue, il portait son regard au loin, cherchant à deviner la silhouette de l’animal. À plusieurs occasions, il s’était donné de faux espoirs, trompé par quelques chevreuils dont la robe évoquait la couleur alezan du cheval. Seuls les chants des grillons et le craquètement des geais répondaient à ses appels, ou le cri d’un milan en chasse qui tournoyait loin au-dessus de sa tête.
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<p>
Il longeait la vieille forêt, là où les troupeaux s’aventuraient peu. Parfois il rencontrait les restes de cabanes grossièrement assemblées, anciens refuges pour des charbonniers, des bûcherons ou des tourneurs. Sur les pentes d’un de ces hameaux improvisés, il découvrit des groseilles et des myrtilles, une poignée de framboises. Il dévora avec plaisir les fruits, assis face au paysage qu’il surplombait. Devant lui, loin au nord un mont s’élançait vers les cieux brumeux, noyé de bleu dans la chaleur de l’après-midi. Partout autour, ce n’étaient que trouées et vallons, ressauts et collines sur les plateaux, vallée profonde qui l’en séparait. L’homme n’était pas à sa place ici, et la nature le faisait sentir aux voyageurs égarés, aux pâtres aventureux. Parfois le vent portait à ses oreilles le tintement des sonnailles des troupeaux gardés au loin. Il lui arrivait de discerner les taches beiges et brunes, rousses et noires des bêtes à cornes, parmi les nuances de jade, de céladon et d’émeraude.
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<p>
Cela faisait un bon moment désormais qu’il battait la campagne, sans résultat, et il commençait à perdre patience. La chaleur et le chant des insectes lui donnaient la suée. En dehors des bêtes aperçues au loin, il n’avait remarqué aucune trace et se demandait si le cheval n’avait pas fui en direction des habitations. Il serait bien temps de le découvrir plus tard. Pour l’instant, il voulait être certain que le loup ne l’avait pas attaqué ou qu’une fondrière ne l’avait pas englué.
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Profitant de l’ombre d’un bosquet de pin, il ôta son chapeau de paille et passa sa manche sur son front moite. L’odeur de résine et l’humidité lui faisaient du bien. Il soupira, demeura un long moment ainsi, les yeux mi-clos à regarder sans voir devant lui. Il se sentait mal à l’aise dans ce lieu. Ce n’était pas que l’absence d’activité humaine, l’hostilité d’un monde sauvage peu désireux de se faire domestiquer. Il discernait une présence à l’orée de sa vision. Jamais assez présente pour se dévoiler mais suffisamment pour inquiéter.
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<p>
On lui avait conté tellement d’histoires de loup qu’il ne doutait pas que ce fut la male bête qui les avait mis en si mauvaise posture. Certains récits en faisaient un animal stupide, infiniment moins rusé que le renard. Mais tout le monde savait que c’était le roi des espaces sauvages. Certainement moins fort que l’ours puissant, au cri rauque, et moins discret que le goupil au museau pointu. Pourtant il demeurait le prince de ces lieux, et ne se privait pas de le rappeler à l’homme qui se croyait invulnérable.
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<p>
Ernaut commençait à se demander si ce vieux loup n’était pas un changeur de forme, un de ces sorciers qui adoptaient l’apparence de la bête pour tourmenter à plaisir. Il sourit à l’idée, peu désireux de s’épouvanter tout seul. Il regarda le soleil, autour duquel moutonnaient langoureusement quelques nuages cotonneux. Il était temps de se diriger vers les hameaux s’il ne voulait pas se faire prendre par les ténèbres. Aventureux, peut-être, mais certes pas au point d’errer nuitamment en des lieux appréciés des démons.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plateau du Limon, apr\u00e8s-midi du jeudi 26 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plateau_du_limon_apres-midi_du_jeudi_26_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12736-17051&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="la_bedice_soir_du_jeudi_26_juillet_1156">La Bedice, soir du jeudi 26 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La chaleur de la journée se sentait malgré l’heure avancée. Installés devant leurs modestes cabanes, les manouvriers qui avaient invité Ernaut et Lambert discutaient dans leur dialecte occitan tout en se partageant une soupe épaisse de gruau et de légumes verts, dans laquelle ils puisaient à l’aide de lambeaux de pain gris. Ils cuisinaient dans un appentis grossièrement couvert de branchages, appuyé contre les cases mitoyennes où chacun resserrait ses affaires. La plupart étaient célibataires et d’autres avaient laissé leur femme le temps de la saison, dans une vallée en contrebas. Ils venaient aider aux champs là où le travail était plus important que les bras qualifiés pour le faire.
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<p>
La cabane qu’ils partageaient avec Bénech, leur hôte, n’avait que la porte pour ouverture. Épaulée à droite et à gauche par une case semblable, en pierre sèche, elle était couverte de chaume pelé envahi de mousse grise. Sur le sol, des paillasses réalisées avec des feuilles de hêtre, les « plumes de bois » constituaient les seuls meubles. Une perche accueillait le rechange, et deux-trois sacs les modestes biens de l’habitant. Une lampe à graisse fournissait une maigre lumière, empruntée au feu extérieur.
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<p>
Appuyés au mur chauffé par le soleil, les deux frères goûtaient un peu de calme. La cheville de Lambert n’était pas cassée, et du repos suffirait à remettre les choses en place. Un des villageois avait réalisé un emplâtre et, le pied désormais enrobé de feuilles de chou, Lambert ne sentait plus la douleur. Il profitait de la quiétude de la soirée.
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<p>
Dans le hameau, tout était paisible, la longue journée de travail était terminée et parfois des voix s’échappaient des courtils ou du couderc. Des silhouettes dansaient autour des lampes tandis qu’on s’aventurait aux latrines ou qu’on rentrait après une veillée chez un voisin. Il n’y avait guère d’habitants ici, simple lieu-dit où des colons venaient dans l’espoir d’arracher un peu de bonne terre à la nature hostile, malgré le froid hivernal et les marécages omniprésents. Ernaut se demanda un instant si les conditions seraient aussi difficiles une fois l’outremer atteint. Il avait l’impression que ces gens étaient encore plus pauvres que la famille de Droin le Groin<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>.
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Un des manouvriers les apostropha soudain :
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« On se disait qu’il faudrait voir le Vieux Loubeyre, lui saura bien trouver vot’ monture.
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– Il a bonne connoissance des lieux ?
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– De certes, et surtout des leus ! Il chasse pour les seigneurs de Diane, pour les comptours… »
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Les visages hochèrent gravement la tête, comme s’ils hésitaient à en dire plus. Puis un des hommes, aux joues mangées de barbe grisonnante, ajouta :
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« Il arrive qu’il vende une patte à clouer sur l’étable, pour conjurer le démon. Mais d’aucuns disent qu’il serait un peu sorcier.
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– Dame, renchérit un autre, à vivre comme les loups, il en est devenu un.
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<p>
– Ou a toujours été l’un d’eux ! C’est des bêtes féroces, sans pitié entre elles. »
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<p>
L’ouvrier le plus proche d’Ernaut lui donna un coup de coude.
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« C’est un vieux machin, aussi âgé que les pierres que tu vois par les terres gastes. Il a usé de sorts pour enlever une donzelle de Murat. »
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<p>
Ernaut en écarquilla les yeux.
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« Il en a fait quoi ?
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– Dame, à ton avis ? répliqua l’autre, la voix emplie de sous-entendus. C’était une vraie beauté en plus, une de ces filles dont les rois rêvent de voir ne serait-ce que la cheville.
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<p>
– Des menteries tout ça, Raoux. J’ai encontré un Muratais qui m’a dit que la famille était d’accord. Courir sus le leu, ça nourrit bien, et la donzelle avait maigre dot, voilà ce qu’on m’a dit.
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<p>
– M’ouais, pourtant frais minois fait dot assez ! »
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Les hommes ricanèrent, émoustillés à la mention de jeunes beautés qu’ils ne voyaient que peu, isolés dans la montagne pendant de longs mois. Certains parmi eux couraient les filles quand ils rentraient chez eux, dans l’espoir de fonder une famille le jour où ils auraient assez épargné pour cela. Le voisin d’Ernaut se tourna vers lui et lui administra une bourrade amicale tout en se levant.
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<p>
« Demain, je te montrerai comment trouver la cabane du Vieux Loubeyre. Si lui ne sait pas trouver ton canasson, personne le pourra ! »
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;La Bedice, soir du jeudi 26 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;la_bedice_soir_du_jeudi_26_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;17052-21554&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="plateau_du_limon_fin_de_matinee_du_vendredi_27_juillet_1156">Plateau du Limon, fin de matinée du vendredi 27 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

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Le vent agitait les branches des bouleaux et des pins, faisait frémir les épais buissons de houx. Pourtant, le soleil ne semblait guère décidé à vaincre la couche de nuages laiteux. Quelques geais craquetaient en volant d’un arbre à l’autre, inquiets de voir un intrus dans leur domaine.
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Ernaut avançait sur l’étroit sentier qui ondulait parmi les roches lisses, les hautes fleurs jaunes et les bosquets de petits genêts. L’endroit paraissait oublié de l’homme malgré le chemin bien tracé. Des pierres avaient été disposées dans les vallons humides, permettant de traverser les zones marécageuses sans risque. Il n’osait pas imaginer ce qui arriverait à un voyageur imprudent dans une telle région. Il était heureux que la route principale ait été jalonnée de quirous<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> dressés de loin en loin.
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<p>
Devant lui, l’orée de la forêt marquait de ténèbres la limite des espaces où l’homme tentait de s’imposer. Il pénétra sous le couvert frais sans ralentir, soucieux de ne pas montrer ses réticences. Le vrombissement des mouches emplit bientôt ses oreilles et il devait faire attention à fermer la bouche pour ne pas gober par inadvertance un de ces satanés insectes. Quelques chants d’oiseaux, le bruit de pics à l’œuvre s’aventuraient parfois entre les troncs. Son bourdon frappant le sol souple, le crissement de son pied sur les aiguilles et la mousse lui semblaient résonner jusqu’au plus loin des reliefs, alertant les présences maléfiques de son arrivée. Les senteurs résinées, généralement agréables, lui irritaient le nez et il trouvait un air lugubre à toutes ces branches dévorées de lichen. On aurait dit la cendre recouvrant des os sans âge.
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<p>
Le fracas d’une course précipitée le fit sursauter. Il s’efforça au sourire en pensant que ce devait être une biche ou un cervidé quelconque, encore plus effrayé que lui. Posant son bâton contre l’épaule, il déboucha sa gourde et s’humecta les lèvres. Cette fois, il avait pris de quoi se restaurer. Il croqua un morceau de pain dur et replaça le tout dans sa besace. Lorsqu’il entendit une voix rauque résonner derrière lui.
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<p>
« Bien dangereuses pour pérégrin que ces voies ! »
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Il fit volte-face et chercha qui avait prononcé ces mots. Il ne vit que des formes indistinctes, branches et feuillages. Puis ce qu’il avait pris pour un amas en contrebas s’anima.
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Un petit homme, recouvert d’une épaisse chape velue s’avançait. Il avait les cheveux mi-longs éparpillés autour d’un crâne en partie chauve et une barbe hirsute. Bien que son visage ait l’air usé et fatigué, sa démarche était pleine de vigueur et ses mains respiraient la puissance. Il arborait une robuste ceinture où était enfiché un couteau à lame grossière, et un bâton ferré de trois pieds de haut. Il ne fit presque aucun bruit lorsqu’il s’approcha. Il exhalait une odeur forte, animale, et pas la simple sueur du travailleur. Aucun relent d’oignon ou d’ail, si fréquent. Il semblait être parfaitement à sa place, empuanti des miasmes de la forêt, vêtu d’un gris semblable aux troncs. Malgré cela, il souriait, de tous ses chicots marron, les yeux plissés, rendus invisibles sous les sourcils touffus.
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« Es-tu Loubeyre ? »
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Le visage de l’autre devint carrément amusé.
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« Ai-je donc telle fame que les forains me connaissent déjà ?
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<p>
– Je viens de la Bedice, on m’a dit que je te trouverai en ces lieux.
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– Tu me cherches donc ? »
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Il inclina la tête, frémissant des narines comme une bête curieuse.
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« Et pourquoi donc, l’ami ?
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« J’ai nom Ernaut, et mon frère et moi, qui cheminons pour Jérusalem, avons fait mâle rencontre avec un gros leu, qui a fort effrayé un de nos chevaux. Je lui fais donc chasse.
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<p>
– Au leu ou à ta bête ?
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– À mon cheval. »
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Le sourire de Loubeyre devint carnassier et il se pourlécha lentement.
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« Tu es homme de raison. C’est un grand vieux loup, rusé et perfide, qui ne se prendra pas aisément.
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– Je n’ai que faire de cette male beste, retrouver le cheval me suffira.
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– On va le pister. Tu allais par la sente des Quiroux ?
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– Oui-da, nous avions franchi modeste gué peu avant. »
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Le louvetier hocha la tête doucement et fit signe à Ernaut de le suivre. Il avançait d’un pas rapide mais léger, arrivant à se déplacer sans heurter la moindre branche, sans faire craquer la plus modeste brindille. Derrière lui, Ernaut se sentait comme un ours mal dégrossi. On aurait dit qu’un troupeau de bovins furieux pourchassait Loubeyre.
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<p>
Une fois les traces de la bête fuyarde retrouvées, il ne fallut guère de temps au vieux chasseur pour la localiser. Elle paissait tranquillement dans un vallon, à l’abri d’un bosquet de hêtres, la selle sur le flanc et le filet perdu. Elle ne portait aucune marque de morsure et ne boitait visiblement pas. Un peu inquiète, elle hésita à l’approche des deux hommes mais en peu de temps, un licol improvisé lui était passé autour du cou et elle suivait docilement.
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Le Vieux Loubeyre souriait de satisfaction.
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<p>
« Je te l’avais dit, c’est pas un chevalier<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>, ce leu. Il fait parfois du dégât, mais il sait que les chevaux, ça porte souvent des gens d’armes. Alors il les évite.
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<p>
– Mille grâces de votre aide. Je ne sais comment vous mercier.
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<p>
– Moi j’aurais bien une idée, et ça te coûtera qu’un peu de temps. »
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Ernaut s’arrêta pour flatter le cheval et attendre que son compagnon en dise plus. Le chasseur tourna la tête de-ci de-là, comme s’il auscultait les environs, à la recherche d’indices qu’il serait le seul à percevoir.
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<p>
« On va mener ta bête à mon hostel. Elle y sera en sauveté. Pis on ira faire un boulot où j’ai besoin d’un gars costaud
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<p>
– Quel genre ?
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<p>
– Ça va te plaire. On va se venger de ce démon. »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plateau du Limon, fin de matin\u00e9e du vendredi 27 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plateau_du_limon_fin_de_matinee_du_vendredi_27_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21555-27599&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="plateau_du_limon_apres-midi_du_vendredi_27_juillet_1156">Plateau du Limon, après-midi du vendredi 27 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Les deux hommes progressaient rapidement, courbés pour éviter les branches. Le louvetier s’abaissait parfois tellement qu’on aurait dit une bête se déplaçant à quatre pattes. Il avait échangé son bâton contre une lance de bon frêne, épaisse et courte, au fer large d’une paume, affilé comme un rasoir. Il s’arrêtait régulièrement pour renifler, écouter, indiquant d’un geste impérieux le silence à son compagnon. Puis il finit par se poser dans une sente et fit signe à Ernaut de s’approcher pour lui murmurer :
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<p>
« Nous ne sommes plus guère éloignés de la tanière. On a pris au large, car le vent nous est pas favorable. Si elle nous sent trop tôt, la nichée aura tôt fait d’être vidée. Attends-moi là. »
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<p>
Puis il rampa jusqu’à la crête, vague indistincte ondulant sur les bruyères mauves. Il resta un moment à étudier par-delà le relief puis redescendit.
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<p>
« Tu me suis exactement, ne fais rien que je fais pas. »
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<p>
Puis il s’avança avec rapidité en directement d’un bosquet de pins appuyé sur plusieurs gros rochers. Parmi leurs racines entremêlées de pierre, on devinait un puits de noirceur. Loubeyre s’assit à proximité et renifla un instant à l’intérieur, tendant l’oreille.
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<p>
« Vérole, la mère a filé !
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– Quoi ?
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– Les petits sont là, mais la mère est dans le coin, à attendre qu’on se dévoile pour attaquer, j’en ai certeté. »
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Il soupira.
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« Bon, pas grave, pousse la grosse pierre qui bloque le passage, on va dénicher les oisillons tant qu’on est là.
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– Et s’ils sont plusieurs à venir ? »
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Ernaut n’était que peu motivé à l’idée de s’attaquer à des travaux de terrassement alors qu’une horde de loups risquait d’arriver à tout moment.
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« Aucune chance. J’ai toujours cru que le vieux était seul, et pis j’ai découvert qu’il avait une femelle. J’ai mis du temps à trouver cette tanière, alors vu qu’elle est pleine, on va les zigouiller. Avant que la meute se forme. »
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<p>
D’un mouvement de tête, il invita Ernaut à se mettre au travail. Une grosse pierre enchevêtrée dans les racines empêchait quiconque de pénétrer dans le tunnel d’où s’exhalait une forte odeur. Tandis qu’Ernaut s’efforçait de débloquer le comblement rocheux, il lui sembla entendre comme des glapissements. Plusieurs fois, il s’arrêta, le souffle court, et s’attira un regard courroucé du louvetier. Et, finalement, il parvint à faire rouler le bouchon, dans un grognement libérateur. Loubeyre se retourna, l’air satisfait. Il glissa son couteau hors de son étui et tendit sa lance à Ernaut.
</p>

<p>
« Tu vas demeurer ici. Peu de chance qu’ils viennent. Ils nous savent déjà là pourtant. Mais ils ont trop peur.
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<p>
– Vous êtes sûr ?
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<p>
– Tu n’as pas la taille pour aller dans ce fin boyel chercher les petits, alors on a pas le choix. »
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Ernaut opina tandis que le louvetier plongeait les mains en avant dans le trou, sa lame devant lui. Il lui fit un clin d’œil avant de passer la tête. Puis, enfin, les pieds disparurent complètement et seuls des glissements et râles d’effort parvinrent aux oreilles d’Ernaut. Celui-ci choisit de s’appuyer contre le talus, inquiet de se faire assaillir de dos par une bête courroucée de le voir s’attaquer à ses petits. Il savait ces animaux forts discrets et capables de s’approcher à quelque pas de vous sans un bruit. Jusqu’à ce que leur mâchoire se referme sur votre gorge.
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<p>
À un moment des glapissements et des halètements s’échappèrent de la tanière mais il n’osa appeler Loubeyre, de peur d’attirer l’attention sur lui. Plusieurs fois, il lui sembla reconnaître la forme d’un loup dans les broussailles environnantes. Pourtant rien n’approchait et il n’entendait rien de particulier. Jusqu’à la voix du louvetier, par la bouche de l’antre.
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<p>
«Tiens, jeune, attrape ces louveteaux ! »
</p>

<p>
Et Ernaut vit apparaitre, pêle-mêle, les cadavres ensanglantés des petits que le chasseur était allé traquer jusque dans leur tanière. Il en éprouva un pincement au cœur, loin de reconnaître de futurs terribles mangeurs d’hommes, démons à forme animale.
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<p>
Loubeyre ressortit de là couvert de poussière et de sang, avec une vilaine griffure sur la joue et la main pleine d’ecchymoses. Il ne semblait pas y prêter la moindre attention et capta le regard d’Ernaut mais n’ajouta rien. Il s’épousseta tranquillement, nettoya le sang et détacha une ficelle de sa besace, avec laquelle il noua la demi-douzaine de petits cadavres. Nulle joie ne s’exprimait sur son visage malgré la tâche menée à bien. Il balança son fardeau sur son épaule, reprit sa lance et partit, sans un mot pour Ernaut.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plateau du Limon, apr\u00e8s-midi du vendredi 27 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plateau_du_limon_apres-midi_du_vendredi_27_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;27600-32436&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="plateau_du_limon_soiree_du_vendredi_27_juillet_1156">Plateau du Limon, soirée du vendredi 27 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Le petit feu de brindilles crépitait, les flammèches coloraient d’ocre les visages et les mains. Ernaut était tranquillement installé sur un tabouret au coin de l’âtre, face au vieux Loubeyre. L’un et l’autre regardaient la danse incandescente tandis que les braises chauffaient le ventre des oules pansues où la soupe mijotait.
</p>

<p>
Derrière le chasseur, dans l’ombre, un galetas de bonne taille accueillait trois garçons que leur mère, une jeune femme, s’efforçait de coucher. Les deux hommes prenaient de temps à autre une gorgée de vin dans le gobelet qu’ils tenaient à la main. Dans un coin de la pièce, accrochées à une poutre, les dépouilles des louveteaux oscillaient. Le louvier les regarda un moment puis porta ses yeux sur Ernaut.
</p>

<p>
« Difficile de les voir comme des démons, hein ?
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<p>
– Je n’avais jamais vu de petits…
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<p>
– Et des gros, en as-tu jamais vu ?
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<p>
– De loin, on les entendait parfois. »
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<p>
Le vieux secoua la tête.
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« Tu sais pourquoi on les tue, jeune ?
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<p>
– À cause des attaques ? Ils causent tant de dommages…
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<p>
– Sornettes ! Quelques bons chiens et ils n’osent approcher. »
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Il s’éclaircit la gorge un long moment avant de continuer :
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<p>
« On jalouse leur liberté. Elle nous broie le cœur… »
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<p>
Ernaut fronça les sourcils, se pencha en avant, interloqué. Le Vieux continua.
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<p>
« J’ai pas toujours chassé. J’ai porté le fer et le feu pour le compte de puissants barons, qui en remontraient à pas mal de loups question sauvagerie.
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<p>
– Pourquoi vous les chassez alors ?
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<p>
– On me fout la paix, ici, et on me paie bien.
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<p>
– Pourtant, vous ne les détestez pas, c’est ça ?
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<p>
– J’ai peine à croire que Dieu aurait pas mis quelque qualité en une de ses créatures. Même chez l’homme, il en a mis, alors… »
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<p>
Ernaut soupira, laissa son regard errer dans la modeste chaumière. La jeune femme du louvetier vint s’assoir entre eux, en silence. Elle déposa les écuelles sur un banc et les servit. Ernaut admira le profil doux, le visage fin. Sa fragilité apparente tranchait avec l’aspect hirsute de son époux. Mais ses mains étaient bien celles d’une travailleuse de la terre, aux ongles abimés et aux doigts calleux.
</p>

<p>
Pendant ce temps, le louvier avait découpé quelques longues lanières de pain épais. Le vieux en tendit une à Ernaut en ajoutant :
</p>

<p>
« J’ai entendu voilà quelques années un jongleur qui contait l’histoire d’un gars, un Breton, le Bisclavret. C’était un homme qui devenait loup. Tu en as déjà entendu parler ?
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<p>
– De certes ! Les garous ! Les plus terribles des démons !
</p>

<p>
– Pas celui-là. Lui avait le cœur pur et c’est son épouse qui avait comploté pour lui nuire. À la fin il se fait reconnaître ses droits et le roi lui pardonne.
</p>

<p>
– Que voulez-vous dire ? Que certaines de ces males bestes ne sont pas méchantes ?
</p>

<p>
– Dame, que crois-tu ? J’aimerais voir mes trois fils, ces louveteaux, aussi braves et vaillants que les bêtes que je pourchiace saison après saison. »
</p>

<p>
Ernaut hocha la tête et déchira son pain dans la soupe, puis il attrapa sa cuiller et commença son repas. Pendant un temps, on n’entendit plus que les longs lapements et les bruits de mastication. Puis, alors qu’il sauçait le fond de son écuelle, Ernaut ne put se retenir :
</p>

<p>
« Vous savez, il se dit dans le hameau que vous seriez…
</p>

<p>
– Un meneur de loup ? Dame, je sais bien ! »
</p>

<p>
Il s’esclaffa et s’essuya la bouche dans sa manche.
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<p>
« Il n’y a là que ramassis de crétins et familles d’imbéciles. Plus proches du bœuf que de tout autre bête, alors forcément, le loup…
</p>

<p>
– Vous en êtes un ? »
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<p>
Le Vieux Loubeyre arbora un large sourire et avala un gros morceau de pain, l’air amusé, puis fit un clin d’œil.
</p>

<p>
« Si on te demande… » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plateau du Limon, soir\u00e9e du vendredi 27 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plateau_du_limon_soiree_du_vendredi_27_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;32437-36341&quot;} -->
<h2 class="sectionedit14" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les longs trajets à l’époque médiévale, s’ils se faisaient sur des routes et des voies relativement fréquentées, comportaient leur lot de surprises et de problèmes. On n’était jamais sûr de la direction qu’on prenait, aucune signalétique précise ne jalonnant l’avancée. Il fallait donc se fier aux indications des autochtones, et de ceux avec qui on partageait le chemin un temps durant. Le soir, même pour les pèlerins, l’accueil pouvait être problématique, sans parler de la météorologie. Les textes abondent d’anecdotes sur les aléas des voyages et on disait que nul ne pouvait se prétendre voyageur s’il n’avait pas connu l’inconfort d’une nuit dans un fossé humide.
</p>

<p>
Le rapport à la nature sauvage avait évolué depuis le Haut Moyen Âge, en ce douzième siècle, et partout l’homme apposait sa marque, domptait les forces qu’il avait subies depuis des siècles. On asséchait les marais, on déboisait, on défrichait et ensemençait chaque fois que c’était possible. Même les zones de moyenne montagne furent investies à l’année, profitant d’un redoux commencé peu après l’an Mil et qui durera jusqu’à la moitié du XIVe siècle. À partir de là de nombreux hameaux en Auvergne furent abandonnés en Auvergne sur les plateaux entourant le Puy Mary.
</p>

<p>
Si d’aventure vos pas vous mènent dans cette région, ne manquez pas d’aller visiter la Maison de la Pinatelle à Chalinargues, qui explique la domestication de ces zones par l’homme au fil du temps.
</p>

<p>
Si vous avez envie d’admirer les paysages qu’Ernaut et Lambert traversent lors de ce récit, vous pouvez en avoir un aperçu en parcourant le <a href="http://www.tracegps.com/fr/parcours/circuit6058.htm" class="urlextern" title="http://www.tracegps.com/fr/parcours/circuit6058.htm" rel="ugc nofollow">sentier de découverte du Frau de Vial</a>, sur la commune de Ségur-les-Villas. Quant au chemin entre Apchon et Murat, sur le plateau du Limon, il existe toujours, c’est <a href="http://www.puymary.fr/sites/www.puymary.fr/files/fiche_individuelle_rando_le_sentier_des_quirous_v2013.pdf" class="urlextern" title="http://www.puymary.fr/sites/www.puymary.fr/files/fiche_individuelle_rando_le_sentier_des_quirous_v2013.pdf" rel="ugc nofollow">le sentier des Quirous</a>.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:14,&quot;range&quot;:&quot;36342-38399&quot;} -->
<h2 class="sectionedit15" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ad. de Chalvet de Rochemonteix, <em>La maison de Graule. Étude sur la vie et les œuvres des convers de Citeaux en Auvergne au Moyen-Âge</em>, Paris : Alphonse Picard, 1888.
</p>

<p>
Collectif, <em>Voyages et voyageurs au Moyen Âge</em>, Paris:Publications de la Sorbonne, 1996.[En ligne], consulté le 23 septembre 2011, Adresse <abbr title="Uniform Resource Locator">URL</abbr>: <a href="http://www.persee.fr/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1" class="urlextern" title="http://www.persee.fr/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1" rel="ugc nofollow">http://www.persee.fr/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1</a>
</p>

<p>
Heath Sydney, <em>Pilgrim Life in the Middle Ages,</em> London, Leipsic: T. Fisher Unwin, 1911.
</p>

<p>
Mallouet Jacques, * Auvergne de nos racines*, Barembach : Éditions J.-P. Gyss, 1985.
</p>

<p>
Verdon Jean, <em>Voyager au Moyen Âge</em>, Paris : Perrin, 2003.
</p>

<p>
Webb Diana, <em>Pilgrims and Pilgrimage in the Medieval West</em>, London - New York: I.B. Tauris, 1999.
</p>

<p>
Harf-Lancner Laurence, « Bisclavret » dans <em>Lais de Marie de France</em>, Paris : Librairie générale française - Le livre de poche, Collection Lettres gothiques, 1990, p. 117-135.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:15,&quot;range&quot;:&quot;38400-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Marécage.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Terres incultes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Pierre dressée.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Désigne les zones impropres à l’exploitation agricole.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Buron, grange et étable parmi les pâtures.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Nom médiéval de la ville de Dienne (Cantal).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Vallée.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>Les croisés du Poron</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Voir les notes
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Se disait des loups qui attaquaient les chevaux.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:58:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Les trois loups]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Mal chancre]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_032_mal_chancre#mal_chancre]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_031_scripta_manent" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_031_scripta_manent" data-wiki-id="fr:qita:qita_031_scripta_manent">Scripta manent</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_033_les_trois_loups" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_033_les_trois_loups" data-wiki-id="fr:qita:qita_033_les_trois_loups">Les trois loups</a></span></div>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="cesaree_midi_du_mercredi_3_aout_1149">Césarée, midi du mercredi 3 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Le ressac couvrait la rumeur déversée depuis les rues agitées. La plage, encombrée de barques et de filets, s’étendait jusqu’aux pieds de la muraille couleur de miel. S’avançant dans la mer comme une épée dans les chairs, le château des seigneurs comtes de Césarée s’affranchissait de l’enceinte de la cité et défiait les vagues qui venaient lécher ses fondations. Par-delà les dunes de sable couvertes d’arroche, la palmeraie se déployait à perte de vue, abritant jardins et vergers, cabanons et potagers. Installés dans un creux du relief, deux jeunes gens flemmardaient, alanguis, écrasés par la chaleur d’un soleil radieux, dont l’ardeur était à peine entamée par la brise marine.
</p>

<p>
« Le jeune sire Eustache a fait serment de me prendre en sa mesnie comme valet d’armes, Anceline, tu imagines ? »
</p>

<p>
La jeune fille, petite silhouette élancée aux longs cheveux bruns emmêlés, plissa ses yeux clairs, de plaisir.
</p>

<p>
« N’a-t-il pas déjà bel hostel ? Es-tu bien certain qu’il ne se dédira pas, Fouques ?
</p>

<p>
– Certes non, le vieux sire comte Gauthier l’a bien confirmé à mon père. Il pense équiper son fils droitement, qu’il lui fasse honneur en combat. Pour cela, il lui faut fidèles soudards. »
</p>

<p>
Le garçon étira les bras, soupirant d’aise tout en imaginant l’avenir radieux qui s’offrait à lui.
</p>

<p>
« Nous aurons notre propre demeure, avec une citerne et un jardin !
</p>

<p>
– Ne devras-tu pas suivre ton maître partout ? Dormir en son hostel ?
</p>

<p>
– Pas chaque jour, et j’aurais bien assez de besants pour avoir mon feu. Nos enfants y naîtront, mes fils, qui me succéderont. Peut-être que l’un d’eux finira clerc ou chevalier…
</p>

<p>
– Un clerc ? Que vas-tu inventer là ? »
</p>

<p>
Le jeune homme éclata de rire.
</p>

<p>
« Bein quoi, Anceline ? Voilà vie fort tranquille ! »
</p>

<p>
Il fredonna, le sourire aux lèvres:
</p>
<blockquote><div class="no">
 « D’un tel fils oiseux et rétif<br/>
<br/>
 Du moindre labeur si craintif<br/>
<br/>
 Las, le père ne sut que faire<br/>
<br/>
 Fils à la tonsure te confère<br/>
<br/>
 En village tu seras curé<br/>
<br/>
 Le fils ne put rien opposer. »</div></blockquote>

<p>
La jeune fille termina avec lui, de sa voix vibrante et chaleureuse, le visage rayonnant. Au fonds de son âme, elle demeurait pourtant inquiète, sachant que la famille de son bien-aimé ne l’appréciait guère. Elle était enfant de la rue, perdue après la mort de ses parents, pèlerins sans fortune échoués sur les rivages du royaume. Mendiant, chantant sur les places, elle vendait ses bras comme lavandière. Certains disaient qu’elle louait plus, à l’occasion, quand le froid se faisait trop pressant ou que son ventre sonnait creux. Elle n’avait pas vingt ans, mais son regard était déjà fatigué, éteint.
</p>

<p>
Jusqu’à ce que ses yeux croisent le beau Fouques, jeune homme plein d’ambition et de courage qui était tombé éperdument amoureux d’elle. Ils avaient passé le printemps et l’été à batifoler dans les dunes, s’enlaçant à la moindre occasion, se volant des baisers à l’ombre de la cathédrale au jour des grandes cérémonies.
</p>

<p>
« Ton père ne dira rien de nous voir ?
</p>

<p>
– Il ferait beau le voir me critiquer sous mon toit. Si je gagne ma soudée, je n’aurai aucun compte à lui rendre. »
</p>

<p>
La jeune femme acquiesça, inquiète.
</p>

<p>
« Et une fois que tu lui auras donné des petits-fils, il comprendra, ajouta Fouques, le sourire aux lèvres.
</p>

<p>
– Comment nous marier, alors que je n’ai nulle dot, rien à t’apporter…
</p>

<p>
– Nous ne serons pas les premiers à qui cela arrive. En travaillant dur, on peut fort bien réussir en ces lieux. »
</p>

<p>
Il releva le buste, dévisageant la jeune fille, la couvrant d’un regard tendre.
</p>

<p>
« Ne t’enfrissonne pas ainsi, tout ira bien. Ce n’est affaire que de quelques semaines, de mois tout au plus. À la Noël, nous serons chez nous. »
</p>

<p>
Il caressait doucement le bel ovale du visage, traçant des chemins de tendresse du bout des doigts. Plusieurs appels de cor résonnèrent au loin, lui faisant tourner la tête vers la ville.
</p>

<p>
« Des voyageurs arrivent au castel du sire comte. Peut-être aurons-nous plaisir de voir quelques jongleurs de talent ! »
</p>

<p>
Il se leva avec vigueur, tendant la main pour aider sa compagne.
</p>

<p>
« Ne tardons pas.Si les visiteurs sont d’importance, il y aura banquet ce soir et nous pourrons profiter des reliefs à la veillée, et goûter les acrobaties. »
</p>

<p>
Main dans la main, les deux jeunes gens s’élancèrent vers la porte de Jaffa, traversant les bosquets d’aloès bordant le chemin d’accès. Le soldat de faction ne tourna même pas la tête, occupé qu’il était à fouiller dans les sacs et les besaces de deux Bédouins accompagnés d’un chameau croulant sous les paquets. Arrivés dans les rues ombragées, ils se lâchèrent la main, mais continuèrent à progresser avec enthousiasme, indifférents aux boutiques et aux étals.
</p>

<p>
Peu de badauds s’attardaient en cette période de la journée et la plupart des échoppes d’artisans ne laissaient échapper aucun son, à l’heure où la chaleur incitait à la sieste. Ils rirent en égayant quelques volailles outragées, avant de déboucher sur la placette longeant le port, devant les tours qui donnaient accès au château. Une impressionnante caravane attendait que les valets aient ouvert les lourds vantaux pour pouvoir avancer. Seuls demeuraient les domestiques et les serviteurs, les personnages d’importance ayant déjà franchi les portails. Fouques apostropha un petit rouquin armé d’un épais bâton ferré, le saluant avec enthousiasme avec de le questionner sur son maître.
</p>

<p>
« C’est le sire comte de Jaffa, fils le roi Foulques.
</p>

<p>
– Il s’en vient lever l’ost ?
</p>

<p>
– Pas que je sache, non. »
</p>

<p>
Fouques allait le presser davantage de questions, mais son interlocuteur s’éloigna pour réprimander une bête rétive, tout en admonestant un jeune valet chargé de s’en occuper.
</p>

<p>
« S’il n’y a pas la guerre, nous aurons sûrement des réjouissances, viens-t’en donc, ma douce, faufilons-nous outre la porte en la cour du sire vicomte. Profitons de cette soirée de fête. »
</p>

<p>
Puis, après avoir déposé un baiser sur la joue d’Anceline, il l’entraîna parmi les domestiques.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, midi du mercredi 3 ao\u00fbt 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_midi_du_mercredi_3_aout_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;359-6653&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="cesaree_apres-midi_du_dimanche_7_aout_1149">Césarée, après-midi du dimanche 7 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
« Nul doute sur le mal qui frappe le jeune sire Eustache, Anceline. »
</p>

<p>
La voix triste de Fouques n’était qu’un souffle, à peine discernable dans le bruissement des branches de palmiers au-dessus de leurs têtes. Il tenait Anceline dans ses bras, par l’épaule, assis sur un ressaut du terrain parmi les bosquets environnant la porte orientale. La jeune fille gardait les yeux mi-clos, fixés sur le sol, abasourdie. Elle ne répondit que tardivement.
</p>

<p>
« Il ne tiendra pas le comté de son père, alors ?
</p>

<p>
– Non, cela a été clairement expliqué en l’assemblée de la cort. Il est prévu qu’il rejoigne les frères de Lazare.
</p>

<p>
– Il se retire du monde. »
</p>

<p>
L’angoisse lui fit monter les larmes aux yeux et elle continua, d’une voix brisée :
</p>

<p>
« Cela veut dire que tu vas devoir œuvrer avec ton père et que nous ne pourrons célébrer nos espousailles ?
</p>

<p>
– Certes non. C’est juste que… »
</p>

<p>
Le jeune homme était ennuyé, il se mordit la lèvre à plusieurs reprises, cherchant à rassembler ses pensées.
</p>

<p>
« Le sire comte de Jaffa est frère le roi comme tu le sais, et il y aurait peut-être besoin de sergents en la sainte cité. Sergent le roi, moi, tu imagines ? »
</p>

<p>
Anceline écarquilla les yeux de frayeur, se tournant vers lui.
</p>

<p>
« Tu vas partir, tu me quittes ? C’est cela que tu voulais me conter ?
</p>

<p>
– Non, je veux que… J’ai désir que tu me compaignes en la sainte cité. Nous pourrons y être heureux aussi bien qu’ici.
</p>

<p>
– Partir avec toi ? Mais je n’ai rien pour le voyage, et je ne connais personne là-bas, comment je ferai ?
</p>

<p>
– Tu m’auras, moi. Et mon père m’a fait promesses de quelques besants pour m’installer. »
</p>

<p>
Le jeune femme hocha la tête, mais son visage demeurait fermé. Finalement, elle se frotta les yeux, les joues, de ses paumes avant de longuement soupirer.
</p>

<p>
« Je ne sais pas, Fouques, ça me parait fort périlleux.
</p>

<p>
– Crois en moi, Anceline. Père est convaincu que je trouverai bonne place là-bas, sinon il ne dessererrait pas les cordons de sa bourse aussi aisément, tu le sais bien. »
</p>

<p>
Il esquissa un sourire amusé, auquel la jeune femme répondit, sans conviction.
</p>

<p>
« Le départ du frère le roi est prévu pour dans trois jours, tu n’auras qu’à venir à la caravane de départ, au matin, et nous cheminerons ensemble. Prends toutes tes affaires car nous ne viendrons pas ici de si tôt, je crains. »
</p>

<p>
Se rapprochant de Fouques, elle lui prit le bras et plongea son regard dans le sien.
</p>

<p>
« Je n’ai jamais quitté Césaire depuis mes enfances, Fouques. Je n’ai rien ici, pas de feu ni de famille, mais j’y ai des amis, mes habitudes. Je n’ai ja osé cheminer ailleurs. C’est bien trop dangereux pour femme seule.
</p>

<p>
– Tu n’as donc pas désir de me suivre ? Nous aurons la vie dont nous rêvions, mais en une autre cité. Et sergent le roi, c’est excellent travail. D’être mon épousée fera de toi une femme honorable, plus personne n’osera se moquer. J’aurais l’épée à la hanche et chacun nous respectera. »
</p>

<p>
Anceline sourit timidement, attendrie par la douceur de son compagnon. Elle vint cueillir ses lèvres d’un délicat baiser.
</p>

<p>
« Je serai ta femme, Fouques, je n’ai nul désir d’autre chose.
</p>

<p>
– Tu m’attendras à la porte de la cité ce mercredi ?
</p>

<p>
– Je serai là, avec ma besace et mes maigres avoirs. Toute à toi, mon bel ami. »
</p>

<p>
Vibrant de tout son être, elle scella sa promesse d’une étreinte passionnée.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, apr\u00e8s-midi du dimanche 7 ao\u00fbt 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_apres-midi_du_dimanche_7_aout_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6654-10212&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="cesaree_matin_du_lundi_8_aout_1149">Césarée, matin du lundi 8 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Fouques sursauta quand il sentit une main lui secouer l’épaule. Il voyait l’ombre de son père, penché sur sa paillasse, venu le réveiller. Ses frères et sœurs, amassés comme lui dans un coin de la réserve, dormaient encore à point fermé. Le jour pénétrait pourtant par la porte ouverte de la grande pièce à vivre.
</p>

<p>
« Il te faut te lever, mon garçon, tu as force ouvrage à faire ! »
</p>

<p>
Fouques s’étira et repoussa sa couverture. Il attrapa rapidement sa cotte et ses chausses, puis glissa ses pieds dans ses savates. La poussière volait dans les rais de lumière du matin jeune, par les ouvertures donnant sur la cour. Il cligna des yeux en y débouchant, se protégeant de la main. Arrivé devant la citerne, il y lança le seau qu’il remonta en bâillant, avant de s’asperger le visage et les bras. La fraîcheur de l’eau le réveilla tout à fait. Ce fut en finissant d’enfiler sa cotte qu’il rejoignit son père et sa mère à table. Du pain et du lait, ainsi que des fruits l’attendaient. Il sourit, ragaillardi à la perspective du repas.
</p>

<p>
« Vous avez nécessité de mon aide ce jour d’hui, père ? Quelque belle vente en perspective ? »
</p>

<p>
Il se figea en voyant ses parents assis côte à côte, l’air sérieux et renfrogné.
</p>

<p>
« Tu n’as pas à t’en inquiéter, fils. Ta mère a préparé tes habits et quelques douceurs comme en concèdent les femmes aimantes. »
</p>

<p>
Il marqua une pause, indiquant du doigt un sac de toile grise posé sur un des bancs. Puis il sortit de ses replis de vêtement une petite bourse.
</p>

<p>
« Je ne suis qu’un modeste blatier<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>, et je n’ai donc que peu à t’offrir. Alors voilà tout ce que nous pourrons jamais te donner pour t’installer. »
</p>

<p>
Il posa la modeste escarcelle, peu ventrue, sur la table.
</p>

<p>
« Je sais que tu es vaillant à la tâche, et j’ai donc bon espoir que tu sauras t’en débrouiller. »
</p>

<p>
Fouques n’était pas certain de comprendre et son regard allait d’un de ses parents à l’autre, hésitant entre espoir et angoisse.
</p>

<p>
« Vous avez donc eu réponse du sire comte pour moi, père ?
</p>

<p>
– Si fait, je ne te l’ai pas dit hier, mais tu pars avec le frère le roi ce jour d’hui. Tu prêteras serment au roi en arrivant à la cité et le servira comme sergent. Te savoir fils d’un ancien mesureur de blé<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> a fait bonne impression. »
</p>

<p>
Le jeune homme sentit son cœur s’arrêter, toute vie abandonna son visage.
</p>

<p>
« Ce jour ? Mais je croyais que c’était…
</p>

<p>
– Il semble que le sire comte de Jaffa fasse selon ses envies, et on m’a dit de te mener à la première heure au castel. Il fait route tantôt. »
</p>

<p>
Le vieil homme se leva pesamment et se dirigea vers la porte, s’emparant du bâton qu’il ne quittait jamais. Assujettissant un bonnet de toile sur son crâne dégarni, il lança, d’un air sec :
</p>

<p>
« Salue ta mère promptement et rejoins-moi dans la cour, il ne s’agit pas d’être en retard. »
</p>

<p>
Fouques se frotta le visage puis se lança auprès de sa mère, s’agenouillant.
</p>

<p>
« Mère, saviez-vous que je devais partir ce jour ? »
</p>

<p>
Le visage las échappa un soupir consterné.
</p>

<p>
« Tu sais combien ton père n’aime pas la désobéissance, Fouques.
</p>

<p>
– Mère, je vous en conjure ! Vous savez que je ne peux partir ainsi, dès potron-minet ! Je dois prévenir… »
</p>

<p>
Sa voix mourut tandis que sa mère l’attirait à lui. Elle l’enlaça avec douceur un court instant et lui chuchota :
</p>

<p>
« Tu es désormais un homme, fils, ne laisse plus quiconque voir tes larmes. Que Dieu te garde, mon enfant, je prierai pour toi. »
</p>

<p>
L’éloignant d’elle lentement mais avec fermeté, elle traça un signe de croix sur le front de son fils, essuya ses larmes d’une main décidée et concéda un baiser.
</p>

<p>
« Brûle une chandelle de bonne cire pour tes vieux parents auprès du tombeau du Christ quand tu en auras le loisir. »
</p>

<p>
La silhouette du père se traçait dans l’embrasure de la porte, profil courbé mais déterminé, impassible.
</p>

<p>
« Femme, laisse notre aîné partir comme un homme, foin des jérémiades ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, matin du lundi 8 ao\u00fbt 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_matin_du_lundi_8_aout_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;10213-14550&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="cesaree_midi_du_lundi_8_aout_1149">Césarée, midi du lundi 8 août 1149</h2>
<div class="level2">

<p>
Anceline, les bras encombrés d’une énorme corbeille de linge, avançait en trébuchant dans la ruelle depuis le lavoir jusqu’aux bâtiments des frères de Saint-Jean. Ils comptaient parmi les clients de lavandières les plus fréquents, ayant besoin de changer souvent les draps de leurs hôtes, sans négliger toute la vêture qui passait entre leurs mains. Elle déposa avec plaisir le lourd paquet devant la porterie. Les femmes n’étaient pas les bienvenues dans l’enclos et des valets venaient donc généralement prendre les affaires sous un auvent protégeant des intempéries. Le frère cellérier ou l’hospitalier se chargeait habituellement de noter, comptabiliser, en s’installant parfois sur une petite table lorsque l’ouvrage était conséquent.
</p>

<p>
Anceline escomptait voir le cellérier, car elle voulait demander son compte. Elle était réglée chaque semaine, selon son travail. Mais elle préférait récupérer au plus tôt l’argent qu’on lui devait ici et là, de façon à pouvoir partir avec toute sa fortune. Le vieux moine espéré sortit, dandinant sa silhouette rebondie.
</p>

<p>
Anceline aimait bien ce frère à l’esprit fin, amateur de bons mots. Même s’il laissait parfois courir ses mains en des endroits qui lui étaient défendus. On lui prêtait une liste de maîtresses longue comme le bras mais jamais il n’avait fait d’avances à Anceline, bien qu’il ait été manifeste qu’il la trouvait à son goût. Le sourire ravi qu’il arborait là encore en était une nouvelle preuve évidente.
</p>

<p>
« Alors, belle Anceline, tu as désir de toucher ton compte ? Quelques soucis impérieux ? Nous pouvons t’aider si tu en as le désir.
</p>

<p>
– Mille grâces, frère Aymon, c’est juste que je vais quitter Césaire. »
</p>

<p>
Le visage avenant se fit soudain contrarié.
</p>

<p>
« Que voilà cruelle nouvelle ! Tu ne te plais plus en notre cité ? »
</p>

<p>
Le visage rayonnant, Anceline lança, pleine d’entrain :
</p>

<p>
« Je vais me marier, mon frère, et mon futur époux part tantôt pour Jérusalem, alors je vais le suivre.
</p>

<p>
– Jambe-Dieu ! Tant de cœurs vont se briser ici à cette nouvelle ! »
</p>

<p>
Il sourit, s’avançant pour demander d’une voie pateline :
</p>

<p>
« Qui est l’heureux élu ?
</p>

<p>
– Fouques, un fils de blatier qui part pour rejoindre la sergenterie du roi avec le sire comte de Jaffa. Nous faisons route ce mercredi.
</p>

<p>
– Mercredi ? Tu dois faire erreur, ma belle. Le sire comte a corné son départ dès la première heure. Il doit déjà apercevoir la tour de Caco en ce moment. »
</p>

<p>
Anceline sentit ses jambes flageoler, son regard se brouilla. Frère Aymon s’en émut et tendit une main compatissante, inquiet.
</p>

<p>
« Que t’arrive-t-il ? »
</p>

<p>
Trop bouleversée pour répondre, Anceline abandonna le frère et détala à toutes jambes. Elle passait comme une furie dans les rues, les robes relevées pour courir plus à son aise, indifférente aux regards curieux, courroucés ou désapprobateurs. Elle filait pour sa vie, n’avait qu’une idée en tête. Jamais elle n’avait osé s’approcher trop de la boutique du père de Fouques, car elle le savait hostile à son égard. Mais cette fois, elle ne reculerait pas.
</p>

<p>
Elle s’arrêta brusquement devant la double porte par laquelle s’exhalaient les senteurs poussiéreuses du grain. Le vieil homme était là, assis sur un escabel, gardant l’entrée comme un cerbère tapi dans l’ombre. Il la toisa lentement puis agita la main comme pour l’effrayer :
</p>

<p>
« Va t-en, maudite ! Mon fils n’est plus là ! Tu ne l’auras jamais ! »
</p>

<p>
Elle hésita un instant, fit mine d’avancer, pour le défier. Elle demeurait indécise. Elle aperçut le bâton qui ne le quittait jamais, et fantasma sur ce qu’elle pouvait en faire. Elle se délectait de voir le détestable crâne ridé se fendre comme un fruit pourri, d’imaginer la silhouette fracassée sur le sol. Mais elle se contenta de renifler et tourna talon. Quand elle disparut à l’angle de la rue, le vieux sortit la tête de l’ombre, comme une gargouille curieuse, puis cracha avec morgue. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, midi du lundi 8 ao\u00fbt 1149&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_midi_du_lundi_8_aout_1149&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14551-18700&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La lèpre posait un double problème aux sociétés médiévales. Tout d’abord, bien évidemment, il y avait l’aspect sanitaire. Certaines formes étaient contagieuses et il fallait résoudre la question du soin à prodiguer aux malades. Mais il s’y ajoutait un autre souci : on estimait que le corps était le reflet de l’âme, et que donc le dépérissement de l’un était signe d’une affection de l’autre. C’est une des raisons qui poussait à l’ostracisme des lépreux, quand bien même ils appartenaient à la noblesse. L’ordre de saint Lazare fut créé pour leur permettre de conserver une utilité sociale tout en préservant les gens sains. Le cas de Baudoin IV, à la fin du siècle, questionnera grandement cette vision des malades souffrant d’affections graves - car tous les « lépreux » n’étaient pas véritablement atteints de cette maladie, mais pouvaient présenter des symptômes similaires.
</p>

<p>
Le mariage, au milieu du XIIe siècle, demeure avant tout un contrat civil en vue de former une unité économique viable. Bien que les sentiments n’en soient pas forcément exclus, il est essentiel pour les futurs époux de pouvoir s’installer dans de bonnes conditions. C’est pourquoi le rôle des familles est généralement important, car elles contribuent (via la dot, le trousseau, le douaire, etc.) à la constitution des premiers apports. Ne pas pouvoir se rattacher à un réseau familial ou l’autre est donc un réel souci, d’autant plus pour les femmes, qui sont souvent considérées comme des mineures et qui, donc peinent à exister en dehors de tout mâle référent (père, mari, frère, cousin, oncle).
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
La Monte John L. , « The lords of Caesarea in the Period of the Crusades », dans <em>Speculum</em>, vol.22, n°2, avril 1947, p.145-16
</p>

<p>
Mitchell Piers D., « An evaluation of the leprosy of King Baldwin IV of Jerusalem in the context of the medieval world », dans Hamilton Bernard, <em>The leper king and his heirs. Baldwin IV and the crusader kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2000, p. 245-258
</p>

<p>
Sheehan Michael M., <em>Marriage, Family, and Law in Medieval Europe: Collected Studies</em>, Toronto: University of Toronto Press, 1996.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;20392-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Marchand de blé en petites quantités, au détail.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Profession libérale jurée ayant pour rôle, contre rétribution, de mesurer les grandes quantité de grains vendues par les marchands.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:57:36 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Mal chancre]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Scripta manent]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_031_scripta_manent#scripta_manent]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere" data-wiki-id="fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere">Au nom du père</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_032_mal_chancre" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_032_mal_chancre" data-wiki-id="fr:qita:qita_032_mal_chancre">Mal chancre</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h5 id="telecharger">Télécharger</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="saint_jean_d_acre_fin_de_matinee_du_jeudi_14_octobre_1154">Saint Jean d’Acre, fin de matinée du jeudi 14 octobre 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
La matinée tirait à sa fin, les canots de pêcheurs étaient déjà pour la plupart rentrés et les quais empestaient les prises fraîchement libérées des filets. Une nuée de mouettes et de goélands tournait aux alentours, plongeant dans les vagues emplies des déchets rejetés par des mains expertes. Dans la zone réservée aux poissonniers, sur la rive ouest, les chalands se pressaient, inquiets d’obtenir les meilleures pièces. Certains poissons étaient encaqués directement, au milieu des barques échouées. Les derniers navires en partance pour l’Europe faisaient le plein avant la clôture hivernale des mers, et les affaires allaient bon train.
</p>

<p>
Affalés contre la coque d’un imposant canot à voile, quelques hommes se partageaient des brochettes, du pain et une outre de vin tout en jaugeant les passants. L’un d’eux, le torse vigoureux, taillé comme un lutteur, conservait le regard au loin, les yeux plissés. Nullement en repos, il était à l’affût, aux aguets comme un chien de chasse. Un de ses voisins lui donna un coup de coude dans les côtes :
</p>

<p>
« Le <em>Leo</em>, c’est pas un bateau de Césaire ? Les païens l’ont pris, Gaston ? »
</p>

<p>
Le costaud grogna et avala sa bouchée avant de répondre d’une voix enrouée :
</p>

<p>
« Aucune idée. Sûrement. »
</p>

<p>
La réponse laconique ne satisfit pas son compère qui insista, après avoir avalé une goulée de vin.
</p>

<p>
« Quand même, on est pas beaucoup pour assaillir pareille nave ! Je l’ai déjà vue à quai.
</p>

<p>
– Le sire connétable a dit qu’on n’aurait pas de souci.
</p>

<p>
– Couler si beau navire, quand même… »
</p>

<p>
Gaston se rembrunit et haussa le ton :
</p>

<p>
« Bougre de cul de lapin ! T’es là pour la double solde, nan ? Alors tu fermes ta grand’ goule ! »
</p>

<p>
Il attrapa une des larges cognées assemblées en un tas à leurs côtés et la balança d’un geste énervé aux pieds de son interlocuteur.
</p>

<p>
« Tiens, affile plutôt ça, on en aura besoin. »
</p>

<p>
Puis il tourna la tête vers chacun d’eux, l’air mauvais, mâchonnant ses lèvres minces, avant de lancer :
</p>

<p>
« Si jamais y vient à l’idée d’un de vous de parler une fois sur le <em>Leo</em>, il a intérêt à savoir nager, j’vous le promets ! »
</p>

<p>
Un des hommes, grisonnant, la barbe drue et le nez couperosé cracha dans le sable avant de déclarer, l’air inquiet.
</p>

<p>
« Moi ce qui m’plaît pas, c’est qu’le vent tourne et qu’y va pas faire bon à prendre la mer si on tarde trop.
</p>

<p>
– Tu veux qu’on mette à l’eau maintenant, Gobin ?
</p>

<p>
– On serait pas plus mal. De toute façon, le <em>Leo</em> va pas tarder. Il a dépassé Césaire hier. Et pis, vu les courants du golfe, au plus tôt on le coince, au mieux on sera. Y’a quelques hauts-fonds qui iront bien mais s’agit pas de les louper…
</p>

<p>
– On doit pas le couler ? intervint une voix hachée.
</p>

<p>
– Certes pas ! éructa Gaston. On doit l’échouer, mais si y va par le fond, son contenu sera perdu. Et nous on aura droit aux verges au lieu de la cliquaille. »
</p>

<p>
Il se tourna vers Gobin, plissant les yeux après avoir regardé le ciel, en direction de la cité :
</p>

<p>
« On attend jusqu’à ce que les frères de Saint-Jean sonnent sixte, à la mitan du jour. »
</p>

<p>
Chacun médita sur ces paroles en silence pendant un temps.
</p>

<p>
Une légère brise soulevait le sable sec, le soleil était encore chaud en cette saison. L’outre se vida peu à peu sans bruit. Quelques-uns sortirent leurs dés tandis que deux autres chantaient une chanson à boire, accompagnés de la guimbarde d’un troisième. Gaston s’installa les mains derrière la tête, les yeux mi-clos, jouant avec un morceau de bois entre ses chicots. Ce furent les cris d’un gamin qui le réveillèrent en sursaut. Le navire tant espéré était annoncé, ils avaient juste le temps de le rejoindre.
</p>

<p>
Sans attendre, le canot fut mis à l’eau et le mât dressé. La petite voile latine permettait de naviguer avec souplesse et rapidité. En peu de temps ils dépassaient la pointe où se bâtissait le quartier du Temple, en perpétuel chantier. Gobin manœuvrait avec talent le frêle esquif, louvoyant sans donner l’air d’y réfléchir. À bord, les visages s’étaient fermés, les mains se crispaient. Gaston examina les trois arbalètes qu’ils emportaient. L’humidité ne leur convenait pas trop, leurs arcs collés, en tendon et corne, avaient tendance à se fragiliser. Mais cela avait l’avantage de calmer tout de suite les ardeurs combatives de beaucoup. Un carreau dans le ventre signifiait la plupart du temps une morte lente et douloureuse. Puis, comme ses camarades, il vérifia son gambison matelassé, assujettit sa ceinture.
</p>

<p>
Jusque là, pas un mot ne fut échangé à voix haute tandis qu’ils avançaient vers leur proie. La voile ondoyant, les cordages grinçant sous la main experte du marin, la vague fendue en embruns par la proue couvraient les chuchotements. Gobin décrivait un large cercle pour aborder par bâbord. La nef ventrue était bien visible, et on pouvait même discerner les gens à bord. La silhouette d’un lion jaune se dessinait sur le château avant, griffes et crocs brandis en avertissement.
</p>

<p>
D’un sifflement, Gaston invita les hommes à se rapprocher de lui. Tous tenaient leurs armes désormais, essentiellement des haches.
</p>

<p>
« Bon, je le répète : on leur dit rien. On monte à bord, on les rassemble et pis on échoue la nave. Compris ? »
</p>

<p>
Il n’obtint en réponse que des acquiescements graves, un silence empreint de crainte. Mener un combat était toujours hasardeux, et le faire en mer encore plus dangereux. La plupart ne savaient pas nager, et le poids de leur équipement pouvait les entraîner au fond bien vite. Il distribua les grappins à ceux qu’il pensait le moins timorés.
</p>

<p>
« On fait ça vite, et bien. On s’accroche, on monte et on fait ce qu’y a à faire.
</p>

<p>
– Et si des soldats nous attendent ?
</p>

<p>
– Je vous l’ai dit : y z’ont dû avoir le mot à bord. Faut juste avoir doutance des passagers. Il y a peut-être quelques Turcs qui compaignent les femmes et les enfants, mais on est trop nombreux pour qu’ils puissent faire quelque chose. »
</p>

<p>
Un cri venu du <em>Leo</em> attira leur attention, les visages curieux se tournèrent à l’unisson. Derrière eux, Gobin lâcha d’une voix grave :
</p>

<p>
« Tenez-vous prêts, on va toucher leur coque ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Saint Jean d\u2019Acre, fin de matin\u00e9e du jeudi 14 octobre 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;saint_jean_d_acre_fin_de_matinee_du_jeudi_14_octobre_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;361-6808&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="plages_au_sud_de_saint_jean_d_acre_apres-midi_du_jeudi_14_octobre_1154">Plages au sud de Saint Jean d’Acre, après-midi du jeudi 14 octobre 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
Abrité du vent par le ressaut herbacé d’une dune, le chevalier écoutait tranquillement tout en déambulant. Attentif, il gardait les yeux au sol la plupart du temps, ne les relevant que furtivement, par intermittence. Son interlocuteur parlait avec un fort accent égyptien, mais de façon assez fluide. Son débit était néanmoins saccadé, en grande partie en raison de l’émotion certainement, ainsi que de l’effort qu’il avait fait pour venir à la nage depuis l’épave échouée parmi les vagues.
</p>

<p>
Ses vêtements étaient encore humides de la traversée et nul n’avait fait le moindre geste pour lui proposer une couverture ou de quoi se changer. Ils avançaient pourtant au sein d’un groupe d’hommes affairés. Une dizaine de chevaliers et nombre de serviteurs semblaient bien occupés entre la plage, l’épave et la dune. C’était en ce dernier endroit, sous un dais rapidement tendu que se tenait la silhouette royale de Baudoin III. C’était justement de lui qu’il était question dans les récriminations du naufragé.
</p>

<p>
« Tu as vu l’<em>aman</em> scellé de ton sire, nous ne sommes pas ennemis.
</p>

<p>
– J’en suis d’accord et lui aussi. Tu n’es pas traité en tant que tel d’ailleurs, ni aucun de ton hostel.
</p>

<p>
– Mes maîtres sont inquiets car ils n’ont vu venir à eux que des pillards, et nulle aide ne leur a été offerte. D’aucuns attendent encore dans la carcasse, inquiets de leur sort. »
</p>

<p>
Le chevalier hocha la tête avec circonspection.
</p>

<p>
« Voilà remarque de fidèle serviteur, j’en conviens. Il va me falloir t’expliquer certaines choses… »
</p>

<p>
Le chevalier inspira longuement, retenant à grand-peine un sourire narquois. Il étendit le bras autour d’eux, de façon grandiloquente.
</p>

<p>
« Sais-tu où nous sommes ? »
</p>

<p>
L’Égyptien écarquilla les yeux, décontenancé par la question. Il balbutia quelques mots incompréhensibles avant de répondre, hésitant :
</p>

<p>
« Sur une plage non loin d’Akko<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> ?
</p>

<p>
– De certes, en bord de mer. Mais en des terres du roi de Jérusalem, tu en conviens ?
</p>

<p>
– Oui, concéda l’autre du bout des lèvres.
</p>

<p>
– Fort bien, donc tu dois connaître le droit d’épave alors ? »
</p>

<p>
Le silence qui accueillit sa question le fit sourire, avec un manque de naturel évident.
</p>

<p>
« Non ? Voilà bien grande surprise ! Laisse-moi donc t’en conter la teneur en ce cas. »
</p>

<p>
Il se gratta le menton un petit moment, levant les yeux au ciel. Entretemps, ils étaient parvenus au sommet de la dune et voyaient l’épave échouée du <em>Leo</em>, autour de laquelle plusieurs canots étaient emplis de sacs, de ballots et de paniers.
</p>

<p>
« Il s’agit d’une coutume fort ancienne en ces pays comme en d’autres, qui font que le sire d’un lieu peut se servir à volonté au parmi des épaves échouées en ses terres depuis la mer. Le sire Baudoin ne fait donc là que suivre bien ancienne loi de vos pays. »
</p>

<p>
Le jeune homme fronça les sourcils, interloqué. Il entrevoyait où la discussion le menait mais semblait encore refuser d’y croire. La situation était par trop artificielle pour qu’il l’accepte.
</p>

<p>
« Mais… la nef n’a pas échoué. Nous avons été attaqués et le <em>Leo</em> a été volontairement sabordé par…
</p>

<p>
– Par qui ? Vois-tu ces hommes autour de nous ? Le sire Baudoin saurait les punir comme pillards qu’ils sont. Il vous protégera, toi et l’hostel du sire Usama comme il l’a promis à Norredin, je m’en porte garant ! Tu es en sécurité désormais.
</p>

<p>
– J’ai pourtant l’impression que… »
</p>

<p>
L’Égyptien hésitait, impressionné par le déploiement des forces en présence. On lui donnait toutes les garanties, apparemment, mais ce dont il était témoin, c’était un simple pillage, de ceux qui se déroulent après les batailles, lorsque le perdant est dépouillé par le vainqueur. Les sergents, les valets, ne mettaient pas les biens de l’émir Usama en sécurité, ils les rapportaient à leur maître Baudoin.
</p>

<p>
« Allez-vous nous aider à former une caravane ?
</p>

<p>
– Et comment ! Nous vous fournirons même vesture et de quoi manger pour cheminer.
</p>

<p>
– Grâce vous en soit rendue, mais nous saurons faire avec ce que nous avons emporté. »
</p>

<p>
Le chevalier s’arrêta brusquement et se pencha, parlant soudain d’une voix sourde.
</p>

<p>
« Le sire Baudoin y tient. Vous avez tout perdu dans votre naufrage, mais nous vous fournirons de quoi rejoindre votre maître. »
</p>

<p>
Le domestique ferma les yeux et hocha la tête en silence. Désormais il craignait pour les femmes, emmenées à l’écart par quelques sergents. Il imaginait le pire pour la famille de l’émir, et n’osait s’aventurer à présumer du destin des servantes. Le chevalier lui tapa avec allégresse sur l’épaule.
</p>

<p>
« Porte message de la sauveté de tous. Nul n’attentera à vos vies, le sire Baudoin de Jérusalem en est garant. Et nous vous fournirons escorte pour cheminer, une fois que nous aurons récupéré la cargaison de cette épave. »
</p>

<p>
Puis il planta le jeune serviteur là, au milieu de la plage.
</p>

<p>
Un canot venait de s’échouer, mené par trois hommes. Ils se faisaient aider pour tirer plus au sec l’embarcation lourdement chargée. Des ballots de toile cirée, certainement une partie de la bibliothèque du maître. Il possédait plusieurs milliers de tomes, et chaque ouvrage, que ce soit de poésie, de science, de législation ou de religion, faisait sa fierté.
</p>

<p>
Il détenait plusieurs exemplaires du Coran, dont certains avaient été copiés par des membres prestigieux de sa famille, les seigneurs de Shayzar, sur l’Oronte. Un de ses plus précieux venait d’Ifriqiya<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>, où des calligraphes experts avaient tracé les sourates sacrées dans le style coufique qu’il affectionnait tant. Yusuf ne put s’empêcher de frémir quand il vit un des lourds paquets tomber dans une gerbe écumeuse parmi les vagues. Comme son maître allait se maudire d’avoir cru en la parole des Ifranjs !
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plages au sud de Saint Jean d\u2019Acre, apr\u00e8s-midi du jeudi 14 octobre 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plages_au_sud_de_saint_jean_d_acre_apres-midi_du_jeudi_14_octobre_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6809-12957&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="damas_fin_d_apres-midi_de_al-_arba_3_rabi_ath-tani_584">Damas, fin d’après-midi de al-’arba 3 rabi’ath-Tani 584</h2>
<div class="level2">

<p>
Abu al-’Abbas soupira d’aise lorsqu’il sortit du bain de la rue du Palmier. Il se sentait détendu, propre et plein d’entrain. Pour une fois, il n’était pas gêné par la cohue habituelle qui régnait aux abords de Bab as-Sagir, hochant la tête d’un air satisfait tout en admirant les allées et venues depuis l’entrée du hammam. Il portait une de ses plus belles jubba, en lin fin d’Égypte, réhaussée de bandes colorées, et un turban soigneusement monté ornait son chef. Ce soir il devait recevoir quelques amis chez lui, et avait même commandé des musiciens pour l’occasion.
</p>

<p>
Il n’était pas particulièrement amateur de festivités mais la perspective d’un moment à discuter de tout et de rien en bonne compagnie le rassérénait. Il avait perdu son unique fils plusieurs années auparavant et, depuis, sa demeure était toujours un peu triste malgré les cris de ses petites filles. Son épouse Nusayba était encore jeune, et il priait Allah régulièrement dans l’espoir qu’il bénisse leur union d’un nouveau garçon.
</p>

<p>
Il finit par s’aventurer dans la foule, en direction de l’est. Habituellement il ne venait pas aux bains si loin de chez lui, vers darb ad-Daylam, mais il avait décidé de passer voir un négociant en livres. Cela faisait des années qu’il enrichissait peu à peu sa collection d’ouvrages. Il privilégiait les œuvres littéraires, poésie et contes essentiellement. Et, bien sûr, des exemplaires du Coran. Il avait eu l’occasion d’en acquérir un fragment lors d’un voyage lointain, quand il n’était qu’un jeune commissionnaire, à Kairouan. Depuis, il tentait de compléter ses volumes pour avoir en sa demeure l’intégralité des sourates du livre sacré. Mais c’était là un luxe rare, étant donné le prix exorbitant de ces ouvrages prestigieux.
</p>

<p>
La boutique ouvrait directement sur la rue par un couloir peu large encombré d’étagères où s’amassaient les recueils les plus modestes, qu’on pouvait s’offrir pour moins d’un dinar. De la poésie parfois, mais surtout des manuels scientifiques, utilisés par les savants et les hommes cultivés : astronomie, mathématique, médecine. Al-‘Abbas en avait quelques-uns chez lui, comme les <em>Axiomes</em> d’Euclide ou l’<em>Introduction à l’astrologie</em> de Abu Ma’shar, achetés dans un lot pour une poignée de pièces. Le marchand, un jeune qui avait hérité l’affaire de son oncle, connaissait bien ses clients et allait de temps à autre chercher des ouvrages fort loin. Il s’avança en s’inclinant, les mains jointes en signe de respect, saluant avec emphase son visiteur.
</p>

<p>
« Vous arrivez fort bien, j’allais prendre une collation. Faites-moi le plaisir de m’accompagner. »
</p>

<p>
N’escomptant aucune réponse, il lança quelques ordres d’une voix autoritaire en direction de la cour à l’arrière de la petite pièce sombre. Puis il invita d’un geste son visiteur à prendre place sur un des tapis disposés sous un claustra par où s’insinuait la chiche lumière. Ils ne parlèrent que de banalités en attendant qu’on leur serve les plats : abricots cuits aux pistaches grillées, prunes séchées, le tout accompagné de lait miellé à l’eau de rose. Le boutiquier faisait des efforts visibles pour mettre l’éventuel acheteur en confiance.
</p>

<p>
Al-’Abbas était lui-même négociant, spécialisé dans les vivres, à destination de l’armée essentiellement, et il savait reconnaître un bon professionnel. Il appréciait d’être traité avec les égards dus à un client d’importance. Une fois rassasiés, les deux se turent un instant jusqu’à ce que le marchand, dans un sourire, glissât :
</p>

<p>
« Peut-être voudriez-vous voir le volume que j’ai déniché ? J’ai espoir qu’il convienne bien à vos goûts. »
</p>

<p>
Al-’Abbas acquiesça, s’essuyant les mains avec soin tandis que son interlocuteur sortait un volume de bonne taille, plus large que haut, enveloppé dans un sac d’étoffe. Il le dévoila avec un art consommé, le posant entre eux sur un lutrin avant d’en révéler le contenu. C’était indéniablement un ouvrage de premier plan, réalisé sur parchemin. La page qu’admirait al-’Abbas comportait trois lignes magnifiquement tracées dans une encre noire, ponctuées de ronds bornant la fin des versets. Les voyelles brèves y étaient indiquées en rouge, et des diagonales élégantes marquaient les points diacritiques. Al-’Abbas ne résista pas à l’envie de lire avec respect le texte devant ses yeux.
</p>

<p>
« Et quiconque croit en Allah, Allah guide son cœur<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>… »
</p>

<p>
Il demeura muet un petit moment, en admiration devant la page, fasciné. Le vendeur avala plusieurs gorgées de boisson en silence, souriant, confiant. Il attendait la question, qui mit un certain temps à venir.
</p>

<p>
« Quel serait le prix que vous demandez ?
</p>

<p>
– Il s’agit là d’une œuvre d’exception, même si elle ne contient que quelques sourates. Il me semble que six dinars serait prix honnête. »
</p>

<p>
Al’-Abbas souffla. C’était une belle somme, plus que ce qu’il dépensait habituellement pour sa famille en un mois. Mais c’était indiscutablement un très bel ouvrage, peut-être destiné à l’origine à une mosquée.
</p>

<p>
« Cela me semble cher. J’ai déjà beaucoup de dépenses à faire en ce moment, avec les trousseaux de mes filles : plusieurs bijoux à réaliser, boucles d’oreilles et bagues.
</p>

<p>
– Oui, je comprends, mais il s’agit là d’un travail sur parchemin, pas sur simple papier. Admirez le tracé, c’est une main élégante et talentueuse qui a fait ce travail. On ne voit pas beaucoup de ce genre d’ouvrage par ici, c’est un style de l’Ifriqiya.
</p>

<p>
– Oui, j’avais reconnu. Il est vrai que c’est un bel ouvrage, mais aussi une belle somme !
</p>

<p>
– Vous aviez quel montant à consacrer à un livre sacré ? »
</p>

<p>
Le marchand retint un sourire intérieur. La discussion était lancée, en espérant qu’elle aboutisse à un tarif juste. Il conservait quelques arguments de poids en réserve, pour maintenir le montant élevé. Mais quoi qu’il arrive, il ferait une bonne affaire. Il avait récupéré le livre dans un lot vendu une bouchée de pain par des Turkmènes de retour du pillage des terres Ifranjs. Ces barbares incultes ne savaient pas différencier un manuscrit rare d’un recueil de fables populaires. Quels arriérés que ces nomades qui n’accordaient aucun prix aux ouvrages de qualité, préférant l’évanescence de leurs récits contés. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le titre est la deuxième partie de l’expression <em>Verba volant, scripta manent</em>, attribuée à Caius Titus lors d’un discours au sénat romain et qu’on traduit en français par « Les paroles s’envolent, les écrits restent. »
</p>

<p>
Je n’ai pas résisté à l’envie de lier un souvenir conté par Usama ibn Munqidh dans ses mémoires (le pillage de ses biens par le roi Baudoin III malgré le sauf-conduit octroyé à sa famille) avec une page de Coran présentée lors de l’exposition « Les trésors fatimides du Caire ». Il est toujours émouvant de supposer les différents commanditaires, possesseurs successifs de ces ouvrages multiséculaires, témoins palpables de notre passé commun.
</p>

<p>
Cet émir, Usamah ibn Munqidh, personnage de première importance dans le Moyen-Orient des croisades était un érudit, un poète reconnu, bien qu’il soit désormais plus connu pour ses anecdotes historiques. J’ai donc imaginé lui attribuer un livre parmi les milliers qu’il indique avoir détenus. Cette perte fut d’ailleurs celle qui lui fut la plus pénible et il en parle encore avec affliction plusieurs dizaines d’années après.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ashtor Eliyahu, <em>Histoire des prix et des salaires dans l’orient médiéval</em>, Paris : École Pratique des Hautes Études, 1969.
</p>

<p>
Cobb Paul M., <em>Usama ibn Munqidh. The book of Contemplation. Islam and the Crusades</em>, Londres : Penguin Books, 2008.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem. A corpus. Vol. IV The Cities of Acre and Tyre with Addenda and Corrigenda to Volumes I-III</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2008.
</p>

<p>
Collectif, <em>Trésors fatimides du Caire</em>, Catalogue de l’exposition présentée à l’Institut du monde arabe du 28 avril au 30 août 1998, Paris : Institut du monde arabe, Gand : Snoeck-Ducaju &amp; Zoon : 1998.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;20804-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Saint-Jean d’Acre, aujourd’hui Akko, en Israël.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Afrique du Nord, du Maroc à la Lybie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Sourate 64, « La grande perte » verset 11.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:57:18 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Scripta manent]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Au nom du père]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere#au_nom_du_pere]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_soir_du_jeudi_21_novembre_1157">Jérusalem, soir du jeudi 21 novembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le glissement des souliers n’était pas le seul bruit qu’on entendait à la sortie du chapitre de Saint-Jean de l’Hôpital. Le cloître bruissait des voix feutrées, des commentaires susurés à son voisin, des questions lancées à ses camarades. Les lampes traçaient des ombres aiguës parmi les feuillages des chapiteaux, habillaient d’or rouge les plantes endormies pour l’hiver, au centre de la cour. La longue silhouette de frère Matthieu était entourée d’un cercle de curieux, impatients d’en apprendre plus. Il était de ceux qui fréquentaient souvent le palais royal, ou voyageaient pour les besoins de l’ordre. Quoique peu porté aux commérages, il aimait à montrer son importance par le savoir qu’il avait du monde par-delà la clôture de leur couvent.
</p>

<p>
« Il est bien trop tôt pour savoir qui sera le prochain sire patriarche, mes frères.
</p>

<p>
– N’y-a-t-il aucun favori ? Le roi a sûrement quelque protégé à mettre en avant…
</p>

<p>
– Le sire Baudoin guerroie au nord ces temps-ci. Peut-être ne sait-il pas encore que le vieux Foucher est passé. Je serai bien étonné que la situation soit tôt réglée.
</p>

<p>
– Alors, prions pour que le Seigneur nous envoie un prélat plus compréhensif ! »
</p>

<p>
La dernière remarque avait été proférée avec une colère contenue qui contrastait avec la clémence du propos. Celui qui l’avait lancée était un moine respecté de la communauté, frère Garin, un des responsables des malades en charge d’une des <em>rues</em>, une des allées du grand Hôpital. Il avait connu tous les affrontements avec le vieux patriarche et le chapitre du Saint-Sépulcre. Quelques visages hochèrent en assentiment, l’invitant à poursuivre.
</p>

<p>
« Maintenant qu’il est mort, nul besoin de s’acharner sur sa mémoire et en bons chrétiens, nous le mettrons dans nos prières, comme savent le faire les âmes charitables. Mais j’espère que nous aurons moins d’ennuis avec le prochain.
</p>

<p>
– Il avait reçu le siège de Tyr des mains du vieux Guillaume<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>, non ?
</p>

<p>
– Si fait, et devenu comme lui patriarche après ça… »
</p>

<p>
Les visages se fermèrent, le temps qu’ils envisagent la suite logique de la proposition. Une voix timide brisa finalement le silence.
</p>

<p>
« Le vieux Pierre de Barcelone ?
</p>

<p>
– Il est bien trop âgé pour devenir patriarche.
</p>

<p>
– Les ans n’ont rien à voir là-dedans. Nous avons bonne entente avec lui pour l’heure. C’est homme de raison, dévot et craintif de Dieu. »
</p>

<p>
Sur cette dernière remarque, le groupe se défit peu à peu, les clercs profitant du répit avant l’office des vigiles pour vaquer à leurs occupations personnelles. Frère Matthieu s’avançait vers le dortoir lorsqu’une main le retint. Stasino, un autre des responsables d’une des rues semblait ennuyé, les plis de graisse de son visage poupin noyant son regard d’habitude acéré dans une mer d’ombre. Matthieu n’aimait guère les façons de faire de cet Italien, qu’il estimait retors, ou du moins trop emphatique dans ses démonstrations de piété comme dans ses colères. Lui avait appris à demeurer en retrait, calme, ainsi qu’il seyait à un clerc. Un esprit et un corps agités ne pouvaient contenir qu’une âme tourmentée selon lui.
</p>

<p>
Il fit néanmoins bonne figure et, d’un sourire, invita son compagnon à parler. Ils s’installèrent dans un recoin du cloître, entre les colonnes et les chapiteaux sculptés. Le chant nocturne d’un pipit tardif résonnait parmi les buissons et les arbres soigneusement taillés de la cour.
</p>

<p>
« Un souci, frère Stasino ? »
</p>

<p>
Le petit homme semblait osciller d’un pied sur l’autre, les plis de son ample froc jouant dans la chiche lumière des lampes et de la lune. Il passa finalement une main sur son visage replet et prit la parole, visiblement à contrecœur.
</p>

<p>
« C’est à propos de mon client, celui qui n’a pas pu avoir chrétienne sépulture.
</p>

<p>
– Vous parlez de celui qui troubla les Pâques ?
</p>

<p>
– Celui-là même, si fait. La désignation du nouveau sire patriarche donnera lieu à moult réjouissances, et pardon sera accordé à de nombreux pécheurs. »
</p>

<p>
La sincérité et la charité de la demande adoucirent les traits habituellement fermés du grand clerc.
</p>

<p>
« Il a commis fort méchants péchés, et ne saurait être aisément accueilli dans la communauté.
</p>

<p>
– J’en ai bien conscience, frère, et j’avoue que je l’associe malgré tout à mes prières, espérant qu’il trouve par-delà la mort la paix qu’il n’a su encontrer ici-bas. »
</p>

<p>
Matthieu s’assit sur un des bandeaux sculptés et réfléchit un petit moment avant de reprendre.
</p>

<p>
« Le sire patriarche Foucher était homme intraitable, accroché au plus modeste de ses privilèges et détestait la moindre offense. Il y a espoir que le nouveau sera plus enclin au pardon, cela ne serait que facile. D’autant qu’il n’aura peut-être pas connu les blasphèmes directement.
</p>

<p>
– Vous pensez au sire archevêque Pierre de Tyr alors ? »
</p>

<p>
Le grand moine haussa les épaules.
</p>

<p>
« Je l’ai dit, je n’en sais rien encore, il est trop tôt. C’est là usage fréquent, et tradition fort ancienne. »
</p>

<p>
Stasino acquiesça, rasséréné à l’idée que le débonnaire Pierre de Tyr remplace le prélat autoritaire qu’était le vieux Foucher. Il fut coupé dans ses pensées par Matthieu.
</p>

<p>
« N’oubliez pas que le roi aura son mot à dire. Le sire évêque Raoul, son chancelier, aura peut-être désir de prendre revanche sur Pierre. Il n’a pu garder le siège de Tyr, il apprécierait de certes être celui qui couronne les rois.
</p>

<p>
– Est-il homme de pardon ?
</p>

<p>
– Comme chacun de nous, frère Stasino. Plus enclin à pardonner les offenses faites à d’autres qu’à lui-même… »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, soir du jeudi 21 novembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_soir_du_jeudi_21_novembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;358-6260&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="tyr_midi_du_mardi_7_janvier_1158">Tyr, midi du mardi 7 janvier 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Accueillant deux braseros, la petite pièce était étouffante de chaleur. Pourtant, le vieux Pierre de Barcelone, archevêque de Tyr était assis sous une couverture fourrée, et un bonnet de feutre écarlate r tombait sur son front parcheminé. Le visage las, creusé de rides, transpirait la fatigue, sinon la tristesse. Une main hésitante, aux ongles soignés, aux veines saillantes, émergeait de l’amas de vêtements brodés et passementés, serrant un verre vide rehaussé de motifs en relief.
</p>

<p>
À ses côtés, installé lui aussi sur une chaise curule mais d’une façon beaucoup plus maitrisée et stricte, un clerc au nez pointu, au regard vif, attendait, prêt à noter sur une tablette de cire ce que l’archevêque lui dicterait. Il sirotait tranquillement son vin, cherchant à se faire oublier dans la discussion, comme le moine discret qu’il aimait être.
</p>

<p>
Assis face à eux, un autre prélat se tenait, de grande taille, plus jeune, et surtout plein d’énergie. Il était vêtu d’une tenue de prix, d’un bliaud qui n’aurait pas dépareillé à la Haute Cour. Néanmoins, sa tonsure soignée ne laissait pas le moindre doute sur son statut, pas plus que la lourde croix émaillée qu’il arborait sur la poitrine, ainsi que son anneau. Frédéric de la Roche, évêque d’Acre était un homme à l’activité débordante, qui accompagnait volontiers le roi Baudoin lors de ses expéditions guerrières. On le disait aussi habile à parler de Végèce<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> qu’à citer les Pères de l’Église. Il digérait les paroles du vieil archevêque tout en faisant glouglouter le vin entre ses joues, l’air pensif. Il semblait percevoir la ville et, au-delà, la mer par les deux petites fenêtres donnant au nord. Puis son regard revint sur Pierre, sur le clerc à ses côtés, sur les documents qui recouvraient la table sombre, sur les plumes et les encriers précieux, pour mourir sur les motifs arabesques des fresques murales. Ce n’est qu’en arrivant sur l’imposant Christ de bois peint qui paraissait les dévisager tous qu’il se décida à ouvrir de nouveau la bouche.
</p>

<p>
« Mon sire, si vous ne souhaitez pas devenir patriarche, cela va sans nul doute inciter à plus de candidatures. Le royaume se remet à peine des troubles de la succession.
</p>

<p>
– Je sais bien que d’aucuns estiment qu’il est d’usage pour l’archevêque de Tyr de finir patriarche, mais Dieu m’est témoin que je suis bien fatigué assez pour m’en garder. Nul doute que le roi saura choisir celui qui convient le mieux. »
</p>

<p>
Le vieil homme sourit, sans joie, et planta son regard dans celui de son suffragant.
</p>

<p>
« Ne soyez pas inquiet, je n’ai guère d’appétit pour un autre siège, et je n’en ai guère plus pour la chère. Mon siège sera vacant assez tôt pour que vous puissiez y prétendre.
</p>

<p>
– Père, mes prières ne demandent qu’à vous soutenir, loin de moi l’idée…
</p>

<p>
– Ne vous en défendez pas, mon fils, votre espoir est bien légitime. Vous êtes homme de sapience et au fait des affaires du siècle. Dieu ne veut que mettre ainsi votre patience à l’épreuve, car c’est là qualité essentielle pour le berger. Je vous porte en assez bonne estime pour assavoir que vous préféreriez me succéder en me sachant à Jérusalem qu’allongé en mon tombeau. »
</p>

<p>
L’évêque sourit de mauvaise grâce à cette assertion perfide et reposa son verre, se levant dans le même mouvement.
</p>

<p>
« En ce cas, l’élection sera encore décidée par les gens de la Haute Cour.
</p>

<p>
– La reine conserve forte influence sur ces choses. Sa piété et ses largesses donnent beaucoup de poids à ses recommandations, sans parler même de ses sœurs, la mère Yvetta ou la comtesse de Flandre.
</p>

<p>
– Avez-vous idée de leur favori ?
</p>

<p>
– Vous êtes plus au fait des choses du siècle que moi, mon ami. »
</p>

<p>
L’évêque Frédéric opina sans un mot puis s’avança et s’inclina pour baiser la bague de son supérieur. L’archevêque Pierre n’était pas un homme intéressé par la politique, du moins pas par celle qui dépassait le territoire dont il avait la charge.
</p>

<p>
Le calme demeura un long moment après le départ de l’ecclésiastique. Herbelot, le clerc, faisait glisser parfois des documents les uns sur les autres, dans l’espoir que cela attirerait l’attention du prélat. Celui-ci s’obstinait à fixer sa main, qui avait repris le verre vide. La voix fatiguée, éraillée lorsqu’elle n’était pas employée à un sermon dans la basilique, brisa le silence feutré.
</p>

<p>
« Dis-moi, Herbelot, que penses-tu de notre évêque ? »
</p>

<p>
Le jeune clerc se tortilla sur son siège, mal à l’aise à l’idée de se montrer irrespectueux. On lui avait inculqué l’importance de l’obéissance pendant toute son enfance chez les moines, et il ne savait pas comment se comporter face aux vieux renards de la politique. En outre, il était persuadé également que, bien souvent, les questions qu’on posait aux subalternes comme lui n’étaient que rhétoriques et qu’il suffisait d’attendre. Son intuition et sa prudence furent une nouvelle fois payantes.
</p>

<p>
« Tu n’en dis rien ? Voilà bien sage opinion. J’ai forts regrets de voir un clerc si empli de science se consacrer au siècle avant tout. Que nous importe de savoir qui sera le patriarche ? Nous le saurons bien assez tôt. Je me demande d’ailleurs s’il n’avait espoir de m’inciter à avouer vers qui mon cœur penche. »
</p>

<p>
La dernière phrase s’acheva dans un souffle et le silence revint. Herbelot en profita pour tenter de glisser quelques documents, chartes et diplômes que l’archevêque devait viser avant leur mise au propre. Mais Pierre de Tyr n’avait pas envie de s’adonner à des tâches administratives et survola les feuillets d’un œil indifférent avant de se tourner vers son clerc, de nouveau.
</p>

<p>
« Tu es comme moi, Herbelot, un homme de cloître, de silence et de prière, n’est-ce pas ?
</p>

<p>
– Je le confesse bien volontiers, père.
</p>

<p>
– En fait j’ai espoir que le prochain patriarche sera ainsi. Notre bienaimé père Foucher, que Dieu l’ait en sa sainte garde, était un grand homme, apte à faire de belles et louables choses. Mais j’ai parfois regretté qu’il ait dû se plonger si fort avant en le siècle. Frédéric est ainsi, comme l’était aussi Raoul de Bethléem, qui tenta de me ravir ce siège à mes débuts.
</p>

<p>
– <em>Maria optimam partem elegit quae non auferetur ab ea</em><sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> »
</p>

<p>
La citation fit naître un sourire enjoué, presque infantile, au sein des traits affaissés du vieil homme qui reposa enfin son verre. Puis il vint tracer d’un doigt léger un signe de croix sur le jeune clerc, le regard empli de bienveillance.
</p>

<p>
« Amen »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tyr, midi du mardi 7 janvier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tyr_midi_du_mardi_7_janvier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6261-13385&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="bethleem_matin_du_mardi_18_fevrier_1158">Bethléem, matin du mardi 18 février 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
« Le sire roi ne fera donc rien contre cela ? »
</p>

<p>
L’évêque Raoul de Bethléem était furieux, il secouait les manches tout en hurlant, allant et venant dans la petite pièce qui lui servait de cabinet de travail.
</p>

<p>
Face à lui, le sergent Baset, de l’administration royale, n’en menait pas large. Il avait été envoyé pour informer le chancelier de Baudoin que ce serait finalement le prieur du Saint-Sépulcre, Amaury de Nesle, qui avait la préférence pour l’élection au patriarcat de Jérusalem. Par la même occasion, il avait escorté Daimbert, le clerc principal qui supervisait toute la correspondance officielle du prélat et du royaume. Lorsqu’on le congédia d’une main agacée, il détala comme un lapin dans l’escalier de la tour, laissant retomber la lourde portière de tissu derrière lui. Il manqua de peu de glisser en dévalant les marches, soucieux de mettre le plus de distance entre lui et la méchante humeur de Raoul. Il pouvait encore entendre vociférer l’intraitable ecclésiastique depuis l’étage inférieur, dans un grondement en partie étouffé.
</p>

<p>
« Je pensais que le roi me soutiendrait, moi qui le sers fidèlement depuis des années !
</p>

<p>
– Je crains, mon sire, que le roi n’ait justement quelque crainte de vous perdre comme chancelier si vous deveniez patriarche. Nous avons déjà vécu cela par le passé. »
</p>

<p>
Raoul fit une grimace d’agacement et fronça les sourcils en direction de son clerc.
</p>

<p>
« Je sais bien, mais la situation n’est pas la même ! Le pouvoir du roi n’est plus si fragile. »
</p>

<p>
Il rumina un instant et s’abattit sur son siège, affalé comme un ivrogne. Dépité, il se passa une main sur le front.
</p>

<p>
« Ce ne peut être que Mélisende, cette vieille truie ! »
</p>

<p>
Le clerc sursauta à l’insulte, choqué et écarquilla les yeux. Raoul s’en aperçut et concéda un rictus d’excuse.
</p>

<p>
« Je ne sais ce qu’elle a à me reprocher ! Je l’ai fidèlement servie, et elle m’a déjà trahi par le passé. Quels gages lui faut-il donc ?
</p>

<p>
– On dit que le prieur Amaury avait le soutien de mère Yvetta surtout, et celui de la comtesse de Flandre.
</p>

<p>
– Elles ne sont rien…
</p>

<p>
– Peut-être pas, mais on les voit souvent à la Cour, et nul ne peut nier leur engagement auprès de l’Église.
</p>

<p>
– Le jeune Amaury de Nesle… »
</p>

<p>
L’évêque semblait abattu, comme si le monde venait de s’écrouler. Il chercha un gobelet de verre peint et le tendit à Daimbert pour qu’il le lui remplisse. Puis il avala en silence plusieurs gorgées, analysant la situation. On pouvait presque entendre les engrenages s’entrechoquer dans sa cervelle affairée, calculatrice, méthodique.
</p>

<p>
« On le dit fort peu au fait du siècle, homme de cloître et d’autel… N’y aurait-il pas là quelque manigance de l’évêque d’Acre ?
</p>

<p>
– Il aurait été plus adroit pour lui de pousser son archevêque, de façon à pouvoir prendre sa place.
</p>

<p>
– Pierre de Barcelone n’a nulle ambition, il est là justement pour cette raison, j’ai payé bien assez pour le comprendre. Par contre, le voilà fort âgé, et Frédéric d’Acre espère peut-être le voir gésir en tombel d’ici peu. »
</p>

<p>
Il avala d’une longue lampée bruyante le fond du verre, le reposa avec douceur sur un coffre marqueté puis se leva, avant d’aller à la fenêtre. En ces mois de frimas, le châssis était fermé, mais il le débloqua et huma l’air froid qui s’engouffrait dans la pièce, en provenance des monts de Judée qui se déployaient devant lui.
</p>

<p>
« Les puissants de ce monde sont bien ingrats, Daimbert. La reine a payé ma fidélité de son désaveu et le roi récompense mes talents par l’égoïsme. <em>Quæritis me non quia vidistis signa, sed quia manducastis ex panibus et saturati estis</em><sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>. Le seul qui vaille la peine dans cette famille, c’est le jeune Amaury.
</p>

<p>
– D’ailleurs, avec la mort du vieux Foucher disparait le principal opposant à son mariage avec la jeune Courtenay. »
</p>

<p>
Raoul tourna la tête vers son clerc et lui accorda un sourire rusé.
</p>

<p>
« Ah, Daimbert, Daimbert, que deviendrais-je sans toi ? »
</p>

<p>
Il vint poser une main amicale sur l’épaule du petit homme puis reprit place dans son siège.
</p>

<p>
« Donne des ordres, je repars pour la Cité. Il me faut entretenir le comte de Jaffa de mon soutien en cette histoire de consanguinité. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bethl\u00e9em, matin du mardi 18 f\u00e9vrier 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bethleem_matin_du_mardi_18_fevrier_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13386-18026&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le royaume de Jérusalem n’était pas un territoire comme les autres et les affaires ecclésiastiques étaient intimement liées à la politique séculière. Tous les postes des grands prélats avaient un pouvoir réel au point de vue administratif et militaire. Le roi de Jérusalem et la noblesse en général s’employaient donc à influencer toutes les élections, sans que cela n’engendre pour autant d’opposition de principe comme la querelle des Investitures dans les pays européens.
</p>

<p>
L’équilibre était maintenu par un savant jeu diplomatique, de manipulations de la part des ordres religieux, des clercs et des nobles.
</p>

<p>
On s’associait par communauté de point de vue, parfois de façon temporaire, sans vraiment tenir compte de son appartenance à un milieu ou l’autre. Chacun avait à cœur de ménager ses intérêts propres, ceux de son groupe d’origine, tout en pesant au mieux sur la politique du royaume (et des états latins d’Orient en général). Cela ne signifiait pas pour autant que les ecclésiastiques étaient des cyniques sans états d’âme, le comportement d’un certain nombre d’entre eux démontra au contraire qu’ils étaient au final des serviteurs assez scrupuleux de l’Église.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18027-19284&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972, p.93-182.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19285-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Guillaume de Malines, ancien archevêque de Tyr puis patriarche de 1130 à 1145.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Publius Flavius Vegetius Renatus est un écrivain romain fameux au Moyen Âge pour ses textes sur la tactique militaire.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">« Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée », évangile selon saint Luc, chapitre X, verset 42, qui fait allusion à Marthe et Marie, où Jésus Christ fait l’apologie de la vie contemplative.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">« En vérité je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasié », extrait de Jean, chap. VI, verset 26.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:57:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Au nom du père]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Ost réal]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_029_ost_real#ost_real]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_028_seul_au_monde" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_028_seul_au_monde" data-wiki-id="fr:qita:qita_028_seul_au_monde">Seul au monde</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere" data-wiki-id="fr:qita:qita_030_au_nom_du_pere">Au nom du père</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="baisan_soir_du_vendredi_30_mai_1158">Baisan, soir du vendredi 30 mai 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Au loin se dessinait la modeste fortification, entourée de palmiers et de sycomores, noyée parmi les maisons du casal et les ruines antiques. Un tel amas de pierre taillées était toujours une aubaine, et on ne se privait pas d’y prélever tout ce qui pouvait être utile. En deçà se dessinait la butte plongeant dans la vallée du Nahal Harod. Eudes ralentit un peu l’allure et chercha un meilleur confort en selle.
</p>

<p>
Le cri d’un rapace lui fit tourner la tête en direction du fleuve, dont il apercevait la ligne verte sinuant au milieu des plantes desséchées à l’approche de l’été. Un lent convoi soulevait la poussière du chemin, s’éloignant en direction de l’ouest, sans qu’il ne soit possible de savoir si c’étaient des voyageurs, des commerçants ou des soldats. La plaine qui s’étendait entre Samarie et Galilée, bordée par le Jourdain, était parsemée de villages et de champs, de cultures dont il ne restait désormais plus que les traces poussiéreuses. Les zones iriguées par la main de l’homme arboraient un vert insolent ponctuant l’étendue roussie.
</p>

<p>
Malgré une position peu éminente à la Haute Cour, Adam de Baisan était un homme riche et puissant, qui devait le service de vingt-cinq chevaliers. Jouxtant la zone frontière, il maintenait l’ordre dans la région et protégeait un accès possible vers le cœur du royaume.
</p>

<p>
Dépassant sans ralentir le pas les maisons qui se ramassaient autour de la fortification, dans l’ombre des bosquets, Eudes avaient hâte de délivrer son message. Il avait chevauché depuis le matin, quittant Jérusalem aux aurores pour parvenir ici avant la fin de journée. Voyant des valets occupés à ranger et nettoyer une vaste zone aménagée pour la cavalerie, il ne put retenir un sourire. Le seigneur de Baisan maintenait ses troupes en excellente forme et les faisait s’entraîner régulièrement. Recevoir une rente de ses mains n’avait pas que des avantages. On passait plus de temps à user les cuirs de selle qu’à profiter de ses besants et des bliauds de soie rebrodée. On le disait également grand amateur de chasse, n’hésitant pas à aller chercher des proies et du gibier à son goût par-delà le Jourdain.
</p>

<p>
À peine Eudes eut-il le temps de s’approcher de la porte de la forteresse qu’un court son de trompe résonna et plusieurs têtes s’affichèrent entre les merlons. Une voix, avec un fort accent levantin, lui demanda de se faire connaître.
</p>

<p>
« Je suis Eudes, sergent le roi Baudoin, en service pour mander message au sire Adam. »
</p>

<p>
Un sifflement rapide fit ouvrir la porte et le cavalier entra. Des valets vinrent lui tenir la bride et l’un d’eux apporta même un pichet de vin coupé. La cour, empierrée grossièrement, résonnait de l’activité d’un domaine bien tenu. Plusieurs hommes allaient et venaient depuis les écuries, menant eau et foin aux montures qui avaient participé à l’exercice. Un bâtiment encombré d’échafaudages et d’appentis accueillait plusieurs maçons et la loge des tailleurs de pierre, qui devaient adapter les blocs arrachés aux ruines romaines voisines. Un nouveau logis prenait forme le long du mur est, dans le bruit régulier des poinçons frappant la pierre. Enfin, sous les arcades proches d’un haut bâtiment pourvu d’une cheminée, les cuisines certainement, des femmes s’employaient à plumer des volailles. À cela s’ajoutait des cohortes de serviteurs qui allaient et venaient d’un logis à l’autre, les bras encombrés de bois, de vêtements, d’outils, ou dans l’intention d’en quérir. Plusieurs enfants s’amusaient autour d’un arbre où ils avaient aménagé une cabane comme siège de leurs exploits.
</p>

<p>
Guidé par un jeune serviteur d’une douzaine d’années, Eudes monta à l’étage de la tour. Là, dans une vaste pièce aux murs chaulés et ornés d’un décor sommaire de faux appareil, le seigneur Adam de Baisan discutait avec plusieurs hommes, le teint aussi hâlé que le sien, en chemise et chausse, ainsi que le font des compagnons d’aventure. Ils étaient assis autour d’une table, avec une collation légère et plusieurs pichets de vin, qu’ils buvaient dans des verres ornés de pastilles colorées.
</p>

<p>
À l’écart, auprès d’une fenêtre, plusieurs femmes habillées de tenues élégantes discutaient tout en admirant des étoffes. Le valet abandonna Eudes près des soldats, qui se turent, curieux. Le seigneur du lieu avait une voix douce, agréable, mais la bouche était façonnée pour mordre, pour diriger les hommes dans la bataille. Il fronça les sourcils, habitué à plisser les yeux pour se prémunir du soleil et examina en détail la tenue d’Eudes tandis qu’il parlait. Ce faisant, il oscillait de son large buste.
</p>

<p>
« Quelles nouvelles portes-tu de notre biau sire Baudoin roi de Jérusalem<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> ?
</p>

<p>
– Sire Adam, le roi vous mande à son ost, pour chevaucher sus le turc Noradin<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, qui assaille présentement une forteresse royale.
</p>

<p>
– Mes lances sont prêtes, j’ai ouï parler de la campaigne des infidèles. Où le roi nous veut-il ?
</p>

<p>
– Il cheminera au plus tôt, pour la cité de Tibériade avec le sire Thierry, comte de Flandre. Le connétable fera le conroi de là. »
</p>

<p>
Adam hochait la tête doucement, inventoriant en silence ce qu’il lui faudrait préparer. Il ne sembla reprendre conscience de la présence d’Eudes qu’un petit moment plus tard. Celui-ci n’avait pas osé bouger.
</p>

<p>
« As-tu autres missions à accomplir ?
</p>

<p>
– J’ai messages pour le sire prince de Galilée, et puis je dois joindre Saint-Jean<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> où il se peut encontrer quelque seigneur porteur de croix désireux de batailler avec le sire roi.
</p>

<p>
– Tibériade est trop loin pour que tu y sois ce soir, passe-donc la nuit en mon hostel, je te ferai lever tôt à la matinée, ce sera mieux.
</p>

<p>
– Grand merci, sire. »
</p>

<p>
Le chevalier fit un sourire poli et se détourna de Eudes afin de discuter de la campagne à venir avec ses hommes. Le sergent sortit de la salle et retrouva la chaleur de la fin de journée.
</p>

<p>
Le ciel n’était plus d’un bleu uniforme, des lueurs orangées commençaient à le ronger du côté de la mer. Eudes héla un valet et demanda un coin où s’installer pour la nuit. Puis il rejoignit un petit groupe de curieux qui tapait des mains et chantait. Une troupe de bateleurs présentait un rapide aperçu du numéro destiné à animer le souper du seigneur du lieu. Ils sautaient et jonglaient, accompagnés d’une chalemie<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> et d’une cornemuse. Une veillée de plus avant que la guerre n’arrive.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="tiberiade_midi_du_samedi_31_mai_1158">Tibériade, midi du samedi 31 mai 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le soleil faisait scintiller les eaux du lac sous un ciel orné de rares nuages d’altitude. Eudes chevauchait sur un chemin ondulant le long de la berge étroite, parmi les palmiers et les broussailles épineuses. Des canards disputaient à une bande de foulques le contrôle de la zone qu’il venait de quitter, où des touffes de roseaux s’accrochaient à la berge rocailleuse. Il avait chevauché un temps avec un cavalier au service de l’Hôpital, qui rapportait des nouvelles à l’intendant local. La préparation de la guerre touchait aussi les ordres religieux, qui avaient à nourrir et équiper de nombreux hommes. Mais un faux-pas de sa monture en avait arraché un des fers, la rendant boiteuse. Eudes avait donc dû laisser son compagnon de voyage en arrière, ne pouvant se permettre le moindre retard.
</p>

<p>
Il était soulagé d’entrer enfin dans les faubourgs, au sud de la cité, parmi les antiques rues laissées à l’abandon ou transformées en jardin. Il ne venait pas souvent dans la principauté, et appréciait d’autant plus le lieu. Sur les berges d’un vaste lac, où le Christ et ses disciples avaient vécu, la ville offrait un abord moins austère que Jérusalem, perdue au milieu des reliefs rocheux et poussiéreux. Les jardins étaient luxuriants et on disait que les bains, réputés depuis l’époque romaine, alimentés par des sources chaudes, garantissaient santé et vigueur.
</p>

<p>
Il chevauchait tranquillement parmi les ruines de l’ancienne cité le long d’un aqueduc, parmi les dalles oubliées, les murs éventrés et les colonnes tronquées. Certaines rues étaient encore habitées, souvent autour des édifices religieux ou de certaines zones thermales, mais la plupart avaient été transformées en verger, pâture ou simplement abandonnées aux herbes folles et à la végétation. Peu avant d’arriver à la muraille, il entendit résonner le marteau sur l’enclume, dans un bâtiment de belle taille qui devait abriter un établissement d’importance. Une forge, en dehors de la ville elle-même, pour éviter le bruit et minimiser les risques d’incendie.
</p>

<p>
Le sceau royal lui permit de passer rapidement dans les rues, où il demeura en selle. Tibériade n’était pas une cité très animée. On y croisait plus de pêcheurs que de négociants. Dépassant un entrepôt où des enfants et quelques femmes s’affairaient à enfourner justement des poissons dans des tonneaux de saumure, il fit un détour pour éviter un passage encombré. Une caravane de chameaux déchargeait une impressionnante cargaison de sel dans un bâtiment du port, sous le contrôle d’une poignée d’hommes en riche tenue colorée, abrités sous un auvent de toile sur une terrasse à l’étage supérieur du bâtiment.
</p>

<p>
Il parvint à l’entrée du château, au cœur de la ville et descendit enfin de selle, les jambes raides, le postérieur endolori. Il se fit connaître comme envoyé du roi, porteur d’un sceau royal pour sa mission. On le mena sans tarder parmi des couloirs frais, blanchis à la chaux, traversant des salles emplies d’une cohorte de domestiques. Par les arcades d’un passage où on l’abandonna un petit moment, il admira la cour centrale. De nombreux hommes discutaient, allaient d’un bâtiment à l’autre dans un ballet bien réglé. C’était une véritable ruche.
</p>

<p>
« Le sire prince va vous entendre »
</p>

<p>
L’appel le fit sursauter et il rejoignit le valet jusqu’à une porte qui ouvrait directement dans une vaste salle dont les larges fenêtres sculptées offraient une vue saisissante sur le lac. Il demeura interdit, surpris par la magnificence du lieu. Les murs, peints de tons chamarrés, présentaient une fresque aux motifs géométriques en partie basse tandis qu’au-dessus, des figures s’animaient. Le sol, en terre cuite, était émaillé de carreaux vernissés.
</p>

<p>
Un groupe d’enfants et de femmes était installé près des fenêtres, occupé à écouter un jongleur déclamer une histoire ou les nouvelles de lointains royaumes. Sur une estrade, à main gauche, un imposant siège sculpté accueillait des coussins et des fourrures de fauves. Devant, un groupe d’hommes discutaient autour d’une table, un verre à la main. Tous étaient habillés de tenues de prix, mais sans ostentation. Le domestique l’abandonna près d’eux. Voyant que tous les regards se portaient sur lui et reconnaissant la figure altière du prince Guillaume au sein des chevaliers, il s’inclina respectueusement et se présenta.
</p>

<p>
Le seigneur de Tibériade et de Galilée avait un physique un peu empâté, mais de longues saisons la lance à la main avaient buriné son faciès mou, pour y tracer celui d’un visage fatigué mais passionné. Ses yeux s’agitaient en profondeur, sous les replis des paupières épaisses et les sourcils perpétuellement froncés.
</p>

<p>
« Quelles nouvelles le roi Jérusalem, sergent ?
</p>

<p>
– Je suis mandé pour vous informer de la venue prochaine du roi en vos terres pour y assembler l’ost réal. Le sire Baudoin court sus la troupe de Norredin qui assaille la forteresse des Caves de Suet<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>.
</p>

<p>
– Le coureur est passé par mes terres. Mes féals sont déjà en route pour la cité. J’ai usage d’hoster le roi pour aller férir en terre sarrazine, il ne sera pas dit que j’ai failli à mes devoirs. »
</p>

<p>
Eudes inclina la tête. Sa mission n’était parfois que formelle, les seigneurs les plus importants, comme le prince de Galilée, ayant leurs propres informateurs, il était fréquent qu’ils prennent leurs dispositions avant même de recevoir les demandes officielles. Il hésitait à préciser la venue du comte Thierry, mais c’était certainement superflu. Il allait se retirer quand le prince l’interpela.
</p>

<p>
« Tu fais retour en la Cité ce jourd’hui même ? J’aurais message pour le sire roi.
</p>

<p>
– Non, sire, je dois encore aller à Saint-Jean, dans l’espoir d’y trouver quelque baron porteur de la croix désireux de se joindre à l’ost.
</p>

<p>
– En ce cas, tu peux aller. »
</p>

<p>
Il le congédia d’un signe de main, portant son attention à un des chevalier à sa droite. Eudes reprit donc le chemin vers la porte qu’il avait empruntée mais un jeune gamin au visage dévoré par une marque lie-de-vin l’intercepta et le mena par un escalier qui donnait directement dans la cour.
</p>

<p>
« Vot’ roncin a été brossé et vous attend, sergent le roi.
</p>

<p>
– J’aurais bien aimé croquer collation avant de remettre mon cul sur la bête. Tu ne saurais pas me dénicher un peu de pain et de quoi mettre dessus ? »
</p>

<p>
Le gamin acquiesça et partit en trottinant. Pendant ce temps, Eudes vérifia ses sangles, inspecta les pieds de sa monture. Il resserrait un lacet maintenant ses fontes quand il vit plusieurs hommes s’approcher de lui. Le plus grand avait une bedaine bizarrement posée sur les allumettes lui servant de jambes. Un long nez pointait hors de sa face, encadré d’yeux globuleux.
</p>

<p>
Arborant un sourire courtois, il était escorté de deux solides gaillards, dont les muscles saillaient sous les vêtements tandis qu’ils portaient des sacs au contenu cliquetant. Il s’arrêtèrent près d’Eudes et lâchèrent leur butin dans un fracas métallique.
</p>

<p>
« Salut l’ami, on dit que tu viens de Jérusalem, de l’hostel le roi. Et qu’on te nomme Eudes.
</p>

<p>
– On dit vrai. Que me veux-tu ?
</p>

<p>
– J’ai nom Daimbert. On a là quelques rapines de nos derniers combats avec les païens. Il paraît que tu saurais quoi en faire. Ici, pas moyen de trouver à qui vendre un bon prix. Si tu nous trouvais des acheteurs, on serait prêt à partager avec toi les cliquailles. »
</p>

<p>
Tout en parlant, il dévoila le contenu de ses sacs : une demi-douzaine d’épées musulmanes, en assez bon état mais sans fourreau, des têtes de masse en bronze, en forme d’étoile ou de concombre, un casque d’origine turque. Et surtout, un large lot de pointes de flèches. Eudes se pencha pour les examiner.
</p>

<p>
« Ce sont des traits turcs, pas évident à emmancher pour nous autres…
</p>

<p>
– Ouais, je sais bien, mais ce serait dommage de les vendre à fonte.
</p>

<p>
– Le truc, c’est que je n’ai rien sur moi, là.
</p>

<p>
– Aucun souci, mes deux compères seront témoins de ce que tu prendras. Je serai à la Cité pour la Toussaint, si d’ici là tu ne m’as pas payé. »
</p>

<p>
Eudes examina une fois encore les armes, hésita. Pendant ce temps, le gamin était revenu avec un morceau de pain, des dattes et plusieurs lanières de poisson séché.
</p>

<p>
«Je te prends les épées, ça je sais que je pourrai leur trouver acheteur.
</p>

<p>
– Bien, je vais te les nouer dans un de ces sacs. »
</p>

<p>
Rapidement, les armes furent emballées dans un morceau d’étoffe grossière. Eudes jura devant les deux hommes qu’il acceptait le marché et conserverait un tiers du prix de la vente pour ses efforts. Daimbert et ses acolytes l’accompagnèrent à la porte de la cité et le saluèrent lorsqu’il lança sa monture.
</p>

<p>
En ce début d’après-midi, le soleil régnait sans partage sur les collines de Galilée, dont les teintes vertes du printemps roussissaient chaque jour un peu plus. Eudes sortit son vieux chapeau de paille et s’en coiffa, le fixant avec un morceau de tissus tandis que sa monture entamait la montée des reliefs conduisant vers l’ouest.
</p>

<p>
« Foutu moment pour prendre la route », pesta-t-il entre ses dents.
</p>

<p>
Il n’obtint pour toute réponse que le chant des cigales et des grillons.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Tib\u00e9riade, midi du samedi 31 mai 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;tiberiade_midi_du_samedi_31_mai_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7322-16894&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="saint-jean_d_acre_soiree_du_samedi_31_mai_1158">Saint-Jean d’Acre, soirée du samedi 31 mai 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le ciel commençait à rougeoyer, projetant des raies enflammées sur les crêtes écumeuses des vagues. Une brise de mer apportait des senteurs salines et iodées, repoussant la puanteur des quartiers du port. La sueur des portefaix s’ajoutait aux effluves des mille produits déchargés là chaque jour, en plus des relents issus des ruelles, des latrines et des tas d’ordures que les porcs fouaillaient avec des grognements de plaisir.
</p>

<p>
Eudes avalait quelques beignets à la saveur épicée, aux rares morceaux de viande. Assis sur un muret face au port, il admirait la danse des mâtures au repos. Une armada de barques et de barges environnait les grosses nefs ventrues, les galées racées. Des lanternes accrochées aux châteaux étaient allumées peu à peu. Déjà, les voix se déplaçaient depuis les quais vers les rues environnantes, où les dos fatigués et les mains calleuses cherchaient le réconfort dans le jus de treille.
</p>

<p>
Il sortait à peine de la Cour de la chaîne, à la pointe sud de la cité, où il avait trouvé le châtelain royal. Les fortifications n’étaient pas si confortables que les vastes salles du bâtiment des douanes, même s’il était agité d’une activité bourdonnante du matin au soir. Il avait pu porter la convocation royale et n’avait plus qu’à se rendre à l’Hôpital, près de la muraille, au nord. La plupart des voyageurs fraîchement débarqués se retrouvaient là le temps de s’organiser. Un excellent endroit où rencontrer des chevaliers en quête d’une cause à laquelle vouer son épée le temps de son séjour en Terre Sainte.
</p>

<p>
Jetant quelques miettes aux mouettes, il se leva et remonta la grande rue qui menait droit vers l’église Saint-Jean Baptiste. Les minces échoppes s’alignaient, proposant à la fois les délices de l’orient aux nouveaux venus et les souvenirs de l’occident pour les exilés. Les devantures se fermaient tandis qu’il avançait, les paniers étaient rentrés à l’abri, les éventaires relevés et les sacs rangés. Des lueurs orangées se répandaient depuis les ouvertures, claustras et fenêtres des étages tandis que des voix se faisaient entendre sur les terrasses. Des chiens à l’allure misérable furetaient dans les ordures abandonnées par les marchands de nourriture. Une carriole emportait une vaste carcasse de viande enveloppée d’un linge humide vers la demeure d’un riche bourgeois ou le fondaco<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> d’une des opulentes cités italiennes. Acre se préparait pour la nuit.
</p>

<p>
Dépassant la vaste église d’où provenaient des voix célestes chantant les psaumes pour Vêpres, Eudes pénétra par un passage voûté dans la cour de l’Hôpital. Un portier affalé sur une chaise bancale ronflait consciencieusement dans un recoin, bénissant les arrivants de ses borborygmes. De nombreuses personnes se tenaient là, le long du bâtiment à l’ouest dont la vaste salle de l’étage servait de dortoir. Mais beaucoup dormaient dans l’église ou aux abords. La plupart étaient tellement perturbés après le long voyage en mer qu’ils se contentaient de dormir sous les arcades, profitant de l’air frais après des semaines, voire des mois, enfermés dans une cale malodorante. Quelques silhouettes habillées de bure noire s’occupaient de distribuer des couvertures, de répartir les couchages.
</p>

<p>
On entamait la saison où les arrivées se faisaient plus nombreuses chaque jour et les frères de l’Hôpital étaient habitués à gérer ce ballet incessant d’allers et venues. L’un d’eux, en tenue grossière et salie, mais avec une tonsure récente et un sourire épinglé sur sa face ronde s’avança vers lui et le bénit.
</p>

<p>
« Êtes vous marcheur de Dieu, mon frère ?
</p>

<p>
– Non pas, frère hospitalier, je suis sergent le roi Baudoin. »
</p>

<p>
Le moine sourit d’autant plus largement et l’invita à le suivre en direction du bâtiment à l’est.
</p>

<p>
« En quoi notre modeste maison peut porter aide au sire roi ?
</p>

<p>
– Je suis là pour voir si d’aucun chevalier aimerait se joindre à l’ost réal pour chevaucher sus Noreddin.
</p>

<p>
– Nul homme d’épée n’est ce jour en nos murs, je suis désolé. On dit que le <em>Luna</em>, parti en même temps que le <em>Peregrina</em> de Gênes, arrivé voilà plus de dix jours, ne devrait pas tarder. Il s’y trouvera peut-être ce que vous espérez. »
</p>

<p>
Eudes acquiesça en silence, un peu déçu, et fatigué de ses deux journées à chevaucher. Le clerc le dévisagea et lui posa une main amicale sur l’épaule.
</p>

<p>
« Auriez-vous désir de prendre votre souper avec nous ? Nous allons entamer la distribution sitôt vêpres achevées, au retour du frère hospitalier.
</p>

<p>
– Je vous mercie mais je préfère retourner avant la nuit en mes quartiers, à la forteresse le roi. »
</p>

<p>
Le moine hocha la tête en silence et le bénit, avant de le laisser pour aller prendre en charge un autre pèlerin. Eudes lança un dernier coup d’œil circulaire à la vaste cour, bordée de bâtiments industrieux et surplombée par le fin clocher qui s’élançait vers les cieux, à l’est.
</p>

<p>
« Bon, d’abord, trouver bonne taverne où je pourrai trouver acheteur pour ces lames… »
</p>

<p>
Enjoué à l’idée de lamper quelques gorgées d’un bon vin importé, en la cité des mille plaisirs, principale porte du royaume, Eudes prit la direction du quartier du port en chantonnant pour lui-même
</p>
<blockquote><div class="no">
 « Dormir après souper et faire lardon Engloter poulets, canards et chapons… » ❧</div></blockquote>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La composition des armées royales se basait sur les troupes des vassaux en plus des hommes directement rattachés à la maison du souverain. Il pouvait s’y ajouter des croisés désireux de mettre leur force au service de la chrétienté ainsi que de simples mercenaires, payés à la tâche. À cela s’ajoutaient les hommes entretenus par les ordres religieux indépendants, comme le Temple et l’Hôpital. La réunion de tout ceci demandait donc un certain temps, et l’armée n’était rassemblée que le temps de mener des opérations, de façon à éviter le difficile approvisionnement d’un groupe aussi nombreux, avec une grande quantité de montures et d’animaux de bâts. Contrairement à ce qui était la règle en Occident, le roi de Jérusalem pouvait en théorie maintenir son armée perpétuellement en état de guerre, mais le coût de telles dispositions incitait à se contenter de convocations ad hoc.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;22516-23467&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Vol. IV. The Cities of Acre and Tyre</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2009.
</p>

<p>
Smail R. C., <em>Crusading Warfare, 1097-1193, Second edition with a new Bibliographical introduction by Christopher Marshall</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1995.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23468-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Saint-Jean d’Acre, aujourd’hui Akko, en Israël.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Instrument à vent, de la famille du hautbois.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui ’Ain al-Habis, dans les gorges du Yarmouk.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Ou encore <em>fondouk</em>, <em>funduq</em>. Caravansérail pour les marchands.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:56:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Ost réal]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Seul au monde]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_028_seul_au_monde#seul_au_monde]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="sarudj_comte_d_edesse_matin_du_mardi_26_decembre_1144">Sarûdj, comté d’Édesse, matin du mardi 26 décembre 1144</h2>
<div class="level2">

<p>
« Sanguin<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> a forcé Édesse ! Sanguin a forcé Édesse ! »
</p>

<p>
Le cavalier menait son cheval comme si la mort le traquait, galopant dans les rues, au travers des marchés, le visage tel celui d’un dément. Il hurlait tantôt en syriaque, tantôt en langue franque. Sa tenue ne laissait guère de doute : il devait appartenir à la garnison latine de la capitale du comté.
</p>

<p>
La peur, l’incompréhension, la panique jaillissaient sur son passage, comme des flammes dans un amas de broussailles. Parmi la foule, un jeune homme, Iohannes, pinça les lèvres, qu’il avait déjà fines et ferma les yeux, catastrophé. Il stoppa un instant, afin de voir si sa famille réagissait à l’annonce. Il était encombré de nombreux sacs et menait une vieille ânesse sur laquelle était juchée une femme âgée, sa mère, Meskitâ, emmitouflée dans ses voiles. À ses côtés se tenait son épouse, Maryam, le regard bas, avec dans ses bras leur fils, Barsam, né quelques mois plus tôt. Enfin, derrière eux, suivi de leur éternel compagnon, le chien Kâlila, marchait son père Clément, un Franc. Celui-ci se sentait suffisamment vaillant pour arborer son épée, bien que son dos puissant se soit affaissé depuis quelques années déjà ; il porta les doigts à sa bouche et siffla avec vigueur, interpellant le messager :
</p>

<p>
« Viens-tu de la cité ? Es-tu seul ? »
</p>

<p>
L’homme stoppa sa monture d’un geste brusque et la fit volter.
</p>

<p>
« J’en arrive ! Nous ne sommes que peu à nous être enfuis. Nous avons été trahis, les portes ont été décloses alors que nous tenions encore. La brèche récente ne leur avait guère laissé bon passage !
</p>

<p>
– L’amân<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> a-t-il été demandé et accordé ?
</p>

<p>
– Pas que je sache, l’archevêque était résolu à tenir jusqu’au retour du comte Joscelin<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>. »
</p>

<p>
Clément le remercia d’un signe de tête et salua, avant de se retourner vers son fils, l’air contrarié.
</p>

<p>
« Je ne peux quitter la cité sans savoir ce qu’est mon frère Colin devenu…
</p>

<p>
– Père, il nous faut partir céans, les Turcs de Sanguin peuvent jaillir à tout instant. Peut-être sont-ils déjà en chemin…
</p>

<p>
– M’est avis plutôt qu’ils fêtent leur victoire et pillent les maisons de nos amis. »
</p>

<p>
Il serra le poing sur le pommeau de son arme.
</p>

<p>
« Cul Dieu ! Que faire ?
</p>

<p>
– Jurer et invoquer le nom du Seigneur en vain ne sera d’aucun usage, mon ami » lui lança sa femme, les yeux indulgents, mais le visage défait.
</p>

<p>
Il acquiesça en silence. Autour d’eux, la rue s’était vidée, les habitants de la ville se préparaient à un assaut, en s’enfermant et en priant, ou en rassemblant quelques affaires de valeur pour aller se cacher au loin. Se grattant la tête comme s’il pouvait en activer le fonctionnement, Clément finit par déclarer :
</p>

<p>
« Partez pour Bilé<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. Il n’y a pas vingt lieues à marcher. Vous devriez y arriver demain ou dans deux jours au plus tard. Vous m’y attendrez. Peut-être Colin voudra-t-il se joindre à nous… Au moins j’en saurai plus.
</p>

<p>
– Nous ne pouvons partir sans vous, père, nous risquons de ne jamais vous revoir, répliqua Iohannes.
</p>

<p>
– Fais comme je l’ai dit, fils, répliqua le vieil homme, d’un air contrarié. Il ne t’appartient pas de discutailler en semblable moment. Je te confie ta mère, et veille sur ta famille. »
</p>

<p>
Après une rapide étreinte à sa femme, Clément partit d’un bon pas, sans un regard en arrière. Iohannes soupira, esquissa un timide sourire à Maryam et reprit le chemin de la porte occidentale, vers le plateau en direction de Bilé et de son pont sur l’Euphrate. Kâlila hésita un instant, la truffe indécise, puis disparut à la suite de son vieux maître en deux bonds agiles.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Sar\u00fbdj, comt\u00e9 d\u2019\u00c9desse, matin du mardi 26 d\u00e9cembre 1144&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;sarudj_comte_d_edesse_matin_du_mardi_26_decembre_1144&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;352-4366&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="edesse_midi_du_samedi_2_novembre_1146">Édesse, midi du samedi 2 novembre 1146</h2>
<div class="level2">

<p>
Maryam sourit doucement à son époux tout en balançant Barsam contre son sein. Elle était trop effrayée pour agir. Dehors, tout était calme dans le quartier, rien ne laissait penser que les Turcs étaient de nouveau dans la ville. De toute façon, ils ne pouvaient encore piller ce que les hommes de Joscelin avaient pris quelques jours auparavant. Devant elle, Iohannes faisait les cent pas, indécis.
</p>

<p>
« Peut-être que leur nouveau chef, ce Noradin<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>, ne sera pas pire que Sanguin. Ils n’en veulent qu’aux envahisseurs francs après tout…
</p>

<p>
– Crois-tu vraiment qu’il goûtera que certains aient ouvert les portes au comte ?
</p>

<p>
– Il a besoin de nous, il ne peut faire esclave tous les marchands, artisans ou paysans… Le pays serait ruiné et de peu d’intérêt. »
</p>

<p>
Maryam leva les yeux au ciel, tétanisée de peur, incapable de répondre. Iohannes hésita un instant avant de continuer :
</p>

<p>
« Nous n’aurions pas dû revenir, ni surtout, nous séparer ! »
</p>

<p>
Il ferma les yeux, grimaçant comme si la douleur qu’il éprouvait en esprit affectait son corps entier.
</p>

<p>
« Il me faut aller chercher mère. Je ne peux la laisser seule en sa demeure, père me l’a confiée. »
</p>

<p>
Il s’approcha de la porte, marqua un temps avant de retourner embrasser son épouse. Des larmes coulaient des yeux sombres de Maryam, perles délicates qui mouraient sur ses joues. Il lui caressa le visage, confiant.
</p>

<p>
« Tire fort la barre derrière-moi, je ne serai guère long. »
</p>

<p>
Tandis qu’il franchissait le seuil, il n’entendit pas Maryam lâcher dans un souffle :
</p>

<p>
« Ne m’abandonne pas, je t’en prie. »
</p>

<p>
Il n’avait pas fait deux pas que la porte claquait derrière lui.
</p>

<p>
Avançant avec précaution, Iohannes se penchait à chaque croisement pour vérifier qu’aucun soldat turc n’était dans les parages, puis il courait jusqu’à la plus proche ruelle, cherchant à éviter les grands axes. Une fois seulement, il entendit des cris, des braillements, des invectives, le chaos d’un affrontement. Il s’activa d’autant plus, rasant les murs comme un chat en maraude.
</p>

<p>
Arrivé devant la courette donnant accès à la maison de ses parents, il frappa du poing, en se faisant connaître. Une éternité s’écoula avant que sa mère ne vienne lui ouvrir. Elle était armée d’un long couteau. Le soulagement se lisait sur son visage tandis qu’elle attrapait quelques affaires pour suivre son fils. Tout au long du trajet, elle ne lui lâcha la main à aucun moment. Elle retint un cri d’horreur lorsqu’il leur fallut enjamber plusieurs corps, entassés de façon grotesque dans une mare écarlate. Des soldats francs en armure, sûrement des sergents du comte, dont les têtes coupées avaient été amassées en un pitoyable trophée attirant les mouches et les chiens errants. De la fumée s’élevait des environs de la citadelle. Le fer, le feu et le sang.
</p>

<p>
Il ne semblait au jeune homme qu’il n’avait connu que ça depuis qu’il était né. Lorsqu’ils parvinrent dans son quartier, son cœur s’arrêta : des Turkmènes s’éloignaient en braillant, de nombreux objets sans valeur éparpillés au long de la rue dans leur sillage. Il courut jusqu’à sa maison. La porte en était fracassée. Des pleurs s’en échappaient. Au milieu de la pièce principale, assis parmi les vestiges de tous ses biens se tenait un enfant, son enfant, Barsam, hurlant de peur, un morceau d’étoffe déchiré à la main, seul.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;\u00c9desse, midi du samedi 2 novembre 1146&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;edesse_midi_du_samedi_2_novembre_1146&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4367-8014&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="route_de_joha_apres-midi_mardi_22_aout_1150">Route de Joha, après-midi, mardi 22 août 1150</h2>
<div class="level2">

<p>
Le nuage de poussière était si dense qu’il fallait se protéger la bouche pour ne pas en avaler à chaque bouffée d’air. Les arbres, les hommes, les bêtes, tout était recouvert d’un film cendreux, pénétrant dans les narines, les oreilles, les yeux. Depuis plusieurs lieues Iohannes portait son fils à demi endormi, trop épuisé désormais pour demander à boire comme il le faisait jusqu’alors. Hagard, le petit fixait sa grand-mère Meskitâ avancer d’un pas lourd, appuyée sur son bâton. La bouche protégée de son voile, elle marmonnait pour elle-même, des prières pour en appeler à l’aide divine ou des imprécations contre tous ces soldats qui les jetaient une nouvelle fois sur les chemins.
</p>

<p>
De temps à autre, ils étaient bousculés par les cavaliers qui venaient repousser quelques Turcs agressifs. Mais ils ne s’en occupaient guère, trop épuisés, trop fatigués, brisés par des années de combat, de pillage, de fuite, où l’ennemi avait eu tous les visages. Ils se contentaient de suivre la colonne de réfugiés en direction d’Antioche.
</p>

<p>
Le comté était définitivement perdu, Joscelin avait été pris, emmené au loin dans une geôle sarrasine. Le jeune roi de Jérusalem, Baudoin, était venu négocier avec le basileus grec<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> et lui avait cédé les dernières forteresses encore tenues par les Francs. Alors qu’il allait repartir, il avait eu pitié des populations livrées à elle-même. Il avait donc organisé un convoi et disposé ses hommes, ceux de la principauté d’Antioche, du comté de Tripoli, de façon à protéger les miséreux chassés de leurs foyers. Et depuis, ils marchaient sous le féroce soleil estival, harcelés par les troupes de Nûr al-Dîn.
</p>

<p>
Une clameur agita la colonne tandis que des cavaliers ennemis s’approchaient au grand galop. Habituellement, ils lâchaient leurs traits de trop loin pour que les lourds chevaliers francs puissent les frapper sans se mettre en péril. Les arbalétriers, les archers, tentaient de répliquer, mais le temps qu’ils se déploient, les Turkmènes étaient généralement déjà repartis. Il suffisait de s’abriter derrière un muret, un arbre, un animal, et d’espérer. Les lèvres craquelées en profitaient pour avaler quelques gorgées d’eau tiède et boueuse, avant de reprendre la route.
</p>

<p>
Cette fois, les sarrasins ne décochèrent rien et ils arrivèrent au contact, brandissant leurs sabres, leurs masses, leurs lances, taillant, brisant et perçant. Leurs torses étaient recouverts d’armures métalliques et des plumes ornaient leurs casques d’acier peints. C’étaient des guerriers lourds, des Turcs d’élite, pas de simples nomades.
</p>

<p>
Iohannes attrapa sa mère et la protégea de son bras, l’emmenant à l’écart du chemin, contre un buisson où ils pourraient se lover tous les trois. Il tentait de se garder de droite et de gauche, comme un animal effrayé, perdu au milieu des destriers, des coups de lame, des corps qui tombaient. Il ne vit rien d’annonciateur à la douleur qui lui fit exploser le crâne. En un instant, les ténèbres remplacèrent la poussière.
</p>

<p>
Lorsqu’il retrouva ses esprits, Iohannes était installé sur un cheval. Balloté, il était maladroitement soutenu par quelques compagnons charitables. Il ouvrit les yeux et fut aveuglé par la lumière. Sur ses lèvres, un goût métallique déplaisant, du sang. Il porta la main à sa tête, sentit un bandage, comprit. Puis il chercha sa famille, mais n’aperçut que des visages inconnus, d’hommes de guerre fatigués, transpirant. Des Francs. À ses côtés, un des hommes qui le soutenait lui adressa un sourire, simple fente dans sa barbe enduite de poussière collée :
</p>

<p>
« Alors, l’ami, toujours vivant ? »
</p>

<p>
Iohannes voulut répondre, mais sa bouche, sa gorge, ses lèvres étaient trop sèches pour ça. L’homme lui tendit une gourde presque vide, d’un air aimable. Il en avala un peu, juste de quoi pouvoir susurrer :
</p>

<p>
« Et ma mère, mon fils ? »
</p>

<p>
L’homme le regarda, les sourcils écarquillés, une moue sur le visage.
</p>

<p>
« Tu étais seul, l’homme. On t’a trouvé quand les hommes de Triple<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> ont bouté fort ces maudits païens. Tu gémissais alors on t’a ramassé. Je t’ai même prêté ma selle le temps que tu te reprennes. »
</p>

<p>
Il se tourna vers un de ses compagnons, moins bien équipé.
</p>

<p>
« Tu as vu s’il y en avait d’autres encore vifs ?
</p>

<p>
– Certes non, maître Ucs, en tout cas, ni femme ni enfançon. Et ma main au feu qu’il n’y en avait aucun d’occis non plus. Ils sont peut-être plus avant en la colonne. »
</p>

<p>
Iohannes ferma les yeux, trop accablé pour réagir. Ce fut le sergent qui le rattrapa à temps :
</p>

<p>
« Prêtez main-forte, vous autres, il a encore tourné de l’œil ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Route de Joha, apr\u00e8s-midi, mardi 22 ao\u00fbt 1150&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;route_de_joha_apres-midi_mardi_22_aout_1150&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;8015-12972&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le comté d’Édesse fut le premier territoire d’importance perdu par les forces latines arrivées depuis la Première Croisade. Si la cité principale tomba en 1144, cela faisait déjà plusieurs années que le comte Joscelin II tentait de faire face à des adversaires de plus en plus déterminés. La perte des villes se fit comme une lente agonie, lors de laquelle les populations furent durement malmenées, selon qu’elles oscillaient vers un pouvoir ou l’autre. Majoritairement chrétiennes, elles avaient été déçues par leurs nouveaux dirigeants, mais ne pouvaient être assurées du sort qui leur serait réservé sous domination musulmane. Pourtant, des mariages mixtes avaient permis la création de nombreux liens entre indigènes et Européens croisés, la lignée comtale elle-même étant en partie d’ascendance arménienne.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;12973-13844&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Amouroux-Mourad Monique, <em>Le comté d’Édesse 1098-1150</em>, Paris : Librairie orientaliste Geuthner, 1988.
</p>

<p>
Guillaume de Tyr, <em>Historia rerum in partibus transmarinis gestarum</em>, livre 17, chap.17, Recueil des Historiens des Croisades, Occidentaux tome I, p.786
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;13845-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Imâd al-Dîn Zengî, atabeg de Mossoul et Damas (1087-1146).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Un sauf-conduit en cas de reddition.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Joscelin II, comte d’Édesse (vers 1110-1159).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Al-Bira, en Turquie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Manuel Comnène, empereur de Byzance à partir de 1143 (1118-1180).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Tripoli, actuellement au Liban.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:56:21 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Seul au monde]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Eau de vie]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_027_eau_de_vie#eau_de_vie]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_porte_de_david_fin_de_matinee_du_mardi_15_avril_1158">Jérusalem, porte de David, fin de matinée du mardi 15 avril 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Les éclats de voix faisaient se tourner les têtes. Parmi les voyageurs, on se félicitait de n’avoir pas affaire au géant qui gardait la porte. Les sergents, eux, s’amusaient de ce qu’Ernaut avait encore pris à partie un négociant qui tentait de jouer au plus fin. Peu connaisseur des hommes dont les familles importaient en ville, et certainement pas enclin à se laisser adoucir par des menaces ou des promesses, le jeune homme ne laissait passer aucune occasion de faire du zèle.
</p>

<p>
Il s’entêtait d’autant plus dans ses investigations que l’on s’efforçait d’y résister. Sa dernière victime était un marchand d’allure orientale qui vitupérait, dans des grands froufrous de son ’aba<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> de lin coloré. Il ponctuait chaque phrase de grands effets de manche, pathétique papillon autour d’un bousier acharné.
</p>

<p>
« N’est-ce pas là toile de soie ? lança Ernaut, un grognement narquois s’échappant de sa gorge.
</p>

<p>
– De la soie ? Non, certes non ! Peut-être juste quelques fils en décor ! Mais assurément pas habits de soie !
</p>

<p>
– Pourquoi avoir plié ces draps au parmi de grossières étoffes de coton ?
</p>

<p>
– Je n’ai pas fait les paquets, j’ai valet pour ça.
</p>

<p>
– Et les valets en font à leur tête en votre négoce ? »
</p>

<p>
Le marchant se tut, vexé. Il pointait des lèvres comme une mégère ruminant une bonne nouvelle dans le voisinage. À l’écart, deux de ses serviteurs gardaient la tête basse, oscillant entre amusement et crainte des représailles. Ernaut pencha la tête vers une autre des balles, sur le second animal du train.
</p>

<p>
« Et là-dedans ? Vous allez encore annoncer bouses et étrons, rien de valeur sur lequel payer octroi ?
</p>

<p>
– Un peu de respect, sergent, vous savez à qui vous parlez ?
</p>

<p>
– Ouais, à une face de Carême, qui espère tromper la Secrète royale<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, en pleine semaine sainte. J’ai l’air d’un agnel de six semaines ? »
</p>

<p>
Tout en parlant, il fit quelques pas vers son interlocuteur, gonflant la poitrine comme un taureau dans l’arène. Les veines saillant dans son cou battaient le sang qui empourprait sa face exaspérée. Il semblait à deux doigts d’abattre son poing massif dans le visage flasque face à lui. L’homme le comprit et fit mine de reculer. Il avoua, à contrecœur comme si c’était un secret d’état :
</p>

<p>
« J’ai là bonnes longueurs de papier d’Alexandrie, du khôl et de l’encens perse ainsi que quelques mesures de poivre fin.
</p>

<p>
– À la bonne heure ! Allez voir l’office du péage pour payer ce que vous devez, et vous pourrez entrer. Bienvenue en la sainte Cité, voyageur. »
</p>

<p>
Sa dernière phrase sonna étrangement aux oreilles du négociant, et il crut y percevoir une menace. Si tous les hommes au service du roi de Jérusalem étaient comme ce Samson à face de lion, il n’était pas certain de souhaiter demeurer bien longtemps. Il aurait tendance à toujours regarder par-dessus son épaule, craignant de le voir surveiller la moindre de ses actions, le plus petit de ses négoces. Il obtempéra en silence, trop heureux de s’en sortir sans avoir reçu un coup, et un peu déstabilisé par l’apparente honnêteté de son interlocuteur. La plupart du temps, les fonctionnaires tâtillons se calmaient bien vite avec quelques monnaies, ou un échantillon des marchandises. Mais là, bizarrement, ce sergent se contentait de bien faire son travail. Quelle étrange façon de voir les choses, songea le marchand, inquiet de voir le monde changer de façon si inquiétante.
</p>

<p>
Le jeune homme sourit d’un air satisfait lorsqu’il vit le fraudeur se diriger vers le bâtiment des douanes. Il prit une grande inspiration et se tourna vers l’entrée, prêt à fondre sur une nouvelle victime. Et se trouva face à un pèlerin, l’air narquois, qui le toisait sans peur, les pieds plantés au sol, une main sur la hanche. Un air de défi flottait sur son regard et aucune crainte ne semblait l’effleurer face à la masse de muscles frémissants. Non content de demeurer là, il lança, guilleret :
</p>

<p>
« Bah alors, le gros, toujours à chicaner plus modeste que soi ? »
</p>

<p>
Ernaut écarquilla les yeux, tiraillé entre l’envie de mettre une baffe directement et celle de voir jusqu’où l’inconnu irait. Puis un sourire se traça un chemin dans le visage écarlate.
</p>

<p>
« Le Groin ! Ça alors !<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> »
</p>

<p>
L’autre lui fit une bourrade amicale.
</p>

<p>
« Ouais, enfin, j’préfère qu’on me connaisse pas sous ce nom ici, gros. J’te demande pas si ça va, on dirait bien que oui ! »
</p>

<p>
Ernaut demeurait sans voix. Il n’avait pas vu son camarade depuis des mois, des années. La joie de découvrir un visage familier, évocateur de souvenirs d’enfance, camouflait le fait qu’ils avaient passé leur jeunesse à se cogner consciencieusement l’un sur l’autre. Il enlaça le voyageur d’une embrassade d’ours en riant.
</p>

<p>
« Tu t’es perdu que tu te retrouves ici ? »
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<p>
La silhouette maigrelette disparut dans l’étreinte amicale. L’infortuné tentait de parler tandis que son torse subissait une accolade apte à étouffer un sanglier.
</p>

<p>
« Je viens pour les Pâques, comme tous ici ! »
</p>

<p>
Ernaut reposa son ami d’enfance et le toisa de bas en haut.
</p>

<p>
« Tu es bien léger pour si long voyage, bien digne pèlerin tu fais là à cheminer en t’en remettant à la fortune du Christ.
</p>

<p>
– Je ne viens pas de si loin, tu sais, je demeure à Jéricho.
</p>

<p>
– Au Jourdain ? Et ça fait long temps ?
</p>

<p>
– Pas tant, je te conterai mon périple si tu en as désir. »
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<p>
Ernaut acquiesça, enthousiaste.
</p>

<p>
« Je finis d’œuvrer en cette porterie à la mitan du jour, qui ne saurait tarder. Nous pourrons aller dîner à Malquisinat, en se racontant les nouvelles. Tu es parti depuis quand de Vézelay ?
</p>

<p>
– J’ai pris route peu après les Mais de l’an passé, avant la saint Jean d’été. »
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<p>
La silhouette s’était voûtée et le regard endurci, mais Ernaut était heureux de contempler son ami d’enfance, Droin, fils du porchier, avec lequel les bagarres étaient fréquentes. Un des rares à ne pas avoir peur de la vaste carrure d’Ernaut. Il désigna une des rues adjacentes.
</p>

<p>
« Il y a taverne juste à l’entrée de la rue de David, là. Tu n’as qu’à m’y attendre. Je ne serai pas long. »
</p>

<p>
Droin opina, un sourire sur les lèvres.
</p>

<p>
« C’est drôle de te retrouver ici, au centre du monde, portant l’épée à la hanche. J’ai souvenance qu’on se bestaillait hier sur les bords de la Cure.
</p>

<p>
– J’ai encore pouvoir de te mettre une pignée, à ta convenance », rétorqua Ernaut, amusé.
</p>

<p>
Droin haussa les épaules, un rictus moqueur sur les lèvres. Il ravala sa répartie, trop heureux de trouver un vieux compagnon pour risquer de se l’aliéner si tôt. Puis il s’éloigna d’un pas léger, son bourdon frappant le sol avec gaieté, après un dernier signe de la main
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, porte de David, fin de matin\u00e9e du mardi 15 avril 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_porte_de_david_fin_de_matinee_du_mardi_15_avril_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;355-7475&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_porte_de_david_midi_du_mardi_15_avril_1158">Jérusalem, porte de David, midi du mardi 15 avril 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Assemblage de recoins et d’escaliers organisés autour d’une cour, la taverne était bondée. En cette période de semaine sainte, de nombreux voyageurs se présentaient aux porte de la cité, certains plus avides de boissons terrestres que de nourriture céleste. Installés à une table où s’époumonaient des allemands au teint cramoisi, Ernaut et Droin dévoraient des beignets à jour de poisson<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, arrosés d’un vin léger au goût de framboise. Ils n’avaient guère eu la possibilité d’échanger plus de quelques mots, leurs compagnons vociférant à qui mieux-mieux tandis qu’ils encourageaient un jongleur occupé à des acrobaties. Ils en profitèrent donc pour engloutir rapidement leur repas, échangeant des sourires tout en avalant à belles dents les plats qu’on leur apportait. Malgré sa faible carrure Droin ne le cédait que peu en appétit à Ernaut.
</p>

<p>
Puis la chaleur et la lumière envahirent peu à peu la cour tandis que le soleil tournait et les clients se firent plus rares. Les deux compagnons purent prendre leurs aises sur les bancs et commandèrent un nouveau pichet et des oublies<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> pour finir leur repas. Le saltimbanque eut droit à quelques piécettes de cuivre qu’il se hâta de convertir en vin, s’installant à côté d’eux. Il se mit alors à siroter tranquillement, le visage au soleil, les yeux fermés. Les ronflements ne se firent guère attendre.
</p>

<p>
« Alors Droin, quelles nouvelles du pays ? Bonnes, j’ai espoir !
</p>

<p>
– Les tiens prospèrent toujours. Le vieil Ermond conserve bon pied, malgré une fièvre qui l’a fort tenu alité. Il en a perdu large portion de sa panse. »
</p>

<p>
Ernaut sourit à l’évocation de son vieux père.
</p>

<p>
« Il s’esbigne toujours avec la Laurette ?
</p>

<p>
– Certes ! Leurs voix portent dans la rue souventes fois. Il faut dire qu’elle se sent maîtresse du logis, avec ses deux garçons !
</p>

<p>
– Deux ! Ça alors ! Mon frère doit être sacrément fier.
</p>

<p>
– Pas qu’un peu. Et puis l’un d’eux semble tirer de toi, aussi gros et grand que braillard. Alors forcément, la Laurette, elle s’y entend pour faire la belle au marché. »
</p>

<p>
Les nouvelles s’enchaînèrent, à propos de gens auxquels Ernaut n’avait plus pensé dès la butte de Vézelay perdue dans le lointain. Pourtant, il prenait plaisir à entendre les potins, les derniers ragots, le destin de ceux qu’il avait croisés enfant. Sa vie outremer. Il se faisait l’impression d’un vétéran, lui qui n’avait pas encore connu vingt printemps. Le silence s’installa tandis que les nouvelles tarissaient et que la chère pesait sur les estomacs et les esprits.
</p>

<p>
« Mais dis-moi, Droin, tu as mis sacré long temps pour venir jusqu’ici, tu as pris le chemin de terre ?
</p>

<p>
– Tout le monde n’a pas la fortune d’un Ermond pour se payer belle nef de voyage ! Je n’ai pu trouver navire qu’entre Byzance et Antioche.
</p>

<p>
– Byzance, tu es allé à Byzance ?
</p>

<p>
– Ouais, rétorqua Droin, dans un sourire fier. Enfin, j’ai vu les faubourgs, parce qu’ils m’ont pas laissé entrer. Mais c’est grand, comme, pfff, je sais pas, grand comme tu peux pas imaginer ! Du bateau, en partant, j’ai pu voir la côte, c’est que de la muraille, qu’a l’air toute petite alors que quand t’es aux pieds, t’en vois pas la fin. »
</p>

<p>
Ernaut acquiesça. Lui-même n’avait jamais vu la capitale du monde grec, là où résidait le basileus Manuel dont l’ombre s’étendait sur tous les royaumes moyen-orientaux. Il donna une tape amicale à Droin, désireux d’en savoir davantage.
</p>

<p>
« Tu viens ici comme pèlerin de la Foi, tu vas t’en retourner quand ?
</p>

<p>
– Non, je reste. J’ai bien trop sué pour arriver. J’ai cru jamais voir le clocher du sépulcre. Et puis ton voyage m’a donné des idées, moi aussi j’ai envie d’avoir ma terre. Pas comme le vieux qui garde les cochons des autres.
</p>

<p>
– Tu t’es installé ?
</p>

<p>
– Non, pas encore. Pour le moment, je me loue à des frères moines, à Jéricho. L’ouvrage est pas trop dur et la table est bonne. Je veux pas me tromper et choisir le bon endroit, à l’abri de ces maudits païens. De toute façon, je pense chercher à entrer dans la maison d’un noble, comme palefrenier. C’est que je m’y entends en chevaux, je m’occupais un temps de ceux des frères moines, au village. Avec un peu de chance, on me soudoiera et je pourrais gratter quelques rapines pour emplir mon escarcelle, histoire de me payer bel hostel. »
</p>

<p>
Ernaut se mit à rire, enthousiaste.
</p>

<p>
« Je vois que t’as pas changé, toujours autant désireux de changement ! »
</p>

<p>
Il gratifia d’une tape amicale son ami, qui répondit d’un sourire.
</p>

<p>
« Et toi, ton vieux disait que t’allais faire le colon ici, et je te retrouve armé comme Roland, gardien de la sainte cité.
</p>

<p>
– Lambert s’est installé, lui. Moi je ne sais pas encore. On m’a proposé de servir le roi, ça ne se refuse pas. Il marqua un temps et une onde de douceur passa sur ses traits. Et puis si je veux me marier et m’établir, je veux le faire bien, alors j’essaie de me faire un pécule. »
</p>

<p>
Droin s’agita, se pencha en avant.
</p>

<p>
« Si ça se trouve, on va finir flanc à flanc, l’épée au poing, à trucider du païen ! Ça m’ferait quelque chose, de sûr.
</p>

<p>
– Le Gros et le Groin, railla Ernaut.
</p>

<p>
– Ouais, ça serait notre cri de guerre : Gros et Groin, poingnez ! »
</p>

<p>
Il partit d’un grand rire sonore, avala un peu de vin. Le silence emplit de nouveau l’espace peu à peu tandis qu’ils sirotaient la chaleur et le vin.
</p>

<p>
« Tu es déjà venu à Jéricho ?
</p>

<p>
– Certes, Lambert a voulu qu’on fasse visite à tous les lieux que le père curé lui avait énumérés.
</p>

<p>
– Parfait, alors tu sauras y revenir. Viens-t’en donc me voir un de ces quatre, on se baignera au fleuve comme on faisait dans la Cure.
</p>

<p>
– Et je te ferai boire la tasse, comme à l’époque ?
</p>

<p>
– T’en as eu ta part je crois me faire souvenance… »
</p>

<p>
Ernaut sourit. Il était heureux d’avoir retrouvé une tête connue, quand bien même c’était celle sur laquelle il avait le plus tapé toutes ces années. Il choqua son gobelet contre celui de Droin.
</p>

<p>
« Je viendrai après les Pâques, on a fort ouvrage pour l’heure à la sergenterie du roi. Mais je viendrai, j’en fais promesse. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, porte de David, midi du mardi 15 avril 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_porte_de_david_midi_du_mardi_15_avril_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7476-13970&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="bords_du_jourdain_dimanche_27_avril_1158">Bords du Jourdain, dimanche 27 avril 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le vent portait les chants des pèlerins massés sur le chemin entre Saint-Jean et le lieu du baptême du Christ, à quelque centaines de mètres, jusque dans le taillis où Ernaut et ses proches s’étaient installés. Ils avaient bien sûr rendu visite aux lieux saints, mais profitaient désormais de la tiédeur du jour, alanguis parmi les bosquets d’acacias en fleur, baignant dans leur odeur sirupeuse.
</p>

<p>
Répondant à l’invitation de Droin, ils étaient venus en nombre. Eudes, sa femme et ses enfants, Droart et sa famille au complet étaient là. Mais aussi Sanson, Libourc et Mahaut venus de Mahomeriola et même Lambert, qui avait fait le déplacement depuis la Mahomerie. Ils avaient trouvé un bras du fleuve enserrant une petite clairière parsemée d’ombre, protégée du flot des croyants par un épais amas de roseaux.
</p>

<p>
Face à eux, sur l’autre rive, le sol rocailleux s’élevait rapidement vers des plateaux arides. Une compagnie de cavaliers soulevait un panache de fumée, des templiers reconnaissables à leur cape éclatante de blancheur. En ces périodes d’afflux de pèlerins d’outremer, ils parcouraient inlassablement les territoires pour en garantir la sécurité.
</p>

<p>
Ernaut était affalé contre un tronc de palmier, la tête sur une couverture repliée en guise d’oreiller. Il se laissait bercer par le bourdonnement d’abeilles affairées, colonies placées là par des apiculteurs désireux de profiter de l’abondance de fleurs en ce printemps lumineux. Droin s’approcha de lui, semant les gouttes sur son passage. Il avala une gorgée de vin et grapilla quelques raisins secs.
</p>

<p>
« Tu viens pas à l’eau ?
</p>

<p>
– J’ai crainte d’empirer les fièvres légères qui m’assaillent depuis quelques jours. Je sens une fièvre humide me gagner et je préfère éviter de lui donner de quoi se renforcer.
</p>

<p>
– T’étais pas si frileux, gamin ! »
</p>

<p>
Ernaut haussa les épaules, indolent.
</p>

<p>
« Les choses changent. »
</p>

<p>
Au fond de lui-même, il ne sentait nul mal, mais un fond de superstition l’empêchait de se baigner près d’un endroit aussi sacré. Il avait tout de même certains lourds péchés sur la conscience, et n’avait pas encore eu le courage d’aller s’en ouvrir à un confesseur. Bien qu’il n’ait pas été le plus assidu des fidèles, il n’avait guère envie de subir le courroux divin en le défiant ainsi.
</p>

<p>
Droin acquiesça et retourna vers le groupe qui barbotait le long de la rive. Les personnes âgées se contentaient de tremper les pieds, les mollets éventuellements tandis que les plus jeunes n’hésitaient pas à se baigner plus largement. Les enfants nus sautaient, éclaboussaient et soulevaient des gerbes d’eau, riant et criant. Les adultes se contentaient de garder leur chemise par pudeur, dans un lieu considéré comme sacré par tous, quand bien même ce n’était pas exactement le lieu du baptême.
</p>

<p>
Lorsque Droin les rejoignit, Ernaut entendit les voix qui s’interrogeaient sur son refus de se joindre aux baigneurs. Son goût pour l’eau était connu de tous, et le fait qu’il se refuse à en profiter étonnait ses proches. Droart lui cria :
</p>

<p>
« Viens-donc, Ernaut, il n’y a pas tant de fond que tu risques de t’y noyer !
</p>

<p>
– Penses-tu, il nage mieux que poisson, répliqua Lambert.
</p>

<p>
– Il craint d’empirer une fièvre qui le gagne », précisa Droin, qui avançait avec précaution dans le lit du cours d’eau.
</p>

<p>
Eudes, Sanson et Perrotte discutaient avec passion à mi-voix, assis sur un ressaut de terre, battant l’eau tandis qu’ils échangeaient avec sérieux. Ernaut accueillit d’un sourire Libourc, qui sortait des flots tout en tordant le bas de sa chemise, dévoilant des jambes d’un blanc laiteux. Le jeune homme s’efforçait de ne pas laisser son regard errer plus qu’il ne fallait sur la jeune femme, qu’il découvrait en sous-vêtements pour la première fois.
</p>

<p>
La fine étoffe de lin souple lui dévoilait bien plus que ce qu’il avait pu imaginer jusqu’alors et il pouvait deviner les hanches, les cuisses et la poitrine de Libourc tandis qu’elle s’employait à rattacher correctement sa lourde natte. Légèrement échevelée, elle lui adressait un sourire à chaque fois que leurs regards se croisaient. Ce semblant de toilette achevé, elle vint auprès du jeune homme, s’agenouilla à ses côtés, tout en maintenant une prudente distance. Tandis qu’elle tranchait un peu de pain et de fromage, Ernaut voyait le tissu épouser sa peau, l’encolure dévoiler un peu de son épaule, l’ourlet abandonner une cheville fine. Elle finit par s’assoir en tailleur face à lui, dévorant un en-cas avec enthousiasme.
</p>

<p>
« Quelle magnifique journée, puisse-t-elle ne jamais finir ! »
</p>

<p>
Pour toute réponse, elle n’obtint d’Ernaut qu’un sourire. Elle plissa les yeux, le visage illuminé de joie.
</p>

<p>
« Quelque malaise t’a gagné, que tu ne souhaites pas te baigner? Tu m’as pourtant confié aimer fort cela.
</p>

<p>
– Je… Oui, j’ai crainte que mon mal n’empire. »
</p>

<p>
Elle prit un air désolé.
</p>

<p>
« Profitons du soleil ensemble alors…
</p>

<p>
– Les premières ardeurs sont les plus agréables. D’ici peu, nous devrons le fuir.
</p>

<p>
– Quel dommage que nous n’ayons pas si belle eau au casal, pouvoir se baigner ainsi est telle bénédiction.
</p>

<p>
– En ville, j’ai pris usage des bains, et je dois avouer que je goûte fort cette invention. »
</p>

<p>
Certaines pensées de ce qui se passait dans ces établissements vinrent soudain à l’esprit d’Ernaut, qui se mordit la langue tandis que ses joues s’empourpraient. Libourc inclina la tête, les yeux emplis de joie, légèrement taquins. Avait-elle perçu l’hésitation dans la voix du jeune homme ?
</p>

<p>
« Tu voudrais donc nous voir nous installer en ville, pour continuer à profiter de ce confort ? »
</p>

<p>
Il n’était pas certain du sens à donner à cette question, et remua un peu, gêné. La jeune femme semblait s’amuser de la situation, arborant un air d’une totale innocence qui déstabilisait d’autant plus Ernaut.
</p>

<p>
« Un cours d’eau proche pourra faire l’affaire, ou un cuvier en mon hostel.
</p>

<p>
– Messire a goûts de byzantin, à ce que je vois. »
</p>

<p>
La lueur espiègle qui s’était allumé dans le regard de Libourc arracha un sourire à Ernaut. Il n’était jamais certain de ses intentions, et la femme idéalisée qu’il l’imaginait être était peut-être bien éloignée de la réalité. Elle finit d’avaler quelques miettes et soupira d’aise. Puis tendit la main pour caresser la joue d’Ernaut tandis qu’elle murmurait :
</p>

<p>
« Je vais encore profiter de ces flots un petit moment, mon beau. Puis je reviens à toi. »
</p>

<p>
Elle scella sa promesse d’un éphémère baiser sur les lèvres et s’éloigna d’un pas rapide. Tandis qu’elle marchait, elle tenait l’étoffe de sa chemise dans le poing, dénudant ses jambes, faisant voler l’étoffe à chaque pas tandis que le col avait glissé sur une épaule blafarde.
</p>

<p>
Ernaut goûta sur ses lèvres le souvenir de sa bienaimée, sourit pour lui-même et ferma les yeux sur la vision de la jeune femme. Le moment lui semblait tout indiqué pour une sieste. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La cité de Jérusalem, bien que considérée au centre du monde, profitait de son importance religieuse et politique mais, située en dehors des principaux axes, dans une région montagneuse, n’était pas un centre commercial important au Moyen Orient. L’activité marchande y était régulée par l’administration royale, qui établissait les péages et frais de douane qui s’appliquaient aux denrées franchissant ses portes.
</p>

<p>
La majeure partie des voyageurs qui franchissaient ses muraille venaient en raison de la dévotion envers les lieux saints, surtout aux dates importantes du calendrier chrétien. Bien évidemment Pâques tenait la première place, mais d’autres moments plus laïques, attiraient les foules, comme l’anniversaire de la prise de la ville quelques décennies plus tôt, à la mi-juillet. Les nombreux croyants qui venaient pour visiter les lieux saints le faisaient pour des raisons extrêmement variées, belliqueuses ou pas, par simple foi ou à la recherche d’une nouvelle vie. Il est difficile de démêler les intentions qui devaient parfois se mêler au sein d’un individu. Toujours est-il que beaucoup de personnes venues d’Europe décidèrent de rester, profitant des opportunités, des offres de peuplement des propriétaires terriens. Ils créérent une société latine originale, en plein Moyen Orient, qui survécut pendant presque deux siècles.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;21213-22637&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

<p>
Boas Adrian J., <em>Jerusalem in the Time of the Crusades</em>, Londres et New-York : Routledge, 2001.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22638-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Large robe aux manches amples.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Administration royale en charge des finances, dirigée par le sénéchal.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>Les croisés du Poron</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Désigne une pâtisserie qui peut être mangée les jours maigres, comme durant le Carême.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Crêpes.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:56:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Eau de vie]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Frères ennemis]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_026_freres_ennemis#freres_ennemis]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_apres-midi_du_vendredi_19_juillet_1157">Jérusalem, après-midi du vendredi 19 juillet 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Installé à l’ombre du passage perçant la muraille à la porte de David, Ernaut discutait avec un messager venant du comté de Triple<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Il avait croisé les forces flamandes installées aux abords de Beyrouth qui accompagnaient le comte Thierry<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, une nouvelle fois porteur de la croix. De nouvelles opérations militaires se profilaient donc dans la partie nord du royaume. C’était de toute façon la saison, comme le constatait le cavalier.
</p>

<p>
Peu après la célébration de la libération de Jérusalem quelque cinquante ans plus tôt, les esprits étaient échauffés et le désir de porter l’assaut au sein du territoire musulman plus prégnant que jamais. Les affrontements autour de Panéas<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> les mois précédents et la capture humiliante de nombreux hommes incitaient à la vengeance<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>. En outre, le jeune Baudoin semblait déterminé à ne pas demeurer tranquille, toujours désireux de se mettre en selle pour asssaillir les Turcs, désormais maîtres du nord et de l’est.
</p>

<p>
Le bruit d’une forte compagnie de chevaux approchant attira leur attention. Ils se tournèrent vers la porte d’entrée et purent admirer une impressionnante troupe. Une vingtaine d’hommes sur de splendides montures aux harnais soignés venait de rejoindre le passage d’accès. La plupart portaient des vêtements de soie rembourrée chatoyant sous le soleil, des épées étincelantes, des turbans immaculés. Au milieu, dans une tenue encore plus flamboyante, porteur d’un couvre-chef élaboré, l’un d’eux arborait un bâton écarlate, qu’il tenait de façon ostensible.
</p>

<p>
Ernaut vit Eudes, le sergent responsable de la porte, s’approcher avec respect afin de s’enquérir de leur identité. Le riche cavalier leva la main en un salut formel et déclara d’une voix autoritaire, emprunte d’un léger accent :
</p>

<p>
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Dieu seul et unique, Manuel<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, fidèle de Dieu, Haut et Auguste Autocrate et Grand Empereur des Romains, m’envoie, moi son mandatôr, auprès de son bien-aimé et espéré frère spirituel Baudoin, noble d’entre tous, et distingué roi de Jérusalem. »
</p>

<p>
Il fallut à Ernaut un moment pour décrypter l’annonce, tandis qu’il dévisageait la troupe, un homme à la fois. Il n’était d’ailleurs pas le seul, le plupart des sergents de faction admiraient les chevaux et l’équipage. Des badauds s’étaient même approchés depuis les rues proches, curieux de voir plus en détail la magnifique ambassade. Baset, qui se trouvait désormais à la gauche de Ernaut lui souffla :
</p>

<p>
« Ça faisait un petit moment que les Grecs n’avaient mandé nul messager. »
</p>

<p>
Deux sergents furent désignés pour escorter la troupe jusqu’au palais royal. Ils partirent en trottinant, suivis de la file de cavaliers. Les soldats, en passant, conservèrent une attitude de froide indifférence, certains d’attirer à eux les regards. Lorsqu’ils eurent disparu dans les rues de la cité, la tension retomba instantanément à la porte. Les hommes échangèrent des moues appréciatrices et l’un d’eux cracha par terre, là où s’était tenu le messager.
</p>

<p>
« Aussi fiers qu’un étron de pape, ces maudits Grecs.
</p>

<p>
– Y sont toujours ainsi, à toiser le monde. Mais le prince Renaud<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup> leur a bellement botté le cul !
</p>

<p>
– Ils ont dû apprécier, ça, c’te bande de sodomites ! »
</p>

<p>
Ernaut écoutait sans intervenir. Il ne comprenait pas bien l’hostilité des sergents vis-à-vis de ceux qui étaient généralement leurs alliés contre les infidèles. Il n’avait pas encore pris conscience de la complexité des rapports diplomatiques entre les états moyen-orientaux, et estimait simplement que la place de chrétiens était aux côtés de leurs frères, face aux musulmans. Un monde ordonné, net, comme il n’en existe que dans les esprits simples ou encore jeunes.
</p>

<p>
« N’empêche, j’irais bien fouler les rues de leur cité, moi. On la dit si grande qu’il faut plusieurs jours pour aller d’une muraille à l’autre. Elle enferme moult merveilles dont le corps et l’esprit ne se lasseraient pas, un siècle durant.
</p>

<p>
– Un mien compagnon y est passé avec le roi Louis<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup>, mais on dit qu’ils ne laissent nul étranger y pénétrer facilement.
</p>

<p>
– Ils ont peur qu’on leur pique leurs femmes peut-être ? ironisa Baset.
</p>

<p>
– Pour ce qu’ils en font ! » s’amusa le sergent.
</p>

<p>
La répartie déclencha des rires gras, moqueurs, méfiants. La plaisanterie soudait le groupe, lui donnait son identité, exclusive des autres, de ceux qu’elle raillait. Seuls parmi ces sergents moqueurs, Ernaut tourna la tête vers le chemin qu’avait emprunté le mandatôr et son escorte, les yeux encore emplis de la magnificence des tenues et des équipements. Lui aussi se prenait à rêver quand on évoquait le nom de leur cité de légende. Byzance.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, apr\u00e8s-midi du vendredi 19 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_apres-midi_du_vendredi_19_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;355-5853&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_soiree_du_mardi_23_juillet_1157">Jérusalem, soirée du mardi 23 juillet 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Récemment promu sergent, Ernaut se voyait souvent confier des tâches subalternes. Il subissait tant bien que mal ces brimades, désireux de se faire accepter par la petite communauté des hommes du roi. Il parcourait donc le passage, une pelle et un seau en main, afin de ramasser les crottins et déjections des différents animaux qui franchissaient le seuil de la cité. Le tout était entassé dans un coin de la muraille, et revendu aux paysans du coin, ce qui finançait la boisson des hommes affectés à la garde des portes.
</p>

<p>
Au début on l’avait gentiment brocardé tandis qu’il s’affairait à nettoyer le sol, mais cela faisait partie des rituels d’intégration au groupe, et désormais plus personne ne prêtait attention à lui. Désormais, il attendait simplement qu’un nouveau venu prenne sa place, et le seau malodorant, de façon à pouvoir le railler à son tour. Il allait vider son récipient quand il discerna un nuage de poussière sur la route de la Mer.
</p>

<p>
Des cavaliers allaient se présenter d’ici peu. Il attendit là un moment, afin d’identifier qui cela pouvait être. Il était curieux de voir ce fameux comte de Flandre dont tout le monde parlait. Un farouche chevalier, à la lance vaillante, et un vrai combattant de Dieu, venu de nombreuses fois dans le royaume. Il réalisa peu à peu que ce n’étaient certainement pas des hommes de Jérusalem et revint précipitamment dans le passage.
</p>

<p>
« On dirait que des païens s’en viennent par devers nous ! »
</p>

<p>
Plusieurs hommes s’approchèrent, intrigués, les mains sur les hanches et les yeux plissés tandis qu’ils s’efforçaient d’identifier les nouveaux arrivants. Ce fut Eudes qui parla le premier.
</p>

<p>
« Jambe-Dieu ! Des Turcs ! »
</p>

<p>
La remarque fit grimacer tous les présents. La plupart ici avait eut affaire au moins une fois aux flèches impitoyables, aux sabres assoiffés des terribles combattants musulmans. Il était rare d’en voir autrement que dans le fracas et la poussière des affrontements. Les sergents étaient comme hypnotisés. La troupe était composée d’une dizaine d’hommes, tous habillés légèrement, sans armure, mais le sabre et l’arc à la ceinture.
</p>

<p>
Ils étaient couverts de la poussière du voyage mais leurs tenues n’étaient pas celles de simples nomades. C’étaient des soldats professionnels, de ceux qu’on forme dès leur plus jeune âge et qui constituaient l’élite des armées des sultans et des émirs.
</p>

<p>
Il firent halte devant la porte, face aux sergents disposés en ligne. Le premier des cavaliers, un jeune aux longues nattes encadrant un visage creusé, habillé d’une courte barbe, les yeux bruns lançant des éclairs, fit avancer son cheval au pas et leva la main, avant de déclarer d’une voix forte plusieurs mots dans sa langue. Un autre homme, qui ne portait pas le sharbush<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> mais un simple turban, s’avança alors et traduisit.
</p>

<p>
Ils étaient envoyés par le sultan Qilig Arslan<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup>, ennemi du maudit Nur al-Dîn<sup><a href="#fn__21" id="fnt__21" class="fn_top">21)</a></sup>, roi d’Alep et de Damas. Avant qu’Eudes ne pusse répondre, une voix s’était élevée « Dieu lo veult ! » et un amas de poussière s’était écrasé sur l’épaule d’un des cavaliers. Le cheval fit un écart, tandis que le Turc grognait et cherchait l’agresseur de son regard perçant.
</p>

<p>
Ernaut avait aperçu le fautif, un valet d’un des caravansérails voisins. En trois pas il fut sur lui. Alors qu’il allait l’empoigner, il sentit la présence du cavalier dans son dos et se retourna. Le soldat le dévisageait, l’air menaçant. Il avait la main posée sur la poignée de son sabre. Ernaut lui fit un signe d’apaisement tout en s’emparant du valet par le col de son vêtement. Quelques instants plus tard, le domestique apprenait les lois élémentaires de la physique après un vol plané qui le vit atterrir dans le tas de fumier. Aucun rire moqueur ne s’éleva, chacun attendait la réaction de leurs vis-à-vis.
</p>

<p>
Le porteur du turban s’approcha d’Ernaut et lui sourit.
</p>

<p>
« Nous sommes ici en paix, merci à toi. »
</p>

<p>
Ernaut fit un bref signe de tête en salut et reprit sa place parmi les hommes de la porte. Eudes désigna trois sergents pour leur montrer le chemin du palais royal. Ernaut était de ceux-là. Il lui glissa discrètement :
</p>

<p>
« Fais attention en route. Il y a moult croisés en ces jours dans la cité. Nous devons éviter qu’un messager soit malmené. »
</p>

<p>
Ernaut lui répondit d’un sourire féroce, posant la main sur le pommeau de son épée. Puis il fit signe à l’interprète de le suivre. Fendant la foule d’un air sévère, il criait « Place ! Place ! » tout en écartant les plus lents d’un geste vif du bras. Il n’avait jamais eu à affronter des Turcs et mettait un point d’honneur à ne pas faillir à son devoir d’escorte, première tâche un tant soit peu sérieuse qu’on lui confiait.
</p>

<p>
Plusieurs badauds reluctants finirent parmi les produits qu’ils admiraient, propulsés dans les boutiques devant lesquelles ils s’attardaient. Un ours était en marche, et cet ours avait une mission.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, soir\u00e9e du mardi 23 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_soiree_du_mardi_23_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;5854-11297&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_fin_d_apres-midi_du_mercredi_24_juillet_1157">Jérusalem, fin d’après-midi du mercredi 24 juillet 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Appuyé au chambranle de la porte des cuisines donnant sur la cour, Ernaut dégustait un peu de vin tout en grignotant du pain. Il venait d’accompagner des valets à l’atelier des monnaies royales pour y déposer des barres d’argent qui allaient servir à frapper les pièces à l’effigie du roi. Il tenait une de celles-ci dans la main, toute neuve, une de celles qui avaient servi à le payer.
</p>

<p>
Autour de lui les marmitons, les coursiers, s’activaient pour préparer le repas du soir. Une odeur d’épice et de pain chaud lui titillait les narines. Il prenait souvent son repas au palais, profitant des restes des festins préparés pour la table du roi. En tant que sergent, il n’était pas parmi les premiers qui pouvaient y prétendre, mais la nourriture était suffisamment abondante et variée pour qu’il y trouve de quoi satisfaire son solide appétit et son insatiable gourmandise.
</p>

<p>
Il observait avec nonchalance un des cavaliers byzantins qui venait d’apparaître dans la cour. De taille moyenne, celui-ci était vêtu d’une cotte à revers sur le cou, d’une belle étoffe verte. Un foulard rouge ceignait sa taille, épaisse, sous son baudrier d’arme. Le cou large, les épaules puissantes auraient été à l’aise à manier la charrue ou la cognée. Il tenait une paire de bottes à la main, semblant hésiter sur la conduite à tenir. Ernaut fit quelques pas dans sa direction. Il fut accueilli d’un regard franc.
</p>

<p>
« Besoin d’aide ?
</p>

<p>
– Oui. Possible réparer semelles ? »
</p>

<p>
Ce disant, l’homme brandissait ses chaussures, qui avaient visiblement connu des jours meilleurs. Ernaut acquiesça et lui fit signe de le suivre. Il confia son gobelet à un gamin de cuisine qui passait là et se dirigea vers les rues de la cité.
</p>

<p>
« Stamatès ! déclara le grec.
</p>

<p>
– Je ne parle pas votre langage, l’ami, répondit Ernaut.
</p>

<p>
– Non, Stamatès mon nom. Stamatès Mpratos. »
</p>

<p>
Le jeune homme sourit de sa méprise.
</p>

<p>
« Et moi Ernaut. Ernaut de Vézelay ! »
</p>

<p>
Ils échangèrent un sourire et se coulèrent dans le flot de pèlerins. Le palais royal était accolé à l’église du Saint-Sépulcre, et se trouvait donc dans la partie de la cité où l’on croisait le plus de voyageurs. En cette période de l’été, il était difficile d’avancer dans les rues environnantes, entre l’hôpital de Saint-Jean et la rotonde qui abritait le tombeau du Christ. Chemin faisant, Ernaut, toujours curieux, s’efforçait de faire la conversation.
</p>

<p>
« Tu parles bien notre langue, tu es interprète ?
</p>

<p>
– Non ! Soldat. Mais je connais gens de ton pays, quand eux passés sur nos terres voilà dix ans.
</p>

<p>
– Tu as vu le roi Louis !
</p>

<p>
– Oui, le roi Louis. Bonne armée. Pas comme Conrad<sup><a href="#fn__22" id="fnt__22" class="fn_top">22)</a></sup>, armée pas sérieuse, pillards et voleurs. »
</p>

<p>
Son visage se fendit d’un large sourire.
</p>

<p>
« Battu un peu contre eux, pour calmer. Bon soldats ! »
</p>

<p>
Ils finirent par trouver un savetier qui accepta de prendre les souliers, indiquant de repasser le lendemain.
</p>

<p>
« Ça te dirait un peu de vin, compère ? Je connais bonne taverne pas loin.
</p>

<p>
– Oui. Dans mon village, on aime le vin.
</p>

<p>
– Comme chez moi alors ! Mon père est vigneron.
</p>

<p>
– Dans le passé, démons de mon pays passaient leur temps boire le vin. Et s’amuser avec femmes ! »
</p>

<p>
Stamatès arbora un large sourire à l’évocation de ces légendes, emboîtant le pas à Ernaut.
</p>

<p>
« Les démons de Byzance ?
</p>

<p>
– Non, je ne suis pas de Polis, être du thème de Thessalonique. Petit village. Radolibos. Je pas aime grandes cités. Ici ça va encore, mais la Polis… »
</p>

<p>
Il fit un geste des mains indiquant la démesure, tout en soufflant, amusé puis ajouta un clin d’œil.
</p>

<p>
« Je préfère voyages, campagnes du Basileus Komnenoi. »
</p>

<p>
Il empoigna sa petite masse à tête de bronze, qu’il portait passée à la ceinture.
</p>

<p>
« Je écrase têtes des ennemis partout où il faut. Polis pas pour moi.
</p>

<p>
– J’aimerais bien faire visite en ta Cité, moi.
</p>

<p>
– Belle. Très belle. Mortelle aussi. Vieille Polis. »
</p>

<p>
Il s’esclaffa et tapa amicalement sur le bras du jeune homme.
</p>

<p>
« Je te dirai secrets à savoir pour éviter ennuis dans la Polis. Allons boire ! »
</p>

<p>
Ernaut hocha la tête avec enthousiasme, avançant avec d’autant plus de vigueur. Un instant il se rappela la réputation homosexuelle qu’on prêtait aux Byzantins, mais il balaya cette pensée en un instant. Stamatès avait l’allure d’un vétéran, et un gobelet à la main, prendrait certainement plaisir à narrer ses aventures. De celles qu’Ernaut rêvait de vivre. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mercredi 24 juillet 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_fin_d_apres-midi_du_mercredi_24_juillet_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11298-16007&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les relations du royaume chrétien de Jérusalem avec les puissances locales ne se calquaient pas sur les croyances religieuses, pas plus que chez ses adversaires. Des alliances de circonstance apparaissaient avec des dirigeants musulmans, des pactes de soutien mutuel étaient régulièrement conclus.
</p>

<p>
De la même façon, l’empire byzantin jouait les uns contre les autres. Cette attitude pragmatique des pouvoirs politiques heurtait beaucoup de croisés fraîchement débarqués, qui critiquaient à l’envie ceux qui avaient trahi selon eux l’héritage des premiers croisés conquérants. Cette politique était rendue possible par la grande fragmentation de la puissance musulmane.
</p>

<p>
L’unification graduelle sous Nûr al-Dîn puis Saladin finit par rendre inefficaces ces manœuvres diplomatiques.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16008-16836&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Augé Isabelle, <em>Byzantins, Arméniens &amp; Francs au temps de la croisade. Politique religieuse et reconquête en Orient sous la dynastie des Comnènes 1081-1185</em>, Paris : Geuthner, 2007.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

<p>
Elisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;16837-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Tripoli, actuellement au Liban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Thierry d’Alsace, comte de Flandre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Défaite des latins face aux forces de Nur al-Dîn, le 19 juin 1157, qui vit la mort ou la capture de nombreux dignitaires, voir Qit’a « Chétif destin ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Manuel Comnène, empereur de Byzance à partir de 1143 (1118-1180).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Renaud de Châtillon, prince d’Antioche.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Louis VII (1120-1180), roi de France depuis 1137, qui a participé à la Seconde Croisade entre 1147 et 1149.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Qilig Arslan (? – 1192), sultan seldjoukide de Rum à partir de 1156.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__21" id="fn__21" class="fn_bot">21)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__22" id="fn__22" class="fn_bot">22)</a></sup> 
<div class="content">Conrad III de Hohenstauffen (1093-1152), roi germanique.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:55:45 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Frères ennemis]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Jouvences]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_025_jouvences#jouvences]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_matin_du_mardi_16_avril_1157">Jérusalem, matin du mardi 16 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Après l’afflux du matin, lorsqu’entraient tous les marchands de légumes, de fruits et de bestiaux à destination des foires et étals, le travail était plutôt calme à la porte de David. Les négociants arrivaient au compte-goutte, avec leurs caravanes de chameaux, de mules ou d’ânes, dans un nuage crayeux et les cris des convoyeurs. Ils étaient aiguillés vers le bâtiment des douanes, tandis que leur convoi emplissait l’air de poussière et d’odeurs animales.
</p>

<p>
Le péage ne concernait pas les simples voyageurs, les pèlerins ou les locaux. Donc le plus souvent, les sergents de faction se contentaient d’attendre que la foule et le temps passent, à l’ombre des murailles, espérant le passage du soleil au zénith, moment où ils seraient relevés. Certains jouaient au palet, d’autres encore fermaient les yeux, les fesses dans le gravier, cachés dans un recoin. Ernaut n’était pas de ceux-là.
</p>

<p>
Récemment nommé, il accomplissait son devoir avec zèle, sous les sourires et parfois les quolibets de ses compagnons. Sa haute stature marquait d’ombre le passage sous la voûte perçant la muraille. Il était l’écueil qui brisait le flot. Ou du moins s’imaginait comme tel, les pouces dans le baudrier, jambes écartées, le front haut et le regard inquisiteur. Eût-il été habillé de gris qu’on l’aurait pris pour une antique statue de Samson, oubliée là des siècles durant. Les yeux au loin, perdus dans les monts de Judée, parcourant les terrasses d’oliviers et d’aliboufiers, de cyprès et de figuiers, revenaient instantanément se poser sur quiconque se présentait à l’entrée du passage. Il n’esquissait pas le moindre geste pour les exempts de taxe.
</p>

<p>
Baset, un de ses collègues, petit homme au visage pointu, le doigt prompt à moquer ou à se réfugier dans l’une des cavités de son visage ricanait avec un de ses compères, un valet ventripotent qui traînait dans les environs, entre deux commissions pour un maître débonnaire.
</p>

<p>
« On a levé bon féal avec celui-là !
</p>

<p>
– Crédieu, y ferait pas bon l’inquiéter. Si la baffe te rate, la tempête à la suite t’enrhumera à coup sûr ! s’amusa l’autre.
</p>

<p>
– De certes je préfère l’avoir à mes côtés. Il a tant espoir d’œuvrer droitement qu’il aime à assurer pires corvées.
</p>

<p>
– Ça lui passera…
</p>

<p>
– Comme à tous » opina Baset gravement.
</p>

<p>
Il se tourna vers le valet, fouillant sous sa cotte pour détacher sa bourse du braiel.
</p>

<p>
« T’irais pas nous quérir cruchon de vin bien coupé ? J’ai grand soif et la vinasse d’ici a goût de pissat. »
</p>

<p>
Le joufflu attrapa les pièces et partit de sa démarche traînante, levant la main pour saluer Ernaut tandis qu’il pénétrait dans la cité. Le jeune homme le suivit d’un regard, tournant légèrement la tête, un demi-sourire sur les lèvres. C’est alors qu’il discerna des silhouettes connues qui s’approchaient depuis les rues de la ville. Son expression se fit soudain plus enjouée et toute sa silhouette se détendit. Sanson de Brie, sa femme Mahaut et, surtout, Libourc sa fille, s’avançaient droit vers lui.
</p>

<p>
Arrivés à quelques pas, le vieil homme salua amicalement, tandis que Libourc se contentait d’un sourire à son intention. La poitrine du jeune homme n’était que braises et il ne savait désormais plus quoi faire de ses mains, qu’il ne pouvait garder crânement sur ses armes. Embarrassé, il décida de les croiser dans son dos, histoire de les cacher.
</p>

<p>
« Le bon jour à toi, maître Ernaut, lança gaiement Sanson.
</p>

<p>
– Le bon jour à vous, maître Sanson. »
</p>

<p>
En disant cela, il ne s’attarda guère sur les deux parents mais échangea quelques regards avec la jeune fille, découvrant avec ravissement l’apparition des fossettes aux creux des joues. Il se rendit compte après un instant qu’il dévisageait Libourc alors même qu’il leur bloquait le passage à tous trois. Le visage de Mahaut n’aurait pu être plus acide lorsqu’elle déclara :
</p>

<p>
« Auriez-vous ordre de tenir les pèlerins en deçà des murs, sergent ? »
</p>

<p>
Ernaut écarquilla les yeux.
</p>

<p>
« Certes pas ! Je.. C’est juste que…
</p>

<p>
– Nous allons visiter un casal non loin, maître Ernaut, peut-être en as-tu entendu parler ? » glissa Sanson, de sa voix douce mais décidée.
</p>

<p>
Ernaut lui adressa un regard reconnaissant et réussit à enchaîner :
</p>

<p>
« Peut-être, un mien frère espère un casal à une poignée de lieues au septentrion, à la Mahomerie.
</p>

<p>
– Non, moi c’est à… »
</p>

<p>
Sanson fronça les sourcils, leva les yeux.
</p>

<p>
« Mahomeriola, mon ami, lui indiqua Mahaut.
</p>

<p>
– Voilà, sur la route de la côte. »
</p>

<p>
Ernaut ne put réprimer un soupir de mécontentement. Si Sanson s’était installé dans le même casal que son frère Lambert, il aurait eu toutes les excuses pour leur rendre visite, pour être en compagnie de Libourc.
</p>

<p>
« Nous cherchons loueur de montures pour nous y rendre, justement, y faire visite à l’intendant et se rendre compte des manses. En connais-tu un bon ?
</p>

<p>
– De certes ! Il y a Abdul Yasu, dont l’écurie est située en deçà du bosquet de palmiers où vous voyez la charette emplie de bois. Recommandez-vous de moi, il me connaît. »
</p>

<p>
Disant cela, Ernaut bomba le torse, heureux de se mettre en avant. Il n’osa risquer un œil vers Libourc, mais sentait bien qu’elle le fixait, et devina un sourire sur son visage.
</p>

<p>
« Grand merci, mon garçon. Je suis aise d’avoir compère en la sergenterie du roi Baudoin. J’ai espoir que tu viendras rompre le pain dans ma demeure quand je serai installé.
</p>

<p>
– Rien ne me ferait plus plaisir, maître Sanson.
</p>

<p>
– Alors c’est dit, grand merci à toi, maître Ernaut, je te souhaite le bon jour. »
</p>

<p>
Ernaut ne sut quoi répondre et bredouilla un salut incompréhensible, tandis qu’il dévisageait Libourc qui s’éloignait. Après quelques pas, elle fit voler sa natte d’un geste gracieux et en profita pour le fixer à son tour, le gratifiant d’un sourire porteur d’espoir.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, matin du mardi 16 avril 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_matin_du_mardi_16_avril_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;356-6450&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="mahomeriola_fin_de_matinee_du_dimanche_8_septembre_1157">Mahomeriola, fin de matinée du dimanche 8 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
À la sortie de la messe, les gens s’assemblaient devant le parvis, au frais des pins qui bordaient la placette, entre le gargouillis de la fontaine et le chant des cigales. Les enfants jouaient autour des buissons brunis par le soleil, couraient entre les hommes occupés à échanger les dernières nouvelles du royaume, des cultures ou, plus important encore, des vicissitudes du voisin. Ernaut avait pris l’habitude de venir partager le dîner dominical avec Sanson et les siens, profitant de l’occasion pour passer du temps avec Libourc. Comme à chaque fois, Mahaut était partie en avant pour finir de préparer le repas tandis que son mari, intarissable bavard, s’attardait à discuter.
</p>

<p>
Les deux jeunes gens profitaient de sa présence pour flâner également, à l’ombre des arbres, comme d’autres de leur âge, déambulant aux alentours entre les bosquets. Ne sachant que faire de ses mains, Ernaut dépeçait une pomme de pin tout en parlant. Il se sentait de plus en plus en confiance avec Libourc et ne craignait plus les moments de silence, qu’ils comblaient de regards qui se suffisaient. Parfois, quand ils se trouvaient à l’écart d’un chemin, loin des regards toujours curieux, ils se laissaient aller à plus d’intimité, s’accordant baisers et chastes caresses. Ils jouissaient de leur jeunesse, de leur passion naissante, de ces promesses innocentes.
</p>

<p>
Ce jour-là, Libourc sentit bien qu’Ernaut n’était pas aussi dissert qu’habituellement. Il hésitait sur les mots et ne finissait pas ses phrases, comme si un souci le contrariait. Elle se rapprocha de lui, entrelaçant leurs bras et saisissant sa main.
</p>

<p>
« Tu me sembles d’humeur bien sombre, ce jour d’hui, Ernaut !
</p>

<p>
– Sombre ? Certes non. C’est juste que… Je n’ai pas grande habileté avec les mots.
</p>

<p>
– Alors déverse ton sac et nous ferons juste tri. »
</p>

<p>
Ernaut inspira lentement et déposa un baiser dans la chevelure de la jeune fille.
</p>

<p>
« Je pensais à Guillaume et Anseline…
</p>

<p>
– Que de bon temps nous avons pris à leur mariage, s’emporta Libourc. Je n’avais pas dansé ainsi depuis… Depuis jamais en fait ! Tu caroles si adroitement, mon bel ami. »
</p>

<p>
Elle se serra contre lui.
</p>

<p>
« Bon temps fait le pied léger… Je me demandais si… »
</p>

<p>
Il marqua un temps, se passant la langue sur les lèvres, hésitant. La jeune femme lui pressa le bras.
</p>

<p>
« Et quoi donc ? »
</p>

<p>
Ernaut lança tout à trac :
</p>

<p>
« Verrais-tu d’un bon œil que je parle mariage à ton père ? »
</p>

<p>
Libourc sentit son cœur s’emballer et ses joues se colorèrent tandis que la joie illuminait son visage. Elle s’arrêta brusquement. Il la dévisagea, surpris de sa propre hardiesse, soudain bien désemparé devant le silence.
</p>

<p>
« Eh bien alors quoi ?
</p>

<p>
– Bien sûr que oui, mon beau ! Je n’ai pas plus cher espoir que de m’unir à toi. »
</p>

<p>
Elle se tourna face à lui et enserra son cou de lutteur de ses bras minces, attirant son visage à elle. Sa voix se fit discrète, souffle léger couvrant les bruits alentours.
</p>

<p>
« Devenir ton épouse devant Dieu et les hommes, voilà mon rêve le plus doux ».
</p>

<p>
Puis elle scella sa déclaration d’un baiser d’abord très chaste puis empli de passion. Ils ne se séparèrent qu’à regret, lorsque des gamins qui les avaient espionnés se mirent à leur tourner autour, chantant et riant tout en se moquant des amoureux.
</p>

<p>
« Les petits démons » s’amusa Libourc, tandis qu’elle faisait mine de les chasser de la main.
</p>

<p>
Ernaut la ramena contre son cœur et grogna contre les petits diables, d’un grondement d’ours empli de joie tandis qu’il goûtait ses lèvres une nouvelle fois. Il allait se marier.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Mahomeriola, fin de matin\u00e9e du dimanche 8 septembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;mahomeriola_fin_de_matinee_du_dimanche_8_septembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6451-10218&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_midi_du_jeudi_6_fevrier_1158">Jérusalem, midi du jeudi 6 février 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Un temps mitigé avait succédé à des journées froides et maussades. C’était la première fois depuis plusieurs jours que le soleil émergeait dans le ciel d’hiver. La chaleur de la mi-journée faisait oublier les frimas de la nuit, et à l’abri du vent, contre les murailles sud de la cité, il faisait bon s’alanguir sous les rayons bienfaisants.
</p>

<p>
Ernaut avait fini son service de la nuit, qu’il avait passé à patrouiller dans les rues et le long des remparts. Il était las, et avalait donc avec bonheur la tourte à la viande et aux herbes que Mahaut avait confectionnée. Il avait encore de nombreuses réticences à son sujet, ce qu’elle lui rendait bien, mais il reconnaissait qu’elle cuisinait divinement. Il espérait secrètement que Libourc avait hérité ce don de sa mère, dans la perspective de se délecter à chaque repas jusqu’à la fin de ses jours.
</p>

<p>
Il les avait rejoints au marché aux bestiaux, où Sanson était venu, espérant trouver de quoi se constituer un cheptel. Il avait besoin d’animaux de bât et envisageait d’investir dans quelques têtes d’ovins. Mais il n’avait pas trouvé son bonheur et repartait déçu. Cela n’avait néanmoins pas entamé son moral et il parlait de son établissement dans le casal de Mahomeriola avec les accents chantants d’un jeune homme. Il travaillait à avoir une presse à olives chez lui en plus d’un moulin à concasser.
</p>

<p>
« Une fois tout cela installé, il ne me restera plus rien de ce que j’ai amené de Champagne. Pas une maille ! Mais nous aurons beau manse.
</p>

<p>
– La terre vaut plus que monnaies d’or répétait mon père, et j’encrois qu’il disait vrai, abonda Mahaut.
</p>

<p>
– Vous ne saurez œuvrer seul en si vaste domaine, maître Sanson ? Cela me parait bien grand, s’inquiéta Ernaut.
</p>

<p>
– Il y a abondance de valets. J’aurais bien acquis un esclave, mais…
</p>

<p>
– Il est hors de question qu’un de ces Mahométans vive sous mon toit, le coupa Mahaut, pincée. Et puis, j’ai doutance que Dieu approuve ce genre de choses. »
</p>

<p>
Ernaut fronça les sourcils, étonné de voir Mahaut proférer une telle remarque. Elle s’en aperçut et continua.
</p>

<p>
« Pour sûr que voilà païens malfaisants ! Mais il me semble qu’il faut en faire de bons chrétiens plutôt que des serviteurs qui flattent notre orgueil.
</p>

<p>
– Toi, tu écoutes trop les sermons des bons pères, ma douce » s’amusa Sanson.
</p>

<p>
La remarque éteignit la discussion et chacun s’employa pendant un moment à avaler son repas. Ernaut et Libourc échangeaient des regards complices lorsque leurs mains se frôlaient près du pain ou d’un pichet. Tandis qu’elle piochait parmi des dattes, Mahaut se tourna vers le jeune homme :
</p>

<p>
« Dis-moi, Ernaut, plutôt que d’avoir serviteurs inconnus, ne voudrais-tu pas labourer aux côtés de mon époux ? Tant qu’à se faire valet, autant le faire sur une terre de sa famille. »
</p>

<p>
Libourc soupira et Ernaut fit la moue, vexé de la remarque.
</p>

<p>
« Je ne suis nullement valet, j’ai prêté serment au roi de Jérusalem et le sers comme loyal sergent. Il n’y a là nul déshonneur, rien à comparer avec le valet qui s’emploie à récurer les auges à cochons ou à fendre le bois.
</p>

<p>
– Vois-tu déshonneur à fendre le bois de ton parent ?
</p>

<p>
– Je ne…
</p>

<p>
– La paix, vous deux, s’emporta Sanson. Mahaut, tu ne peux demander à Ernaut de venir en la maison de son espousée, cela ne se passe pas ainsi. »
</p>

<p>
Ernaut hocha la tête en accord, reconnaissant que Sanson ramène sa femme à la raison. Il avala un peu de vin, le temps de se calmer. Libourc lui serra la main en soutien, souriant avec douceur, inclinant de la tête à de la retenue de sa part. Il enrageait des remarques assassines de Mahaut, mais n’avait guère de moyens de s’en prémunir. Il choisit donc de se justifier, une fois encore.
</p>

<p>
« Je n’ai pas prétention de profiter des biens qui ne sont pas miens. J’ai conscience que Libourc aura belle dot et je saurai lui garantir un douaire à la mesure. Quand nous partagerons un toit, ce sera le nôtre, et j’ai espoir qu’il ne soit pas moins solide que le vôtre.
</p>

<p>
– J’ai nul doute à cela, indiqua Libourc, dans un sourire.
</p>

<p>
– Moi non plus, Ernaut, opina Sanson. Car même si j’ai bonne amitié pour toi, sache que je n’aurais jamais donné ma fille à un homme qui ne la vaille pas. Outre tu sais manier l’épée et cela peut être de quelque utilité en ce pays. L’affaire est dite et je n’y reviendrai pas. »
</p>

<p>
Il conclut sa déclaration d’un toat silencieux et avala son gobelet de vin tandis que des étoiles brillaient dans les yeux des jeunes gens, indifférents au visage maussade de Mahaut, aussi gris que son voile. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Au tournant du XIIe siècle, le mariage latin demeure une affaire essentiellement laïque. Si l’Église s’emploie depuis des années à en faire un moment important de la vie du fidèle (qui aboutira à en faire un sacrement quelques dizaines d’années plus tard), il constitue avant tout une union civile. Ce qui importe aux familles, c’est de réguler les transferts de biens que le départ des jeunes gens et leur installation peuvent provoquer. Généralement, c’est la femme qui quitte le foyer familial pour rejoindre son époux et de complexes échanges sont mis en place pour dédommager les différentes parties qui se voient lésées, amputées d’un membre productif.
</p>

<p>
Ce n’est d’ailleurs pas l’apanage de la société médiévale européenne et on retrouve de nombreux textes traitant des mêmes soucis dans la documentation légale juive ou musulmane.
</p>

<p>
L’ingérence de l’Église dans cette cérémonie sera aussi l’occasion de remettre en valeur le consentement des futurs époux, insistant sur l’engagement moral que représente l’union de deux âmes. Cela a certainement participé à renforcer l’importance du sentiment amoureux dans la négociation de telles cérémonies, au détriment des impératifs politiques et économiques familiaux, vraisemblablement prévalents jusque-là.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ross David, « Allegory and Romance on a Mediaeval French Marriage Casket », dans <em>Journal of the Warburg and Courtauld Institutes</em>11, 1948, p.112-142.
</p>

<p>
Schnell Rudiger, Shields Andrew, « The Discourse on Marriage in the Middle Ages » dans <em>Medieval Academy of America</em> 73, 1998, p. 771-786.
</p>

<p>
Searle Eleanor, « Seigneurial Control of Women’s Marriage: A Rejoinder » dans <em>Past and</em> <em>Present Society</em>99, 1983, p. 148-160.
</p>

<p>
Sheehan Michael M., <em>Marriage, Family, and Law in Medieval Europe: Collected Studies</em>, Toronto: University of Toronto Press, 1996.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;16357-&quot;} -->]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:55:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Jouvences]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ La reine du nord]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_024_la_reine_du_nord#la_reine_du_nord]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_023_graines_d_espoir" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_023_graines_d_espoir" data-wiki-id="fr:qita:qita_023_graines_d_espoir">Graines d’espoir</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_025_jouvences" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_025_jouvences" data-wiki-id="fr:qita:qita_025_jouvences">Jouvences</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_matin_du_mardi_3_septembre_1157">Jérusalem, matin du mardi 3 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Une langoureuse lumière orangée emplissait les rues abandonnées aux chiens, aux rats et aux lève-tôt. Ernaut était de ceux-là et clopinait, un sac de cuir à l’épaule, en direction de la forteresse de la tour de David. Il baillait à s’en décrocher la machoire, les yeux encore embués de sommeil. Inquiet de se présenter trop tard pour le départ, il avait peiné à s’endormir et s’était levé alors qu’un velours ambré commençait à peine d’éclaircir l’orient. Ses affaires prêtes depuis la veille, il s’était habillé et avait pris le chemin du départ en un instant.
</p>

<p>
Il avait été désigné comme escorte pour quelques émissaires se rendant à Naplouse. Là, dans la demeure de la vieillissante reine Mélisende<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> allaient se retrouver des ambassadeurs et représentants de nombreux dirigeants. Parmi eux, on comptait Thoros d’Arménie, avec lequel les seigneurs latins espéraient organiser une campagne dans le nord, profitant de la désorganisation de leur ennemi commun Nur al-Dîn suite aux tremblements de terre de l’été. La mère de Baudoin<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> était fille des montagnes arméniennes et conservait un grand prestige, dont elle se servait désormais au service de son fils, et du royaume comme toujours.
</p>

<p>
Ernaut était curieux de découvrir cette femme qui avait bataillé ferme pour défendre Jérusalem contre tous ses adversaires, dont les sœurs avait épousé les princes des territoires voisins, et qui n’avait pas hésité à prendre les armes pour s’opposer à un fils qu’elle n’estimait pas encore assez mûr pour lui succéder. Aux abords de la citadelle, des hennissements, des appels, le tohu-bohu des valets empressés se déversaient dans les rues encore endormies. La vaste porte d’accès était largement ouverte et à l’intérieur, la fébrilité régnait.
</p>

<p>
Les magnifiques palefrois de la suite royale étaient apprêtés, les hongres des sergents bouchonnés et des paquets prenaient place aux flancs des roncins de bât. Jamais le jeune homme n’avait pris part à un tel équipage. Jusqu’alors, il se contentait de les regarder passer, au hasard de la route d’un évêque, d’un comte ou d’un abbé. Cette fois, il serait de ceux qui toiseraient fièrement les pieds-poudreux, les industrieux de la glèbe, qui n’oseraient lever sur eux les yeux qu’emplis de respect et de crainte.
</p>

<p>
Il rejoignit les compagnons avec qui il chevaucherait, le visage plein d’espoir et d’émerveillement. Droart l’accueillit d’une bourrade amicale mais rapide.
</p>

<p>
« Tu arrives à point, l’ami. Il faut aider les valets à lier les besaces et sacoches que tu vois là. »
</p>

<p>
Il s’arrêta et regarda Ernaut des pieds à la tête, le regard malicieux.
</p>

<p>
« Que te voilà en grand appareil, maistre Ernaut. Pourquoi donc t’endimancher pareillement ?
</p>

<p>
– Eh bien, n’allons-nous pas chevaucher au suivi de la bannière royale ? Il nous faut mener grand train, à errer ainsi au nom du souverain.
</p>

<p>
– Voilà bien vérité, par ma foi. Mais nous allons surtout chevaucher parmi caillasse et poussière, et ta cote flamboyante aura couleur de souris à notre arrivée. Roule-la donc en ta sacoche et enfile vêtement moins clinquant. Garde ta belle tenue pour Naplouse. »
</p>

<p>
Ernaut opina et se dépêcha d’accomplir ce qui lui avait été recommandé. Il passa donc, non sans regret, sa vieille cotte, d’un vert délavé, dont le chemin ne pourrait entamer la teinte, déjà fort passée. Peu après résonna un premier long coup de trompe, lancé depuis la maîtresse tour. Droart lui sourit :
</p>

<p>
« Au premier cornage, chacun se doit de s’aprêter. »
</p>

<p>
Ernaut acquiesça et noua ses affaires au troussequin de sa selle. Tandis qu’il s’affairait à régler la sous-ventrière, il aperçut le petit groupe de dignitaires qui sortait d’un des bâtiments. Autour du connétable Onfroi de Toron, dont la barbe majestueuse n’était pas sans rappeler celle du grand Charles<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, gravitaient plusieurs hommes de moindre envergure. Parmi ceux-ci, il reconnut le visage basané et le regard perçant de Régnier d’Eaucourt.
</p>

<p>
Le chevalier était vêtu d’une tenue de voyage très sobre et avançait à grandes foulées, remuant les mains tandis qu’il parlait. Peu de temps après, Ernaut eut l’occasion d’échanger quelques mots avec Ganelon, son valet. Il lui confirma qu’ils faisaient partie du convoi, son maître ayant de nombreux contacts avec les familiers de la reine, qu’il avait servie fidèlement pendant des années avant de se résoudre à rejoindre Baudoin. Lorsque la bannière portant les couleurs de Jérusalem sortit de la chapelle, fièrement brandie par un jeune homme en grand haubert, l’activité redoubla. Seul Ernaut perdit quelques instants à admirer le carré de soie ondoyant dans le vent.
</p>

<p>
Un second coup de trompe retentit, l’arrachant à sa rêverie.
</p>

<p>
« En selle ! lui cria Droart. Nous allons former conroi de route. »
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<p>
Un chevalier au menton volontaire, le visage barré d’une cicatrice qui lui avait emporté une partie du nez allait et venait le long de la colonne, indiquant d’une voix sèche ou d’un index autoritaire les emplacements de chacun. Puis il rejoignit l’escorte du connétable.
</p>

<p>
Tout le monde attendait, les voix s’étaient tues. On n’entendait que le piétinement des sabots, le ronflement des étalons tenus serrés, le cliquetis des harnais. Onfroi de Toron leva le bras et la trompe sonna une dernière fois, indiquant le départ de la troupe. Ernaut admira les chevaliers menés par la bannière royale franchir le portail et talonna son cheval pour tenir sa place, parmi les valets et les bidets.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, matin du mardi 3 septembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_matin_du_mardi_3_septembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;365-6404&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="naplouse_fin_de_journee_du_mardi_3_septembre_1157">Naplouse, fin de journée du mardi 3 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsque la colonne était finalement parvenue à Naplouse, Ernaut se sentit soulagé. Il n’était pas habitué à chevaucher toute la journée et ses cuisses, ses fesses étaient endolories par la selle dont le matelassage lui semblait tout symbolique. Les dernières lieues lui avaient paru une éternité. La chaleur avait été assommante et, bien qu’ils eussent fait une longue halte à la mi-journée pour se protéger des moments les plus chauds, il avait la gorge sèche et la bouche comme du carton, ayant fini sa gourde depuis bien longtemps.
</p>

<p>
Lorsqu’il avait réalisé qu’ils prenaient la route de la Mahomerie, il avait secrètement cultivé l’espoir que son frère pourrait l’admirer tandis qu’il passerait, majestueux, dans la colonne royale. Mais, las, ils étaient passés au large du casal, sur la grande route, et nul paysan n’avait pointé son nez pour venir les soutenir de cris de joie ou, à défaut, les admirer en silence. Il avait remarqué que, si parfois quelques-uns levaient le nez de leurs travaux, la plupart se contentaient d’un rapide coup d’œil, habitués qu’ils étaient à voir passer des contingents d’hommes en armes à la suite d’une bannière. Le royaume était en guerre de façon quasi permanente depuis sa création et, lorsqu’il ne l’était pas, il s’employait à préparer la prochaine. L’enthousiasme d’Ernaut était donc retombé, au même rythme que ses épaules, tandis que la chevauchée pesait plus lourdement sur son corps.
</p>

<p>
La cité de Naplouse lui parut bien modeste, étant donnée sa réputation. Aucune enceinte n’en protégeait les habitations, et nulle forteresse de grande ampleur ne surplombait la verdoyante vallée où elle se lovait. Sur les pentes environnantes, des terrasses soigneusement entretenues accueillaient une grande variété de cultures, avec une prédominance de vignes et d’oliviers. Une vaste palmeraie enserrait les bâtiments, apportant ombre et fraicheur.
</p>

<p>
Ils stoppèrent à peine arrivés, la plupart des sergents ayant ordre d’attendre à l’entrée des quartiers commerçants, près d’une grande église. Le connétable et les chevaliers continuèrent, accompagnés de quelques valets. Plusieurs commerces étaient encore ouverts, des coups de maillets se faisaient entendre d’une échoppe non loin.
</p>

<p>
Un vieil homme à la barbe mitée, un bonnet tricoté de travers sur le crâne, s’arrêta devant eux, tenant ferme la longe de son âne qui disparaissait sous un impressionnant chargement de bois. Il resta à étudier la troupe un petit moment avant de s’effacer dans une des ruelles adjacentes. Ne demeuraient à les admirer que quelques gamins à l’allure espiègle qui dévisageaient, les yeux écarquillés, les valeureux hommes du roi.
</p>

<p>
Un frère convers de l’hôpital, reconnaissable à une tonsure peu récente et une tenue fatiguée, vint à eux et se présenta. Il avait pour charge de les mener là où ils seraient hébergés le temps qu’ils resteraient à Naplouse. Ernaut grimaça, il avait espéré demeurer auprès des puissants, et se trouvait relégué dans l’hospice des voyageurs, avec les pèlerins et les malades.
</p>

<p>
Le logis était non loin, massive construction aux bloc soigneusement appareillés. En peu de temps, la cour reprit vie, épouvantant les volailles qui péroraient jusque là. Un chien curieux profita de la pagaille pour venir les renifler puis, son inspection faite, retourna dans la dépendance dont il était sorti. Le moine courait partout, le cheveu fou et le regard inquiet. Il passait régulièrement un doigt agacé dans son encolure, comme si l’étoffe le serrait et il déglutissait bruyamment avant de dire la moindre chose.
</p>

<p>
Les hommes habitués ne mirent pas longtemps à décharger les affaires et à les porter dans la grande salle où les atttendaient des banquettes munies de matelas et de couvertures. Très vite, certains firent glisser leurs savates, s’allongeant sur la couche qui serait la leur pour les jours à venir. Quelques-uns déballèrent des affaires, d’autres encore allèrent s’enquérir des repas, des commodités ou des attractions que la ville offrait.
</p>

<p>
Ernaut et Droart furent de ceux qui se préoccupaient de leur estomac avant tout. Le souper était prévu d’ici peu, certains pèlerins assistant à l’office. Droart s’étonna de leur présence, en cette période si avancée de l’année. La plupart arrivaient au printemps et repartaient à la fin de l’été, avant la clôture des mers. Le frère hospitalier haussa les épaules et confirma qu’il était rare, même en plein hiver qu’il n’y ait pas quelques marcheurs qui se présentât.
</p>

<p>
Lorsqu’ils sortirent de la salle commune où ils venaient de prendre leur repas, Droart se frotta le ventre, soupirant.
</p>

<p>
« Il doit bien avoir taverne où se payer bon vin. J’ai souvenance de futailles à mon goût en cette bonne cité.
</p>

<p>
– Il faudra demander aux goujats plutôt qu’aux frères. Le valet a plus grande habitude de gouleyer le vin à la veillée.
</p>

<p>
– M’est avis que d’aucuns pourraient même apprécier de rouler les dés ! » confirma Droart, un sourire fendant son visage rond d’une oreille à l’autre.
</p>

<p>
Il fit quelques mouvement qui se voulaient d’assouplissement.
</p>

<p>
« J’ai le fondement comme beurre en baratte ! Espérons que nous aurons beau temps à demeurer à l’héberge.
</p>

<p>
– N’avons-nous pas labeur à faire ?
</p>

<p>
– Et quoi donc, cul-Dieu ? On nous mandera bien assez tôt. Demain, nous irons au castel de la reine et pourrons roupiller jusqu’à vêpres, j’en ai espoir.
</p>

<p>
– Pourquoi donc nous faire venir pour rien ?
</p>

<p>
– Parce qu’il plaît au sire roi et à son connétable de faire étalage de leur puissance en voyageant avec moult valets et sergents, quand bien même ils ne servent à rien. »
</p>

<p>
Il s’esclaffa et ajouta, narquois.
</p>

<p>
« Et puis Baudoin a peut-être bien appris la leçon de Safet<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> ! Les démons ont failli lui ardre<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> le cul. Donc nul voyage sans escorte ! »
</p>

<p>
Marquant son assentiment, Ernaut sourit. Il demeurait néanmoins fort circonspect quant à la valeur militaire d’une escorte d’hommes comme Droart.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, fin de journ\u00e9e du mardi 3 septembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_fin_de_journee_du_mardi_3_septembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6405-12837&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="naplouse_matin_du_vendredi_6_septembre_1157">Naplouse, matin du vendredi 6 septembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
« Cinq ! annonça Ernaut.
</p>

<p>
« Quatre » répliqua Droart, tout en ouvrant sa main. La mine déçue, le jeune homme s’esclaffa de dépit.
</p>

<p>
« Cul-Dieu, je ne m’y entendrai jamais à la mourre !
</p>

<p>
– C’est affaire de talent et j’ai le don depuis que je suis enfançon. T’y peux rien. »
</p>

<p>
Les deux compères étaient affalés contre des palmiers sur un talus face à l’entrée principale, dans la cour du château. Comme chaque matin, ils s’étaient présentés à l’aube, prêts à accepter toute mission, mais espérant bien y couper un jour de plus. Ils avaient désormais leurs habitudes et, quand ils ne jouaient pas ou en avaient assez de discuter, se contentaient d’attendre, tranquillement allongés, que le repas soit corné ou que la nuit arrive.
</p>

<p>
Une silhouette fine s’avança dans leur direction. Visage plat, yeux fatigués et blonds cheveux raides, c’était Jehan, le scribe de la reine. Persuadé de son importance, il avançait à petits pas pressés, ondulant du chef comme une poule anxieuse. De la main, il fit signe à Ernaut d’approcher.
</p>

<p>
« L’hostel du roi a message à faire porter en la cité.
</p>

<p>
– J’ai monture prête, il me faut juste la seller, maître Jehan.
</p>

<p>
– En ce cas, suivez-moi ! »
</p>

<p>
Le clerc repartit au même rythme affairé, comme s’il était le seul à besogner dans la demeure. Ils pénétrèrent dans plusieurs pièces, empruntèrent un escalier étroit pour finalement déboucher dans une grande salle, haute de plafond, aux murs peints de fresques colorées.
</p>

<p>
Ernaut n’était encore jamais entré là et il se figea, admirant les personnages empreints de majesté qui déambulaient autour de lui dans des vêtements richement ornés taillés dans des étoffes de prix. La pièce était emplie de petits groupes parlant entre eux, foulant des tapis dont le prix d’un seul aurait nourri une famille des années durant. Le vacarme était impressionnant et pourtant nul ne semblait s’en soucier.
</p>

<p>
Sous un dais brodé de couleurs vives, une femme se tenait debout à côté d’une chaise curule aux couleurs éclatantes. Sa tenue croulait sous les ors et les soieries. Il n’en apercevait guère le profil mais comprit bien vite que la frèle silhouette, à la main nerveuse, était la reine Mélisende. Elle parlait à un homme au physique épais, rond de ventre et de visage, dont la cotte chamarée se tendait chaque fois qu’il bougeait. Il se contentait d’hocher la tête, écoutant avec attention, un index sur les lèvres. Jehan l’amena jusqu’à un petit groupe qui faisait écran devant le connétable, assis sur un coffre, plusieurs documents étalés à côté de lui.
</p>

<p>
Ernaut fut accueilli dans un sourire par Régnier d’Eaucourt :
</p>

<p>
« Sergent, voici plusieurs messages à porter à la cité, à l’intention du roi ou du sénéchal, le premier que tu trouveras. Tu y attendras réponse, que tu nous porteras au plus vite. »
</p>

<p>
Tout en parlant, Régnier indiquait plusieurs documents cachetés, qu’il glissa dans une boîte métallique ornée des couleurs du roi. Le géant ne savait pas quoi dire, le cœur battant la chamade. C’était sa première mission d’importance. Il se contenta d’acquiescer en silence. Le chevalier lui sourit avec chaleur, et posa une main sur son bras, ajoutant à mi-voix :
</p>

<p>
« Cela signifie qu’il te faut te mettre en selle au plus vite, garçon. »
</p>

<p>
Ernaut lança un regard désolé, sourit avec reconnaissance et s’éloigna, la boîte à la main. Il en avait vu un certain nombre déjà, tandis qu’il officiait à la porte de la ville. Cette fois, c’est lui qui pourrait pénétrer bride abattue dans les rues de Jérusalem.
</p>

<p>
Avant de sortir, il jeta tout de même un dernier coup d’œil en direction du siège d’honneur. La reine était désormais assise, écoutant un homme habillé de soie verte, le crâne protégé d’un turban éclatant de blancheur. Son visage fin s’était asséché avec les ans et ses traits accusaient son caractère autoritaire, mais on devinait parfois un sourire fugace dans les séduisants yeux noirs.
</p>

<p>
Il ne quitta la grande salle qu’à contrecœur, d’un pas traînant, rasséréné néanmoins à l’idée de chevaucher librement jusqu’à la cité, représentant officiel du roi en mission, cavalier d’importance à la monture pressée. Lorsqu’il sortit, Droart s’approcha et remarqua la boîte de messager.
</p>

<p>
« Te voilà bon pour te tanner le cul jusqu’à la cité !
</p>

<p>
– Et retour, car je dois porter réponse.
</p>

<p>
– Viens-t’en donc, on va sangler ton roncin. »
</p>

<p>
Les deux hommes ne mirent pas longtemps à fixer les sangles et le filet, et Droart ajouta deux gourdes et un sac avec du pain et du fromage. Il les fixait à l’arçon de la selle tandis qu’Ernaut réglait ses rênes.
</p>

<p>
« J’ai souvenir de fringales lors de ces voyages, il vaut mieux prévoir. Et prends garde à la nuit, la lune n’est qu’un trait, tu y verras bien mal.
</p>

<p>
– Il me faut chevaucher à la nuitée ?, s’inquiéta Ernaut tout en prenant place en selle.
</p>

<p>
– Que crois-tu donc ? Que le connétable te mande à Jérusalem pour t’y prélasser la nuit durant en bordel pendant qu’il espère réponse du roi ? »
</p>

<p>
Puis il claqua la croupe du hongre, saluant son ami d’un signe de main. Ernaut talonna, donna une impulsion de reins et partit au petit galop, dans un crissement de gravier.
</p>

<p>
« Te voilà messagier royal, mon vieux ! » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Si la reine Mélisende s’est effectivement retirée du gouvernement après l’affrontement qui l’avait opposée à son fils au début des années 1150 (voir Qit’a « Épineuse couronne »), son statut lui permit de conserver une influence certaine. Il semble néanmoins qu’elle se soit contentée de s’en servir pour appuyer la politique de Baudoin, sans plus prendre de décision autonome. La plupart de son administration avait été de toute façon soit remplacée, soit exilée avec elle. La ville de Naplouse connut donc un regain d’activité alors qu’elle était installée là, jusqu’à sa mort au début de la décennie suivante.
</p>

<p>
Au service des puissants, les messagers pouvaient être de plusieurs types, le plus modeste d’entre eux étant le simple porteur de document, qui n’avait pour mission que de délivrer une lettre, dont il n’est pas certain qu’il ait connu la teneur. Bien qu’on ne connaisse pas de boîte de messager du XIIe siècle, l’iconographie en propose une représentation établie.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
La Monte John, « The viscounts of Naplouse in the twelfth century », dans <em>Syria</em>, 1938, vol.19, no.3, p. 272-278.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem » dans <em>Dumbarton Oaks</em>, vol.26, 1972, p.93-182.
</p>

<p>
Weber R.E.J., <em>La boîte de messager en tant que signe distinctif du messager à pied</em>, Haarlem : Joh. Enschedé en Znen Grafiche Inrichting B.V., 1972.
</p>

<p>
Merceron Jacques, <em>Le messager et sa fiction. La communication par messager dans la littérature française des XIIe et XIIIe siècles</em>, Berkeley - Los Angeles - Londres : University of California Press, 1998.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;19414-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Mélisende de Jérusalem (1101-1161) fille de Baudoin II du Bourcq, second roi de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Charlemagne était la figure légendaire favorite de beaucoup de traditions, dont celle des hommes barbus.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Défaite des latins face aux forces de Nur al-Dîn, le 19 juin 1157, qui vit la mort ou la capture de nombreux dignitaires, voir Qit’a « Chétif destin ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Brûler.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:55:07 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ La reine du nord]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Graines d’espoir]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_023_graines_d_espoir#graines_d_espoir]]></link>
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<h2 class="sectionedit7" id="jerusalem_vendredi_26_avril_1157">Jérusalem, vendredi 26 avril 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Au sortir du Saint-Sépulchre, Ernaut et Lambert s’étaient dirigés droit vers Malquisinat où ils savaient trouver de quoi se restaurer. Tout en fendant la foule, ils parlaient d’une voix forte, enjouée, ce qui n’était pas fréquent chez le plus âgé des deux frères. Aussi espiègle qu’un enfant, il faisait de grands gestes et riait d’un rien, attirant l’attention sur lui.
</p>

<p>
L’entretien avec l’intendant descendu de la Mahomerie s’était fort bien passé. Des terres et un logement l’attendaient désormais dans le casal au nord de la cité, pour peu qu’il prêtât serment et accepte à l’avenir de verser champart et payer cens. Rien que d’habituel en ce cas. La perspective le mettait en joie, même s’il savait qu’il s’y installerait seul, et pas avec Ernaut, comme cela avait été envisagé à l’origine. Pourtant, son entrain demeurait intact.
</p>

<p>
« Il va me falloir trouver semences pour le prochain automne. Le frère Pisan m’a dit que les semailles se font dès après les premières pluies, on récolte fort tôt ici.
</p>

<p>
– C’est qui ce Pisan ?
</p>

<p>
– L’intendant du casal, avec qui je parlais en sortant du cloître. Il m’a invité à faire visite aussi tôt que possible, que je voie les terres. »
</p>

<p>
Ils contournèrent un groupe dense d’ouvriers transportant des planches et des clayonnages, les vêtements collés de mortier. Lambert les suivit du regard tandis qu’ils les dépassaient.
</p>

<p>
« Il me faudra aussi trouver oustillement en suffisance. Mieux vaut l’acheter ici, j’aurais plus grand choix.
</p>

<p>
– Tu parlais de semences, mais as-tu terre à vigne aussi ?
</p>

<p>
– Certes, quelques maigres arpents, et je pourrai planter mes propres ceps en nouvelles pentes, des champs seront tôt ouverts. Il me faudra tonnels pour garder ma vendange et paniers à ramasser les grappes.
</p>

<p>
– Tout doux, frère, tu n’as pas encore le moindre cépage ! »
</p>

<p>
Lambert se mit à rire.
</p>

<p>
« Tu parles de raison. Il faut prévoir et dépenser droitement le pécule de père. Il ne s’agirait pas d’être à court lorsqu’il faudra œuvrer. Seulement alors j’aurai besoin d’avoir paniers, houe et serpe…
</p>

<p>
– Je pourrai t’aider en cela. Je n’ai guère usage de ma solde.
</p>

<p>
– Il te faut penser à ton établissement aussi, tu ne demeureras pas sergent du roi. »
</p>

<p>
Ernaut haussa les épaules, souriant, mais ne répondit pas. Il n’avait prêté serment que depuis peu et découvrait à peine le travail. Il consistait avant tout à surveiller les portes de la ville la journée, non pas pour en repousser d’éventuels attaquants mais afin de taxer les denrées y entrant. Des patrouilles la nuit, et des rondes sur les murailles, voilà ce qu’on lui demandait. Aucune besogne bien difficile, rien d’exaltant non plus. En fait, il était susceptible de remplir n’importe quelle tâche pour le roi, et il avait juré de le servir fidèlement. Certains de ses collègues lui avaient raconté qu’ils portaient des messages, escortaient des ambassades, accompagnaient l’ost royal lors des combats. À ce titre, il avait le droit de porter une épée au côté dans la cité sainte. Il faisait d’ailleurs partie des rares à s’entraîner, sinon régulièrement, du moins honnêtement.
</p>

<p>
Ils débouchèrent dans la rue aux Herbes, après avoir dépassé le change syrien. La foule était plus dense et le tohu-bohu des langues et sabirs se mélangeait aux bruits de cuisine, aux aboiements des chiens quémandeurs. Chaque pas faisait découvrir une nouvelle senteur, sucrée, saline ou acide, flattant le nez ou piquant les yeux. Lambert indiqua du doigt un vendeur de pain occupé à trancher une large miche, projetant des miettes et des mies sur le sol aux alentours.
</p>

<p>
« Bientôt je ferai moudre mon propre grain. Quoi de mieux que se nourrir de son bien, mon frère ?
</p>

<p>
– Se nourrir dès à présent je dirais, rétorqua Ernaut, moqueur. Il me faudrait fief de moûtier pour contenter mes appétits ce midi.
</p>

<p>
– Achetons donc gras pâté de viande, fêtons ces bonnes nouvelles ! » approuva Lambert, enthousiaste.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, vendredi 26 avril 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_vendredi_26_avril_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;371-4523&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_matin_du_mardi_7_mai_1157">Jérusalem, matin du mardi 7 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Ernaut déposa le sac sur le sol, laissant à son frère le soin de l’assujettir sur la mule.
</p>

<p>
« Voilà tes dernières affaires ! »
</p>

<p>
Ils se tenaient au milieu de la rue, au bas de l’immeuble dans lequel ils s’étaient installé à leur arrivée, plusieurs mois avant cela. Saïd, leur voisin, était présent. D’un naturel serviable, il se proposait toujours pour aider, détaillant ses actions en un baragouinage que lui seul comprenait. Il flattait l’encolure de la bête, lui sussurant des mots aimables.
</p>

<p>
L’aube était encore proche et le ciel pas tout à fait bleu, la rue ombragée exhalait l’humidité et la fraicheur. Lambert se gratta le front, soulevant son chapeau de paille, tout en laçant les dernière courroies.
</p>

<p>
« De toute façon, tu pourras toujours m’apporter ce que j’aurai oublié. Tu ne seras pas si long à me faire visitance.
</p>

<p>
– Certes pas. Le casal n’est qu’à une poignée de lieues, avec un des chevaux d’Abdul Yasu le voyage sera tôt fait. »
</p>

<p>
Lambert s’accouda sur les paquets, un sourire forcé sur le visage.
</p>

<p>
« Eh bien voilà, cette fois, je crois que nous y sommes !
</p>

<p>
– Paysan en la terre du Seigneur, qui l’eût-cru ? glissa Ernaut dans un sourire.
</p>

<p>
– Tant de mois à patienter, et c’est désormais là. Il frappa de la main sur ses affaires, comme s’il carressait un animal. Père serait si fort enjoyé de savoir cela !
</p>

<p>
– Si d’aucuns Bourguignons passent, j’essaierai de lui faire porter nouvelles.
</p>

<p>
– Je me demande ce qu’il fait en ce moment.
</p>

<p>
– M’est avis que si le temps a été, il a fini le liage et s’est attaqué aux gourmands, serpe en main. »
</p>

<p>
L’évocation des travaux familiers rendit Lambert nostalgique et il approuva, ému.
</p>

<p>
« J’espère pouvoir faire de même bientôt et te donner à goûter le jus de ma treille.
</p>

<p>
– Si tu n’en fais pas vin aigre, je veux bien m’y risquer ! »
</p>

<p>
Lambert tapa amicalement sur le bras de son frère et concéda un rire forcé, mal à l’aise. Plus âgé de pas mal d’années, il s’était toujours senti responsable d’Ernaut, d’autant qu’ils avaient traversé le monde pour venir dans le royaume de Jérusalem. Bien qu’il soit très heureux d’enfin s’établir, il réalisait désormais qu’il le ferait seul, maintenant que son frère était entré dans la sergenterie du royaume. Le jeune homme sentit le silence s’installer et serra à son tour le bras de son aîné.
</p>

<p>
« Tu es sûr que tu ne veux pas que je te compaigne ?
</p>

<p>
– Nul besoin. Je dois juste mener ces dernières affaires et commencer à m’installer. Tu viendras me voir quand je serai prêt à te faire bonne héberge.
</p>

<p>
– J’apporterai quelques rissoles et oublies de Margue si tu veux bien, ce sera moins risqué !
</p>

<p>
– Je ne dis pas non, je n’ai guère espoir de trouver pareils délices en le casal. Mais j’ai déjà encontré d’aucuns colons de chez nous, de Bourgogne. Ils m’ont fait bon accueil. »
</p>

<p>
Ernaut sourit.
</p>

<p>
« C’est toujours bon d’avoir compaings avec qui rompre le pain. Je pense me rapprocher un peu du palais pour ma part, et dénicher meilleur logis que celui-là. Droart m’a parlé d’une chambre au près de la rue du Temple. Je pourrai mieux y accueillir mes compères.
</p>

<p>
– Je te ferai visite en ce nouveau logis à ma prochaine venue en la cité alors.
</p>

<p>
– Certes ! »
</p>

<p>
Lambert acquiesça plusieurs fois, lentement, tourna les yeux vers ses affaires, se remémorant rapidement le contenu des balles et des paniers, se passant le pouce autour des lèvres tout en énumérant les objets. Puis il expira longuement, presque un soupir.
</p>

<p>
« Il est temps… Le soleil va chauffer ce jour et j’aime autant marcher avant qu’il ne m’arde trop avant. »
</p>

<p>
Il s’avança et enlaça le géant qui lui servait de frère, dérisoire silhouette face à la montagne de muscles qui l’enserra tel un ours.
</p>

<p>
« Prends soin de toi, Ernaut, et évite les bêtises et les ennuis.
</p>

<p>
– Je suis de ceux qui les empêchent, désormais ».
</p>

<p>
Après une longue accolade, ils se séparèrent doucement et Lambert récupéra la longe de la mule que lui tendait Saïd. Il le salua d’un signe de la main et s’avança, invitant la bête à le suivre d’un claquement de langue. Le regardant s’éloigner puis disparaître au coin de la rue, Ernaut se figea un moment, les yeux dans le vague et, d’un geste, interpela Saïd :
</p>

<p>
« Ça te dirait d’aller vider quelques godets ? C’est moi qui rince. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, matin du mardi 7 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_matin_du_mardi_7_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4524-9072&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="casal_de_la_mahomerie_midi_du_mercredi_29_mai_1157">Casal de la Mahomerie, midi du mercredi 29 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La chaleur était écrasante et les hommes s’étaient réfugiés sous l’ombre des caroubiers et des alliboufiers<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup>, en grappes resserrées. Le mitan du jour était abandonné au soleil, aux cigales et aux reptiles.
</p>

<p>
Pour les moissonneurs, le repas puis la sieste permettaient de reprendre des forces avant de retourner s’échiner, faucille en main, sur les tiges et les épis dorés. Ernaut mâchonnait de la sève de pistachier, alangui, les mains sous la tête. Il ne portait que sa chemise et des braies retroussées au plus haut sur les cuisses. Lambert avait remonté ses manches et lacé ses jambières sous le genou. Il était assis le dos contre un tronc, dévorant à belles dents un morceau de pain et du fromage dur. Il contemplait la vaste parcelle qu’ils avaient attaquée au matin, où les gerbes s’empilaient désormais en faisceaux couleur miel.
</p>

<p>
Des meules bâties la veille sur les terres alentours ponctuaient les champs aux tiges désormais rases. Ernaut soupira d’aise, s’appuya sur un coude, s’empara d’une outre, y but à la régalade une longue gorgée. Une brise évanescente avait séché leur sueur et ils étaient désormais prêts à goûter un peu de repos. Lambert s’allongea à son tour, souriant.
</p>

<p>
« Nous aurons bien tôt fait la récolte, à ce rythme !
</p>

<p>
– M’oui. On va bon train.
</p>

<p>
– Dire qu’au pays, certains voient à peine les pousses sortir. Avec si beau temps, les chaumes sont bien secs…
</p>

<p>
– Ce n’est pas tant le soleil qui pose souci ici, mais les pluies automnales, à ce qui se dit. »
</p>

<p>
Lambert tourna la tête vers son frère et sourit.
</p>

<p>
« Certes. Chacun a les yeux rivés au ciel dès la saint Martin passée. Ce n’est pas comme chez nous…
</p>

<p>
– Je croyais que c’était ici, chez toi, maintenant » répliqua Ernaut, taquin.
</p>

<p>
Lambert lui lança une tige de blé.
</p>

<p>
« En tout cas, j’aurai de quoi semer mes terres à la fin de l’an, comme ça.
</p>

<p>
– Le gars t’a donné un tarif pour les grains ?
</p>

<p>
– Non, ça dépendra de la récolte, mais vu les jours passés à l’aider, je suis acertainé d’avoir bon prix.
</p>

<p>
– Tu n’as pas si grand de terres à emblaver. Tu veux y mettre quoi ?
</p>

<p>
– Blé et orge. De ce dernier, il a déjà nombeux silos bien pleins il m’a dit. Je ferai aussi du sésame aux fins de ne pas affaiblir la terre. Outre, j’ai un bosquet pas loin, tu as vu. Les champs gastes<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> commencent au-delà. Il se pourrait que j’y mette plusieurs paniers pour les mouches à miel. »
</p>

<p>
Ernaut grogna en acquiescement, bougeant légèrement afin d’éviter l’ankylose.
</p>

<p>
« J’y suis allé tantôt me soulager, d’aucuns y prélèvent la résine.
</p>

<p>
– J’ai vu ça. Il faudra que je me renseigne sur les droits. On peut en faire bon commerce, en plus des cultures. Mais je vais avoir déjà fort ouvrage, avec les vignes.
</p>

<p>
– Le vin qu’on nous a donné n’est pas mauvais d’ailleurs. »
</p>

<p>
Lambert hocha la tête en assentiment.
</p>

<p>
« Pas de quoi le vendre bien loin mais autant de soleil, ça ne fait pas de mal, certes. Seulement, celui qui taillait avant moi avait la main un peu lourde et l’entretien n’est pas à mon goût.
</p>

<p>
– Les meilleures parcelles sont prises depuis longtemps je crains. »
</p>

<p>
Lambert s’éclaircit la gorge, se massant les cuisses tout en parlant.
</p>

<p>
« Ce n’est pas tant la terre qui manque que les hommes. Mes fils m’aideront quand ils seront en âge.
</p>

<p>
– Tes fils ?, se moqua Ernaut. Tu n’as même pas épouse, sais-tu que cela est utile pour en avoir ?
</p>

<p>
– Maintenant que j’ai du bien, ce ne sera guère difficile à trouver, frère. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Casal de la Mahomerie, midi du mercredi 29 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;casal_de_la_mahomerie_midi_du_mercredi_29_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;9073-12885&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La société latine moyen-orientale au XIIe siècle n’était pas exclusivement urbaine ainsi qu’on l’a longtemps cru. De vastes zones géographiques accueillaient des colons, incités à s’établir par les taxations plus légères offertes par les propriétaires terriens, souvent des établissements religieux.
</p>

<p>
Les implantations de villages de colons étaient planifiées, organisées, parfois sur les lieux mêmes d’anciennes localités abandonnées les siècles précédents. Ces agglomérations, appelées « casal » complétaient le maillage rural composé de villages autochtones, peuplés de paysans indigènes, de toutes confessions.
</p>

<p>
Il arrivait parfois que des liens se tissent entre chrétiens latins et orientaux, mais en dehors de ces deux communautés, les populations ne se mélangeaient pas, pour des raisons à la fois culturelles et légales. Les musulmans étaient par exemple considérés comme des serfs, des non-libres, ayant guère plus de droits qu’un meuble.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;12886-13905&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Ellenblum Ronnie, <em>Frankish Rural Settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1998.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>Fortification and Settlement in Crusader Palestine</em>, Aldershot : Ashgate Variorum, 2000.
</p>

<p>
Rey Emmanuel Guillaume, <em>Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècles</em>, Paris : A. Picard, 1883.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;13906-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content"><em>Styrax officinalis</em>, dont la résine séchée donne le benjoin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Désigne les zones impropres à l’exploitation agricole.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:55:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Graines d’espoir]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ In vino veritas]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_022_in_vino_veritas#in_vino_veritas]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_021_branleterre" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_021_branleterre" data-wiki-id="fr:qita:qita_021_branleterre">Branleterre</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_023_graines_d_espoir" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_023_graines_d_espoir" data-wiki-id="fr:qita:qita_023_graines_d_espoir">Graines d’espoir</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="terre_sainte_abords_de_naplouse_apres-midi_du_mercredi_22_fevrier_1156">Terre sainte, abords de Naplouse, après-midi du mercredi 22 février 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Bertaud le Sueur était satisfait. Assis sur le muret de pierre sèche ceinturant sa parcelle, il savourait des salaisons. Les chairs flasques de son visage tressaillaient à chaque bouchée, tandis que se tendait son long cou ridé, mal rasé. Goûtant une pause en cette fin de journée, il admirait son bien : une poignée d’acres d’oliviers disséminés sur une restanque au-dessus de Naplouse.
</p>

<p>
Cela n’avait pas été sans peine, de nombreux cultivars avaient dû être taillés, parfois sévèrement, pour les fortifier, mais l’entretien en était désormais plus facile. Non pas qu’il ait jamais transpiré à un tel labeur, Dieu l’en préserve. Il s’en tenait à donner des ordres, à surveiller le travail des autres. Personne n’aurait osé l’appeler de son surnom, « Le Sueur » en sa présence, car le sobriquet lui avait été choisi par ceux-là mêmes qui trouvaient qu’il n’en dépensait guère, de sueur. Assuré de sa supériorité naturelle, il laissait cela à des manouvriers, des journaliers, sur lesquels il pouvait en outre déverser sa mauvaise humeur et ses remarques assassines.
</p>

<p>
Mastiquant avec énergie, il était d’ailleurs en train de préparer une éruption libératrice. Guère de raison à cela, pourtant : depuis le matin, ses ouvriers coupaient les branches pour la fructification sans qu’il n’y trouve motif à réprimande. Rien n’était retiré qu’il n’aurait ôté lui-même, sans pour autant entraîner d’oubli qu’il aurait pu pointer avec brio. C’était peut-être cela même qui commençait à l’agacer : ils ne faisaient rien de travers, n’offraient aucune occasion à son ire de s’enflammer.
</p>

<p>
Un craquement sonore résonna, assorti d’un juron expressif. Le faux-pas tant espéré avait fini par arriver. Bertaud se leva avec vigueur et s’avança à grands pas vers l’origine de l’incident. Il n’était pas encore sur place que les invectives s’élançaient de sa bouche, accompagnant des miettes de son repas assaisonnées d’une généreuse portion de postillons.
</p>

<p>
« Foutre ! N’as-tu jamais appris à respecter bien d’autrui, gâte-blé ? »
</p>

<p>
L’ouvrier, le manche brisé de la serpe toujours en main, n’eut guère le temps de répondre, les exclamations fusaient, impatientes, heureuses de surgir.
</p>

<p>
« Bien deshonnête est l’œuvrier qui s’emploie à la ruine de son maître ! Ne peux-tu prêter attention à mon oustillement, maudit croque-lardon ? »
</p>

<p>
L’employé se crut invité à répondre à cette question et tenta timidement d’objecter que l’emmanchement était bien fatigué, la soie de fixation rongée par la rouille. Cela décupla la fureur de Bertaud, le visage désormais cramoisi et les yeux exorbités.
</p>

<p>
« Cherches-tu à me faire insulte, face d’étron ? Voilà bien façons de fils à putain ! »
</p>

<p>
Mordant sa lèvre à défaut d’autre chose, il se tut un instant sans pour autant retrouver son calme. Sa voix était blanche de colère lorsqu’il ajouta :
</p>

<p>
« Puisque, non content de briser mon bien, tu m’en fais reproche, je vais te retenir deux des cinq deniers que je t’avais promis. Et si jamais je daignais un jour te reprendre, sache que tes gages seraient écornés d’un demi-denier par rapport aux autres, pour ta punition et ton édification ! »
</p>

<p>
Devant tant de fureur et de mauvaise foi, le malheureux se contenta de baisser la tête, subissant patiemment plusieurs salves triomphales du propriétaire vindicatif. De mémoire d’ouvrier, jamais personne n’avait réussi à avoir le dernier mot sur Bertaud. Et certes pas quand il avait l’opportunité de s’épargner de la dépense.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Terre sainte, abords de Naplouse, apr\u00e8s-midi du mercredi 22 f\u00e9vrier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;terre_sainte_abords_de_naplouse_apres-midi_du_mercredi_22_fevrier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;365-4125&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="naplouse_soiree_du_mercredi_22_fevrier_1156">Naplouse, soirée du mercredi 22 février 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Déambulant dans les ruelles étroites de la ville, un large broc vide à la main, Bertaud avait tout oublié de l’incident. Il était familier de ces coups d’éclat, dont la vague refluait aussi vite qu’elle s’abattait. Par ailleurs, les travaux de taille étaient presque achevés, et il sortait de chez le forgeron qui pouvait lui réparer la serpe pour un coût modique, inférieur à la retenue infligée.
</p>

<p>
Sifflotant, il marchait gaiement en direction de la taverne où il achetait chaque soir son vin pour le lendemain, un pichet d’un carton<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>. Lorsqu’il entra dans la salle voûtée, il fut accueilli par le vieux chien de la maison, qui était bien le seul à lui témoigner spontanément de l’amitié. Il caressa la bête d’une main distraite tout en cherchant la silhouette du tenancier à la lueur discrète des lampes à huile. La voix le surprit tandis qu’il écarquillait les yeux sans résultat.
</p>

<p>
« Le bon soir, maître Bertaud. Je suis à vous dans un instant, je cale une futaille reçue ce jour des monts de Judée. Du rouge capiteux, qui n’a rien à envier aux productions de Chypre. Il pourrait vous plaire, j’en ai certeté.
</p>

<p>
– Je ne sais, j’ai usage de mon clairet chaque jour. À quel prix faites-vous le pichet ?
</p>

<p>
– Le carton en est à quatre deniers.
</p>

<p>
– Mordiable ! Que voilà bien dispendieux breuvage.
</p>

<p>
– Aucune truandaille en cela, il est vraiment digne de table de roi. Je ne saurai en rebattre un denier. Si vous en avez appétit, je peux vous en faire taster quelques goulées, pur, sans même le laver. »
</p>

<p>
Joignant le geste à la parole, le tavernier tira le coin du tonneau qu’il venait de mettre en perce et remplit un petit godet qu’il tendit à son client. Avalant avec méfiance les premières gouttes, ce dernier ne tarda pas à vider son récipient avec un plaisir évident.
</p>

<p>
« Je dois l’avouer fort goûteux, un vrai miel. Mais bien coûteux pour ma modeste bourse, je vais donc me contenter de mon vin habituel.
</p>

<p>
– Un carton de jaunet de Belvoir ? Je vous emplis ça. »
</p>

<p>
Prenant le pichet des mains de Bertaud, l’homme le remplit d’un vin clair, à la belle robe dorée à la lueur des flammes et l’échangea contre quelques monnaies argentées.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, soir\u00e9e du mercredi 22 f\u00e9vrier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_soiree_du_mercredi_22_fevrier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4126-6472&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="naplouse_apres-midi_du_samedi_25_fevrier_1156">Naplouse, après-midi du samedi 25 février 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Le temps frais n’incitait guère à l’indolence et Bertaud s’était résolu à couper quelques broussailles pour allumer un feu. Heureux de se réchauffer, il frappait avec entrain dans les branchages lorsqu’il entendit un bruit de course. Sourcils froncés, il se tourna, prêt à réprimander le manouvrier qui venait le déranger.
</p>

<p>
Il eut la surprise de voir passer une demi-douzaine de silhouettes en guenilles, cavalant de façon désordonnée. Parmi elles trottinait une fillette d’une dizaine d’années, l’air affolé, le visage sale. Il eut à peine le temps de croiser son regard fiévreux, implorant. Pourtant, sans raison claire, un début de sourire s’était dessiné sur ses traits avides. Reprenant ses esprits, il s’éclaircit longuement et bruyamment la gorge et s’absorba de nouveau dans sa tâche.
</p>

<p>
De retour à sa parcelle, les bras chargés, il y découvrit une troupe de soldats en armes, à cheval, menés par un homme en grand haubert. Un chevalier de haut rang, cela se voyait à son allure, et pas un chef facile, cela se lisait sur son visage rude.
</p>

<p>
« As-tu vu esclaves sarrasinois en fuite, l’homme ? »
</p>

<p>
Un peu interloqué, Bertaud hocha la tête en silence puis, lâchant sa brassée, fit un signe en direction du bosquet d’où il venait.
</p>

<p>
« Oui-da, j’en ai encontré une poignée voilà peu, en cette direction. Ils ne peuvent être bien loin. Je peux vous conduire si vous en avez désir. »
</p>

<p>
Acceptant la proposition d’un signe de tête, le chevalier mit sa monture au pas derrière Bertaud. Ce dernier trottinait, espérant s’attirer les bonnes grâces d’un important seigneur, tout en aidant à la capture de quelques musulmans. Il les avait toujours eus en horreur, se refusait à en employer sur ses terres. S’il en avait eu le pouvoir, ils auraient été tous contraints de se convertir, ou chassés au loin du royaume de Jérusalem.
</p>

<p>
Très rapidement le groupe de fugitifs fut en vue, entouré de cavaliers, rassemblé comme un troupeau pour l’abattoir. Le chevalier fouilla dans une de ses fontes et lança quelques pièces à Bertaud, qui les accueillit avec un grognement de satisfaction.
</p>

<p>
« La merci à vous, mon sire, je n’espérais pas récompense, mais suis seulement bon chrétien.
</p>

<p>
– Hé bien, tu sauras alors quoi faire de cette cliquaille pour soigner ton âme. Je pourchassais ces vauriens depuis le matin, échappés d’un de mes casaux. »
</p>

<p>
Il approcha sa monture d’un des fuyards, l’obligeant à reculer d’un coup de poitrail de son étalon. Puis d’un claquement de doigt, il mit en branle ses hommes.
</p>

<p>
« Celui-là me semble bien fier. Apprenez-lui donc à tenir son rang. Un pied brisé devrait l’inciter à demeurer en mon fief. »
</p>

<p>
L’homme se débattit de son mieux, mais ne pouvait rien faire face au nombre. Devant ses compagnons d’infortune, tenus en respect à la pointe de l’épée, on lui brisa une cheville, d’un coup sec, avec une méthode trahissant une effroyable expertise.
</p>

<p>
Désireux d’assister au spectacle, Bertaud fut néanmoins indisposé par les cris de douleur et il tourna la tête, tenté un instant de se boucher les oreilles. Il en profita pour laisser son regard errer sur les autres esclaves en fuite.
</p>

<p>
« La fillette ! Il se trouvait enfançonne parmi eux, j’en jurerai ! Et je ne la vois mie en leur assemblée…
</p>

<p>
– Peu me chaut, répondit le chevalier, l’air amusé. Elle nourrira les chacals bien tôt. Elle n’a pas grande valeur. Pas même le prix d’un goret, nul besoin d’échauffer les sangs de mes chevaux pour elle. »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, apr\u00e8s-midi du samedi 25 f\u00e9vrier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_apres-midi_du_samedi_25_fevrier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;6473-10134&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="naplouse_soiree_du_samedi_25_fevrier_1156">Naplouse, soirée du samedi 25 février 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La démarche sautillante, la tête haute, Bertaud interpellait gaiement les connaissances qu’il croisait, arrachant quelques grimaces étonnées aux commerçants salués avec tant d’enthousiasme. Il avait en poche de quoi s’offrir quelques douceurs pour son repas, à commencer par un carton du meilleur cru du tavernier. Celui-ci l’accueillit sur la pas de la cave :
</p>

<p>
« Alors, maître, je vous encontre bien léger cette soirée ! Agréable journée ?
</p>

<p>
– Tel que tu me vois, j’ai bien intention qu’elle continue ainsi. J’ai en ma bourse plusieurs deniers qui ne demandent qu’à joindre les tiens, en échange d’un carton de ton nectar de Judée.
</p>

<p>
– Vous faites abandon de votre carton de jaune pour le rouge ? Je dois m’attendre à pluie de rainettes, s’esclaffa le vendeur, tout en s’effaçant pour laisser entrer son client.
</p>

<p>
– N’est-on pas aux vigiles de dimanche ? Bonne fin vient à bonne semaine. Il n’est nulle malice à se faire du bien. »
</p>

<p>
Sur le chemin de sa demeure, Bertaud se surprit à siffloter, le pot bien calé contre son sein. Il en humait ainsi les excellentes vapeurs. Débouchant dans une ruelle, il manqua renverser une fillette. Agacé, il s’apprêtait à la réprimander lorsqu’il la reconnut.
</p>

<p>
C’était la gamine qu’il avait aperçue dans le taillis, courant avec ses proches.
</p>

<p>
Elle l’avait suivi. Il se rappela qu’il lui avait timidement témoigné de la sympathie, bien qu’à son corps défendant. Elle se tenait là, au milieu du caniveau, impérieuse et implorante, les cheveux emmêlés, les habits dépenaillés et déchirés. Bertaud se pencha vers elle, tentant d’afficher son air le plus affable. Après tout, bien que sarrasine, elle n’était pas si vilaine. Il se passa une langue fine sur les lèvres.
</p>

<p>
Certes maigrichonne, mais une fois lavée, elle pourrait devenir acceptable. Sa bouche se fendit en un onctueux sourire. Il n’avait pas connu de femmes sans avoir à payer depuis des années, et toujours les mêmes, de moins en moins appétissantes au fil des ans. Alors il finissait par trouver du charme à la petite donzelle face à lui. Il tendit une main vers son visage, se pencha un peu.
</p>

<p>
En un éclair la lame jaillit de sous les hardes. Et se ficha dans la gorge du vieil homme. La bouche figée en un rictus stupéfait, il s’écroula comme un tas de linge sale, brisant au passage son pichet. Dans le caniveau, le sang et le vin se mêlèrent, coulant en un mince filet sous les pieds de la fillette.
</p>

<p>
Elle le toisa un instant puis cracha sur le cadavre, les yeux emplis de larmes, avant de prendre ses jambes à son cou. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Naplouse, soir\u00e9e du samedi 25 f\u00e9vrier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;naplouse_soiree_du_samedi_25_fevrier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;10135-12836&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’idée de ce texte court est venu d’un concours de nouvelles dont le sujet était « Carton rouge ». Bien que le sens médiéval d’un quarton (ou carton) en soit éloigné de celui évoqué à première vue par l’expression imposée, cela m’a donné envie de relier les deux (le carton ou quarton est une mesure de capacité de vin, d’environ 2 litres). Il s’agit donc d’un exercice de style qui prend pour prétexte à la fois la répression sévère que certains seigneurs francs exerçaient à l’encontre de leurs serfs musulmans et les tentatives avérées de fuite de certaines communautés musulmanes des environs des Naplouse à cette période.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;12837-13530&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Godefroy, Frédéric. <em>Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes - Du IXe au XVe siècle Tome 6 - Parsommer-Remembrance</em>. Paris: Librairie Émile Bouillon, 1889 ou <a href="http://www.cnrtl.fr/definition/quarton" class="urlextern" title="http://www.cnrtl.fr/definition/quarton" rel="ugc nofollow">http://www.cnrtl.fr/definition/quarton</a>)
</p>

<p>
Kedar Benjamin Z., « Some new sources on Palestinian Muslims before and during the Crusades » dans <em>Die Kreuzfahrerstaaten als Multikulturelle Gesellschaft: Einwanderer und Minderheiten im 12. und 13. Jahrhundert</em>, éd. Hans Mayer, R. Oldenbourg, 1997, repr. dans <em>Franks, Muslims, and Oriental Christians in the Latin Levant</em>, Aldershot: Ashgate, Variorum Collected Studies Series, 2006, pp 129-40.
</p>

<p>
Talmon-Heller Danielle, « The Shaykh and the Community: Popular Hanbalite Islam in 12th-13th Century Jabal Nablus and Jabal Qasyûn », dans <em>Studia Islamica</em>, N°79, 1994, p. 103-120.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;13531-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Voir les explications en fin de texte.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:54:33 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ In vino veritas]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Branleterre]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_021_branleterre#branleterre]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="damas_sud_de_la_ghuta_fin_de_matinee_du_lundi_12_aout_1157">Damas, sud de la Ghûta, fin de matinée du lundi 12 août 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Douleur. Dans les jambes. Visage écrasé sur des pierres. La bouche et le nez emplis de poussière. Un nuage de cendre voilait les environs.
</p>

<p>
Des bourdonnements à ses oreilles occultaient les cris, distants, étouffés. Guilhem tenta de soulever la tête, désorienté par la secousse, abruti par le choc.
</p>

<p>
Il grimaça lorsqu’il se mit sur les fesses, se frottant les joues comme pour en arracher le linceul poudreux. Il repoussa des mains les gravats qui avaient cherché à l’ensevelir. Il pouvait bouger les pieds, cette découverte le réconforta. Secouant son crâne doucement, il s’efforçait de comprendre ce qui se passait autour de lui.
</p>

<p>
Tout semblait calme, des voix criaient par moment, comme au ralenti. Quelques animaux braillaient, des chiens aboyaient au loin, et l’un d’eux hurlait à la mort. Le bâtiment sur lequel ils avaient travaillé ces dernières semaines n’était plus qu’un monceau de ruines éparpillées parmi les arbres fruitiers. Des silhouettes s’y discernaient avec peine, mêlées à la gangue de pierre, de mortier et de bois.
</p>

<p>
Il toussa, cracha à de nombreuses reprises. Il était couvert d’ecchymoses et se sentait trop désorienté encore pour se lever, mais il était sauf. À quelques pas de lui, il voyait un pied émerger des décombres, la jambe de son propriétaire disparaissant sous un des pans de mur écroulé. Un de ses compagnons d’infortune s’approcha à pas lents, une outre à la main. Un jeune captif à la peau noire, originaire du Soudan. Sans un mot, il lui tendit la gourde et s’accroupit à ses côtés, scrutant avec effarement devant lui.
</p>

<p>
L’eau fit le plus grand bien à Guilhem. Son cerveau se remettait en marche, méthodique, affairé. Il tourna la tête en tous sens, à la recherche des soldats qui les surveillaient. Ils n’étaient qu’une poignée d’esclaves employés sur ce bâtiment, aux abords des tombes de Suhayb al-Rumi et Umm’Atika, tout près du maydan al-Hasa. Les gardes s’étaient réfugiés à l’intérieur, profitant de l’ombre pour se reposer au plus fort des chaleurs.
</p>

<p>
Seul le petit groupe affecté à la préparation des repas et à l’approvisionnement en eau et lui, à la gâche du mortier, demeuraient dehors, les travaux se poursuivant à l’étage. Il sourit, heureux de son sort. Le soudanais le dévisageait désormais, effrayé, interdit. Il le rassura d’une voix rauque, expliquant qu’ils tenaient là une occasion unique. En se relevant, il tituba, surpris par la douleur qui rayonnait de ses jambes. Le gamin attendait, toujours aussi inquiet.
</p>

<p>
Retrouvant peu à peu son équilibre, Guilhem se traîna jusqu’aux décombres. C’est alors qu’il ressentit de nouveau un tremblement, une oscillation. Un nouveau séisme. Perdu au milieu des jardins, allongé sur le tas de gravats, il ne risquait plus rien. Mais la peur était la plus forte et il se figea, fermant les yeux tout en priant à voix basse. La secousse fut brève, peu importante et il reprit son examen sans tarder. Il cherchait tout ce qui pouvait lui servir, amassant les objets, les vêtements, sans discernement. Il ramenait tout à une pile qu’il faisait près de l’endroit où ils attachaient l’âne qui les accompagnait.
</p>

<p>
L’animal s’était enfui, mais il demeurait le panier empli des repas : pain, olives, quelques fruits séchés. Le gamin le voyait faire et se mit à l’imiter. Retrouvant son assurance coutumière, Guilhem dépouillait sans vergogne les corps pas trop exposés et récupéra même les couteaux qui les équipaient, ainsi qu’une masse de belle allure. Celle de Kalil. Il jetait parfois un regard inquiet autour de lui, dans la crainte que l’on vienne s’enquérir de ce qui s’était passé là. Il ne savait pas que, dans la ville, chacun courait après sa famille, s’extrayait des bâtiments écroulés avec l’aide des voisins, des amis. Nul ne se soucierait de son sort avant longtemps.
</p>

<p>
Il chercha un outil qui lui permettrait de se débarrasser de l’anneau de fer qui le marquait comme un esclave. Un burin, utilisé pour retailler les moellons fut sa seule trouvaille et il ne parvint pas à entamer le solide bracelet. Inquiet à l’idée de perdre du temps, il préféra l’attacher d’un chiffon le plus haut qu’il pouvait, et le dissimula sous la manche d’un large manteau. Il s’équipa de tous les vêtements qu’il pouvait dénicher, échangea ses souliers francs, usés et déchirés, contre des savates de belle facture. Puis termina par s’enrouler un turban sur la tête, sans grand talent, mais avec obstination.
</p>

<p>
Il espérait que cela suffirait pour qu’il rejoigne les territoires chrétiens. Il devait partir à l’ouest, sans être bien certain du temps qu’il lui faudrait pour cela. Son plan était simple : il était un marchand ruiné par le tremblement de terre à Damas qui s’empressait de retourner chez les siens, sur la côte. Il savait suffisamment bien parler arabe pour se faire comprendre. Tant qu’on ne voyait pas son bracelet, il pouvait faire illusion. Quand les autorités se rendraient compte qu’il avait filé et n’était pas enseveli parmi les vestiges du bâtiment, il serait loin.
</p>

<p>
Le garçon l’avait suivi, d’abord du regard, puis l’avait aidé à entasser tout ce qui pourrait lui être utile lors de son périple. Depuis un moment, il était invisible. Guilhem espérait qu’il n’était pas parti chercher du secours. Plus probablement, il avait tenté sa chance aussi. Mais que pouvait bien un gamin d’à peine une douzaine d’années livré à lui-même ? Il finirait brigand, ou serait repris. Il n’avait même rien récupéré dans les maigres bagages accumulés.
</p>

<p>
Tandis que Guilhem entassait avec fièvre dans le panier de nourriture tout ce qu’il pourrait échanger ou revendre, il entendit clopiner sur le chemin de graviers. Le garçon revenait avec le baudet en longe. Inquiet, apeuré, l’animal avait les oreilles baissées, et n’avançait qu’en raison des coups de trique obstinés. Guilhem esquissa un sourire. Un marchand avec un domestique et un âne serait certainement moins suspect qu’un homme seul.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="damas_soiree_du_yawm_al-jum_a_12_ramadan_552">Damas, soirée du yawm al-jum’a, 12 ramadan 552</h2>
<div class="level2">

<p>
<sup><a href="#fn__5" id="fnt__5" class="fn_top">5)</a></sup>Une odeur d’épices et de coriandre flottait encore dans la pièce douillette. Abu Malik étendit un peu les jambes lorsqu’il s’assit de nouveau sur le kursi<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup> où il aimait s’installer pour rédiger son courrier. Il n’allait pas jusqu’à utiliser un large plateau de bois comme bureau, comme les Ifranjs, qu’il côtoyait tant, mais s’appuyait simplement sur une écritoire. Un brasero apportait un peu de chaleur en cette fraîche soirée, une lampe à huile à la flamme tremblotante complétait la chiche lumière des claustra. Il entendait dans une salle voisine son épouse jouer avec leurs filles. La rumeur de la rue était tenue à l’écart de la cour intérieure de sa demeure.
</p>

<p>
Il sortit un feuillet d’un étui de cuir ouvragé et le relit attentivement. C’était une missive à l’intention de frère Raymond, un membre de l’hôpital de Saint-Jean de Jérusalem. Ils étaient en contact régulier, car l’un comme l’autre œuvraient à la libération des captifs, en aidant au versement des rançons, à leur rachat par des âmes pieuses. Bien que fidèle pratiquant de l’Islam, Abu Malik n’était pas un homme belliqueux et préférait entretenir des rapports cordiaux avec les différentes congrégations. Issu d’une vieille famille de marchands damascènes, il savait que les dirigeants allaient et venaient et qu’il était plus sage de ne pas s’aliéner un puissant. Tant qu’il pouvait vivre sa foi en toute quiétude, il était satisfait.
</p>

<p>
D’ailleurs, il avait toujours plaisir à rencontrer des négociants de la côte, chrétiens nestoriens ou juifs d’Espagne. Il se sentait plus proche d’eux que des intolérants croisés arrivés voilà quelques dizaines d’années par armées immenses, ou même que des Turcs nomades, dont il déplorait la rudesse, jusque dans la langue. Tous ces nouveaux arrivants étaient imbus d’eux-mêmes, avides d’étendre leur pouvoir, et bataillaient sans cesse, plus pour leur propre gloire que dans le souci de propager leur foi, selon Abu Malik.
</p>

<p>
Il pointa les montants exigés pour la libération de certains prisonniers que leurs propriétaires étaient prêts à relâcher. Il indiquait également ceux qu’il savait avoir rendu l’âme lors de leur détention. Il en arrivait à un nom qui lui rappelait de mauvais souvenirs. Guilhem Torte ! Ce captif avait été tué lors des tremblements de terre de l’été, qui avaient frappé durement les territoires, autour de Damas, et encore plus au nord. Des quartiers entiers n’étaient plus que ruines, des familles broyées sous la pierre et les décombres, des vies anéanties en un séisme dévastateur. Colère divine hurlaient certains, fatalité pensaient d’autres. Abu Malik avait tressailli quand on lui avait raconté l’histoire de cette école effondrée sur ses élèves, ne laissant pour tout survivant que le professeur, sorti dans la cour. Il ne lui restait plus qu’à chercher le salut de son âme dans la prière et le dégoût de lui-même, à celui-là.
</p>

<p>
Le négociant soupira. Il s’estimait heureux de n’avoir que des filles en cette affaire, pour une fois. Elles n’allaient pas à l’école, et sa demeure était solidement bâtie. Ils n’avaient d’ailleurs eu que peu de dégâts : de la vaisselle cassée et un appentis écroulé sur le toit. Ses entrepôts ne contenaient que fort peu de marchandises, et ce n’était généralement que des étoffes, des tissus qu’il conservait le temps de leur faire prendre de la valeur, de les céder au bon moment. Sa fortune n’était que de papier, des parts dans des cargaisons, des investissements dans des négoces lointains…
</p>

<p>
Il voyageait de moins en moins, avec l’âge, et préférait demeurer de ce côté de la mer, désormais. À chaque départ, il craignait de ce qu’il trouverait à son retour. D’ailleurs, le matin, lorsqu’il était à la mosquée, il avait discuté avec ses amis de la difficile situation politique de la cité. Ils regrettaient tous le temps de leur indépendance, mais n’osaient guère le proclamer à haute voix. Nombreux avaient été ceux qui, mécontents de leurs précédents dirigeants, avaient placé leurs espoirs dans le chef turc.
</p>

<p>
L’appel à la prière incluait désormais le nom de ce farouche maître de guerre, Nûr al-Dîn Mahmud ben Zengi ben aq Sunqur et ses émirs patrouillaient dans les rues. Damas s’éteignait, Abu Malik le sentait bien. Ce n’était qu’une des provinces pour l’homme qui tenait dans sa main aussi Alep et Mossoul. Il ne lui manquait que le Caire, disait-on, pour cueillir les territoires des Ifranjs comme des fruits murs. L’appétit des puissants ne connaissait nulle mesure, surtout quand leur bras maniait le sabre et la lance.
</p>

<p>
Yusuf ben Ahmed al-Ifriqiya, un de ses vieux amis, leur avait appris la nouvelle au matin : leur prince était tombé gravement malade alors qu’il était en campagne. Il se murmurait qu’il sentait sa fin proche et avait désigné son successeur, son frère Nusrat al-Din. Son fidèle entre tous, Asad al-Din Shirkuh, était arrivé récemment avec son askar pour prendre le contrôle de la cité. Abu Malik n’évoqua pas l’information dans son courrier. Après tout, frère Raymond appartenait à un des ordres les plus réfractaires à la puissance musulmane. Certains d’eux se battaient sous le même manteau que lui, portant le haubert et l’épée. De toute façon, il serait certainement au courant de la nouvelle rapidement. Peut-être qu’ils chercheraient à tirer avantage de la situation. Encore plus de batailles, plus de morts, de blessés et de captifs. N’étaient-ils pas enfin repus de tout ce sang versé, de toutes ces richesses accumulées ?
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, soir\u00e9e du yawm al-jum\u2019a, 12 ramadan 552&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_soiree_du_yawm_al-jum_a_12_ramadan_552&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6613-12465&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="shayzar_soir_du_vendredi_22_novembre_1157">Shayzar, soir du vendredi 22 novembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le feu crépitait et lançait autant d’étincelles qu’il propageait de fumée. Ils brûlaient tout ce qui leur tombait sous la main et qui pouvait aider à se réchauffer. Jamais Gosbert n’aurait pensé qu’il regretterait aussi vite les chaudes journées de l’été. Depuis trois jours, il se croyait revenu dans sa Flandre natale, avec un ciel gris, bas, et un crachin fin et régulier. La morosité s’était abattue sur l’armée latine en même temps que les gouttes et, rapidement, des cabanes avaient été érigées dans les décombres de la cité.
</p>

<p>
Les trois osts, celui de Jérusalem, d’Antioche, et les troupes croisées de Thierry d’Alsace, comte de Flandre, avaient fait campagne vers Césarée de Syrie<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, espérant prendre le contrôle de son imposant pont de pierre enjambant le fleuve de Fer<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>. Les récents séismes qui avaient frappé les territoires musulmans constituaient une vraie aubaine. L’opportunisme militaire faisait fi de toutes les autres considérations.
</p>

<p>
La quinzaine d’hommes dont Gosbert s’occupait commentait avec enthousiasme les opérations tout en plumant les poulets qu’ils avaient dénichés pour le repas du soir. Ils avaient aussi des pains plats, confisqués à des habitants, ainsi que divers légumes qui mijotaient dans une grosse oule.
</p>

<p>
« Je vous le dis, en vérite, compères, Dieu a décidé de favoriser le sire comte !
</p>

<p>
– Le père curé dit que c’est comme à Gerfaut, que le Seigneur fait corner ses troupes et la muraille s’en écroule d’elle-même !
</p>

<p>
– C’est Jéricho, crâne de piaf !
</p>

<p>
– Ouais, c’est tout comme. N’empêche que quand le sire comte sera seigneur du lieu, j’espère qu’il nous donnera quelques terres. J’ai repéré bel hostel où il ne me déplairait pas de m’installer.
</p>

<p>
– Écoutez-le, le père-la-regratte ! Il se croit déjà sire en son fief, le cul au parmi des coussins de duvet ! »
</p>

<p>
Une vague de rire parcourut l’assemblée, heureuse de son sort. Un des hommes, qui venait de porter du bois se tourna vers Gosbert :
</p>

<p>
« Je ne comprends pas que les gens d’ici n’aient pas encore bouté tous ces païens hors les murs. Nous n’avons eu guère de mal à les déloger.
</p>

<p>
– Ceux qui tenaient la ville n’étaient pas là depuis longtemps. Ils s’accrochent à la forteresse en plus, tu sembles l’oublier. »
</p>

<p>
Le soldat haussa les épaules, narquois.
</p>

<p>
« Ça sera tantôt réglé. »
</p>

<p>
Une voix l’interrompit, un autre sergent faisant irruption dans leur courette, secouant sa chape humide. Il avait l’air accablé, le regard bas.
</p>

<p>
« On doit se préparer à issir hors la cité très prochainement. »
</p>

<p>
Gosbert se leva, fronçant les sourcils. Tous les hommes s’étaient figés et attendaient d’avoir des explications.
</p>

<p>
« Mauvaises nouvelles ? Les Turcs font route sus nous ?
</p>

<p>
– Rien de ce genre. La faute en revient au prince Renaud. Il a exigé hommage du sire comte pour la cité.
</p>

<p>
– Comment ose-t-il ? Il n’est qu’à un roi que le sire comte doit préséance !
</p>

<p>
– C’est ce qu’il a répondu, mais le prince n’en démord pas. Il exige hommage, alors le sire comte a dit qu’il ne s’échinerait pas à prendre le chastel par force pour un autre. »
</p>

<p>
Un des soldats occupé à vider sa volaille la jeta au sol de dépit.
</p>

<p>
« La peste soit de ce prince fils de chienne ! N’a-t-il pas assez de terres et de cités ?
</p>

<p>
– La paix ! le réprimanda Gosbert. Mercions plutôt Dieu de nous avoir donne cité à piller. Nous avons jusqu’à demain pour lui faire rendre butin. La nuit sera longue, compères. »
</p>

<p>
Les sourires qui illuminèrent les faces n’avaient rien de réjouissant. On eut dit des loups affamés, les yeux brillants à l’idée de la chasse. Pourtant nulle fringale ne tenaillait leurs entrailles, à ces fauves-là. Le désir et la violence y prenaient toute la place. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Shayzar, soir du vendredi 22 novembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;shayzar_soir_du_vendredi_22_novembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12466-16456&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le Moyen-Orient connut de nombreux séismes durant la période des croisades. Ils furent doctement consignés par les chroniqueurs, tel que Ibn al-Qalânisî, parfois avec de grands détails. Selon les zones affectées, cela incita les dirigeants ennemis à tenter des coups de force pour prendre une ville dont les murailles s’étaient écroulées, une forteresse abattue.
</p>

<p>
La cité de Shayzar, qui abritait la famille du célèbre érudit et diplomate Usamah ibn Munqidh, fut très sévèrement touchée en 1157 et tous, ou quasiment, périrent lors de l’événement.
</p>

<p>
Des Ismaéliens (la secte appelée par la suite Assassins) et les Francs y virent une occasion unique de capturer l’imposante place forte située sur l’Oronte. Sans succès. Elle demeura finalement dans le giron de Nûr al-Dîn. Cette période de forte activité sismique coïncida avec des épisodes de maladie pour le dirigeant musulman qui sentit sa fin proche. Il organisa sa succession et se préparait visiblement à décéder. Ses adversaires ne se doutaient pas qu’il vivrait encore longtemps, assez pour mourir la même année que l’héritier du roi Baudoin III de Jérusalem, 17 ans plus tard.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef, Nikita, <em>La description de Damas d’Ibn ’Asâkir</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1959.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Nicolle, David, <em>The Second Crusade 1148: Disaster Outside Damascus</em>, Londres : Osprey Publishing, 2009.
</p>

<p>
Nicolle, David, Kervran, Yann (trad., adapt.), <em>La Seconde croisade et le siège de Damas en 1148 - Un pari manqué</em>, à paraître.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;17664-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__5" id="fn__5" class="fn_bot">5)</a></sup> 
<div class="content">Vendredi 18 octobre 1157</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Petit siège.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Shayzar, dans le nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">L’Oronte.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:54:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Branleterre]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Chétif destin]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_020_chetif_destin#chetif_destin]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_019_meh" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_019_meh" data-wiki-id="fr:qita:qita_019_meh">Mêh</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_021_branleterre" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_021_branleterre" data-wiki-id="fr:qita:qita_021_branleterre">Branleterre</a></span></div>
</li>
</ul>
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<ul>
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</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="meleha_abords_du_lac_de_houla_soiree_du_mardi_18_juin_1157">Meleha, abords du lac de Houla, soirée du mardi 18 juin 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le moustique vrombissait aux oreilles de Jehan le Batié. Agacé, pestant fort rageusement, le soldat agitait les doigts en tout sens autour de sa tête.
</p>

<p>
« Le démon saisisse ces infernales bestioles ! Que dévorent-elles donc quand nul sergent de la Milice du Christ n’est là ? »
</p>

<p>
Un de ses compagnons, occupé à souffler sur leur maigre feu de camp, lui sourit, protégé par l’épaisse fumée s’échappant du bois vert.
</p>

<p>
« S’enduire de boue est fort efficace, ainsi que le font les buffles d’eau ! »
</p>

<p>
Jehan s’esclaffa sans vraiment rire puis vint se placer à son tour sous le vent. Il ajouta dans la marmite quelques poignées de sorgho au riz acheté aux paysans du lieu. Autour d’eux, l’escorte royale s’était installée sous les frondaisons qui habillaient les pentes où s’alanguissait le vieux village aux maisons grises. L’éminence jaillissait des terres marécageuses alentour.
</p>

<p>
La route menant vers Tibériade, depuis Panéas<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, avançait au pied des reliefs occidentaux, près des champs de canne à sucre. Le paysage au levant n’était que roselières, cultures et étendues d’eau jusqu’aux contreforts du Golan. Des colonies d’oiseau tachetaient la vaste plaine de couleurs vives et chamarrées, et leurs cris et chants résonnaient sur les paluds. Les hautes tiges souples des plantes aquatiques murmuraient dans le vent faible, sous un ciel d’un cyan immaculé. Le feu du soir n’avait pas commencé à ronger l’horizon.
</p>

<p>
Jehan étendit ses jambes, fourbu après une journée de monte. S’il savait bien tenir en selle, il n’était pas habitué à y rester longtemps. Il servait, en tant que fantassin, la milice du Christ qu’on appelait désormais du lieu où se trouvait le quartier général : le Temple. Escortant Baudoin de Jérusalem<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, ils revenaient de Panéas, attaquée récemment par les soldats turcs de Nūr ad-Dīn<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>. Voyant que son adversaire avait fui à son approche, le roi s’était contenté de libérer la forteresse puis s’était employé à faire relever maisons et fortifications détruites. La plupart des hommes étaient demeurés sur place de façon à achever le travail, tandis que la cavalerie reprenait le chemin de la cité sainte.
</p>

<p>
Quelques sergents, parmi lesquels Jehan, avaient été désignés pour encadrer les animaux de bât. Comme son nom, Le Batié, l’indiquait, il n’était pas chrétien depuis fort longtemps. C’était un captif converti pour échapper à l’esclavage. Tout jeune, il avait pris les armes par désœuvrement, trop pauvre pour pouvoir acheter des bêtes, trop fier pour se faire fellah. Devenu brigand, il pillait et rançonnait les voyageurs imprudents. Jusqu’à tomber aux mains des féroces cavaliers au blanc manteau. Peu versé dans la religion, il avait rapidement compris qu’une meilleure vie pouvait s’offrir à lui. Il abjura la foi de ses ancêtres, qu’il ne pratiquait que des lèvres, pour celle qu’il ne connaissait guère plus de ses conquérants.
</p>

<p>
On l’avait aspergé de quelques gouttes, il avait prononcé des mots mystérieux et avait retrouvé sa liberté. Toute relative, car il suait désormais sous le harnais, installant le campement, prenant soin des montures et tenant la lance et le pavois à l’occasion. Il n’y était pas maladroit, mais préférait son petit bouclier rond et son épée, une bonne lame d’Europe dont il avait refait la poignée lui-même. Il ne goûtait finalement guère le repos, mais dormir le ventre plein était un luxe pour qui avait connu des années où la poussière des chemins servait de souper et les broussailles rêches de matelas. Le regard embrassant le paysage, il jouait machinalement avec la croix qu’il portait autour du cou, symbole de son émancipation et garantie pour lui de son statut. Sur un ressaut du terrain, quelques hommes nourrissaient d’avoine les montures des chevaliers, tandis que du foin était prodigué aux autres.
</p>

<p>
Le village, simple amas de cabanes de pisé entourant une solide bâtisse où l’on extrayait le sucre des cannes, n’avait aucune fortification. Des paysans, de retour des champs de canne à sucre, venaient aux nouvelles, s’informant de ce qui se passait au-delà des frontières de leur petit monde routinier. Ils se contentaient de travailler la terre, de payer les impôts à celui qui se proclamait maître des lieux. La guerre pouvait en changer le visage, mais n’en rendait pas la poigne plus douce et ne perturbait pas le lent déroulement des saisons, du labeur pour arracher aux sillons sa subsistance.
</p>

<p>
Jehan n’avait que dépit pour ces hommes serviles, selon lui tout juste bons à être pressurés. Il était d’une ascendance nomade, un enfant de pasteurs, pillards à l’occasion. Il aspirait à retourner sous la tente de poil, d’y boire le leben en chantant les poèmes des exploits de ses ancêtres, dans l’attente de ses fils qui porteraient haut la gloire de son nom. Il était affligé de l’avoir abandonné pour cette appellation latine et chrétienne. Mais il n’était plus un homme du désert de toute façon, et ses rêves de grandeur n’étaient désormais que fantasmes. Il soupira et se tourna vers ses compagnons de route. Le repas était prêt.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Meleha, abords du lac de Houla, soir\u00e9e du mardi 18 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;meleha_abords_du_lac_de_houla_soiree_du_mardi_18_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;348-6015&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="abords_du_jourdain_soir_du_mercredi_19_juin_1157">Abords du Jourdain, soir du mercredi 19 juin 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Germant sous le pas des montures et des soldats affairés, la poussière tourbillonnait en volutes de cendre. Les visages transpirants se maculaient, les plaies devenaient grises, la boue buvait le sang. Parmi les hennissements des chevaux énervés, les cris des hommes agacés, fébriles, on discernait des râles, des gémissements, des prières.
</p>

<p>
Brisée, la superbe escorte du roi de Jérusalem était répandue dans une clairière, les corps des agonisants servants de matelas aux blessés. Les yeux inquiets, brûlés par la sueur et le soleil, cherchaient un sens à la folie environnante. De temps à autre, une escouade turque venait prélever quelques captifs et les emportait, sans qu’on ne puisse tirer d’eux autre chose que des coups et des ordres lancés d’une voix dure.
</p>

<p>
Les chevaliers gisaient tels des mendiants, affalés dans les broussailles épineuses. On avait forcé les plus fiers à s’agenouiller, garroté serré les arrogants, humiliant leur morgue de rires moqueurs.
</p>

<p>
Sans blessure sérieuse, Jehan avait été désigné pour aider à porter les plus mal en point. Rapidement interrogé par un émir au sharbush<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> crasseux, il avait prétendu être un habitant de la côte, chrétien depuis toujours. Il savait quelle punition attendait généralement ceux qui avaient abjuré la foi musulmane. Le tranchant d’une lame raccourcissait de façon définitive la tête qui avait osé se dresser contre les traditions. Il avait expliqué que sa famille était dans le commerce, espérant se donner ainsi de la valeur.
</p>

<p>
Fouillant sous les mottes de phalagnon, cherchant un galet à sucer, il passa une langue pâteuse sur ses lèvres sèches. Le vent les rafraichissait enfin, mais la journée avait été torride, les affrontements impitoyables. Partis de Meleha au matin, ils avaient suivi tranquillement la route vers le sud, jusqu’à ce que des unités de Nūr ad-Dīn fondent sur eux au détour d’un relief, en contrebas de Saphet<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>.
</p>

<p>
La cavalerie, rompue aux exercices, n’avait pas cédé et s’était rapidement organisée en plusieurs corps. Mais la valeur n’avait pas suffi à compenser le nombre. L’embuscade avait été bien préparée et l’émir était venu avec tous les hommes qui l’avaient accompagné à l’assaut de Panéas. Quelques escadrons de chevaliers, sans infanterie pour les soutenir, ne pouvaient s’opposer à pareille force. La vaillance des cœurs et la robustesse des lances ne fit que rendre plus pénible l’inéluctable. Jehan avait compris que c’était la fin lorsque la bannière du roi s’était affaissée dans la cohue. Peu avant, il avait vu le grand maître, Bertrand de Blanquefort, s’écrouler, son cheval tué sous lui, tandis qu’il menait une charge intrépide.
</p>

<p>
Les hommes du Temple capturés avaient été mis à l’écart, étroitement surveillés avant d’être emmenés sous les lazzis des combattants musulmans. Certains leur crachaient dessus, d’autres leur jetaient pierres et gravillons, volaient leur manteau pour lui faire subir tous les outrages. Adversaires irréductibles de l’Islam, ils constituaient des captifs de valeur. Leur colonne avait disparu derrière les bosquets de pins et de pistachiers descendant vers le gué sur le Jourdain. On murmurait qu’ils allaient être décapités devant les officiers musulmans, offrant un spectacle de choix aux vainqueurs méritants. Jehan avait été soulagé de ne pas être intégré à leur groupe. Captif, esclave, il pouvait encore espérer en réchapper. La survie était inscrite dans son âme.
</p>

<p>
Déroulant le foulard qui lui servait de ceinture, il s’essuya le front, le cou. Croisant le regard d’un chevalier assis face à lui, il le lui proposa d’un geste, en silence. L’homme acquiesça et prit l’étoffe, la passant sur son visage souillé. On lui avait retiré son haubert de mailles, mais son gambison de soie attestait encore de son statut. La trentaine, il avait le faciès rude du guerrier, les mains puissantes du cavalier amateur de joutes. Il riva ses yeux couleur d’eau sur le sergent.
</p>

<p>
« Tu n’es pas sergent le roi ? Ton visage ne m’est guère familier… »
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<p>
Jehan toussota et répondit d’une voix faible.
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<p>
« Certes pas, mais je préfère ne pas faire assavoir à ceux-là qui je servais. »
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<p>
Le chevalier hocha la tête, esquissant un rictus amer.
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<p>
« As-tu vu si d’aucuns ont pu s’en réchapper ?
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<p>
– Je ne saurais dire, j’étais un peu en retrait. J’ai vu les bannières tomber les unes après les autres.
</p>

<p>
– As-tu vu le roi se faire prendre ? »
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<p>
Jehan secoua la tête.
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<p>
« J’ai vu son étendard flancher, rien de plus. Par contre, le sire de Blanquefort a été saisi. »
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<p>
Le chevalier serra la mâchoire et hocha la tête en silence avant de lâcher, d’une voix brisée :
</p>

<p>
« Nous voilà entre les mains de Dieu. »
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<p>
Jehan baissa la tête, jouant de son caillou avec la langue.
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<p>
« Plutôt dans celles des diables turcs » murmura-t-il.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords du Jourdain, soir du mercredi 19 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_du_jourdain_soir_du_mercredi_19_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6016-11252&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="damas_matin_du_lundi_24_juin_1157">Damas, matin du lundi 24 juin 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Jeté en pleine lumière, le troupeau humain émit un gémissement. L’ardeur du soleil piquait les yeux habitués aux ténèbres. Plissant les paupières, ils se dévisageaient, hagards, après les jours passés dans une quasi-obscurité, entassés parmi la paille moisie, les excréments, les rats et les cadavres de leurs compagnons. Les vêtements pendaient sur les silhouettes amaigries, fatiguées et un linceul de cendre recouvrait leur corps. Rendus dociles par la faim, l’épuisement et la lassitude, ils marchaient en traînant des pieds, les bras ballants, la mine égarée.
</p>

<p>
On les fit s’asseoir et quelques serviteurs leur distribuèrent du pain et des pots emplis d’une eau croupie. Chacun s’en fit un festin et il fallut donner de la voix et du fouet pour que certains n’accaparent la modeste pitance. Jehan mâchait en silence, se grattant frénétiquement le ventre et le cou dévorés de vermine. Le dos lui cuisait encore des coups de bâtons reçus pendant leur venue jusqu’à la ville, sans qu’il n’en ait su le motif. Il s’efforçait d’être aussi coopératif que possible, obéissant avec tout le zèle qu’il pouvait insuffler dans son corps affaibli. Le captif à sa gauche, issu d’une autre geôle, lui proposa la cruche après en avoir avalé une longue gorgée qu’il faisait jouer entre ses dents, la savourant comme nectar de Chypre. Il but rapidement et passa le récipient à son tour, engloutissant goulûment les lambeaux de pain qu’il avait pu saisir. Il réalisa que son voisin le dévisageait et l’interrogea d’un regard.
</p>

<p>
L’homme pencha la tête et répondit à voix basse, bougeant à peine les lèvres.
</p>

<p>
« Tu as été pris où ?
</p>

<p>
– En Galilée, voilà quelques jours.
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<p>
– Grosse bataille ?
</p>

<p>
– Non, une embuscade. Nous étions une poignée. Le roi n’en a échappé que de peu. »
</p>

<p>
L’homme hoqueta de surprise et déchira d’un coup de dent une portion de pain.
</p>

<p>
« Le roi ? En Galilée ? Avons-nous tant perdu de terres ?
</p>

<p>
– Non, c’était l’armée du soudan qui rôdait après l’assaut sur Panéas. Nous avons joué de male chance. »
</p>

<p>
Jehan garda le silence un moment et demanda finalement.
</p>

<p>
« Sais-tu ce que nous faisons ici ?
</p>

<p>
– Ils nous préparent pour nous montrer au peuple. Le soudan aime à fêter ses victoires. Cela fait plusieurs fois qu’on me tire de mes labeurs pour ça.
</p>

<p>
– Tu es là depuis longtemps ? »
</p>

<p>
L’homme soupira, mais ne répondit pas.
</p>

<p>
« J’avais nom Guilhem, mais je ne suis plus qu’un esclave parmi les ombres.
</p>

<p>
– Au moins ils nous gardent vifs. Mieux vaut serf que moribond. »
</p>

<p>
Guilhem leva le menton, indiquant quelque chose derrière Jehan. Celui-ci hésita à se tourner, voyant l’air abattu de son compagnon d’infortune. Inquiété, il mit un moment à se décider avant de porter son regard vers l’arrière. Puis ses yeux s’emplirent d’horreur. Sur plusieurs chameaux, des chevaliers étaient installés deux par deux, et on fournissait à chacun un étendard pris aux chrétiens. Sans oublier d’y suspendre par les cheveux la tête de quelques captifs. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Damas, matin du lundi 24 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;damas_matin_du_lundi_24_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11253-14427&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le terme de « chétif » joue sur le sens commun et son usage ancien, qui signifie « captif ». Son emploi le plus célèbre est celui qui désigne le texte que Graindor de Douai a intercalé au XIIe siècle entre la <em>Chanson d’Antioche</em> et la <em>Conquête de Jérusalem</em>. Il y développe le récit de chevaliers capturés, mettant en avant leurs aventures d’une façon romanesque qui tranche avec la tradition plus descriptive et historique de la chanson précédente.
</p>

<p>
Les sources médiévales font régulièrement allusion aux turcoples/turcopoles, et toutes les hypothèses ont été échafaudées sur leur réalité. Il est désormais illusoire de penser pouvoir la définir de façon monolithique, tant le mot est polysémique. Toujours est-il qu’on retrouve de ces combattants dans l’armée franque, parfois affublés de noms, comme Jehan le Batié, Jean le Baptisé, qui semblent indiquer des convertis récents.
</p>

<p>
Mais pour autant, est-ce que cela veut dire que tous les turcoples, du moins tous ceux désignés sous ce terme étaient ainsi ? Apparemment ils étaient de culture et de tenue moyen-orientale, mais on n’est même pas certain de devoir les rattacher aux traditions locales, syriennes et arabes, ou turques nomades.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;14428-15703&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Gibb H. A. R., <em>The Damascus Chronicle of the Crusades. Extracted and translated from the chronicle of Ibn al-Qalanisi</em>, Londre : :Luzac &amp; Co., 1932, réédition : Mineola : Dover Publication, 2002.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>Secular Buildings in the Crusader Kingdom of Jerusalem</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nūr ad-Dīn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Richard Jean, « Les turcoples au service des royaumes de Jérusalem et de Chypre: musulmans convertis ou chrétiens orientaux? », dans Richard Jean, <em>Croisades et Etats latins d’Orient. Points de vue et Documents</em>, Aldershot : Ashgate, 1992.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;15704-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Chapeau de feutre à fronton triangulaire, un des symboles du statut de guerrier chez les Turcs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Safed, ville de Haute Galilée où se trouvait une forteresse franque.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:53:54 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Chétif destin]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Mêh]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_019_meh#meh]]></link>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_018_malquisinat" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_018_malquisinat" data-wiki-id="fr:qita:qita_018_malquisinat">Malquisinat</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="plateau_du_golan_fin_d_apres-midi_du_mardi_12_fevrier_1157">Plateau du Golan, fin d’après-midi du mardi 12 février 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
La poussière soulevée par les troupeaux agités embrumait les buissons gris. Hommes et bêtes respiraient de la craie, la face poudreuse collée de sueur. Cris, hennissements, bêlements, insultes, hurlements. Le chaos s’était abattu sur les paisibles pâturages au nord-est de Baniyas. Là-dessus, un ciel bleu acier hébergeait un soleil triste, sans chaleur. Un étalon paniqué roulait des yeux affolés, dressé sur ses postérieurs, prêt à frapper de ses sabots quiconque s’approcherait de lui. Des moutons à queue grasse, imbéciles et inquiets, tentaient de se faufiler entre ses jambes et celles de ses compagnons, indifférents aux coups. Plusieurs soldats, les bras écartés, s’efforçaient de les regrouper en sifflant, hurlant, ajoutant à l’effervescence.
</p>

<p>
Il fallut un long moment avant que le plateau retrouve un peu de calme. Une centaine de têtes de bétail avaient été rassemblées près d’une zone buissonneuse et la présence de nourriture avait fait miracle. Une quinzaine de chevaux de belle allure, dont l’étalon, étaient surveillés par une troupe d’une vingtaine d’hommes, le front las. De temps à autre, un cavalier en arme venait donner des ordres, emmenant avec lui une poignée de fantassins pour une mission. Près des moutons, assis autour d’un rocher, plusieurs soldats soufflaient, partageant l’eau croupie mêlée de vin de leurs outres, massant les corps fatigués, nettoyant leurs ecchymoses ainsi que font les loups après la chasse. L’un d’eux arborait une ancienne cicatrice au visage et parlait avec un fort accent génois. Il n’était pas dans la troupe depuis longtemps et s’était pourtant déjà taillé une belle réputation. Tout en se reposant, il graissait la corde de son arbalète, frottait et rangeait les carreaux qu’il avait récupérés après quelques tirs. Un de ses compagnons lui tendit la gourde, regardant les nombreuses brebis en train de paître à leurs côtés.
</p>

<p>
« J’espère qu’on pourra s’en gloutoyer une tantôt, après tous nos efforts. J’ai si grand faim que je pourrais avaler l’étalon !
</p>

<p>
– Le capitaine n’a rien dit en ce sens. Le butin est au roi et à ses féaux. T’es pas baron que je sache. »
</p>

<p>
Un sourire hargneux fendit la face craquelée du soldat.
</p>

<p>
« Si une ouaille a grande navrure, elle ne saura marcher jusqu’à nos terres. On pourrait la manger pour ne pas perdre sa viande.
</p>

<p>
– Certes, s’il s’agit de ne pas gaspiller, c’est bien différente chose ! »
</p>

<p>
Le petit groupe s’esclaffa. Ils savaient que le butin était considérable : au moins des centaines de moutons, de chèvres et de chevaux avaient été pris, sans compter les nombreux captifs. Quelques Turcomans avaient tenté de résister les armes à la main, vite abattus. La bataille s’était résumée à une moisson grasse sans que le bras n’ait guère à se fatiguer à faucher.
</p>

<p>
Au milieu du groupe, appuyé contre le rocher, un garçon au poil brun se rinçait le flanc avec le contenu de son outre, tout en grimaçant, le visage en sueur. Le rouge de son sang se mêlait à la boisson et il tentait d’en endiguer le flot en y appliquant un chiffon sale, vite imbibé. À côté de lui, des vêtements déchirés, souillés, voisinaient avec d’autres, prêts à être utilisés. Il serrait les dents, les yeux fébriles tandis qu’il compressait la plaie.
</p>

<p>
L’arbalétrier se tourna vers lui, curieux, examinant la blessure.
</p>

<p>
« Sans emplâtre, ça ne s’arrêtera pas de saigner, compère…
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<p>
– Je sais bien, Maza, seulement il n’y a rien ici pour ça » croassa l’autre.
</p>

<p>
Se penchant plus près, Enrico Maza souleva doucement le linge. Les chairs étaient tranchées profondément et des bulles éclataient tandis que le liquide vital s’écoulait à gros bouillons. Il échappa une grimace mécontente.
</p>

<p>
« Je vais voir si je ne trouve pas quelque chirurgien pour t’arranger ça ! »
</p>

<p>
Il se leva, empoignant ses armes et son carquois, sans jeter un regard à son compagnon. Il savait que la seule chose qui serait utile à celui-ci était un prêtre. La lame avait touché les entrailles du malheureux et ce n’était plus qu’un mort en sursis, un cadavre inconscient de son état. Maza n’avait pas envie d’assister à sa lente agonie. Il en avait vu assez. Il était là depuis trop peu de temps pour s’être fait des amis, et avait appris à se défier des liens qui se tissaient entre les hommes, alors même que leur destin à tous se jouait les armes à la main. Il déambula jusqu’à un autre groupe où il fut accueilli par des regards méfiants. Voyant que les soldats faisaient cercle, il comprit qu’on se partageait un butin en catimini, certainement prélevé au nez et à la barbe des chevaliers et des barons.
</p>

<p>
Aucun guerrier ne trouvait la solde suffisante et chacun agrippait ce qu’il pouvait dès qu’il en avait l’occasion. Cela devait juste demeurer discret, pour ne pas insulter les puissants et éviter de se faire dépouiller par plus fort. Il arriva dans une clairière bordée de peupliers, où des captifs attendaient, les bras noués dans le dos à une longue corde les reliant les uns aux autres, sous le regard attentif de sentinelles. Dans un bosquet, un chevalier se délassait en discutant avec un guerrier portant la cape noire à croix rouge des frères de Saint-Jean. Ils riaient et parlaient fort, heureux de leur bonne fortune.
</p>

<p>
Enrico avança, sans considération pour les silhouettes misérables qui piétinaient ou patientaient, écroulées dans la poussière et les graviers, le visage fermé. La plupart des prisonniers n’étaient pas des soldats, juste de simples bergers, des nomades qui faisaient paître les bêtes qu’on leur confiait. Rassurés par la trêve avec le royaume de Jérusalem, ils étaient venus dans les riches pâturages du Golan, aux abords de Baniyas. Seulement le roi Baudoin avait besoin d’argent. Le parjure plutôt que la ruine.
</p>

<p>
Maza ne retrouva ses compagnons que bien plus tard, sans avoir pu trouver quelqu’un qui aurait pu soulager un peu le blessé, ni prêtre ni chirurgien. Entretemps, ils s’étaient attaqués à un mouton qu’ils s’employaient à préparer pour le repas du soir. Comme lui, ils savaient tous qu’il n’y avait rien à faire pour le malheureux. Enrico Maza se pencha et examina le jeune homme, dont la tête avait roulé sur la poitrine. Il approcha son oreille des lèvres, écoutant avec attention. Il voyait la tache brune qui s’était répandue sous le blessé, avait imbibé toutes les étoffes. Il soupira, tourna les yeux vers les autres, qui taillaient dans la viande avec des rires gourmands. Alors qu’il tendait la main vers la sacoche encore accrochée à l’épaule, une voix l’interpela :
</p>

<p>
« Hé ! Maza ! Tu crois quoi ?
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<p>
– Il aura pas usage de ça là où il va, Aymar !
</p>

<p>
– Je dis pas le contraire. T’avise pas de tout garder pour toi ! »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plateau du Golan, fin d\u2019apr\u00e8s-midi du mardi 12 f\u00e9vrier 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plateau_du_golan_fin_d_apres-midi_du_mardi_12_fevrier_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;338-7372&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="chateau_emmaues_matinee_du_jeudi_16_mai_1157">Chateau Emmaüs, matinée du jeudi 16 mai 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Lâchant ses forces<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>, Blayves se redressa en grimaçant, le dos rompu par l’effort. D’un signe de tête, il indiqua à son aide de libérer le mouton, qui s’éloigna en quelques bonds, surpris de se voir si léger et fort rafraichi. Beaucoup de bêtes, inquiètes, poussaient des bêlements anxieux, contrariées d’être séparées de leurs congénères.
</p>

<p>
Certaines paissaient sous la surveillance de valets et de chiens jusqu’aux abords du caravansérail, où un peu de fraicheur naissait au pied du mur, près de l’église. Il en demeurait encore un grand nombre à tondre. Le berger attrapa une calebasse et avala une gorgée, s’essuyant le front de la manche. Le soleil était déjà chaud et, malgré les frondaisons, la suée venait vite.
</p>

<p>
Contrôlant rapidement d’un œil que tout se passait bien chez les autres ouvriers, il se pencha et commença à plier soigneusement la toison. Il en profitait toujours pour couper les parties sales, les plus souillées et en arracher les brindilles. Le Boiteux avait bonne réputation, et c’était pour cela qu’il ne peinait jamais à trouver de l’embauche. Un père dur à la tâche et prompt à la colère et aux coups lui avait inculqué le goût du travail bien fait. Il n’hésitait pas lui-même à réprimander vertement ses manouvriers, maniant parfois la trique sur les échines des plus réfractaires.
</p>

<p>
Il porta la toison sur le chariot que les frères de l’Hôpital avaient placé à son intention puis descendit la pente vers le gros du troupeau. La sueur mouillait son cou, ses aisselles, son dos, brûlant de son sel la peau tannée par le soleil. Il s’essuya la nuque d’une main crispée, toute de tendons et de muscles. À peine fut-il près des bêtes que l’un des chiens vint le sentir et s’assit un court instant devant lui. Il sourit, caressa le crâne de l’animal sans s’arrêter pour autant. Il suivit le haut édifice à main droite, contournant l’église pour rejoindre la rue qui longeait la façade de l’hébergement destiné aux pèlerins. Deux chameaux lourdement bâtés de pièces de bois patientaient, le regard absent, mâchant une herbe rare qu’ils attrapaient de leurs lèvres mobiles.
</p>

<p>
Le village était quasi-désert, tout le monde étant affairé dans sa parcelle ou à l’abri de la chaleur. On entendait seulement le bruit d’un chantier de construction non loin : de nouvelles maisons se bâtissaient à l’entrée du hameau. Près de la fontaine, au centre de la place principale, une vieille femme filait, surveillant distraitement une marmaille agitée qui semblait la laisser indifférente.
</p>

<p>
Blayves pénétra dans le caravansérail, retrouvant la fraicheur du passage couvert menant à la cour autour de laquelle les entrepôts et hébergements se déployaient. Les pèlerins avaient pratiquement tous repris la route, et un grand calme régnait. Un chaton traversa en miaulant, un instant tenté d’effrayer des pigeons occupés à gratter à l’endroit où on attachait les montures. Il disparut en un éclair à l’approche de Blayves. Celui-ci se dirigea droit vers le côté ouest, au fond des arcades, où il savait probable de trouver le frère cellérier.
</p>

<p>
Celui-ci, un jeune homme d’origine syrienne, le cheveu aussi noir que sa tenue, recopiait depuis sa tablette de cire plusieurs chiffres sur un abaque à calcul tracé à même la table. Il accueillit le berger d’un sourire, reposant les tesselles servant de marqueurs. Blayves le salua d’un imperceptible signe de tête.
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<p>
« Il faudrait envoyer valet vider le char, frère.
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<p>
– Il est déjà empli des tontes du matin ?
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<p>
– Certes, et bientôt nous devrons les poser au sol si rien n’est fait prestement. »
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<p>
Le jeune clerc se mordit les lèvres.
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<p>
« C’est que je n’ai personne de disponible pour le moment. »
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<p>
Il hésita un moment, puis proposa d’une voix douce :
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<p>
« Aucun de vos valets ne saurait mener la mule ? »
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<p>
Blayves soupira, contrarié. Chaque fois, on tentait de l’abuser.
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<p>
« Je ne saurais dire, et puis ils sont là pour les toisons, ils n’ont guère le temps de s’occuper de l’attelage.
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<p>
– Je comprends, cela ne serait pas fort long.
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<p>
– Si vous aviez voulu que je prévoie valet d’attelage, il aurait fallu me prévenir, frère Chrestien. Nous avons contrat pour la tonte, rien de plus, je ne peux payer mes gens à œuvrer pour votre part de l’accord. »
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<p>
Le cellérier acquiesça en silence, comprenant que le berger ne céderait rien.
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<p>
« Je vais voir ce que je peux faire pour vous envoyer valet d’ici peu.
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<p>
– Fort bien. D’ici là si nous n’avons plus de place, nous entasserons les ballots devant le char.
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<p>
– Je comprends, faites ainsi. »
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<p>
Le Boiteux repartit d’un pas lent, longeant la cour à l’abri des arcatures, le visage toujours fermé. Le chien, qui l’avait suivi en catimini, l’attendait assis devant la porte, la queue balayant la poussière du chemin. Il sourit et lui caressa de nouveau la tête, l’invitant d’un geste à avancer. Finalement, il préférait la compagnie des bêtes.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Chateau Emma\u00fcs, matin\u00e9e du jeudi 16 mai 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;chateau_emmaues_matinee_du_jeudi_16_mai_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7373-12556&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="jerusalem_entrepots_des_hospitaliers_de_saint-jean_apres-midi_du_jeudi_20_juin_1157">Jérusalem, entrepôts des hospitaliers de Saint-Jean, après-midi du jeudi 20 juin 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Debout face à une montagne de toisons empilées, Gringoire la Breite souriait. Les mains sur les hanches, il toisait l’or blanc, beige et brun entassé devant lui, à la lueur des lampes à huile. Il n’avait jamais vu semblable amas de laine de sa vie. Des doigts fébriles fouillèrent sa chevelure argentée, et il ne put retenir un gloussement de joie.
</p>

<p>
« Foutrecul ! Que voilà superbe vision, mon frère ! »
</p>

<p>
Le petit moine qui l’accompagnait lui adressa un regard courroucé en entendant le juron. Il n’eut pas le temps de lui en faire reproche que l’autre continuait sur sa lancée, postillonnant et gesticulant.
</p>

<p>
« Je suis fort aise de me rendre utile, d’autant que vos gens ne me semblent guère s’y entendre en cet ouvrage ! »
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<p>
Il s’approcha d’un premier paquet et froissa quelques fibres de la main.
</p>

<p>
« Déjà, même s’ils ne savent partir poil de brebis de celui du bélier, ils auraient pu éviter de mêler bruns et ocres, blancs et sables ! Du travail de foutriquet, ça ! »
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<p>
Il fit quelques pas et renifla un autre amas.
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<p>
« Vous ne lavez pas les laines avant la tonte ce me semble ? J’avais appris ainsi avec mon père, moi. D’autant que chez vous, ça sécherait vite !
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<p>
– Hé bien…
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<p>
– Remarquez, ça dépend aussi de la bête, bien sûr, je ne voudrais pas vous faire affront. Je ne m’y entends guère à vos types d’ouailles. Ces animaux à grosse queue, ça me parait fort étrange tout de même ! Le poil en est-il correct ?
</p>

<p>
– Nous avons… »
</p>

<p>
Attrapant une touffe, le grand gaillard la porta à son oreille et fit un signe impératif de silence au clerc. Puis il fit crisser les fibres avec attention, échappant un sourire, le regard perdu au loin dans les ténèbres des magasins non éclairés. Puis il lâcha un gloussement, qui s’entacha d’un rot.
</p>

<p>
« M’ouais, pas si mal. Seulement vous avez là de tout, j’en jouerai mes braies ! N’indiquez-vous pas à vos valets de séparer au moins les laines de bêtes mortes des autres ?
</p>

<p>
– Je ne…
</p>

<p>
– C’est très important, ça, vous savez. Sinon on perd du temps. Les meilleurs drapiers savent faire la différence. Bien faire les choses dès le départ, ça évite suées tardives comme disait mon vieux. »
</p>

<p>
L’hospitalier soupira, s’efforçant de faire bonne figure. Il s’occupait de la draperie de Saint-Jean depuis bientôt quinze ans et s’y entendait au moins autant que son interlocuteur, pourvu qu’on lui laissât le temps de s’en expliquer. L’homme, un pèlerin dont la femme était en couche dans la section des sœurs, avait insisté pour se rendre utile, en remerciement. Le pauvre moine commençait à croire que les autres avaient surtout cherché un moyen de s’en débarrasser.
</p>

<p>
Néanmoins, sa bonne volonté attirait la sympathie, malgré un comportement agaçant. Le frère drapier rongeait donc son frein, attendant patiemment que Gringoire ait fini sa diatribe pour pouvoir se mettre au travail. Gringoire s’avisa d’un paquet et l’examina plus précisément, faisant soudain silence. Le fait étonna suffisamment le clerc pour qu’il s’approche, intrigué. Il évita de justesse d’être bousculé quand l’autre se releva brusquement.
</p>

<p>
« Et voilà, j’en étais sûr ! On vous a mis poil à carder et bonne fibre à peigner en vrac ! »
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<p>
L’hospitalier fronça les sourcils, contrarié.
</p>

<p>
« Êtes-vous sûr ?
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<p>
– Ça, je ne m’y entends peut-être guère pour dire le Pater et l’Ave sans faute, par contre on ne me fait pas prendre toison de bélier pour fourrure d’agnel. Vous avez là de la méchante laine de second choix qui se cache parmi les belles fibres longues. On vous aura trompé sur la marchandise !
</p>

<p>
– Il ne peut être question de cela, mon frère.
</p>

<p>
– Par Dieu, dites-vous que je mens ? »
</p>

<p>
Le clerc sourit, amusé malgré le nouveau blasphème.
</p>

<p>
« Certes pas, c’est juste qu’il ne peut y avoir tromperie, car tout cela n’a pas été acheté, ce sont toisons de nos domaines. Simple erreur de tri, voilà tout. »
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<p>
Gringoire écarquilla les yeux, le souffle coupé.
</p>

<p>
« Tout ça vient de vos terres ? Toutes… »
</p>

<p>
Pour la peine, il en perdait la voix, ce qui amusa d’autant plus le clerc.
</p>

<p>
« Enfin, pas exactement. La grande majorité, oui. D’aucunes toisons nous ont été données en obole aussi, perçues comme butin des batailles que nous menons. Ce sont paiements de redevances, et aussi et surtout lainages de nos bêtes. »
</p>

<p>
Gringoire acquiesça, impressionné.
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<p>
« Il y a là de quoi tisser des vêtements pour le royaume entier !
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<p>
– Nous donnons tout à peigner ou carder puis filer, et revendons ensuite beaucoup. Nous ne gardons que modeste part pour nous, pour nos besoins de draps dans les différentes héberges.
</p>

<p>
– C’est là véritable trésor royal, par la jambe-Dieu !
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<p>
– Il nous faut bien payer le pain et les lits des pèlerins, mon frère. Nous commerçons nos biens pour pouvoir offrir bon accueil au pérégrin qui frappe à notre porte. »
</p>

<p>
Le grand costaud continuait de hocher la tête, admirant les ballots qu’il avait devant les yeux, imaginant des pyramides de laine qui s’étendaient à l’infini. Pour le coup, son silence inquiéta le clerc, qui s’avança à son tour, touchant le bras de Gringoire.
</p>

<p>
« Vous vouliez donc m’aider à faire le tri des meilleures toisons ? »
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, entrep\u00f4ts des hospitaliers de Saint-Jean, apr\u00e8s-midi du jeudi 20 juin 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_entrepots_des_hospitaliers_de_saint-jean_apres-midi_du_jeudi_20_juin_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12557-18043&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="plaine_d_esdrelon_midi_du_mardi_15_octobre_1157">Plaine d’Esdrelon, midi du mardi 15 octobre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Le groupe de voyageurs avait fait halte auprès d’une citerne abritée dans un bosquet. Alentour, les broussailles et les arbustes finissaient de ronger les ruines de bâtisses éventrées. Deux cavaliers en cotte de mailles, dont l’un portait le manteau noir frappé de la croix rouge, discutaient avec un frère de Saint-Jean vêtu de bure. Ils étaient tranquillement accoudés à un muret tandis que les marcheurs, une trentaine de personnes arborant la croix sur l’épaule, la besace en bandoulière et le bourdon à la main, se désaltéraient à l’eau fraîche.
</p>

<p>
Certains s’étaient assis pour avaler un peu de pain. Le ciel était d’un blanc gris laiteux, sans soleil et un vent venu de la côte caressait les frondaisons. L’été arrivait à sa fin et, dans un champ voisin, quelques paysans attardés finissaient de récolter le coton. L’un d’eux leva son chapeau de paille en guise de salut.
</p>

<p>
Un peu à l’écart du groupe, abrité des bourrasques par un buisson, Droin mâchait son pain sans plaisir, la bouche pâteuse. Il jouait à soulever la poussière de la pointe de sa chaussure. Il savait qu’ils ne s’arrêteraient pas longtemps, souffla de dépit et s’apprêtait à s’allonger tout de même lorsqu’il aperçut une silhouette qui entrait dans le hameau ruiné d’un pas lourd, fatigué. Il plissa les yeux, détaillant l’arrivant. La tenue ne lui était guère familière, le teint olivâtre et l’aspect général de l’individu lui firent froncer les sourcils.
</p>

<p>
Il siffla et, de la main, fit signe à l’homme de s’éloigner, sans résultat. Il se releva et entreprit de le chasser avec de grands gestes, toujours sans que cela ralentît le miséreux vêtu de haillons. Droin s’approcha et lui jeta une poignée de gravier et de poussière en vociférant. Les visages s’étaient tournés vers lui maintenant et chacun s’interrogeait. Le cavalier au manteau noir s’avança à son tour, interpellant Droin. Le vagabond se figea en voyant le soldat sans pour autant reculer.
</p>

<p>
« Que se passe-t-il ?
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<p>
– C’est ce païen ! Il n’a rien à faire là ! » s’emporta Droin.
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<p>
L’hospitalier prit une mine surprise.
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<p>
« Comment savez-vous qu’il n’est pas bon chrétien ?, s’amusa le chevalier.
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<p>
La question parut si saugrenue à Droin qu’il faillit s’en étouffer. Il parvint à articuler quelques mots sans cohérence, crachant sa haine des infidèles qui souillaient le royaume de Dieu. L’homme, clairement un natif de Syrie, gardait les yeux fixés au sol, passif, indifférent à ce qui se jouait autour de lui. L’hospitalier le tira un peu à l’écart et lui demanda son nom, et où il se rendait, sans obtenir de réponse. Il fit alors signe à son compagnon sans arme, qui le rejoignit rapidement. Ils lui répétèrent les mêmes questions dans la langue des Syriens, échangeant péniblement quelques mots avec le vagabond. Prenant un quignon de pain dans son sac, le frère le tendit au malheureux, et l’invita à se désaltérer à la citerne, sous le regard étonné des pèlerins. Le miséreux hésita un long moment, s’exécuta sans hâte, de façon mécanique, en prenant garde à ne dévisager personne.
</p>

<p>
Alors qu’il s’éloignait de nouveau, le moine l’apostropha dans sa langue une dernière fois, n’obtenant qu’un souffle en guise de réponse. Hagard, l’homme reprit ensuite le chemin vers le sud.
</p>

<p>
Droin, qui s’était un peu calmé, s’approcha du frère hospitalier :
</p>

<p>
« C’était pas un infidèle ?
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<p>
– Je ne sais.
</p>

<p>
– Il aurait pas fallu lui donner du pain, si c’en était un. »
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<p>
Le clerc se tourna vers le pèlerin, désapprobateur.
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<p>
« La charité est devoir chrétien, je n’ai pas souvenance qu’il faille choisir à qui la proposer.
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<p>
– S’il veut du pain, il n’a qu’à semer et suer comme nous tous.
</p>

<p>
– Il ne voulait pas notre aide, j’ai dû insister. Il a refusé de nous suivre jusqu’à l’hôpital, où on aurait pu l’accueillir.
</p>

<p>
– C’est ce qu’il a dit à la fin ?
</p>

<p>
– Il a dit qu’il était berger, pas mendiant, et qu’un jour on lui rendrait ses brebis volées.
</p>

<p>
– Des brigands lui ont dérobé ses bêtes? » s’inquiéta Droin, instinctivement plus proche de celui qui était, comme lui, un travailleur de la terre.
</p>

<p>
L’hospitalier haussa les épaules, dépité. Il allait pour parler, se reprit et lança finalement à la cantonade d’une voix lasse :
</p>

<p>
« Il est temps de se remettre en route, mes frères! »❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plaine d\u2019Esdrelon, midi du mardi 15 octobre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plaine_d_esdrelon_midi_du_mardi_15_octobre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18044-22613&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le pillage par le roi Baudoin des plateaux du Golan en début d’année 1157 fournit un bon prétexte pour aborder de façon transversale un aspect essentiel de l’économie médiévale : le tissu. Il ne s’agit ici que d’effleurer une première fois le parcours de la matière première, à travers le destin de quelques-uns amenés à croiser ce matériau, source de richesse et parfois objet de luxe, d’un prix élevé quelle que soit sa qualité. Les sociétés modernes ont tellement optimisé la production industrielle des tissus que leur valeur s’est effondrée. Pourtant pendant des siècles, encore plus qu’aujourd’hui, le vêtement et les étoffes ont constitué un élément marqueur de la classe sociale et représentaient un budget très important pour les familles. La chaîne de production des lainages était éminemment complexe et organisée, réglementée, en Europe comme au Moyen-Orient.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22614-23557&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Cardon Dominique, <em>La draperie au Moyen Âge. Essor d’un grande industrie européenne</em>, Paris : CNRS Éditions, 1999.
</p>

<p>
Lombard Maurice, <em>Les textiles dans le monde musulman du VIIe au XIIe siècle</em>, Paris: Éditions de l’EHESS, 2002, réédition.
</p>

<p>
Élisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;23558-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Outil de coupe des toisons.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:53:30 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_019_meh#meh</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Mêh]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Malquisinat]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_018_malquisinat#malquisinat]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_017_l_ennemi_intime" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_017_l_ennemi_intime" data-wiki-id="fr:qita:qita_017_l_ennemi_intime">L’ennemi intime</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_019_meh" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_019_meh" data-wiki-id="fr:qita:qita_019_meh">Mêh</a></span></div>
</li>
</ul>
</div><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_end&quot;,&quot;secid&quot;:4,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:5,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<h2 class="sectionedit7" id="quartier_du_palais_royal_jerusalem_fin_de_matinee_du_lundi_3_mars_1158">Quartier du palais royal, Jérusalem, fin de matinée du lundi 3 mars 1158</h2>
<div class="level2">

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Dans la rue donnant accès à une des portes du palais royal, une foule bigarrée s’avançait mollement. Le brouhaha des discussions se répercutait entre les hauts murs dominés par le clocher du Saint-Sépulcre, sous le regard curieux des pigeons et de quelques chats en maraude sur les toits. Le soleil n’avait pas encore vaincu la fraîcheur de la pierre, et dans l’ombre bienvenue, chacun y allait de son commentaire à propos de la séance de la Cour des Bourgeois. Une poignée de citadins, joyeux de s’être vus accordé ce qu’ils demandaient, parlaient fort et riaient avec ostentation de leur bonne fortune. Certains, épaules rentrées, visage morne, ruminaient leur détresse, leur colère.
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D’autres, enfin, glosaient sur les décisions rendues, les informations révélées, avec compétence, amusement ou surprise indignée. Parmi ces derniers, un petit groupe d’hommes à l’allure opulente bruissait de mécontentement scandalisé. Un rouquin, le cheveu en bataille et les traits fins, le nez pareil à un bec, avait la voix acerbe :
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« Ce n’est pas tant le montant que le principe ! »
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Un de ses compagnons, le visage mangé de barbe drue, bien taillée, les dévisagea de ses yeux globuleux et ajouta, en hochant la tête d’un air sentencieux :
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« Je vous l’avais bien dit, ce béjaune a gueule d’ogre et ne sait que gloutoyer !
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– Tout de même, maître Turcame, c’est le roi ! objecta un gros homme accablé, à moitié asphyxié de parler en marchant.
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– Et quoi ? Le roi n’est pas Dieu que je sache. Sa mère n’aurait jamais osé faire pareille chose. »
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Le petit groupe acquiesça lentement, tout en demeurant craintif de le faire aussi près du palais de Baudoin III<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>. La vieille Mélisende<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> s’était retirée à Naplouse à l’écart de la chose publique et ne comptait plus guère de soutiens au sein de la Haute Cour. Parmi les habitants de Jérusalem, nombreux étaient ceux qui la regrettaient, elle qui avait su si bien se concilier leurs bonnes grâces, ne ménageant pas sa peine pour ses chers bourgeois.
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Un petit méditerranéen au cheveu noir et rare, la barbe raide, haussa les épaules.
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« Je ne peux néanmoins donner tort au roi, certaines rues sont fort sales et les puanteurs en la saison d’été sont terribles.
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– De cela je veux bien convenir, maître Tosetus, mais c’était affaire à entreparler en Cour avant d’en prendre décision, répliqua Odo de Turcame. Bien sûr qu’il faut curer venelles et courettes, et d’autant mieux pour les Pâques, avec l’affluence de marcheurs de Dieu. De cela tout le monde s’en accordera. Mais je n’aime guère les façons de faire de Baudoin, qui ne respecte pas nos coutumes.
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– Nous devrions en discuter avec nos compères jurés et peut-être aborder l’affaire avec le sire vicomte à une prochaine assemblée plénière ? » proposa le gros homme.
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L’idée ne souleva pas l’enthousiasme, mais aucun n’y objecta. Ils obliquèrent à gauche et continuèrent d’avancer, passant sans même y jeter un œil devant l’entrée du Saint-Sépulcre, le parvis le plus vénéré de la chrétienté. Ils serpentaient au travers de la rue emplie de pèlerins, de croyants au regard exalté, mais sans guère y prêter attention. Ils parcouraient ces lieux depuis tant d’années qu’ils en étaient arrivés à en oublier le caractère merveilleux, pour l’ensemble du monde chrétien.
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Alors qu’ils se faufilaient devant un marchand de cierges qui accrochait des faisceaux de chandelles sur ses panneaux, l’homme aux cheveux roux grogna :
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« D’où lui est venu cette soudaine idée, d’ailleurs ? La cité ne me paraît guère plus sale qu’habituellement…
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– Peut-être a-t-il eu envie d’aller faire balade vers la porte des Tanneurs, s’amusa Turcame. Les effluves en sont certes ignobles !
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– Il est rentré voilà quelques jours à peine de la chevauchée au nord avec le sire Thierry<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, il s’est habitué à la vie sous la tente et ne supporte plus ce qui lui paraissait bien normal jusqu’alors. »
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À l’évocation du nom du seigneur croisé, Odo de Turcame fit la grimace et une lueur de compréhension brilla dans ses yeux.
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« Je suis acertainé que c’est là mâle influence du sire comte de Flandre !
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– Et pourquoi donc ? s’interrogea André de Tosetus.
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– Tous ces barons d’outremer aiment à tenir le pouvoir bien serré et ne lâchent que de mauvaise grâce la décime part de ce que nos souverains ont toujours considéré normal de nous accorder. »
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Il s’arrêta, considérant d’un geste large la rue, les boutiques, le quartier et au-delà, la cité tout entière.
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« Tous nos compères l’auront fort mauvaise de voir neuve taxe leur être extorquée, c’est là mauvaise coutume qui s’installe !
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– La Secrète<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> a toujours grand faim de monnaies et n’aime rien tant que nouveaux moyens de les faire venir à elle.
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– Voilà bien ridicule moyen en tout cas. Ce n’est pas en condamnant à payer ceux qui escurent mal devant leur hostel qu’on fera venir les gens. Sans borgesies bien tenues, pas de loyer, sans commerce pas de péages… C’est compte de benêt de penser qu’il y a là bonne source. Celui qui a soufflé pareille idée au roi n’a que du vent entre les oreilles ! »
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Sa fureur avait fait tourner les têtes dans sa direction et certains s’inquiétaient de ce qui pouvait ainsi passionner les jurés qui les représentaient auprès du roi. Sous peu, la ville allait bruire de nouvelles, aussi farfelues qu’imaginatives, sur ce qui avait bien pu se dire lors de la séance. Le gros homme passa une manche sur son front transpirant, invitant de la main ses compagnons à avancer de nouveau.
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<p>
« Venez donc boire quelque vin de Judée à mon logis. J’en ai reçu tonnels voilà peu, et il saura apaiser la flamme de votre courroux. Tant que la nouvelle n’est pas criée, nous avons encore bon temps pour voir si nous ne pouvons convaincre le roi de revenir sur cette décision.
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– Il nous faudrait l’oreille du sénéchal peut-être. Si on lui démontre qu’extorquer par mal usage sept sous et demi à aucuns bourgeois en fera perdre bien plus au trésor, il comprendra vite qu’il n’y a rien à gagner à appliquer pareille décision. » expliqua le petit homme, les yeux rieurs.
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Le rouquin acquiesça avec vigueur, soudain calmé.
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« Voilà fort bonne idée, maître Tosetus. Le roi n’a pas tant pillé à Panéas ou récemment à Damas pour risquer de perdre fortune juste aux fins d’impressionner aucun baron étranger de passage. Il nous faut lui en faire montrance ! »
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Tandis que leurs élégantes tenues se perdaient dans le flot ininterrompu de curieux, d’exaltés, de marchands, de valets, de pèlerins, qui emplissait la rue, les riches bourgeois souriaient de satisfaction. Tels des généraux à l’approche d’une cité enclose, ils venaient de voir des failles en la muraille ennemie et savaient désormais comment lancer l’assaut. Il ne serait pas dit qu’ils laisseraient un jeune roi leur retirer les privilèges durement acquis par leurs aînés.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Quartier du palais royal, J\u00e9rusalem, fin de matin\u00e9e du lundi 3 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;quartier_du_palais_royal_jerusalem_fin_de_matinee_du_lundi_3_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;348-7923&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="malquisinat_jerusalem_matin_du_mardi_4_mars_1158">Malquisinat, Jérusalem, matin du mardi 4 mars 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Les mains sur ses larges hanches, Margue réfléchissait, les yeux traînant sur l’étagère où elle entreposait la farine. Elle se tourna vers son valet, un jeune homme à l’air perpétuellement étonné, les oreilles en chou-fleur. Grignotant un morceau de fouace sèche avec l’application d’une vache, il attendait les instructions.
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« Porte à moudre encore deux boisseaux de froment, du plus fin. Ce jour nous devrions avoir bel ouvrage, c’est le dernier jour charnel, il faut en profiter. Oublies et brioches devraient bien se vendre. »
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Une fois son serviteur parti, elle entreprit de balayer le sol de sa petite boutique. Elle tenait une échoppe près du carrefour principal de Jérusalem, proposant à la vente des plats à emporter, des pâtisseries, des beignets, tartes et confiseries. À l’approche de Carême, les gens profitaient des derniers jours pour faire bombance et elle réalisait alors ses meilleures affaires de plusieurs semaines. Il existait bien des recettes savoureuses acceptables pour les jours de jeûne, mais le commerce s’en ressentait malgré tout, en dépit de l’afflux régulier et grandissant de pèlerins jusqu’à Pâques.
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<p>
Pour l’heure, en milieu de matinée, elle s’estimait satisfaite, ayant vendu une large partie des produits restant de la veille. En outre, une fournée avait été portée au four du Saint-Sépulcre non loin. Elle profitait de l’accalmie pour remettre de l’ordre dans son échoppe où son imposante silhouette se faufilait avec habitude. Une fois la vaisselle terminée, elle vida son seau d’eau dans le caniveau, d’un geste ample qui aspergea les environs. Quelques badauds surpris froncèrent les sourcils, inquiets d’avoir été éclaboussés.
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Au moment où elle reprenait place derrière son éventaire, elle fut apostrophée par un boutiquier voisin, vendeur de pâtés et tourtes de viande.
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« As-tu entendu parler de la nouvelle taxe de sept sous et demi, l’Allemande ? »
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Elle s’essuya le front de l’avant-bras, penchant son buste de matrone pour voir son compère.
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« De quoi me parles-tu ?
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– Le roi veut nous faire payer nouvelle fois, les gens de la Secrète ont trouvé bonne idée pour nous prendre encore.
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– Et pourquoi donc cela ? Et tous les combien ? »
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Le voisin s’avança dans la rue. De petite taille, il avait les pommettes et le nez violet des amateurs de vin, les yeux bridés à force de les plisser. Il passait une main nerveuse dans des cheveux grisonnants coupés courts.
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<p>
« Ce serait amende si la rue est trop sale au-devant de notre échoppe !
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– Nous veut-il devenir cureteur de ruisseau ? Ce n’est pas à nous d’escurer pareil lieu. »
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Le boutiquier n’attendait que cette occasion pour laisser sa colère éclater et sa voix monta dans les aigus tandis qu’elle prenait de la vigueur. Bientôt son visage devint intégralement cramoisi.
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« De certes ! Nous avons déjà fort à faire en nos ouvroirs, si en plus nous devons surveiller rues et passages ! Nous payons cens, il me semble que c’est déjà assez. Le Saint-Sépulcre ou les frères de Saint-Jean n’ont qu’à faire passer les porcs plus souvent. Ils ont pleins dortoirs de valets gras comme chapons, qu’ils les envoient gratter venelles ! »
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Margue opina du menton. Elle suivait néanmoins du regard les passants, espérant toujours que certains s’arrêtent. Désireuse de ne pas les effrayer par des discussions agressives, elle se rapprocha du petit homme appuyé contre la colonne qui séparait leurs deux étals.
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« Les Bourgeois du roi ont laissé faire ? Ne sont-ils pas là pour nous protéger ?
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– Pfff, ils ne sont bons qu’à s’aider eux-mêmes. Pas un n’a jamais trimé de sa sueur. Ils achètent aux Mahométans pour revendre aux Génois, peu leur chaut nos soucis de boutiquiers. Ils pétrissent livres et marcs<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> comme nous farine et œufs.
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<p>
– Détrompez-vous, maître, ils sont fort courroucés de cela et comptent bien en reparler en conseil », objecta une voix féminine, grave et et douce.
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Les deux commerçants se tournèrent de concert vers la femme qui, un panier au bras, examinait les marchandises offertes à la vente par Margue. Elle était vêtue d’une robe de laine rouge de bonne qualité, ancienne, mais bien entretenue, un voile lâche posé sur ses cheveux d’encre. Le visage aussi digne que celui d’une princesse byzantine, des plis marquaient ses yeux et sa bouche fine, prompte à donner des ordres. Aloys était connue pour son établissement de bains, où les jeunes filles n’étaient guère farouches. Elle leur sourit poliment, se rapprochant pour ne pas avoir à élever la voix.
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« Certains des bourgeois du roi pensent que pareille ordonnance n’a nulle valeur, étant donné qu’elle n’a pas été prise avec leur aval.
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– Quelle mouche a bien pu piquer le sire roi pour s’inquiéter ainsi des caniveaux ? N’a-t-il pas plus graves soucis avec les Turcs qui se baladent aux alentours de Damas ? »
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La petite femme rouge et la grande au physique empâté haussèrent les épaules en même temps. Margue renifla et répondit la première :
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« Il suffit qu’il ait senti mauvaise odeur monter de la rue au près du palais, et il s’en sera ému… Difficile de savoir ce qui motive puissants barons. Ils ne sont pas comme nous.
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– En attendant, je ne vois pas comment nous pourrons nourrir nos familles si on nous prend par taxes et cens la moindre monnaie par nous gagnée. Un jour, c’en sera trop et… »
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Il abattit sa main dans son poing, fendant comme un couperet, le visage empli de colère. Puis, hélé par un chaland, il repartit à sa boutique sans s’arrêter de grommeler. Les deux femmes échangèrent un regard circonspect et reprirent le cours de leurs activités après un salut discret.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Malquisinat, J\u00e9rusalem, matin du mardi 4 mars 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;malquisinat_jerusalem_matin_du_mardi_4_mars_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7924-13866&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="rue_de_david_pres_du_change_debut_de_soiree_du_jeudi_3_avril_1158">Rue de David, près du change, début de soirée du jeudi 3 avril 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Suivant une effluve intéressante, le chien avançait sans prendre garde aux jambes, aux pieds qui le bousculaient, le poussaient, le heurtaient. Il était habitué à se faufiler parmi les hommes et les femmes de la cité. Il connaissait les odeurs des porteurs de triques, s’arrangeait pour les éviter avant même de les voir. Le poil gris, légèrement frisé, il avait le ventre creux des bêtes vagabondes et un œil perdu lors d’une bagarre pour de juteux déchets.
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<p>
Cela faisait maintenant des jours et des jours qu’il errait dans le quartier où il savait la nourriture abondante. Il fallait souvent la disputer aux gros animaux grogneurs, mais dans l’ensemble il était plutôt satisfait de lui. Parfois il obtenait des restes frais, jetés par quelque main compatissante, et même une caresse fugace de temps à autre. Il aimait bien les gamins, toujours prêts à jouer avec lui, à courir, sauter en riant. Pour les grands, les adultes, il avait développé une technique bien à lui, mélange de regards implorants et d’attitude digne, les pattes avant croisées, la tête penchée, la langue léchant les babines régulièrement. Pour l’heure, il avait repéré deux proies dont il espérait bien tirer profit. Il s’installa donc entre elles deux, à l’abri d’un renfoncement du mur et commença son entreprise de séduction silencieuse.
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<p>
« Le fort souci de toutes ces chevauchées, c’est le nombre d’espies parmi nos gens. Noreddin<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup> est informé de tout avant même que les hommes soient en selle.
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<p>
– Le roi a fort compris la leçon de Meleha<sup><a href="#fn__17" id="fnt__17" class="fn_top">17)</a></sup>, Fouques, et pourpense à tout cela. »
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<p>
Les deux hommes étaient habillés de belles tenues. Le premier, d’une cotte de laine souple, d’un vert tendre, rehaussé de bandes brodées par endroit. Ses chausses, ses souliers, le baudrier et la poignée de son épée étaient à l’avenant, d’excellente qualité sans ostentation. Le vicomte Arnulf ne succombait guère au luxe, mais savait tenir son rang. Il échangeait avec un jeune homme, la barbe courte taillée en pointe, les cheveux mi-longs, un nez en trompette jaillissant d’entre ses joues flasques. Il n’avait pas aux chevilles les éperons d’or des chevaliers, mais portait beau lui aussi : cotte de laine orange, chausses souples, ceinture et fourreau clairs agrémentés de décors métalliques. Ils discutaient, assis sur un banc de pierre, tout en avalant un peu de vin, non loin de la troupe de sergents qui se restauraient parmi les boutiques de Malquisinat. Arnulf s’étira, grognant.
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« Le prince Guillaume<sup><a href="#fn__18" id="fnt__18" class="fn_top">18)</a></sup> pense qu’il serait sage de fortifier plus à l’ouest de Saphet, indiqua le sergent, pointant du doigt sur une carte imaginaire tracée entre eux deux.
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– Ce serait fort bon lieu, approuva le vicomte, avec Panéas<sup><a href="#fn__19" id="fnt__19" class="fn_top">19)</a></sup> qui garde le pied du mont Hermon. Mais l’ouvrage me parait moult ardu : il y a sept ou huit lieues de Saphet au Jourdain, et le passage est prisé par la cavalerie turque. Avec Belfort au nord qui les contient, ils se faufilent par là jusqu’en Galilée où rien ne les retient plus. »
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Il avala une gorgée de vin, dubitatif.
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« Je crains fort que nous devions encore et toujours batailler en ces lieux, tant que la cité de Damas ne sera pas nôtre… »
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Voyant son verre vide, il le tendit au soldat, qui se leva pour aller le rendre au tavernier. Pendant ce temps, Arnulf fit quelques pas, flattant d’une main légère le chien efflanqué. Comprenant finalement qu’il n’y avait aucune nourriture à gagner, ce dernier s’éloigna rapidement, la queue entre les jambes, déçu. Un groupe d’acheteurs libéra alors la devanture d’un marchand d’oublies, de pâtisseries et la vision des tartes et beignets fit saliver le vicomte. Il s’approcha, parcourut des yeux l’éventaire, choisissant quelques friandises à avaler avant de se remettre en selle pour la ronde du guet. Derrière le plateau, le vendeur souriait d’un air professionnel, un peu intimidé de servir si important personnage. Une fois l’affaire conclue, il empocha les piécettes et se pencha, comme pour parler, mais sans s’y risquer. Le vicomte l’invita d’un geste à s’exprimer, tout en mordant dans la première pâtisserie aux fruits.
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<p>
« Je voulais vous demander, sire vicomte, si la rumeur est vraie qu’il va nous falloir payer pour escurer les rues. »
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Arnulf fronça les sourcils, contrarié que la nouvelle se propage ainsi, aussi vite et aussi mal. Il secoua la tête en dénégation.
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<p>
« Non. Le roi a décidé de mettre à l’amende ceux qui ne nettoieraient pas au-devant de leur hostel.
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– Ah… échappa le marchand, le visage morne.
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– C’est pour le bien de tous. En certaines venelles, les immondices sont telles qu’on ne peut y marcher sans risquer de tomber au parmi de la merdaille ! Il n’est tout de même pas si compliqué de faire venir charette ou mulets pour issir tout cela hors les murs.
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<p>
– De vrai. Mais nous sommes modestes œuvriers et savoir que l’amende s’adresse à nous appuie le fardeau en nos épaules. Peut-être serait-ce aux propriétaires des lieux de s’acquitter de la taxe. N’avez-vous point envisagé cela au conseil ? »
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<p>
Arnulf soupira.
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« Rien n’est encore décidé de toute façon, mais ne serait-ce que pour le commerce, il est bien plus sage de tenir sa rue propre et nette. Bien rares ceux qui aiment à manger les pieds dans le fumier, non ? »
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<p>
Ne laissant pas le temps à son interlocuteur de répondre, il s’éloigna et rejoignit son cheval et les sergents, qui finissaient d’avaler leur repas en discutant joyeusement. Son air renfrogné inquiéta l’un d’eux, un petit brun au visage contracté. Il vint tenir l’étrier au chevalier pour qu’il se remette en selle.
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« Quelque souci, messire vicomte ?
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<p>
– Certes oui, Baset, il s’en trouve toujours pour demander plus, mais aucun n’est jamais prêt à porter la main en sa bourse. Tout pour rien, voilà ce qu’ils veulent tous ! »
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<p>
Ne comprenant pas où voulait en venir le vicomte, le sergent fit un signe de tête à ses compagnons, accompagné d’un sifflet rapide. Il était temps de commencer la ronde de nuit.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Rue de David, pr\u00e8s du change, d\u00e9but de soir\u00e9e du jeudi 3 avril 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;rue_de_david_pres_du_change_debut_de_soiree_du_jeudi_3_avril_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13867-20594&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="eglise_saint-sauveur_jardins_de_gethsemani_apres-midi_du_lundi_7_avril_1158">Église Saint-Sauveur, Jardins de Gethsémani, après-midi du lundi 7 avril 1158</h2>
<div class="level2">

<p>
Le glissement des pas légers sur les dalles avait cédé la place aux raclements sur le sol de gravier et de poussière. Les visages tristes, les épaules basses, franchissaient la porte en silence, dans les volutes d’encens répandues par de jeunes clercs. Le vieux Tosetus, dont les fils André et Rohard avaient repris fièrement le commerce, avait été en son temps un des notables les plus puissants de la cité de Jérusalem. Homme d’action, prompt à la colère, mais dévoué aux siens, il s’était lancé en politique très tôt, et avait fini par obtenir une grande influence à la Cour des Bourgeois. Il avait été un fidèle du roi Foulque<sup><a href="#fn__20" id="fnt__20" class="fn_top">20)</a></sup> puis de la reine Mélisende dont il n’avait jamais accepté la mise à l’écart, qui avait entrainé la sienne propre. Depuis plusieurs années, il se tenait loin des célébrations officielles, des intrigues, et savourait la vie qui s’écoulait depuis son petit jardin aux abords de la porte Saint-Étienne. C’était là qu’il s’était effondré brutalement, trois jours plus tôt, en partie paralysé jusqu’à sa mort quelques heures plus tard.
</p>

<p>
Généreux donateur, il avait obtenu le privilège d’être enterré auprès de l’église qu’il avait richement dotée de son vivant, sur les contreforts du Mont des Oliviers. Des messes seraient régulièrement célébrées pour le repos de son âme. Après une ultime bénédiction et l’inhumation du corps, quelques proches, venus soutenir une dernière fois la famille endeuillée, s’étaient retrouvés autour de l’officiant. Le visage grave de circonstance, il semblait que ses traits avaient été figés dans cette mimique mi-austère, mi-attristée, qui convient en toutes circonstances à un ministre du culte empli du sérieux de sa fonction. Pour le moment, il hochait la tête gravement tandis que les présents énuméraient les hauts faits du récent défunt, forcément innombrables. André, le plus jeune des fils, était le plus prolixe sur le sujet.
</p>

<p>
« Je suis aise de savoir qu’il a pu rendre son âme à Dieu en toute paix, il a bien mérité du Paradis.
</p>

<p>
– Sa générosité était de bonne fame, mon fils, et cela comptera aussi au jour du Jugement, répliqua le clerc d’une voix monocorde.
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<p>
– S’il y a certeté en cette terre, c’est bien qu’il a sa place au sein des Anges. »
</p>

<p>
Tout le monde hocha la tête avec solennité à l’affirmation péremptoire, jusqu’à ce que le prêtre ose timidement ajouter :
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<p>
« Il n’est jamais inutile de dire prières et messes pour l’âme des vivants et des morts, quelles qu’aient été leurs bienfaits, mon fils.
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<p>
– Malgré toutes ses largesses, il n’y a donc pas garantie de Paradis pour lui ?
</p>

<p>
– Nul n’est sûr de rien en ce bas Monde. Il nous faut espérer en la bienveillance divine, et se tenir prêt à la seule vérité connue de nous tous, l’amour de Dieu.
</p>

<p>
– Nulle certitude outre l’Amour de Dieu? », s’inquiéta André, le visage tendu.
</p>

<p>
« L’amour de Dieu… et les taxes ! » plaisanta son confrère Odo en lui tapant sur l’épaule, un sourire évanescent sur les lèvres. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;\u00c9glise Saint-Sauveur, Jardins de Geths\u00e9mani, apr\u00e8s-midi du lundi 7 avril 1158&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;eglise_saint-sauveur_jardins_de_gethsemani_apres-midi_du_lundi_7_avril_1158&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;20595-23943&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
<em>Malquisinat</em> désigne le quartier de Jérusalem où l’on trouvait beaucoup de commerces de bouche. L’étymologie, difficile, a parfois évoqué les relents de cuisine qui devaient s’y répandre, curieusement affublés d’une connotation négative. J’ai choisi de m’amuser de cette interprétation et de parler d’une autre cuisine, bien souvent indigeste, concernant la gestion de la chose publique.
</p>

<p>
Le gouvernement des territoires en Terre sainte ne se faisait pas de façon aussi centralisée que le schéma théorique pourrait le laisser croire. De nombreuses tensions existaient entre les différents groupes sociaux, jaloux de chacun conserver ses privilèges, défendus par leurs membres les plus éminents. Même les bourgeois, dont on a tendance, au choix, à sous-estimer le rôle en Europe ou à peut-être en surestimer l’importance outremer, bénéficiaient d’un statut reconnu. La reine Mélisende s’était d’ailleurs attiré un fort soutien de leur part, demeurés fidèles dans le conflit qui l’opposa à son fils Baudoin, tandis que la noblesse s’avéra plus volage (ou plus malcommode à châtier).
</p>

<p>
La création de l’amende de nettoyage des rues a dû engendrer un certain nombre de problèmes, car le manuscrit qui en consigna l’existence, des dizaines d’années plus tard, rappelait que cela s’était fait sans le consentement de la Cour des Bourgeois. Le vicomte était donc incité à la clémence dans son application. Même si le besoin de salubrité apparaissait à tous, personne n’était prêt à devoir en supporter la charge. Je vous propose de lire la retranscription du comte Beugnot au XIXe siècle, qui a inspiré « Malquisinat ». Il est curieux de voir comme un texte législatif peut acquérir de la saveur avec les ans et venir chatouiller l’imagination :
</p>
<blockquote><div class="no">
 <strong>Chapitre CCCIII</strong> <em>Ici dit la raison de l’escouver de la ville et des rues, coument hom doit faire par raison.</em><br/>
<br/>
 Bien sachés que la raison ne prent mie à droit nus de VII. sos et demy d’escouver les rues, por ce que li rois Bauduins y mist ces establissemens sans le conseill de ses homes et de ses borgeis de la cité. Et por ce coumande la raison et l’assise que puis l’on a fait crier le banc par la vile c’on esnete les rues, et aucun home ou aucune feme faut à celuy banc et qui riens ne fasse net devant son hostel, la raison juge que le vesconte det aver de ce mesfait mout grant pitié, si que prendre ne deit que au mains il pora, et deit pardouner ces VII. sos et demy par pitié.</div></blockquote>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;23944-26514&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Le comte Beugnot, <em>Assises de Jérusalem. Tome II. Assises de la cour des Bourgeois</em>, Paris: 1843, p.225.
</p>

<p>
Élisséef Nikita, <em>Nur Ad-Dîn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades (511-569 H./1118-1174)</em>, Tome II, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972, p.93-182.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Crusader Institutions</em>, New York : Oxford University Press, 1980.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;26515-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), qui prit véritablement le contrôle du royaume en 1152.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Mélisende de Jérusalem (1101-1161) fille de Baudoin II du Bourcq, second roi de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Thierry d’Alsace, comte de Flandre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Administration royale en charge des finances, dirigée par le sénéchal.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Unités monétaires de compte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__17" id="fn__17" class="fn_bot">17)</a></sup> 
<div class="content">Défaite des latins face aux forces de Nur al-Dîn, le 19 juin 1157, qui vit la mort ou la capture de nombreux dignitaires, voir Qit’a « Chétif destin ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__18" id="fn__18" class="fn_bot">18)</a></sup> 
<div class="content">Guillaume II de Bures, prince de Galilée, 1148-1158.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__19" id="fn__19" class="fn_bot">19)</a></sup> 
<div class="content">Aujourd’hui Baniyas, sur le Golan, à ne pas confondre avec Baniyas, ville portuaire du nord de la Syrie.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__20" id="fn__20" class="fn_bot">20)</a></sup> 
<div class="content">Foulque d’Anjou, dit le jeune, (v.1092-1144) devenu roi de Jérusalem par son mariage avec Mélisende en 1131.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:53:21 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Malquisinat]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ L’ennemi intime]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_017_l_ennemi_intime#l_ennemi_intime]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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</li>
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<h2 class="sectionedit7" id="abords_du_village_de_rabwe_environ_de_damas_matin_du_lundi_26_juillet_1148">Abords du village de Rabwé, environ de Damas, matin du lundi 26 juillet 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
Le hennissement d’un destrier fit sursauter le chevalier, qui arracha en un geste vif sa couverture, prêt à bondir sur ses pieds. Les yeux hagards, il scruta les alentours. Tout semblait calme. Son valet était occupé à alimenter en bois un petit feu appuyé à un muret. Sous des arbres fruitiers, une corde avait été tendue pour y attacher les montures. Le soleil, déjà vaillant, perçait de ses flèches dorées la voûte d’émeraude. Le cliquetis des armes, le frottement des cuirs de sellerie, l’odeur des chevaux, s’efforçaient de vaincre les saveurs sucrées et délicates des jardins où les Latins avaient pris position, dans le faubourg occidental de Damas, l’oasis artificielle de la Gûta.
</p>

<p>
Rassuré, Régnier d’Eaucourt bailla, s’étira. La nuit avait été tranquille après une journée harassante. Il faisait partie d’une échelle<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> menée par le connétable du royaume latin de Jérusalem, Manassès de Hierges. Tout le jour durant, la veille, ils s’étaient opposés à des forces jaillies de la ville, au nord du canal de Bânâs.
</p>

<p>
L’arrivée de contingents ennemis depuis les régions septentrionales les avait obligés à refluer vers leurs positions, non sans avoir durement malmené les musulmans. Il s’assit, frottant d’une main lasse son visage gris de poussière, orné d’une barbe vieille de plusieurs jours. Il sentait la sueur déjà couler dans son dos quand bien même il n’avait pas encore enfilé son haubert de mailles par-dessus sa cotte gamboisée<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>.
</p>

<p>
Ganelon, son valet, vint s’enquérir de lui et repartit lui préparer une collation. Une agitation laborieuse parcourait les environs. Des hommes en chemise et chausses s’activaient à abattre les petits édifices des jardins, tailler les arbres, rebâtir les murets, de façon à fortifier leur position. D’innombrables canaux d’irrigation leur causaient de grands soucis pour déployer leur cavalerie et ils espéraient ainsi avoir un endroit d’où ils pourraient s’élancer contre les unités ennemies. Il entendit des soldats évoquer l’installation des troupes du roi Conrad sur une large zone herbeuse découverte, plus au sud.
</p>

<p>
Après avoir rompu le jeûne, le chevalier se dirigea vers une maisonnette érigée par un notable damascène dans son jardin d’agrément. Modeste par la taille, elle était néanmoins bâtie avec goût et des structures légères en bois décoré ornaient l’étage où le propriétaire des lieux devait venir prendre le frais au plus fort de l’été. Pour l’heure, elle abritait les quartiers du connétable du royaume, le maître de Régnier. Un auvent avait été tiré contre, de façon à accueillir quelques chevaux. Aucun soldat ne s’opposa à l’entrée de Régnier, chevalier connu et respecté.
</p>

<p>
Il monta directement l’escalier, laissant la petite cuisine où s’activaient deux valets. De si bon matin, l’odeur de plats épicés le saisit à la gorge. Ce fut donc en toussant qu’il acheva de grimper les marches menant à l’étage.
</p>

<p>
« Notre féal picard ! Qui corne bien curieusement son entrée ! »
</p>

<p>
Le connétable était assis sur un siège curule, face à une table où s’étalait son harnois de guerre, mailles et lames, casque et baudrier. Un verre de vin à la main, il était jusqu’alors en train de discuter avec deux hommes debout devant lui, un gros chevalier à la barbe fleurie, les yeux torves animant un faciès cassé, le crâne orné d’une coupe à l’écuelle, flanqué d’un maigre civil, habillé de toile fatiguée, poussiéreuse, occupé à gratter d’un pouce énervé le pavillon de son nez fort imposant. Tous deux tournèrent leurs regards vers le nouvel arrivant, qui se fendit d’un salut, les sourcils froncés de ne pas les reconnaître. Le connétable n’en dit pas plus et ne prit que quelques instants pour congédier le premier homme, puis il invita Régnier à se joindre à lui, en montrant le civil de la main.
</p>

<p>
« Aymar, que voilà, me porte nouvelles de la cité. Elle semble en proie à quelque panique, et c’est fort bon pour nous. Chaque jour nous renforce et les habitants en sont moult inquiets.
</p>

<p>
– Les contingents arrivés hier étaient pourtant de belle importance, sire. »
</p>

<p>
Le connétable fit un geste vague de la main.
</p>

<p>
« Renforcements tardifs ! Ils s’échinent à relever leur muraille fatiguée, ils craignent notre assaut imminent. »
</p>

<p>
Il fit une grimace.
</p>

<p>
« Ce qui me pose fort souci, ce ne sont pas combats en champ mais embuscades fort coûteuses en hommes et en moral. Encore cette nuit, plusieurs patrouilles ont subi violent assaut et je ne m’enjoie guère de voir les têtes de mes hommes orner les murs de la ville. »
</p>

<p>
Il se tourna vers Régnier, soudain rembruni.
</p>

<p>
« Ils vont et viennent à leur aise en ces jardins, familiers des sentiers, des détours de canaux et du tracé des murets. Nos coursiers se font souventes fois harceler, voire tuer. Il nous faut avoir nouvelles des différents points de l’assaut, sans quoi nous ne pouvons frapper adroitement ! »
</p>

<p>
Comme faisant écho à ses paroles, au-dehors une trompe sonna plusieurs coups répétés, attirant le regard des trois hommes vers la fenêtre, dont les volets délicatement ouvragés avaient été ouverts. Rapidement, l’effervescence gagna la cour. Un sergent cria :
</p>

<p>
« Aux armes ! Aux armes ! »
</p>

<p>
Régnier n’attendit pas les instructions, il savait ce qu’il avait à faire. Après un salut silencieux, il s’engouffra dans les escaliers, rejoignant à pas rapides son valet, qui devait avoir préparé son fourniment de guerre.
</p>

<p>
« Biens vaillants, pour des assiégés démoralisés ! » pensa-t-il en son for intérieur.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords du village de Rabw\u00e9, environ de Damas, matin du lundi 26 juillet 1148&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_du_village_de_rabwe_environ_de_damas_matin_du_lundi_26_juillet_1148&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;358-6270&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="village_de_rabwe_soir_du_lundi_26_juillet">Village de Rabwé, soir du lundi 26 juillet</h2>
<div class="level2">

<p>
Les flammes des lampes dessinaient des combats d’ombre sur les murs de toile. Avachi sur son siège, face à plusieurs autres qui attendaient, anxieux, ce qu’il allait leur dire, le connétable Manassès réfléchissait. Tous arboraient encore le harnois de guerre, haubert de mailles, baudrier et épée sur la cuisse. Les visages fatigués, collés de sueur et de poussière, n’avaient été que grossièrement lavés, et les rides qui creusaient leurs traits n’étaient pas que de vieillesse. Manassès tenait à la main un document de papier plié que le dernier arrivant, un jeune coursier aux yeux caves, la mine défaite, venait de lui porter. Il s’empara d’un gobelet de verre émaillé et, d’une gorgée, s’éclaircit la voix rendue rauque par l’inquiétude.
</p>

<p>
« Anur n’a pas menti, le soudan d’Alep<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> nous court sus. Il a descendu l’Oronte à marche forcée et se trouve sûrement dès avant Hims. »
</p>

<p>
La colère faisait trembler ses mots. Il se tourna vers le clerc lui servant de secrétaire et le congédia d’un geste impatient. Il répéta le mouvement à l’adresse du messager, puis invita les trois hommes demeurés là à se rapprocher de lui. Il reprit d’une voix moins forte.
</p>

<p>
« Ce démon païen joue avec nous, je ne le crois pas assez fol pour risquer de voir les Turcs devenir maîtres chez lui. Mais leur arrivée mettrait à mal nos positions, de certes.
</p>

<p>
– Nous sommes fort exposés, et devons nous opposer à la citadelle depuis ces lieux, sire. Déplaçons-nous plus au sud, et assaillons la ville depuis là. Nous n’y serons pas proie facile, la ville sera entre nous et les Turcs.
</p>

<p>
– Le roi pourrait y consentir, mais Conrad et Louis<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> ne verront certes pas cela d’un bon œil. Ils frémissent déjà de colère de ne pas avoir encore pris la cité !
</p>

<p>
– Pour se la partir entre eux, comme si nous n’étions pas là. J’ai ouï dire qu’elle serait destinée au comte Thierry<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. N’a-t-il pas déjà assez de terres en Flandre ?
</p>

<p>
– Silence, foin de ces jérémiades ! » tonna le connétable, agacé.
</p>

<p>
Il se leva, commençant à faire les cent pas tout en grondant et vociférant à mi-voix. La campagne ne s’avérait pas aussi facile qu’escomptée, malgré l’arrivée des forces armées venues d’Europe. Il se tourna vers Elinand, prince de Galilée, qui patientait tranquillement, le regard dans le vague. C’était un homme d’action, capable des coups de main les plus audacieux lorsqu’il était en selle, mais n’aimant guère à se perdre en longs palabres. Il était un partisan fervent de la reine Mélisende, dont Manassès était le plus sûr soutien.
</p>

<p>
Les deux hommes pouvaient parler à cœur ouvert de leurs projets pour éviter que le jeune Baudoin<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> ne prenne trop d’assurance dans cette campagne. En outre, en tant que seigneur des terres les plus proches de Damas, il était certainement un des plus capables militairement parmi les conseillers auxquels le connétable pouvait se fier.
</p>

<p>
« Que t’inspirent ces nouvelles, Elinand ?
</p>

<p>
– Je ne saurais dire que cela m’enjoie le cœur, sire, mais nous devons faire avec. Il est de meilleur choix de garder Anur à nos portes que de livrer Damas à Norredin. »
</p>

<p>
Le connétable plissa les yeux de ruse, reprenant place dans son siège.
</p>

<p>
« Que ferais-tu à ma place, donc ?
</p>

<p>
– Le sire Anur a offert de reconnaître notre suzeraineté sur Panéas, acceptons cela, déjà. Puis voyons ce que nous pouvons exiger outre. Il sera bien temps de revenir autre fois.
</p>

<p>
– Jamais le roi Louis n’acceptera de se retirer ! »
</p>

<p>
Le prince de Galilée soupira, excédé.
</p>

<p>
« Si l’ost de l’émir n’est qu’à quatre ou cinq jours comme le dit votre message, cela ne nous laisse guère de temps pour prendre la cité et la fortifier de nouvel. Nous n’arrivons à rien face à la citadelle et n’empêchons guère renforts d’entrer par le nord, ou l’est.
</p>

<p>
– Le sud alors, voila ton conseil ? »
</p>

<p>
Le chevalier haussa les épaules.
</p>

<p>
« De prime, il faudrait voir comment se présentent les choses. Ici, en les jardins, nous sommes protégés des ardeurs du soleil, et avons plein fourrage pour hommes et bêtes. Si nous faisons route, ce sera pour assaillir à grand force et prendre la cité vite, et bien, sans quoi nous serons en fâcheuse posture. »
</p>

<p>
Le dernier homme, Bernard Vacher, avança d’un pas, hésitant à formuler ce qu’il avait en tête. Il l’énonça avec difficulté alors même que cela prenait corps dans son esprit.
</p>

<p>
« Nous avons tenu conseil au moment des Pâques, sire. Aussi ne saurais-je croire que le seigneur Anur n’a pas eu vent de nos préparatifs. Il aurait pu appeler à l’aide bien plus tôt. Je crois qu’il nous préfère comme voisins que les Turcs. Rappelez-vous qu’il n’a pas cherché à détruire l’ost lors de la rébellion d’Altuntash<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>.
</p>

<p>
– C’est oublier bien vite que tu as failli, et que nous n’y avons rien gagné.
</p>

<p>
– Peut-être qu’il a pu éprouver déjà le poids du joug turc sur ses épaules à cette occasion. Et ne l’a point goûté », répliqua l’autre, indifférent à la rebuffade.
</p>

<p>
Le connétable acquiesça sans conviction. Bernard Vacher était un grand connaisseur de l’âme des musulmans. Il avait mené de nombreuses ambassades auprès de Damas. Parfois, il se disait qu’il était peut-être trop familier avec eux, et des rumeurs circulaient comme quoi il ne dédaignait pas les dinars d’or que le seigneur de Damas distribuait avec prodigalité. Il gardait pourtant la faveur de Mélisende et du connétable, et ne s’était jamais montré déloyal.
</p>

<p>
Manassès avala encore un peu de vin et mit fin à leur entretien. Il demeura un long moment, seul, à méditer sur la décision à prendre. Il s’agissait de bien choisir parmi les différents chemins qui se traçaient devant lui. Il était là pour conseiller le roi et l’influencer au mieux de ses intérêts, mais il était surtout un fidèle de la reine. Si elle pouvait apprécier une victoire sur les Damascènes, elle ne priserait guère que son fils puisse en tirer gloire, et s’affirme alors indépendant de son pouvoir.
</p>

<p>
Organiser une défaite révoltait tout son être, mais contribuer à la réussite ne devait se faire qu’avec doigté, afin que le mérite en revienne à d’autres que Baudoin. Familier de la cour française, il se dit qu’il devrait souffler l’idée de faire mouvement au sud à quelque baron de l’entourage du roi Louis. Ou plutôt, moins suspect de complaisance envers les musulmans, à un seigneur ecclésiastique. Quelqu’un que jamais personne ne soupçonnerait de vouloir déplacer l’attaque pour une autre raison que de meilleures chances de succès. Il appela un valet : il allait demander audience auprès de l’évêque Geoffroy de Langres, un des intimes du fameux Bernard de Clairvaux<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Village de Rabw\u00e9, soir du lundi 26 juillet&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;village_de_rabwe_soir_du_lundi_26_juillet&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6271-13968&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="oasis_sud-ouest_de_damas_matin_du_29_juillet">Oasis sud-ouest de Damas, matin du 29 juillet</h2>
<div class="level2">

<p>
Le campement abandonné ressemblait au squelette de toile et de bois d’un grand animal décomposé. Déjà, telles des fourmis patientes, les unités musulmanes reprenaient sans faillir les jardins, investissaient zone après zone, s’abritant derrière les remparts durement assemblés pour se protéger d’eux. À l’ombre d’un bosquet de palmiers, Ganelon finissait de ramasser des sacs et entreprit de caler un blessé sur sa mule lorsqu’une voix forte tonna dans son dos :
</p>

<p>
« Fais mouvement, bougre de ribaud, ou tu finiras le col percé d’un trait sarrasin ! »
</p>

<p>
Le chevalier qui l’avait invectivé poussait sa monture transpirante, soulevant graviers et poussière dans son agitation. Son écu orné de fers plantés, de fûts brisés, attestait de la proximité des archers musulmans. Ils étaient les derniers à partir, l’amertume empoisonnant leur âme. Ganelon frappa de la trique son animal et avança au petit trot rejoindre le gros du bagage.
</p>

<p>
Un peu hébété, il avait le regard éteint des hommes qui croyaient avoir tout perdu et qui venaient d’être spoliés une nouvelle fois. Il avait marché des mois durant, vu ses amis mourir, renoncé à tout pour se trouver là, aux côtés de son seigneur Régnier d’Eaucourt. Tout cela en pure perte. La fière armée croisée avait échoué. Elle n’avait pas tenu plus de quelques jours, à tenter de prendre une misérable cité abritée dans ses jardins, au milieu du désert. Son âme se grossissait de fiel tandis qu’il s’éloignait, baissant la tête sous les cris, bousculant ses compagnons, trébuchant sur le sol caillouteux mille fois malmené devant lui. Qu’elle avait goût de poussière, dans sa bouche, la Terre promise. Il cracha une salive épaisse, fronçant les sourcils et tira un foulard devant son visage. Tandis qu’il trottinait, inquiet, hagard, affolé, il ne cessait de se répéter :
</p>

<p>
« Honnis soient ces Orientaux et leur pays maudit ». ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Oasis sud-ouest de Damas, matin du 29 juillet&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;oasis_sud-ouest_de_damas_matin_du_29_juillet&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13969-15998&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’assaut sur Damas lors de la Seconde croisade constitue toujours une gageure à expliquer. Les relations, bien que tendues, entre les deux puissances (Damas et Jérusalem), se maintenaient plus ou moins stables, et aucune des deux n’avait envie de voir les forces aleppines (Nur al -Dîn) venir si loin dans le sud. Néanmoins, la pression étrangère finit par pousser à l’attaque, peut-être relayée par le désir du jeune Baudoin III de briller au cours d’une campagne militaire dont sa mère serait forcément exclue. Toujours est-il que, même si on arrive à comprendre les raisons qui ont mené les armées chrétiennes dans l’oasis, les hypothèses demeurent nombreuses quant aux motivations ultérieures.
</p>

<p>
Après des combats très difficiles, où la victoire n’était jamais franche, le siège fut rapidement abandonné au bout de quelques jours, peut-être sous la menace des troupes nord-syriennes et en raison d’un manque de ravitaillement. La retraite se déroula en bon ordre et Damas versa par la suite régulièrement un tribut pour s’épargner un nouvel assaut.
</p>

<p>
Néanmoins, le désastre moral entraîna le délitement des forces croisées et aucun succès militaire d’envergure ne couronna la venue des deux puissants souverains européens (Louis VII de France et Conrad d’Allemagne), bénie par saint Bernard lui-même. Cet échec pesa lourdement sur les consciences, à comparer aux victoires de leurs prédécesseurs, et l’esprit de croisade ne fut désormais plus jamais le même.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Élisséef, Nikita, <em>La description de Damas d’Ibn ’Asâkir</em>, Institut Français de Damas, Damas : 1959.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972, p.93-182.
</p>

<p>
Nicolle David, Kervran Yann (trad., adapt.), <em>La Seconde croisade et le siège de Damas en 1148 - Un pari manqué</em>, à paraître.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;17547-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Formation de combat équestre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Se dit d’un vêtement rembourré de façon à s’en servir d’armure.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Nūr ad-Dīn, fils et successeur de Zankī, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Conrad, roi d’Allemagne et Louis VII, roi de France, venus en Terre sainte pour ce qu’on nomme la Seconde croisade.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Thierry d’Alsace, comte de Flandre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Mélisende et roi de Jérusalem, alors en conflit plus ou moins larvé avec sa mère pour le contrôle du royaume.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Seigneur musulman de Salkhad et Busra, qui chercha à gagner son indépendance de Damas en 1147 et se rallia à Jérusalem. Ce fut un échec, malgré les tentatives de négociation, menées par Bernard Vacher pour Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Saint Bernard, qui fut un des grands promoteurs de la Seconde croisade.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:53:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ L’ennemi intime]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Léviathan]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="port_de_jaffa_matin_du_mercredi_27_novembre_1157">Port de Jaffa, matin du mercredi 27 novembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Installées sur la plage auprès des débarcadères, plusieurs silhouettes suivaient du regard le haut navire qui venait de mettre à la manœuvre. Avec sa voile immaculée et sa coque peinte, cinglant parmi les frêles canots de pêcheurs et les lourds vaisseaux de commerce, la galère avait fière allure. Elle longeait pour l’heure la côte, attendant d’avoir dépassé les rochers d’Andromède avant pour pouvoir s’engager au large. À son mât flottait la bannière royale, aux croix d’or sur fond d’argent, ondulant sous les assauts du vent. L’ambassade était finalement en route pour la capitale byzantine, Constantinople. Parmi les curieux qui observaient le navire, le plus petit des deux se tourna vers son gigantesque compagnon.
</p>

<p>
« Allons donc en la citadelle, Ernaut, rendre compte au sire comte de la bonne partance du connétable et de l’archevêque.
</p>

<p>
– Ne devons-nous pas rentrer au plus tôt ?
</p>

<p>
– Amaury a peut-être quelque valet prêt à bondir sur le dos de rapide coursier. Nous ne saurions nous mesurer à pareil messagier. Et puis, il me semble que le sire frère du roi a le droit d’apprendre cela. »
</p>

<p>
Le jeune homme haussa les épaules. Il avait constaté que parmi les sergents au service du souverain, chacun avait ses lubies, ses habitudes, et que les affrontements au sein du royaume, quelques années plus tôt, avaient laissé des blessures, des préférences, des rancœurs. Gaston, un boiteux entre deux âges, à la voix rauque, aux bras épais et aux mains semblables à des pattes d’ours, avait un faible pour le frère cadet du roi Baudoin, qui était pour l’heure comte de Jaffa. Il ne s’en était jamais expliqué, mais on avait dit à Ernaut qu’il avait été un temps au service de la vieille Mélisende, la reine mère, désormais retirée à Naplouse. Peut-être avait-il approché le jeune noble alors qu’il n’était qu’un enfant et en avait gardé une certaine affection à son égard.
</p>

<p>
Pour l’heure, il suivait des yeux le navire qui glissait sur les vagues, ombre brune découpée sur le ciel d’azur et les nuages cotonneux.
</p>

<p>
« On va tâcher de se mettre quelque chose dans le col en chemin, j’ai grand-soif de ce départ aux matines. Un grand gamin comme toi doit toujours avoir large place pour y fourrer bonne pitance, non ? »
</p>

<p>
Disant cela, il flatta son compagnon d’une bourrade et commença à avancer parmi les caisses et les sacs, les barques tirées sur la plage, les filets en plein ravaudage. Comme tous les matins, une activité intense agitait l’endroit, qui durerait jusqu’au retour des pêcheurs et au départ de tous les navires au long cours.
</p>

<p>
Ce n’était plus la saison maritime, et Jaffa n’était pas un grand port : s’il était possible d’y débarquer dans la baie protégée par les récifs d’Andromède, la faible profondeur obligeait à tout transborder sur des barges, jusqu’aux pontons. Les vaisseaux demeuraient ensuite à l’ancre un peu en retrait. C’était certes un endroit stratégique, car il ouvrait la voie terrestre directe pour Jérusalem, mais il n’avait jamais pu concurrencer des haltes commerciales comme Césarée, un peu plus haut sur la côte ou Ascalon, en direction de l’Égypte ou, surtout, Saint Jean d’Acre, plus au nord.
</p>

<p>
C’était là que la plupart des pèlerins et la majeure partie des marchandises parvenaient au royaume de Jérusalem. Gaston ronchonna en recevant du sable soulevé par la course de gamins excités qui les dépassèrent en riant. Les deux sergents longeaient les murailles de la ville, moins forte de ce côté peu exposé, pour rejoindre la porte de la Mer, qui permettait d’accéder au faubourg par le quartier pisan.
</p>

<p>
Ernaut n’était au service du roi que depuis quelques mois et ne se voyait pas confier de tâches importantes, ce qui lui convenait parfaitement. Escorter des voyageurs, porter des messages : encadrer la levée des cens<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> constituaient la majeure partie de son travail. De temps à autre, certains des hommes étaient convoqués pour servir au sein de l’ost<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, lors des campagnes de Baudoin III<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, mais la plupart du temps, c’était pour des activités subalternes.
</p>

<p>
Cette fois, ils avaient accompagné une ambassade qui se rendait auprès du basileus Manuel Comnène pour négocier une épouse au jeune roi. Une telle politique matrimoniale permettait de resserrer les liens entre territoires chrétiens. Après les exactions à Chypre de la part du prince Renaud d’Antioche, il était plus que nécessaire de se rapprocher des Byzantins.
</p>

<p>
Dans les rues, tout le monde commentait les événements récents : les tremblements de terre du nord, signes de colère divine contre leurs adversaires, l’arrivée du grand baron, Thierry d’Alsace comte de Flandre, la maladie qui frappait leur ennemi à tous, Nur al-Dîn. Toutes ces nouvelles emplissaient d’allégresse le cœur des habitants du royaume de Jérusalem. Les deux sergents partageaient cet enthousiasme et déambulaient, le sourire aux lèvres. Une odeur forte leur assaillit les narines alors qu’ils passaient aux abords de tonneaux où des gamins mélangeaient des œufs de morue, du sable et de l’eau de mer.
</p>

<p>
« Ça sent la sardine par ici, garçon, lança joyeusement Gaston. On va s’en offrir quelques-unes sur du pain à l’huile, ça te dit ? »
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<p>
Joignant le geste à la parole, il se dirigeait vers un appentis où deux femmes faisaient griller du poisson, qu’elles glissaient dans du pain généreusement arrosé d’aromates. Â côté, un adolescent proposait du vin tiré du tonneau qu’il couvait comme une mère poule.
</p>

<p>
Plusieurs hommes, portefaix, vieux pêcheurs, ouvriers de marine, discutaient aux abords tout en prenant une pause. On y commentait plus le temps et les conditions de mer que la situation politique du royaume. Depuis plusieurs années, Jaffa était dans une région abritée, et ses récifs la protégeaient généralement des attaques navales. La vie s’y déroulait désormais paisiblement.
</p>

<p>
Quelques mouettes criaient, perchées sur l’enceinte ou planant au-dessus de leurs têtes, dans l’attente de quelque nourriture à chaparder. À côté de claies, des enfants brandissaient des feuilles de palmier pour effrayer les insolents volatiles qui venaient s’en prendre au poisson mis à sécher. Le vent du large était frais, mais peu vigoureux, et parvenait à peine à chasser les odeurs salines entêtantes, additionnées du goudron des navires et de la sueur des hommes. Des cloches commencèrent à sonner dans la ville, appelant les moines astreints à la prière des heures<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Avalant des bouchées ambitieuses, barbouillant leur menton de sauce, Ernaut et son compagnon passèrent la voûte de l’enceinte sous le regard indifférent du soldat de faction, occupé à musarder avec une jeune femme.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="abords_de_la_chapelle_saint-nicolas_soir_du_mercredi_27_novembre_1157">Abords de la chapelle Saint-Nicolas, soir du mercredi 27 novembre 1157</h2>
<div class="level2">

<p>
Installés à l’abri d’une dune, en contrebas d’un taillis d’épais buissons épineux, les deux sergents profitaient des derniers rayons du soleil. La journée avait été encore chaude, et ils accueillaient la brise marine avec reconnaissance. D’où ils étaient, ils voyaient la cité de Jaffa agglutinée sur les pentes, enserrée dans ses murs d’où dépassaient les tours fortes, les clochers élancés. Au plus haut du relief, l’imposante demeure de pierre du comte, Amaury, semblait défier la mer. Les chevaux paissaient aux abords, attachés à une corde tendue entre deux palmiers. Au-delà, en retrait de la route qui menait à Arsuf, une petite bourgade de misérables maisons de pêcheurs s’étirait, tenant compagnie à une chapelle flanquée d’un modeste cimetière. Les embarcations tirées sur la plage, entre lesquelles jouaient quelques gamins dépenaillés, s’alignaient sur le sable.
</p>

<p>
Allongés sur leurs couvertures, les deux sergents profitaient de la vue magnifique du ciel se teintant d’orange et de vermeil alors que le soleil disparaissait dans les nuages lointains. Ils avaient soupé de houmous et de brochettes de poulet, et avaient encore un peu d’eau coupée de vin dans leurs gourdes de peau. Leur mission achevée, ils n’avaient plus qu’à retourner à Jérusalem, porteurs de plusieurs messages à destination des différentes administrations.
</p>

<p>
Gaston n’aimait guère demeurer enfermé entre quatre murs depuis, disait-il, une mauvaise expérience de siège. Il avait donc proposé à Ernaut de profiter du temps durablement beau en cette fin d’année pour dormir à la belle étoile. Le jeune homme, qui n’appréciait rien tant que se baigner, avait accepté avec grand plaisir. Il n’avait d’ailleurs guère tardé à aller délasser ses pieds et ses mollets dans les vagues avant de s’allonger, le dos réchauffé par le sable encore tiède du soleil d’après-midi. Il commençait à s’assoupir, bercé par le ressac lorsqu’une voix éraillée le tira de sa rêverie.
</p>

<p>
«Vous ne devriez pas demeurer hors les murs en cette nuit, je ne serai guère étonné qu’un fort vent se lève d’ici peu. »
</p>

<p>
Gaston se tourna et avisa leur interlocuteur : un vieil homme à la tenue fatiguée, d’épaisse toile de coton grise. Les manches maintes fois reprisées et rapiécées apportaient des touches de couleur surprenantes dans sa mise fort modeste. Il était accompagné d’un petit chien au poil ras et sombre. Lorsqu’il s’approcha, Ernaut put voir qu’il était tonsuré. Sûrement un des serviteurs de l’édifice religieux, peut-être le curé en charge de la paroisse.
</p>

<p>
« Voyez ces lourds rideaux sombres qui avancent sur le large. Ils vont venir sus nous, j’en suis quasi acertainé !
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<p>
– Vous connaissez bien la mer ?
</p>

<p>
– Pas tant… Mais fort bien cette côte, et j’y ai vu souvente fois arriver tempêtes du large.
</p>

<p>
– Pourtant la soirée est fort claire et bien agréable.
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<p>
– C’est là danger, surtout pour les marins demeurés sur les navires à l’ancre. »
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<p>
Il se tourna vers le hameau d’où pointait le modeste clocher.
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<p>
« La cité aura clos ses portes, vous pouvez donc vous abriter en la nef si le cœur vous en dit. J’ai usage d’héberger voyageurs. »
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<p>
Ernaut le dévisagea, avec sa tenue abîmée et sa triste allure.
</p>

<p>
« Vous êtes le prêtre du lieu ?
</p>

<p>
– Certes non, répondit-il dans un rire. Je ne suis que pauvre clerc à son service, à peine capable de déclamer <em>credo</em>,* pater* et <em>ave</em><sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Le père curé réside en la ville de Jaffa, je garde l’église pour ma part. »
</p>

<p>
Le vieil homme vint jusqu’à eux, les mains sur les hanches, admirant l’endroit comme s’il en était le maître. Il pointa l’horizon, plissant les yeux pour mieux en percevoir les détails.
</p>

<p>
« Voyez les raies sombres au loin, il y a là forte pluie au large, et le vent la rabat sur nous. »
</p>

<p>
Gaston s’était relevé et hochait la tête.
</p>

<p>
« Il y a là certes belle tempête qui obscurcit la vue. J’espère que les nôtres ne l’auront pas subie.
</p>

<p>
– De qui parlez-vous ?
</p>

<p>
– De la <em>Gloria</em>, une galée royale qui navigue au nord.
</p>

<p>
– Nulle crainte pour elle, là ce grain monte depuis les côtes sud. »
</p>

<p>
Le vieux clerc sourit.
</p>

<p>
« Vous devriez aussi attacher vos montures en la cour de l’église, elles y seront plus rassurées. J’y tiens déjà un âne, qui saura leur tenir compagnie et les calmer. »
</p>

<p>
Ernaut s’était accoudé et regardait, un peu inquiet la tempête qui lui paraissait si loin. Cela lui rappelait de mauvais souvenirs, les journées enfermé dans la cale à subir les assauts des vents et des vagues, tandis que le Falconus le menait en Terre sainte<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup>.
</p>

<p>
« Vous êtes certain qu’elle va venir à nous ? »
</p>

<p>
Le vieil homme s’esclaffa et montra du doigt les canots retournés qui jalonnaient la plage.
</p>

<p>
« Quand bien même j’aurais doutance, je peux m’en remettre à la sagesse des hommes de cette côte. Puis, reprenant un air grave, il ajouta : cette nuit ne sera guère reposante, amis, je vous le garantis ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de la chapelle Saint-Nicolas, soir du mercredi 27 novembre 1157&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_la_chapelle_saint-nicolas_soir_du_mercredi_27_novembre_1157&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7554-12898&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="plage_de_jaffa_nuit_du_mercredi_27_novembre">Plage de Jaffa, nuit du mercredi 27 novembre</h2>
<div class="level2">

<p>
Les vagues grondaient en se fracassant sur la plage, le vent de tempête projetait les embruns jusque sur les dunes. Les nuages compacts avaient masqué la lune, plongeant la nuit dans une noirceur d’encre. Les hommes criaient, vociféraient, mais leurs voix bien frêles face au déchainement des éléments paraissaient dérisoires. Parmi les flots, quelques silhouettes s’agitaient, abattues par les crêtes écumeuses, renversées par les rouleaux hurlants. Ernaut était de ceux-là.
</p>

<p>
Assuré autour de la taille d’une corde tenue par une ligne de villageois sur la plage, il tentait d’avancer vers les débris et les vestiges du navire. Un peu plus tôt, il avait été réveillé par le vieux gardien de l’église : un bâtiment dont les amarres avaient été rompues par la tempête était en difficulté. Le temps que les habitants se rendent sur la côte avec quelques lampes, il ne subsistait du vaisseau qu’une épave. Rapidement, les pêcheurs, habitués à lutter avec les flots, avaient organisé les secours.
</p>

<p>
Indifférent au danger, Ernaut s’était proposé pour aller parmi les vagues tenter de sauver les hommes tombés à la mer. Tandis qu’il avançait, tantôt battant des pieds et des mains, tantôt marchant, il écartait les planches arrachées, les sacs déchirés, les lambeaux de la cargaison et du navire. Il hurlait à pleins poumons, espérant se faire entendre des matelots ballotés dans les flots. Souvent, ce qu’il prenait pour une tête, un corps évanoui, ne se révélait que pitoyable débris, fragment de tonneau ou de coque.
</p>

<p>
Lorsqu’on le traînait sur la plage, à force de bras, il y découvrait les restes entassés par les vagues, les ballots qui avaient survécu et flotté jusque-là. Les femmes se chargeaient de les tirer vers les dunes, tout en accueillant les marins sauvés des eaux. Ce ne fut qu’à sa troisième tentative qu’Ernaut parvint à agripper un poignet. La panique du naufragé était telle qu’il faillit les noyer tous les deux à se débattre comme un forcené. Le bras puissant du colosse s’enroula autour de son torse et il le hâla vers la côte où ils se trainèrent tous les deux, épuisés par l’effort. On les porta à l’écart des flots, et des mains secourables les protégèrent du froid avec une épaisse couverture.
</p>

<p>
Un des pêcheurs hurla à Ernaut qu’il devrait prendre un peu de repos à son tour, mais le jeune homme refusa et repartit dans les vagues. Il était en compte avec les mers et espérait bien cette fois-ci en sauver autant qu’il le pourrait.
</p>

<p>
Au petit matin, le vent était retombé. Une clarté hésitante mangeait le ciel du côté de la plaine, saluée par le chant joyeux des oiseaux, indifférents à la détresse de la nuit passée. Parmi un petit groupe, Ernaut était assis près d’un feu, une couverture sur les épaules, appuyé contre le muret d’un jardin. Depuis la butte, il voyait la plage qui s’étendait en arc de cercle jusqu’à l’éminence où se tenait Jaffa. Des mâts de navires dansaient à l’horizon, dans la rade.
</p>

<p>
Il regarda autour de lui : sur le sable, entassés pêle-mêle, des marchandises, des fragments du bateau, des morceaux de cordage, des caisses éventrées, gisaient. Un des hommes expliquait que cela serait rendu aux affréteurs. Puis il ajouta, en souriant à demi :
</p>

<p>
« Sauf si le roi se met en tête de s’emparer de cela !
</p>

<p>
– Pourquoi ferait-il cela ? s’étonna Gaston, lui aussi épuisé par la nuit passée à s’activer.
</p>

<p>
– Je ne saurais dire, mais il l’a déjà fait, voilà quelques années de cela. Il a tout pris à un de ces émirs dont le navire avait été drossé sur la côte. Je peux te dire qu’il y avait là bien moults choses, et pas tant abîmées car le navire s’était d’abord échoué<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>. »
</p>

<p>
Ernaut haussa les épaules. Les agissements des puissants n’étaient pas de son ressort. En outre, il était au service du roi, il ne se sentait donc pas en verve pour en deviser, après une pareille nuit. Il fixa ses mains, couvertes d’ecchymoses, et entreprit d’en arracher une écharde.
</p>

<p>
Il leva les yeux quand le vieux gardien s’approcha, une miche de pain sous le bras. Il en trancha plusieurs généreux morceaux qu’il accompagna d’une portion de fromage sec sorti d’une besace. Distribuant la pitance, il commenta les événements et confirma qu’il y avait six rescapés, et que seuls deux matelots avaient donc été perdus. Les hochements de tête, emplis de lassitude, se satisfaisaient de cet honorable accomplissement. Lorsque le vieil homme reprit le chemin de la chapelle, où les naufragés étaient hébergés, Ernaut se leva et le rejoignit.
</p>

<p>
« Je dois repartir tantôt pour la sainte Cité, pensez-vous qu’ils souhaiteraient que je porte message à leur parentèle ou à un associé ?
</p>

<p>
– J’en doute fort, ils ne sont pas du royaume.
</p>

<p>
– D’où sont-ils alors ?
</p>

<p>
– Ils viennent d’Alexandrie. »
</p>

<p>
Le jeune homme ne cacha pas son étonnement. Les Égyptiens étaient ennemis de Jérusalem depuis des dizaines d’années, leurs navires écumant les côtes comme de vulgaires pirates.
</p>

<p>
« Que faisaient-ils ici ?
</p>

<p>
– Des marchands, des marins… »
</p>

<p>
Le vieil homme haussa les épaules et laissa mourir sa voix. Puis il toussa et fit face à Ernaut.
</p>

<p>
« Étrange que nous ayons choisi de risquer nos vies pour sauver ceux-là mêmes que nous combattrons peut-être demain, n’est-ce pas ? »
</p>

<p>
Ernaut demeura muet, troublé par la question.
</p>

<p>
« Le Léviathan est notre ennemi, mon garçon, pas l’homme. <em>Sa vue seule suffit à terrasser. Il devient féroce quand on l’éveille, nul ne peut lui résister en face</em><sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>..
</p>

<p>
– Le Léviathan ? » s’interrogea Ernaut qui ignorait le terme.
</p>

<p>
Le vieil homme s’approcha de lui et lui tapa sur la poitrine d’un index impérieux.
</p>

<p>
« Le monstre qui peut tout dévorer, né des mers féroces et qui, chassé de son refuge abyssal par les navires des hommes, a trouvé refuge en chacun de nous ! »
</p>

<p>
Puis il reprit son chemin, un sourire mystérieux sur les lèvres. Ernaut l’interpella alors qu’il tournait au coin de l’église.
</p>

<p>
« Tu ne m’as même pas dit ton nom, l’homme.
</p>

<p>
– Jonas, on me nomme Jonas ! » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Plage de Jaffa, nuit du mercredi 27 novembre&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;plage_de_jaffa_nuit_du_mercredi_27_novembre&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12899-19269&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La cité de Jaffa, malgré un port peu accessible pour les navires à fort tirant, et ses dangereux écueils que la légende antique rattachait à Andromède, était au départ de la route qui, par la plaine de Sharon, filait droit en direction de Jérusalem, distant de cinquante-huit kilomètres. Sa possession était donc stratégique, et les Latins s’en emparèrent rapidement lors de la première Croisade. Érigé en fief, le comté fournissait en tout cent chevaliers, en faisant le premier territoire au service de la couronne. De lui dépendait Ascalon, Rama, Ibelin et Mirabel.
</p>

<p>
La navigation maritime, essentielle pour le commerce et l’afflux de colons et de combattants européens pour le royaume de Jérusalem, se tarissait pendant les mois d’hiver. Du cabotage devait subsister, mais les navires s’éloignaient habituellement peu des ports. Et même là, il arrivait parfois que des tempêtes emportent de nombreuses vies.
</p>

<p>
Bien qu’aucun texte législatif ne soit connu avant le règne d’Amaury (roi de 1163 à 1174), il existait des coutumes, généralement partout observées, pour protéger les avoirs de ceux qui voyaient leurs biens perdus en mer. C’est donc avec surprise qu’on peut lire le récit d’Usamah ibn Munqidh, le célèbre guerrier poète et diplomate, qui raconte s’être fait déposséder lors d’un naufrage par le roi de Jérusalem. Il y laissa, écrit-il, une bibliothèque forte de plusieurs milliers d’ouvrages.
</p>

<p>
La légende d’Andromède est parfois reliée à des mythes plus anciens, phéniciens, et pourrait se situer dans la tradition des combats contre des monstres comme celui de saint Georges, lui aussi originaire du Moyen-Orient. Nul étonnement à ce qu’on prête à la mer, grande dévoreuse d’hommes, les attributs d’une telle créature.
</p>

<p>
Dans la Bible, on rencontre l’histoire de Jonas qui eut, lui, la bonne fortune de s’en sortir vivant. Malgré cela, la tradition marine attache à ce nom la malchance.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;19270-21280&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Cobb Paul M., <em>Usamah ibn Munqidh, The Book of Contemplation</em>, Londre : Penguin Books, 2008, p.43-44.
</p>

<p>
De Mas Latrie Louis, « Les comtes de Jaffa et d’Ascalon du XIIe au XIXe siècle », dans <em>Revue des Études Historiques</em>, juillet 1879.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;21281-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Genre de loyer.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Armée.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Liturgie impliquant des prières à certains moments précis de la journée, et qui concernait alors essentiellement les ordres réguliers.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Les trois prières de base que tout bon catholique devait savoir : Credo, Pater noster et Ave Maria.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Voir le premier tome, <em>La nef des loups</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Voir Qit’a <em>Scripta manent</em>.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">(Job, 42, 1-2).
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:52:47 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Léviathan]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Épineuse couronne]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_015_epineuse_couronne#epineuse_couronne]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_014_charite_bien_ordonnee" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_014_charite_bien_ordonnee" data-wiki-id="fr:qita:qita_014_charite_bien_ordonnee">Charité bien ordonnée</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_016_leviathan" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_016_leviathan" data-wiki-id="fr:qita:qita_016_leviathan">Léviathan</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="abords_du_saint-sepulcre_jerusalem_matin_du_lundi_31_mars_1152">Abords du Saint-Sépulcre, Jérusalem, matin du lundi 31 mars 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Les acclamations grondaient, montaient et retombaient ; les hourras volaient parmi les cieux, la joie emplissait d’aise les cœurs. Les applaudissements résonnaient, faisant concurrence aux exclamations, aux chants de liesse. Comme toujours à Pâques, le parvis du Saint-Sépulcre n’était que bousculade et cohue, rires et hymnes. Pourtant, cette fois-ci, les pèlerins n’étaient pas seuls à jubiler.
</p>

<p>
Objet de cette ferveur, un jeune homme se tenait sur les marches flanquant le portail d’entrée, encadré de quelques nobles en grande tenue, bliauts de soie et mantels brodés. D’à peine vingt ans, il était habillé plus magnifiquement encore que son entourage, recouvert d’orfrois et de passementerie. Mais ce qui le distinguait entre tous, c’était la couronne qui ceignait son front. La couronne des rois de Jérusalem qu’il arborait face à la foule venue l’acclamer. Il souriait, saluant les présents, son peuple, comme ses ancêtres avant lui.
</p>

<p>
Parmi les anonymes, un rouquin s’enthousiasmait, criait, emporté par la liesse communicative. Les dernières années avaient été rudes, avec la perte de territoires au nord, l’échec de la grande campagne menée avec les souverains allemands et français face à Damas. En outre, depuis la mort de Foulque<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, la reine mère<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> et le jeune Baudoin<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> ne parvenaient pas à s’entendre pour diriger le royaume. Habituellement le roi se faisait de nouveau couronner à l’occasion des fêtes de Pâques, profitant de la présence des voyageurs lointains pour proclamer son pouvoir. Or, depuis plusieurs années le peuple de Jérusalem n’avait pu assister à pareille cérémonie. Son apparition sur les marches, ceint du symbole de son autorité, avait embrasé la population inquiète et fait retentir des hymnes de joie, des Actions de grâce.
</p>

<p>
Eudes tendit l’oreille à ce qui se disait alentour : le vieux Patriarche n’avait pu accepter de poser lui-même la couronne sur le front du jeune Baudoin, car Mélisende était absente, et cela ne pouvait se faire sans elle. Pourtant le roi était là, face à la foule, acclamé comme le souverain qu’il était. Recevant un léger coup de coude, Eudes se tourna vers son compagnon, un brun enrobé répondant au nom de Droart. Guère plus âgé, celui-ci venait d’entrer comme sergent dans l’administration royale. Il passait d’ailleurs la plupart de sa solde gagnée à surveiller les portes de la ville en liquides divers et variés qu’il ingérait avec ses amis. Empli de retenue, son visage était inquiet malgré l’enthousiasme ambiant.
</p>

<p>
« Ça va pas plaire à la reine… dit Droart.
</p>

<p>
– Pourquoi donc ? Le roi a coutume de se faire ainsi reconnaître.
</p>

<p>
– Elle a été couronnée de nouvel en même temps que lui, et saura rappeler qu’elle dirige le royaume également.
</p>

<p>
– Il est temps pour elle de laisser place, non ?
</p>

<p>
– Elle est fille et femme de roi, sa place est aux côtés de Baudoin ! »
</p>

<p>
Eudes comprit que son ami ne goûtait guère de voir le jeune roi manifester tant d’indépendance. Comme beaucoup d’habitants de Jérusalem, Droart appréciait beaucoup Mélisende. Si elle n’était pas aussi habile que son fils à la guerre ou dans les affaires diplomatiques, son talent pour gérer le domaine et satisfaire les populations était reconnu.
</p>

<p>
Fille de Baudoin du Bourcq, elle était née pratiquement en même temps que le royaume et l’incarnait pleinement depuis un demi-siècle. En outre, depuis une vingtaine d’années qu’elle dirigeait, on s’était habitué à sa présence, sa silhouette hiératique lors des cérémonies. Ainsi qu’à son caractère ombrageux, bien qu’il trouvât rarement à s’exercer à l’encontre des plus humbles.
</p>

<p>
Baudoin monta les quelques marches qui menaient à la chapelle du Calvaire, y pénétrant après un dernier salut à la foule. Voyant la presse sous les portes du sanctuaire, Droart et Eudes renoncèrent à y entrer et préférèrent s’éloigner. Il leur fallut jouer des coudes et se faufiler péniblement avant de s’extraire de la rue, près du change syrien. De là, ils rejoignirent rapidement Malquisinat, où ils espéraient trouver de quoi se restaurer.
</p>

<p>
C’était un jour férié, mais les commerces de bouche étaient ouverts, par permission exceptionnelle. L’afflux de pèlerins et de voyageurs était tel qu’il était difficile de nourrir tout le monde correctement au sein des établissements religieux. Ceux qui en avaient les moyens, ou le désir, pouvaient donc acheter des mets tout prêts aux charcutiers, pâtissiers, cuisiniers.
</p>

<p>
Pour l’heure, Droart n’aurait pas craché sur une friandise, après les longues semaines de Carême, même s’il avait surtout envie d’un peu de vin pour se désaltérer. Il trouva finalement un pichet de ce qu’il cherchait, à un prix qui le fit râler car augmenté certainement en raison de la forte demande. Il lâcha les pièces en grognant et proposa à son compère d’en prendre quelques lampées. Il burent debout, appuyés contre l’arcade en pierre d’un vendeur d’oublies dont l’odeur sucrée leur caressait les narines, tout en regardant aller et venir la foule qui s’agitait en ce jour de fête. Droart fit une grimace, repensant à ce qu’ils avaient dit un peu plus tôt, sur le parvis.
</p>

<p>
« J’espérais ces histoires achevées et là, venir se faire acclamer en la cité où la reine est si fort appréciée… »
</p>

<p>
Il ne finit pas sa phrase, préférant avaler un peu de vin. Eudes en profita pour avancer ce qu’il pensait.
</p>

<p>
« Avec ce qui se passe en la terre des Turcs, il est bon que le roi se fasse voir. Moult campagnes se préparent, de certes.
</p>

<p>
– Je ne dis le contraire. Seulement, pourquoi faire pareil affront à la reine ? Ils ont parti le royaume, ce me semble. Il n’est guère prude de revenir là-dessus. »
</p>

<p>
Eudes ne pouvait qu’approuver. Le jeune Baudoin manifestait plus d’indépendance depuis quelques mois, plus d’assurance en raison de ses succès à gérer les territoires dans le nord. Si tout le monde s’accordait sur le fait qu’il était nécessaire que le royaume soit dirigé par quelqu’un de compétent, la crainte que leurs ennemis proches profitent du moindre flottement était la plus forte. Personne n’aimait l’incertitude née des affrontements de la volonté des puissants.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords du Saint-S\u00e9pulcre, J\u00e9rusalem, matin du lundi 31 mars 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_du_saint-sepulcre_jerusalem_matin_du_lundi_31_mars_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;372-7140&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="maison_de_pierre_salomon_jerusalem_soir_du_mardi_8_avril_1152">Maison de Pierre Salomon, Jérusalem, soir du mardi 8 avril 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
La grande salle était éclairée de nombreuses bougies et lampes, signe de la fortune du propriétaire. Les murs peints de motifs géométriques faisaient écho aux entrelacs savants des tapis. Les châssis de verre avaient été tirés des fenêtres, laissant la brise fraîche pénétrer dans la pièce, apportant les exhalaisons du jardin d’agrément contigu.
</p>

<p>
Assis sur des coussins et des banquettes, une quinzaine de bourgeois à l’évidente opulence discutaient âprement des événements, sans prêter attention aux friandises et aux boissons amenées là par le maître de maison. Celui-ci, ventripotent, d’âge mûr, se grattait le front, l’air abattu. Il échangeait à voix basse avec le dernier arrivant, encore chaussé de ses éperons dorés, une veste de voyage sur les épaules. Son visage las était collé de la poussière des chemins, mais son regard demeurait déterminé. Dégarni, le nez aquilin, il inspectait la salle avec application, identifiant les présents les uns après les autres. Lorsqu’on lui proposa un verre, il le prit avec un sourire poli. Puis il attendit que Pierre Salomon l’annonce. Ce dernier tapa dans ses mains plusieurs fois pour attirer l’attention et faire taire les échanges. Comme habituellement, il transpirait abondamment, et semblait au bord de l’apoplexie.
</p>

<p>
« Compères, le sire Régnier d’Eaucourt arrive avec moult nouvelles. Je crois que vous devriez faire silence et l’écouter… »
</p>

<p>
Puis il secoua la tête, se désolant à l’avance de ce qu’il allait entendre, avant de se laisser tomber sur un matelas. Le chevalier salua d’un rapide signe de menton, très martial, et prit la parole d’une voix forte, si ce n’est assurée.
</p>

<p>
« J’arrive de Mirabel, où le roi est entré. »
</p>

<p>
Plusieurs cris de surprise, peut-être d’indignation, se firent entendre, mais il ne s’interrompit pas pour autant.
</p>

<p>
« Le connétable Manassès a été prié d’abandonner sa charge, car le roi n’a mie besoin de ses services. »
</p>

<p>
Nouvelles exclamations.
</p>

<p>
« Des espies du roi l’ont informé que la reine Mélisende avait cheminé hors la cité de Naplouse et faisait route pour la sainte cité.
</p>

<p>
– Êtes-vous ici pour nous demander de lui garder portes scellées ? s’indigna un vieil homme à la voix aiguë.
</p>

<p>
– J’étais homme du sire connétable, et me voilà mandé par le sire Honfroi de Toron qui m’a pris à son service. Il n’est pas dans ses coutumes de demander félonie, répondit sèchement le chevalier.
</p>

<p>
– Peuh ! Il a bien accepté les miettes de la reine quand il voyait le vent venir » protesta un jeune homme à la barbe drue.
</p>

<p>
Régnier lui adressa un regard à effrayer la Mort elle-même, mais s’abstint de tout commentaire. Il enchaîna.
</p>

<p>
« Le roi est déterminé à avoir les moyens de ses tâches. Il ne pourra les accomplir si la reine ne se dépossède pas quelque peu.
</p>

<p>
– Il en veut encore plus, quoi ? s’étrangla un des présents.
</p>

<p>
– C’est le roi, après tout, maître Turcame, protesta avec froideur un vieil homme à la toison d’argent.
</p>

<p>
– Justement, il devrait avoir meilleur jugement sur sa mère la reine, qui est femme de savoir et de vertu. »
</p>

<p>
Les commentaires fusèrent alors de toute part, approuvant ou critiquant les dernières paroles. La plupart, néanmoins, reconnaissaient la bienveillance de la reine et le manque d’égard que Baudoin manifestait. Ils avaient été choyés par l’administration efficace de Mélisende et redoutaient, en bons gestionnaires, d’abandonner cela pour se retrouver sous la coupe d’un jeune homme dont on ne savait pas grand-chose finalement, en dehors de son goût pour les femmes. Pierre Salomon tapa de nouveau à plusieurs reprises dans ses mains.
</p>

<p>
« Mes amis, écoutez donc le sire d’Eaucourt. Il n’est pas simple messager, il assistait à nos conseils, et vient là en ami.
</p>

<p>
– Merci à vous, maître Salomon. Je dois remonter en selle au plus vite, aux fins de voir la reine. J’aime à croire qu’une entente est encore possible.
</p>

<p>
– Grâces vous soient rendues, sire, d’avoir pris le temps de nous informer de cela. Peut-être auriez-vous un conseil à nous donner, ou une autre information à nous délivrer.
</p>

<p>
– Je viens à vous, car je crois que les Bourgeois du Roi sont amis de la paix, comme je le suis. Je n’ai nul besoin de porter conseil à vos oreilles. Vous saurez faire les bons choix le moment venu. N’oubliez pas que nos ennemis ne sont pas si loin. Damas n’est qu’à une chevauchée de notre cité. »
</p>

<p>
Il inclina sèchement le buste pour prendre congé, non sans avoir salué Pierre Salomon d’un geste amical sur l’épaule et d’un sourire. Puis il disparut derrière la tenture qu’il avait soulevée pour sortir. Un silence pesant s’infiltra alors dans la pièce, paralysant les cœurs, immobilisant les langues. Seul Pierre Salomon osa faire entendre sa voix.
</p>

<p>
« Alors, compères, que ferons-nous si le roi et la reine veulent entrer en la cité ? »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Maison de Pierre Salomon, J\u00e9rusalem, soir du mardi 8 avril 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;maison_de_pierre_salomon_jerusalem_soir_du_mardi_8_avril_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7141-12235&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="abords_de_la_tour_de_david_jerusalem_fin_de_matinee_du_lundi_14_avril_1152">Abords de la tour de David, Jérusalem, fin de matinée du lundi 14 avril 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
Les mains s’accrochèrent aux cordages et les hommes tirèrent de toutes leurs forces pour abaisser le balancier faisant pivot, propulsant la pierre de la fronde avec vigueur, dans un ronflement inquiétant. Le projectile siffla et percuta le mur avec un bruit sec, y arrachant un éclat de moellon dans sa dislocation. L’ingénieur responsable de la bricole échappa un grognement de rage et sermonna les soldats. Ils avaient dévié vers la droite, car ils n’appliquaient pas tous le même effort. La porte de la forteresse les narguait, intacte.
</p>

<p>
Tandis qu’il préparait un nouveau boulet, des voix se firent entendre : l’accès s’ouvrait et une main se montra. Plusieurs archers et arbalétriers se mirent en position derrière les mantelets grossièrement disposés dans la rue. On appela les capitaines, les officiers. Un chevalier en grand haubert de mailles, mais la coiffe détachée, pendant sur ses épaules, s’approcha. Ses cheveux coupés courts étaient hirsutes et son visage renfrogné était sali du frottement de l’armure. Il franchit les protections et se posta à quelques pas en avant, les mains sur les hanches, l’air bravache, défiant un quelconque tireur de le viser depuis la forteresse royale. Il attendait sans rien dire.
</p>

<p>
La porte s’ouvrit plus complètement et un homme s’avança à son tour. Lui aussi était en tenue de guerre, le casque lacé et le bouclier au bras. Il n’avait néanmoins pas son épée dégainée. Voyant qu’il n’était pas en danger, il descendit les marches avec soulagement et franchit, quasiment en sautant, le fossé comblé de bric et de broc. Arrivé devant le chevalier, il défit son heaume et laissa tomber sa ventaille<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, révélant un visage également fatigué et sale, mais au cheveu plus rare. Il souriait, d’un air un peu désolé, et posa sa main sur l’épaule face à lui.
</p>

<p>
« Je suis aise de te voir, Raoul, j’ai message pour le sire de Toron. »
</p>

<p>
Lorsqu’ils franchirent les protections de bois, la porte de la forteresse était déjà refermée. Les soldats retournèrent à leur ouvrage, empoignant les cordes de l’engin de siège. Une fois un peu en retrait, Raoul stoppa son compagnon.
</p>

<p>
« Je ne peux te laisser aller ainsi, Régnier. Tu as disparu auprès de la reine depuis presque une semaine.
</p>

<p>
– Le sire de Toron m’avait missionné, Raoul.
</p>

<p>
– Je sais bien, mais tu servais Manassès de Hierges avant cela. D’aucuns parlent félonie.
</p>

<p>
– Qui ose dire cela ?
</p>

<p>
– Personne ne le fera face à toi, mais les langues sont acides. »
</p>

<p>
Il soupira et indiqua le baudrier.
</p>

<p>
« Il va falloir que tu me confies ton épée si tu veux voir le connétable. »
</p>

<p>
À son froncement de sourcil, Raoul comprit que Régnier d’Eaucourt attendait d’en savoir plus. Ils avaient chevauché bien trop souvent botte à botte, brisé assez de lances côte à côte pour qu’il le traite comme un étranger ou un félon.
</p>

<p>
« Ce n’est pas encore officiel, mais le sire de Toron sera le nouveau connétable. »
</p>

<p>
Il eut un sourire contrit.
</p>

<p>
« Je sais bien ce que tu penses, que chacun se place maintenant que le jeune roi a le vent avec lui.
</p>

<p>
– Je n’aurais pas cru possible que Baudoin assaille sa propre mère en la cité de Jérusalem, surtout. Sais-tu que des hommes ont été blessés ?
</p>

<p>
– Bien sûr, ne vois-tu pas que j’ai porté haubert tous ces derniers jours ? Les archers de la reine n’ont guère été plus amables ! »
</p>

<p>
Régnier inspira, frappant du poing sur le mur.
</p>

<p>
« Tout cela est ridicule ! S’entrebattre alors que Norredin<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> rôde comme un loup affamé !
</p>

<p>
– Il faut faire cesser cette folie au plus tôt, je m’en accorde. Un jeune roi, à la main leste et de grand courage, voilà ce qu’il nous faut.
</p>

<p>
– As-tu oublié le serment prêté à la reine Mélisende ? A-t-elle démérité ? »
</p>

<p>
Raoul baissa les yeux, ennuyé. Il passa sa langue sur des lèvres craquelées avant de répondre.
</p>

<p>
« Les choses passent, Régnier. Il est temps pour le royaume d’avoir un roi à sa tête. »
</p>

<p>
Régnier d’Eaucourt grogna, le visage crispé. Il secoua la tête en désaccord, puis finalement ses épaules s’affaissèrent. Ses mains se portèrent à son baudrier, qu’il détacha sans un mot. Il le tendit à Raoul.
</p>

<p>
« Allons voir le sire connétable, mettre sauf ce qui peut l’être de la terre du Christ. » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords de la tour de David, J\u00e9rusalem, fin de matin\u00e9e du lundi 14 avril 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_de_la_tour_de_david_jerusalem_fin_de_matinee_du_lundi_14_avril_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12236-16887&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La situation politique du royaume de Jérusalem au XIIe siècle n’a jamais été très stable. La difficulté pour la dynastie régnante à se maintenir en place, la relative puissance des grands barons, l’imbrication dans les jeux des puissances régionales, ont entretenu le pouvoir royal dans un équilibre précaire, jusqu’à son effondrement face à Saladin dans le dernier quart du siècle.
</p>

<p>
Les solutions trouvées pour tenter de consolider la continuité de la lignée furent parfois à l’origine des problèmes. Ainsi, Foulque tenait lui-même sa couronne de son mariage avec Mélisende, et Baudoin avant lui avait fortement ancré le pouvoir dans les mains de la reine, de façon à éviter qu’il ne soit accaparé par un époux étranger. Cela a malheureusement débouché sur une crise lorsque le jeune Baudoin fut en âge de régner et désireux de le faire.
</p>

<p>
La dissension alla jusqu’à un accord éphémère de partition du royaume et se termina par un siège en règle de la Tour de David où Mélisende s’était réfugiée, par les forces de Baudoin. Abandonnée par la plupart de ses soutiens, la reine mère accepta finalement de se retirer à Naplouse et ne prit plus part au gouvernement jusqu’à sa mort une dizaine d’années plus tard.
</p>

<p>
S’appuyant sur une analyse très fine des chartes délivrées par les chancelleries des deux dirigeants, Hans Eberhard Mayer propose une lecture plus complexe des événements, qu’il place en 1152, qui ont vu les deux souverains s’opposer. Je n’ai donc pas retenu le récit issu des écrits de Réné Grousset (<em>Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - II. 1131-1187 L’équilibre</em>, Paris : Perrin, 1935, 2006) auquel je préfère généralement le livre de Joshua Prawer, plus récent, pour resituer l’histoire du royaume dans une perspective de longue durée.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16888-18779&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Mayer Hans Eberhard, « Studies in the History of Queen Melisende of Jerusalem », dans <em>Dumbarton Oaks Papers</em>, vol. 26, 1972, p.93-182.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS éditions, 2001.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;18780-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Foulque d’Anjou, dit le jeune, (v.1092-1144) devenu roi de Jérusalem par son mariage avec Mélisende en 1131.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Mélisende de Jérusalem (1101-1161) fille de Baudoin II du Bourcq, second roi de Jérusalem.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Partie amovible de la coiffe qui protège le bas du visage.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:52:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Épineuse couronne]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Charité bien ordonnée]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_014_charite_bien_ordonnee#charite_bien_ordonnee]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_013_coeur_vaillant" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_013_coeur_vaillant" data-wiki-id="fr:qita:qita_013_coeur_vaillant">Cœur vaillant</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="saint-jean_d_acre_taverne_d_ayoul_mercredi_28_mai_1152">Saint-Jean d’Acre, taverne d’Ayoul, mercredi 28 mai 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
La petite salle était bondée, la faisant paraître encore plus étroite qu’elle n’était vraiment. Deux tables y étaient installées, mais on s’asseyait partout où on le pouvait : sur les marches descendant dans le lieu, sur des tonneaux remisés, sur les trop rares bancs. La lumière se déversait à flots par les portes grandes ouvertes, amenant avec elle l’odeur de la marée, du poisson et des embruns.
</p>

<p>
Les bouches s’emplissaient de vin, se cherchaient avec frénésie, lâchaient des rots ou lançaient des trilles égrillards. On se remuait, on se chahutait, on se bousculait avec entrain dans les ricanements, les beuglements, les cris énervés. L’humanité la plus bestiale, la plus jouisseuse, s’agitait, en soubresauts joyeux, en éclats de voix, de rires, de colère, nourrie de gnôle aigre et de plaisanteries salées.
</p>

<p>
Sur une des tables, débarassée pour l’occasion, un nain dansait de façon outrée, un pichet à la main. Ses courts membres se démenaient tandis qu’il bondissait, sautait, cabriolait comme un dément, ses mèches blondes collées sur le front, répandant la boisson autour de lui. De sa voix embrumée par l’alcool, mais au timbre juste, il hurlait ses vers comme semeur au printemps, récoltant hilarité salace et encouragements paillards.
</p>
<blockquote><div class="no">
 « Bienheureux enfançon, engendré tout chantant<br/>
<br/>
 Joyeux jusqu’à sa fin, à sa mort va claironnant.<br/>
<br/>
 Né fringant d’une fesse, on le baptisa vesse<br/>
<br/>
 On lui prédit grand ouvrage et belles prouesses… »</div></blockquote>

<p>
Tout en déclamant, il mimait avec vigueur, forçant le trait, grimaçant comme un démon. Son entrain attirait à lui tous les regards, éteints ou avinés, joyeux ou étonnés. Et lui caracolait d’autant plus, souriant aux femmes, clignant de l’œil aux hommes. Il connaissait son public et savait comment le flatter. Il était du métier. Il en vint au dernier couplet, qui devait briller d’un éclat particulier.
</p>
<blockquote><div class="no">
 « Il fait froncer sourcils, ahonter son parent<br/>
<br/>
 S’échappe alors en un timide chuintement<br/>
<br/>
 Sans se donner aucune chance de fort sonner<br/>
<br/>
 Car las, en nous quittant, nous laisse triste fumet. »</div></blockquote>

<p>
Se pinçant le nez avec dégout, il fit mine de chasser ce qui se serait échappé de ses fesses en direction du visage le plus proche. Cela souleva des rires frénétiques, d’autant que le destinataire soutenait qu’il avait été frappé par une bien horrible odeur. On l’encensa, on le congratula, et quelques verres lui furent adressés. Puis chacun revint à son pichet, à quelque chair à pétrir, à son histoire à conter. Le danseur s’effondra sur le banc, tout sourire, parmi ses compagnons.
</p>

<p>
« Je crois que tu ne saurais mieux conter aucune histoire, Mile…
</p>

<p>
– Pour ça, j’ai du vécu ! » confirma le nain, jovial.
</p>

<p>
Le petit groupe autour de lui semblait moins saoul, moins fiévreux que les autres clients. Ils avaient avec eux leurs sacs, tous leurs biens serrés en de fort maigres bagages. L’un d’eux, un grand brun à la mine sévère qui n’aurait pas déparé chez des ermites rigoristes, avala un peu de vin et lança de sa voix sourde :
</p>

<p>
« On ferait mieux de quitter Saint-Jean, trop de dévots par ici. On n’amasse nulle cliquaille. Nos jongleries n’attirent guère.
</p>

<p>
– Tu parles de vrai. On ne tiendra guère comme ça, à croquer du hareng et du vieux pain gris. »
</p>

<p>
Une petite brune aux yeux clairs, qui aurait pu être belle si la vie ne s’était pas acharnée contre elle, déclara d’une voix éteinte :
</p>

<p>
« Césarée. C’est bien Césarée ! Un port, mais moins empli de pèlerins. Des marchands, des marins, un peu de soldats…
</p>

<p>
– Tu goûtes fort la sergenterie, hein ? » lui lança un de ses compagnons, narquois.
</p>

<p>
Elle ne répondit pas et plongea le visage dans son gobelet. Mile s’accouda, le menton dans ses mains potelées.
</p>

<p>
« Je ne suis jamais allé là-bas, on dit qu’il y a de périlleux marais aux abords.
</p>

<p>
– Et alors ? On ne quittera pas la cité d’aucune façon ! On passera à Haifa, on y aura bonne provende, et de là on sera presque arrivés.
</p>

<p>
– On voit bien que tu as grandes jambes, toi ! rétorqua Mile en secouant les siennes, le visage fendu d’un sourire cynique.
</p>

<p>
– Tu demanderas à ta bonne amie Anceline de te prendre en ses bras en ce cas !
</p>

<p>
– Ce n’est pas ma posture favorite avec elle » répliqua le petit homme, malicieux.
</p>

<p>
La brune sourit, de dépit autant que de plaisir. Elle était habituée à n’être évoquée que pour son corps et jamais pour son âme, qui avait pourtant grand-soif de compagnie.
</p>

<p>
« Il nous faudrait trouver sire à flatter, nous ne faisons pas bonne provende parmi les vilains, asséna le brun à l’allure sévère.
</p>

<p>
– Promesse de seigneur n’est pas fief ! affirma Mile. Mais tu as raison, il nous faut bouger si nous voulons mieux manger.
</p>

<p>
– Au pire, on peut se faire passer pèlerin.
</p>

<p>
– Tous les frères hospitaliers d’ici à Babylone connaissent nos trognes, à force. Certains n’aiment guère nous voir aux abords.
</p>

<p>
– Quelle idée aussi d’aller fouiller parmi besaces des dormeurs ! »
</p>

<p>
La réflexion conclut les échanges, et chacun but son vin par petites gorgées, indifférent au chaos environnant. Mile se passa la main sur le front, faisant claquer son gobelet sur le plateau après en avoir avalé la dernière goutte.
</p>

<p>
« Soit, partons pour Césarée. Mourir ici ou ailleurs, n’importe quelle terre fera bien l’affaire. »
</p>

<p>
Et il sourit avec chaleur à Anceline, qui ne le regardait pas.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Saint-Jean d\u2019Acre, taverne d\u2019Ayoul, mercredi 28 mai 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;saint-jean_d_acre_taverne_d_ayoul_mercredi_28_mai_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;381-6004&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="jerusalem_grand_hopital_de_saint-jean_vendredi_30_octobre_1153">Jérusalem, Grand Hôpital de Saint-Jean, vendredi 30 octobre 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Le Paradis ? Une odeur de propre flattait ses narines, et sa joue frottait sur une toile douce et fine. Mile eut tout d’abord l’impression d’être sur un nuage. Il remua la langue dans sa bouche, un peu pâteuse. Il n’avait plus cet horrible goût acide, râpeux, mêlé de bile, de sang et de terre. Il hésitait encore à écarter les paupières.
</p>

<p>
Il n’entendait pas le chœur des anges, mais des voix calmes, des pas étouffés, des toux, quelques éternuements et même, un peu plus loin, des gémissements. Assurément pas le Paradis.
</p>

<p>
Il risqua un œil. La pièce était lumineuse. Il était couché sur le flanc, regardant de côté une vaste salle où s’alignaient des lits. Entre les rangées allaient et venaient des servants, quelques silhouettes de noir vêtues. Une odeur de potage l’environna. Il bougea les mains, sentit le drap, le poids d’une couverture sur lui. Il soupira. Face à lui, un vieillard dormait, une bulle de salive éclatant à une de ses commissures à chaque souffle.
</p>

<p>
La vision lui arracha un sourire. Il renifla, se frotta le nez. Aucun visage connu n’était aux abords. Il inspira et expira lentement plusieurs fois, profitant de la chaleur douillette de sa couche. Il allait fermer de nouveau les yeux lorsqu’une ombre vint se placer devant lui.
</p>

<p>
« Vous voilà éveillé ! Grâces à Dieu. »
</p>

<p>
Il leva le regard. Devant lui, un jeune homme au teint frais, habillé d’une longue robe de laine brute, souriait. Avenant, il n’en était pas moins repoussant de laideur, avec des yeux trop gros qui cherchaient à s’extraire de ses chairs molles, un nez sinueux qui ne savait où aller et explosait en une forme de tubercule. Le tout posé sur une mâchoire épaisse, sans menton, d’où jaillissaient des dents disposées en tout sens bien au-delà de lèvres invisibles. Mile lui sourit, gardant le silence.
</p>

<p>
« J’ai eu fort peur de vous perdre. À votre arrivée, nous n’avions guère espoir.
</p>

<p>
– Je suis où ?
</p>

<p>
– À l’hospital de Saint-Jean. Cela fait maintenant trois jours depuis votre découverte.
</p>

<p>
– Trouvé ?
</p>

<p>
– Oui. Vous étiez fort malade, dans le faubourg de la porte David. On vous a porté ici. »
</p>

<p>
Mile se redressa un peu, tirant les couvertures jusqu’à son cou.
</p>

<p>
« Mes compagnons ? »
</p>

<p>
Le moine secoua la tête.
</p>

<p>
« Nos valets vous ont mené.
</p>

<p>
– Et mes compaings ?
</p>

<p>
– Ils étaient bien mal en point, eux aussi. Vous êtes le seul en avoir réchappé. » répondit le frère d’une voix douce, emplie de compassion et de chaleur.
</p>

<p>
Mile sentit une boule se former dans sa poitrine, broyer son cœur, écraser ses entrailles.
</p>

<p>
« Tous morts ? »
</p>

<p>
Il repensa aux dernières semaines. Ils erraient depuis des jours, sans arriver à amasser de quoi suffisamment manger ou boire. Ils avaient quitté Jaffa où ils survivaient à grand-peine depuis des jours, se faisant passer pour des pèlerins, mais on les avait chassé de plusieurs endroits. Les jongleurs n’étaient pas souvent appréciés des clercs et des moines. Ils volaient des fruits dans les champs et se désaltéraient à l’eau des abreuvoirs, avec toujours la faim qui les aiguillonnait, les tenaillait à chaque instant.
</p>

<p>
Jusqu’à ce jour où ils avaient commencé à avoir les entrailles en feu, les uns après les autres. Brisés de douleur, ils s’étaient réfugiés dans une grange, vomissant, victimes de diarrhées sanglantes. Ils avaient fini par être trop faibles pour sortir à chaque flux de ventre. Mile se rappela le visage d’Anceline, décharné, haletant, les cheveux mêlés de paille, de terre, le regard vitreux. Elle lui avait souri avant qu’il ne ferme les yeux.
</p>

<p>
« Il y avait aussi une femme…
</p>

<p>
– Je ne sais. Ici nous ne recevons que les hommes.
</p>

<p>
– Vous ne soignez pas les femmes ? s’insurgea Mile, haussant le ton
</p>

<p>
– Pas ici. En un autre lieu, ce sont nos sœurs qui s’en occupent. »
</p>

<p>
Mile ouvrit la bouche, surpris de son emportement. Il hocha la tête.
</p>

<p>
« Il est possible d’avoir nouvelles de l’une d’elles ?
</p>

<p>
– Je vais m’enquérir. Il faudra me dire son nom et me la dépeindre. »
</p>

<p>
Les jours suivants, Mile reprit des forces, sous les soins constants des gens de salle, nourri de plats sinon savoureux du moins roboratifs. Il n’avait jamais avalé autant de pain blanc de sa vie. Il se sentait presque gêné de toutes ces attentions, mais il avait constaté que, s’il avait un menu particulier, tous les malades étaient traités comme lui. En contrepartie, il s’efforçait de se montrer moins iconoclaste qu’habituellement et faisait même montre d’une piété timide. Sans trop se forcer, étonnamment. Il avait tellement moqué les moines et les clercs par le passé qu’il était perturbé par tous les égards qu’on lui témoignait, sans rien lui demander en échange. De toute façon, il avait trop sué par des chemins difficiles pour avaler avec amertume le vin offert. Il dormait, mangeait et buvait donc avec empressement, faisant de son mieux pour être un patient exemplaire. Sa seule angoisse venait de son absence de nouvelles d’Anceline.
</p>

<p>
L’hospitalier ne l’avait pas trouvée. Il gardait espoir néanmoins, elle pouvait encore être inconsciente disait-on, ou avoir donné un autre nom, par méfiance ou par pudeur, ainsi que le faisaient certains. Arriva le jour où Mile fut enfin complètement rétabli. Il attendait la visite du frère responsable, avec le médecin, pour avoir l’autorisation de quitter les lieux.
</p>

<p>
Seulement, il n’en avait que peu envie. Il avait goûté les draps propres, les couvertures douillettes, les repas chauds chaque jour. L’idée de se retrouver dehors, seul, à l’approche de l’hiver, ne l’enchantait guère. Le groupe arriva devant lui, avec les valets empressés qui tourbillonnaient autour. Le médecin semblait satisfait et confirma son accord pour le départ de Mile. En entendant cela, ce dernier interpela l’hospitalier.
</p>

<p>
« Je ne sais comment vous dire, frère, mais… je n’ai nul lieu où aller. Aucune nouvelle de mon amie, toujours, et nulle famille ici. Ni feu ni lieu.
</p>

<p>
– Oh ! échappa le frère, avec une douceur et un effroi instinctifs. À l’approche de la mauvaise saison…
</p>

<p>
– Il y a peut-être tâche où je pourrais m’employer ici, il y a toujours grand besoin de valets. Je ne suis pas fort grand, mais bien vaillant. »
</p>

<p>
L’hospitalier hocha la tête, affichant un sourire capable d’effrayer n’importe quel enfant.
</p>

<p>
« Je vais voir si je peux vous trouver place dans un de nos lieux.
</p>

<p>
– Grâce vous en soit rendue, frère ! Je suis prêt à assumer n’importe quelle tâche. »
</p>

<p>
L’hospitalier fronça les sourcils et réfléchit un instant.
</p>

<p>
« Il y a bien quelque endroit où nous avons besoin d’un valet, pour le tenir en la nuit et s’assurer que nul n’y entre…
</p>

<p>
– Je suis plus féroce que mâtin et serai féal valet !
</p>

<p>
– Avez-vous déjà entendu parler de Chaudemar ? risqua timidement le moine.
</p>

<p>
– La porte des Enfers ? » échappa un des valets aux alentours.
</p>

<p>
Non, en effet, Mile n’était pas au Paradis. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;J\u00e9rusalem, Grand H\u00f4pital de Saint-Jean, vendredi 30 octobre 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;jerusalem_grand_hopital_de_saint-jean_vendredi_30_octobre_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;6005-13198&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les amuseurs publics, qu’on nommait alors les jongleurs quels que soient leurs compétences : acrobaties, jeux d’adresse, contes, chansons, n’ont guère laissé de trace dans les sources textuelles. On sait pourtant qu’ils existaient, car ils sont souvent représentés dans l’iconographie, et étaient parfois employés comme figure pour des textes moralisateurs. Mais au final, de la vraie condition de leur existence au XIIe siècle, on n’en sait que peu.
</p>

<p>
À l’opposé, le grand hôpital de Saint-Jean de Jérusalem est bien connu, et de nombreux documents en traitent. Pourtant, là encore, certains aspects pourtant essentiels demeurent obscurs. Son emplacement précis fait par exemple encore l’objet de discussion malgré certaines hypothèses anciennes qu’on pensait validées. Par contre, son fonctionnement a fait l’objet d’un texte assez détaillé de la part d’un voyageur, qui semble y avoir longtemps séjourné, peut-être même comme membre de son personnel vu tous les détails qui sont fournis. En ce qui concerne Chaudemar (lieu que je n’ai pas inventé), plus d’informations se trouvent à son sujet dans la seconde enquête d’Ernaut, <em>Les Pâques de sang</em>.
</p>

<p>
Remarque : la chanson déclamée par Mile est une invention basée sur des blagues médiévales. Le thème qui l’a inspiré constituait un motif comique fréquent, d’ailleurs pas complètement oblitéré de nos jours.
</p>

<p>
Plus de précision dans le texte sur « Le fils à fesse ».
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13199-14718&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Beltjens Alain, « Le récit d’une journée au grand hôpital de Saint-Jean de Jérusalem sous le règne des derniers rois latins ayant résidé à Jérusalem ou le témoignage d’un clerc anonyme conservé dans le manuscrit Clm 4620 de Munich » dans <em>Bulletin de la Société de l’Histoire et du Patrimoine de l’Ordre de Malte</em>, N°14 (Spécial), 2004.
</p>

<p>
Boas Adrian, « Akeldama Charnel House/Carnarium/Chaudemar » dans <em>Jerusalem in the Time of the Crusades. Society, landscape and art in the Holy City under Frankish rule</em>, Londres &amp; New York : Routledge, 2001, p.185-187.
</p>

<p>
Casagrande Caria, Vecchio Silvana, « Clercs et jongleurs dans la société médiévale (XIIe et XIIIe siècles) » dans <em>Annales</em>, volume 34, N°5, 1979, p.913-928.
</p>

<p>
John Riley-Smith, <em>The Knights of St. John in Jerusalem and Cyprus c.1050-1310</em>, McMillan St. Martin Press, Londres, 1967.
</p>

</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:59 +0000</pubDate>
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      <title><![CDATA[ Cœur vaillant]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="bords_de_la_marne_environs_de_meaux_mardi_17_avril_1151">Bords de la Marne, environs de Meaux, mardi 17 avril 1151</h2>
<div class="level2">

<p>
La carriole tirée par un âne bringuebalait en grinçant, menée par l’adroite badine courbe d’un jeune valet à la cotte crasseuse. Le regard moins vif que celui de sa bête, il mâchonnait une graminée tout en observant les embarcations sur le cours d’eau qu’ils longeaient en direction du levant.
</p>

<p>
« Prends donc garde, ne vois-tu pas que tu mènes ma fille parmi mottes et terriers ? »
</p>

<p>
La voix s’efforçant de réveiller, sans grand effet, l’adolescent était celle d’un homme assez vieux pour être son père, voire son grand-père. Sa face était ravagée par le chagrin et sa barbe mal entetenue, les cernes qui creusaient son visage le faisaient paraître encore plus âgé. Sa tenue de laine indiquait l’aisance, mais pas la richesse. Une femme plus jeune, mais tout aussi épuisée que lui marchait, une main posée sur l’enfant allongé dans le petit chariot. Caché parmi de nombreux replis de couverture, emmitouflé jusqu’au bout du nez, on en discernait à peine les traits. Les yeux mi-clos, les joues rosées par la fraîcheur ambiante et la fièvre, il laissait s’échapper un râle lorsque le cahot était trop violent. La mère tourna un visage sévère vers le vieil homme, les lèvres pincées.
</p>

<p>
« C’est folie d’avoir voulu cheminer outre les murs de la cité, Sanson. Elle est trop faible pour cela, ses douleurs sont si fortes ! »
</p>

<p>
Son époux lui lança un regard horrifié.
</p>

<p>
« Crois-tu que je m’enjoie à voir ma cadette endurer semblables souffrances ? Si je la porte auprès de saint Fiacre, c’est parce que j’y ai espoir de guérison pour elle. »
</p>

<p>
La femme se renfrogna, mais hocha la tête en assentiment. Elle lâcha, comme à regret :
</p>

<p>
« Pardonne-moi, mon ami. Il m’est fort difficile de voir Libourc ainsi endolorie, elle si aimable enfançonne. »
</p>

<p>
Sanson se redressa, les yeux emplis de colère.
</p>

<p>
« Ne parle pas d’elle telle une moribonde. Nos prières la sauveront ! On dit saint Fiacre fort efficace. J’ai de quoi faire dire bon nombre de messes, et prévu chandelles de cire pour plusieurs jours. Jean Tonnel a sauvé ainsi son second fils d’une atteinte à la gorge, la fièvre qu’il avait contractée lors de la Noël.
</p>

<p>
– Puissent tous les saints nous entendre ! »
</p>

<p>
Sanson toussa, transpirant sous son épaisse chape de laine malgré la fraicheur des températures. Il était complètement désemparé, prêt à tout pour sauver sa fille. Le front bas, la démarche hésitante, il avançait tel un animal mené au boucher, indifférent à tout ce qui n’était pas le souffle de son enfant souffreteux.
</p>

<p>
Les derniers lambeaux de brume finirent par se déchirer sous les assauts du soleil et la Marne se mit à scintiller de mille diamants. De nombreux oiseaux patrouillaient à ses abords, nageaient à sa surface. Des barques agiles s’y déplaçaient, ainsi que de pesantes barges couvertes de ballots, de tonneaux, de lourds matériaux. La vie continuait son cours, indifférente au drame des deux parents accompagnant leur enfant malade.
</p>

<p>
Lorsque la chaleur se fit plus forte, ils s’arrêtèrent près d’un manse<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup> fatigué. L’homme occupé à passer la houe dans son jardin offrit de leur donner un peu de brouet et interpella son épouse d’une voix autoritaire, la commandant d’une façon bien peu en accord avec sa charitable proposition. Il confirma qu’ils devaient bientôt quitter les bords du fleuve, longer un bois de belle taille à main gauche, pour arriver à l’église de saint Fiacre.
</p>

<p>
Plusieurs gamins couraient dans les environs et l’un d’eux, le nez sale et les genoux crottés, aidait à épierrer les abords du potager. Le paysan, bien que bourru, se voulut encourageant, attestant des nombreuses guérisons dont il avait pu être témoin le long de cette route. Avalant avec lenteur les cuillères de potage que lui présentait sa mère, la petite fille, d’une dizaine d’années, écoutait avec attention. Elle ne pouvait néanmoins se retenir de tourner les yeux vers les enfants batifolant aux alentours, brandissant des bâtons pour mener les poules de-ci de-là. Son regard brillant peinait à demeurer concentré et se perdait souvent dans le lointain.
</p>

<p>
« Ta couche n’est pas trop dure, Libourc ? », demanda Mahaut tout en surveillant le tassement de la paillasse.
</p>

<p>
La malade secoua la tête, esquissant un sourire timide.
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<p>
« Le chemin est-il long jusqu’aux reliques ? »
</p>

<p>
Sa voix rauque, issue d’une gorge nouée ne semblait pas naturelle dans ce petit corps malingre.
</p>

<p>
« Je ne pense pas… répondit la mère d’une voix faussement assurée. Veux-tu que je te frictionne un peu ? Laisse-moi voir tes cataplasmes, s’ils n’ont pas glissé.
</p>

<p>
– Je les sens encore, mère…
</p>

<p>
– Je préférerais ne pas la découvrir ici, Mahaut. Il ne fait guère chaud, et la froidure est mauvaise pour ses membres a dit le frère infirmier. » l’interrompit Sanson.
</p>

<p>
La femme se renfrogna, vexée de la remarque et s’efforça de sourire à sa fille malgré sa mauvaise humeur.
</p>

<p>
« Si tes douleurs reviennent trop fortement, préviens-m’en, veux-tu ?
</p>

<p>
– Oui mère, mais je me sens beaucoup mieux avec ces nouveaux emplâtres. »
</p>

<p>
Joignant le geste à la parole, la fillette remua un peu les membres supérieurs, mais fut vite trahie par quelques grimaces.
</p>

<p>
« Ne t’échauffe pas trop pour autant, mon enfant, cela n’aide pas à ta guérison. »
</p>

<p>
Pendant ce temps, son mari avait repris sa discussion avec le jardinier appuyé sur sa houe. Ce dernier était curieux de savoir d’où ils venaient, et ravi d’apprendre qu’ils étaient de Meaux. Il était persuadé que le fait d’être de la région incitait les saints locaux à être plus efficaces.
</p>

<p>
« Sauf vot’ respect, je crois que c’est normal qu’y s’occupent de ceux qui les prient l’an durant. Venir quémander depuis la Provence à un saint qui nous connaît pas, je vois pas bien comment ça marcherait !
</p>

<p>
– Tu ne crois pas à l’efficacité des marcheurs qui se rendent au loin ?
</p>

<p>
– Je n’ai pas le latin d’un clerc, je l’avoue, mais moi je serais guérisseur, je m’occuperais de mes voisins avant de soigner des Picards, des Normands ou des Flamands.
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<p>
– Et le Christ ? »
</p>

<p>
La question ennuya l’homme, qui se frotta sa barbe naissante d’une main rugueuse.
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<p>
« Ça, j’peux pas dire, le curé explique qu’il est partout, mais j’ai pas bien compris… Pour moi, y doit mieux voir ceux auprès de chez lui, comme tout le monde.
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<p>
– Jérusalem… souffla le vieil homme.
</p>

<p>
– Oui, c’est ça, mais c’est pas pour nous, ça. Il marqua une pause, cherchant dans sa mémoire ce qu’il avait appris sur le lieu. C’est par-delà les mers, au centre du monde que mon vieux disait. Même que les rois et les barons en reviennent pas toujours. Y’a que le Grand Charles<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup> qui s’y rendait rapidement, pour combattre les païens. »
</p>

<p>
Sanson hochait la tête en accord, n’écoutant plus que d’une oreille. Son esprit vagabondait au loin, formulait des hypothèses, se nourrissait de nouveaux espoirs. Saluant l’homme d’un geste amical, il indiqua à sa petite troupe qu’ils reprenaient le chemin. Son valet, qui s’était allongé dans un fossé pour se reposer, indifférent à la rosée, vérifia les brancards du chariot puis d’un coup de trique sur la croupe du baudet, remit l’attelage en branle. Il n’avait toujours pas proféré une parole.
</p>

<p>
Ils croisèrent une poignée de colporteurs, le dos courbé sous leurs produits, leurs paniers. Des bergers faisaient paître les animaux sur les berges, nettoyant parfois l’accès à des plages où quelques barques gisaient. Une cavalcade de soldats les dépassa, imperméables à leur malheur, parlant d’une voix forte et braillant des chansons salaces. Leur voix mourait au loin lorsque Sanson, se rapprochant de son épouse, lui déclara avec autorité :
</p>

<p>
« De retour en notre hostel, nous demanderons licence à l’évêque de prendre la croix. »
</p>

<p>
Mahaut se raidit de stupeur et chercha ses mots un moment avant de répondre.
</p>

<p>
« Prendre la croix ? Nous n’avons pas…
</p>

<p>
– Nos fils sont tous grands et bien mariés, et je peux vendre mon métier. Tu as les courtils que ton père t’a donnés, et moi j’ai toujours les droits de pâture et de fagotage que je peux vendre sur le Bois aux Prêles.
</p>

<p>
– Mais nous ne pouvons…
</p>

<p>
– Ma décision est prise, Mahaut. Si Libourc trouve guérison grâce à saint Fiacre, je veux qu’elle puisse en remercier le Seigneur en son tombeau. »
</p>

<p>
Tirant sur son voile pour le remettre en place, Mahaut fixa son enfant allongée parmi les étoffes et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle regarda son époux avec tendresse, étonnante douceur surgie d’un visage généralement glaçant. Reniflant pour contenir son émotion, elle laissa s’échapper d’un filet de voix brisée :
</p>

<p>
« Amen. »
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="meaux_jeudi_16_juillet_1153">Meaux, jeudi 16 juillet 1153</h2>
<div class="level2">

<p>
Les dernières gouttes de pluie attardées tombaient du toit et s’écrasaient dans les flaques creusées à la périphérie de la cour. Les nuages, plus clairs, semblaient vouloir enfin se dissoudre. Quelques mésanges et un merle lançaient leurs trilles depuis les maigres buissons du petit jardin enclos. Face à la porte grande ouverte, Sanson de Brie était occupé à tailler une mortaise, sous l’œil attentif d’un jeune apprenti. Un autre, légèrement plus âgé, vérifiait avec le valet la planéité d’une planche après rabotage. L’atelier était empli d’odeurs de sève, de tannin, et des copeaux voletaient devant la truffe indifférente d’un chien allongé à l’entrée. Donnant sur la rue, l’éventaire laissait se propager la clameur de la place de la cathédrale guère éloignée.
</p>

<p>
Quelques badauds discutaient non loin de là, riant et plaisantant. Un goret, sur une piste depuis l’égout central, hésita à pénétrer et, inquiété par le regard vindicatif du mâtin, opta pour une prudente retraite. Le porcher, occupé à parler météorologie avec des femmes revenant de la Marne avec leurs tas de linge sentant le savon, ne semblait guère soucieux de ce que son troupeau vaquait un peu partout.
</p>

<p>
Mahaut esquiva le groupe bloquant le passage et entra dans l’atelier, un panier empli de pains au bras, suivie d’une jeune fille le dos courbé sous une hotte débordant de légumes. D’un geste impérieux, elle envoya la servante dans la cuisine, de l’autre côté de l’arrière-cour et se dirigea elle-même vers son époux. Souriant, il se releva en débarrassant sa cotte élimée des copeaux et de la sciure. Elle posa une main douce sur son épaule, établissant un contact avant de parler.
</p>

<p>
« Les Martin te passent le salut.
</p>

<p>
– La fièvre de leur petit est passée ?
</p>

<p>
– Si fait. Il court de nouveau partout comme un cabri en pré. »
</p>

<p>
Le menuisier hocha la tête, satisfait.
</p>

<p>
« De mon côté, j’ai discuté avec le vieil Aymar, de Saint-Rémy. Il ne serait pas contre l’idée de nous acheter la vieille pâture.
</p>

<p>
– Il aura l’argent dans l’année ?
</p>

<p>
– De certes. Il espère belle moisson de ses terres et devrait aussi toucher quelques monnaies de marchands venus pour la foire, à l’échéance de la Toussaint. »
</p>

<p>
Mahaut opina, récapitulant dans sa tête tout ce qu’il leur restait à faire avant de pouvoir accomplir le voyage qu’ils escomptaient. Son époux l’interrompit dans ses pensées.
</p>

<p>
« J’ai aussi vu le chanoine, le petit jeune, de la famille du comte.
</p>

<p>
– Le rouquin ? Guiraut ?
</p>

<p>
– Voilà ! Il m’a indiqué que nous devrions aller le voir au palais de l’évêque. Il veut nous expliquer en détail les privilèges du pèlerin. Il n’est nul besoin d’être prêts à partir pour cela, m’a-t-il expliqué. Mais tous ceux qui feront vœu devront être là. »
</p>

<p>
Le vieil homme lança un regard à ses aides, dans l’atelier, qui continuaient leurs tâches sans prêter attention à la discussion. Le plus jeune taillait avec application des chevilles sous un auvent à l’arrière.
</p>

<p>
« Il me semble que nous devrions partir seulement tous les trois. Trouver valet pour si long voyage sera malaisé, sans compter les dépenses. Nous pouvons patienter que d’autres prennent la croix pour ne pas cheminer seuls. »
</p>

<p>
Il s’interrompit, surpris par un mouvement de tête de sa femme. Elle regardait au-dessus d’eux, en direction du raide escalier de bois qui menait à la pièce de vie à l’étage. Il comprit lorsqu’une voix légère demanda :
</p>

<p>
« Mère, j’ai fini de recoudre les chausses, je peux descendre ?
</p>

<p>
– Soit, mais ne va pas dans la rue, demeure par ici ! »
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<p>
N’en espérant plus, la jeune Libourc descendit l’escalier avec entrain, un sourire illuminant ses traits. Le visage rayonnant, elle traversa l’atelier, caressant le chien au passage et se dirigea droit vers l’appentis au fond de la cour, remise à bois dont l’ancien fenil servait de débarras.
</p>

<p>
L’échelle grinçait sous son faible poids et les planches gémirent lorsqu’elle rejoignit son royaume. En ouvrant le petit volet qui révéla les poussières voletant dans l’air, elle illumina le sombre local encombré de vieilles céramiques fendues, d’escabeaux fatigués et branlants, ainsi que d’une couverture utilisée par les valets quand ils dormaient là. En se penchant par l’étroit fenestron, elle réussit à apercevoir un coin de ciel bleu, ce qui la mit en joie. En fait elle espérait surtout entendre ce que disaient ses parents.
</p>

<p>
Ils préparaient leur départ, discutaient de toutes les formalités qu’ils avaient à faire, de la cérémonie qu’ils feraient avec l’évêque, qui leur octroierait officiellement le statut de pèlerin, de la façon dont ils allaient constituer leur pécule, comment les contrats des apprentis pouvaient être rompus. Mille petits détails rendant leur voyage plus lointain, moins immédiat pour la jeune fille.
</p>

<p>
Elle s’en réjouissait, car elle n’était pas encore prête à quitter la cité. Comme tous les enfants, elle se faisait une fête à l’idée de découvrir le monde, mais son frère aîné lui avait laissé entendre que le trajet serait long et difficile, qu’ils ne seraient pas arrivés avant des semaines, des mois. Elle avait fait la fanfaronne, mais n’était jamais allée plus loin que Saint-Denis, aux abords de la Seine et de Paris.
</p>

<p>
Désormais, elle se languissait, curieuse des aventures à venir, mais inquiète de tout quitter, en particulier le beau Clément. C’était le fils d’un des charrons en haut de la rue. Il avait deux ou trois ans de plus qu’elle et roulait des mécaniques lorsqu’elle lui souriait chaque dimanche à la messe. Ils s’étaient embrassés une fois, cachés derrière un des piliers de l’église, et elle en gardait un chaleureux souvenir. Arriverait-elle à se passer de lui pendant si longtemps ? Des éclats de voix joyeuses montèrent depuis l’entrée, dans lesquels elle reconnut ses amies Marion et Cateline. Elles l’aperçurent dans sa vigie et lui firent de grands signes en traversant la petite cour. Vérifiant que les parents de Libourc étaient occupés à autre chose, elles lui lancèrent avec entrain :
</p>

<p>
« Nous avons message pour toi, de la part du charron ! »
</p>

<p>
Rassérénée, elle oublia en un instant ses doutes et fit de la place autour d’elle pour recevoir ses amies. Pour l’heure, elle était toujours à Meaux, et il s’en faudrait d’un long moment avant qu’elle ne doive quitter sa maison.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Meaux, jeudi 16 juillet 1153&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;meaux_jeudi_16_juillet_1153&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;9533-16163&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="route_de_jaffa_a_jerusalem_mardi_21_aout_1156">Route de Jaffa à Jérusalem, mardi 21 août 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Le petit feu crépitait, zébrant de jaune doré les visages des marcheurs avachis. Le piaffement des chevaux de leur escorte s’échappait du taillis où ils étaient attachés. Les broussailles frémissaient tandis que les animaux en arrachaient les feuilles. Une lune gibbeuse traçait à la craie les silhouettes qui déambulaient parmi le camp. Des voix à l’accent étrange animaient la nuit, ponctuant les rêves des plus fatigués des pèlerins, déjà en train de dormir.
</p>

<p>
Les visages étaient épuisés, après de longs mois sur les chemins, certains ayant fait le trajet depuis l’Europe sans prendre le bateau, si ce n’était pour traverser le détroit à Byzance. Ils régalaient leurs compagnons d’un temps de magnifiques descriptions d’églises merveilleuses, de territoires immenses. Mais souvent, leur récit se brisait sur les mille écueils sur lesquels les vies des leurs s’étaient échouées.
</p>

<p>
Il n’y avait pas un pèlerin qui n’ait connu son lot de souffrance, de maladie, de blessures ou de mort. On évoquait à mots couverts les terribles Turcs qui écumaient les montagnes au nord et dont les lames courbes moissonnaient les souffles, tandis que leurs traits sifflaient.
</p>

<p>
Mais pour l’heure, ils étaient tous fébriles, impatients d’apercevoir la cité de David, à seulement quelques jours de marche. Les regards étaient parfois enfiévrés, enchâssés dans des orbites creusées par les privations, la fatigue et la peur. Parmi eux, Sanson, Mahaut et Libourc ne dépareillaient guère. Leurs vêtements avachis, enduits de poussière, déchirés n’avaient plus leur bel éclat du jour de leur départ. Ils étaient pelotonnés les uns contre les autres, non pas tant en raison du froid, car la température était plutôt chaude en cette nuit d’été, mais par habitude.
</p>

<p>
Sanson, les yeux fermés, serrait contre lui son épouse, qui dormait paisiblement. Elle qui avait toujours tenu à se montrer selon son rang à Meaux, était étendue à même le sol, la coiffe tournée, la bouche entr’ouverte, ronflant doucement. Assise à côté d’eux, la jeune fille avait perdu son visage rond d’enfant, grandissant et s’épanouissant tandis qu’elle s’approchait de la Cité sainte. Ses longs cheveux bruns étaient gris de poussière et ses joues maculées. Elle avait tenté de se joindre aux chants de quelques dévots, mais ses lèvres crevassées demeuraient désormais closes. Épuisée, elle fixait le feu sans bouger, trop anéantie pour même fermer les paupières.
</p>

<p>
Son regard fut attiré par la blancheur d’une cape. Le fourreau battant sur ses chausses d’acier, un des frères du Temple qui les escortait s’avançait en devisant doucement avec un de ses sergents. Ce dernier était un Syrien, et ils échangeaient dans sa langue. Il portait un petit bouclier rond dans le dos, une épée droite suspendue à la ceinture, mais surtout un arc, à la façon des Orientaux, avec plusieurs courbures. Il arborait une belle barbe noire que parsemaient deux rivières argentées, de part et d’autre de sa bouche. Ici et là, des hommes pareillement habillés montaient la garde, tandis que d’autres s’amusaient autour de leur feu, apportant un peu de vie à leur morne campement.
</p>

<p>
Sentant qu’elle ne pouvait différer plus l’assouvissement d’un besoin naturel, Libourc se leva avec précaution pour ne réveiller personne et s’écarta pesamment des cercles de lumière en direction d’un taillis. Elle était consciente du danger qu’il y avait à s’éloigner, mille fois avertie par sa mère et ne tarda pas à trouver un endroit où s’accroupir pour se soulager.
</p>

<p>
Autour d’elle seul le bruissement des branches, des feuilles animait la nuit. Aucun hurlement de loup. Même les chevaux proches étaient à peine audibles. Frissonnant de ce calme, elle se hâta de s’en retourner vers la clairière. Elle venait à peine de quitter son bosquet qu’elle poussa un cri vite étouffé. Une des vigies du camp se tenait devant elle, le doigt sur la bouche. De son bras gauche, protégé d’un petit bouclier rond, il la fit passer derrière lui en silence. Il scrutait l’obscurité, cherchant à en percer les mystères, le visage crispé, le corps tendu.
</p>

<p>
Libourc n’osait plus respirer. Puis brutalement il lança avec rage un cri dans sa langue gutturale, s’avançant pour mettre Libourc dans son dos. Au même instant, la forêt prit vie, des branchages s’agitèrent, le sol trembla de la course de nombreux pieds. Des coups sourds furent échangés, l’acier tinta contre l’acier et les boucliers résonnèrent. Ils étaient attaqués !
</p>

<p>
Du camp, une trompe sonna à plusieurs reprises et tous les hommes de l’escorte se levèrent, faisant rempart de leurs corps devant les pèlerins paniqués. Au milieu d’eux, quelques longs manteaux de laine blanche virevoltaient, une croix sombre ornant leur poitrine.
</p>

<p>
Libourc s’était figée lorsque le garde l’avait mise de côté et elle tressaillait à chaque fois qu’elle sentait les assaillants frapper. Avec l’obscurité, parmi les branches, le combat était très désordonné, mais plusieurs fois elle aperçut l’éclat d’une lame, d’un fer qui cherchait à mordre dans les chairs de son protecteur. Elle n’osait plus bouger, pelotonnée contre le tronc d’un arbre, et finit par garder les yeux fermés.
</p>

<p>
L’assaut ne dura pas plus de quelques minutes, qui parurentt une éternité à Sanson et Mahaut car ils avaient découvert l’absence de Libourc. Lorsque le calme revint et que l’escorte commença à ranger les armes, ils interpellaient tout le monde d’une voix inquiète. Rapidement, ils aperçurent leur enfant à l’orée du bois, qui discutait avec un des chevaliers du Temple et un des soldats. Ils s’élancèrent, bouleversés. Mahaut allait tancer sa fille de la peur qu’elle leur avait causée, mais n’en eut pas le temps. Libourc se tourna vers elle et lui fit un sourire inquiet :
</p>

<p>
« Père, mère, je tiens à vous présenter quelqu’un. »
</p>

<p>
Elle désignait visiblement le soldat levantin devant elle. Entre eux deux, le templier, un homme au visage rude, ridé et fatigué malgré son jeune âge, souriait. Libourc continua à l’intention de ses parents.
</p>

<p>
« Ce brave mérite récompense pour sa bravoure, il m’a défendue comme un lion.
</p>

<p>
– Que faisais-tu en dehors du camp ? » rétorqua sèchement sa mère, enflammée par l’inquiétude.
</p>

<p>
Sa fille haussa les épaules et ne répondit pas. Elle dévisagea Sanson, attendant qu’il réagisse. Le vieux menuisier fixa le sergent, puis le chevalier, et enfin Libourc.
</p>

<p>
« Comment s’appelle-t-il ? » demanda-t-il d’une voix brisée.
</p>

<p>
Ce fut le chevalier qui répondit.
</p>

<p>
« Jehan le Batié.
</p>

<p>
– Tu as sauvé mon bien le plus précieux, Jehan, je ne sais comment te mercier. »
</p>

<p>
Le soldat fit un sourire mité qui révélait une dentition incomplète, ce qui lui donnait un air plus terrible encore.
</p>

<p>
« J’ai fille aussi. Belle comme tienne. »
</p>

<p>
Tout en répondant, il porta la main droite à son cœur. Du sang s’écoulait lentement du rapide bandage qu’il s’était fait, tel une moufle. Libourc regarda les gouttes sombres se former puis tomber, glissant sur la tenue, jusqu’à rejoindre une flaque à leurs pieds. C’était leur première nuit en Terre sainte. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le voyage pour raison religieuse menait souvent dans les lieux saints les plus proches. Les sanctuaires locaux étaient très fréquentés, et le culte rendu au loin n’était pas forcément le plus fréquent, même si l’on connaissait les tombeaux les plus prestigieux.
</p>

<p>
Parmi ceux-ci, celui du Christ avait une place à part, évidemment. Et bien que la dévotion en fût populaire, aller par-delà les mers pour se recueillir là-bas n’était pas chose facile. Les autorités ecclésiastiques, du ressort desquelles dépendait l’obtention du statut officiel, protecteur, encourageaient de telles expéditions, mais il fallait encore que la motivation personnelle soit présente. Tout cela avait un coût, en terme financier évidemment, mais aussi en temps, sans compter bien sûr tous les risques physiques.
</p>

<p>
En outre, on voyageait généralement avec ses proches, avec des membres de sa communauté d’origine si on le pouvait. L’instinct grégaire regroupait les gens, perdus de façon identique en des terres où tout leur était étranger, selon leur ville, leur province, leur langue.
</p>

<p>
La condition féminine est une des grandes absentes des études scientifiques, en raison de l’inexistence relative des femmes dans les sources médiévales. Cela est d’autant plus vrai des personnes du commun, qui ne jouaient aucun rôle politique de premier plan ni n’assumaient une carrière religieuse ou savante. Lorsque l’on cherche en plus à en apprendre plus sur leurs jeunes années, les traces évanescentes deviennent carrément fantomatiques. Néanmoins, depuis quelques années, des historiens s’efforcent de rassembler les indices épars pour donner des pistes.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Graboïs Aryeh, <em>Le pèlerin occidental en Terre sainte au Moyen Âge</em>, De Boeck Univers, Paris &amp; Bruxelles : 1998.
</p>

<p>
Schaus Margaret (éd.), <em>Women and Gender in Medieval Europe, an Encyclopedia</em>, Routledge, New York &amp; Londres : 2006.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;25303-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Unité familiale d’exploitation du sol cultivable.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Charlemagne était la figure légendaire favorite de beaucoup de traditions, et on lui prêtait des voyages un peu partout.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:55 +0000</pubDate>
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 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Là-bas]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_012_la_bas#la-bas]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="le_monteil_mercredi_4_novembre_1142">Le Monteil, mercredi 4 novembre 1142</h2>
<div class="level2">

<p>
Le bruit des cognées résonnant sur les troncs emplissait le bosquet. Peu d’animaux avaient osé demeurer dans les environs tandis que les hommes dévoraient la forêt, élargissaient la clairière. L’air était sec, les visages rouges. Le sol craquait sous les pas lorsqu’un des bûcherons s’aventurait à l’ombre. Une poignée de cabanes rapidement édifiées abritait des artisans œuvrant le bois encore vert, transformant les billots en écuelles, les perches en manches, les grumes en poutres. Sous un ciel moutonneux, les bras s’affairaient, réchauffaient les corps dont l’haleine s’échappait parfois en fumée.
</p>

<p>
Près d’un char robuste, attelé de deux bœufs au poil roux et aux longues cornes en lyre, un petit groupe s’employait à entasser un chargement de rondins.
</p>

<p>
« Hardi compaings, voilà bonne chauffe que celle de ce bois. La première à l’abattre et le trancher, et une autre à le porter ! » lança la voix joviale d’un jeune homme à l’allure soignée.
</p>

<p>
Bien qu’il ne soit revêtu que d’une tenue de laine épaisse, grossièrement teintée et plusieurs fois reprisée, il se dégageait de sa personne une élégance innée. Sa chevelure bien coupée à l’écuelle et son visage avenant tranchaient avec les rudes faciès des valets qu’il dirigeait. L’un d’eux possédait d’ailleurs un nez qui tenait plus du champignon violacé, pas tant en raison de la froidure que des larges rasades de vin qu’il s’accordait avec générosité. Ses joues flasques et sa barbe miteuse n’annonçaient que superficiellement la crasse qui le caractérisait, compagne d’effluves dont on disait dans tout le Monteil qu’elles auraient fait reculer plus d’un blaireau. Néanmoins Peyre était un homme apprécié, vacher reconnu et roulier expérimenté. Sa réputation moqueuse était aussi connue que son odeur corporelle et son rire enthousiaste résonnait souvent parmi les cols tandis qu’il menait son attelage.
</p>

<p>
« Pour ma part, je préfère bonne vinasse qui échauffe le sang par en dedans ! La meilleure des flambées est celle qui me compaigne en ma gourde.
</p>

<p>
– Soit assuré que le père aura tiré quelques pichets de la réserve quand nous arriverons, Peyre. La mère aura aussi sorti provendes pour rassasier nos bouches.
</p>

<p>
– Je n’ai guère frayeur à ce sujet, Ucs. La tienne maisonnée est bien pourvue et n’hésite guère à ouvrir sa tablée. J’ai souvenance de plusieurs veillées à chauffer ma panse en votre ostel après bonne chère !
</p>

<p>
– Nous n’avons pas à nous plaindre, l’année a été bonne en notre domaine. Père a pleines réserves de toisons encore à faire filer. Nous avons de quoi faire œuvrer toutes les femmes de la vallée, je crois bien ! »
</p>

<p>
Le vieux bouvier sourit, flattant ses bêtes tandis que les hommes finissaient de charger quelques épais rondins et plusieurs souches noueuses. Une fois le tout correctement arrimé, Ucs s’avança vers les valets.
</p>

<p>
« Je vais vous laisser mener l’équipage jusqu’à l’ostel, j’aimerais surveiller ce que font les autres œuvriers. »
</p>

<p>
Ses compagnons sourirent d’un air entendu, ramassèrent leurs sacs et paniers et prirent le sentier du retour, s’épongeant le front de leurs manches, bavardant entre eux à propos de la foire à venir en la vallée voisine, auprès du château des comtours<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> d’Apchon.
</p>

<p>
Ucs les suivit du regard un petit moment, jusqu’à ce qu’ils aient bifurqué dans une laie<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> dissimulée parmi les broussailles. Puis il emprunta à son tour le chemin du bois, se faufilant avec célérité entre les branches en direction de la berge de la Santoire. Il progressa ensuite vers l’aval, s’efforçant de ne pas se faire remarquer lorsqu’il s’approcha du gué, aux abords du hameau.
</p>

<p>
Plusieurs femmes étaient là à discuter, leur panier de linge à la main, les bras rougis par l’eau vive du torrent qui descendait du col de Cabre. Un pêcheur était occupé à relever ses nasses. Bondissant plus que marchant, Ucs traversa la Santoire avec légèreté, familier des pierres que chaque année les villageois remettaient en place après les crues du printemps. Quelques frênes s’accrochaient sur les pentes menant au petit hameau ramassé aux abords de la vieille tour qui veillait cette zone de la vallée. De taille dérisoire, ancienne et peu glorieuse construction, elle proclamait néanmoins la puissance de son propriétaire, seigneur du lieu, même si sa richesse n’était que toute relative, à proportion du modeste amas de cabanes pelotonnées contre les palissades de bois.
</p>

<p>
Tandis qu’il progressait, le souffle laborieux, il tendait l’oreille. Il se dirigeait vers une clairière légèrement pentue orientée vers le soleil, abritée des vents et un peu à l’écart des habitations. Là ne résonnaient aucune cognée ni aucun cri de travailleurs, mais les voix légères et enjouées de jeunes filles.
</p>

<p>
Aussi discret qu’un traqueur à l’affût, Ucs s’approcha et se fit plus attentif encore, espérant entendre une personne en particulier. Il n’eut pas longtemps à patienter et s’annonça alors plus franchement, un sourire charmant sur le visage. Les jouvencelles, occupées à coudre et broder, confortablement installées sur d’épaisses couvertures, s’esclaffèrent de le voir s’avancer vers elles. D’un geste de la main, d’un signe de tête ou juste d’un regard, toutes le saluèrent et l’une d’elles se leva, l’air faussement embarrassé et les joues en feu.
</p>

<p>
Vêtue d’une robe simple, mais d’une étoffe de qualité teinte d’un ton fauve mettant en valeur ses longs cheveux clairs nattés, elle souriait largement, creusant des fossettes sur son visage rond. Elle lui prit la main lorsqu’elle le rejoignit et chuchota, tout en l’entraînant à l’écart :
</p>

<p>
« Ucs ! Que voilà belle surprise ! Je n’espérais plus guère, depuis tous ces jours.
</p>

<p>
– Nous avons grand ouvrage à abattre à l’approche de l’hivernage, Ysane. Je ne peux m’éloigner pour long, car les valets prendraient vite leurs aises. »
</p>

<p>
Souriant à la jeune fille, Ucs lui vola un rapide baiser, qu’elle rendit, les yeux emplis de désir.
</p>

<p>
« Le temps m’a paru si long depuis ce dimanche. J’avais désir de t’enlacer, et de pouvoir baiser ces lèvres bienaimées. »
</p>

<p>
Le jeune homme hocha la tête et la serra contre lui, effleurant son dos à travers les nombreuses et épaisses couches de vêtements. Leurs souffles emmêlés se firent plus haletants, leurs gestes plus empressés et durant un moment plus rien n’exista pour chacun d’eux que ce corps avide de caresses pressé contre le leur, cette bouche insatiable. Lorsqu’ils s’écartèrent un peu, les yeux noyés dans le regard de l’autre, il leur fallut un peu de temps pour réaliser que des voix masculines s’étaient mêlées à celles des jeunes filles de la clairière. Ysane en reconnut une en particulier, emplie de colère et d’agacement. Elle repoussa Ucs doucement et lui sourit avant de chuchoter.
</p>

<p>
« Je ferai mieux de retrouver mes amies, Ucs. Mon frère est là.
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<p>
– Il m’enfriçonne guère. Je lui ai déjà fait ravaler sa morgue.
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<p>
– Il ne t’en déteste que plus fort. Il se pensait redoutable lutteur et tu l’as mis au sol si aisément !
</p>

<p>
– Il confond force et adresse, ton frère ! Ce n’est qu’un benêt empli de vent. »
</p>

<p>
Ysane soupira, l’air soudain affligé.
</p>

<p>
« De certes, mais il a l’oreille de père et je sais qu’ils me prévoient des épousailles avec des cousins du sire de Mercœur… Il a peur de ce que nous pourrions faire avant cela. »
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<p>
Elle eut un petit rire espiègle aux pensées qui la traversèrent. Caressant la joue de Ucs, elle s’éloigna lentement, un sourire tendre illuminant ses traits. Revenu à lui, le jeune homme ressentit soudain le froid, entendit le cri d’un milan au-dessus de la vallée. Il se frotta le nez, passa sa main sur la joue qu’elle avait effleurée. Puis il reprit le sentier qui menait vers la Santoire.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="eglise_de_dienne_dimanche_2_juillet_1144">Église de Dienne, dimanche 2 juillet 1144</h2>
<div class="level2">

<p>
Un vent léger balayait la vallée, faisant trembler les frênes du bosquet aux abords de l’église. Ucs était appuyé contre la porte de l’édifice et regardait d’un air absent le ciel où quelques massifs nuages immaculés glissaient lentement. De temps à autre, il reportait son attention sur le petit groupe de moineaux qui sautillaient aux alentours. Ce n’était que bien rarement qu’il se penchait vers l’intérieur du lieu sacré pour y suivre ce qui s’y passait. La plupart des villageois assemblés là n’étaient d’ailleurs guère plus assidus. Certains allaient et venaient en discutant, d’autres étaient assis, occupés à marchander avec un colporteur le contenu de sa balle.
</p>

<p>
Seule une poignée était attentive, massée auprès du clerc qui officiait à l’entrée de l’abside, leur tournant le dos. Parmi ceux-ci, Léon de Diane<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, le puissant seigneur du lieu, se remarquait aisément à sa riche tenue de soie colorée, son port altier. Sa bedaine, imposante malgré sa jeunesse, trahissait son goût pour la bonne chère. Pour l’instant, il était en grande discussion avec son épouse, petite femme au visage guère attrayant, mais dont la chaleur et l’amabilité étaient renommées dans toute la vallée. Ucs était là pour voir si des voyageurs seraient intéressés par un guide pour franchir les plateaux, les cols.
</p>

<p>
Depuis plusieurs années il louait ses bras, ses jambes et sa connaissance des montagnes en accompagnant des marchands ou des étrangers fortunés par les chemins. Sa réputation était flatteuse et on louait à mots couverts sa vivacité à prendre le parti de ceux qui le payaient.
</p>

<p>
Récemment encore, il s’était violemment opposé à un sergent à l’entrée de Saint-Flour parce qu’il demandait un péage exorbitant à ses clients. La discussion avait dégénéré et les lames auraient vite été sorties si des paysans des alentours ne s’étaient interposés. Beaucoup de villageois du Monteil étaient d’ailleurs soulagés de savoir qu’Ucs avait trouvé de nouveaux endroits où laisser s’exprimer ses poings. Sa réputation de bagarreur n’était plus à faire. Et si on reconnaissait qu’il n’était que rarement à l’origine des altercations, et presque jamais le premier à frapper, beaucoup estimaient qu’il était un peu trop souvent impliqué dans de tels affrontements. Il semblait même y prendre goût, habitué à finir encore debout, et parfois éclaboussé d’un sang qui n’était pas le sien. En outre, il arborait fièrement à sa hanche une longue épée d’acier. Personne ne savait s’il était vraiment efficace avec, mais peu se seraient aventurés à le lui demander, craignant d’en subir la démonstration.
</p>

<p>
Des éclats de voix jaillis de la nef l’arrachèrent à sa rêverie. L’assemblée commençait à bruisser d’une bousculade. Il faut dire que la messe était l’occasion de parler affaires et plusieurs des paroissiens étaient venus avec des animaux, une poule pour certains, mais carrément un mouton pour d’autres. C’était autour d’une de ces bêtes que l’empoignade semblait s’envenimer.
</p>

<p>
« Fils à moine, tu voix bien qu’il a patte fol, cet ouaille !
</p>

<p>
– Miladiu<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>! Il était bien vif quand je te l’ai cédé.
</p>

<p>
– Tu l’avais celé au parmi du troupeau, que je ne le voie pas, sale bougre de rat vérolé… »
</p>

<p>
Les invectives ne semblant plus suffire aux deux compères, ils en étaient venus à se secouer l’un l’autre, attrapant la cotte élimée de leur adversaire d’une poigne mal assurée. L’officiant avait dû cesser la messe, cherchant à ramener le calme, sans aucun résultat.
</p>

<p>
Le seigneur de Diane, lui, assistait à la scène non sans une lueur joyeuse dans le regard. Les querelles n’étaient pas chose rare, et il savait qu’en cas de blessure, on aurait recours à son jugement. Et on le disait toujours prêt à lever une amende, à se faire payer son droit de justice. Pour l’heure, il semblait surtout amusé par les insultes salaces que les deux hommes se lançaient au visage, incapables de faire plus que se tirer et se pousser, le malheureux mouton affolé coincé entre eux deux.
</p>

<p>
Lorsqu’un couteau fut libéré de sa gaine, des cris de frayeur accompagnèrent le mouvement de reflux. Visiblement, l’un des deux était prêt à faire violence pour voir ses arguments triompher. Le prêtre avait beau agiter les bras comme un épouvantail, personne ne lui prêtait attention. Les deux paysans avaient de vieux contentieux à régler, héritiers de litiges anciens, aussi graves et sérieux que des abus de droits de pacage ou du bois traitreusement ramassé. Le sang allait parler et chacun suivait la scène, fasciné.
</p>

<p>
Mais le dénouement ne fut pas celui attendu, sinon espéré, par la foule. En quelques pas, Ucs était sur l’homme au couteau et le lui avait fait lâcher d’un coup sec sur le bras. Ne laissant pas à son adversaire le temps de réagir, il chassa la lame du pied et s’interposa, le regard sévère.
</p>

<p>
« Qu’as-tu en tête, le Peyre ? Saigner Geraud en pleine messe pour un vieux mouton mité ! »
</p>

<p>
Décontenancés, les deux bagarreurs échangeaient des regards circonspects, hésitant à passer outre le vigoureux arbitre qui s’interposait. On les frustrait d’une bonne empoignade, et cela les contrariait visiblement. Mais ils n’étaient pas prêts pour autant à se frotter à celui dont on disait qu’il ne craignait pas de tenir tête à un chevalier en armes.
</p>

<p>
« C’est pas ton affaire, Ucs. Il m’a robé, il doit rembourser.
</p>

<p>
– Face d’étron ! T’as qu’à mieux soigner tes bêtes. Elle était saine quand je te l’ai changée pour ta terre…
</p>

<p>
– La Paix ! tonna Ucs. Je me demande si cette pauvre bête n’a pas plus de cervelle que vous deux réunis. Il y a d’autres lieux et d’autres moments pour s’entrebattre ! Si vous n’arrivez à vous entendre, allez donc visiter un prud’homme. Il saura démêler le bon grain de vos criements. »
</p>

<p>
Le calme revint soudainement dans l’église. Brièvement on entendit au dehors des aboiements de chiens, le bêlement des troupeaux proches, le cri d’un rapace qui surveillait son territoire. Les deux paysans se jaugèrent un instant et s’écartèrent, l’air mauvais. Ils n’étaient pas forcément convaincus, mais s’accordèrent d’un regard pour liquider leur différend un autre jour. Maussade, Peyre ramassa son canif et s’éloigna avec son mouton, suivi de sa femme et de ses enfants.
</p>

<p>
Le prêtre toussa pour attirer l’attention sur lui et se prépara à terminer la cérémonie, sans que personne n’y prête le moindre intérêt. Tout le monde était tourné vers le jeune homme, qu’avait rejoint Léon de Diane en quelques enjambées. Souriant à Ucs, il le jaugea de la tête aux pieds en un rapide coup d’œil, s’attardant quelques instants sur le fourreau qui pendait crânement à sa taille.
</p>

<p>
« Tu es bien téméraire, l’ami. Quel est ton nom ?
</p>

<p>
– Je suis Ucs, du Monthel, fils d’Aymon.
</p>

<p>
– Le jeune Ucs ? Dont on parle tant durant les veillées ? Je m’enjoie de te voir ennemi de la bagarre. »
</p>

<p>
Ucs sourit d’un air bravache, tentant de se montrer plus assuré qu’il n’était face à un si puissant seigneur et répondit :
</p>

<p>
« J’ai appris à préférer le calme à la tourmente. Nul ne gagne à chercher noise à son voisin, et je regrette d’y avoir eu ma part en mes jouvences.
</p>

<p>
– Parole frappée au sceau de la vérité… »
</p>

<p>
Léon de Diane se gratta le menton un petit moment, un sourire mystérieux planant sur ses lèvres.
</p>

<p>
« J’ai toujours emploi d’hommes tels que toi, Ucs du Monthel. Si tu sais te montrer fidèle à ton seigneur, tu récolteras bonne moisson à mon service. Viens donc au castel un de ces jours, nous parlerons de cela. »
</p>

<p>
Le visage rayonnant, Ucs inclina la tête en acceptation, et salua par la même occasion. Il avait toujours rêvé de s’affranchir de sa condition de fils de riche paysan. Malgré tous ses biens, il n’avait pu prétendre à la jeune femme de ses pensées quelques mois plus tôt.
</p>

<p>
Sa vocation pour les armes était en partie née de son désir de devenir quelqu’un de valeur, qui n’aurait plus à subir la morgue des puissants, des seigneurs titrés. Mais il n’aurait jamais espéré qu’un homme aussi important que le comtour de Diane lui fasse l’honneur de l’inviter à se mettre à son service devant toute la paroisse assemblée. Alors que le noble rejoignait sa femme pour assister à la fin de la cérémonie, Ucs toisait les villageoises et villageois réunis là, le regard envieux, jaloux, parfois admiratif, voire craintif. Il sentait qu’ils le dévisageaient comme s’il n’était plus des leurs. Et cela le réjouissait.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;\u00c9glise de Dienne, dimanche 2 juillet 1144&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;eglise_de_dienne_dimanche_2_juillet_1144&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8573-17538&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="le_monteil_jeudi_19_decembre_1146">Le Monteil, jeudi 19 décembre 1146</h2>
<div class="level2">

<p>
L’écir<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> qui balayait la vallée, soulevait la neige légère et l’amassait en épaisses congères contre les haies, les maisons, les troncs des arbres. Impitoyable, le vent cinglait le visage des voyageurs attardés. Levant vers le nord un nez rougi par le froid, Ucs toussa, retenant in extremis sa capuche qui allait être emportée par une rafale. Il venait d’installer sa monture dans l’étable familiale et n’avait que quelques pas à faire pour rejoindre le chaud foyer où les siens se tenaient. Comme à chaque hiver, une fois les volets colmatés de paille, ils attendraient patiemment que le temps s’améliore au coin du feu, échangeant les nouvelles avec des voisins, cousant, filant, fabricant des paniers, réparant des outils ou profitant juste d’un peu de bon temps.
</p>

<p>
Lorsqu’il poussa la porte après avoir frappé, toutes les têtes se tournèrent dans sa direction, inquiètes de voir ce voyageur bravant les intempéries qui osait entrer sans y avoir été invité. La chaleur le happa, en même temps que l’odeur forte, mélange de fumée, de sueur, de poussière et de potages mijotés. Il lui fallut quelques instants pour discerner les formes qui se tenaient là dans la pénombre, chichement éclairées par les flammes léchant les bûches.
</p>

<p>
Son père était déjà debout, le visage empli de joie. Ils étaient tous installés autour de l’âtre central, se chauffant les pieds, cherchant la clarté dans la chaumière barricadée contre les éléments. Ils plissaient les yeux, aveuglés par la vive lumière venant du dehors, accompagnée de vent froid et de quelques flocons aventureux.
</p>

<p>
« Le bonjour à tous, les parents ! » lança gaiement Ucs tandis qu’il battait un peu des pieds avant d’entrer et de refermer la porte derrière lui.
</p>

<p>
Les visages s’illuminèrent et, en un instant, le voyageur était entouré de ses jeunes frères et sœurs, invité à s’asseoir par sa mère, serré contre son cœur par son père.
</p>

<p>
« Que voilà bien folle idée d’aller par les chemins en ce temps, Ucs ! Le sire Léon est bien dur avec toi !
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<p>
– Nous avions tous grand désir d’être de retour pour la Noël. Et le chemin n’est pas si mauvais plus au nord. Nous n’avons quasi pas vu de neige avant le Limon. »
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Son père dodelina de la tête, peu convaincu.
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<p>
« Tu ne m’ôteras pas de la tête que le Bon Dieu n’a pas voulu que le voyageur s’aventure au-dehors en pleine froidure.
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<p>
– La paix, Aymon, le fils s’en revient à peine et tu le sermonnes déjà ! »
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<p>
L’épouse embrassa son fils et l’aida à se dévêtir de son épaisse chape de voyage.
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<p>
« As-tu appétit pour un fond de brouet ? Histoire de te chauffer par en dedans ? »
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<p>
Sans même se soucier d’une réponse, elle s’élança pour touiller dans le pot qui mijotait au coin de l’âtre, indiquant d’un geste impérieux à un de ses enfants plus jeunes d’aller chercher une écuelle.
</p>

<p>
Ucs souriait, heureux de se retrouver parmi les siens. Il s’assit sur un tabouret et ôta ses chaussures mouillées, se frictionna les pieds. Son père avait relancé le feu, y ajoutant une belle bûche pour que les flammes donnent plus de clarté. Chacun avait repris sa place et attendait désormais qu’il leur conte ses dernières aventures, ou au moins rapporte les nouvelles les plus importantes du monde.
</p>

<p>
À chaque retour, le rituel était immuable : il savourait d’abord un rapide en-cas, ménageant l’intérêt de ses proches pour le récit qu’il allait faire. Ses yeux couraient de l’un à l’autre : ses deux petits frères, adolescents, installés sur un banc contre le mur d’entrée, façonnaient le bois pour en faire des cuillers, des manches. Ses trois sœurs, plus jeunes, assises à même le sol devant le feu parmi leurs poupées et leurs jouets lui lançaient des regards envieux. Sa mère, à droite du foyer, près du lit, reprisait des chausses d’un geste tranquille après lui avoir servi de la soupe fumante, avec une épaisse tranche de pain noir.
</p>

<p>
Derrière l’âtre, entouré de débris d’osiers, de branches entassées et de paniers en cours de fabrication, son père le dévisageait, les mains allant et venant d’elles-mêmes dans les entrelacs de tiges souples. À l’approche de Noël, les valets s’en étaient retournés dans leur parentèle et il ne restait donc que la famille dans l’ostal. Ce serait la première fois que Bertrande, l’ancêtre, ne leur conterait pas ses histoires à la veillée.
</p>

<p>
Grand-mère de son père, elle avait toujours égayé les soirées par ses récits. Ucs n’avait appris son décès qu’à son retour l’été dernier. Une fièvre de printemps avait emporté la vieille dame et il avait dû se contenter d’aller saluer la tombe fraîchement refermée aux abords de l’église. Il était néanmoins heureux de pouvoir passer une nouvelle fois les fêtes avec les siens, d’autant qu’il ne savait jamais ce que l’avenir lui réservait.
</p>

<p>
Le comtour de Diane, Léon, était un seigneur important et se comportait comme tel. Il visitait souvent ses proches, en particulier la puissante famille de Mercœur. Ucs avait aussi pris l’habitude de résider en une propriété ou l’autre de l’évêque de Clermont. Et, présentement, il revenait d’une assemblée du comte d’Auvergne, Robert<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>.
</p>

<p>
Ragaillardi par le potage, Ucs fouilla dans ses affaires. Il vérifia que sa courte cotte de mailles n’avait pas trop souffert de la neige, solidement roulée dans un sac de peau huilée pour l’empêcher de rouiller. Il n’était pas peu fier de ce vêtement, qui complétait son casque de fer, lui aussi emmailloté dans une poche graissée. Sa valeur à elle seule lui aurait permis de s’acheter de nombreuses bêtes, mais elle n’était pas vraiment sienne, confiée à lui par le seigneur qu’il servait. Il la portait avec orgueil, assuré de faire son effet auprès des jeunes filles et attirant les regards envieux des hommes condamnés à pousser la charrue, à mener le bœuf.
</p>

<p>
Il sortit une petite bourse et fit un signe de tête à son père, lui montrant qu’il avait l’intention, comme à son habitude, de lui donner une part de ses gages. Il avait encore touché une belle somme récemment, et partageait chaque fois avec sa famille. Leur prospérité à tous était déjà reconnue au village, mais depuis qu’il s’était fait sergent d’armes, elle n’en était que plus éclatante. Contrairement à la plupart des paysans, une partie de leur richesse était maintenant en monnaies sonnantes et trébuchantes, ce qui leur permettait d’acheter et de vendre comme des négociants de la ville.
</p>

<p>
Son père faisait désormais commerce de bêtes entre les vallées et prêtait parfois à des voisins impécunieux de quoi ensemencer leurs terrains, contre redevance rémunératrice. Ucs allait s’approcher pour leur parler à tous lorsque des coups légers résonnèrent sur la porte. Un des fils ouvrit et un garçon se faufila prestement à l’intérieur. C’était un des gamins des environs, le visage radieux, les joues rougies par sa course dans le froid.
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<p>
« Le comtour Léon va à Jérusalem ! » cria-t-il d’une voix enthousiaste sans même saluer.
</p>

<p>
La stupeur fut générale à l’évocation de ce nom, à la fois si familier et si exotique : la ville au centre du Monde, là où les miracles du Seigneur étaient si fréquents. Ce fut le père d’Ucs qui réagit le premier.
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<p>
« J’avais ouï parler que le roi de la France<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> avait fait serment de s’y rendre. Il doit chercher à avoir grand ost. »
</p>

<p>
Tout en parlant, il se tourna vers son grand fils, le visage inquiet. Ucs hocha gravement la tête.
</p>

<p>
« Le seigneur comte de Clermont, Robert, ira avec le roi et le comtour Léon a également pris la croix.
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<p>
– Tu veux dire que… souffla sa mère, soudain blanche de frayeur.
</p>

<p>
– Oui, la mère. Je vais prendre les chemins pour aller libérer le tombeau du Christ en la Sainte Cité. Je pars pour Jérusalem. » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La Haute-Auvergne du XIIe siècle était assez densément peuplée, au regard de la situation ultérieure. Les conditions climatiques favorables avaient permis l’implantation de nombreux villages sur les plateaux, en des lieux qui seraient désertés par la suite (avec la baisse des températures au XIVe siècle). De nombreuses familles nobles détenaient là des territoires assez importants, qui ne dépendaient pas du lien féodo-vassalique plus développé dans le monde septentrional. Beaucoup de nobles avaient hérité de leurs biens en alleux - en totale indépendance - (de même que certains paysans), et tenaient farouchement à leur statut, refusant de s’inféoder à d’autres.
</p>

<p>
Les relations qui s’instauraient entre les puissants et les petits propriétaires étaient donc bien différentes, plus complexes que celles qui unissaient le vassal et son seigneur au nord de la France.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;25754-26678&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Phalip Bruno, <em>Seigneurs et bâtisseurs. Le château et l’habitat seigneurial en Haute-Auvergne et Brivadois entre le XIe et le XVe siècle</em>, Clermont-Ferrand : Publication du l’Institut d’Études du Massif-Central, Collection prestige, n°III, 1993.
</p>

<p>
Ribier du Châtelet Jean-Baptiste de , <em>Dictionnaire statistique, ou Histoire, description et statistique du département du Cantal</em>, 5 volumes, Aurillac : 1852-1857
</p>

<p>
Sassier Yves, <em>Louis VII</em>, Paris : Fayard, 1991.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;26679-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Ou comptour, désigne les barons les plus éminents d’Auvergne.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Sentier tracé en forêt pour y établir des coupes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Nom médiéval de la ville de Dienne (Cantal).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Expression auvergnate signifiant « Nom de Dieu ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Vent tempétueux d’hiver qui forme les congères.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Robert III d’Auvergne (v.1095-v.1147).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Le roi de France Louis VII, 1120-1180.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:52 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Là-bas]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Délivrance]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_011_delivrance#delivrance]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_010_amis_pour_la_vie" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_010_amis_pour_la_vie" data-wiki-id="fr:qita:qita_010_amis_pour_la_vie">Amis pour la vie</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_012_la_bas" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_012_la_bas" data-wiki-id="fr:qita:qita_012_la_bas">Là-bas</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="large_des_cotes_de_terre_sainte_matin_du_dimanche_16_octobre_1155">Large des côtes de Terre sainte, matin du dimanche 16 octobre 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Le jeune homme regardait la voile du <em>Peregrina</em> battre avec rage, bousculée par un souffle fougueux. Pourtant les matelots chargés d’en retendre les attaches ne semblaient guère s’en émouvoir. Ils étaient tournés vers l’ouest, les yeux écarquillés sur une minuscule tache signalée par la vigie. Autour de Giovanni, une foule s’était amassée à tribord, dans l’espoir de pouvoir contredire l’annonce. Une petite galère rapide, qui n’arborait clairement aucun signe chrétien s’approchait à grande vitesse. Un vaisseau hostile les avait pris en chasse.
</p>

<p>
Le jeune marin se mordait la lèvre, plissant les paupières sans parvenir à effacer l’inquiétante vision. Ce fut la voix de Nirart, un des pèlerins français, qui le fit émerger de sa torpeur.
</p>

<p>
« Avons-nous chance de trouver havre sauf avant qu’il n’arrive sur nous ? »
</p>

<p>
Frappé de mutisme, le matelot fronçait le nez de désagrément. Ses paupières fatiguées se baissèrent lorsqu’il finit par répondre.
</p>

<p>
« Je crains bien que non. Avec ce vent arrière en rafale, nous ne sommes guère aidés. La galée arrive par le travers, à force rames. Elle est donc moins gênée par les vagues. »
</p>

<p>
Après un long moment, le voyageur secoua la tête, la voix tremblante :
</p>

<p>
« Et ne pouvons-nous pas voguer au plus près des côtes ? Nul soutien ne pourrait en venir ? Il s’agit là tout de même du puissant royaume chrétien de Jérusalem… »
</p>

<p>
La moue éloquente en guise de réponse lui compressa la poitrine, lui arracha le souffle. Sa femme l’accompagnait, ainsi que tous ses amis du village. Partis de France, ils avaient cousu sur leurs vêtements la croix des pèlerins avec la joie dans leur cœur, impatients de s’agenouiller auprès du tombeau du Christ.
</p>

<p>
À quelques encablures de la Terre promise, à une poignée de jours de voyage de leur destination, après tous ces sacrifices sur la route, ils voyaient leurs espoirs anéantis, emportés dans un tourbillon de violence et de sang. Ils avaient toujours su que le risque existait, mais avaient préféré le négliger. Leurs âmes simples ne pouvaient envisager si atroce réalité.
</p>

<p>
Oubliant Giovanni, Nirart fixa son épouse Phelipote, pelotonnée contre lui, cherchant un bien maigre réconfort dans ses bras. Tournant la tête pour baiser tendrement son front, il s’aperçut alors que l’agitation gagnait l’équipage. Sur le château arrière, le patronus lançait ses ordres, visiblement décidé à ne pas abdiquer sans se battre. Il semblait croire son vaisseau assez rapide pour semer le poursuivant. En un instant, les haubans étaient emplis de mains affairées, les voiles assurées par des gestes précis.
</p>

<p>
Bien que l’angoisse soit présente, quasi palpable, il ne subsistait aucun doute dans les regards, dans les voix des marins aguerris. Leur seul espoir résidait dans la fuite. Ce n’était pas les quelques armes désuètes ni les trois soldats du bord qui pourraient les protéger de la furie de leurs assaillants. Le salut se trouvait dans leur adresse à contrôler le Peregrina avec talent. Un labeur qu’ils connaissaient.
</p>

<p>
Inutiles sur le pont, on repoussa les pèlerins dans la cale nauséabonde d’où ils avaient jailli aux cris de la vigie. Mais avant cela, sans ménagement, on sépara les hommes des femmes et des enfants. Lorsque Nirart demanda pour quelle raison, on le mena sans plus d’explication auprès d’un tonneau d’où l’on extrait à son intention une épée, tout en lui passant une targe<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup> fatiguée, amenée depuis le château avant.
</p>

<p>
« Je croyais qu’il y avait espoir de les semer… N’est-ce pas ce que vous croyez ? » glissa-t-il.
</p>

<p>
Le matelot au rude visage tanné qui venait de lui donner le bouclier inspira lentement, entre angoisse et exaspération.
</p>

<p>
« Espoir, de certes. Mais guère plus… »
</p>

<p>
Puis il tapa sur l’épaule du pèlerin en un geste qui se voulait réconfortant, tout en faisant signe au suivant de s’avancer. Tandis qu’on le menait sur un côté avec les autres hommes équipés, hagard parmi une foule de stupéfaits, Nirart lança un regard vers la trappe qui descendait vers les entrailles du navire. Voyant qu’on en clouait l’accès, il en eut le cœur brisé : il n’avait même pas eu le temps d’embrasser son épouse comme il l’aurait souhaité.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Large des c\u00f4tes de Terre sainte, matin du dimanche 16 octobre 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;large_des_cotes_de_terre_sainte_matin_du_dimanche_16_octobre_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;350-4801&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="a_bord_de_la_galee_egyptienne_fin_de_matinee">À bord de la galée égyptienne, fin de matinée</h2>
<div class="level2">

<p>
Ja’mal Abd al’Aziz triait avec soin les flèches qu’il allait décocher dès que leur navire serait assez proche du bateau franc. Il était particulièrement adroit pour lâcher des traits visant à trancher les cordages, déchirer les voilures. Il n’était donc pas de ceux qui s’épuisaient présentement à souquer pour intercepter le vaisseau ennemi.
</p>

<p>
À bord ne se trouvaient que des soldats, qui se faisaient rameurs à l’occasion, le temps de s’emparer de leur proie. Et parmi eux, Ja’mal n’était pas un novice, ayant appartenu à la flotte d’Ascalon, avant que la ville ne tombe aux mains des chrétiens. Là, il avait pris part à de fréquentes batailles. Bon archer, il était toujours resté en retrait des affrontements, autant qu’il le pouvait.
</p>

<p>
Une méchante blessure suite à sa rencontre avec l’arme d’un lourd cavalier de Jérusalem lui avait valu d’osciller entre la vie et la mort durant de longues semaines. Aujourd’hui encore, des années après, il claudiquait et ressentait la douleur dans ses hanches de temps à autre. Ses compagnons le brocardaient parfois, mais lui conservaient néanmoins du respect.
</p>

<p>
C’était d’ailleurs bien la seule chose qu’il avait pu conserver. Malgré le butin amassé, les gages corrects qu’il percevait en se mettant parfois au service de chefs de guerre turcs, il n’avait jamais réussi à épargner le moindre dinar. L’argent lui glissait entre les doigts comme du sable. Il savait pourtant que le temps n’était guère clément pour les soldats. Lorsque certains émirs avaient décidé d’armer des vaisseaux pour attaquer les côtes franques, il avait tout de suite voulu se joindre à l’expédition. En dépit de l’opposition du vizir, ibn Ruzzîk, qui préférait traiter avec l’ennemi, une escadre avait pris la mer.
</p>

<p>
Ja’mal était à bord d’une des galées, fin vaisseau conçu pour la course et les coups de main rapides. D’autres, plus ventrus, avaient été emplis d’hommes parlant la langue des Francs, habillés comme eux, pour aller chercher des informations et s’emparer par la ruse de ce qu’ils pourraient saisir.
</p>

<p>
Ja’mal était un soldat, un soldat usé. Il fallait absolument que cette dernière campagne lui rapporte. Avec assez de biens, il pourrait s’offrir un mariage satisfaisant. Peut-être pas avec la plus belle ou la plus talentueuse des épouses, mais au moins avec une qui le soignerait sur ses vieux jours. Et, qui sait ?, qui pourrait lui donner quelques enfants.
</p>

<p>
Il était assis à côté d’Ahmed, pour qui c’était la première saison. Un blanc-bec jouant les fiers à bras, mais qui semblait présentement ne pas en mener large. Ja’mal en avait vu beaucoup comme ce garçon, pleins d’entrain tant que l’épreuve n’était pas encore là. Bien peu la réussissaient correctement, sans y laisser tout ou partie de leur âme, de leur corps ou de leur vie. Pour l’heure, le jeune homme ramait avec application, tentant de jeter un coup d’œil à la dérobée, afin d’estimer la distance demeurant à parcourir. Interceptant son regard, Ahmed le dévisagea un instant. Le vieux soldat lui sourit avec tout ce qui lui restait de dents et leva les sourcils, l’air faussement amusé.
</p>

<p>
« Tu as grande chance pour ton premier assaut, c’est nef de voyageurs. Ils sont moins prêts à en découdre que les marchands qui tiennent à leurs ballots. Nous allons moissonner comme gais laboureurs… »
</p>

<p>
Amusé par l’idée, le jeune homme dévoila à son tour des dents, régulières celles-là, mais une sourde appréhension demeurait dans ses prunelles. Craignait-il la blessure, la mort ou la rencontre avec lui-même ? Il ne le savait guère.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;\u00c0 bord de la gal\u00e9e \u00e9gyptienne, fin de matin\u00e9e&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;a_bord_de_la_galee_egyptienne_fin_de_matinee&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;4802-8582&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="cale_du_peregrina_vers_midi">Cale du Peregrina, vers midi</h2>
<div class="level2">

<p>
Asceline et Phelipote, l’épouse de Nirart, se serraient l’une contre l’autre, appuyées contre une des cloisons de la cale. Les ténèbres avaient envahi la zone, combattues par une poignée de lampes qui n’apportaient guère de lumière, et aucune chaleur. Le tumulte qui grondait au-dessus d’elles empêchait d’entendre les pleurs, les gémissements de celles et ceux qui, comme elles, étaient condamnés à attendre.
</p>

<p>
Les chocs résonnant contre le plafond de chêne faisaient sursauter les petits groupes, frissonner les plus vaillants et arrachait un sanglot de désespoir aux plus inquiets. Le cliquetis des armes était encore plus sinistre, tout comme les cris, en langue familière ou inconnue, et les râles porteurs de sourde angoisse. Asceline se tourna vers son amie et le garçonnet qui se trouvaient à côté d’elle, les incitant à répéter la prière à la Vierge, généralement prompte à secourir les nécessiteux. Mais le grondement déchirant qui précéda un fracas retentissant au-dessus de leurs têtes, résonnant dans tous les bois du navire, les fit ânonner toujours moins fort, à demi implorants, ajoutant leurs larmes à l’offrande gémissante de leurs voix.
</p>

<p>
Une des femmes se leva soudain, hurlant comme une démente à l’intention du plafond :
</p>

<p>
« Que Dieu et tous les Saints fassent mettre à glaive tous ces maudits ! »
</p>

<p>
Puis, prenant à témoin la masse humaine agglutinée dans un recoin empli d’ombre, elle vociféra :
</p>

<p>
« Christ en soit témoin, pas un de ces souillards ne posera sa main sur moi, plutôt me navrer au parmi du cœur ! »
</p>

<p>
Ajoutant le geste à la phrase, elle brandissait un petit couteau, certainement destiné à la cuisine.
</p>

<p>
« Mais il leur faudra m’approcher d’abord et je jure sur les Saintes Évangiles que je jouterai bataille avant cela ! J’en escouillerai quelques poignées… »
</p>

<p>
Puis, comme hallucinée, elle déambula dans la cale, brinqueballée par les cahots du navire tandis qu’elle frappait d’imaginaires assaillants.
</p>

<p>
Au-dessus d’elle, toujours résonnait le vacarme des soldats, des matelots et des voyageurs bataillant sur le pont. Après avoir laissé échapper un gémissement, Phelipote trouva entre deux hoquets de pleurs la force de murmurer à Asceline :
</p>

<p>
« Allons-nous donc finir ainsi ?
</p>

<p>
– Allons, bonne amie, garde ta foi en Christ. Il nous a menés ici, puisse-t-il nous sauvegarder encore… »
</p>

<p>
Sa compagne garda le silence un long moment, reniflant de temps à autre, les yeux noyés de larmes.
</p>

<p>
« Je crains pour mon époux. Le pauvre n’a jamais été bien vaillant. Le plus loyal des compagnons, de certes, mais guère habitué à…
</p>

<p>
– Il n’est pas seul. Mon frère Amalric, mon époux ou Point-l’Asne sont à ses flancs. Aucun ne laissera l’autre en arrière. »
</p>

<p>
Phelipote hocha la tête lentement, incapable de parler, la gorge nouée. Au-dessus d’elles, le vacarme prospérait, bruits de corps s’écrasant, de pas affolés, précipités, de ferraille cliquetante, de bois se brisant. Par-dessus le tout se répandaient des cris… de terreur, de rage, de haine, de désespoir, de douleur, aucun ne manquait à l’appel. La crainte de reconnaître l’une ou l’autre de ces voix était la plus épouvantable pour les infortunés enfermés dans les tréfonds du navire.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="pont_du_peregrina_midi">Pont du Peregrina, midi</h2>
<div class="level2">

<p>
Abrité par un amas de tonneaux désormais brisés et de cordages rompus, Giovanni se traînait sur le côté. De la main gauche, il se tenait le flanc, sans y avoir même jeté un regard, dans un ultime espoir de nier la réalité. Chaque mouvement lui extorquait un cri ou un gémissement de douleur.
</p>

<p>
Non loin, près du château arrière, un groupe de matelots et de pèlerins résistait, empêchant les musulmans d’avancer et de déloger les archers embusqués à l’étage. Une fois appuyé, il risqua un œil vers l’avant du navire. Plusieurs cadavres et moribonds jonchaient le sol, dont plusieurs assaillants, ce qui arracha un sourire sans joie au marin. Des combats isolés continuaient, avec fureur, empêtrés dans la grand-voile qui s’était abattue avec fracas lorsque les haubans en furent coupés. Le mât avait brisé un des plats-bords et gisait en partie coincé dans ce qui restait de la chaloupe, oscillant au gré des vagues dans lesquelles son extrémité reposait, emmêlé dans la toile.
</p>

<p>
Giovanni roula sur lui-même et inspira avant de se résoudre à examiner son ventre, levant la main pour la découvrir maculée de sang, de son sang. À la vue de ses entrailles béant au-dehors, il eut un haut-le-cœur et sa bouche s’emplit d’une saveur saline et métallique. Il manqua défaillir et, des yeux, chercha du réconfort vers ses compagnons, à quelques mètres de là. Ils tentaient de se maintenir à l’abri des tireurs ennemis, derrière leurs targes. Son regard croisa celui de Nirart, encore debout, son pavois devant lui, le visage décomposé. L’effroi que Giovanni surprit quand le pèlerin l’aperçut lui fit lâcher un soupir accablé qui se mua en grognement de rage.
</p>

<p>
À l’avant du navire, plusieurs groupes s’affrontaient autour de la terrasse. Ahmed était parmi eux, son épée à la main, tenant ferme son bouclier. Indécis, il frappait de temps à autre par-dessus la ligne, sans grand espoir d’atteindre les hommes qui s’étaient retranchés contre un des escaliers d’accès à l’étage. Les forces étant à peu près égales de part et d’autre, une sorte de statu quo s’était instauré depuis un moment, aucun d’eux n’osant prendre l’initiative d’un assaut. Les coups d’estoc menés à la lance étaient plus symboliques qu’efficaces, et personne n’avait encore tenté de forcer la situation.
</p>

<p>
Conscient qu’il n’était guère utile à cet endroit, Ahmed se tourna, cherchant du regard un affrontement où il pourrait employer sa lame. Il n’avait guère envie qu’on le traite ensuite de poltron. Nul ne saurait jamais la boule d’angoisse qui lui taraudait la poitrine, lui coupait le souffle, lui asséchait la bouche. Faisant chemin vers l’arrière parmi le pont empli de décombres, il enjambait les plis de la voile avec précaution, veillant à ne pas glisser dans les flaques de sang, les déjections immondes, les chairs arrachées. Il s’efforçait de ne pas prêter attention aux pénibles affrontements alentour, avançait courbé pour ne pas s’offrir à d’éventuels tirs ennemis. Agenouillé, il guettait le moment où s’élancer vers le mât principal, où il serait de nouveau à l’abri, quand il entendit un bruit sur sa droite, accompagné d’un mouvement furtif.
</p>

<p>
Brandissant son épée, il se tourna, l’air aussi déterminé et résolu que possible. Mais il ne découvrit qu’un moribond rampant, dans une mare de sang mêlé d’eau de mer, une jambe à demi tranchée et des tronçons de flèches dépassant de ses flancs. Dans un sursaut bien inutile, il tentait d’avancer. Vers quelle destination se demanda le jeune musulman. Le regard était aveugle et la bouche emplie de caillots ne pouvait plus parler. Ahmed réprima avec peine un frisson de terreur. Lorsqu’il se tourna, l’homme gisait affalé, la vie s’échappant de son corps désormais à gros bouillons.
</p>

<p>
Ahmed finit par rejoindre ses compagnons, qui progressaient peu à peu vers l’arrière, protégés de leurs épaisses targes. Ja’mal était parmi eux, indiquant d’une voix ferme mais discrète ce qu’il convenait de faire. Il fallait à tout prix demeurer unis, avancer très doucement, n’offrir aucune cible au dernier archer ennemi. Une fois qu’il serait tombé, ils pourraient s’élancer sur le groupe de Francs. Ja’mal dévisagea Ahmed et lui fit signe de se baisser et de les rejoindre. Là il donna ses ordres, le visage fermé, les traits inquiets.
</p>

<p>
« Dès que nous n’aurons plus à craindre les traits ennemis, je crierai ‘Allah est grand’. Alors, vous avancerez comme les démons que vous êtes et bousculerez les idolâtres de vos boucliers. Ceux armés d’une lance doivent aider mais ceux qui n’ont ni l’un ni l’autre doivent demeurer en arrière. Est-ce bien compris ? »
</p>

<p>
N’obtenant qu’un murmure d’approbation, il s’empourpra de colère et gifla Ahmed, qui était désormais le plus près.
</p>

<p>
« Je n’ai rien entendu ! »
</p>

<p>
Choqués par le geste, les hommes rugirent avec plus de détermination, ce qui sembla satisfaire le vieux soldat, le visage barré d’une grimace hideuse. Lorsqu’après un long moment, le cri « Allah est grand » retentit, la pression accumulée jusque-là explosa en une fureur haineuse. La ligne de boucliers adverses fut enfoncée avec vigueur, les combattants tombèrent, enchevêtrés, mêlés. On bousculait plus qu’on ne se battait, les armes souvent entravées, l’acier fouaillant les corps sans discernement.
</p>

<p>
Ahmed s’était élancé à son tour, levant son épée dans un geste de défi, hurlant comme un animal tout l’effroi et la colère qui l’avaient envahi. Mais il ne trouva aucune chair à trancher, aucun ennemi à affronter. Nul endroit où sa lame pourrait s’abattre : assortiment de coups ahanant, d’empoignades féroces, de pugilats tourmentés. Affolé, il cherchait en tout sens l’éventuel adversaire sournoisement tapi à portée de bras. Sentant sur sa nuque le regard attentif du vieux Ja’mal, il savait qu’en ce jour, on le jugerait à la hauteur de ses actes.
</p>

<p>
Bondissant sur un amas de débris, il débusqua un Franc oublié par ses compagnons. L’homme haletait, hagard, larmoyant, les mains emplies de ses propres entrailles, incapable de réaliser ce qui lui arrivait. De sa bouche s’écoulait plus de sang que de salive, maculant son torse et se répandant sur son ventre béant. Ses yeux hallucinés, exorbités exprimaient toute la terreur qui ne pouvait trouver son chemin au travers de la gorge gargouillante. Lentement, il leva la tête vers le soldat ennemi, la lèvre pendante tel un dément.
</p>

<p>
Dans un souffle la lame s’abattit rageusement, couvrant d’un ultime voile le regard du jeune homme. ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Malgré les fréquentes trêves et les relations diplomatiques, la situation de guère quasi-permanente en Terre sainte, et dans les régions environnantes, offrait de nombreuses occasions à des guerriers déterminés d’acquérir biens et pouvoirs. Aussi, lorsque le pouvoir égyptien conlut un accord avec le royaume de Jérusalem quelques années après qu’il eût perdu la ville d’Ascalon, de nombreux émirs ne l’entendirent pas ainsi et lancèrent des raids navals sur les côtes levantines.
</p>

<p>
Les pèlerins n’étaient pas les seules cibles, et bien souvent les opérations militaires n’étaient envisagées qu’en fonction du gain qu’elles pouvaient générer. Malgré tout, la valeur des esclaves était suffisante pour que la capture d’un navire de croyants adverses permette de s’enrichir tout en accomplissant des hauts faits pour sa propre religion.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Elisséef Nikita, <em>Nûr ad-Dîn Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em>, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Gravelle Yves, <em>Le Problème Des Prisonniers De Guerre Pendant Les Croisades Orientales (1095-1192)</em>, Mémoire de Maîtrise, Université de Sherbrooke, 1999.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du Royaume latin de Jérusalem</em>, 2^nde édition, Paris : CNRS éditions, 2001,2007.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;19676-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Petit bouclier léger.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:30 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Délivrance]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Amis pour la vie]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_010_amis_pour_la_vie#amis_pour_la_vie]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="abords_du_bourg-l_eveque_bayeux_mercredi_3_novembre_1148">Abords du Bourg-l’Évêque, Bayeux, mercredi 3 novembre 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
La presse était si dense sur le champ de foire de la Toussaint qu’il fallait sans cesse se contorsionner ne serait-ce que pour demeurer en place. On se bousculait, on se gênait, on piétinait dans l’herbe devenue boue en raison de la pluie et de la cohue agglutinée parmi les étals et les cabanes. Des éclats de voix amicaux, intrigués, interrogateurs, moqueurs fusaient depuis les groupes de marchands industrieux, jaillissant des échoppes le long des allées. Des soldats parcouraient la foule, d’un pas alerte, le visage goguenard au milieu des hommes d’affaires. Ils fronçaient les sourcils, dévisageaient quiconque aurait pu se prêter à un larcin. De temps à autre, un notable, fier chevalier à l’allure martiale, ou ecclésiastique à la tenue chatoyante s’avançait, impérieux, généralement environné de parasites bourdonnants et obséquieux, saluant d’une main condescendante les boutiquiers dont ils venaient admirer les produits.
</p>

<p>
Devant un stand où plusieurs tonneaux avaient été mis en perce, un trio de négociants devisait de leurs marchandises respectives. Le premier, grisonnant à l’imposante bedaine drapée dans une riche cotte de laine orange, s’exprimait avec une voix forte.
</p>

<p>
« Entendez bien, maître Robert, je peux acheminer plusieurs douzaines de tonnels de ces vins. Chacun est de six muids parisiens, de bonne mesure.
</p>

<p>
– Certes, maître Ermont, seulement douze sols la futaille me semble bien dispendieux, même si le vin est fort gouteux.
</p>

<p>
– Mon souci, ce sont toutes les nouvelles taxes depuis Vézelay. Chaque seigneur fait son pont et y installe péage en ses piles !
</p>

<p>
– Ne pourrions-nous trouver accord à quelques deniers rabattus ? Se rapprocher de onze sols ? »
</p>

<p>
Ne portant aucun intérêt à la discussion, un jeune garçon à l’impressionnante carrure, qui n’avait pas dix ans, le cheveu châtain coupé court et la mâchoire forte encadrant un regard clair, écarquillait de grands yeux sans s’éloigner de son père Ermont, le Bourguignon. Il n’avait jamais vu autant de denrées en un seul lieu. Des étoffes, surtout, de toutes les épaisseurs, dans un ébahissant foisonnement de coloris et de motifs.
</p>

<p>
En bons camelots, certains vendeurs interpelaient les passants devant eux en déployant en gestes amples les toiles, faisant miroiter les finitions, vantant la finesse des tissages. La plupart proposaient de la laine, bien sûr, mais on pouvait aussi trouver d’autres fibres, du chanvre, du lin voire du coton, ou des assemblages mélangeant l’une et l’autre. La plus désirable néanmoins, la plus attirante, c’était la soie, que bien peu présentaient à l’envi. Il fallait s’afficher comme acheteur potentiel pour pouvoir admirer les riches brocards, les pièces brillantes gardées bien à l’abri, dans un écrin, dans un coffre discret. Un coupon nécessaire à la confection d’un vêtement aurait permis à deux ou trois familles de vivre une année entière, alors forcément, on ne les dévoilait pas à n’importe qui, on se méfiait des curieux qui auraient pu salir de leurs doigts fureteurs, endommager de leurs regards envieux ces articles de prix.
</p>

<p>
Par ailleurs, beaucoup de marchands n’avaient avec eux que des échantillons, car ils étaient là pour chercher des partenaires, comme son père. Il produisait du vin, achetait et revendait celui de nombreux autres vignerons, qu’il acheminait jusqu’aux lieux de foire. Pour l’heure, il avait quitté son emplacement, laissant Lambert, un de ses fils, tenir seul l’endroit, avec les quelques tonneaux qu’ils avaient apportés avec eux depuis Vézelay.
</p>

<p>
Ermont de la Treille était un négociant opulent, en biens comme en volume. Son ventre impressionnant était d’ailleurs en accord avec son teint couperosé. Il aimait son vin, celui des autres, et tout ce qui pouvait les accompagner lors de bons repas. Si ce n’était son dos épais et ses larges épaules, on aurait pu le croire abbé ou évêque tant il semblait empâté. La rouerie qui allumait parfois son regard et sa voix chaleureuse constituaient autant de signes évidents de son habitude au marchandage. Pour l’heure, il discutait âprement avec deux clients potentiels, dont le premier, aussi ventru qu’Ermont, remontait sans relâche une longue mèche malmenée par le vent sur son crâne. Le second paraissait presque maigre, enserré entre ces deux panses rebondies. Mais il appartenait sans doute aucun au même commerce qu’Ermont, son nez pouvait en témoigner. À ses côtés, un autre garçon s’ennuyait ferme, piaffant d’impatience, le regard au loin, s’attardant parfois sur la silhouette imposante d’Ernaut, cherchant à en sonder les intentions. Le visage brun et le poil frisé, un sourire espiègle apparaissait par intermittence, dévoilant deux dents cassées. Se rapprochant du jeune Bourguignon sans pour autant perdre le contact avec son père, il lui lança :
</p>

<p>
« Vous avez cheminé long temps ?
</p>

<p>
– Pour sûr ! Par barge et chariot, il nous a fallu plusieurs semaines. Mais père a grand usage de cela… »
</p>

<p>
Le garçonnet hocha la tête, non sans avoir jaugé d’un œil expert le gabarit d’Ermont. Puis il reporta son attention sur Ernaut et lui sourit de nouveau.
</p>

<p>
« On me nomme Gillot, fils de Robert le Tonnelier. Et toi ?
</p>

<p>
– Ernaut, de Vézelay.
</p>

<p>
– Ton père fait aussi négoce de vin ?
</p>

<p>
– Oui-da. Nos coteaux ont bonne fame par chez nous, et père s’emploie à les faire connaître au loin. »
</p>

<p>
Le jeune Normand secoua une nouvelle fois la tête en accord, bien décidé à ne rien céder en ce qui concernait son expertise du sujet. Son seul souci était qu’il n’y connaissait pas grand-chose. Prudent, il choisit donc de se rabattre sur un autre, mieux maîtrisé.
</p>

<p>
« As-tu parcouru la foire ? C’est peut-être la prime fois que tu t’y trouves ?
</p>

<p>
– Je n’ai guère eu occasion à cela, je suis mon père en ses affaires, voilà tout. Mais j’ai pu apercevoir quelques attrayantes boutiques.
</p>

<p>
– Il te faut absolument me compaigner… »
</p>

<p>
Il se pencha et souffla, le regard malicieux :
</p>

<p>
« Il y a au nord du pré plusieurs bains installés pour les voyageurs. Et ils ne dédaignent pas d’accueillir en leur baquet ravissantes pucelles. Je connais des lieux par où faire l’espie ! »
</p>

<p>
Ernaut ne put réprimer un gloussement de ravissement à l’idée d’aller voir. Pas tant pour ce qu’il pourrait y admirer, mais simplement enthousiasmé par la perspective de s’abandonner à un coupable amusement. Gillot tira sur la manche de son père, assurant d’un regard à son désormais complice qu’il saurait obtenir l’autorisation de baguenauder parmi les étals.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="bayeux_vendredi_5_novembre_1148">Bayeux, vendredi 5 novembre 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
Les deux enfants couraient, armés de bâtons pour tenter d’effrayer ceux qui se mettaient en travers de leur route. Pour l’heure ils n’avaient eu à affronter que quelques volailles, une poignée de chats et de rares chiens, dont certains n’hésitaient pas à montrer les dents s’ils étaient affairés après sordide repas trouvé dans le caniveau. Le seul qui s’était opposé avec indifférence à leur avancée était un énorme goret au poil hirsute, dont la plus repoussante qualité était d’être surveillé par un porcher dont la méchanceté du regard n’était battue en brèche que par l’odeur pestilentielle s’exhalant de ses vêtements déguenillés. Les farouches aventuriers avaient opté pour une retraite stratégique.
</p>

<p>
Depuis deux jours qu’ils écumaient les meilleurs coins connus par Gillot, les deux garnements étaient parvenus à se faire une réputation satisfaisante auprès de badauds indignés ou d’habitants agacés, voire de commerçants chagrinés. Pour l’heure, ils caracolaient en direction du château, à l’angle sud-ouest de la cité enclose, fouettant de leurs badines leurs montures imaginaires. Les nombreuses flaques en chemin étaient autant d’occasions de salir leurs propres chausses que les personnes environnantes, dans un vaste éclat de rire bien entendu. Essoufflés, ils parvinrent aux abords de la rue qui partait de la cathédrale, depuis la petite place accueillant le parvis.
</p>

<p>
Un groupe de badauds discutait devant la colossale façade de pierre, entourant une poignée de voyageurs arborant la tenue des pèlerins, bâton en main et croix sur l’épaule. Gillot, intrigué, se rapprocha l’air de rien, tendant l’oreille. Il était question du passage Outremer du roi, que ces marcheurs de la Foi espéraient rejoindre. Ils venaient du Cotentin et prévoyaient d’arriver en Terre sainte d’ici l’été. Des curieux et des promeneurs leur demandaient de porter des nouvelles du pays à plusieurs d’entre eux partis depuis de nombreux mois, dont certains avec l’ost<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> de France. Les informations étaient rares et la progression semblait moins aisée qu’il ne l’avait été supposé. De fréquentes bénédictions et pieuses invocations accompagnaient ceux qui allaient à leur tour entreprendre ce périlleux voyage.
</p>

<p>
Reprenant leur avancée vers le château, le jeune normand se tourna vers Ernaut, impatient de lui dévoiler le prestige de sa nation.
</p>

<p>
« Tu sais que le père de notre duc, il est devenu roi à Jérusalem ?
</p>

<p>
– C’est pas Godefroy<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> le preux, le suzerain du royaume Outremer plutôt ?
</p>

<p>
– Ah non, le père du nouveau duc, Geoffroy<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, est parti pour faire épousailles de la princesse, voilà déjà long temps.
</p>

<p>
– Et il est toujours roi ?
</p>

<p>
– Aucune idée. Il a certainement dû batailler ferme contre les païens ! »
</p>

<p>
Joignant le geste à la parole, Gillot faisait de grands moulinets avec son bâton, aussi dangereux pour les alentours que pour son propre visage.
</p>

<p>
« S’il est aussi adroit et rusé que le grand Guillaume<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, il est de certes encore en selle, lance en main, et boute ses ennemis droitement…
</p>

<p>
– Le grand Guillaume ? Je n’en ai point connoissance. C’était fort chevalier normand ? »
</p>

<p>
Gillot écarquilla les yeux, amusé et sauta à pieds joints dans une flaque.
</p>

<p>
« Le plus grand ! Il devint roi par ses prouesses !
</p>

<p>
– Je ne te crois point, il n’est nul roi de France avec pareil nom, c’est là fable d’enfançon… »
</p>

<p>
S’arrêtant brutalement, Gillot posa les deux mains sur les hanches et commença à entonner à tue-tête une chanson égrillarde :
</p>
<blockquote><div class="no">
 « Fils à diable plus fort qu’ourson,<br/>
<br/>
 Il était fort bel enfançon.<br/>
<br/>
 Poil soufré bien dru sur son chief,<br/>
<br/>
 De sa mère tira bon lait<br/>
<br/>
 Qui le fit haut et bien épais<br/>
<br/>
 Mais de son père n’eut point fief. »</div></blockquote>

<p>
Secouant la tête comme un dément, il s’attirait quelques sourires convenus parmi les passants, du moins ceux qui comprenaient sans doute fort bien l’air qu’il déclamait.
</p>
<blockquote><div class="no">
 « D’un pet repoussait les saxons<br/>
<br/>
 Rotait flammèches sur bataillons,<br/>
<br/>
 Les seigneurs n’en voulurent baron<br/>
<br/>
 Mais devint roi à sa façon »</div></blockquote>

<p>
Tout en continuant à lancer ses vers avec entrain, le jeune garçon reprit son chemin en sautillant, accompagnant parfois son chant de gestes éloquents. Ce fut donc haletant qu’il parvint au débouché de la rue, face à l’impressionnante muraille. Mais il avait gardé suffisamment de souffle pour lancer avec emphase :
</p>

<p>
«Voici chastiaux que le roi Henri<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> prit voilà bien longtemps, quand il fit brûler la ville. »
</p>

<p>
Devant le regard admiratif d’Ernaut, le jeune guide sourit.
</p>

<p>
« Ça te dirait de voir la belle demeure de pierre du chanoine Conan ? Elle aussi a brûlé alors, mais elle demeura assez belle pour faire envie au roi de France dit-on… »
</p>

<p>
Sans même attendre la réponse, Gillot se mit à galoper avec entrain en direction d’une ruelle qui s’ouvrait entre deux boutiques à la belle devanture. Le sourire aux lèvres, Ernaut le rejoignit, faisant claquer son bâton contre les murs des maisons.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bayeux, vendredi 5 novembre 1148&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bayeux_vendredi_5_novembre_1148&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;7161-12819&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="bayeux_tot_le_matin_du_jeudi_1er_mai_1152">Bayeux, tôt le matin du jeudi 1er mai 1152</h2>
<div class="level2">

<p>
La cohue effroyable avait attiré un grand nombre de curieux et fait fuir les chats et chiens errants du quartier. Toute la jeunesse environnante s’était assemblée sous les fenêtres du vieil orfèvre récemment remarié. L’épouse venue de Bretagne, disait-on, était aussi sage et timorée qu’agréable à regarder, et les adolescents estimaient que cela était prétexte à aller les réveiller bien tôt en ce matin du premier mai. Nombreux parmi ceux présents auraient volontiers tressé une couronne pour orner son joli front.
</p>

<p>
Au milieu des agités, frappant comme beau diable ses deux louches en bois sur tout ce qui passait à sa portée se trouvait Ernaut. Lui n’avait aucune idée de l’aspect de la dame, mais cognait avec autant d’enthousiasme que les autres, hurlant et vociférant comme un animal en rut. Lorsque le vieil époux et sa nouvelle femme finirent par se montrer à la fenêtre, ils eurent droit à plusieurs chants aussi passionnés que grossiers. De bonne grâce, ils saluèrent la foule, et l’orfèvre, en bon stratège, leur jeta même quelques monnaies pour aller s’offrir des pichets de vin à leur santé. Les chansons grivoises se transformèrent quasi instantanément en bénédictions et souhaits de long bonheur. Puis la colonne reprit sa route, continuant un peu de tapage, histoire de ne pas faire oublier que ce jour, ils avaient bien l’intention de célébrer la jeunesse. Les matrones qui les croisaient arboraient un franc sourire ou un froncement de sourcils hostile, selon qu’elles aient une fille dans leur maison ou pas. En peu de temps, le charivari parvint à la porte du faubourg Saint-Jean.
</p>

<p>
L’enthousiasme n’avait guère baissé, mais les voix s’étaient calmées le temps pour eux de se concerter. Le guet n’allait guère tarder à déverrouiller les accès, il fallait se dépêcher de se confectionner des couronnes pour offrir aux jeunes filles, ainsi qu’amasser de nombreux rameaux à accrocher aux portes des belles. Ernaut n’en connaissait guère, mais il faisait confiance à Gillot, lui-même comptant parmi les adolescents les plus exubérants.
</p>

<p>
« Je te ferai montrance des plus belles, n’aie mie crainte. Aucune ne saurait résister à beau Bourguignon comme toi ! »
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<p>
Disant cela, le jeune Normand lança une bourrade dans les côtes de son ami. Il était vrai que la stature d’Ernaut attirait souvent les regards féminins. Déjà plus grand que la plupart des adultes, presque d’une tête, beaucoup enviaient son impressionnante carrure. Il manipulait les tonneaux de son père comme d’autres de simples tonnelets, et rien ne semblait jamais pouvoir le fatiguer. Son inépuisable énergie n’était limitée que par sa malheureuse propension à la gaspiller en vains efforts ou geste maladroits. Sans que cela n’entame en rien son enthousiasme, d’ailleurs.
</p>

<p>
À la fin de l’après-midi, une partie de la population s’était assemblée aux abords du champ de foire pour y achever la journée en musique et en danse. Chacun souriait, heureux de voir que les traditions étaient respectées, et que la jeunesse était pleine de fougue et d’entrain. On avait ri de la mésaventure de quelques parents, ayant découvert un de leurs enfants parmi les couples à l’ardeur un peu trop prononcée. On avait chanté, dansé et joué sans se soucier des remontrances d’une poignée de chanoines révoltés par le paganisme latent de ces pratiques. Une longue farandole serpentait, ondulant au rythme des musiques et des cris, emportée par des adolescents bondissants.
</p>

<p>
Transpirants, Ernaut et Gillot lâchèrent les mains au détour d’un virage et rejoignirent un tavernier qui avait fort opportunément mené quelques tonneaux. C’était de la petite bière, pleine d’amertume, mais fort rafraichissante.
</p>

<p>
Tandis qu’ils dégustaient leur breuvage, s’essuyant le front de leur manche, un troupeau de jeunes filles gloussantes et ricanantes s’approcha des deux garçons. La moins farouche, jolie brune à l’air espiègle, esquissa une courbette moqueuse et sourit malicieusement à Gillot.
</p>

<p>
« Dis-moi, le Tonnelier, comptes-tu tenir à l’écart ton compaing ainsi toutes les danses ?
</p>

<p>
– La paix, Osane, nous sommes en eau à force de sauts et de cabrioles !
</p>

<p>
– Déjà épuisés ? Puis elle ajouta, le regard lourd de sous-entendus à destination d’Ernaut : quel dommage, pourtant on le croirait bâti comme ours sauvage… »
</p>

<p>
La remarque déclencha une salve de ricanements chez ses compagnes. Ernaut ne savait plus où donner de la tête, un sourire barrant son visage. Au cas où, il bomba légèrement le torse tandis qu’il avalait la dernière goutte de son gobelet, dévisageant la jeune fille aux longs cheveux nattés.
</p>

<p>
« Je ne voudrais certes pas affliger si joliets minois ! »
</p>

<p>
Osane offrit un large sourire en réponse, faisant plisser son nez de séduisante façon. Bousculée par ses camarades lors de cet échange, elle en perdit sa couronne de fleurs. Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, Ernaut l’avait ramassée et la lui tendait, avec une joyeuse révérence. Les jeunes filles se mirent à pousser de petits cris et Gillot lui-même tapa dans ses mains tandis qu’elles commencèrent à scander :
</p>

<p>
« Le baiser de Mai ! Le baiser de Mai ! »
</p>

<p>
Un peu interdit, le colosse interrogea Gillot du regard. Amusé, celui-ci lui expliqua qu’à Bayeux, il était coutume d’embrasser celle à qui l’on offrait la couronne de mai. Les joues empourprées, Osane avait un peu perdu de sa superbe et espérait visiblement qu’il s’acquitte de son devoir. Bien peu embarrassé, Ernaut approcha son visage et déposa un rapide baiser sur les lèvres de la jeune fille, ce qui déclencha une explosion de rires et d’exclamations joyeuses. Puis, rejoignant la farandole, les mains s’accrochèrent et les jambes s’élancèrent en rythme. Ernaut eut à peine le temps de rendre son gobelet qu’Osanne l’entraînait dans une danse échevelée, le regard énamouré, illuminé par un sourire radieux.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bayeux, t\u00f4t le matin du jeudi 1er mai 1152&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bayeux_tot_le_matin_du_jeudi_1er_mai_1152&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;12820-18962&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="vezelay_apres-midi_du_mardi_29_mai_1156">Vézelay, après-midi du mardi 29 mai 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Ermont de la Treille était en train de superviser un chargement de tonneaux à destination de Cravant, où ils seraient placés sur des barges. Il avait ajouté à ses propres fûts ceux d’autres petits récoltants des environs, et il expédiait tout cela, par voie d’eau, jusqu’à Paris, la Normandie et même au-delà. Revêtu de son habituelle cotte de laine fatiguée à la couleur indéfinissable, il mettait souvent la main à la pâte, travaillant aussi dur que ses employés.
</p>

<p>
Pour l’heure, la chaleur était telle qu’il prenait le frais tout en discutant avec le charretier qui mènerait son bien par les chemins. Ayant son cellier ouvert directement sur la grande rue qui montait vers la basilique de La Madeleine, il aperçut bien vite le petit groupe de voyageurs, dont il reconnut immédiatement plusieurs membres. C’étaient comme lui des habitués des foires normandes et parisiennes, des négociants avec lesquels il faisait parfois affaire. Mais il était surprenant de les voir venir jusqu’à Vézelay. Levant la main en guise de salut, il leur sourit, déclenchant en retour d’éloquentes démonstrations amicales.
</p>

<p>
« Le bon jour à toi, Ermont !
</p>

<p>
– La bien venue en notre fière cité de Vézelay, compaings. Heureuse surprise que voilà, je n’ai pas usage de vous y encontrer. »
</p>

<p>
Le visage de son interlocuteur se ferma instantanément tandis qu’il serrait avec enthousiasme la main offerte.
</p>

<p>
« C’est que je suis porteur de bien tristes nouvelles. J’ai donc décidé de pousser jusque ici, les donner de moi-même.
</p>

<p>
– Quelles sont-elles ? Quelque guerre en France de nouveau ? Ou en Normandie ?
</p>

<p>
– Rien de ce genre, même si cela n’est jamais exclu…
</p>

<p>
– Vous m’intriguez fort. »
</p>

<p>
La face couperosée et débonnaire d’Ermont devint inquiète tandis que son front se plissait. D’un geste, il fit signe à la cantonade d’entrer chez lui. Une fois dans la cave, parmi les fraîches odeurs de vin, il redemanda ce qu’il en était.
</p>

<p>
« Je suis venu vous faire savoir que le Tonnelier est passé, voilà plusieurs semaines de cela.
</p>

<p>
– Robert ? Mais comment cela ? Il était bien de dix ans mon cadet, et aussi solide que beffroi d’église !
</p>

<p>
– De certes. Mais il a péri, avec ses biens et son fils Gillot. Emportés en estuaire de Seine avec leur embarcation. »
</p>

<p>
Ermont remua la tête, secoué.
</p>

<p>
« Je n’ai jamais aimé ces lieux. Trop mouvants, trop capricieux… Cette maudite brume !
</p>

<p>
– Il portait à Rouen marchandises. Son pilote habituel, le père Berthelot n’a pas passé l’hiver, à cause de fièvres quartes. Alors il a pris un jeune, mais nul n’en est revenu.
</p>

<p>
– Un pilote jeunot pour frayer parmi l’estuaire, voilà bien folle idée… Le Ratier<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> n’est guère enclin à pardon. »
</p>

<p>
Les deux hommes gardèrent le silence un long moment. Puis Ermont remplit un pichet avant de servir l’assemblée, les lèvres toujours closes. Seules des paroles venues de la rue ou de l’arrière-cour, les aboiements de chien excités ou amusés résonnaient par-delà la porte. Un chant se fit soudain entendre, poignée de strophes sans queue ni tête lancées sur un air entraînant par une voix grave. Le regard d’Ermont se fit sévère.
</p>

<p>
« Voilà mon cadet, Ernaut. Il est fort compaing du jeune Gillot. Son passage Outremer est prévu pour dans quelques jours, à destination de la Sainte Cité. Ne lui en soufflez mot, il en aurait grande peine et y verrait peut-être ténébreux présage. »
</p>

<p>
Lorsque le jeune géant entra dans la salle voûtée, il marqua un temps, avant de reconnaître certains des visages. Puis il salua l’assemblée d’un geste nonchalant, son imposante silhouette se découpant sur la lumière extérieure. N’obtenant qu’une réponse peu enthousiaste, il s’esclaffa.
</p>

<p>
« Hé bien, compaings, n’y a-t-il pas toujours joie à arriver sauf à destination ? » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;V\u00e9zelay, apr\u00e8s-midi du mardi 29 mai 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;vezelay_apres-midi_du_mardi_29_mai_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18963-22962&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le commerce médiéval n’était pas que local et de nombreux produits voyageaient au loin. On pense généralement aux épices venues d’Orient, par-delà la Méditerranée, mais d’autres denrées bien moins exotiques traversaient l’Europe. Le vin de Bourgogne était ainsi acheminé par voie d’eau tout au long de la Seine, ce qui lui permettait de toucher les régions nordiques, les ports normands offrant bien évidemment des débouchés vers l’Angleterre et au-delà.
</p>

<p>
Les foires et marchés étaient des lieux de rencontre et de sociabilisation où les réseaux se formaient. Cela pouvait être à la fois des zones de contact pour gros négociants, qui faisaient voyager les produits de loin en loin, mais aussi pour les revendeurs et colporteurs locaux. Ceux-ci approvisionnaient ensuite les villes et villages environnants.
</p>

<p>
Ces échanges expliquent la forte mobilité de nombreux hommes d’affaires, rompus au commerce à longue distance, aux taux de change et aux poids et mesures, ainsi qu’aux frais de douane divers. La batellerie était importante, beaucoup plus fréquemment utilisée que le transport par voie de terre. Ceci malgré les conditions de navigation parfois difficiles, souvent dangereuses.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22963-24215&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Alexandre-Bidon, Danièle, Lett Didier, <em>Les enfants au Moyen Âge</em>, Paris : Hachette, 1997.
</p>

<p>
Neveux François, <em>La Normandie des ducs auxs rois Xe-XIIe</em>, Rennes : Ouest-France Université, 1998.
</p>

<p>
Sadourny Alain, « Les transports sur la Seine aux XIIIe et XIVe siècles », dans <em>Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public. 7e Congrès</em>, Rennes : 1976, p.231-244.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;24216-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Armée.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Godefroy de Bouillon (v.1058-1100), conquérant de Jérusalem, dont le personnage est vite devenu légendaire.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Geoffroy Plantagenêt (1113-1151), duc de Normandie depuis 1144. Son père était Foulque V d’Anjou (1092-1144), qui épousa Mélisende de Jérusalem en 1129.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Guillaume le Conquérant (v.1027-1087).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Henri I^er Beauclerc (1068-1135), en 1105, prit la villede Bayeux et le feu s’y répandit, détruisant entre autres une partie de la cathédrale.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Rocher réputé dangereux.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:24 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Amis pour la vie]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Troubles]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_009_troubles#troubles]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
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<h2 class="sectionedit7" id="palais_royal_jerusalem_matinee_du_vendredi_16_avril_1154">Palais royal, Jérusalem, matinée du vendredi 16 avril 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
La petite pièce était encombrée d’un immense plateau de chêne, et les nombreuses niches sur les parois étaient chacune munie d’une porte à verrou. Le décor, qui avait connu de meilleurs jours, représentait une tenture plissée en bas des murs et un faux appareillage ocre sur la partie supérieure. Des fenêtres à panneaux de verre éclairaient la scène, mais plusieurs lampes à huile avaient été ajoutées, le ciel demeurant gris et peu lumineux en ce triste matin d’avril.
</p>

<p>
Assis à la table, entouré de nombreux documents, tablettes de cire, parchemins et autres papiers griffonnés, le connétable Onfroy de Toron réfléchissait, le menton dans le poing, l’air ennuyé. Son impressionnante tignasse n’était que grossièrement domptée en une coupe à l’écuelle. Son cou puissant, tanné par les journées en selle, supportait un visage massif et impénétrable. Le regard inquisiteur était noyé sous des sourcils broussailleux et sa barbe naissante semée de blanc. Tout en lui inspirait le respect et la discipline, comme il seyait à un chef d’armée. Il soupira et repoussa plusieurs feuillets de devant lui, les tendant à un clerc aux yeux tristes et lui indiquant d’un geste de les ranger. Face à lui, assis sur un banc, se trouvaient deux autres personnes à l’allure martiale.
</p>

<p>
L’un d’eux était, comme lui, habillé d’un magnifique vêtement en soie qui scintillait à chaque fois qu’il bougeait. Plus jeune, il était aussi plus volubile et son visage franc inspirait immédiatement la confiance : un des membres de la maison de Ramla, de Hugues d’Ibelin. Il était tourné vers le dernier homme à la table, un chevalier poussiéreux encore en haubert. Le haut du crâne dégarni, le cheveu très court, celui-ci arborait un air affable, mais pour l’heure il semblait plutôt contrarié. Il avait posé son casque devant lui et se frottait régulièrement le nez, qu’il avait aquilin, d’un geste nerveux.
</p>

<p>
Le connétable brisa le silence, de sa voix habituée à ordonner et à lancer ses instructions en plein fracas des batailles.
</p>

<p>
« Si Norredin prend Damas, nous risquons grands soucis. Il sera en mesure de lever un ost pareil aux plaies d’Égypte. Je ne vois pas comment je pourrais lui opposer assez d’hommes.
</p>

<p>
– La situation n’est pas encore perdue, messire connétable. Le prince de Damas propose même la cité de Baalbek et des territoires à l’entour, pour peu que nous lui prêtions assistance.
</p>

<p>
– Le souci, Régnier, c’est que je ne vois pas comment lui venir en aide à temps. Vous m’avez dit que les troupes de l’isfahsalâr Shîrkûh étaient arrivées jusqu’où ?
</p>

<p>
– Au septentrion oriental de la ville, le long d’une des voies.
</p>

<p>
– S’il offre Baalbek, le roi Baudoin la recevra volontiers, mais il nous faudrait agir même sans cela… »
</p>

<p>
Soupirant, il reprit la liste des fiefs, suivant du regard l’énumération des hommes qu’il pourrait rassembler.
</p>

<p>
« En partant dans les jours qui viennent, je devrai me passer des forces d’Hébron et de celles d’Outre-Jourdain. Ceux de Césarée pourraient nous joindre, au moins en partie, plus la Galilée, Sidon et Beyrouth tandis que nous monterons… »
</p>

<p>
Se tournant vers son autre interlocuteur, il lui demanda :
</p>

<p>
« Le frère du roi aura temps de convoquer son ban à Jaffa selon toi, Robert ?
</p>

<p>
– Je ne suis pas sûr qu’il soit possible d’appeler les troupes du sud, d’Ascalon. Mais une partie d’Ibelin, de Rama et de Mirabel pourra arriver à temps. Mon seigneur Amaury suit la situation de près. »
</p>

<p>
Le connétable hocha la tête en assentiment. Le frère du roi Baudoin était un allié fidèle et sérieux, et son comté de Jaffa-Ascalon répondait généralement sans faille aux appels de la couronne.
</p>

<p>
« Il me semble bien vain d’espérer arriver aux murailles de Damas avant… »
</p>

<p>
Il se tourna vers le clerc impassible à ses côtés, qui attendait, un stylet à la main, qu’on lui donne des instructions.
</p>

<p>
« Quel jour serons-nous dans une semaine ?
</p>

<p>
– Ce sera la saint Georges, messire Onfroy.
</p>

<p>
– Ah! S’esclaffa le guerrier. Que voilà bon signe ! Si seulement nous pouvions arriver là-bas pour cette date…
</p>

<p>
– En ne prenant que quelques contingents d’hommes à pied, parmi ceux du nord, et surtout un fort parti de cavalerie, cela devrait être possible, avança Robert.
</p>

<p>
– Dans le meilleur des cas, nous aurions dans les trois cents à quatre cent lances à leur opposer.
</p>

<p>
– Cela pourrait suffire à l’affaire. Cela n’est peut-être qu’une nouvelle tentative pour intimider le prince Mugir al-Dîn » risqua le chevalier.
</p>

<p>
Régnier d’Eaucourt secoua la tête en dénégation.
</p>

<p>
« J’en ai grand doute. Cette fois, le fruit semble mûr. Il ne reste aucun opposant de valeur au seigneur d’Alep, et il a su convaincre le peuple.
</p>

<p>
– En l’affamant, traître qu’il est ! lâcha le connétable.
</p>

<p>
– Des hommes à sa solde répandent le bruit que le prince préfère nous livrer le grain du Hauran que nourrir la cité. Mais c’est en fait Norredin lui-même qui a fait intercepter les convois du nord.
</p>

<p>
– N’y a-t-il personne pour dévoiler son mensonge ?
</p>

<p>
– L’aḥdāṯ<sup><a href="#fn__3" id="fnt__3" class="fn_top">3)</a></sup> semble avoir pris son parti, et beaucoup préfèrent les Turcs à nous, car ils sont musulmans.
</p>

<p>
– La belle affaire, ils vont les dépouiller aussi sûrement que des criquets !
</p>

<p>
– L’assaut à l’encontre de leur cité ne plaide guère en notre faveur, messire. »
</p>

<p>
Le connétable se mordit la lèvre. Il savait que l’assaut manqué, en 1148, malgré le renfort de nombreux contingents venus d’Europe, demeurerait longtemps un déchirement pour le royaume. Leurs mains avaient été si proches de s’emparer de la cité que la simple mention de l’expédition était douloureuse. Il n’était pas encore connétable à cette période, mais il avait sué sous l’armure comme beaucoup de combattants, pour s’en revenir bredouille, la rage au cœur. Et maintenant leur pire ennemi, le Turc d’Alep, Nūr ad-Dīn, risquait de cueillir le fruit qu’ils convoitaient depuis si longtemps. Il avala quelques gorgées du verre qu’il venait de se remplir puis reprit la parole.
</p>

<p>
« De toute façon, nous ne pouvons demeurer sans rien faire. Je vais demander au roi de lever le ban pour que nous puissions répondre à l’appel damascène. Il nous faudra… »
</p>

<p>
Il se tut lorsque la porte s’ouvrit brusquement, dévoilant un sergent d’arme essoufflé, le regard affolé. Onfroy de Toron le dévisagea avec fureur, aussi énervé d’avoir été interrompu qu’inquiet de ce qui avait pu inciter à pareil outrage. Le soldat attendit néanmoins qu’on lui fasse signe de parler, soucieux de marquer son respect au chef des armées du roi.
</p>

<p>
« Messire connétable, on se bat en les rues de la Cité !
</p>

<p>
– Pardon ? éructa Onfroy de sa voix tonitruante. Qui se bat ? Où ?
</p>

<p>
– En le parvis du Saint-Sépulcre, à une portée d’arc à peine… Des hommes de Saint-Jean et ceux des chanoines. On parle de blessés, et peut-être de morts. »
</p>

<p>
Le connétable laissa échapper un soupir énervé.
</p>

<p>
« Quelle bande de pisseux vérolés ! N’ont-ils donc rien d’autre à faire ? Et pourquoi me déranger ? Le mathessep, ou plutôt le vicomte, sont là pour ça, non ?
</p>

<p>
– Il n’y a personne au palais en dehors de vous, messire. Et comme cela est dans la rue à côté… »
</p>

<p>
Le connétable fit taire l’homme d’un geste, soufflant comme un bœuf, d’un air dépité et agacé. Régnier d’Eaucourt se leva, attrapant son casque.
</p>

<p>
« Laissez-moi m’en occuper, messire. Je suis en tenue et pourrai me protéger si l’envie leur en prenait.
</p>

<p>
– Qu’ils essaient de s’en prendre à un chevalier de l’hôtel du roi, et il pourrait se voir quelques écorchés avant la fin du jour ! gronda Onfroy avant de se reprendre d’une voix plus calme : Mais tu as raison, prends avec toi les quelques sergents que tu croiseras et tente de calmer ces maudits clercs. »
</p>

<p>
Le chevalier salua d’un signe et sortit précipitamment, suivi du soldat. Le connétable secouait la tête, dépité.
</p>

<p>
« L’ennemi est partout autour de nous et ces maudits tonsurés n’ont que ça à faire, de s’entrebattre !
</p>

<p>
– On m’avait dit qu’il y avait soucis, mais je ne les pensais pas si fort courroucés.
</p>

<p>
– Ah ! Ils seraient prêts à s’égorger pour l’étron d’un vilain, s’ils pensaient qu’il doit chier en leur latrine. Maudits moinillons pleins de morgue ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Palais royal, J\u00e9rusalem, matin\u00e9e du vendredi 16 avril 1154&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;palais_royal_jerusalem_matinee_du_vendredi_16_avril_1154&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;360-8992&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="parvis_du_saint-sepulcre_jerusalem_midi_du_vendredi_16_avril_1154">Parvis du Saint-Sépulcre, Jérusalem, midi du vendredi 16 avril 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’il arriva au débouché de la rue qui donnait sur le Saint-Sépulcre, Régnier constata que les pèlerins avaient reflué jusque-là, bloquant en partie l’accès. Quelques curieux tendaient le cou, intrigués par l’échauffourée. Avec l’aide de sa poignée d’hommes, le chevalier parvint néanmoins à forcer le passage et s’avança au milieu de l’endroit désert, les poings sur les hanches. C’était la première fois qu’il découvrait le lieu sans une foule allant et venant, ni camelots affairés. Ces derniers avaient tous remballé rapidement leurs pacotilles et s’étaient éclipsés, craignant les affrontements qui n’allaient certainement pas tarder à dégénérer.
</p>

<p>
Régnier examina l’entrée du sanctuaire. Les portes de bronze avaient été fermées, et seul l’accès en haut des escaliers, à droite, était maintenu ouvert. Quelques visages inquiets y étaient discernables, protégés derrière l’angle du mur et un banc dressé. Au sud, le vaste bâtiment des frères de l’hôpital de Saint-Jean était presque achevé. L’imposante tour qui couronnait l’ensemble était encore en cours d’édification, et des passerelles de bois s’y accrochaient, suspendues dans le vide. Là aussi, plusieurs têtes qui tentaient de se faire discrètes apparaissaient par endroits. La grande porte d’accès aux salles était également bloquée.
</p>

<p>
Régnier leva le regard, plissant les yeux pour se protéger du soleil qui pointait derrière les nuages. Il salua une fois, la main haute et s’annonça comme chevalier du roi. Il n’obtint pour seule réponse qu’un envol de quelques pigeons, qui se réfugièrent sur une corniche plus élevée, d’où ils auraient une meilleure vue sur l’amusant spectacle des hommes. Cherchant les vestiges d’un éventuel affrontement, Régnier remarqua plusieurs flèches brisées sur le sol, contre le mur de l’église. Mais nulle part il ne découvrit de traces de sang. Il souffla, rassuré, et lança d’une voix forte :
</p>

<p>
« Il n’est nul besoin de répandre le sang en la Cité. Que deux hommes s’avancent vers moi depuis chaque côté.
</p>

<p>
– Qu’ils jettent à bas leurs arcs d’abord, rétorqua une voix venue du Saint-Sépulcre.
</p>

<p>
– Ils sont armés et ont tenté de nous assaillir, répliqua un homme de l’hôpital »
</p>

<p>
Régnier fit signe à ses hommes d’approcher et les disposa en ligne, séparant la cour en deux zones.
</p>

<p>
« Voilà, des sergents du roi empêcheront quiconque d’avancer, nul ne pourra les passer outre sans devenir l’ennemi de la couronne. Cela vous suffit-il comme garantie ?
</p>

<p>
– Et les archers, lança la voix depuis l’église.
</p>

<p>
– Ils ne tireront pas sur mes hommes et moi, et vous ne saurez les assaillir, ils n’ont donc nulle raison de décocher des traits. »
</p>

<p>
Après un long moment, une ambassade s’avança depuis chacun des côtés. Pour l’hôpital, un frère de Saint-Jean à la tenue de travail fatiguée, au regard effarouché mais à l’aspect rusé, accompagné d’un massif ouvrier, les mains comme des massues, taillé dans un tronc de chêne et le visage aussi alerte que celui d’un baudet. Face à lui, un chanoine à la robe de qualité plissant sur ses formes rebondies, au crâne d’œuf et à l’élocution zézayante. Il s’était également adjoint un aide de camp à l’intelligence toute musculaire. Les quatre hommes se dévisageaient avec colère, chacun des deux grands costauds très désireux de prouver à l’autre qu’il pouvait adopter un air plus bovin que lui. Régnier prit quelques instants pour réfléchir à la façon de mener cet entretien avant de se lancer.
</p>

<p>
« Comment se fait-il que j’encontre clercs en bataille aux portes mêmes du Sépulcre du Christ ?
</p>

<p>
– Cela ne concerne nullement le roi, précisa le petit chanoine replet, c’est là affaire privée entre les frères de Saint-Jean et nous.
</p>

<p>
– Cela concerne forcément le roi que deux des plus grands ordres s’affrontent en bataille à une portée d’arc de son palais ! »
</p>

<p>
L’hospitalier leva un doigt pour s’immiscer dans la conversation.
</p>

<p>
« Je tiens à démentir. Nous ne portons le fer nulle part, nous ne faisons que défendre nos biens… »
</p>

<p>
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que l’autre clerc tempêtait et l’insultait, avec des expressions qui auraient certainement choqué plus d’un charretier. Il fallut un petit moment avant que le calme ne revienne.
</p>

<p>
« Faites-moi récit de ce qui s’est passé, sans en chercher cause, demanda Régnier.
</p>

<p>
– Des hommes du Sépulcre ont tenté de mettre bas nos échafauds…
</p>

<p>
– Certes pas, ils voulaient juste calmer un peu l’ardeur des sonneurs de cloches !
</p>

<p>
– Nous avons droit de cloche, ne vous en déplaise…
</p>

<p>
– Alors sonnez lorsque c’est temps, pas en plein sermon de mon seigneur le patriarche.
</p>

<p>
– Qu’a-t-il besoin de faire sermon en le parvis aussi ?
</p>

<p>
– C’est là son privilège, depuis les temps du bon roi Godefroy, qui était ami du Saint-Sépulcre…
</p>

<p>
– Calme, amis ! Calmes ! On m’a parlé de blessés, voire de meurtrerie ! Je ne vois pas de sang mais quelques traits au sol. Pouvez-vous me dire… »
</p>

<p>
Il n’eut pas le temps de finir que le chanoine éructait, excité comme un coq de combat.
</p>

<p>
« Ils ont tiré moult flèches sur nos gens, voilà. Et en ont blessé de leurs traits assassins !
</p>

<p>
– Ils venaient à nous brandissant des hasts<sup><a href="#fn__4" id="fnt__4" class="fn_top">4)</a></sup>, comme larrons en chemin. Heureusement que nous avions un archer de talent, sinon ils auraient bien mis à bas notre tour ! »
</p>

<p>
Une fois encore, Régnier intervint, séparant les deux adversaires, attendant patiemment qu’ils se lassent de s’invectiver.
</p>

<p>
« Combien d’hommes sont navrés parmi les vôtres ? » demanda-t-il au chanoine.
</p>

<p>
Après quelques tergiversations, le clerc finit par avouer d’une voix moins assurée :
</p>

<p>
« Il y en a un qui a reçu profonde entaille en la main, et un autre blessé à la cheville…
</p>

<p>
– Par un trait ?
</p>

<p>
– Non, hésita l’homme. Il a chu en trouvant refuge. Mais si on ne lui avait pas tiré dessus, ce ne serait…
</p>

<p>
– Pas de mort ? »
</p>

<p>
Le chanoine secoua la tête en dénégation, presque déçu de n’avoir pas de plus beaux martyrs à brandir pour sa cause. Le chevalier se tourna vers l’hospitalier et lui posa la même question.
</p>

<p>
« De notre côté, ce sont surtout des atteintes à nos biens, à l’édifice que nous édifions pour les marcheurs de Dieu… Cela risque d’entraver notre sainte mission. »
</p>

<p>
Régnier hocha la tête et reprit la parole d’une voix ferme.
</p>

<p>
« Je vais laisser ici quelques sergents, qui veilleront à ce que nul trouble ne vienne se répandre. Le vicomte sera informé et je pense qu’il verra des gens de vos ordres. D’ici là, veillez à ce que vos gens ne s’emportent pas. Pensez à tous ces pèlerins qui espèrent aux portes du sanctuaire ou dans les lits de l’hospice. Il sera temps de vider votre querelle devant la Cour de Sa Sainteté le Pape. »
</p>

<p>
Les deux clercs hochèrent la tête, contrariés, obtempérant visiblement à contrecœur. Lorsque le petit groupe se dispersa, le chanoine ramassa avec soin toutes les flèches qu’il aperçut, et les brandit en un signe de défi avant de rentrer dans l’église du Saint-Sépulcre. Régnier reprit le chemin du palais, accolé au sud-ouest du sanctuaire. Il se frottait le visage, inquiet. Le royaume venait à peine de se remettre des affrontements entre la reine mère Mélisende et le roi Baudoin. Il ne manquait plus qu’aux clercs de dégainer les armes pour de futiles prétextes tandis que pendant ce temps, Nūr ad-Dīn approchait ses mains de la cité de Damas… ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Dans les premières années de la décennie 1150, le jeune Baudoin III parvint enfin à s’assurer la mainmise sur le royaume. L’affrontement avec sa mère Mélisende avait créé de nombreuses difficultés internes au royaume alors que la Seconde Croisade échouait devant les murs de Damas.
</p>

<p>
Le succès à Ascalon supprimait la dernière tête de pont Fâtimide mais ne suffisait pas à éclipser l’échec dans les combats orientaux. Damas demeura hors de portée du pouvoir chrétien et, surtout, fut annexée par Nūr ad-Dīn à ses possessions nordiques. L’émir établissait ainsi dans les territoires musulmans une unité telle qu’il n’y en avait pas eu depuis l’arrivée des Latins en Terre sainte, plus de cinquante ans auparavant. Cela explique pourquoi les efforts des deux adversaires se portèrent ensuite sur l’Égypte, où la dynastie chiite en place vacillait, offrant le pays à qui aurait la force de s’en emparer.
</p>

<p>
À côté de cela, la fortune des ordres religieux militaires en avait fait des pouvoirs quasi autonomes au sein des territoires chrétiens. Indépendants du royaume laïc, ils avaient été également affranchis par le Pape de la tutelle du clergé local, ce qui provoqua de nombreux remous. En outre, depuis quelques années, parmi ces exempts, les frères de Saint-Jean (communément appelé Hospitaliers) se militarisaient à grande vitesse. Il se voyaient régulièrement remettre des forteresses, comme on le faisait déjà pour l’ordre du Temple. Fort de cette puissance armée, Gilbert d’Assailly, futur grand maître de l’Hôpital, fut d’ailleurs un des chauds partisans de la politique agressive envers l’Égypte.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Boas Adrian J., <em>Jerusalem in the Time of the Crusades</em>, Londres et New-York : Routledge, 2001.
</p>

<p>
Elisséef Nikita, <em>Nūr ad-Dīn. Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em>, Damas : Institut Français de Damas, 1967.
</p>

<p>
Riley-Smith Jonathan, <em>The Knights of St. John in Jerusalem and Cyprus c.1050-1310</em>, McMillan, 1967.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18569-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__3" id="fn__3" class="fn_bot">3)</a></sup> 
<div class="content">Milice urbaine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__4" id="fn__4" class="fn_bot">4)</a></sup> 
<div class="content">Bâton, hampe. Désigne plus largement tout ce qui comporte un long manche, arme comme outil.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:20 +0000</pubDate>
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 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Le meilleur des fils]]></title>
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<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="cesaree_mercredi_3_juillet_1140_apres-midi">Césarée, mercredi 3 juillet 1140, après-midi</h2>
<div class="level2">

<p>
Le soleil jouait au travers des branches du palmier, s’employait à gâcher la sieste de Sawirus. Allongé entre le tronc et un muret de pierre sèche, le marchand tentait d’oublier un peu la chaleur de la journée. Sa petite taille lui avait permis de se ménager un endroit agréable où se délasser, installé sur une couverture utilisée habituellement pour protéger le dos de sa mule Rayya du frottement des paniers. Mais pour l’heure, même elle, son infatigable servante, réfugiée à l’ombre, avait la tête basse le regard absent. Attrapant un de ses rafrafs<sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, Sawirus tenta de s’en faire un masque sur les yeux. Ce fut alors au tour des mouches de venir bourdonner à ses oreilles, de se poser sur ses mains et ses narines.
</p>

<p>
Agacé par ce harcèlement, il s’assit, se frottant le visage comme s’il sortait d’un long sommeil. Une colonie de puces semblait s’être établie dans sa barbe, qu’il gratta avec vigueur. Une brise marine apportait quelques senteurs iodées, rafraichissant un peu l’atmosphère emplie de poussière. Il renifla et soupira silencieusement, les yeux à demi-clos, avisant d’un regard son potager. Son valet, Mahran, était monté sur le muret qui séparait l’enclos des terres voisines, protégeant les cultures des animaux et des maraudeurs. S’abritant du soleil d’une main, il était tourné vers le sud, scrutant par-delà les jardins.
</p>

<p>
« Vois-tu souci au loin ? »
</p>

<p>
Tout joyeux, l’homme se retourna vivement, les yeux rieurs :
</p>

<p>
« Force animaux bâtés, cavaliers en selle et pieds poudreux. Une belle caravane est aux abords de la porte depuis Nazareth. »
</p>

<p>
Sawirus se leva, époussetant son thwab<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> de fin coton rayé. Jouant des pieds et des mains, il rejoignit son domestique et admira à son tour l’importante procession qui soulevait un nuage de poussière tel que les murailles et la porte semblaient sortir d’une brume dorée. Sawirus ne put s’empêcher de sourire.
</p>

<p>
« Nous avons là surtout des marchands à ce que j’en vois, fors quelques hommes du Christ à la croix écarlate, mais ils ne sont guère. Une simple escorte je dirais.
</p>

<p>
– Si fait. Ils protègent la fin de convoi. Certainement des marcheurs de la Foi de retour de la ville sainte.
</p>

<p>
– Mais les chameaux que je vois, ainsi que les mules, semblent bien chargés de vivres. Il se trouve là des négociants. Aide-moi à bâter Rayya puis empresse-toi de quérir nouvelles. Tu me retrouveras à la maison. »
</p>

<p>
Excité à l’idée des transactions qui allaient s’offrir à lui, Sawirus se hâta vers les paniers de bât, emplis de lentilles fraîchement récoltées, de bottes d’oignons et des derniers pois chiches de la saison, d’anémones et d’œillets coupés avec soin pour décorer sa demeure. Son valet sangla rapidement et s’en fut, trottinant d’un pas lourd sur le chemin caillouteux. D’autres jardiniers curieux l’accompagnaient en direction de la grande porte orientale. Sawirus préféra éviter la cohue qui devait régner à cette entrée et choisit prudemment de faire le tour par la partie nord de la cité, guère éloignée.
</p>

<p>
Menant sa mule d’une main nonchalante, il rejoignit la muraille de pierres couleur sable, puis la longea à main gauche avant de bifurquer en direction du littoral. Tandis qu’il avançait sur le sentier au nord des fortifications, il laissait son regard errer au loin, sur la mer. Quelques esquifs, modestes embarcations de pêcheurs, ondulaient sur les flots, par-delà les dangereux rochers aux abords de la côte. Une voile de belle taille coupait l’horizon tel un canif pointé vers les cieux. Un navire de commerce, ou de guerre, qui faisait route vers le nord, peut-être vers Acre, Beyrouth ou plus loin encore.
</p>

<p>
Sawirus était heureux de ne plus avoir à voyager. Il avait désormais un garçon en âge de se charger de cette corvée, et lui se contentait de gérer ses affaires depuis sa maison. Il sourit à la pensée de sa femme et de sa fille qui l’attendaient, du repas qu’ils prendraient ensemble à la tombée de la nuit. Un peu en retrait du passage, sous les palmiers, un large groupe d’enfants jouait avec quelques chiens à l’allure famélique. Il leur sourit aussi, sans même y réfléchir, heureux de son sort et de la bonne fortune qui avait favorisé sa demeure jusqu’alors.
</p>

<p>
À l’entrée de la ville se trouvait seulement un homme de faction, qui accomplissait sa tâche avec un zèle rare, affalé dans un escalier accolé à la tour, le regard perdu dans le vague. Reconnaissant Sawirus, il le salua à peine d’un mouvement de menton, puis se replongea dans l’examen attentif de l’intérieur d’une savate usée. Pour ne pas faire de détour supplémentaire, le vieil homme décida de couper par le marché, une zone encombrée de sacs et de paniers, d’étals qui empiétaient sur la rue déjà fort étroite. Mais cela permettait de cheminer à l’ombre, car tout un fatras de canisses et de treillages avait été lancé d’une façade à l’autre, dans un désordre sans nom. Bien trop souvent, un simple oiseau en faisait s’écrouler de larges portions sur les badauds et les marchands situés en dessous, provoquant un nuage de poussière, et plus encore de cris indignés et énervés. Mais les roseaux et les fines lattes retrouvaient vite leur place jusqu’à leur affaissement suivant. Les artisans s’affairaient souvent devant leurs clients et exhibaient leur production à l’entrée de leur échoppe.
</p>

<p>
Le passage préféré de Sawirus était celui où de petits éléments de mobilier en bois tourné étaient réalisés. Une senteur délicate, mélange de toutes les essences creusées, encore vertes, embaumait l’air. Alors qu’il s’engageait dans la venelle menant à sa maison, il salua de la main quelques amis. Installés devant une petite table sur un perron auquel on accédait par une volée de marches, ils commentaient l’activité avec indolence. Il stoppa Rayya et souleva plusieurs fois le heurtoir de la grande porte arrière, par laquelle il faisait toujours entrer la mule. Ce fut une servante qui lui ouvrit, non sans avoir au préalable vérifié par le guichet l’identité du visiteur. Sans attendre, il lui donna la longe et lui demanda de décharger l’animal, puis de le confier aux soins de Mahran dès son retour.
</p>

<p>
« Justement, maître, il est déjà là, il vous attend dans la <em>qa’a</em>. »
</p>

<p>
À son air contrit, Sawirus sentit sa poitrine se serrer. Sans plus un mot, il se hâta vers le cœur de la demeure. Là, au débouché du couloir d’entrée se tenait Mahran, flanqué d’un gros homme habillé à l’occidentale mais avec un turban sur la tête. Les traits tirés, il était manifestement fatigué. La sueur avait dessiné des rides sur son visage, comme des traces de charbon dans la cendre et la poussière du voyage ternissait ses vêtements. Visiblement désolé, il souriait d’un air gauche. Il n’avait pas plus de vingt-cinq ans. Sawirus reconnut le fils d’un associé habituel. Le jeune homme salua rapidement, ne sachant que faire de ses mains. Sawirus inclina la tête à son tour.
</p>

<p>
« Maître Ayoul ! Quelle surprise, je ne vous savais pas en route pour ma cité, mais nous saurons vous loger comme il se doit, en ami.
</p>

<p>
– Je vous rends grâce de votre accueil, maître Sawirus, mais vous me voyez cheminer le cœur lourd jusqu’à votre hôtel…
</p>

<p>
– Que se passe-t-il ? Ton père aurait-il rendu son âme à Dieu ? Il est pourtant de quelques années mon cadet !
</p>

<p>
– Il ne s’agit pas de lui… Si je suis ici, c’est pour mener vos biens, à la demande de mon père justement, et pour vous informer que nous avons porté en terre votre fils, le pauvre Yazid, il y a deux huitaines de cela. Des brigands, à l’entour de Tyr et Toron, sûrement des fuyards de Panéas<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> ou de la garnison turque massacrée par le prince d’Antioche… »
</p>

<p>
Sawirus crut que son crâne allait exploser, il se retint à la porte pour ne pas défaillir. Les silhouettes se troublèrent devant ses yeux embués et sa gorge le serra tant qu’il lui paraissait être étranglé par quelque démon. Il se laissa glisser doucement au sol. De la salle voisine, un cri de femme déchira le silence. Une mère avait perdu son fils.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;C\u00e9sar\u00e9e, mercredi 3 juillet 1140, apr\u00e8s-midi&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cesaree_mercredi_3_juillet_1140_apres-midi&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;373-9059&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="ascalon_jeudi_10_septembre_1153_matin">Ascalon, jeudi 10 septembre 1153, matin</h2>
<div class="level2">

<p>
Le modeste groupe de cavaliers avançait doucement au travers des jardins abandonnés. Les murets en avaient été abattus, les arbres maltraités, les cultures dévastées. Parfois, quelques cabanes rapidement édifiées s’écroulaient dans un nuage de poussière. Ici et là, des croix surmontaient les fosses où des corps avaient été pieusement allongés. En tête, un peu affaissé sur l’encolure de sa monture se tenait Sawirus. Il regardait d’un œil triste le spectacle qui s’offrait à eux.
</p>

<p>
Le fossé était par endroits empli de broussailles, de terre et de gravats, sauvagement arrachés dans les potagers voisins. Des protections de bois, des vestiges de navires dépecés gisaient ici et là, arborant quelques tronçons de flèches comme les stigmates de la bataille qui avait eu lieu. Ironiquement, des souïmangas au plumage irisé lançaient leurs trilles, posés sur ces perchoirs improvisés. Les restes d’une grande tour d’assaut en partie incendiée étaient en cours de démontage, et des captifs habillés de hardes s’activaient au dégagement des éboulis de pierre au droit des murailles éventrées, sous la surveillance goguenarde de soldats repus.
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<p>
Ascalon avait été prise après de longs mois de siège, désormais la bannière du roi de Jérusalem claquait dans le vent sur les remparts. Et les négociants comme Sawirus et ses compagnons s’en venaient pour voir comment rendre profitable cette désolation. La guerre engraissait le commerce, et les marchands. L’entrée se faisait par la grande porte, celle du levant, où se trouvaient désormais les hommes en charge de la ville d’Ascalon, en attendant l’installation de l’administration royale. Le garde qui les arrêta, la barbe poussiéreuse et le cheveu rare, avait le côté du visage encore tuméfié et parlait avec un chuintement sifflant. Il leur indiqua le bâtiment converti en halle, une ancienne mosquée appelée la Verte.
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<p>
Une fois l’enceinte franchie, le lieu s’annonça plus paisible. La rue principale, comme la majeure partie de la cité, n’avait vu aucun affrontement et la reddition négociée avait permis à l’endroit d’échapper à la dévastation. De temps à autre, on apercevait une ombre rasant les murs, quelques chrétiens orientaux qui avaient répugné à abandonner leurs biens. Depuis un peu plus de deux semaines qu’Ascalon était tombée, la vie reprenait peu à peu ses droits, les hommes devenaient plus hardis, et les voyageurs autorisés à entrer apportaient un peu d’animation moins effrayante que les soldats en armes. Obliquant en direction de la porte de la mer, ils pouvaient désormais admirer le bâtiment qu’on leur avait indiqué, situé sur un promontoire au sud-ouest de la ville. La taille imposante de ce dernier et sa proximité avec la plage en faisaient un centre de commerce idéal.
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Abandonnant les chevaux à un de leurs valets, les trois marchands pénétrèrent dans la grande cour, au travers de la cohue générale. On s’invectivait dans toutes les langues du Levant, on s’interpellait d’une arcade à l’autre, on se saluait de gestes démonstratifs. Des paquets étaient vivement hissés sur les bâts, des ballots se faisaient éventrer pour en présenter le précieux contenu. Étoffes délicates, rutilants objets de cuivre, céramiques colorées, verre, bijoux…, les richesses de la ville étaient offertes au regard, posées à même le sol sur de pauvres tapis ou brandies bruyamment par les camelots. Quelques soudards, la mine réjouie, négociaient le fruit de leurs rapines avec des négociants chicaneurs. On mordait les pièces<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, on soupesait leur poids, on palpait les bourses de monnaies scellées<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>.
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<p>
Sawirus fut bousculé par un homme à l’expression dédaigneuse qui menait une mule chargée d’un incommensurable fatras d’armures, casques, fers de lance, épées. Les trois compères se regardèrent, un peu perdus, ne sachant par où commencer. Le plus jeune, Shabib, proposa de se séparer afin de prospecter plus rapidement. Sans même attendre de réponse, il disparut dans la foule bigarrée. Sawirus n’aimait guère se trouver ainsi malmené de droite et de gauche, devant surveiller sans cesse sa ceinture, craignant qu’un larron n’y mette la main sur son argent.
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<p>
Il croisa quelques visages patibulaires de guerriers en patrouille, le regard mauvais. Ils auraient certainement préféré s’activer à dépecer la ville de ses richesses plutôt qu’à garantir la sécurité de ceux qui profitaient de l’aubaine. Ils se contentaient donc de cheminer par petits groupes, heurtant de leurs armures sales les négociants affairés. Indifférente à leur avance, la foule n’était guère plus vexée de leur brutalité qu’un torrent malmené par des rochers.
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Sawirus pénétra dans la grande salle, où il découvrit que se déroulait la vente des esclaves. Sur la chaire de prêche convertie en estrade, on exhibait les captifs, les mains et les pieds entravés par des cordes ou par des fers pour les plus intrépides. Pour l’heure, des soldats turcs attendaient en file, crachant et maudissant de leur langue rude leurs geôliers tout en se débattant. Un grand guerrier aux longues tresses, au port altier, venait d’être vendu pour trente-cinq dinars égyptiens, une misère pour un tel homme.
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<p>
Se demandant à quel taux il pouvait acquérir des monnaies, Sawirus s’avança vers les bancs de change qui occupaient tout un pan de mur. Là, les trébuchets cliquetaient des pesées rapides, chacun comparait ses notes avec le voisin. Pour l’heure, la pièce d’or égyptienne pouvait s’obtenir pour un besant de Jérusalem, ce qui constituait une bonne affaire.
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Il était perdu dans ses réflexions, se lissant la barbe, désormais blanche, tout en calculant grossièrement les profits possibles, lorsqu’il entendit claquer un fouet. Il se retourna et vit un sergent franc frapper à coups répétés sur un jeune captif musulman recroquevillé à ses pieds, s’attirant un regard indigné des marchands les moins endurcis. Sawirus s’avança calmement, interpellant l’homme d’une voix douce.
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« Cesse donc, soudard, tu vas tuer ce pauvre enfançon ! »
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Le bras se figea et un regard surpris croisa celui du marchand. L’homme n’était visiblement pas bien méchant.
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« C’est qu’il a le teston plus dur qu’une pierre de meule ! Il refuse d’obéir.
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<p>
– À tant le bestancier, tu n’arriveras guère à le faire avancer.
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– Tant qu’il arrive à l’estrade plus vif que mort, ça me va. »
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L’enfant desserra un peu les bras, inquiet de comprendre pourquoi sa correction s’était interrompue. Les croûtes qui zébraient ses membres, la crasse qui maculait son visage, ses cheveux et ses guenilles indiquaient qu’il subissait ce traitement depuis un petit moment déjà. Lorsque Sawirus aperçut son regard d’animal apeuré, la question franchit ses lèvres malgré lui :
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« Et quel prix en demandes-tu ? »
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L’homme se racla la gorge bruyamment.
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<p>
« Avec tous ces captifs, si j’en tire une douzaine de besants, j’en serai aise. »
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Le marchand se pencha vers l’enfant prostré, qui se recula instinctivement.
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« Quel est ton nom, garçon ? »
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Il n’obtint en réponse qu’un souffle muet puis un murmure à peine audible :
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<p>
« Yazid. »
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Sans même y réfléchir, Sawirus se redressa puis compta vingt pièces d’argent au soldat ébahi. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Ascalon, jeudi 10 septembre 1153, matin&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;ascalon_jeudi_10_septembre_1153_matin&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;9060-16869&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
La prise d’Ascalon en 1153 fut une grande victoire stratégique pour les forces latines moyen-orientales. La ville tenue jusque-là par les Fâtimides d’Égypte constituait une tête de pont qui menaçait sans cesse les territoires du sud des royaumes, jusqu’aux alentours de Jérusalem. La dynastie finissante des shi’ites égyptiens constituait une proie rêvée pour les pouvoirs régionaux. Ce fut d’ailleurs Saladin qui s’en empara finalement, avant de réaliser l’unification avec les territoires syriens sous son pouvoir. Bien que la prise de la ville se fût faite suite à une reddition, les habitants musulmans en furent délogés et escortés jusqu’aux territoires fâtimides, où ils furent razziés par des pillards turcs. On sait que certains habitants restèrent, dont des Juifs et vraisemblablement des Chrétiens orientaux qui n’avaient, en principe, rien à redouter des attaquants catholiques.
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<p>
Le commerce continuait bien évidemment pendant les opérations militaires, qui n’avaient pas une ampleur telle que les communications fussent impossibles. Bien au contraire, un marché suivait généralement les armées, leur fournissant des vivres et recyclant, dans les échanges commerciaux, les prises de guerre dont les esclaves. Par ailleurs, le change demeurait possible à tout moment et certains négociants spéculaient justement sur les taux. Les marchands étaient très mobiles, n’hésitant pas à quitter leur famille pour des mois, voire des années. Et il arrivait qu’ils succombent des aléas des voyages, naufrage, maladie ou brigands et pirates.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit10" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Goitein Shlomo Dov, <em>A Mediterranean Society</em>, Vol. I à 6, Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 1999.
</p>

<p>
Moy Daniel R., <em>Military strategy in the Latin Kingdom of Jerusalem : The Crusader Fortification at Caesarea</em>, Mast. Of Arts Thesis, Norman, Okalhoma, 1998.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du Royaume latin de Jérusalem</em>, Paris : CNRS Éditions, 2007.
</p>

<p>
Pringle Denys, <em>The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem. A corpus. Volume I. A-K</em>, Cambridge : Cambridge University Press, 2008.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;18494-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Longue extrémité du turban.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Sorte de robe à manches longues, vêtement de base des populations moyen-orientales d’alors.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">La ville avait été remise courant juin par les Damascènes au royaume de Jérusalem, après un siège commun de la ville tenue par un officier sous l’autorité de Zengî, alors en guerre avec Damas.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">On vérifiait sommairement la qualité des pièces en les mordant et en les faisant tinter, avant de les peser.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Les pouvoirs publics scellaient des bourses de monnaies dont le contenu était garanti, permettant d’attester d’une valeur sans peser individuellement chaque pièce.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:15 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Le meilleur des fils]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Traîtres sentiers]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="abords_de_laodicee_plateaux_anatoliens_nuit_du_samedi_3_janvier_1148">Abords de Laodicée, plateaux anatoliens, nuit du samedi 3 janvier 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
Appuyé contre un tronc nu, l’homme regardait la vapeur s’échappant de sa bouche monter vers le firmament. Les étoiles scintillaient, indifférentes. La lune n’était qu’à quelques jours de son plein et éclairait d’une lumière froide le camp et les murailles proches de Laodicée. Vers le sud, un peu à l’est, une ombre gigantesque dévorait le ciel : le mont Cadmus. Un souffle d’air glacé fit frissonner Ganelon qui baissa la tête vers le maigre feu qu’il partageait avec ses trois compagnons : Alerot le second valet, son ami Aimon l’Englois, un archer qui les assistait et les protégeait et surtout Régnier d’Eaucourt, son seigneur et maître, chevalier de l’ost du roi Louis.
</p>

<p>
Pour l’heure, il était le seul éveillé, responsable du maintien des flammes. Au moins ils arrivaient à se réchauffer, même si le bois vert et mouillé rabattait sur leurs visages une fumée suffocante chaque fois qu’ils s’en approchaient. Tous les foyers alentour produisaient une semblable colonne, éclairée d’une lumière orangée à sa base. Le camp était calme, les discussions se faisaient à voix basse, et même les bêtes, les rares montures et animaux de bât qui avaient survécu jusque-là, ne bougeaient guère. Les quelques prédateurs qu’ils avaient découverts ici, chacals dorés, hyènes rayées, ne s’aventuraient pas aussi près d’une cité comme Laodicée.
</p>

<p>
Les patrouilles craignaient bien plus les féroces Turcs qui les assaillaient à tous moments, décochant leurs flèches avant de galoper à l’abri. Ganelon tira sur ses épaules la couverture dont il s’était enveloppé, grelottant malgré ses pieds près du feu. Il aurait bien avalé un peu d’eau, histoire d’oublier sa faim et de se remplir l’estomac, mais il n’avait guère envie de bouger dans le froid. Loin de la côte, le ravitaillement faisait défaut. En fait, il semblait au valet qu’il n’avait rien mangé de correct depuis qu’ils avaient quitté sa Picardie natale. Lui qu’on appelait volontiers le Gros n’était plus que l’ombre de lui-même. Il s’était résigné à percer de nombreux trous à sa ceinture au fur et à mesure de leur avancée.
</p>

<p>
Depuis qu’ils étaient dans les territoires byzantins, la situation était devenue effroyablement difficile. Les paysans qu’ils croisaient, ceux qui n’avaient pas eu le temps de fuir, ne lui paraissaient guère différer des guerriers qui s’opposaient à leur marche. Quant aux soldats qui tenaient les villes, leur comportement était souvent agressif, hostile. Alerot disait que c’était la faute aux troupes allemandes, qui les avaient devancés sur la route. Ganelon pensait que c’était plutôt parce que ces maudits Grecs avaient partie liée avec les sarrasins. Il avait eu un moment d’espoir lorsque la rumeur avait couru que le roi allait rejoindre l’empereur de Sicile et qu’à eux deux ils prendraient la trop fière cité de Constantinople. L’évêque de Langres soutenait l’idée qu’il suffisait d’attendre à Adrianople les navires siciliens.
</p>

<p>
Ganelon avait vite déchanté quand les voiles aperçues furent celles des Byzantins chargés de transporter rapidement les unités françaises sur la côte anatolienne. Ces maudits orientaux ! Leur fourberie était désormais légendaire, et les hommes de la troupe se racontaient toutes les occasions où ils y étaient confrontés. Ils étaient supposés être des frères chrétiens, mais se comportaient comme des païens infidèles. Ils cachaient les vivres, refusaient l’entrée de leurs cités, se réfugiaient dans les montagnes à leur approche. On disait que si l’armée allemande avait été perdue, c’était parce que leurs guides l’avaient menée dans des chemins impossibles, puis qu’ils s’étaient enfuis afin de prévenir l’ennemi.
</p>

<p>
Le craquement d’une brindille dans le silence givré le fit se retourner. Leur mule, Bone-Amie, semblait intriguée par ce qu’elle voyait à ses pieds. Elle se mit à frapper du sabot et à gratter tout en tirant sur sa longe, perturbant le grand destrier du chevalier. Ganelon se leva péniblement et avança vers elle, sortant la main dans la froidure pour lui flatter l’encolure.
</p>

<p>
« Là, ma belle, demeure calme, il ne s’agit pas d’éveiller les nôtres compères. Nous avons fort parcours à suivre demain. »
</p>

<p>
Bone-Amie vint se frotter affectueusement, avec toute la délicatesse d’une bête de bât de plusieurs centaines de kilos, manquant de faire tomber le valet. Ganelon eut un sourire fugace. Il aimait les animaux, car il n’était jamais déçu par eux. Son maître avait acheté la mule pour un prix indécent, lorsqu’ils avaient débarqué du navire, mais Ganelon et Alerot s’étaient félicités de leur bonne étoile. Une telle assistance était inestimable, vu le long périple qu’ils devaient accomplir. Ils avaient vite baptisé à leur goût la courageuse bête, n’ayant pu comprendre le baragouinage du vendeur. Et tous les deux passaient une grande partie de leur temps à chercher de quoi nourrir le groupe.
</p>

<p>
Car si les hommes manquaient de vivre, les animaux en étaient réduits à dévorer des arbrisseaux gelés, des lichens et des mousses, le moindre brin d’herbe qui pointait sur le bord du chemin. L’hiver, la traversée préalable des forces allemandes et la traîtrise des Grecs avaient fait disparaître tout le fourrage. Le roi avait réuni le conseil en soirée, et ils devaient partir le lendemain en quête des habitants de la ville, réfugiés dans les montagnes, de façon à pouvoir obtenir d’eux les vivres qui leur permettraient de rejoindre Adalia.
</p>

<p>
Ganelon soupira. Il commençait à trouver le temps long. Plus de six mois avaient passé depuis qu’il avait assisté, au sein d’une immense foule, à la prédication du grand abbé Bernard de Clairvaux devant le magnifique sanctuaire de Saint-Denis, aux portes de Paris. D’où il était, il n’avait suivi le discours que grâce aux autres spectateurs, qui se répétaient de loin en loin les paroles du saint homme. Le moine était déjà légendaire, même pour un simple valet picard comme Ganelon, mais il ne lui était apparu que comme une vague silhouette blanche, perdue parmi les riches habits des dignitaires de l’Église. À leurs côtés, devant les trois énormes portails colorés, se tenaient d’imposantes figures aux vêtements bigarrés, grands barons, comtes et le roi Louis en personne.
</p>

<p>
Ganelon avait été gagné par la ferveur religieuse et s’était senti investi d’une mission divine. Le départ avait empli son cœur d’allégresse, même s’il ne faisait que suivre son maître. Il lui semblait avoir sa part à jouer dans les événements à venir. Des centaines et des centaines de lieues plus tard, il en était là, après avoir escaladé des montagnes, franchi des mers et survécu à des batailles. Dans le froid, sous la lune au milieu d’une foule endormie. Avec une mule pour seule compagnie.
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</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="mont_cadmus_jeudi_8_janvier_1148">Mont Cadmus, jeudi 8 janvier 1148</h2>
<div class="level2">

<p>
Le froid n’était pas suffisant pour geler le sol et l’étroit sentier n’était que boue et pierres amoncelées. Les marcheurs hésitaient, claudiquant d’un pas à l’autre. Sabots et chaussures dérapaient pareillement. Les plus chanceux trébuchaient à peine, les malheureux glissaient jusqu’à un précipice, qui avalait gens et bêtes sans distinction. Les rares zones plus faciles recelaient des bandes de pillards turcs, embusqués derrière les rochers, qui tiraient leurs traits assassins sur tout ce qui s’aventurait à leur portée. Perdu dans les nuages accrochés au relief accidenté de ce haut passage, le convoi avançait tellement lentement que chacun finissait par croire qu’il attendait plus qu’il ne marchait. Ganelon et Alerot s’aidaient de bâtons et progressaient avec quelques autres, protégés par une douzaine d’archers et d’hommes équipés de boucliers. Enviés au départ, ces derniers haletaient plus fort que leurs compagnons de devoir soulever régulièrement leurs larges pavois. Mais les nombreux tronçons de fûts et fers plantés dans le bois témoignaient de l’importance de leur bagage.
</p>

<p>
Une clameur monta de l’arrière. Rapidement, les écus se placèrent en ligne avec les tireurs derrière. Parmi eux, Aimon soufflait sur ses doigts gelés, rendus douloureux par les gerçures. Les flèches étaient encochées, les regards inquiets attendaient de voir apparaître un éventuel ennemi émerger des brumes cotonneuses. Le vacarme se fit plus fort et un frémissement fut perceptible dans la colonne en contrebas : des cris de bataille, des hennissements, le son des corps s’écroulant, de la foule prise de panique, des rochers traîtres qui roulaient. Puis jaillirent plusieurs cavaliers sur leurs petits chevaux nerveux, leurs tresses volant dans le vent. Ils portaient le chapeau à bord de fourrure que Ganelon n’avait que trop vu depuis quelque temps. Taillant de leurs sabres ou décochant des flèches rapides de leurs arcs courbes, il forçaient le passage plus qu’ils ne cherchaient à tuer. Il sembla à Ganelon qu’ils fuyaient ou du moins tentaient de s’éloigner. Il ne put retenir un cri :
</p>

<p>
« Dieu le Veut ! Hardi compaings, frappez-les sans crainte ! Percez-les de vos fers ! »
</p>

<p>
Quelques archers décochèrent, mais de nombreux croisés se trouvaient autour des Turcs. Ceux-ci approchaient tant bien que mal, talonnant leurs montures sans ménagement. Ils n’étaient plus qu’à une trentaine de pas lorsque Ganelon comprit pourquoi ils gravissaient le chemin : des cavaliers francs les poursuivaient de près, frappant de la lance les retardataires, piétinant les corps de ceux qui avaient glissé de leur selle. Régnier d’Eaucourt était avec l’avant-garde, sous le commandement de l’oncle du roi, mais il aurait aimé sans nul doute voir un tel spectacle. Cela redonna du courage à la petite troupe. Ils se sentaient prêts à affronter l’ennemi.
</p>

<p>
Le premier turc qui s’approcha reçut un trait dans le bras, ce qui ne l’empêcha pas de continuer sa route et de rejoindre une sente abrupte qui montait droit vers le sommet. Plusieurs cavaliers le suivirent de près, dont certains avaient encore des flèches en main. Profitant de ce qu’on faisait moins attention à eux, ils tirèrent quelques volées rapides avant de s’évanouir dans la végétation à flanc de montagne, projetant des gerbes de pierraille tandis qu’ils avançaient. Instinctivement, Ganelon avait plongé derrière Bone-Amie, et se sentit honteux lorsqu’il se releva et aperçut un empennage dépasser des bâts.
</p>

<p>
Il enfonça la main pour voir si la blessure était importante, mais découvrit que le fer était planté dans un sac. Il se mit à rire et se retourna vers Alerot, hilare. Son compagnon ne partagea jamais son moment d’euphorie, il était penché au-dessus d’Aimon, frappé d’une flèche à la poitrine, crachant du sang. Il avait perdu connaissance, peut-être en s’écroulant au sol. Ganelon voulut leur porter secours, mais les cavaliers en grand haubert de mailles, porteurs de la croix sur l’épaule, s’approchèrent, hurlant :
</p>

<p>
« Avant ! Avant ! Ne faites pas halte ! Il faut passer outre le col au plus vite ! »
</p>

<p>
Ganelon secoua la tête et montra son compagnon blessé :
</p>

<p>
« Il nous faut panser notre compaing, il vient de recevoir navrure parmi le corps, il crache du sang… »
</p>

<p>
Un des chevaliers avança sa monture et hurla d’un air contrarié :
</p>

<p>
« Mordiable ! Vas-tu obéir, foutre vérolé ! D’autres attendent en aval, et tu occupes la sente !
</p>

<p>
– Et comment je fais ? Je ne peux l’abandonner ici…
</p>

<p>
– Porte-le sur ta mule ou tes épaules, je m’en gabe, avance ou je m’arrange pour que tu lui tiennes compagnie, en pareil état ! »
</p>

<p>
Seul le regard inflexible de l’homme était visible, recouvert qu’il était d’acier des pieds à la tête, sa ventaille rabattue sur le bas du visage et un casque à nasal sur la tête. Il avait en main une lame rouge de sang à peine séché, brandie d’un air menaçant. Sa monture elle-même était nerveuse, remuant en tout sens, les yeux affolés. Résigné, le petit groupe se mit en branle, Ganelon et un autre soldat se penchèrent pour prendre Aimon avec eux, mais celui-ci éructa des bulles écarlates, manquant de s’étouffer. Alerot, qui tenait la longe de Bone-Amie intervint :
</p>

<p>
« Il ne faut certes pas le mouvoir ainsi, il y a grand risque de l’occire pour de bon…
</p>

<p>
– Il faudrait au moins arracher fer et fût, non ?
</p>

<p>
– Comment donc ? Je ne m’y entends guère en chirurgie !
</p>

<p>
– Et moi donc ? Nous ne pouvons tout de même pas l’abandonner ici… »
</p>

<p>
Tandis qu’ils discutaient, la colonne avait repris son avance et ils gênaient le passage, s’attirant des regards désapprobateurs des marcheurs épuisés et inquiets. Alerot commençait à progresser, entrainé par Bone-Amie qui suivait la file.
</p>

<p>
« Il me faut continuer, je ne peux barrer le passage, essayez de le porter à deux. »
</p>

<p>
Ganelon lança un regard désolé au soldat resté pour l’aider et ils tentèrent de soulever une nouvelle fois Aimon. Le flot de sang fut tel qu’ils le lâchèrent presque brutalement sur le sol. Ganelon se frottait le visage, comme s’il essayait de fuir un mauvais rêve. Son compagnon le dévisagea, d’un air contrit.
</p>

<p>
« Il n’y a rien qu’on puisse faire, compère. Il n’y a guère d’espoir pour lui. Sans un habile chirurgien, il passera d’ici peu. Rejoignons les autres avant qu’ils ne soient trop loin. »
</p>

<p>
Ganelon lança à l’homme un regard empli de haine et de colère.
</p>

<p>
« Tu veux qu’on l’abandonne, comme un chien crevé dans une fosse ?
</p>

<p>
– Peut-être une bonne âme saura le soigner parmi nos suivants. Pas nous. Et si nous restons là, nous risquons nos vies aussi. »
</p>

<p>
Ganelon hocha la tête, consterné par l’horrible évidence.
</p>

<p>
« Aide-moi au moins à l’installer au mieux sur le côté. Enroulons-le dans une couverture. »
</p>

<p>
Lorsqu’ils reprirent leur avancée, d’un pas aussi rapide qu’ils le pouvaient, pour rejoindre Alerot, Ganelon sentait les larmes lui embrouiller les yeux et s’écouler sur ses joues. Il ruminait en son for intérieur, déchiré de n’avoir pu rien faire. Tandis qu’il posait un pied puis l’autre, comme un somnambule, il passa auprès du corps mutilé d’un guerrier turc tombé. Quelques croisés se dépêchaient de le dépouiller de ses affaires de leurs mains fiévreuses. Rageur, Ganelon asséna en passant un coup de pied au cadavre à demi nu :
</p>

<p>
« Honnis soient ces Orientaux et leur pays maudit » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Le passage des reliefs anatoliens constitua une des épreuves les plus terribles pour les contingents franco-allemands de la Seconde croisade en 1147-1148. Arrivées les premières, les forces de Conrad furent d’ailleurs décimées et il dut faire demi-tour, physiquement très affecté. Le roi Louis de France lui-même n’en réchappa que par ses capacités de guerrier et grâce au fait que ses assaillants ne l’avaient certainement pas reconnu.
</p>

<p>
Le passage aux alentours du Mont Cadmus constitua l’un des moments parmi les plus difficiles pour les hommes, le train de bagages s’étant retrouvé assez mal protégé en raison de soucis de commandement à l’avant. Malgré cela, la vaillance de l’arrière-garde et du roi permirent de retourner la situation et l’armée française réussit à passer le col et à se rassembler sur le versant opposé.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;15192-16079&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Eudes de Deuil, <em>La croisade de Louis VII, roi de France</em>, publiée par Henri Waqet, Paris:Geuthner, 1949. Une version électronique de la version de Guizot (1824) existe à l’adresse : <a href="http://remacle.org/bloodwolf/historiens/odondedeuil/table.htm" class="urlextern" title="http://remacle.org/bloodwolf/historiens/odondedeuil/table.htm" rel="ugc nofollow">http://remacle.org/bloodwolf/historiens/odondedeuil/table.htm</a> (consultée le 8 juillet 2011).
</p>

<p>
Nicolle David, <em>The Second Crusade 1148: Disaster Outside Damascus</em>, Londres : Osprey Publishing, 2009.
</p>

<p>
Nicolle David, Kervran Yann (trad., adapt.), <em>La Seconde croisade et le siège de Damas en 1148 - Un pari manqué</em>, à paraître.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;16080-&quot;} -->]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:51:00 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Traîtres sentiers]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Fils de moine]]></title>
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<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_007_traitres_sentiers" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_007_traitres_sentiers" data-wiki-id="fr:qita:qita_007_traitres_sentiers">Traîtres sentiers</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="bords_de_loire_matinee_du_mardi_9_mai_1133">Bords de Loire, matinée du mardi 9 mai 1133</h2>
<div class="level2">

<p>
Sous un ciel invisible, revêtu d’un voile gris, les lambeaux de nuage semblaient piégés par les branches de saule. Au loin on entendait quelques sternes lançant des cris rauques, alarmées par un prédateur. Un héron passa silencieusement, frôlant l’eau de ses longues ailes. Menée d’un geste sûr par le passeur, la barge résonna doucement contre le ponton rudimentaire, quelques troncs assemblés en bord de plage. Prenant son temps pour se préparer, un des voyageurs descendit de l’embarcation avec précaution, guidant attentivement sa monture. Il était soulagé de n’avoir pas eu à traverser à gué, vu le haut niveau des eaux ce printemps. Le grand pont de bois était en pleine construction et il n’était pas possible de traverser autrement qu’en bac pour le moment.
</p>

<p>
Frissonnant sous sa chape de voyage, il frotta son nez rougi par le froid et l’humidité. Il n’avait décidé de quitter le palais de l’archevêque<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup> Vulgrin qu’à contrecœur, satisfait du confort douillet de l’endroit. Il soupira, le regard perdu dans le vague parmi l’épaisse brume du val. Une bourrasque de vent souleva sa capuche, révélant la fine tonsure marquant son état de clerc. En dehors de ce détail, il était difficile de le croire homme de Dieu. Élégamment vêtu d’étoffes de laine colorée, chaussé de délicats souliers guère adaptés à la marche, il tenait la bride d’un cheval de prix, dont le harnachement aurait fait pâlir d’envie de nombreux chevaliers. La voix du passeur le ramena à la réalité :
</p>

<p>
« Le bon jour, biau sire, puisse la charité des moines de Notre-Dame vous faire bon accueil. »
</p>

<p>
Sans lui répondre, le passager le salua d’un sourire. En quelques grandes enjambées, il avait rejoint le petit groupe qu’il avait côtoyé pour franchir le premier bras de Loire : deux hommes dirigeant un convoi de mules, au regard moins vif que celui de leurs animaux, un pâtre rigolard menant trois moutons, aidé d’un chien galeux et d’un garçonnet à l’air espiègle. Ils dépassèrent en silence les quelques maisons qui s’étaient installées sur l’île, modestes cabanes de pêcheurs ou de mariniers, avançant en direction du vaste bourg appuyé sur l’autre rive de la Loire, accolé à l’imposante prieurale Notre-Dame, fille aînée de Cluny.
</p>

<p>
Comme sur le premier bras du fleuve, un imposant pont de bois était en train d’être refait, mais le passage n’en était possible que pour de simples piétons, pas trop lourdement encombrés. Le long des piles, des pontons accueillaient des moulins, en partie achevés également. Le cavalier n’était guère rassuré par les flots écumants et ronflants qu’il découvrait. Le fin crachin virevoltant ajoutait à son humeur maussade. Les mules stoppèrent brutalement, apparemment peu convaincues par la perspective d’une nouvelle traversée. Les moutons se rallièrent à cet avis et n’avancèrent sur le bac que contraints par les morsures du chien et la crosse du berger. Le voyageur flatta sa monture sur l’encolure afin de l’apaiser et la fit progresser en lui parlant calmement. Une fois à bord, il s’employa à la tenir. Tout à son effort, il ne jeta que de rapides coups d’œil à l’édifice qui perçait la brume, vaste vaisseau de pierre déchirant le brouillard, à l’assaut du ciel. Le passeur chantonnait pour lui-même, indifférent aux tourbillons. Voyant le regard angoissé des voyageurs, il cracha dans l’eau, l’air goguenard, avant de leur crier :
</p>

<p>
« D’meurez sans peur, c’est quand l’eau manque qu’il faut craindre. Là, avec si bon courant, on ira pas s’écueiller en une souche, et pis on traverse en un rien de temps… »
</p>

<p>
De fait, l’embarcation arriva rapidement sur la berge orientale, sans dommage, au grand soulagement du voyageur. Descendant le premier, il entreprit de se diriger au plus vite vers l’entrée de l’hôtellerie du monastère. Traversant d’un bon pas les rives affairées, où les nombreux chalands déchargeaient ou installaient leurs cargaisons, il n’eut pas un regard pour les pêcheurs hissant depuis leurs fûtreaux<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> leurs paniers de loches, d’aloses et d’anguilles.
</p>

<p>
Une fois en ville, il entendit distinctement les ouvriers s’activer sur la vaste église et n’avait qu’une hâte : admirer de ses yeux le nouveau chœur, les chapelles récentes, les dernières travées. On lui avait longtemps vanté l’édifice, parmi les plus grandioses que la chrétienté ait jamais réalisés. La prieurale Notre-Dame avait reçu toute l’attention du riche ordre clunisien, et les dons avaient afflué depuis un demi-siècle.
</p>

<p>
La façade occidentale, en plein travaux, était parsemée d’échafaudages improbables, de cordages pendants et de poulies grinçantes. Quelques portefaix grimpaient sur des échelles, courbés sous le poids du mortier ou des mœllons. La place était bordée des loges des sculpteurs et des tailleurs de pierre ainsi que d’une forge où tintait le marteau sur l’enclume.
</p>

<p>
Sous la direction du vieux prieur Eudes<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>, récemment décédé, l’endroit avait connu la prospérité, à l’image du puissant ordre auquel il appartenait. L’entrée du monastère se trouvait sur la gauche, les battants grand ouverts. Un convers<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, à la bure fatiguée et dépenaillée, avisa le bel aspect du nouvel arrivant et partit en courant prévenir le frère hôtelier de l’arrivée d’un visiteur de marque.
</p>

<p>
Les départs terminés, la cour était calme. Seuls quelques moines s’affairaient autour du cellier, entreposant à l’abri les denrées collectées à Pâques. L’hôtelier, un petit homme au visage fripé, s’approcha rapidement, ordonnant d’un geste de s’occuper du cheval. Il était accompagné d’un jeune moine à la face rubiconde, porteur d’une aiguière et d’une serviette de lin. Ils s’inclinèrent devant le nouvel arrivant, qui les salua à son tour en ôtant sa capuche, révélant ainsi son état et se présentant rapidement. L’hôtelier esquissa un rapide sourire, dévoilant de trop rares dents tandis que le voyageur se lavait rapidement les mains avant de les sécher.
</p>

<p>
« Grand honneur de vous avoir en nos murs, frère. Escomptez-vous rencontrer le père prieur Ymarus ?
</p>

<p>
– Selon son désir. Pour ma part, je n’ai nulle tâche auprès de lui, je suis porteur de courriers à destination de Paris. »
</p>

<p>
Le vieil homme hocha la tête, prenant un air grave.
</p>

<p>
« Avec tous ces travaux, il est fort occupé. Je lui ferai savoir que vous êtes présent, et il avisera. »
</p>

<p>
Le messager hocha la tête en assentiment.
</p>

<p>
« Pourriez-vous me faire savoir le chemin pour se rendre en la grande prieurale ? J’aurai grande joie à me recueillir sur vos autels… »
</p>

<p>
Souriant de toutes ses gencives, le moine indiqua son jeune compagnon, qui ne les avait pas lâchés d’une semelle tandis qu’ils s’approchaient du bâtiment réservé aux hôtes de marque.
</p>

<p>
« Humbaud est là pour vous servir, il vous indiquera le chemin, aisé à trouver par ailleurs. Vous resterez pour un long temps ?
</p>

<p>
– Certes pas plus d’une poignée de jours. Il me faut juste trouver une nave pour descendre la Loire jusqu’à Orléans. J’ai quelques missives pour Fleury en chemin.
</p>

<p>
– Et pour quel sire vous m’avez dit porter messages ?
</p>

<p>
– Je ne l’ai pas dit, rétorqua le mystérieux clerc avec un grand sourire.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Bords de Loire, matin\u00e9e du mardi 9 mai 1133&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;bords_de_loire_matinee_du_mardi_9_mai_1133&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;371-8161&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="prieurale_notre-dame_de_la_charite-sur-loire_midi_du_jeudi_11_mai_1133">Prieurale Notre-Dame de la Charité-sur-Loire, midi du jeudi 11 mai 1133</h2>
<div class="level2">

<p>
Le soleil cru frappait durement la pierre blanche de l’édifice, obligeant à plisser les yeux pour en admirer l’ordonnancement des volumes. Sur les toits, les couvreurs travaillaient à la protection du nouveau chœur. En tant que clerc, le voyageur avait été autorisé à se rendre dans le cloître, tant qu’il ne perturbait pas les frères.
</p>

<p>
Néanmoins, avec le chahut des jeunes novices à qui l’on faisait classe, il aurait été difficile de se faire remarquer à moins d’y hurler comme un dément. Il passait par là pour se rendre dans l’église, par le bras septentrional du transept. En y entrant, il ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller devant le magnifique ordonnancement de l’endroit. Bien que le chœur en fût de nouveau en travaux, augmenté en raison de l’affluence des pèlerins, il s’en dégageait une telle paix qu’il aurait apprécié de pouvoir s’y retirer. Seulement, son devoir l’appelait ailleurs, et il n’était pas encore prêt à renoncer au siècle. Peut-être après quelques années encore, lorsque les horreurs de ses semblables auraient fini de briser l’espoir en lui.
</p>

<p>
Les maçons et les sculpteurs avaient laissé la place aux peintres et aux charpentiers, et quelques frères surveillaient d’un œil expert la réalisation des décors figurés, selon l’enseignement qu’ils avaient reçu. Se faufilant parmi les groupes de pèlerins aux tenues fatiguées, le messager fit le tour du déambulatoire en flânant, prenant le temps de se recueillir à chaque chapelle. Puis il se rendit par une porte latérale dans le passage qui menait vers l’est, au-delà du chevet et de la vieille église Saint-Laurent dont il ne restait plus guère que le chœur et un tronçon de nef. Il avait envie de rejoindre les jardins du prieuré, de se délasser un peu à l’écart, au calme.
</p>

<p>
Comme dans tous les monastères bénédictins, les jardins étaient très soignés, les vergers faisaient de nombreux envieux, et les fleurs cultivées servaient à embellir l’édifice. Le visiteur se pencha, intrigué par la taille d’un parterre de lys. Il sourit pour lui-même : logique, dans une prieurale dédiée à la Vierge. Tandis qu’il se relevait, il lui sembla entendre un miaulement dans un buisson adjacent. Intrigué, il s’approcha, curieux de voir le matou qui se cachait par là. Il ne vit qu’un panier, oublié par quelque jardinier distrait. Le miaulement reprit, différemment cette fois. Inquiet de ce qu’il croyait reconnaître, il s’approcha et souleva le couvercle d’osier, révélant un bébé, âgé de quelques mois tout au plus, bien emmitouflé dans un vieux drap de laine. Il gazouillait, à demi endormi. Le clerc se releva brusquement, cherchant la mère aux alentours. Sûrement une chapardeuse, vu que les femmes n’avaient rien à faire dans l’enceinte du monastère.
</p>

<p>
Un peu éberlué, il chercha parmi les bosquets, derrière les claies, voir si personne ne se dissimulait, attendant son départ. Il appela plusieurs fois, en vain. Puis il se décida : il attrapa délicatement le panier et prit la direction de l’hôtellerie.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Prieurale Notre-Dame de la Charit\u00e9-sur-Loire, midi du jeudi 11 mai 1133&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;prieurale_notre-dame_de_la_charite-sur-loire_midi_du_jeudi_11_mai_1133&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8162-11390&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="cellier_du_prieure_notre-dame_de_la_charite-sur-loire_apres-midi_du_jeudi_11_mai_1133">Cellier du prieuré Notre-Dame de la Charité-sur-Loire, après-midi du jeudi 11 mai 1133</h2>
<div class="level2">

<p>
Le couffin improvisé trônait sur la table du cellier, autour de laquelle s’interrogeaient plusieurs officiers du monastère : l’hôtelier, le cellérier, le maître des novices, en plus du messager. Tous se demandaient d’où venait cet enfant et, surtout, ce qu’il convenait d’en faire. Après un long silence, le maître des novices osa la première remarque, de sa voix chantante de méridional :
</p>

<p>
« Il me paraît fort jeune, il ne saurait se passer du lait maternel… »
</p>

<p>
Le cellérier, un vieux barbu au nez couperosé, hocha la tête en assentiment. Attendri, il sourit au bébé avant de reprendre contenance.
</p>

<p>
« Il faudra dire au prêtre de la paroisse de faire annonce au prochain dimanche, si ses parents le cherchent. »
</p>

<p>
L’hôtelier oscilla de la tête, désapprobateur.
</p>

<p>
« Je ne vois guère comment on pourrait l’égarer en notre courtil<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup>. Il leur a fallu grimper outre le mur de clôture. Non, je suis assuré que cet enfançon ne peut compter que sur nous, les siens n’ont pu le garder pour un motif qui sera jugé par le Seigneur. »
</p>

<p>
Le cellérier souleva le tissu qui enveloppait l’enfant, déclenchant une gesticulation qui le fit bien vite reculer, non sans avoir vérifié ce qu’il voulait voir.
</p>

<p>
« Au moins c’est un garçonnet, sa présence n’est donc pas déplacée. »
</p>

<p>
L’hôtelier haussa un sourcil narquois.
</p>

<p>
« Et alors ? Le voilà bien trop jeunot pour demeurer en la clôture…
</p>

<p>
– Nous pouvons toujours le confier à une vilaine de nos terres, le temps pour lui de se passer de lait » rétorqua le maître des novices en souriant à l’enfant.
</p>

<p>
Le voyageur renifla pour attirer l’attention sur lui et adopta un air surpris :
</p>

<p>
« Vous ne comptez donc pas chercher sa famille ? »
</p>

<p>
L’air désolé, le cellérier hocha la tête.
</p>

<p>
« Nous ferons annonce, comme il se doit, sans trop en espérer ni perdre notre temps en vaines chasses . M’est avis qu’elle espérait que nous le prendrions en garde.
</p>

<p>
– Si fait, ajouta le maître des novices. Ce n’est là ni premier ni dernier. Nous avons l’usage des oblats<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>, plusieurs parmi nous le sommes d’ailleurs. »
</p>

<p>
L’enfant portait son regard alternativement vers les uns et les autres, babillant d’un air gracieux comme s’il trouvait normal de se trouver entouré de vieux messieurs habillés de noir, dans une cave mal éclairée. Le messager lui sourit à son tour, s’attirant quelques gazouillis aimables. Le maître des novices se frotta le visage avant de déclarer :
</p>

<p>
« Je vais voir comment démêler cet écheveau prestement. Je vais quérir permission du père prieur pour sortir confier l’enfançon à une famille ou l’autre.
</p>

<p>
– Demandez aux visiteurs usuels de l’hôtellerie, ils sauront bien vous donner utile conseil en ce sens. »
</p>

<p>
L’affaire était donc entendue, et chacun s’apprêtait à repartir à ses devoirs lorsque le messager s’exclama :
</p>

<p>
« Attendez, nous ne savons même pas si cet enfant a reçu baptême chrétien, ni quel nom est sien…
</p>

<p>
– De vrai, acquiesça l’hôtelier. Il faudrait remédier à cela au plus vite, non ? »
</p>

<p>
Le maître des novices sourit avec candeur.
</p>

<p>
« Cela sera facile, nous pourrons le porter au bassin ce dimanche, pour la Pentecôte. Plusieurs petits n’ont pu être baptisés pour les Pâques. Un de plus ou de moins…
</p>

<p>
– Il lui faudra des parents dans la Foi pour le tenir au bassin, riposta le cellérier.
</p>

<p>
– Nous n’aurons qu’à demander à la nourrice. Elle sera de sûr bien aise de rendre ce service de rien au prieuré. »
</p>

<p>
L’étranger était resté silencieux tandis que les trois moines traçaient la destinée de l’enfant. D’un doigt, il chatouillait la main qui cherchait à l’agripper. Sans bien réfléchir, il répondit :
</p>

<p>
« Je serais heureux de le tenir pour son entrée parmi les fidèles.
</p>

<p>
– Voilà magnifique idée ! s’exclama le maître des novices, dans un jet de postillons. Nous le nommerons donc… Mais quel est votre nom, mon frère ?
</p>

<p>
– On me nomme Herbelot.
</p>

<p>
– Eh bien, il en sera de même pour lui, en mémoire de son parrain. La chose est dite ! Grande chance pour lui que vous l’ayez découvert. Un homme de votre rang pour le mener en la maison du Seigneur… »
</p>

<p>
Le jeune clerc sourit à l’enfant babillant, indifférent au destin qui se scellait pour lui, dans cette cave humide aux relents de moisi. Peut-être que la chance n’y était pour rien, que c’était la main de Dieu qui l’avait guidé là. Dans un nouvel élan d’humanité, il ajouta :
</p>

<p>
« J’aimerais qu’il soit confié au prieuré comme novice dès qu’il sera en âge, je ferai donation en ce sens, qu’il ne soit une charge pour la communauté.
</p>

<p>
– <em>Deo gratias</em><sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> s’exclama le frère cellérier, rasséréné par l’idée d’un don à son établissement. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Cellier du prieur\u00e9 Notre-Dame de la Charit\u00e9-sur-Loire, apr\u00e8s-midi du jeudi 11 mai 1133&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cellier_du_prieure_notre-dame_de_la_charite-sur-loire_apres-midi_du_jeudi_11_mai_1133&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;11391-16447&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les abandons d’enfants n’étaient pas si fréquents que cela, et se faisaient généralement aux abords d’édifices religieux. Les parents désespérés faisaient confiance à la charité de ces endroits pour garantir à leurs enfants une vie qu’ils ne pouvaient leur assurer. Par ailleurs, l’intégration de jeunes garçons au sein des communautés monastiques était suffisamment importante pour qu’on s’en inquiète. Des recommandations furent donc données par les autorités cléricales pour que cela ne soit plus irréversible. Il demeurait important de s’assurer que la vie monastique était un choix véritable, fait par un adulte, qui devait donc répéter l’engagement pris pour lui quand il était enfant..
</p>

<p>
Par ailleurs, le baptême, qui marquait l’entrée dans la communauté des Chrétiens était donnée de plus en plus tôt, de façon à s’assurer du salut des enfants morts en bas âge. La mortalité infantile était telle que les parents étaient généralement pressés de voir leur progéniture sous la protection divine. Cela se faisait habituellement avant le troisième anniversaire, lors d’une cérémonie d’importance (généralement Pâques). Cela pouvait se doubler d’une confirmation, vers les sept ans, qui indiquait la reconnaissance et l’acceptation par l’enfant de tous ses devoirs de chrétien. Il commençait en outre à communier vers cet âge là.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Alexandre-Bidon, Danièle, Lett Didier, <em>Les enfants au Moyen Âge</em>, Paris : Hachette, 1997.
</p>

<p>
Alexandre-Bidon Danièle, Riché Pierre, <em>L’enfance au Moyen-âge</em>, Paris :Seuil, 1994.
</p>

<p>
Anonyme, Collectif (éd.), <em>Histoire Cronologique du Prieuré de La Charité sur</em>Loire, La Charité-sur-Loire :Les Amis de la Charité-sur-Loire, 1991.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;17885-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">De Bourges (1120-1137).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Embarcation de taille moindre que les grands chalands de portages, souvent en convois.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Eudes Arpin ( ? – vers 1130), ancien vicomte de Bourges, devenu moine après son voyage en Terre sainte vers 1100.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Moine se consacrant à des tâches subalternes, souvent manuelles.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Jardin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Enfant donné à un monastère pour en faire un religieux.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">« Rendons grâce à Dieu ».
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:50:45 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Fils de moine]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Les croisés du Poron]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_005_les_croises_du_poron#les_croises_du_poron]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_006_fils_de_moine" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_006_fils_de_moine" data-wiki-id="fr:qita:qita_006_fils_de_moine">Fils de moine</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="lieu-dit_du_poron_environs_de_vezelay_apres-midi_du_jeudi_6_juin_1146">Lieu-dit du Poron, environs de Vézelay, après-midi du jeudi 6 juin 1146</h2>
<div class="level2">

<p>
Une brise parfumée parcourait les feuillages des saules et des bouleaux parsemant la rive de la Cure. Quelques moineaux jouaient à se poursuivre en piaillant, indifférents aux hommes occupés à tirer l’eau salée des sources proches pour en extraire le sel. Deux manouvriers exténués faisaient la sieste à l’ombre des arbres, ronflant de concert, les pieds à l’air après un bain revigorant. Non loin de là, d’un taillis plus serré fusaient quelques voix enfantines. L’une d’elles, plus forte et plus assurée se fit entendre une nouvelle fois par-dessus le clapotis :
</p>

<p>
« J’ai dents sans tête et queue sans cul. Qui suis-je ? »
</p>

<p>
La petite assemblée d’enfants groupée autour du tronc couché par-dessus la rivière regardait d’un air interrogateur Ernaut, l’auteur de la devinette.
</p>

<p>
Celui-ci arborait une coupe à l’écuelle récente, le cheveu châtain raide dessinant comme un casque sur son crâne. Son visage, assez massif, pétillait d’intelligence et ses yeux couleur azur scintillaient tandis qu’il évaluait son public. Bien qu’ayant passé l’âge de raison seulement depuis peu, il dépassait tous ses camarades d’une bonne tête, même ceux qui avaient deux à trois ans de plus que lui. Ses joues rebondies et sa cotte ventrue lui donnaient un aspect bonhomme, démenti par l’éclat sauvage qui habitait son regard. Le sourcil froncé, il toisait son petit monde l’air narquois, lançant de temps à autre un caillou dans le cours d’eau. Il attendit que quelques propositions fausses soient lancées avant de s’écrier, l’air triomphant :
</p>

<p>
« C’est un râteau, bande de nigauds ! »
</p>

<p>
Une fois encore, il triomphait. Satisfait de cette victoire, il descendit de son perchoir et proposa à ses compagnons d’aller s’aventurer vers les sources salées, où se trouveraient bien quelques valets dont ils pourraient se moquer. Un petit brun frisé à l’air renfrogné, peu emballé par la proposition, avança une autre idée :
</p>

<p>
« Et si on jouait plutôt à la dîme ? »
</p>

<p>
Agacé par cette remise en cause de son autorité, mais voyant là une occasion de la conforter, le jeune géant acquiesça de la tête.
</p>

<p>
« Si fait ! Je serai l’abbé et toi mon prieur. Et vous mes serfs, qui devrez aller me quérir de quoi payer. »
</p>

<p>
Traversant une clairière bordant les étendues où s’activaient quelques travailleurs sous le chaud soleil de printemps, il rejoignit leur repaire. Ce n’était qu’un roncier recelant un espace découvert, mais il devenait selon les jours monastère, château fort, voire navire en route pour le lointain.
</p>

<p>
Avec toujours à la tête de ce petit monde Ernaut, le fier-à-bras le plus imposant du groupe. Il choisit au passage un bâton et se tint de façon solennelle au centre, attendant ses serviteurs. Puis il distribua avec gravité des tâches diverses, depuis le ramassage de quelques feuilles jusqu’à la collecte de cailloux de couleurs variées. Tandis qu’il organisait les travaux, Raoul, son prieur désigné l’interpella :
</p>

<p>
« Ce serait quoi ton nom ? Pons comme le père abbé ? »
</p>

<p>
À l’évocation de ce maître peu apprécié de la population locale, Ernaut grimaça.
</p>

<p>
« Certes non ! Bernard, voilà joli nom de clerc. Comme le prud’homme qui vint à Pâques parler au roi et aux barons de la croisade outre les mers.
</p>

<p>
– Je l’ai ouï dire. Le père dit que c’était bien étrange d’encontrer clerc parlant d’autres choses que de cens et de taxes… »
</p>

<p>
Voyant une nouvelle occasion de briller, Ernaut se rengorgea, l’air précieux :
</p>

<p>
« Et à moi il a parlé ! »
</p>

<p>
Raoul ouvrit des yeux émerveillés.
</p>

<p>
« Ça alors, quelle bonne fortune ! Que t’a-t-il dit ?
</p>

<p>
– Eh bien…
</p>

<p>
– Menteries que voilà, il est resté en l’abbaye à tout moment » l’interrompit un grand gaillard maigrelet à qui il manquait deux dents.
</p>

<p>
– Et qu’en sais-tu, Droin-le-Groin ? rétorqua Ernaut, l’air rogue.
</p>

<p>
– J’en sais que tu racontes que niaiseries, et puis cet idiot de Raoul gobe tout comme goujon crétin. »
</p>

<p>
Ernaut s’avança vers son détracteur, le visage haineux, le bâton en main. Il ne s’arrêta qu’une fois collé à lui et le provoqua d’un mouvement de menton.
</p>

<p>
« Tu as souhait de perdre d’autres dents, crapaud sans cul ? »
</p>

<p>
Puis il le poussa en arrière d’un geste brusque. Mais Droin s’était préparé à la rebuffade et résista, attrapant son adversaire à l’épaule. Bientôt ils roulèrent au sol, parmi les caillasses et la poussière, s’invectivant de tous les noms d’oiseaux qu’ils connaissaient, ahanant comme bucherons à l’abattage, encouragés chacun par quelques partisans.
</p>

<p>
Lorsqu’Ernaut rentra chez lui, il se dirigea droit dans la cuisine. Il avait tenté de rendre sa tenue plus présentable, mais ne se faisait guère d’espoir. Sa cotte était déchirée à l’épaule et une de ses joues était mal en point, avec une large griffure qui courait depuis son nez d’où l’on voyait que du sang avait coulé. La servante qui lui avait ouvert la porte avait levé silencieusement les bras au ciel et était partie bien vite, certainement chercher la maîtresse de maison.
</p>

<p>
Heureusement pour le garçon, ce fut son père qui le trouva le premier. La cinquantaine passée, Ermont de la Treille marchait avec difficulté, gêné par son embonpoint. Son visage ingrat, veiné de couperose, s’illumina à la vue de son enfant et il s’avança, un franc sourire aux lèvres. Il lui ébouriffa les cheveux affectueusement et s’esclaffa tandis qu’il s’asseyait à son tour sur le banc.
</p>

<p>
« Encore quelques comptes à régler avec de méchantes gens, petit lion ? »
</p>

<p>
Ernaut n’osa répondre, se contentant de renifler en silence. Il savait que la tempête n’allait pas tarder, même s’il se sentait plus confiant pour l’affronter désormais. Son père le fit asseoir à côté de lui et attira à eux un pichet et deux gobelets.
</p>

<p>
Ce fut à cet instant qu’entra dans la pièce Laurette, l’épouse du fils aîné, qui régnait sur la maison depuis son mariage. Les manches relevées, elle devait être occupée à quelque lessive dans l’arrière-cour de la demeure, avec des domestiques. Encadré de son voile de travail un peu passé, son visage était barré d’épais sourcils noirs, froncés comme bien souvent. Voyant son beau-père, elle marqua un temps, mais s’avança tout de même vers l’enfant, l’air franchement contrariée. Détaillant son aspect misérable, elle manifestait sa désapprobation par des mouvements de tête exaspérés.
</p>

<p>
« Ernaut ! Où as-tu été te rouler encore ? »
</p>

<p>
L’enfant demeura coi, baissant les yeux, espérant de prompts secours.
</p>

<p>
« Et bien ? J’attends ! Tu as vu ta cotte ? Crois-tu que les vêtements poussent sur les arbres, qu’il nous suffit de les cueillir ? »
</p>

<p>
Ernaut se rapprocha ostensiblement de son père.
</p>

<p>
« As-tu seulement idée du coût de tes bêtises ? Il va bientôt nous falloir te faire neuve cotte à chaque saison !
</p>

<p>
– Paix ma bru ! Ce n’est qu’un enfant ! » répondit doucement le vieil homme, posant un bras protecteur autour de son fils.
</p>

<p>
La jeune femme pinça les lèvres.
</p>

<p>
« J’entends bien, père, mais il est désormais en âge de comprendre qu’il fait mal. Je suis fatiguée de devoir repriser sans cesse ses tenues, il use le linge si vite !
</p>

<p>
– Ce n’est pas quelques aiguillées de fil qui nous mèneront à la ruine, voyons ! Avec tout ce que je vous ai légué, vous devriez bien trouver de quoi vêtir mon dernier né. »
</p>

<p>
Les épaules de la jeune femme s’affaissèrent. Elle inspira lentement, vexée par cette rebuffade puis quitta la pièce, le visage sombre. Le vieil homme fit un clin d’œil à son enfant puis se leva du banc, en direction du cellier.
</p>

<p>
« Quelques morceaux de fromage nous feront oublier cette mégère, qu’en penses-tu, garçon ? »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Lieu-dit du Poron, environs de V\u00e9zelay, apr\u00e8s-midi du jeudi 6 juin 1146&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;lieu-dit_du_poron_environs_de_vezelay_apres-midi_du_jeudi_6_juin_1146&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;374-8405&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="abords_du_village_de_saint-pierre_matin_du_mardi_11_juin_1146">Abords du village de Saint-Pierre, matin du mardi 11 juin 1146</h2>
<div class="level2">

<p>
La bande s’était donné rendez-vous aux abords de la vigne de l’Alemant, où le père d’un des gamins était employé comme garde. En attendant les retardataires, Ernaut rongeait son frein, impatient d’en découdre. Non content de lui chercher querelle, Droin s’était mis en tête de constituer son propre groupe. Comble des problèmes, il avait revendiqué, et occupé, le carré de roncier qu’Ernaut considérait comme son fief. La guerre était inévitable, il ne fallait pas laisser une telle rébellion s’installer.
</p>

<p>
Raoul et les amis fidèles avaient donc retrouvé Ernaut au départ du sentier qui rejoignait la clairière des sources salées afin d’organiser un assaut. Pour l’heure, ils patientaient aux abords du chemin caillouteux menant à Saint-Pierre et de là à Vézelay, perché sur sa butte, à une demie lieue à peine. Un colporteur au visage ridé comme une pomme accompagné d’un petit âne lourdement chargé les dépassa, amusé de voir leurs préparatifs guerriers. Une poignée parmi les plus courageux s’était munie de bâtons, transformés en épées avec leurs gardes lacées d’un cordon de cuir. Les autres se contenteraient de lancer des cailloux de loin, voire de seulement invectiver leurs adversaires.
</p>

<p>
Équipé d’un morceau de charbon, Raoul s’appliquait à tracer une croix sur chaque épaule, afin de bien marquer le caractère sacré de leur entreprise. Ernaut avait insisté pour qu’ils arborent ce symbole, car il avait entendu le sermon qu’avait fait le fameux Bernard, le moine présent quelques semaines auparavant pour Pâques. Il en avait retenu que ceux qui se battaient avec un tel signe sur eux ne pouvaient connaître la défaite, que Dieu était de leur côté. Bien que confiant dans ses capacités, le jeune garçon jugeait plus prudent de s’assurer d’un allié de poids.
</p>

<p>
Tandis qu’il lorgnait au loin dans l’espoir que ses dernières recrues allaient enfin arriver, Ernaut vit une troupe de cavaliers armés qui avançaient au pas, descendant visiblement de Vézelay. Il les avait croisés plusieurs fois alors que leur chef s’entretenait avec son père. C’étaient des soldats du comte de Nevers, venus en mission. Ernaut n’avait guère compris de quoi il relevait, mais il avait entendu dire que cela amènerait certainement encore des problèmes avec l’abbé Pons, qui s’était toujours opposé au vieux Guillaume de Nevers<sup><a href="#fn__2" id="fnt__2" class="fn_top">2)</a></sup>. Ernaut s’en moquait, il admirait la morgue de ces hommes en haubert de mailles, l’épée au côté et le casque sur la tête. Lorsqu’ils laçaient la ventaille de leur coiffe, on ne voyait plus que leurs yeux intrépides, encadrant le nasal d’acier.
</p>

<p>
Les autres gamins vinrent regarder passer la petite troupe, bouche bée devant ces anges de la mort à l’attitude désinvolte. Le chef de l’escadron, monté sur un superbe étalon bai à l’allure anxieuse, reconnut Ernaut et lui fit un rapide geste amical. Il s’esclaffa, en désignant les enfants à ses hommes :
</p>

<p>
« Voyez donc compaings, que voilà féroce troupe prête à massacrer les Turcs ! »
</p>

<p>
Ernaut ne pouvait laisser croire qu’il ne s’agissait là que de déguisements. Il fit un pas et lança à la cantonade :
</p>

<p>
« Nous allons à l’assaut de quelques méchants garçons qui nous cherchent noise. Le Seigneur est avec nous, car nous sommes dans notre droit. »
</p>

<p>
Le chevalier arrêta sa monture et examina le garçon devant lui.
</p>

<p>
« Par la Barbedieu, que voilà marmot plus fier qu’un pet ! Qui a osé s’en prendre à toi et les tiens ?
</p>

<p>
– Il a pour nom Droin, mais ne vaut guère plus qu’étron de loup. Une tête vérolée posée sur un tas pourri, voilà ce qu’il est. »
</p>

<p>
Le cavalier hocha la tête, un sourire aux lèvres.
</p>

<p>
« Tu parles de vrai, marmouset. Il en faudrait plus comme toi dans l’ost ! Rappelle-moi donc quel nom est tien, que je prenne garde à ne jamais croiser ta route qu’en ami. »
</p>

<p>
Indifférent à l’ironie, qu’il avait à peine perçue, Ernaut bomba le torse et leva le menton.
</p>

<p>
«On me nomme Ernaut, sire, Ernaut de Vézelay, fils d’Ermont de la Treille.
</p>

<p>
– Et bien, Ernaut, fils d’Ermon, je suis aise de te connaître mieux. Si d’aventure dans les années qui viennent, tu as désir d’un peu d’action, demande donc après moi. Je suis Crestien de Breban, chevalier en l’ost le comte Guillaume de Nevers. Je suis assez souvent en votre cité de Vézelay… »
</p>

<p>
Puis le chevalier fit pivoter sa monture et salua de la main levée. Ernaut inclina la tête et regarda la troupe de soldats reprendre sa route d’un pas lent. La poussière du chemin était d’un blanc éclatant sous le soleil montant. Il se retourna vers ses hommes, aussi déterminé qu’un taureau d’arène. Les autres le dévisageaient, mi-effrayés, mi-admiratif.
</p>

<p>
« Il est temps de nous rendre au repaire, compaings. Qu’ils broutent la boue une fois pour toutes ! »
</p>

<p>
Puis il s’enfonça sur le sentier ombragé qui partait en direction des sources salées. Sentant qu’il fallait donner de l’entrain à ses hommes, il avait prévu de chanter une comptine qu’ils entendaient de temps à autre braillée par quelques soudards avinés ou impertinents. Ernaut entonna donc le début de la chanson, qui les avait fait tant rire la première fois qu’ils l’avaient déclamée aux moines de l’abbaye. Intrigués, quelques journaliers occupés à palisser les vignes levèrent la tête. Ils reprirent bien vite l’ouvrage, amusés par la petite troupe armée qui déclamaient d’une voix vaillante bien qu’aigrelette les couplets salaces :
</p>
<blockquote><div class="no">
 « J’ai outil bel et adroit,<br/>
<br/>
 Tantôt courbe tantôt droit.<br/>
<br/>
 Dieu qu’il est beau quand il s’étend,<br/>
<br/>
 Et ne vaut rien si ne se tend.<br/>
<br/>
 Je pousse aval, je tire amont,<br/>
<br/>
 Je touche au loin, et bien profond.<br/>
<br/>
 Fier-Archer voilà mon nom ! »</div></blockquote>

<p>
Sous le chaud soleil de juin, parmi l’herbe jaunie du chemin, les graviers crissaient sous les souliers. D’un pas martial, ils frappaient le sol en cadence, effrayant papillons, étourneaux et musaraignes. Braillant un hymne qui n’avait que peu à voir avec les psaumes, ils avançaient fièrement vers la bataille. Les combattants de la Foi étaient sur le sentier de guerre, bien déterminés à reprendre leur territoire sacré, le roncier du Poron. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Abords du village de Saint-Pierre, matin du mardi 11 juin 1146&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;abords_du_village_de_saint-pierre_matin_du_mardi_11_juin_1146&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;8406-14869&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Depuis quelques années, la conception traditionnelle de la condition des enfants au Moyen Âge a bien évolué. À travers les sources scripturaires et les découvertes archéologiques, les chercheurs nous brossent un portrait beaucoup moins noir qu’envisagé depuis les travaux de Philippe Ariès. Il existait un temps pour s’amuser, y compris dans les couches les plus populaires, et si certaines situations décrites (surtout dans les sources judiciaires) attestent de maltraitance ou d’exploitation, voire de viols, on ne peut négliger qu’il s’agisse là d’un biais de perception.
</p>

<p>
Les enfants étaient très nombreux, représentant une partie importante de la population à une époque où la mortalité infantile était dévastatrice. Malgré ces décès fréquents, l’attachement des parents était bien réel, et même les clercs, parmi les plus prompts à la punition, faisaient parfois montre de clémence envers ceux dont l’innocence était sans cesse vantée. La figure de saint Augustin, petit chenapan voleur de poires devenu Père de l’Église demeurait une référence incontournable.
</p>

<p>
Cette nouvelle est parue dans le numéro 41 (décembre 2011 – janvier 2012) du magazine Histoire et images Médiévales. Des illustrations ont été réalisées à cette occasion par Callixte, qu’on peut retrouver sur <a href="http://www.callixte.com/index.php?2011/12/01/80-les-croises-du-poron" class="urlextern" title="http://www.callixte.com/index.php?2011/12/01/80-les-croises-du-poron" rel="ugc nofollow">son site</a>.
</p>

<p>
Retrouvez la chanson du <em>Fier archer</em> en intégralité sur le site Hexagora.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;14870-16396&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Alexandre-Bidon, Danièle, Lett Didier, <em>Les enfants au Moyen Âge</em>, Paris : Hachette, 1997.
</p>

<p>
Alexandre-Bidon Danièle, Riché Pierre, <em>L’enfance au Moyen-âge</em>, Paris :Seuil, 1994.
</p>

<p>
De Bastard DʼEstang, Léon, « Recherches sur lʼinsurrection communale de Vézelay, au XIIe siècle », Bibliothèque de l’École des Chartes 12, no. 1 (1851): 339-365.
</p>

</div>
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<div class="fn"><sup><a href="#fnt__2" id="fn__2" class="fn_bot">2)</a></sup> 
<div class="content">Guillaume II de Nevers, 1083-1148.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:47:10 +0000</pubDate>
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      <title><![CDATA[ Tortueuse âme]]></title>
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<h2 class="sectionedit7" id="gibelet_soiree_du_mercredi_26_mai_1154">Gibelet, soirée du mercredi 26 mai 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
« Sont-ils tous pareillement fols ? Nul prince n’a donc soupçon de jugeote que ce soit chez les infidèles ou chez nous ? »
</p>

<p>
Le vieil homme accoudé à la magnifique fenêtre sculptée de sa demeure pestait d’une voix habituée à commander, frappant du poing l’appui tandis qu’il vociférait. De rage, il avait froissé le document à l’origine de son courroux et l’avait jeté à terre. Il ne doutait pas de sa véracité, son auteur était un de ses fidèles et le coursier, Guilhem Torte, un sergent de valeur qu’il employait depuis des années. Ce dernier avait chevauché durement, la boîte de message attachée à sa ceinture, sans savoir exactement ce qu’elle recelait, mais prêt à mourir pour en délivrer le contenu à son juste destinataire, Mauro Spinola. En outre, pour avoir combattu et voyagé depuis plus de dix ans sur les pistes et dans les villes de la région, il était autant au fait de la politique locale que son maître, peut-être même plus, n’ayant nul besoin de s’absenter régulièrement pour s’en retourner dans la cité pour laquelle le vieux diplomate s’agitait tant, Gênes. Et ce qu’il avait glané comme informations tandis qu’il revenait des zones méridionales causait beaucoup d’inquiétude au génois.
</p>

<p>
Remâchant sa colère, Spinola se tourna vers le soldat assis sur un des bancs dans la salle. Sans sa tenue de guerrier latin, on aurait facilement pu le prendre pour un syrien ou un égyptien. Portant encore son haubert plein de poussière, il n’avait qu’ôté la coiffe de mailles et demeurait en partie couvert de la crasse du voyage. Ses yeux bruns brillaient dans un visage enlaidi par la fatigue, les rides, et l’inquiétude. Sa barbe naissante et ses courts et épais cheveux gras n’arrangeaient guère l’image qu’il donnait. C’était un homme de guerre, au faciès rude, à la mâchoire agressive, s’accommodant volontiers de cela sans y prêter attention. Il ne releva pas le mouvement d’humeur de son seigneur, comme si cela faisait partie des échanges normaux, et s’employait à choisir un fruit dans la coupe vernissée posée sur la table à son intention. Sa décision prise, il frotta la figue en un geste dérisoire, de sa main sale, et intervint avant de mordre à belles dents.
</p>

<p>
« L’Égypte n’est que bataille et sang ! La parentèle du calife assassiné a mandé Al-Salih Tala’i’ ben al-Ruzzayk. Il est rentré du désert méridional, menant fer et feu au Caire. La victoire paraît sienne, les comploteurs s’apprêtent à fuir vers les plateaux du Sinaï. »
</p>

<p>
Frottant son crâne qui se dégarnissait largement, Mauro commença à faire les cent pas devant les magnifiques ouvertures de sa demeure, donnant sur le port de la ville. Au-dehors, le ciel s’empourprait, ombré de nombreux nuages filandreux qui formaient autant de taches sombres au-dessus de la mer.
</p>

<p>
« Noreddin<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup>, ce damné turc va de certes tenter de prendre place, ou imposer un des siens. Maintenant qu’il s’est assuré de Damas ! Après que son père ait forcé Édesse, que les démons l’emportent !
</p>

<p>
– Votre homme semblait accroire que cela faisait de l’Égypte un fruit mûr pour le roi Baudoin<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, au contraire. Et que de toute façon, jamais hommes du Caire ne se livreraient à un turc du calife de Bagdad. »
</p>

<p>
Le diplomate dévisagea son valet comme s’il avait proféré une grossièreté en plein milieu de la messe. Puis il reprit ses allées et venues, les bras désormais dans le dos, les yeux se plissant tandis qu’il s’efforçait de comprendre ce qui se passait, et les perspectives qui en découlaient. Son sergent, impassible, attendant la suite, en était à son sixième fruit lorsque Mauro ouvrit de nouveau la bouche, la voix vibrant de colère contenue.
</p>

<p>
« Et ce maudit syrien, ibn Munqidh, où est-il ? Si jamais il tente d’attirer Noreddin en Égypte, nous sommes perdus ! »
</p>

<p>
Le sergent fit une moue.
</p>

<p>
« Il était du complot, c’est de bonne fame. Il doit se terrer avec ses compaings parmi roches du désert. Je ne serais guère surpris qu’il espère joindre Damas, il y a forte acquointance.
</p>

<p>
– Mais puissants ennemis aussi, pour notre bonheur. Faisons assavoir sa male fortune, peut-être à l’émir ’Ayn ad-Dawla<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>.
</p>

<p>
– Il y faudra grande habileté. Voilà fier baron, et bien féal à son sire Noreddin. Il ne faudrait pas qu’il voie là quelque manœuvre. »
</p>

<p>
La remarque fit sourire le vieil homme. L’air enfin déridé, il prit le temps de réfléchir avant de répondre, lentement, tout en se mordillant les lèvres.
</p>

<p>
« Il doit déjà en savoir autant que nous. Autant ne pas se disperser pareillement. Songeons surtout à ne pas permettre le rêve d’union entre princes syriens et calife d’Égypte. Cet espoir est mort avec l’ancien vizir Sallâr, et doit le demeurer. »
</p>

<p>
Hochant la tête, le soldat avala une bouchée, puis renifla avant d’arborer une mine assurée.
</p>

<p>
« Outre, il se murmure au palais du roi Baudoin qu’on ne va tarder à lever le ban dans le sud, pour éviter que des fuyards ne ravagent la Judée.
</p>

<p>
– Excellent ! Releva Spinola, une lueur malicieuse dans l’œil. Espérons que le roi grappe si belle occasion de tenir les ennemis du futur vizir. Cela pourrait peser bon poids en la balance à l’avenir. Au final, il y a peut-être belles gerbes à moissonner de ces stupides querelles de palais. »
</p>

<p>
Avisant le triste aspect de son messager, il se racla la gorge.
</p>

<p>
« Tu devrais prendre quelque repos, Guilhem, je vais avoir besoin que tu retournes en le royaume, mais pour m’escorter cette fois. Je ne peux demeurer dans le comté alors que tout se joue au loin. Je vais donner ordre pour que nous partions au levant demain. »
</p>

<p>
Une ombre fugace, reflet d’une déception ou d’un agacement, survola subrepticement le visage du coursier. Puis il se leva, un peu raide, heurtant son siège du fourreau de la longue épée qu’il arborait toujours sur la cuisse. Il salua d’un bref mouvement de tête et se retira d’un pas rapide, laissant retomber la lourde tapisserie derrière lui en sortant. Désormais seul, Mauro Spinola se pencha et ramassa le document, le relisant machinalement. Glissant le fin morceau de papier dans une de ses manches, il quitta à son tour la pièce, en direction des cuisines où il était sûr d’y trouver des flammes pour le détruire.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="gaza_nuit_du_lundi_7_juin_1154">Gaza, nuit du lundi 7 juin 1154</h2>
<div class="level2">

<p>
Dans la nuit noire, seuls les feux allumés par les hommes de faction lançaient une lumière tremblante à travers les bâtiments encore nombreux à être ruinés. La ville n’avait été réinvestie que depuis quelques années, le château tenu par les chevaliers au blanc manteau du Temple garantissait désormais une relative protection. Depuis la prise d’Ascalon, que la forteresse était auparavant censée surveiller, des colons avaient saisi l’occasion de s’installer et s’étaient attelés à la tâche de reconstruire les édifices écroulés. Le travail à accomplir était immense et des quartiers entiers n’étaient encore qu’amas de décombres, tronçons de toitures, murs béants.
</p>

<p>
À la périphérie de la ville, une de ces demeures partiellement debout scintillait des feux d’un occupant temporaire. Mauro Spinola s’y était établi avec ses serviteurs, dans le sillage des guerriers du roi de Jérusalem en quête des comploteurs fuyant l’Égypte. Ces derniers étaient venus prêter main-forte à la garnison du Temple installée là, mais le vieux génois avait tout autre projet en tête. Il pourchassait les informations, rarement les hommes.
</p>

<p>
Pour l’heure, il soupait d’un épais gruau, en silence, assis sur une poutre dans le renfoncement d’une bâtisse à demi écroulée. Il attendait d’en apprendre plus sur la victoire de la journée. Les combats avaient été rudes, mais les Latins fêtaient désormais leur réussite. Restait à savoir quelle était l’étendue de ce succès. Le treillage qui servait de porte fut soudain repoussé, laissant apparaître l’homme de faction dehors, puis Guilhem. La mine réjouie, il portait une cruche, qu’il tendit à ses compagnons en entrant.
</p>

<p>
« Grande veillée que voilà. Les sergents du Temple du Christ arrosent dignement leur butin. Je ne saurais nombrer les montures prises ce jour. Ils les ont parquées aux abords en si vaste enclos ! »
</p>

<p>
Mauro finit d’avaler sa cuiller et désigna du menton un vieux tabouret de guingois à son homme.
</p>

<p>
« J’espère qu’ils n’ont pas saisi que destriers, même turkmènes !
</p>

<p>
– Certes pas. Ils tiennent enferré Nasr ben ’Abbâs en la forte tour. »
</p>

<p>
Le vieil homme esquissa un rictus de contentement, mais ne cessa d’avaler son repas en silence, désireux d’en apprendre plus. Guilhem s’empara à son tour d’une écuelle qu’on lui tendait et engloutit quelques bouchées avant de continuer, l’air moins affable.
</p>

<p>
« Par contre, son père a connu malemort en la bataille. »
</p>

<p>
Spinola contracta les mâchoires, fronçant le nez à la nouvelle qu’il ne goûtait guère. Il darda deux yeux inquisiteurs sur le sergent, impatient de poser la question qui le taraudait.
</p>

<p>
« Et le <em>Syrien</em> ? Munqidh ?
</p>

<p>
– Nulle trace de lui. Il a réussi à trouver passage, mais on ne sait pour où !
</p>

<p>
– Le maudit ! Nul doute qu’il ne quittera les étriers qu’une fois sauf en les murailles damascènes !
</p>

<p>
– Peut-être va-t-il tenter de retrouver la protection des siens, à Shayzar… »
</p>

<p>
Le génois racla son écuelle d’un mouvement rageur, avalant rapidement une dernière bouchée.
</p>

<p>
« Je n’y crois guère. Il va mendier auprès des Turcs, plaider sa cause. Comment une garnison a-t-elle pu manquer un vieillard comme lui ! Il est encore plus vieux que moi ! »
</p>

<p>
Personne ne répondit à la question, toute rhétorique. Guilhem se contentait de dévisager son maître, avalant tranquillement sa bouillie comme si c’était son dernier repas. Il savait que des ordres n’allaient pas tarder, l’esprit minutieux de Spinola s’était mis en branle, et accoucherait d’un plan, comme toujours. Cela lui laissa le temps de finir son plat et de se servir un gobelet de vin coupé. Il en dégustait la première gorgée lorsque la voix grave reprit.
</p>

<p>
« Je vais demander audience au plus vite au châtelain des frères du Temple et lui conseiller de céder Nasr ben ’Abbâs aux Égyptiens. Tu as possibilité de te rendre prestement au Caire ?
</p>

<p>
– Je pourrais trouver nef de pêcheur pour me mener sur les côtes, vers al Arish. De là, louer rapide monture… Comptons jusqu’à la saint Gervais<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> pour faire bon poids. »
</p>

<p>
Présentant une petite bourse qu’il avait sortie de son vêtement, Mauro la lui lança.
</p>

<p>
« En ce cas, ne tarde pas. Rends-toi au port de Taydâ et apprête-toi au départ. Attends là-bas mon message. Tu le mèneras sans tarder au nouveau vizir, avec force discrétion.
</p>

<p>
– De qui puis-je me recommander ?
</p>

<p>
– Si on te questionne fort avant, tu pourras lâcher mon nom. Mais seulement si tu devines grand risque pour toi ou ta mission. »
</p>

<p>
Congédiant son homme de la main, Spinola s’appuya le menton dans la paume, plongeant son regard vers le sol, fuyant la lumière du petit foyer. Au moment de franchir la porte, le sergent se figea, puis se retourna vers son maître, le visage interrogateur. Apercevant du coin de l’œil le geste, Mauro leva un front agacé.
</p>

<p>
« Eh bien ! Ne demeure là figé comme statue ! Tu as tes ordres ! »
</p>

<p>
Acquiesçant d’une moue qu’il s’efforça de rendre convaincue, Guilhem disparut dans la noirceur de la nuit. Il salua le garde d’un geste amical sur l’épaule et se dirigea vers son cheval, attaché auprès des vestiges d’une citerne. Lorsqu’il monta en selle, il lança un regard vers la forteresse du temple. On n’en percevait qu’à grand-peine les contours, avec la lune presque invisible, mais les fines raies de lumière qui y brillaient évoquaient autant de joyaux de plaisir au sergent. Il devait y avoir belles réjouissances parmi la garnison victorieuse. Chassant ces pensées de son esprit, il caressa de la main l’encolure de son cheval. Reniflant avec vigueur, il éperonna doucement et se mit en marche, avalé par les ténèbres.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit9" id="genes_matin_du_mercredi_2_novembre_1155">Gênes, matin du mercredi 2 novembre 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’il avait aperçu la puissante stature d’Imberto Mallonus déambuler parmi la foule amassée aux abords de la cathédrale Saint-Laurent, Mauro Spinola avait eu un sourire de contentement. Le navire était de retour, porteur de marchandises égyptiennes, d’argent et de nouvelles. Mais l’air grave du patronus<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> avait rapidement mis un terme à cette bonne humeur. Comprenant qu’il s’agissait d’une affaire importante, il attira le marin un peu à l’écart, sur le côté des marches, indiquant au passage d’un geste à son valet de patienter en retrait. Le navigateur n’avait visiblement même pas pris le temps de se changer ni de s’apprêter pour venir le voir. Sa tenue était sale et sa mine affreuse arborait les stigmates d’une difficile traversée. Après un rapide salut, il entra directement dans le vif du sujet.
</p>

<p>
« Les Égyptiens ont viré de bord. Plusieurs de leurs nefs ont écumé les côtes du royaume, et nous n’avons qu’à grand-peine pu aborder à Alexandrie.
</p>

<p>
– Que me contes-tu là ? Tu y étais avec l’aval du vizir Ruzzayk lui-même !
</p>

<p>
– Certes, mais il s’avère qu’il y a grande colère là-bas, car on le trouve bien trop amiable avec les chrétiens.
</p>

<p>
– Alors qu’il fait assaillir nos ports ?
</p>

<p>
– L’escadre n’est peut-être pas de son fait… »
</p>

<p>
Mauro fit claquer sa mâchoire de surprise. Il n’avait pas prévu que le nouveau vizir égyptien n’arriverait pas à tenir ses officiers. Il avait misé sur lui et jouait gros, à la fois en tant que diplomate, mais aussi comme marchand. Comprenant l’embarras du vieil homme, Mallonus enchaîna.
</p>

<p>
« Par heureuse fortune, les balles… importantes étaient faciles d’accès. Je les ai donc déchargées prestement. Et j’ai préféré aller vendre le reste au royaume. Cela a reporté mon départ, mais avec le bon vent, cela n’a guère eu de conséquence. J’ai pu tirer bon prix tout de même des peaux et des étoffes. »
</p>

<p>
Hochant la tête en affichant un sourire de circonstance, Spinola eut un peu de baume au cœur en entendant cela, mais sur le fond, il était fortement affecté. Il s’en voulait de n’avoir pas su prévoir l’attaque. Il tenait son pouvoir de ses informations, mais aussi de sa capacité à pressentir l’avenir. Ses opposants au sein de la Compagnia ne manqueraient pas de se servir de cela pour tenter de l’abattre. La cité n’avait retrouvé le calme que tout récemment, après les scandales liés à l’expédition espagnole. Il regrettait un peu d’y avoir pris part, cela l’avait entraîné trop loin de l’Outremer, et trop longtemps. Il fallait qu’il reprenne la main rapidement. Et pour ce faire, il avait peu d’alternatives. La seule option qu’il avait était égyptienne, les Turcs de Syrie se montrant décidément bien trop hostiles négociateurs à son encontre.
</p>

<p>
« As-tu idée de ton prochain voyage Outremer ?
</p>

<p>
– Je viens à peine de mouiller les fers, messire ! Et la clôture<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> est proche. »
</p>

<p>
Le diplomate acquiesça, légèrement agacé. Il allait devoir trouver un autre messager pour envoyer de nouvelles instructions à son espion au loin. Une fois averti, Guilhem saurait assurément dénicher ce qui lui manquait, prendre les bonnes décisions et lui faire parvenir un rapport précis. Lui-même ne pouvait embarquer, de nombreuses affaires le retenaient dans la cité, et il était important qu’il soit là en cette période difficile. Sans compter qu’il devrait vraisemblablement faire quelques voyages vers le nord, dans des régions qu’il appréciait moins que les côtes syriennes. Sa principale crainte venait du fait que le Temple avait exigé une rançon considérable pour Nasr, soixante mille dinars.
</p>

<p>
Ruzzayk avait certainement trouvé le montant un peu exagéré, mais il avait compris la nécessité de ne pas laisser un adversaire hors d’atteinte. Il s’était d’ailleurs empressé de le livrer à la famille de ses prédécesseurs massacrés, qui se chargea de lui faire payer cruellement ses agissements. Mais il avait peut-être gardé quelque ressentiment pour la somme extorquée,versée en outre à un ordre religieux qu’il savait être des plus féroces opposants à l’Islam.
</p>

<p>
Comprenant que le patronus attendait un signe de sa part, il le remercia chaleureusement et lui proposa de passer chez lui dans la semaine pour faire les comptes et se réjouir autour d’un bon repas des affaires réalisées. Impatient de profiter d’un peu de repos après un voyage éprouvant, le marin ne se fit pas prier et il repartit avec vigueur, non sans avoir salué avec respect.
</p>

<p>
Mauro Spinola chercha des yeux son valet et le découvrit assis sur les marches, occupé à discuter fort aimablement avec une servante au joli minois. Sans qu’il ne se l’explique, il en fut agacé et appela d’une voix furieuse son domestique. Comprenant immédiatement la situation, celui-ci ne prit qu’un bref instant pour retrouver sa place à la suite de son maître. Néanmoins, avant de s’éloigner sur ses pas, il lança un regard joyeux vers la jeune fille, qui lui répondit d’un salut enthousiaste.
</p>

<p>
Heureusement pour lui, Mauro était de nouveau plongé dans ses pensées et n’accordait guère d’attention à ce qui l’entourait, avançant instinctivement en direction de sa demeure. Le vieux diplomate commençait à douter de lui, ce qu’il n’appréciait guère. D’un côté, il était possible que Ruzzayk ait finalement décidé de prendre les armes contre le royaume de Jérusalem, ce qui était stupide de sa part, sauf dans le cas où il envisageait de se rapprocher des Syriens car il n’avait pas la puissance militaire de s’attaquer seul aux troupes franques.
</p>

<p>
Mais d’un autre côté, Ruzzayk pouvait suffisamment perturber les Latins pour les pousser à fragiliser leur frontière orientale et laisser ainsi le champ libre aux Turcs d’Alep et de Damas. Cela semblait néanmoins bien incroyable. L’Égypte sortait d’une difficile guerre civile, et il était plus probable que le vizir doive faire face à des opposants qui contrecarraient sa politique de trêve avec les chrétiens, voire à des opportunistes profitant de la relative anarchie pour faire rapidement fortune.
</p>

<p>
Dans tous les cas, cela contrariait fort les plans du vieil intrigant. Et ça, il n’était certes pas prêt à l’accepter sans se battre.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;G\u00eanes, matin du mercredi 2 novembre 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;genes_matin_du_mercredi_2_novembre_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;13117-19698&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="tripoli_matinee_du_lundi_24_decembre_1156">Tripoli, matinée du lundi 24 décembre 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’il leva la tête de ses papiers pour accueillir l’hospitalier, Mauro eut un instant de surprise. Il ne s’attendait pas à un tel homme. Pour lui, les frères de saint Jean n’étaient guère plus que des valets en bure, occupés à nourrir et soigner les miséreux.
</p>

<p>
Pourtant, se tenait devant lui un grand gaillard porteur du manteau noir à la croix blanche, par-dessus une vêture assez riche, long bliaud sombre et fine ceinture passementée. Malgré une impressionnante musculature, ses mouvements étaient gracieux et son visage étonnamment fin. Les joues creusées, son regard paraissait presque fiévreux, larges orbites inexpressives sous d’épais sourcils. Sur son crâne, on apercevait une discrète tonsure, luisante, refaite certainement à l’occasion des fêtes de Noël à venir. Il sourit avec chaleur et inclina légèrement le buste, se présentant comme frère Raymond.
</p>

<p>
Le vieil homme se leva et l’invita à s’asseoir devant lui. Il était confortablement installé dans une petite pièce richement aménagée de tapis et de meubles orientaux. Seul élément occidental, une belle table à tréteaux était recouverte de nombreux documents, courriers, extraits de comptes, et recevait la vive lumière qui filtrait à travers les panneaux de verre.
</p>

<p>
Un scribe, les doigts tachés d’encre accueillit d’un sourire le nouvel arrivant puis se replongea bien vite dans ses travaux d’écriture. Après avoir appelé un valet pour qu’on leur serve à boire, Mauro se présenta rapidement avant d’aborder ce qui lui tenait à cœur, mais l’hospitalier ne lui laissa guère le temps de développer.
</p>

<p>
« Le frère cellérier m’a dit qui vous étiez, messire Spinola. Outre, il serait fort malheureux pour officier de mon ordre, si présent en le comté, de ne pas vous connaître, du moins de nom. »
</p>

<p>
Le vieux diplomate accepta le compliment avec grâce, mais circonspect quant à la suite, subodorant là une entrée en matière ambiguë.
</p>

<p>
« Vos produits sont toujours de premier choix, m’a-t-il affirmé, et vous n’exigez pas fortes sommes pour ceux-ci, ce dont mon ordre ne peut que vous louer. Mais si vous avez demandé à me voir, il y fort peu de chance que ce soit pour discuter négoce.
</p>

<p>
– Certes non. Votre nom m’a été recommandé, car je recherche quelqu’un qui se trouve peut-être en geôles sarrasines. »
</p>

<p>
Frère Raymond marqua un temps puis écarquilla les yeux, attendant d’en savoir plus.
</p>

<p>
« Un des miens serviteurs a disparu depuis de nombreux mois alors qu’il était à Damas, il a pour nom Guilhem Torte. »
</p>

<p>
Le moine plissa les yeux, marquant son attention puis toussa avant de répondre d’une voix lente et posée.
</p>

<p>
« Je vois. Point crucial à prendre en compte : vous seriez prêt à verser rançon pour lui ?
</p>

<p>
– Certes ! Il vaut bien chevalier. »
</p>

<p>
L’hospitalier remua sur sa chaise et se gratta l’oreille, pensif.
</p>

<p>
« Il me faudra une description, et la date présumée et le lieu où il aurait pu être pris également, et j’en parlerai autour de moi.
</p>

<p>
– Mille grâces !
</p>

<p>
– Il me faut néanmoins vous indiquer que je n’œuvre que peu avec les Damascènes. Depuis l’arrivée des aleppins, les contacts sont moins aisés. Je m’emploie surtout à libérer des captifs de pirates égyptiens. »
</p>

<p>
Mauro hoqueta de surprise.
</p>

<p>
« Je pensais que la trêve avec eux était efficace.
</p>

<p>
– Elle l’est. Il s’agit de quelques pérégrins oubliés en leurs geôles depuis bien trop long temps. Ils ont été pris par traîtrise, peu avant la trêve. Avec un navire et des matelots maquillés. Comme ils étaient aux mains d’officiers en désaccord avec le vizir, il a été difficile de les récupérer. Et le prix demandé est exorbitant ! »
</p>

<p>
Prenant le temps de la réflexion, Mauro se tourna finalement vers son notaire et l’interpella :
</p>

<p>
« N’avons-nous pas ici quelques monnaies qui pourraient aider à la libération de captifs, Giacomo ? »
</p>

<p>
Décontenancé par la demande, le serviteur tourna la tête de droite et de gauche, comme s’il avait la capacité de faire apparaître les pièces près de son écritoire. Un soudain éclair d’intelligence lui permit de comprendre ce qu’on attendait de lui et il tendit la main vers un paquet de tablettes de cire reliées, qu’il commença à parcourir en marmonnant. N’ayant rien perdu de l’échange, frère Raymond inclina du chef avec élégance.
</p>

<p>
« Ne vous sentez pas mon obligé en ce qui concerne votre demande. Nous aidons à recouvrer les captifs, car c’est notre mission de chrétien. Nul don n’est requis.
</p>

<p>
– Je l’ai bien entendu ainsi, frère, mais il me sied aussi de prêter aide et assistance à mes frères et sœurs engeôlés. »
</p>

<p>
Pendant ce temps, le domestique s’était approché et tendait une tablette à Mauro, indiquant de son stylet une liste récapitulant des bourses scellées contenant des dinars. Le diplomate écarta la tête, cherchant à lire les minuscules inscriptions, les paupières plissées, puis annonça à l’hospitalier :
</p>

<p>
« Je peux offrir à l’instant deux bourses de pièces d’or égyptiennes, la première de trente dinars et la seconde de quinze, toutes deux scellées par le Trésor califal.
</p>

<p>
– Voilà fort charitable geste, messire Spinola. Je ne sais que dire !
</p>

<p>
– Il n’y a rien à dire, frère. Dieu me donne assez pour que je partage. »
</p>

<p>
Il indiqua d’un signe de tête qu’on lui apporte le coffret ferré dans lequel il tenait ses monnaies. Puis il dévisagea l’hospitalier, encore ébahi de l’offre. Savourant sa surprise, il afficha un large sourire, assez énigmatique.
</p>

<p>
« Noël n’est-il pas occasion de s’enjoyer ? »
</p>

<p>
Lorsque l’affaire fut réglée et le frère hospitalier reparti, encore charmé de l’incroyable don qu’on lui avait fait, Spinola demeura un long moment le regard dans le vide, savourant un verre de vin de Judée qu’il appréciait tout particulièrement. Percevant que son écrivain semblait ennuyé et faisait beaucoup de tapage à bouger ses documents, il se tourna vers lui, un peu irrité.
</p>

<p>
« Qu’est-ce donc, Giacomo ? Pourquoi t’agiter pareillement ?
</p>

<p>
– Je vous demande le pardon, messire. Je reprenais quelques comptes, car ces dinars vous peut-être nous manquer. Nous n’avons guère de monnaies, tout est en marchandises, et nous avons moult règlements prochainement.
</p>

<p>
– Tu estimes ma générosité mal à propos, c’est cela ? »
</p>

<p>
Le vieil homme parlait doucement, sans qu’il soit possible de déterminer son sentiment. Son domestique dansait d’un pied sur l’autre, désireux de se sortir du mauvais pas dans lequel il venait de s’engouffrer. Il connaissait suffisamment son maître pour le savoir prompt à la colère. D’un autre côté, ne pas le prévenir pouvait tout aussi bien attirer sur sa tête tous les malheurs de l’enfer.
</p>

<p>
« Ce n’est certes pas à moi d’en juger, mais nous départir de dinars du trésor en pareil moment, ce n’est effectivement pas facile pour vos affaires. »
</p>

<p>
Le vieux génois examinait son gobelet de verre émaillé comme s’il y voyait quelque vérité cachée, et répondit lentement, appuyant les syllabes avec emphase.
</p>

<p>
« Tu as raison, Giacomo… »
</p>

<p>
Le notaire exhala un profond soupir de soulagement, qui s’interrompit bien vite.
</p>

<p>
« …Ce n’est pas à toi d’en juger. » ❧
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
L’espionnage et le renseignement jouaient bien évidemment leur rôle dans les conflits qui opposaient les puissances moyen-orientales au XIIe siècle. La bonne connaissance de la composition des armées adverses, des possibles défections qui pouvaient y être suscitées, constituaient tout un pan de la diplomatie intense qu’on pouvait observer alors. Des émissaires allaient et venaient entre les différents princes, et les marchands savaient se faire à l’occasion collecteurs d’information, ainsi que des voyageurs plus discrets, comme les pèlerins. Néanmoins, il n’est pas certain que la plupart aient eu une véritable vision d’ensemble qui leur aurait permis d’avoir une stratégie globale à l’échelle de la région.
</p>

<p>
Par ailleurs, la situation du califat fatimide après la perte d’Ascalon en 1153 se dégrada fortement. Les dirigeants se déchiraient dans des conflits internes, laissant la porte ouverte aux influences extérieures qui leur seraient fatales. Les Turcs et Kurdes de Syrie, sous le contrôle de Nûr al-Dîn, bataillèrent ferme pour s’assurer la région de Damas en plus du nord de la Syrie, et se tournèrent ensuite naturellement vers le Caire. Mais le royaume latin de Jérusalem partageait les mêmes ambitions, ce qui entraîna de tragiques et épuisants affrontements entre les différents groupes, durant de longues années..
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Bach Erik, <em>La cité de Gênes au XIIe siècle</em>, Gyldendal, Copenhague : 1955.
</p>

<p>
Elisséef, Nikita, <em>Nûr ad-Dîn, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades</em> (511-569 H./1118-1174), Institut Français de Damas, Damas : 1967.
</p>

<p>
Gibb Hamilton Alexander Rosskeen, <em>The Damascus Chronicle of the Crusades, extracted and translated from the Chronicle of Ibn al-Qalânisî</em>, Dover Publications, Mineola, New York, 2002.
</p>

<p>
Gravelle Yves, <em>Le problème des prisonniers de guerre pendant les croisades orientales (1095-1192)</em>, Mémoire de maîtrise ès Arts en histoire, Université de Sherbrooke, Sherbrooke, 1999.
</p>

<p>
Prawer Joshua, <em>Histoire du Royaume latin de Jérusalem</em>, CNRS Éditions, Paris : 2007.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;28562-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">Nur al-Dîn, fils et successeur de Zankî, homme d’état et chef de guerre d’origine turque (vers 1117/8 - 1174).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Baudoin III de Jérusalem (1131-1162), fils de Foulque et de Mélisende, frère d’Amaury.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">’Ayn ad-Dawla Tûmân al-Yârûqî, important émir de Nûr al-Dîn, qui avait contribué à chasser Usamah ibn Munqidh de Damas quelques années auparavant.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">19 juin.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Commandant d’un navire commercial.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">La navigation s’arrêtait de façon traditionnelle l’hiver en Méditerrannée.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:45:10 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Tortueuse âme]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ In pulverem reverteris]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_003_in_pulverem_reverteris#in_pulverem_reverteris]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="genes_soiree_du_jeudi_4_septembre_1155">Gênes, soirée du jeudi 4 septembre 1155</h2>
<div class="level2">

<p>
Les nombreuses lampes à huile disséminées dans l’opulente pièce éclairaient d’une lumière fauve le dos du jeune homme occupé à contempler au-dehors par la fenêtre vitrée. Sa grande taille était accentuée par une longue cotte de laine souple, de couleur sombre et profonde. Son visage, tourné vers la noirceur de la nuit, resplendissait de force. Bien que des traits réguliers en altérassent la sévérité, tout en lui inspirait l’autorité naturelle. Son regard noir, franc et inquisiteur, était pour l’heure perdu dans le lointain.
</p>

<p>
Il avait entrebâillé une des huisseries et humait l’air frais porteur de saveurs salées et d’embruns distants. Le vent soulevait les fines mèches de ses cheveux bouclés et faisait osciller les flammes. Il frissonna un instant, se frotta le nez et se tourna vers l’intérieur. Autour de la table se tenaient quatre hommes également habillés de beaux atours, dont l’un d’entre eux, le plus vieux, était assis sur un banc, occupé à lire à voix haute le texte d’un énorme ouvrage. Sa voix croassante donnait vie aux mots avec une étonnante vigueur, montrant l’habitude qu’il avait à déclamer les formules précises, les indications légales et les subtilités administratives. Son crâne chauve ressemblait au parchemin sur lequel son doigt courait, et ses cheveux ne formaient plus qu’une couronne argentée éparse. Régulièrement, il avalait sa salive en un puissant bruit de succion, faisant claquer ses lèvres d’un répugnant gargouillis. Parfois, il levait un index impérieux vers le ciel, le sol ou le mur, haussant le ton comme jongleur en foire. Assez rapidement, il s’arrêta et se redressa, grattant son oreille comme s’il s’y trouvait quelques puces. Il se tourna vers le jeune homme :
</p>

<p>
« Messire Jacomo, ce contrat vous sied-il en ces termes ?
</p>

<p>
– Si fait. Je n’y vois certes rien de fâcheux. Oncques n’ai été déçu de vos écritures, maître Embroni. »
</p>

<p>
La remarque arracha un couinement d’obséquieuse félicité au vieil homme.
</p>

<p>
Tout sourire, il se tourna vers le grand gaillard à ses côtés, large d’épaules, occupé à se suçoter les dents d’un air distrait, comme ennuyé d’être là.
</p>

<p>
« Et vous, maître Mallonus ? Êtes-vous en accord avec les déclarations ?
</p>

<p>
– Certes, cela me convient fort. J’aurais mauvaise grâce à m’en plaindre. »
</p>

<p>
Tout en répondant, il avait adressé de la main un petit merci au jeune homme. Ce dernier referma la fenêtre et vint prendre place sur un des bancs, incitant d’un geste les autres à faire de même.
</p>

<p>
« Si nos témoins en sont d’accord, il ne nous reste plus qu’à baptiser nos espoirs de vin épicé.
</p>

<p>
– Ce sera avec grande joie que je boirai aux vôtres succès. » répondit un petit homme au physique épais, surmonté d’un crâne orné de cheveux crépus, le visage flasque et fatigué.
</p>

<p>
« J’aurais fort goûté de participer à une telle aventure, même simple <em>socius tractans</em><sup><a href="#fn__6" id="fnt__6" class="fn_top">6)</a></sup>, vu mes maigres biens. »
</p>

<p>
La remarque soutira un juron à son voisin, un jeune homme blond aux manières brusques. Il s’esclaffa et lança un regard consterné à la cantonade, arrachant quelques rires polis.
</p>

<p>
« À qui pensez-vous faire accroire semblable chose, ami ? Vous avez si bien amassé la cliquaille depuis nos aventures en Espaigne qu’il ne doit demeurer aucun espace libre en vos celliers et entrepôts !
</p>

<p>
– Je ne saurai nier que le Seigneur m’a comblé de ses bienfaits, mais là, il s’agit de tout autre chose, par Dieu ! Plus de cent cinquante livres en poix, fer et charpenterie ! Jamais je n’ai fait pareil accord, même en mes plus brillants moments. »
</p>

<p>
Jacomo hocha la tête avec assurance, regardant son gobelet de verre avec attention.
</p>

<p>
« De sûr, certains me trouveront bien fol d’investir pareil montant. Depuis le temps que j’espérais faire commerce alexandrin, je suis fort aise d’avoir encontré Imberto ! Les louanges pleuvent sur lui comme sur la Vierge au jour de Noël. Pas un de mes compaignons d’affaires qui ne clame son habileté pour négocier avec l’Égypte.
</p>

<p>
– J’ai surtout usage d’éviter les ennuis en route. Les papistes ont beau jeu de nous promettre éternelle souffrance ou damnation. Quand bien même, qu’ils nous laissent œuvrer en paix. Est-ce que je vais leur dire comment bénir pain et vin, moi ? »
</p>

<p>
Sa saillie déclencha quelques rictus ennuyés et grimaces polies, et seul Jacomo s’esclaffa bruyamment.
</p>

<p>
« Puissent nos pères t’entendre, Imberto. C’est tout de même grande honterie que de se cacher pour établir contrat entre nous, comme larrons en maraude. Ces clercs me rendent malade, ils sont les premiers à se jeter sur les étoffes sarrasines, mais n’acceptent pas d’en payer le prix. »
</p>

<p>
Il marqua un temps, avalant une gorgée de vin, les sourcils froncés, prêt à mordre quiconque s’opposerait à lui. Il reposa son verre brutalement, faisant tinter le délicat gobelet de verre émaillé.
</p>

<p>
« Qu’ils nous laissent commercer en paix et embellissent leurs liturgies. Il n’entendent rien aux affaires de ce monde, qui les répugne visiblement. Alors qu’ils s’enclosent en leurs couvents, nous saurons bien mener le navire, et certainement pas en plus mauvais courant qu’eux.
</p>

<p>
– Amen ! » lança Imberto avant de s’envoyer une nouvelle gorgée de vin. Puis il se leva avec vigueur, empoignant un sac posé à ses côtés. Les deux témoins l’imitèrent, se dépêchant de finir leurs verres.
</p>

<p>
« Il est temps pour nous de vous laisser, messire Jacomo. Il me reste encore beaucoup de choses à faire avant de mettre les voiles. Et tôt parti, tôt rentré comme dit l’adage. »
</p>

<p>
Il tendit la main au jeune marchand, son associé.
</p>

<p>
Ce dernier l’accepta de bon cœur, un large sourire illuminant son visage.
</p>

<p>
« Je suis très heureux de vous voir prendre mes produits, maître Mallonus. Il y a tant à faire avec l’Égypte, et rares sont les associés assez aventureux pour y mener les denrées les plus demandées.
</p>

<p>
– Je ne doute mie que nous ferons d’autres beaux trajets à venir, ami. »
</p>

<p>
Il salua les présents d’un signe de tête et s’avança vers la porte menant à l’escalier, bientôt suivi par les deux témoins. Le vieux notaire caressait machinalement son registre en sirotant son vin, l’air béat. Réalisant qu’il venait d’en absorber la dernière goutte, ses traits mobiles virèrent à l’affliction, et il lança une œillade envieuse vers le pichet. L’air de rien, il se tourna vers Jacomo, tenant son verre vide devant lui.
</p>

<p>
« Messire, il me semble tout de même bien naturel de vous présenter force félicitations pour la bonne fortune dont vous jouissez. Et du courage dont vous faites montre. Il me semble vous voir encore tout marmouset, suivant votre père en ses affaires, il y a si peu.
</p>

<p>
– Je n’ai certes guère attendu avant de m’intéresser au négoce. Et n’ai pas perdu de temps à voyager pour enrichir d’autres. L’Espaigne fut pour moi la chance que d’aucuns espèrent toute une vie.
</p>

<p>
– Votre père fut bien avisé en cette affaire, je l’avoue. Quelle tragédie qu’on s’en soit pris à lui, un si grand homme ! »
</p>

<p>
Jacomo baissa la tête, le visage soudain fermé et les yeux brillants d’un éclair hargneux.
</p>

<p>
« Les émeutiers n’étaient que bêtes enragées ! Il aurait fallu en pendre quelques dizaines et le calme serait revenu bien vite en la cité. Les Consuls ne se sont guère montrés à la hauteur en cette question. Père en est mort de chagrin, j’en suis acertainé.
</p>

<p>
– Il faut les comprendre, beaucoup ont perdu en cette affaire d’Espaigne, les navires sont restés trop longtemps au loin…
</p>

<p>
– On dirait que vous êtes en accord avec ces miséreux, incapables d’œuvrer à la richesse des leurs. Étais-je si riche avant que ne mettions à la voile pour Almería ? Certes non. J’ai placé mes biens avec sagacité, comme nombre de mes amis. Et je moissonne ce jour fruit de mon labeur, de mes biens droitement gérés. »
</p>

<p>
Ému, le vieil homme sourit et prit quelques instants avant de déclarer :
</p>

<p>
« Je n’ai qu’un regret, messire, que votre père ne soit pas là en cet instant à nos côtés. Comme il serait fier de vous voir pareil au lion, ainsi qu’il l’était en ses jouvences. À travers son nom, vous portez sa mémoire bien haut. »
</p>

<p>
Embarrassé, Jacomo demeura coi un long moment, savourant l’instant et imaginant déjà les profits qu’il allait amasser d’ici peu.
</p>

<p>
Puis il tapota amicalement l’épaule du notaire avant de lui resservir une bonne quantité de vin.
</p>

<p>
« Pourriez-vous me faire copie de ce contrat, maître Embroni ? Je vous la paierai au tarif habituel.
</p>

<p>
– Je n’en ai que pour quelques minutes, messire Jacomo » affirma le vieil homme, le regard étincelant à la vision de son verre plein.
</p>

<p>
« Prenez votre temps, maître. Peut-être souhaiteriez-vous quelques douceurs, pour accompagner ce vin ? J’en partagerai volontiers quelques plats en votre compagnie. »
</p>

<p>
Certain que le vieux gourmand ne déclinerait pas l’invitation, Jacomo se dirigea vers la porte pour donner des ordres. La compagnie du vieil Embroni lui était plaisante. Il avait couché par écrit toutes les transactions de la famille Platealonga aussi loin que remontait sa mémoire. Son père avait toujours conseillé de s’en remettre à lui pour les affaires qu’il aurait à traiter. C’était un notaire fiable, scrupuleux, et surtout discret. Avec le temps, Jacomo avait fini par le considérer comme un vieil oncle, un confident qui l’avait chaque fois soutenu dans ses projets professionnels.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;G\u00eanes, soir\u00e9e du jeudi 4 septembre 1155&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;genes_soiree_du_jeudi_4_septembre_1155&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;377-10206&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="genes_port_matin_du_mardi_28_fevrier_1156">Gênes, port, matin du mardi 28 février 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La brume qui recouvrait le port s’avançait jusqu’aux abords de la galerie longeant la façade de l’entrepôt. Un seul des deux grands battants avait été ouvert, de façon à apporter un peu de lumière, et une table disposée à l’entrée avec quelques tabourets était utilisée pour y déposer les documents de travail. De nombreuses balles, des sacs, des paniers, des tonneaux attendaient de partir pour de lointaines destinations. Aucune poussière ne les recouvrait, et il était évident que la halle ne conservait pas longtemps son stock. Chaque chose y était proprement entreposée, inventoriée, classée.
</p>

<p>
Mais pour l’heure, le petit attroupement qui discutait dans l’air glacial et humide ne s’intéressait guère aux marchandises. Au milieu du groupe se tenait Jacomo Platealonga, chaudement emmitouflé dans une chape de laine écarlate. Il brandissait une épée et un fourreau qui faisaient l’admiration de ses compagnons. La lame, ornée d’une inscription et de croix, étincelait comme un miroir. La garde de bronze était réhaussée de têtes d’animaux, et le pommeau gravé de décors marins mettait fin à une fusée enveloppée de cuir noir. L’étui, de bois recouvert de maroquin émeraude, n’était pas en reste, avec de nombreuses appliques métalliques et une bouterolle dorée ciselée de délicats feuillages. C’était une arme magnifique, digne d’un comte, que le marchand venait de se faire livrer. Ses compagnons l’étudiaient avec attention, envieux d’un si bel objet.
</p>

<p>
« Où as-tu trouvé si splendide lame, Jacomo ? »
</p>

<p>
Demanda un jeune homme à l’air efféminé, vêtu de bleu des pieds à la tête.
</p>

<p>
– Cédée par quelque Lombard, un négociant ami de Rustico. Fort étrange en ses affaires ! Il semble n’avoir jamais rien à négocier et se trouve pourtant à toutes les foires. Je devais l’encontrer à Milan pour la saint Michel et il n’y était pas. Il s’est présenté ici pour l’Avent alors que je ne l’attendais plus.
</p>

<p>
– Tu as tout de même conclu marché avec lui ? Périlleuse idée selon moi.
</p>

<p>
– Pour qui me prends-tu ? J’ai obtenu bon prix et ses produits étaient de première qualité, comme tu peux le voir. Tout n’était pas si bel et bon, mais il se trouve de quoi intéresser quelques contacts de mes amis. »
</p>

<p>
À sa gauche, un marchand tout en jambes, sec comme une brindille, l’air précieux, tendit les mains pour admirer le travail.
</p>

<p>
« Il est vrai, on ne peut qu’admirer semblable qualité. Même montée simplement, pareille lame peut se vendre sans problème 5 ou 6 sols. À quel prix les as-tu eues ?
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<p>
– Si je te le dis, tu vas encore pester comme diable en eau bénite !
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<p>
– Combien de pièces ?
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<p>
– J’avais trois tonnelets, dont chacun tenait trois douzaines de lames. Et j’ai obtenu le tout pour 16 livres ! »
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<p>
Écarquillant des yeux ronds, le marchand ne put retenir un sourire dépité.
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<p>
« Comment fais-tu pour toujours arriver à trouver pareilles aubaines !
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<p>
– Il était pressé de faire affaire me semble-t-il. Un projet important pour lequel il lui fallait toutes ses finances. J’étais là au bon moment. »
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<p>
Un de leurs compagnons, qui avait un accent chantant, pouffa de rire.
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<p>
« Il faudrait tout de même trouver un nom pour pareil négociant qui ne négocie guère ! »
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<p>
Jacomo sourit à la remarque et rengaina son arme. Il ne lui restait plus qu’à faire accrocher l’ensemble à un baudrier et il pourrait l’arborer avec fierté.
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<p>
« En quelle occasion pourras-tu la ceindre, ami ? Tu ne voyages guère et il est défendu d’en tenir une à sa hanche en la cité.
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<p>
– Je sais bien, mais il me faut parfois m’assurer contre marauds. Je ne suis point toujours assuré lorsque je rentre à la nuit ou en certaines venelles.
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<p>
– En ce cas, on va vouloir te dépouiller, rien que pour cette arme. Elle pourrait nourrir une famille plusieurs semaines, et pas de pain bis, mais de bonnes viandes ! »
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<p>
Jacomo hocha la tête, reprenant son sérieux. Il renifla doucement et se tourna vers son ami à l’air goguenard.
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<p>
« En ce cas, il leur faudra la prendre de mes doigts morts. Elle sera là pour tuer assaillants, pas seulement pour le paraître. Les consuls ont bien conscience qu’il nous faut être prêts à facer la vilenie si tôt hors de nos demeures. Il leur faudra bien accepter un jour que les membres de la Compagna ne restent sans défense. Il y a trop de jaloux, de fainéants avides de rapines… »
</p>

<p>
Rapidement se répandirent de sincères hochements de tête dans le groupe d’opulents marchands chaudement vêtus. Ils étaient tous conscients de la fragilité de leur situation, malgré tous leurs biens accumulés, voire à cause d’eux. Maints déshérités leur reprochaient leur insolente richesse, la comparant à leur propre détresse quotidienne. Les troubles qui avaient enfiévré la ville quelques années plus tôt, suite à l’expédition espagnole, leur avaient coûté, momentanément, le pouvoir. De nombreuses échauffourées avaient éclaté un peu partout et ils demeuraient inquiets à l’idée qu’on pouvait de nouveau s’en prendre à eux et aux leurs.
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<p>
Jacomo n’était pas le seul à penser à s’armer.
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</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;G\u00eanes, port, matin du mardi 28 f\u00e9vrier 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;genes_port_matin_du_mardi_28_fevrier_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;10207-15509&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="genes_cathedrale_san_laurenzo_matin_du_dimanche_3_juin_1156">Gênes, cathédrale San Laurenzo, matin du dimanche 3 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
La foule était importante, comme à chaque messe dans la cathédrale. Les plus dévots étaient près du chœur, talonnés par les fort ambitieux. Car s’il était de mise pour un chrétien d’entendre l’office célébré par l’archevêque et les chanoines, il était indispensable pour un notable de la cité de s’y faire voir, avec ostentation. Les bousculades n’étaient pas rares, et il fallait souvent jouer des coudes pour se maintenir à un bon emplacement.
</p>

<p>
La richesse des tenues des fidèles faisait écho à la superbe des ecclésiastiques, et on retrouvait chez chacun soieries, broderies fines, passementerie et bijoux précieux. Certaines élégantes passaient une partie de la nuit à se préparer pour se montrer à leur avantage. Jacomo ricana à la vue de certaines femmes qui n’avaient plus l’âge, ni le physique, pour faire semblable étalage de leurs charmes, mais qui s’entêtaient pourtant. Il n’était d’ailleurs lui-même pas en reste. Il était vêtu d’un long bliaud de fine laine anglaise verte, dont les motifs en arêtes chatoyaient sous la lumière. Des bandes brodées de soie et d’or en ornaient plusieurs endroits. Ses chausses, d’un bleu profond, étaient parfaitement ajustées et ses pieds étaient protégés de souliers de souple cuir noir sur lesquels des fils de couleurs vives traçaient des entrelacs. Une cape de la même étoffe que son bliaud était posée sur ses épaules, doublée de fourrure courte. Il portait en outre de nombreux bijoux, bagues et broches. Sa ceinture, de fils de soie tissés en d’élégants motifs animaliers, arborait une aumônière brodée de belle taille, dans laquelle il avait placé quelques piécettes à distribuer aux pauvres et aux indigents.
</p>

<p>
Il était pour l’heure appuyé contre une des sombres colonnes de l’église, laissant son regard errer parmi les groupes de riches marchands devant lui. Il s’attardait sans vergogne sur les jeunes filles des puissantes familles patriciennes, espérant y trouver une future épouse. Un de ses compagnons le remarqua et le tança amicalement, le poussant du coude.
</p>

<p>
« Te voilà de nouveau en chasse ? As-tu trouvé jeune poulaille à ton goût ?
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<p>
– Pas vraiment. J’ai encore temps. On m’a dit que Benedetto Spinola avait jolie jeunette d’à peine douze printemps. Cela pourrait faire mon affaire.
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<p>
– Je ne te savais pas si fort porté sur la jouvence !
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<p>
– Ce n’est pas tant la fille qui me semble joliette que sa famille de belle importance. J’ai besoin d’appuis si je souhaite mes affaires prospérer. Pour le reste, je sais bien où m’adresser. Quelques deniers donnés en la bonne maison me donnent occasion de m’épancher à plaisir. »
</p>

<p>
Badin, son voisin hocha la tête. Lui-même était encore jeune, trop pour espérer se marier avantageusement. Il lui fallait accroître sa richesse et améliorer sa position sociale. Mais pour l’heure, il songeait surtout à s’amuser. Il donna du coude dans les côtes de son ami.
</p>

<p>
« Avise la Pedegola qui arrive, voilà belle matrone qu’il me plairait fort de couvrir ! »
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<p>
Jacomo fit une moue condescendante.
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<p>
« Je ne sais si tu ferais là belle affaire. Oberto a fort à faire avec elle. Il lui faut souventes fois user de force pour la contraindre à son devoir. Il me l’a dit tantôt que nous étions chez Alda. »
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<p>
L’autre soupira.
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« Quelle pitié ! Elle a si beau minois et belles formes. Je m’ensouviens quand elle était jouvencelle, toute en cheveux, avec ses nattes brunes.
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– Il en est de certaines femmes qui échaudent le sang, mais n’aiment à l’apaiser. Je n’en voudrais mie. Tant qu’elle me donne beaux enfants, sans trop rechigner, je n’en demande pas plus.
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– Tu ne la voudrais tout de même pas comme la fille Boleti ? » se moqua son compère. La remarque arracha un rire surpris à Jacomo.
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« Restons dans la mesure. Point trop belle, je m’en accommoderai, mais pareille à porcelette, certes pas. Je ne tiens pas à avoir hontage chaque dimanche pour la mener ici. »
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Pendant qu’ils discutaient, comme tout le monde autour d’eux, la cérémonie se finissait lentement et ce n’est qu’au moment de l’« ite missa est »<sup><a href="#fn__7" id="fnt__7" class="fn_top">7)</a></sup> qu’un sursaut religieux les parcourut, le temps de dire « Amen » à l’unisson. Puis la foule commença à sortir, doucement, chacun s’interpelant désormais sans plus aucune retenue.
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<p>
Certains avaient fait mener leurs montures au bas des marches, ce qui aggravait la cohue. De nombreux marchands ambulants tentaient d’écouler leur bimbeloterie tandis que des défavorisés tendaient la main, dans l’espoir d’une aumône. Lorsqu’il déboucha sur le parvis, Jacomo discutait avec quelques confrères de la saison qui s’amorçait.
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<p>
Malgré les événements dans le sud de la péninsule, entre le pape Adrien, Guillaume de Sicile et Manuel Comnène le basileus byzantin, les perspectives étaient bonnes. Une vaste flotte de navires était prévue pour l’Outremer<sup><a href="#fn__8" id="fnt__8" class="fn_top">8)</a></sup>, et les notaires n’avaient guère chômé pour rédiger tous les contrats. Après quelques années maigres, la prospérité allait revenir. Beaucoup misaient sur les nouveaux royaumes latins au Levant, espérant un rapide développement avec la prise récente d’une cité comme Ascalon. En outre, la situation de guerre permanente qui y régnait permettait d’y écouler facilement certaines marchandises, difficiles à se procurer là-bas.
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<p>
À cause des interdictions officielles et, surtout, cléricales, Jacomo avait longtemps hésité à commercer avec les musulmans. Cela tenait autant à une pieuse superstition qu’à son désir de fuir les ennuis. Il s’était laissé convaincre, emporté par l’enthousiasme de nombre de ses contacts, dont les profits amassés le rendaient songeur. À l’avenir, il serait toujours temps pour lui de verser quelques subsides à l’Église pour que des messes soient dites afin de racheter son âme. Une nuée de pauvres hères les assaillirent subitement, bras faméliques habillés de haillons crasseux, visages hâves et édentés, yeux caves et suppliants. Beaucoup n’avaient guère plus d’une dizaine d’années, trop jeunes pour se vendre et trop vieux pour avoir un parent qui s’occupe d’eux.
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<p>
Jacomo porta la main à sa bourse et en sortit quelques pièces de cuivres, méreaux qui donneraient droit à un peu de pain et de soupe. Il distribuait volontiers et se trouva rapidement encerclé. Il haussa la voix pour ramener le calme et se faire un peu remarquer. Il ne donnait pas uniquement pour nourrir des bouches. Il savait que la parentèle Visconti appréciait qu’on soit prodigue envers les pauvres. Le vieil archevêque Siro de Porcello lui-même encourageait la charité, l’estimant comme la juste contribution des plus riches au bien commun. S’il souhaitait attirer un jour l’attention d’un de ces notables de premier plan, il devait leur montrer qu’il pouvait faire jeu égal avec eux, et qu’il souscrivait aux mêmes valeurs. Par ailleurs, il finissait par apprécier ces distributions dominicales, où il obtenait de la gratitude à bon compte. Il n’était pas encore suffisamment âgé, cynique et endurci pour ne pas affectionner des remerciements enthousiastes, bien que bruyants.
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<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;G\u00eanes, cath\u00e9drale San Laurenzo, matin du dimanche 3 juin 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;genes_cathedrale_san_laurenzo_matin_du_dimanche_3_juin_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;15510-23012&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="genes_maison_d_alda_la_joliette_nuit_du_mardi_31_juillet_1156">Gênes, maison d’Alda la Joliette, nuit du mardi 31 juillet 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
L’ambiance était plutôt braillarde lorsque la matrone, Alda, revint avec quelques jeunes filles. La vaste salle était emplie de chants inspirés par le vin, dérivés du poème qu’avait entamé un jongleur loué pour la soirée. Imperturbable, ce dernier tentait avec son psaltérion et bien peu de réussite à couvrir les beuglements. L’arrivée des femmes ramena le calme, chacun reprenant ses esprits tout en examinant d’un œil approbateur ce qui était proposé. Comme il s’agissait d’une maison réputée, où les hommes les plus riches aimaient à se délasser, elles étaient toutes assez jeunes, et pouvaient contenter tous les goûts.
</p>

<p>
Quelques-unes venaient visiblement de l’autre côté de la Méditerranée, ténébreuses beautés au regard éteint. Habillées simplement de leurs chemises et de leurs chausses, elles avaient toutes des coiffures soignées et le teint fardé. Selon leur visage, on les sentait bravaches, soumises ou perdues, indifférentes ou résignées. Alda, la seule entièrement vêtue, d’une cotte taillée dans une magnifique étoffe orange, les faisait marcher, danser quelques pas pour les mettre en valeur. Elle ne les brusquait pas, les invitant d’un geste gracieux. Pas encore assez vieille pour ne plus séduire, elle conservait de sa jeunesse une opulente chevelure blonde qui avait fait sa fortune. Et si quelques rides plissaient désormais les contours de ses yeux et de sa bouche, elle savait toujours enflammer les cœurs d’une œillade adroite, les corps d’une science experte.
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<p>
Pourtant, lorsqu’elle dirigeait sa maison, nulle humanité n’habitait son regard. Son inflexible réputation suffisait généralement à ce qu’elle soit obéie sans retard. On lui prêtait de terribles vengeances sur les filles qui avaient eu le malheur de lui déplaire. Parmi les arrivantes, Jacomo crut reconnaître une jolie brune, le visage rond et les pommettes écarlates. Ses yeux étaient baissés, sans vie, mais évoquaient une pétulance qui l’intriguait. Il fit signe à la maquerelle de s’approcher tout en désignant la jeune femme.
</p>

<p>
« Dis-moi, Alda, voilà jolie novelté en ton hostel. Il me semble en avoir connoissance. »
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<p>
La femme minauda un instant, cherchant toujours à plaire aux hommes.
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« Fort possible. Tu ne l’as certes pas vue en chemise jusque-là, mais pour quelques pièces, elle sera à toi toute la nuit, bel étalon. »
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<p>
Elle sourit, joueuse et s’approcha avec lascivité, effleurant de ses lèvres l’oreille du jeune homme.
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« C’est la fille d’Anselmo Usura, la petite Benedetta. »
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À ce nom, le visage de Jacomo s’éclaira, un rictus mauvais s’y déployant. Il susurra :
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<p>
« On m’avait dit qu’il avait été mené au fétu<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>, mais je ne le savais si bas. »
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Alda se recula, s’appuyant langoureusement sur l’épaule. Elle plissa légèrement les yeux, se pourléchant comme un félin repu.
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<p>
« Elle n’est pas fort experte, mais sa belle nature vaut le prix. Elle a fiers tétins et doux pertuis, rasé de frais.
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– Sais-tu que je l’avais convoitée en mes jouvences ? Elle m’avait moqué devant tous mes amis, me trouvant en bien trop pauvre tenue pour l’aborder.
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<p>
– Voilà belle occasion pour toi de savoir si le fruit a le goût de la fleur. »
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<p>
Jacomo acquiesça silencieusement, souriant pour lui-même. Le vin l’abêtissait et il ricana à l’idée qui se formait dans sa tête.
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<p>
« Il me plairait fort de la partager avec quelques miens amis, parmi mes compagnons. »
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Alda le regarda, l’air faussement courroucé, faisant mine de le frapper d’un geste délicat.
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<p>
« La pauvresse, que voilà bien méchante proposition !
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<p>
– J’y mettrai bon prix, maîtresse, cela va sans dire. »
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La femme se releva, laissant glisser sa main sur le bras de Jacomo. L’air mutin, elle penchait la tête, comme hésitante. Affectant une moue provocante, elle lâcha :
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« Pas plus de trois alors, et tu paieras de plus une quarte part. »
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Jacomo acquiesça d’un hochement de tête lourd, embrumé par l’alcool.
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« Prépare-la moi, maîtresse, j’arrive ! »
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Il se leva péniblement et tituba quelques pas, faisant signe à deux de ses compagnons d’approcher. Il leur expliqua ce qu’il avait concocté, s’attirant des remarques amusées et éveillant des regards libidineux.
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<p>
Une fois l’affaire entendue, Jacomo s’excusa : il lui fallait d’abord s’absenter quelques instants, temps pour lui de se soulager de tout le vin ingurgité. Il ne se souvenait pas de l’endroit où pouvaient se trouver quelques lieux d’aisance, et décida donc d’aller au plus court, dans la ruelle voisine. Tandis qu’il avançait dans le couloir, il croisa un gros homme, qui le considéra d’un air enjoué. Reconnaissant immédiatement son ami Pedegola, il le salua joyeusement de la main.
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« Alors, Oberto, on vient se mêler à canaille ?
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– Tant qu’il n’y a que compaings pareils à toi, cela me sied, Jacomo. »
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Ils se serrèrent la main chaleureusement. Le jeune homme fronça les sourcils, cherchant à arborer un profil sévère.
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« Mais est-ce bien là lieu pour tôt marié ? Votre jeune épousée n’est-elle déjà plus à votre goût ? »
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Franchement surpris, Oberto Pedegola fit une moue dégoûtée.
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« Tout de même, ami, elle est là pour me donner enfançons ! Ces jouvencelles ont autre usage… »
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Jacomo hocha la tête sans retenue.
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« Comme l’a dit saint Augustin, compaing ! Le fier évêque d’Hippone lui-même !<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup>»
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Il tapa joyeusement sur l’épaule de son confrère et ami et continua dans le couloir. Une lampe à huile éclairait le passage ouvrant sur une ruelle sombre et discrète. Au débouché dans la noirceur, Jacomo plissa les paupières, cherchant à discerner la venelle. La lune gibbeuse était cachée parmi d’épais nuages, lourds de pluie, et il était difficile de voir où on mettait les pieds. Titubant légèrement, il tenta d’avancer de quelques pas, histoire de ne pas se soulager juste à l’entrée. Les yeux baissés, il manqua de heurter une silhouette surgie devant lui. C’était le valet de Pedegola, chargé de surveiller la monture de son maître. L’homme s’excusa en reculant rapidement.
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<p>
« Mordiable ! Veux-tu finir couvert de pissat ? » s’exclama Jacomo, énervé, dans une éruption de postillons. Finalement, la remarque l’amusa tant qu’il se mit à rire et commença à uriner en direction du domestique, qui détala sans demander son reste, peu désireux d’accomplir son devoir sous si sordide crachin.
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« Voilà ! Il me plaît d’avoir mes aises lorsque je me soulage. »
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Pour ne pas se montrer mesquin dans son ignonomie, il ajouta quelques rots sonores et un pet, puis cracha aux alentours le temps de soulager sa vessie. Après cela, il lui fallut quelques minutes pour remettre ses braies en place, gêné par la longueur de sa cotte et son degré d’alcoolémie. Il finissait son inspection, satisfait, et s’apprêtait à rentrer dans la maison lorsque des pas feutrés s’approchèrent de lui, furtivement. Trop éméché, il ne comprit rien à ce qui lui arrivait.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;G\u00eanes, maison d\u2019Alda la Joliette, nuit du mardi 31 juillet 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;genes_maison_d_alda_la_joliette_nuit_du_mardi_31_juillet_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;23013-30459&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="genes_port_matin_du_lundi_6_aout_1156">Gênes, port, matin du lundi 6 août 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Berta avançait en trottinant, moitié dansant, moitié sautant. Elle aimait se rendre dans le port, où elle pouvait admirer les navires tout en pêchant des amorces pour son père. Bien sûr, comme toujours, ses deux frères l’accompagnaient, plus grands qu’elle et parfois un peu bêtes. Dans l’ensemble, ils étaient néanmoins assez gentils et la protégeaient quand quelqu’un faisait mine de l’ennuyer. Chemin faisant, elle essayait de se remémorer la chanson que le bateleur avait déclamée la veille lors d’un spectacle sur la placette à côté de chez elle. Il y était question d’oiseaux, de voyages et de bateaux, mais elle n’arrivait pas à se rappeler les paroles, se contentant donc de fredonner l’air.
</p>

<p>
Naviguant au milieu de la cohue habituelle avec aisance, les trois gamins retrouvèrent un coin où les courants menaient beaucoup de détritus. De nombreux poissons y étaient attirés, garantissant de belles prises à chaque fois. Il fallait de temps à autre jouer du poing avec quelques terreurs installées là, mais en général, la cohabitation se faisait assez paisiblement.
</p>

<p>
À peine arrivée, Berta s’assit sur la berge, les pieds ballants, et lança sa ligne d’un geste sûr. Ses petites mains maniaient avec expertise la canne, menant son appât dans les endroits les plus poissonneux. Appliquée, elle ne quittait que rarement des yeux son fil, simplement pour s’assurer que ses frères étaient toujours dans les environs. Finalement insatisfaite, elle se déplaça auprès des nefs d’où l’on déchargeait tout ce qui pouvait s’acheter et se vendre autour de la Méditerranée. D’un coup de poignet, elle ramena sa ligne, cherchant parmi les courants troubles les amas d’alevins où elle pourrait faire sa moisson.
</p>

<p>
Soudain elle poussa un cri strident. Elle venait de voir le dos d’un homme flottant entre deux eaux, juste contre la coque du navire. Une fois la foule entassée aux abords, quelques-uns prirent les choses en main. Il fallut l’intervention de plusieurs gaillards pour hisser la dépouille sur le quai car le corps était très abîmé, ayant passé un long moment dans les flots. Plusieurs animaux opportunistes y avaient d’ailleurs trouvé leur pitance. Après de nombreux palabres, et le concours de plusieurs hommes d’importance, on finit par l’identifier, à son riche bliaud, qui n’était, comme son porteur, plus que l’ombre de lui-même.
</p>

<p>
C’était un marchand prospère, un jeune qui promettait beaucoup, le fils du vieux Platealonga, lui-même décédé depuis peu. Il se nommait Jacomo. Quelques confrères attristés se signèrent et repartirent d’un pas vif vers leurs affaires, adoptant un éphémère masque d’affliction pour la circonstance. Finalement, deux manouvriers se mirent d’accord pour emmener la dépouille à la famille, espérant quelque récompense pour leur peine. Seule Berta restait, les yeux humides, reniflant à la vue du cadavre s’éloignant. Son frère s’approcha et la serra contre lui.
</p>

<p>
« T’inquiète, la môme. Il a de sûr eu son content avant d’aller. »
</p>

<p>
De sa manche, la petite fille s’essuya le nez et lança à son frère, l’air maussade :
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<p>
« Et alors ?
</p>

<p>
– Il n’y a pas de quoi pleurer, sois acertainée, il a mangé bon pain chaque jour ce gars. Te mets pas en pleurs pour lui.
</p>

<p>
– C’est pas pour lui, c’est parce que moi, en le voyant, j’ai lâché la jolie canne que père m’avait donnée » ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;G\u00eanes, port, matin du lundi 6 ao\u00fbt 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;genes_port_matin_du_lundi_6_aout_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;30460-33999&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les marchands génois employaient essentiellement deux types de contrats pour leurs investissements commerciaux. Un investisseur, le socius stans apportait les capitaux que le socius tractans se chargeait de faire fructifier au loin. Lorsque l’apport était uniquement le fait du socius stans, on parlait de commende, et le bénéfice était partagé, 25 % revenant au socius tractans. Dans le cas où ce dernier versait un tiers du capital, on parlait de societa et cette fois, il récupérait la moitié du bénéfice. La participation des forces génoises à la prise d’Almería et de Tortose, au moment où la Seconde croisade échouait devant Damas ne se fit pas sans douleur. L’éloignement des navires pendant de longs mois mit en grand danger beaucoup de marchands, incapables d’acheminer leurs denrées. Cela entraîna une crise politique dont les soubresauts durèrent un bon moment. La conversion des monnaies se faisait comme suit : 12 deniers pour un sou, 20 sous faisant une livre. À noter que les hautes valeurs n’existaient que sous forme d’unités de compte.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;34000-35109&quot;} -->
<h2 class="sectionedit13" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Bach, Erik, <em>La cité de Gênes au XIIe siècle</em>, Gyldendal, Copenhague : 1955.
</p>

<p>
Balard, Michel.« Les transports maritimes génois vers la Terre sainte », dans <em>I comuni italiani nel Regno crociato di Gerusalemme</em>, Airaldi G., Kedar B.Z. (éds.), Gênes, 1986, p.141-174.
</p>

<p>
Epstein, Steven A., <em>Genoa and the Genoese 958-1528</em>, Chapel Hill &amp; Londre, The University of California Press, 1996. Epstein, Steven A., « Secrecy and Genoese commercial practices », Journal of Medieval History, Vol. 20, Décembre 1994, p. 313-325.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:13,&quot;range&quot;:&quot;35110-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__6" id="fn__6" class="fn_bot">6)</a></sup> 
<div class="content">Pour tout ce qui a trait aux associations marchandes, voir les notes.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__7" id="fn__7" class="fn_bot">7)</a></sup> 
<div class="content">« Allez, la messe est dite ». Formule chantée qui indique la fin de la messe.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__8" id="fn__8" class="fn_bot">8)</a></sup> 
<div class="content">Les territoires latins du Moyen-Orient.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Mis sur la paille.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">On a longtemps propagé des citations pseudo-augustiniennes qui toléraient la prostitution, ce qui en légitimait peu ou prou l’encadrement et l’organisation.
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:42:10 +0000</pubDate>
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      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ In pulverem reverteris]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Faux espoirs]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_002_faux_espoirs#faux_espoirs]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
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<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitabefore "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_001_besace_et_bourdon" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_001_besace_et_bourdon" data-wiki-id="fr:qita:qita_001_besace_et_bourdon">Besace et bourdon</a></span></div>
</li>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_003_in_pulverem_reverteris" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_003_in_pulverem_reverteris" data-wiki-id="fr:qita:qita_003_in_pulverem_reverteris">In pulverem reverteris</a></span></div>
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<h2 class="sectionedit7" id="cap_de_gata_sud_d_almeria_vendredi_25_juillet_1147">Cap de Gata, sud d’Almería, vendredi 25 juillet 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
Les quinze galées génoises du consul Balduino Doria se balançaient en cadence, à une large encablure du rivage andalou. Le soleil, impitoyable, transformait les côtes déchiquetées en flammes sombres, ondoyant sous le regard des hommes aux yeux collés par le sel. Ils attendaient.
</p>

<p>
Depuis des semaines, ils patientaient, inutiles rameurs allongés sous de dérisoires abris de toile. Parfois quelques ordres étaient criés d’un bord à l’autre, un canot était mouillé, allant aux nouvelles ou à l’approvisionnement. Rien ne venait bousculer la monotonie des jours qui s’écoulaient, pas même un vaisseau ennemi aventureux. Le capitaneus<sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup> Oberto Farrugia était affalé, à l’ombre du château arrière, mollement assoupi, chassant de temps à autre les mouches bourdonnant à ses oreilles d’un geste distrait. Il s’était rendu avec espoir à la réunion du matin sur le navire amiral, auprès des consuls. Les troupes de l’empereur Alphonse<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> n’étaient toujours pas annoncées, en retard de trois mois désormais. Seuls quelques matelots trouvaient la force de discuter, coincés entre les bancs de nage, assis parmi leurs affaires personnelles.
</p>

<p>
Willelmo Marzonus, vétéran de l’assaut sur les Baléares décrivait par le menu ses exploits passés et imaginaires aux recrues les plus novices. Les yeux rieurs et la malice qu’on y voyait animaient le visage hâlé, tanné par la vie en mer. Malgré sa jeunesse, le sel commençait à gagner son épaisse chevelure noire et sa barbe mal taillée. Tandis qu’il narrait ses aventures, quelques postillons écumeux trouvaient leur chemin à travers la dentition fragmentaire et venaient rejoindre les autres taches à l’origine incertaine maculant sa tenue.
</p>

<p>
« L’an passé, on a pas eu besoin des princes hispaniques pour rafler la mise. Et on était juste vingt-deux nefs de guerre ! On a connu Oberto Torre plus aventureux !
</p>

<p>
– Ils doivent penser que belle cité comme Almería ne se force pas avec quelques équipages. Il nous faut bonne cavalerie castillane, rétorqua un jeune basané au torse puissant, Enrico Maza.
</p>

<p>
– Fadaises ! Nous tenons en cale tout le nécessaire : chat<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup>, pierrières<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> et arbalètes en tour… Que faut-il en sus ? On se cuit la panse à espérer ici, à serper le fer<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup> ici pour le mouiller là… Sans aucun butin en vue. Nous avons foison d’hommes, de naves, assaillons-donc ! L’empereur sera bien aise de venir cavaler par les rues en notre pouvoir, quand il daignera nous joindre. »
</p>

<p>
Un des hommes les plus âgés, qui avait place auprès des officiers de poupe s’immisça dans la conversation :
</p>

<p>
« Au matin, ils devisaient de missionner coursier auprès la cour hispanique, peut-être allons-nous enfin connaître bonnes nouvelles d’ici peu.
</p>

<p>
– Prions que ce soit de vrai, compagnons, notre chère cité de Gênes espère pour tous les trésors que nous amasserons… »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Cap de Gata, sud d\u2019Almer\u00eda, vendredi 25 juillet 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;cap_de_gata_sud_d_almeria_vendredi_25_juillet_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:7,&quot;range&quot;:&quot;371-3575&quot;} -->
<h2 class="sectionedit8" id="almeria_mardi_19_aout_1147">Almería, mardi 19 août 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
« Hardi compaings, demeurez en bons rangs ! Laissons leur temps de nous approcher au mieux… »
</p>

<p>
Le jeune Enrico s’était équipé légèrement, d’une armure d’épaisse toile rembourrée et arborait à son flanc l’épée neuve qu’il s’était offerte au départ de Gênes. Il avait noué son nasal avec fébrilité et regrettait désormais de ne l’avoir pas suffisamment serré. Couvert de son large bouclier, il lançait de temps à autre des regards en coin à ses compagnons alentour, s’efforçait de contenir la nervosité qui le gagnait. Ils avaient pris pied sur la plage, comme prévu, mais devaient attendre l’approche des forces ennemies avant de retourner au plus vite dans les vaisseaux, à l’abri.
</p>

<p>
En premier lieu, ils avaient discerné deux éclaireurs sur la crête. Puis la poussière annonciatrice d’une considérable troupe les avait rejoints, accompagnée de la clameur et du brouhaha des guerriers musulmans. Les cris de ralliement incompréhensibles, le tumulte des tambours et des trompettes avaient tout d’abord ébranlé l’assurance des compagnies génoises. Puis lorsque l’horizon s’était rempli d’une marée de boucliers, de lances, d’épées et d’arcs, certains jurons avaient fusé. Les officiers gardaient les yeux rivés sur le navire d’Ansaldo Doria, qui devait lancer le signal du retrait puis de l’attaque générale, en concertation avec les Barcelonais embusqués non loin de là. Le plan avait paru limpide à Willemo et Enrico : en attirant les forces musulmanes loin de la cité fortifiée, ils allaient les prendre dans une vraie souricière. Ils n’avaient pas réalisé que pour un tel projet, il fallait un appât, au destin parfois héroïque, toujours tragique.
</p>

<p>
Des chocs sourds vinrent frapper les larges pavois : les archers commençaient leur œuvre. Les arbalétriers génois restés en retrait et les servants des balistes sur les navires s’activaient de leur mieux, mais ne pouvaient s’opposer au nombre. Enrico reçut un coup violent dans les côtes :
</p>

<p>
« Maza ! Tiens la ligne et baisse la tête, bougre de pisseux ! » lui beugla le capitaine responsable de son unité.
</p>

<p>
Une flèche glissa sur son épaule puis vint tinter contre le casque d’un compagnon. Quelques râles se firent entendre, bientôt suivis d’appels à l’aide. La presse se fit plus forte, les hommes se tenaient serrés les uns contre les autres, offrant comme seule cible à l’adversaire un bloc solide.
</p>

<p>
Les projectiles volaient de toutes parts et se frayaient un chemin jusqu’aux chairs, jusqu’aux os, jusqu’aux tripes. Un cri se répercuta soudain : « Aux naves ! Aux naves ! ». Enrico fut tenté de tout lâcher pour courir, mais il ne le pouvait pas, à demi porté par ses compagnons. Ils reculaient lentement. De sec le sable fut vite mouillé sous ses pieds, et il se retrouva en quelques pas dans les vagues. Il tâtonnait du talon, se déplaçant sans oser ouvrir les yeux, collé contre ses frères d’armes, cherchant à se fondre dans la masse. Les flèches continuaient à siffler, il sentait leurs pointes se ficher dans le bois.
</p>

<p>
Peu à peu, le bruit de l’eau se fit plus fort, les cris des marins qui aidaient à rembarquer plus présents.
</p>

<p>
« Aux filins ! Hissez et à vos rames ! »
</p>

<p>
Le tumulte ambiant submergea le jeune homme. Partout, des soldats s’agrippaient aux cordages le long de la coque, aidés par leurs compagnons déjà à bord. On se passait les armes, les écus, on jetait ses affaires avant de monter. Oubliant le péril, Enrico se retourna et présenta son pavois, vite chargé, puis chercha des yeux quelques prises pour grimper se mettre à l’abri. Parmi les cris et les appels, il reconnut Willelmo, penché au-dessus de lui, le bras tendu, la paume offerte. Il sauta, saisit la forte poigne, battant des pieds pour se propulser.
</p>

<p>
Il était bousculé par des épaules, des coudes, des mains qui furetaient dans l’espoir de se hisser. Certains retombaient, dans une gerbe d’eau accompagnée d’exclamations inquiètes. Bientôt il ne resta plus à Enrico qu’à enjamber la pavesade<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> pour être en sécurité. Au moment où il se laissait choir sur son compagnon, qui ne l’avait toujours pas lâché, il sentit une intense douleur percer son flanc. Un filet de sang s’écoula de sa bouche lorsqu’il s’écroula sur le banc, inconscient. Willelmo le retourna, inquiet, et avisa finalement un matelot à ses côtés, l’air goguenard.
</p>

<p>
« Ce nigaud a réussi à s’emmancher son fourreau dans la panse ! La douleur l’a assommé ! »
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Almer\u00eda, mardi 19 ao\u00fbt 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;almeria_mardi_19_aout_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;3576-8268&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="almeria_matin_du_vendredi_17_octobre_1147">Almería, matin du vendredi 17 octobre 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
Chacun s’était aménagé un abri aux abords du rivage, auprès des galées échouées. Assis sous sa cabane de branchages, Enrico ajustait les énarmes de son bouclier. Après un rapide conseil, les consuls avaient ordonné de se préparer à un grand assaut pour le matin. Ses compagnons les plus proches, avec qui il partageait le feu et ce coin de plage, commentaient la décision de leurs dirigeants. On craignait une désertion des forces espagnoles.
</p>

<p>
« Le capitaneus disait que le comte d’Urgel était des envoyés auprès les païens de la cité. Ces maudits adorateurs d’Apollon ont promis cent mille maravedis<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup> aux forces de l’empereur pour qu’il se retire… »
</p>

<p>
Un arbalétrier au visage maigre affecta une moue désapprobatrice tandis qu’il finissait de ranger ses cordes de rechange.
</p>

<p>
« M’étonnerait fort qu’Alfonse se déshonore de telle façon ! Nous ne sommes qu’à quelques pas de la victoire. N’avons-nous pas déjà deux tours prises et plus de cinquante pieds de muraille abattus ? Bien fol le goupil qui hésite à croquer la poule une fois le chien occis… »
</p>

<p>
Les hommes approuvèrent silencieusement, inquiets, nerveux à l’idée de l’attaque, mais aussi de la possible désaffection de leurs alliés. Ils attendaient depuis plusieurs mois, avaient enduré un long voyage, supporté les privations pendant le siège qu’ils tenaient depuis août. Plus encore que la mort, ils redoutaient d’avoir accompli tout cela en vain, de repartir plus pauvres et pitoyables qu’ils n’étaient arrivés.
</p>

<p>
Un cavalier passa aux abords, hurlant à chacun de se rendre auprès du camp principal, à la Porta Lena, de façon à former les compagnies d’assaut. Tout en s’avançant, Willemo vint frapper fraternellement sur l’épaule d’Enrico.
</p>

<p>
« Ce jour d’hui nous serons plus riches à la nuitée qu’au lever, ami. Une poignée de sarrasins maudits outre quelques coudées de pierre nous séparent de notre récompense. À nous de la prendre ! Et vaillamment ! »
</p>

<p>
Enrico lui sourit, une récente lueur féroce animant ses yeux.
</p>

<p>
« Cul-Dieu ! Puisses-tu parler de vrai. J’ai grand faim de monnaies d’or, d’étoffes soyeuses et de langoureuses chairs…
</p>

<p>
– Tu en auras tout ton soûl, crois-m’en ! Plus que tes mains pourront en palper ! »
</p>

<p>
Willelmo éclata d’un rire gras.
</p>

<p>
« Vigiles de la sainte Luce<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>, voilà heureux signe que le Créateur nous envoie. Puisse ma lame ouvrir quelques lumières dans les crânes ennemis. »
</p>

<p>
Enrico opina, un large sourire carnassier illuminant son visage. Il n’était plus le jeune garçon plein d’idéal embarqué à Gênes. Il avait vu des amis succomber le crâne écrasé sous des pierres projetées depuis les murs de la ville, d’autres les entrailles ouvertes par des lames impitoyables.
</p>

<p>
La douleur, les cris, la sueur et les larmes emplissaient ses jours tandis que la nuit, les lamentations, les gémissements des blessés et des malades, la faim le maintenaient éveillé. Plus d’une fois, il avait adressé une prière silencieuse à la Vierge, allongé dans sa cabane branlante, le visage fouetté par le vent de sable qui balayait la côte. Il la suppliait de le protéger un jour de plus, jusqu’au crépuscule suivant, sans oser prétendre à plus de temps ici-bas. Puis au matin, il retrouvait toute sa morgue tandis qu’il revêtait son armure de toile, laçait son casque, apprêtait ses lames. Enrico était soldat, la mort marchait à ses côtés.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Almer\u00eda, matin du vendredi 17 octobre 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;almeria_matin_du_vendredi_17_octobre_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;8269-11973&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="almeria_midi_du_vendredi_17_octobre_1147">Almería, midi du vendredi 17 octobre 1147</h2>
<div class="level2">

<p>
Depuis que les trompettes avaient sonné l’assaut, les Génois avaient senti le temps se ralentir. Marchant inexorablement sur la ville, ils avaient repoussé les tentatives désespérées des habitants de contenir l’envahisseur. Alors que le mitan du jour était passé, les forces chrétiennes s’étaient répandues dans tous les quartiers, et le massacre avait commencé. Les demeures, les biens, les personnes, tout n’était que proie ou butin. Chacun s’empressait d’amasser dans ses sacs ce qui se pouvait prendre, se réservait les captifs, sélectionnait les femmes à son goût pour de coupables plaisirs à venir. Quelques réduits résistaient, sans espoir, pour l’honneur, sans guère de conviction.
</p>

<p>
Enrico et Willelmo déambulaient au hasard des rues avec quelques acolytes, forçant les demeures qui leur paraissaient receler des richesses. Dans leurs besaces tintaient les objets de métal précieux, bijoux et pièces, triste butin happé dans les maisons saccagées. Ils riaient comme des chasseurs ivres, les poings rougis du sang de leurs victimes. La victoire ne révélait certes pas le meilleur en eux. Un claquement fit sursauter Enrico, qui fronça les sourcils en direction du bruit. Une porte lui semblait avoir été fermée à leur approche. Confiant, il s’avança et, d’un coup de pied, frappa violemment dans l’huis. Un râle surpris accompagna la brusque ouverture. Au sol, le jeune soldat aperçut une jambe dans l’obscurité de la maison, une cheville fine ornée d’une élégante chaussure. Il s’élança en lançant à ses frères d’armes :
</p>

<p>
« Foutre ! Voilà diablesse qu’il conviendrait de dresser ! »
</p>

<p>
Il s’avança dans l’ouverture, les yeux plissés, tentant de vaincre l’obscurité. Il devinait une forme mouvante à ses pieds, vêtue de couleur claire, de petite taille. Elle brandissait ses mains, implorant dans une langue inconnue de lui. Enrico se retourna, cherchant l’approbation de ses amis. L’un d’eux hurla, la bave aux lèvres, l’air triomphant :
</p>

<p>
« Voilà bien ce qu’il te fallait ! La mignonne supplie qu’on l’honore ! Comment refuser si appétissante proposition ! »
</p>

<p>
Enrico fit face, regardant la jeune femme qui tentait de se relever devant lui, paniquée. Il la gifla sauvagement du revers de la main, claquant de la mâchoire comme un prédateur affamé. Elle retomba sur le sol, non sans avoir violemment heurté et renversé quelques meubles bas. Derrière lui, ses compagnons scandaient son nom, l’encourageaient de paroles lubriques, de commentaires paillards. Il ne pouvait plus reculer. Il appuya les genoux sur le ventre de sa victime et chercha à lui agripper les cheveux. Il voulait plonger dans son regard avant de commettre son forfait, se repaître de sa terreur. Toutefois, lorsque leurs yeux se croisèrent, il ne trouva aucune peur, seulement de la haine. Et il ne vit la lame dans sa main que trop tard.
</p>

<p>
Lorsque ses chairs furent frappées, la douleur lui déchira le crâne ; il se jeta en arrière, les tempes bourdonnant de souffrance. Grognant un blasphème, Willelmo dégaina son épée et trancha le visage de la femme d’un seul geste. À ses pieds, allongé dans son propre sang, Enrico hurlait de douleur, les mains sur la tête. Finalement la Vierge ne lui avait pas accordé cette dernière journée. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Almer\u00eda, midi du vendredi 17 octobre 1147&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;almeria_midi_du_vendredi_17_octobre_1147&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;11974-15390&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Alors que les participants à la Seconde croisade se préparaient à leurs combats en Terre sainte, et échouèrent devant Damas, une coalition entre Espagnols et Génois (et Pisans) décida d’aller assiéger Almería, loin au sud, en Andalousie. L’attaque devait en être faite en mai 1147, mais le retard des forces d’Alphonse VII ne permit pas de commencer les opérations avant l’été.
</p>

<p>
Après plusieurs mois d’intenses affrontements, la ville fut conquise par un assaut initié par les consuls, qui craignaient (à tort ou à raison) que les Espagnols abandonnent le siège. Par la suite, les navires participèrent à la prise de Tortose, au sud de Barcelone, fin décembre 1148. Bien que victorieuse, cette longue et difficile expédition fut à l’origine d’une crise économique et politique majeure au sein de la cité italienne.
</p>

<p>
Le récit de ces opérations a été fait par Caffaro di Rustico (1080 – vers 1164), ancien consul de Gênes, chef de guerre, diplomate, ambassadeur. Écrivain prolifique, il a rédigé entre autres les Annales génoises, pour la période de 1099 à 1163. Ayant participé tout jeune à la Première croisade, il a également raconté les exploits de ses compatriotes en Terre sainte.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;15391-16652&quot;} -->
<h2 class="sectionedit12" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Baach, Erik, <em>La cité de Gênes au XIIe siècle</em>, Gyldendal, Copenhague : 1955.
</p>

<p>
Epstein, Steven, <em>Genoa and the Genoese, 958-1528</em>, The University of North Carolina Press, Chapell Hill &amp; London : 1996.
</p>

<p>
Loud, G.A., trad., (page consultée le 7 juin 2011), <em>The Capture of Almeria and Tortosa, by Caffaro</em>, Leeds Medieval History Texts in Translation Website, University of Leeds, 2004, [En ligne]. Adresse URL : <a href="http://www.leeds.ac.uk/arts/downloads/file/689/medieval_text_centre" class="urlextern" title="http://www.leeds.ac.uk/arts/downloads/file/689/medieval_text_centre" rel="ugc nofollow">http://www.leeds.ac.uk/arts/downloads/file/689/medieval_text_centre</a>
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:12,&quot;range&quot;:&quot;16653-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Capitaine d’un vaisseau de guerre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Le roi Alfonse VII de Castille (1126-1157) se faisait appeler l’empereur d’Espagne.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">Tunnel d’attaque pour un siège.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">Type de catapulte.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Relever l’ancre.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Rang de boucliers qui protège les rameurs.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">Nom espagnol du dinar, pièce d’or à la base du système monétaire musulman.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">Les Génois firent cet assaut la veille de la sainte Luce.
</div></div>
</div>
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      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:41:23 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_002_faux_espoirs#faux_espoirs</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Faux espoirs]]></source>
 </item>      
<item>

      <title><![CDATA[ Besace et bourdon]]></title>
      <link><![CDATA[https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_001_besace_et_bourdon#besace_et_bourdon]]></link>
      <description><![CDATA[<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:1,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="plugin_wrap" id="shoutbox"><!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;plugin_wrap_start&quot;,&quot;secid&quot;:3,&quot;range&quot;:&quot;0-&quot;} --><div class="group plugin_wrap">
<h5 id="textes">Textes</h5>
<ul>
<li class="level1"><div class="li"> <span class="wrap_qitaafter "><a href="https://perso.kervran.org/localhexa/fr:qita:qita_002_faux_espoirs" class="wikilink1" title="fr:qita:qita_002_faux_espoirs" data-wiki-id="fr:qita:qita_002_faux_espoirs">Faux espoirs</a></span></div>
</li>
</ul>
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<h2 class="sectionedit7" id="route_du_vif_chateauneuf-val-de-bargis_apres-midi_du_jeudi_28_juin_1156">Route du Vif (Châteauneuf-Val-de-Bargis), après-midi du jeudi 28 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Intrigué par une odeur suspecte, le renard franchit les broussailles de l’orée du bois, la truffe au ras du sol. Il cligna des yeux, tournant la tête vivement de droite et de gauche, anxieux de se présenter en pleine lumière. Une brise légère berçait les chênes, comme s’ils cherchaient à effacer de leur cime les rares nuages cotonneux maculant le ciel d’un bleu azur.
</p>

<p>
Le cri d’un geai ne l’inquiéta guère et il avança en foulées souples jusqu’à la large route. Une flaque asséchée semblait être à l’origine de son émoi. Il sortit un bout de langue rosée, mais n’eut guère le temps d’en faire plus. Un tintamarre effrayant s’approchait : des voyageurs chantant des hymnes religieux. Du moins pour l’un d’entre eux. Le second ahanait d’une voix vigoureuse avec un total mépris pour les règles musicales élémentaires, dont la première était de ne pas se fier au volume pour pallier une qualité déficiente.
</p>

<p>
« <em>ad Dominum in tribulatione mea clamavi et exaudivit me</em><sup><a href="#fn__9" id="fnt__9" class="fn_top">9)</a></sup>
</p>

<p>
– Ah doux minou entre hiboux là scions, mais acclame vite et tout ce qu’on dit vite, mais…
</p>

<p>
– <em>Domine libera animam meam a labio mendacii a lingua dolosa</em>
</p>

<p>
– Deux minets libèrent âne…
</p>

<p>
– Non, Ernaut ! Non ! Par tous les saints, entends un peu mes paroles. Tu répètes n’importe quoi ! »
</p>

<p>
Le goupil n’attendit pas de savoir à qui appartenaient ces voix. Avant même que les têtes ne se montrent au-delà de la butte, il avait disparu sans un bruit, frustré de n’avoir pu achever son enquête. En premier apparut un visage à la mâchoire trapue, au nez long et cassé, avec des yeux mobiles surmontés d’une tignasse peu disciplinée couleur des blés, posée telle une écuelle sur le crâne. Le duvet qui ornait ses tempes et son menton indiquait qu’il était encore jeune et pourtant le tout était enchâssé sur un corps qui aurait fait envie à Samson lui-même.
</p>

<p>
Immense, massif comme un chêne centenaire, il avait un cou de taureau, le torse puissant d’un bûcheron et les bras d’un forgeron. Le plus étonnant était sa taille : il devait rendre facilement une tête à l’homme brun à ses côtés, plus âgé, d’une trentaine d’années, la mine visiblement contrariée. Ils étaient vêtus de toile solide, sans ostentation, mais de qualité, avec des souliers bien semelés. Ils portaient chacun, en plus de sacs variés, une besace et un bourdon qui indiquaient qu’ils étaient pèlerins en marche. La croix à leur épaule faisait savoir qu’ils cheminaient à destination de Jérusalem, le centre du monde. Mais pour l’heure, ils n’étaient qu’à guère plus de trois jours à l’ouest de Vézelay et avaient passé leur temps à se chamailler.
</p>

<p>
« Tu es censé savoir ce psaume, pourtant !
</p>

<p>
– Je ne m’y entends guère en latineries.
</p>

<p>
– Comment s’en étonner ? Il t’aurait fallu écouter le frère pour cela. Tu aurais pu au moins faire effort de retenir les maîtres chants. »
</p>

<p>
Les bâtons de marche ferrés battaient en cadence, les deux hommes avançaient d’un bon pas, soulevant une fine poussière dans les endroits où le sol n’était que graviers et cailloux.
</p>

<p>
« Droitement ce que j’ai fait. Seulement je déclame pas le latin comme toi, Lambert, voilà tout. Peut-être est-ce toi qui ne sais pas dire juste… »
</p>

<p>
Le plus âgé des deux allait répondre, agacé mais il se ravisa et se contenta de soupirer, les yeux levés au Ciel. Il savait que sa patience serait mise à l’épreuve durant leur périple, son frère ne s’avouait jamais vaincu. Lorsqu’il lui avait confié Ernaut, leur père l’avait prévenu. Il estimait trop dangereux de laisser Ernaut se rendre seul dans la Cité sainte. Il lui fallait un gardien, quelqu’un de raisonnable pour veiller sur lui jusqu’à ce qu’il ait accompli son vœu.
</p>

<p>
Dans un second temps, il était nécessaire qu’un homme d’expérience soit là pour faire les bons choix. Ils comptaient s’installer dans le royaume de Jérusalem, devenir colons comme tant d’autres avant eux. Et si Ernaut ne rechignait que rarement à la tâche, Lambert assistait son père depuis des années dans les affaires et avait bénéficié d’un excellent apprentissage. Il saurait trouver l’endroit idéal, des terres fertiles à travailler.
</p>

<p>
Ils cheminèrent ainsi pendant quelque temps, accompagnés seulement du bruit de leurs pas, des chants d’oiseaux et de quelques cris de bûcherons dans la forêt. Ils voyaient devant eux depuis un moment une petite carriole tirée par un âne, menée par un jeune homme balançant une badine dans son dos tandis qu’il marchait. Toujours sans rien dire, Ernaut attrapa sa gourde de peau et en avala de grandes lampées avant de la tendre à son frère. Arborant un sourire forcé, ce dernier accepta et but une gorgée.
</p>

<p>
Ils avaient entretemps rejoint la voiture, arrêtée sur le côté de la voie. Le charretier s’efforçait d’en dégager la roue d’une ornière. Le chargement, quelques paniers du fer extrait des mines environnantes, semblait bien trop lourd pour qu’il puisse espérer s’en sortir seul. Les deux frères stoppèrent et s’approchèrent, affichant un visage amical. L’homme se gratta la tête, arborant quelques dents éparses, surmontées d’un nez camus, en un sourire incertain.
</p>

<p>
« C’te bestiasse est partie de senestre<sup><a href="#fn__10" id="fnt__10" class="fn_top">10)</a></sup> alors que je veillais pas. Elle a coincé sa rouelle parmi la pierraille et c’est tout bloqué. »
</p>

<p>
Il se poussa de côté, laissant voir l’ampleur du désastre. Ernaut fit une moue appréciatrice et lui passa son bourdon. Il posa ses sacs au sol et, confiant, il empoigna le plateau, bras tendus et jambes pliées. En un effort, il hissa la roue hors de l’ornière, sous les yeux admiratifs du charretier.
</p>

<p>
« Par la barbe Dieu, jamais vu si grande force ! Je vous remercie bien, le pérégrin.
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<p>
– J’ai nom Ernaut et voilà mon frère Lambert. Ce n’était pas grande chose.
</p>

<p>
– P’t être pour vous, mais j’aurais été bien en peine d’hissir pareillement le charroi. »
</p>

<p>
Tout en parlant, il mena son âne vers le centre de la route, tendant à Ernaut son bâton de marche.
</p>

<p>
« J’ai nom Obert. Posez donc votre bagage, il pèsera guère et on dit que c’est chrétien de porter aide au pérégrin. J’peux vous mener jusqu’en l’abbaye où la charité des bons frères fera le reste. Vous cheminez vers la Cité, à ce que je vois. »
</p>

<p>
Lambert hocha le menton tandis qu’il posait son sac. Ils emboitèrent le pas à l’équipage.
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<p>
« Nous allons passer par Bourges et Limoges pour faire visite à Charroux d’abord. Puis nous prendrons un bateau pour l’outremer ».
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<p>
Le charretier ne sembla nullement impressionné.
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<p>
« J’ai usage de voir grand nombre de marcheurs, allant voir la Madeleine<sup><a href="#fn__11" id="fnt__11" class="fn_top">11)</a></sup> ou en revenant. Des gens qui vont visiter saint Étienne<sup><a href="#fn__12" id="fnt__12" class="fn_top">12)</a></sup> itou. J’ai même partagé la route avec des Allemands qui se rendaient à Saint-Jacques de Galice<sup><a href="#fn__13" id="fnt__13" class="fn_top">13)</a></sup>. Ils étaient justement passés par Vézelay, bien sûr. On a beau dire, c’est quand même la seule femme qu’a eu l’oreille du Christ, hein ? C’est quand même pas rien. »
</p>

<p>
Convaincu de la pertinence de son argument, il l’agrémenta d’un crachat expert qui conclua sa démonstration.
</p>

<p>
Les trois hommes continuèrent leur chemin en silence, accompagnés cette fois du grincement des roues. Alors qu’ils arrivaient en haut d’une légère pente, Ernaut avisa la longue piste qui partait droit devant eux vers le couchant, parmi les arbres de la forêt. Il hésita un instant avant de poser sa question.
</p>

<p>
« La voie est-elle donc toujours ainsi bien roide ? On n’en voit plus la fin. »
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<p>
Odert ricana avant de hocher la tête, amusé. Lambert soupira bruyamment.
</p>

<p>
« Voilà deux jours de ça, tu te lamentais des sentiers tortueux et ravinés. Maintenant tu désespères de si beau chemin. Vas-tu te décider si tu es fille ou garçonnet ?
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<p>
– J’en dis que je me verrais plutôt cavalier, cul en selle, monté sur gentil hongre. »
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<p>
Lambert secoua la tête en dénégation.
</p>

<p>
« Je te l’ai déjà dit, nous en prendrons à Charroux. D’ici là, nous devons cheminer comme modestes pérégrins, sur nos deux jambes. »
</p>

<p>
Obert se tourna vers eux.
</p>

<p>
« L’automne dernier, j’ai eu vu passer un évêque et son train pérégrinant pour Bourges. Ils cheminaient en selle, même le saint homme. »
</p>

<p>
Le regard noir que lui lança Lambert l’incita à ne pas développer. Le crachat qu’il dirigea sur le sol mit fin à son intervention. Derrière eux, un peu en retrait, Ernaut se mit à fredonner une chanson, un sourire impertinent sur les lèvres.
</p>

</div>
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<h2 class="sectionedit8" id="hopital_de_la_charite_soiree_du_jeudi_28_juin_1156">Hôpital de la Charité, soirée du jeudi 28 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Lorsqu’ils arrivèrent aux abords du bâtiment des moines, Ernaut et Lambert furent accueillis par un homme entre deux âges, à la barbe poivre et sel, à qui il manquait un bras. Il les salua et les invita à s’asseoir sur un des bancs disposés devant un escalier de pierre accédant à l’étage. Deux autres voyageurs étaient installés là, prenant le soleil, après avoir eu leurs pieds lavés par un des servants. Les deux frères prirent place en silence. Ils étaient un peu las, n’ayant pas fait de longs trajets depuis quelques semaines.
</p>

<p>
Tandis qu’on achevait de les sécher, un convers, à la bure fatiguée, s’approcha d’eux. Il était assez jeune, plutôt laid, et flottait dans son habit comme un crapaud dans un sac. On aurait dit que la verrue qui ornait son nez l’avait incité à loucher. Le sourire déformant ses traits le rendait pourtant inexplicablement sympathique. Son visage rayonna lorsqu’il aperçut les besaces et, surtout, les croix aux épaules.
</p>

<p>
« La bienvenue en l’hospice des frères de Notre-Dame de la Charité, voyageurs. J’ai nom Thibald. Grande est ma joie à accueillir des marcheurs pour l’outremer. »
</p>

<p>
Lambert remercia d’un signe de tête, sans interrompre le moine.
</p>

<p>
« Si vous avez besoin de rapetasser souliers ou vêtements, nécessité d’en changer, nous avons ample fourniment pour vous. Sur votre demande, nous pouvons de même mander le barbier pour tailler barbe et cheveux.
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<p>
– Grand merci de votre charité, frère, nous ne sommes partis que de peu, et n’avons guère besoin. Un bon repas et un endroit où dormir seront bien assez pour nous. »
</p>

<p>
Le moine hocha la tête avec énergie.
</p>

<p>
« Vous avez encore temps de vous rendre en la grande prieurale avant souper. Saint Jovinien nous honore fort souvent de beaux miracles.
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<p>
– Nous sommes déjà venus prier devant la châsse, nous ne venons que de Vézelay. Je pensais plutôt m’y rendre demain avant le départ.
</p>

<p>
– Faites selon vos souhaits. Parmi le marché traversé pour venir ici se trouvent des marchands de cierges, si vous souhaitez laisser quelque lumière pour éclairer votre voyage. Je vous laisse, il me faut vaquer à mes occupations. »
</p>

<p>
Tandis qu’ils se délassaient, Ernaut discuta avec les voyageurs autour d’eux. Deux se rendaient justement à Vézelay, pour demander la guérison de leur sœur, frappée de cécité. Parmi trois autres en chemin pour Fleury s’en trouvait un le visage déformé par une tumeur. Elle lui obstruait pratiquement un œil et pendait jusque sur son épaule, sans qu’il en semble gêné.
</p>

<p>
Tous étaient impressionnés par le voyage qu’entreprenaient les deux frères. Ils furent peu après rejoints par un vieil homme squelettique, qui n’ouvrit pas la bouche si ce n’était pour tousser et qui suivait leurs discussions en hochant benoîtement du chef. En le voyant, un des servants le houspilla et le fit rentrer, en expliquant qu’il n’avait plus toute sa tête et devait rester au chaud, allongé. Il s’échappait tout le temps et se baladait dans la ville à demi nu. Après cela, le manchot revint chercher Ernaut et Lambert pour les mener à leurs lits, où ils pourraient laisser leurs affaires. Il leur donna des draps propres et des couvertures épaisses, ainsi que deux oreillers chacun. Le tout sentait bon l’herbe fraichement coupée et les fleurs des champs.
</p>

<p>
Ils étaient installés dans une grande chambre, avec une quinzaine d’autres couches, où n’étaient logés que des hommes. Les moines de l’abbaye trouvaient plus sage de séparer les deux sexes, même s’il se rencontrait parfois des époux parmi les voyageurs. Ils accueillaient sans demander, mais tenaient à diriger selon leurs règles. Au fond de la pièce, un petit oratoire était orné d’un crucifix, chichement éclairé d’une lampe à huile. Assis devant, un jeune garçon priait avec ferveur. Le serviteur leur expliqua à mi-voix, le regard attristé, que c’était le dernier fils d’un charbonnier. Le pauvre avait perdu l’usage de ses jambes suite à un accident dans les bois. Il était là depuis plusieurs semaines.
</p>

<p>
Lorsqu’ils redescendirent, une bonne odeur de nourriture chaude sortait de la grande salle. Il s’y trouvait une vingtaine de personnes, des pèlerins comme eux, mais aussi quelques malades et de simples voyageurs, trois hommes qui se tenaient à l’écart, vêtus comme des marchands. Des écuelles avaient été distribuées, de larges miches de pain tranchées et des pichets disposés.
</p>

<p>
Un moine à la tonsure soignée, habillé de laine très sombre d’excellente qualité, surveillait les préparatifs du repas. Son visage fin avait le teint pâle des clercs peu habitués aux grands espaces et ses yeux étaient semblables à deux charbons noirs, profondément enchâssés. D’un geste, il invita les deux frères à s’installer sur un des bancs. Une fois tout le monde assis, il toussa pour s’éclaircir la gorge puis lança d’une voix douce et chantante :
</p>

<p>
« <em>Benedic, Domine, nos et haec tua dona quae de tua largitate sumus sumpturi</em>.<sup><a href="#fn__14" id="fnt__14" class="fn_top">14)</a></sup> »
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<p>
Puis il marqua un temps avant de terminer : « <em>Per Christum Dominum nostrum.</em> ».
</p>

<p>
Chacun répondit alors «* Amen* » en se signant. Les serviteurs entrèrent, distribuant un épais potage très parfumé, dans lequel nageaient des morceaux de viande. Ernaut versa à son frère un vin rouge que Lambert apprécia en connaisseur. En quelques instants la rumeur enfla, chacun commentant sa journée, son voyage, ses affaires, avec ses voisins. Passant parmi les tables après avoir rapidement avalé le contenu de son écuelle, le jeune moine vérifiait que chacun avait tout ce qu’il lui fallait. Il ne manqua pas de bénir avec enthousiasme les deux marcheurs à destination de Jérusalem.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;H\u00f4pital de la Charit\u00e9, soir\u00e9e du jeudi 28 juin 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;hopital_de_la_charite_soiree_du_jeudi_28_juin_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:8,&quot;range&quot;:&quot;9284-15405&quot;} -->
<h2 class="sectionedit9" id="hopital_de_la_charite_nuit_du_jeudi_28_juin_1156">Hôpital de la Charité, nuit du jeudi 28 juin 1156</h2>
<div class="level2">

<p>
Réveillé en sursaut par un ronflement plus fort venu de sa droite, Ernaut tournait depuis un moment dans ses draps sans parvenir à replonger dans le sommeil. Lassé de tourner sur une épaule puis l’autre, il se résolut à quitter son lit. Attrapant sa chape, il sortit sans bruit, couvert par le tintamarre des différents grognements, soupirs et gargouillis émis par ses compagnons de chambrée. Il descendit l’escalier extérieur et retrouva la cour, afin de boire quelques gorgées à la fontaine.
</p>

<p>
Une lueur dans la salle commune du rez-de-chaussée attira son regard. Intrigué, il s’avança et poussa la porte en grand. Thibald, le frère convers qui les avait accueillis était assis à une table, grignotant du fromage. Il avait à côté de lui des tablettes de cire et des feuillets, ainsi qu’une corne d’encre et quelques plumes. Le grincement de l’huis le fit se dresser, les sourcils froncés. Reconnaissant Ernaut et le voyant à peine vêtu, il lui sourit.
</p>

<p>
« Un peu tôt pour achever sa nuit. Laudes est encore loin… »
</p>

<p>
Ernaut manifesta son accord par un grognement qu’il s’efforça de rendre poli, ce qui ne rebuta pas le moine qui continua.
</p>

<p>
« As-tu la gorge sèche ? Je peux te porter quelque boisson.
</p>

<p>
– Merci non. Je vais juste m’asseoir ici un moment, en espérant que la chambrée sera moins bruyante plus tard. On dirait cantique de gorets. »
</p>

<p>
La remarque fit s’esclaffer Thibald.
</p>

<p>
« C’est par malheur bien fréquent. Une fois, la clameur était telle qu’un pèlerin préféra dormir dehors parmi la cour. Mais les choucas s’activèrent si tôt que sa nuit n’en fut guère meilleure. Ses compagnons le gratifièrent du surnom de Choucar depuis lors, m’a-t-on dit. »
</p>

<p>
Il reprit son sérieux.
</p>

<p>
« Certains demandent aussi à demeurer en l’église toute la nuitée. Mais les frères ne goûtent point cela. Cela dérange les offices et permet de bien fâcheuses rencontres… »
</p>

<p>
Il souligna sa dernière remarque d’un regard plein de sous-entendus. Puis se tint coi quelques minutes, fixant son stylet comme s’il le voyait pour la première fois. La flamme de la lampe donnait une couleur satanique à son visage ingrat et le faisait paraître plus vieux qu’il n’était. Lorsqu’il bougea de nouveau, il secoua doucement la tête, puis se tourna vers Ernaut.
</p>

<p>
« Vous empruntez bien long chemin, je vous envie.
</p>

<p>
– Nous allons prendre nef à Gênes, mais devons passer par Charroux auparavant.
</p>

<p>
– Excellente idée ! J’ai vu moult pérégrins faire semblable choix. »
</p>

<p>
Il marqua un temps avant de poursuivre, la mine désolée.
</p>

<p>
« J’aurais pris grande joie à faire semblable voyage, mais j’ai trop de choses à faire ici…
</p>

<p>
– Vous ne pouvez demander congé à l’évêque ?
</p>

<p>
– Pour moi, ce serait auprès du prieur et de l’abbé Pierre<sup><a href="#fn__15" id="fnt__15" class="fn_top">15)</a></sup>, à Cluny. Mais ce serait bien lourd tracas pour tous de me remplacer, il me faut demeurer à ma place. Parlons de toi plutôt. Tu es bien jeune pour pareil vœu, le fais-tu pour un parent, un bienfaiteur ? »
</p>

<p>
Ernaut réfléchit quelques instants, un peu embarassé. Puis répondit :
</p>

<p>
« Non pas. Nous allons faire nos dévotions au Sépulcre, mais comptons nous établir là-bas. On nous a dit qu’ils espèrent la venue de nombreux colons. »
</p>

<p>
Thibald ouvrit de grands yeux, visiblement impressionné.
</p>

<p>
« C’est merveilleux d’avoir ainsi entendu l’appel ! Tes parents doivent être bien fiers, garçon. »
</p>

<p>
Peu désireux de poursuivre cette conversation, Ernaut se leva, arborant l’air le plus fatigué qu’il pouvait.
</p>

<p>
« Certes. Père a tout fait pour que notre installation là-bas se passe au mieux.
</p>

<p>
– Mes pensées vous accompagneront, ton frère et toi, en tout cas. À Dieu te mande<sup><a href="#fn__16" id="fnt__16" class="fn_top">16)</a></sup>.
</p>

<p>
– Grand merci, frère. Je vais d’ailleurs de ce pas me reposer en la couche que vous nous avez préparée. »
</p>

<p>
Après un rapide salut, Ernaut sortit de la salle, sous le regard attendri du moine. Thibald trouvait néanmoins étrange ce manque d’enthousiasme. Quelques années plus tôt, un tel voyage et la perspective de s’installer en Terre sainte auraient constitué pour lui un rêve fabuleux. Pourtant Ernaut semblait le vivre péniblement. Le convers se demanda un instant si le pèlerinage était bien une aspiration du jeune homme. Puis, balayant ces idées de sa tête, il se replongea dans l’inventaire de ses besoins pour le mois à venir.
</p>

<p>
Dehors Ernaut déambula un peu dans la cour, se rendit jusque sur les bords de la Loire. La lune gibbeuse, habillée de lambeaux filandreux, éclairait le pont de bois qui filait vers l’ouest. Le vacarme des flots était accompagné du grincement des moulins attachés aux piles. Deux silhouettes flânaient, une lanterne à la main, au débouché sur la rive. Quelques masures sur l’île en face avaient leurs cheminées encore fumantes et, parfois, un rai de lumière éclaboussait de jaune les sombres façades. Le jeune homme demeura un long moment le regard dans le vide, humant à pleins poumons l’air frais. La nuit débutait à peine, il avait le temps. Il se frotta le crâne de la paume, nerveux. Une angoisse commençait à lui peser sur la poitrine : il se rendait compte qu’il ne reverrait jamais plus ces endroits. ❧
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;H\u00f4pital de la Charit\u00e9, nuit du jeudi 28 juin 1156&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;hopital_de_la_charite_nuit_du_jeudi_28_juin_1156&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:9,&quot;range&quot;:&quot;15406-20839&quot;} -->
<h2 class="sectionedit10" id="notes">Notes</h2>
<div class="level2">

<p>
Les pèlerins médiévaux suivaient les routes des autres voyageurs et, même si certaines voies étaient plus fréquentées que d’autres, beaucoup choisissaient leur parcours en fonction d’impératifs personnels. La plupart du temps, ils allaient à un sanctuaire régional, voire local, ou cheminaient de l’un à l’autre. Il est difficile d’indiquer un tracé idéal.
</p>

<p>
Sur le trajet , l’hébergement des plus humbles était aléatoire, et bien souvent, c’était une institution monastique charitable qui s’occupait de nourrir et d’accueillir tous ceux qui se présentaient ainsi que les malades. Des abus existèrent, mais cela ne remit pas en cause la vocation hospitalière de nombreux établissements, du moins pas au XIIe siècle.
</p>

<p>
Le texte exact du cantique, le psaume 119 (120), massacré par Ernaut est le suivant :
</p>
<blockquote><div class="no">
 1. Dans ma détresse, c’est à l’Éternel Que je crie, et il m’exauce<br/>
<br/>
 1. <em>Ad Dominum in tribulatione mea clamavi et exaudivit me</em></div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 2. Éternel, délivre mon âme de la lèvre mensongère, De la langue trompeuse !<br/>
<br/>
 2. <em>Domine libera animam meam a labio mendacii a lingua dolosa</em></div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 3. Que te donne, que te rapporte Une langue trompeuse ?<br/>
<br/>
 3. <em>quid detur tibi aut quid adponatur tibi ad linguam dolosam</em></div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 4. Les traits aigus du guerrier, Avec les charbons ardents du genêt.<br/>
<br/>
 4. <em>sagittae potentis acutae cum carbonibus iuniperorum</em></div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 5. Malheureux que je suis de vivre en exil, d’habiter parmi les tentes de Kédar !<br/>
<br/>
 5. <em>heu mihi quia peregrinatio mea prolongata est habitavi cum tabernaculis Cedar</em></div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 6. Assez longtemps mon âme a demeuré Auprès de ceux qui haïssent la paix.<br/>
<br/>
 6. <em>multum peregrinata est anima mea cum odientibus pacem</em></div></blockquote>
<blockquote><div class="no">
 7. Je suis pour la paix ; mais dès que je parle, Ils sont pour la guerre.<br/>
<br/>
 7. <em>ego pacifica loquebar et illi bellantia</em></div></blockquote>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;Notes&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;notes&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:10,&quot;range&quot;:&quot;20840-22724&quot;} -->
<h2 class="sectionedit11" id="references">Références</h2>
<div class="level2">

<p>
Collectif, <em>Voyages et voyageurs au Moyen Âge</em>, Paris : Publications de la Sorbonne, 1996.[En ligne], consulté le 23 septembre 2011, Adresse <abbr title="Uniform Resource Locator">URL</abbr>: <a href="http://www.persee.fr/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1" class="urlextern" title="http://www.persee.fr/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1" rel="ugc nofollow">http://www.persee.fr/issue/shmes_1261-9078_1996_act_26_1</a>
</p>

<p>
Heath Sydney, <em>Pilgrim Life in the Middle Ages,</em> London, Leipsic: T. Fisher Unwin, 1911.
</p>

<p>
Verdon Jean, <em>Voyager au Moyen Âge</em>, Paris : Perrin, 2003.
</p>

<p>
Webb Diana, <em>Pilgrims and Pilgrimage in the Medieval West</em>, London - New York: I.B. Tauris, 1999.
</p>

</div>
<!-- EDIT{&quot;target&quot;:&quot;section&quot;,&quot;name&quot;:&quot;R\u00e9f\u00e9rences&quot;,&quot;hid&quot;:&quot;references&quot;,&quot;codeblockOffset&quot;:0,&quot;secid&quot;:11,&quot;range&quot;:&quot;22725-&quot;} --><div class="footnotes">
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__9" id="fn__9" class="fn_bot">9)</a></sup> 
<div class="content">Début du Psaume 119(120), premier Cantique des degrés, souvent chanté par les pèlerins.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__10" id="fn__10" class="fn_bot">10)</a></sup> 
<div class="content">Gauche
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__11" id="fn__11" class="fn_bot">11)</a></sup> 
<div class="content">À Vézelay, où l’on disait trouver des reliques de Marie-Madeleine.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__12" id="fn__12" class="fn_bot">12)</a></sup> 
<div class="content">À Bourges.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__13" id="fn__13" class="fn_bot">13)</a></sup> 
<div class="content">Saint-Jacques de Compostelle.
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__14" id="fn__14" class="fn_bot">14)</a></sup> 
<div class="content">Bénédicité populaire en latin, « Bénissez-nous, Seigneur, ainsi que la nourriture que nous allons prendre, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. », les présents répondent alors « Amen », c’est-à-dire « Ainsi soit-il. ».
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__15" id="fn__15" class="fn_bot">15)</a></sup> 
<div class="content">L’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable (v.1094-1156).
</div></div>
<div class="fn"><sup><a href="#fnt__16" id="fn__16" class="fn_bot">16)</a></sup> 
<div class="content">« Je te recommande à Dieu ».
</div></div>
</div>
]]></description>
      <pubDate>Wed, 18 Nov 2020 16:38:44 +0000</pubDate>
      <guid isPermaLink ="true">https://perso.kervran.org/localhexa/doku.php?id=fr:qita:qita_001_besace_et_bourdon#besace_et_bourdon</guid>
      <source url="https://perso.kervran.org/"><![CDATA[ Besace et bourdon]]></source>
 </item>      
</channel>
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